Kaoune : Grandeur et décadence de l’ancienne capitale du Pathiana

21 Sep 2016
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Se rendre à Kaouné, c’est remonter le temps, se plonger dans un livre d’histoire, en l’occurrence celle du Pathiana, qui s’étendait de Demoussou, dernier village vers la Guinée-Bissau, à Bandé, dernier village vers la Guinée Conakry. À l’époque coloniale, cette localité était un véritable pôle d’attraction pour son hinterland, avant que ne s’enclenche son déclin. C’est dans cette zone, à 9 km de la frontière avec la Guinée-Bissau, au sud du département de Vélingara, que l’administration coloniale prenait toutes les décisions qui engageaient la zone géographique du Pathiana. Le village du défunt ministre de l’Élevage, Sanghé Mballo, n’a pas su tirer profit de son statut durant la période coloniale comme tous les anciens cantons. Aujourd’hui, il ne reste que les souvenir de cette période faste et Kaouné réapprend petit à petit à vivre.

La mission est bénie par le ciel. Juste après la sortie de Vélingara, l’horizon sur la route de Kabendou s’assombrit. Les amas nuageux annonciateurs d’une bonne pluie s’amoncellent. Ce changement de climat ne nous inquiète point. Au bout d’une heure, nous atteignons Kabendou. Nous quittons la nationale pour emprunter une piste latéritique qui mène à Ouassadou, comme indiqué sur le tableau. La différence est énorme. Difficile d’éviter les nombreux nids-de-poule et les secousses. Des champs de mil, de maïs, d’arachide à l’entrée et à la sortie des villages se succèdent des formations arbustives denses, parfois dégradées. Les rideaux de verdure captent les regards. Les villages de Sambasamsa, Diattel, défilent. Des eaux de ruissellement envahissent les bas-fonds. Des flaques d’eau sont ceinturées par le tapis herbacé. Saré Laobé, avec ses cases rondes, est une étendue déboisée. Le couvert végétal recule. Sur le pont enjambant le Kayenga, l’affluent du fleuve Geeba, de la Guinée-Bissau, les pentes abruptes sont couvertes de plantes rampantes. Des nénuphars étalent leurs larges feuilles nimbées de fleurs blanches. Des villages nous séparent de notre destination. Mais voici, Ouassadou. Les populations vaquent tranquillement à leurs occupations. L’incursion du véhicule du « Soleil » suscite des curiosités. Eh oui, même les plus anciens n’ont pas souvenance de la dernière fois qu’un véhicule ou une équipe de reporters du quotidien national a foulé le sol de cette localité.

La pluie s’invite aux débats et nous force à une petite escale, puis cap sur Kaouné. Le long de cette route, de petits villages ont vu le jour, changeant ainsi le décor. À peu après midi, nous entrons à Kaouné, sous une fine pluie. Pas de maisons de style colonial ni de fort encore moins de remparts ou de monuments qui témoignent de la grandeur de ce bourg qui a connu un destin à part pendant la période coloniale.

À droite, à l’entrée du village, une maison peinte en jaune ne s’intègre pas dans le paysage architectural des habitations qui sont de l’autre côté de l’artère principale. Des maisons couvertes de zinc sont en premières lignes. Dans l’arrière-plan, la tradition est respectée. Des chaumières en banco sont une marque identitaire.

Sous une fine pluie, le chef de village, Bakary Mballo, nous reçoit. Selon lui, Kaouné vient du mot peul « Kawral » qui signifie union. Sans vraiment remonter à des temps immémoriaux, il est admis qu’au temps colonial, chaque chef-lieu donnait un nom à la zone qu’il pilotait. C’est ainsi que le Pathiana s’étendait de Demoussou, dernier village vers la Guinée Bissau, à Bandé, dernier village vers la Guinée Conakry.

Selon Bakary Mballo, le village de Kaouné a été fondé par un chasseur nommé Tamba Sonko qui n’était point obsédé par le pouvoir. Dans sa quête de gibier, il s’est installé sur l’actuel site. Comme il n’était pas sédentaire, il appela les Peuls et leur confia le village. « Moussa Molo Baldé, dans sa croisade contre les Mandingues, les premiers habitants qui étaient sur le premier site se sont déplacés pour venir à l’actuel site », raconte l’actuel chef de village, Bakary Mballo.

