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Enseignement supérieur privé : Un verger bloque l’ouverture de l’Ucao de Coubalan

03 Jan 2018
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L’Université catholique de l’Afrique de l’Ouest (Ucao) de Coubalan, à Bignona, près de Ziguinchor, a reporté ultérieurement son ouverture académique. Une décision prise par les autorités du Diocèse de Ziguinchor du fait d’une incompréhension sur le terrain qui abrite cet établissement d’enseignement supérieur.

Une université privée en pleine campagne. Une première dans le village de Coubalan (sous-préfecture de Tenghory, département de Bignona) qui bénéficie d’un projet majeur. En provenance de Tobor, carrefour situé sur les routes de Bignona, Ziguinchor et les Kalounayes, l’Ucao se trouve juste à l’entrée du village de Coubalan. Une commune qui porte le même nom et où il y a, comme bon nombre de localités en Casamance, la cohabitation entre catholiques et musulmans. Tous les habitants sont liés par des liens de parenté et les populations vivent en harmonie.

Sur la route en latérite longue de 5 km et devant mener au chantier de l’Ucao, le passager est obligé de faire une véritable odyssée. La voiture soulevant, tout au long du voyage, de la poussière ocre qui s’infiltre partout. Sur le site, deux bâtiments s’imposent : un bloc pédagogique et un bloc administratif. Tous les deux sont en chantier, mais la période de notre visite coïncide avec l’arrêt des travaux. Les deux gardiens trouvés sur place nous guident. A l’intérieur des édifices, il y a encore des gravats et du matériel de construction laissé sur le sol, parfois rangé contre le mur. Le bloc pédagogique compte 16 salles de classe et un amphithéâtre presque en finition. Il en est de même du bloc administratif comprenant 30 bureaux et où les travaux entrepris depuis 2015 demeurent inachevés. Dans les deux bâtiments, les branchements d’eau et l’installation électrique sont loin d’être terminés. La voirie et les espaces verts sont aussi dans la même situation.

Arrêt des travaux
Sur les lieux d’implantation de l’Ucao, c’est le calme plat. L’absence d’activité se fait ressentir. « Pour le moment, il y a un arrêt des travaux. Nous sommes ici pour surveiller le matériel », indique l’un des gardiens trouvés sur place. Dans un registre, ils notent les noms de tous les visiteurs de l’institution. « C’est la mesure qu’on nous a demandé de prendre. Tous les visiteurs doivent mentionner l’objet de leur visite dans le registre », lancent les surveillants des lieux.

L’Ucao, située à quelques mètres du village, chef-lieu de la commune de Coubalan, fait face à une zone forestière et est séparée des concessions par la route principale des Kalounayes. Elle s’étend sur 80 hectares. Selon Aliou Sané, président du comité de lutte pour le dédommagement, il y a, en réalité, 105 ha concernés, dont 18 exploités par les jeunes et qui constituent le point d’achoppement avec les autorités de cet établissement d’enseignement supérieur. « Comment allons nous faire si l’université prend notre domaine d’exploitation où nous tirons profit pour faire vivre nos familles », s’interroge-t-il ?

Ledit domaine est constitué de plantations. Il s’agit d’un verger que les jeunes entretiennent pour des besoins de base. aussi, face à un chômage grandissant et en quête d’activités rémunératrices, ils ont investi de leur force pour éviter l’exode. Aliou Sané, responsable du Comité des jeunes du domaine, soutient qu’il faut faire la lumière sur ce périmètre qu’ils exploitent et se trouvant être une partie des champs de leurs parents. « Nous voulons la vérité, rien que la vérité. Comment peut-on comprendre que nous travaillons sur ces champs de nos parents et qu’on vient nous dire qu’ils sont cédés à titre gratuit ? » se demande-t-il.

Problématique sur la compensation du verger
Ainsi, les contestataires s’estiment lésés puisque jugeant que leur domaine ne peut être cédé gratuitement, contrairement à ce qui a été annoncé. D’après le responsable du Comité des jeunes du domaine, le premier site choisi est loin d’un kilomètre du village. Et c’est par la suite que les propriétaires de l’Ucao ont demandé d’augmenter le périmètre devant abriter l’université. Du coup, en voulant acquérir encore plus, ils sont obligés de prendre le verger que les jeunes exploitent depuis les années 2000. Aliou Sané accuse certaines personnes de vouloir accaparer leur zone de production. Nonobstant, il est partant pour une discussion sérieuse afin de trouver une solution.