L’histoire du village commençait à se tisser. L’administration coloniale en a fait un point stratégique pour asseoir son influence dans cette partie frontalière avec la Guinée Bissau et la Guinée Conakry. « Kaouné était le chef-lieu de canton. C’était la capitale du Pathiana. Le Commandant de cercle y avait une habitation. Quand il quittait Vélingara et venait pour des tournées, c’est dans cette demeure qu’il logeait », rapporte le chef de village qui a documenté cette période.

Kaouné qui a joué un rôle clé dans l’acceptation de l’emprise coloniale a vu se succéder les chefs de canton, Kécouta Mballo, Sambadiabaté Mballo, Dembodé Mballo et Mbayelle Mballo. Les premiers étaient intransigeants avec leurs gouvernés. Les derniers maniaient bien le bâton et la carotte. « Autant la dictature était dure. Si le chef de canton convoquait, personne n’osait manquer à l’appel. Il pouvait se lever un beau jour et dire qu’il veut qu’on laboure tout son champ en un seul jour. Personne n’osait broncher », confie l’actuel chef de village. « Aussi, ses esclaves pouvaient entrer dans n’importe quel enclos et prendre les meilleurs taureaux ou béliers sans que personne ne fasse de la résistance », ajoute-t-il. Selon le chef de village, Kaouné a aussi abrité le tout premier établissement scolaire de la zone. « L’école élémentaire a été construite en 1935, mais les cours ont démarré une année plus tard sous la direction de Bassirou Sow ». Selon M. Mballo, des cadres comme Yéro Pira Baldé sont sortis de cet établissement.

Aujourd’hui, Kaouné n’est plus le centre du Pathiana, cette aire géographique allant de Doumassou à Bandé. Son pouvoir d’influence s’est effrité. Kaouné a été vidé de ses prérogatives administratives au profit de Ouassadou, la commune et de Pakour, le chef-lieu d’arrondissement. « L’ancien canton n’a pas pu conserver son ancien statut ni en tirer profit. Kaouné qui compte 832 habitants a connu un grave déclin. Nous sommes passés du statut de canton à celui de village », confesse le chef de village qui cache mal son regret. « La sous-préfecture de Pakour date de 1978. Avant, il dépendait de l’arrondissement de Kaouné, mais avec cette création, le village a perdu son hégémonie », précise-t-il.

Des villages nés des flancs de Kaouné
Aujourd’hui, il ne reste que les souvenirs de cette période faste et Kaouné réapprend, petit à petit, à vivre. Le temps n’est plus suspendu au-dessus du village qui s’étire sur la longueur. Au milieu du village, un magasin de stockage qui date de 1954 a accueilli le centre de collecte de lait pour lutter contre l’insécurité alimentaire. Sur sa partie sud, de nouvelles habitations poussent. Elles bousculent l’harmonie architecturale des cases rondes avec leur toiture en paille. Ces chaumières n’ont pas de beaux jours devant elles. Dans ce patelin, la vie est devenue de plus en plus dure pour les citoyens. Ceux qui ont préféré rester ne doivent leur subsistance qu’à la sueur de leurs fronts, mais aussi à leur force de travail en cultivant la terre. D’autres, fuyant la précarité, sont partis vers d’autres contrées à la recherche du bien-être. D’aucuns ont même créé leurs propres villages, selon Bacary Mballo. « Beaucoup de villages sont nés des flancs de Kaouné. Des gens ont quitté Kaouné et se sont installés ailleurs. Ils ont créé leurs propres villages et s’y sont fixés », fait savoir le chef de village. Pira, Saré Nafa, Koulinto, Demba Assète, Saré Malang et une bonne dizaine de villages qui ceinturent Kaouné font partie de ces nouvelles créations qui doivent leur existence à d’anciens habitants de l’ancienne capitale du Pathiana.

Les nostalgiques de cette bourgade n’y ressentent plus cette odeur coloniale d’autrefois. Kaouné est devenue triste, sans âme. Ceux qui connaissent l’histoire de l’ancienne capitale du Pathiana vous diront, sans ambages, que cette localité était jadis si prospère, contrairement à aujourd’hui où elle semble déshéritée, complètement oubliée, démunie de toutes les infrastructures, et dont les habitants vivant des misères attendent un miracle pour sortir de l’ornière.

Certaines valeurs qui faisaient la fierté de la localité ont disparu, selon le chef de village. « À l’époque, il y avait beaucoup plus de solidarité et la vie sociale était plus abordable. Les gens se soutenaient mutuellement, on ne sentait même pas la période de soudure, parce que les gens se soutenaient. Ce n’est plus le cas maintenant. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi », déplore le chef de village. « Il y avait, à l’époque, une éducation de base qui faisait que quand le chef de famille décidait d’une chose, tout le monde le respectait. Aujourd’hui, la prise de décision constitue un dilemme. L’implication de tous est un préalable pour la réussite de toute entreprise », souligne-t-il.

Le « Lingueyi » de Kaouné, un arbre plein de mystères
Comme dans tous les villages historiques du Sénégal, Kaouné a son arbre emblématique. C’est sous son imposant ombrage que toutes les décisions importantes liées à l’administration du Pathiana étaient prises. Véritable cœur battant de Kaouné, il regorge de légendes et de mythes. Cette espèce végétale rare a la particularité de conserver tout son feuillage aussi bien en saison des pluies qu’en saison sèche. Et aucun oiseau ne s’y pose. L’étranger qui s’aventure à couper une branche s’expose à une série de malheurs.

Au milieu du village de Kaouné, se dresse une espèce végétale rare, avec un tronc dont le diamètre est imposant. L’arbre mythique du village au feuillage en forme de parapluie étend de tous les côtés ses branches tombantes qui débordent de partout. Elles semblent embrasser le sol. Cet arbre n’est pas ordinaire. Il a été, au fil des décennies, l’épicentre de la prise de toutes les décisions avant la colonisation et des premières années après l’ère coloniale. « Toutes les réunions se tenaient sous cet arbre. Il a été témoin de la prise de décisions les plus importantes pour ce qui concerne l’avenir de Pathiana. Jusqu’à présent, il est là », rapporte le chef de village. « C’est à cet endroit que le chef de Canton rencontrait les anciens et décidait, avec les vieux, de tout ce qu’il devait entreprendre », indique-t-il. Ce lieu de rencontre abritait également les cérémonies de circoncision, les séances de danses et autres festivités.

L’histoire de Kaouné est en partie liée à celle de cette espèce végétale qui est un pan de l’histoire de cette bourgade perdue sur une plaine boisée. Les habitants se gardent, au fil des décennies, de le dénier de cette charge sacrée et mystique. « Depuis ma naissance, je n’ai jamais vu cet arbre perdre ses feuilles. En saison des pluies comme en saison sèche, il a toujours conservé son feuillage », a affirmé, Malang Camara.

Le « Lingueyi », appellation de cette espèce en Peul, assume des fonctions qui transcendent la raison. Les étrangers qui s’aventurent à couper une branche ou à emporter des feuilles de cet arbre doivent s’attendre à subir de lourdes conséquences. La voiture d’un chauffeur qui avait arraché une branche par inadvertance a fait un accident à Sinthiang Koundara, raconte-t-on. « Un étranger qui s’aventure à toucher une feuille de l’arbre est très vite rappelé à l’ordre par les habitants. Et c’est pour son bien, pour le protéger. Un jour, un chauffeur avait arraché une branche. Il a fait un accident et un passager avait perdu la vie », indique Malang Camara. Malgré son âge, l’arbre dégage une très grande stature et la partie supérieure des racines continue son développement. Le « Lingueyi », c’est aussi le seul arbre à Kaouné sur lequel les oiseaux ne se posent pas. Difficile de percer ce mystère. « Je suis né et j’ai grandi à Kaouné. Mais je n’ai jamais vu un oiseau se poser sur cet arbre », expose Malanag Camara. Les années passent et ne cessent de corroborer la charge mystique et mystérieuse de l’arbre.

 

Last modified on mercredi, 21 septembre 2016 21:11
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