Mais, devant cette situation, le compromis est loin d’être trouvé, car il n’entend pas lâcher du lest. « Beaucoup d’efforts ont été consentis pendant tant d’années à planter et à travailler dans ce verger », dit-il. Dans sa maison, située non loin du site, il s’évertue à nous montrer l’étendue du verger où lui et ses compagnons gagnent leur vie. « Je préfère mourir plutôt que de les laisser occuper toute cette zone que nous exploitons », clame M. Sané.

Le responsable des jeunes du domaine nous dit avoir pourtant dirigé les travaux au tout début du chantier de l’Université catholique de l’Afrique de l’Ouest en ce qui concerne la participation villageoise. Selon lui, le différend est né du moment où les responsables de l’Ucao ont voulu augmenter la superficie qui leur a été octroyée. En dehors de ce problème, dit Aliou Sané, il aimerait bien voir cet établissement universitaire démarrer pour le bien de la zone mais aussi de toute une région. « J’aime bien le projet, contrairement à ce qu’on me reproche », martèle-t-il.

Seulement, il en veut à ceux qui ont délivré des papiers cédant cette zone tout en sachant qu’il y a un verger. « Nous nous opposons à la manière dont les champs ont été affectés. Nous n’avons pas été impliqués. On nous a juste montrés des papiers sur lesquels il a été mentionné que ces champs ont été donnés sans condition », explique M. Sané.

A l’en croire, c’est là où le bât blesse. Car, selon Aliou Sané, on mentionne sur ces papiers leur consentement, alors que les concernés ne savent pas ce qui se passe. « Nous n’avons jamais pris part à une telle discussion pour être d’accord de céder gratuitement notre zone d’exploitation. C’est un projet à nous que nous n’allons pas perdre ainsi », fulmine cet adolescent ayant fait l’école coranique. C’est après avoir fini ses études coraniques qu’il a décidé de revenir au bercail pour s’y investir. D’où l’idée de lancer, avec ses camarades, ce projet. Dans cette exploitation, on trouve de nombreuses plantations, notamment de manguiers, dont les fruits sont commercialisés.

Le représentant des jeunes exploitants accuse la confection de ces papiers sans avoir pris langue avec eux. « Déjà tout ce qui a été dit dans ces papiers, nous n’y avons participé ni de près ni de loin. Idem avec une quelconque discussion devant aboutir à céder notre verger », revendique-t-il. Sur la chaise où il est assis, ce père famille explique sans pour autant contenir ses larmes.

Il est complètement affecté par cette situation qu’il voit en une fatalité, si les choses devaient se passer ainsi. Aliou Sané raconte, avec une grande émotion, le jeu qui est fait derrière lui pour octroyer le domaine que lui et ses camarades ont fini par mettre en valeur. « Tous ces papiers ont été établis sur du faux et usage de faux, car nous ne sommes témoins de rien dans cette transaction, de même que nos parents », avoue-t-il.

Aliou Sané salue ces conciliabules apportées par l’autorité à Bignona qui leur a assuré de mener la médiation à bon port. Selon Aliou Sané, le préfet les avait dit qu’il allait parler avec les deux parties pour trouver une issue heureuse à cette problématique. « Nous lui avons dit que c’est notre souhait de les rencontrer pour harmoniser, afin que les deux parties soient satisfaites », déclare-t-il.

Tension sur les chantiers
Ainsi, dans l’attente de cette concertation entre les deux parties, l’Ucao tarde à ouvrir ses portes. Malgré une clôture en dur qui laisse entrevoir une université fin prête, il n’en demeure pas moins beaucoup de réglages à faire. Mais, le plus préoccupant est la tension qui couve avec les champs octroyés à l’insu des 10 familles concernées. Ces dernières ne réclament qu’un dédommagement de leur terre déjà occupée sans qu’elles le sachent. D’autant que, dans le verger, il y a deux puits de 7 mètres de profondeur, 60 cm de fondation du mur des puits et un bassin de 7 à 8 m de hauteur.

Pour cela, notre interlocuteur déclare que les responsables de l’Ucao soutiennent ne rien donner en guise de dédommagement, car sur les papiers qui leur ont été établis sur l’affectation de ces champs, ils devront juste remettre le franc symbolique. Mais, le représentant de ce verger précise que leur émissaire est venu dire qu’il donne 100 000 FCfa. Une offre rejetée par les jeunes exploitants qui estiment que c’est insuffisant. Depuis lors, le contact est rompu entre l’émissaire du projet de l’Ucao et les populations concernées par ces périmètres occupés. Et l’on ne sait plus à quel saint se vouer pour trouver un consensus.

La situation devient de plus en plus compliquée pour les populations du village de la zone des Kalounayes qui ne veulent même plus se prononcer sur cette affaire. Tout le monde renvoie la parole aux seuls interlocuteurs, à savoir les familles concernées. Adama Sané, un ressortissant d’un village non loin, soutient que les gens doivent se parler pour trouver un compromis. « Quand on élabore un projet, il faut se préparer à payer le prix. Pourquoi les responsables de l’Ucao refusent de faire une compensation aux propriétaires terriens ? C’est inadmissible », s’emporte-t-il.

Un projet aimé de toutes les populations
A l’intérieur de la zone encerclée, la présence de la végétation sauvage est perceptible. En cette période de fin d’hivernage, la végétation luxuriante garde encore sa fraicheur. Même du côté de la zone à conflit avec les plantations, la verte Casamance s’annonce présente. Ousmane Tamba, un conducteur de moto djakarta voit en cet établissement un joyau pour le village te la Commune qui porte son nom, Coubalan. « Nous attendons sa finition et son ouverture pour tirer profit de notre activité dans le transport moto. Il n’y a pas de travail ici, les jeunes sont oisifs, ce qui justifie que nous sommes obligés de nous transformer en conducteurs de motos qui. Voyez, ça ne rapporte pas grand-chose », dit-il. Le projet est pourtant admiré par tout le monde au niveau du secteur des Kalounayes. La plupart des populations refusant de se prononcer à visage découvert, mais apprécient le projet d’une envergure internationale. Elles demeurent impatientes de voir l’Ucao ouvrir ses portes le plus rapidement possible afin de permettre la régénération d’autres activités socio-économiques. Même si ces populations se réservent le droit de reconnaitre que des champs ne doivent pas être octroyés de la sorte. Elles militent toutefois pour une discussion franche des différentes parties afin de retrouver la paix et la sérénité.

Reportage de Cheikh Malick COLY

LA DIRECTION DE L’EGLISE S’ATTACHE À DÉVELOPPER UNE ÉCOUTE ATTENTIVE
La réaction de l’Eglise va dans le sens de la réconciliation. Ainsi, conformément au mandat de la Conférence Episcopale du Sénégal, la direction du projet dit s’attacher à développer une écoute des différents acteurs pour la réalisation des objectifs du programme.

La conférence de son vice-président, Mgr Paul Abel Mamba, a apporté la lumière, le 13 octobre dernier, sur toutes les informations disponibles sur l’Uuz de Coubalan. Selon l’Archevêque de Ziguinchor, « nous assistons à un gel des activités sur le chantier dont les finitions étaient en cours pour une livraison des bâtiments et une mise en service pour compter du mois de novembre 2017, à présent, cette date sera repoussée ».

C’est ce que l’on a constaté depuis l’ouverture des cours académiques. A l’en croire, le dossier de mise en service, largement diffusé auprès des acteurs, déclinait le chronogramme des activités liées à l’ouverture et au fonctionnement de l’Ucao/Uuz. « Ce constat engendre des difficultés, certes pas surmontables, pour l’enrôlement des bacheliers de l’année 2017 et leur intégration dans l’établissement sur son site actuel et le déroulement des enseignements des filières qui étaient programmées », relève Mgr Paul Abel Mamba au cours de sa sortie sur la situation.

Pour l’Archevêque de Ziguinchor, l’Eglise, par ses structures, ne peut pas être insensible à l’angoisse persistante des familles et à la détresse des bacheliers qui ne trouvent pas de possibilités de poursuite des études principalement ceux venant des académies du Sud du Sénégal. « Le message des imams, des représentants des villages et de la majorité des populations locales sont plus conformes à la réalité et à la sincérité que celui d’une frange minoritaire… », a déclaré le représentant de l’Eglise à Ziguinchor, qui « demande à toute la population du village de Coubalan de garder la mesure et la sérénité, que chacun apporte sa pierre positive à la construction en cours, sachant que tout le monde est gagnant dans l’opération d’une manière ou d’une autre ».

Cheikh Malick COLY

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