Ndeye Anna Gaye, professeur d’espagnol à l’Ucad : « Castro est resté debout jusqu’à sa mort !»

02 Déc 2016
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Spécialiste de Cuba par « attachement et conviction », le Pr d’espagnol à l’Ucad, Ndeye Anna Gaye, estime que Fidel Castro est resté attaché à ses idéaux jusqu’au bout ; malgré les nombreuses agressions venant de l’intérieur comme de l’extérieur. Elle pense que le peuple cubain, conscient de son histoire et de sa culture, est suffisamment armé pour continuer à défendre sa souveraineté nationale et ses intérêts.

Pr vous êtes spécialiste de Cuba. Son ancien dirigeant Fidel Castro est décédé, la semaine dernière, que peut-on retenir de la personnalité du lider maximo ?
La personnalité de Fidel Castro est une personnalité que l’on trouve complexe mais qui, pour moi, ne l’est pas. Castro est quelqu’un qui a eu une vision toujours très claire du futur de son pays. Il a lutté pour enlever une dictature qui sévissait dans son pays sous Batista. Il a lutté pour la souveraineté de son pays en tenant tête aux États-Unis. C’était un choix qu’il a assumé jusqu’au bout. Et je pense que c’est un mérite parce que c’est un homme qui est resté debout jusqu’à sa mort !

Vu de l’Afrique, qui était Fidel Castro ?
Fidel Castro a surtout été, au moment des indépendances, un exemple pour les progressistes d’Afrique qui voyaient en la révolution cubaine de 1959, le reflet de ce que l’Afrique devait être à l’aube des indépendances. Fidel Castro a représenté, pour la jeunesse progressiste, l’espoir d’une possibilité de gouvernement qui mettrait la liberté au service des peuples.

On connait le rôle que Cuba a joué dans la guerre froide. Fidel Castro a également servi de tête de pont à l’Urss dans certains pays en Afrique. Pouvez-vous revenir sur les actions de son régime dans le continent ?
Fidel Castro a beaucoup aidé les mouvements de libération notamment en Angola et dans une moindre mesure en Mozambique, en mettant à leur disposition des armes et des cadres militaires pour la libération de leurs peuples. Il a également soutenu les gouvernements considérés à l’époque comme progressistes notamment le Mali, la Guinée. Il faut dire que les liens entre Cuba et l’Afrique étaient forts parce que Cuba représentait quelque chose pour les Africains. Comme je l’ai dit, il représentait la possibilité de la souveraineté nationale. Naturellement, ces actions de soutien de Fidel Castro ont contribué à consolider les relations entre son pays et notre continent. Dans les relations avec l’Afrique, il y a aussi un aspect très important à ne pas perdre de vue : c’est la musique cubaine qui a traversé les frontières de l’Ile cubaine pour arriver dans le continent.

Avec la mort du "lider maximo", comment entrevoyez-vous l’avenir de Cuba sur la scène internationale ?
De mon point de vue, l’avenir de Cuba n’est pas si incertain qu’il puisse paraître ; parce que le peuple cubain a, sous Castro, eu le temps d’acquérir beaucoup de connaissances. C’est un peuple cultivé sur le plan politique, culturel. C’est donc un peuple armé contre des idéologies qui pourraient mettre à mal leur économie, leur culture, leur souveraineté nationale. De ce point de vue, l’éducation a joué et continue de jouer un rôle très important à Cuba et a permis au peuple cubain d’avoir pris conscience de sa valeur et d’assumer la direction qu’il a choisie.

Comment un petit pays comme Cuba a-t-il pu autant influer, à l’époque, sur la géopolitique mondiale ?
Cette situation est, sans doute, liée à la fois à la personnalité de Fidel Castro et à l’histoire même de Cuba. L’histoire de Cuba a été une histoire de lutte et de combat qui a commencé dès la guerre des 10 ans et la guerre d’indépendance au 19ème siècle. Il y a des personnalités très fortes qui ont lutté contre la souveraineté de l’Espagne à Cuba. Au finish, les gens se sont rendu compte que ce petit pays était capable de beaucoup de choses et cela donnait de l’espoir à beaucoup de pays qui étaient en lutte contre le colonialisme et certaines idéologies qui allaient à l’encontre des intérêts des peuples concernés.

Depuis quelques temps, il y a une normalisation des relations diplomatiques entre Cuba et les États-Unis. La mort de Fidel Castro accéléra-t-elle ce processus ?
La donne politique aux États-Unis a changé. Le président Barack Obama qui a entamé cette ouverture vers Cuba pour essayer de faire sauter le verrou de l’embargo économique qui étouffe Cuba depuis plusieurs années a terminé son magistère. Et l’on ne sait pas encore ce que sera la posture du nouveau président Donald Trump envers ce pays. On ne sait pas si ce processus de normalisation va continuer ou s’il va y mettre un frein et essayer d’étouffer véritablement l’Ile cubaine. Il faut dire que pendant longtemps, Cuba a été considéré par les États-Unis comme une offense à sa puissance. Barack Obama a senti qu’il ne s’agissait pas d’une offense parce qu’un peuple avait le droit de choisir son mode de fonctionnement et le gouvernement qu’il voulait avoir.

Obama a eu une vision large et prospective en se disant que ce n’est pas en créant un goulot d’étranglement contre Cuba qu’on va améliorer les choses. Laissons aux Cubains le choix de décider eux-mêmes de la voie qu’ils veulent suivre, du gouvernement qu’ils veulent avoir et des orientations qu’ils veulent prendre. D’ailleurs, le deuil de Fidel Castro, tel qu’il a été vécu, ce silence de plomb, cette absence de manifestations dans les rues, montrent que quand même Fidel Castro représentait quelque chose. Même des tracteurs sur place ont senti que c’était un homme d’histoire qui était en train de passer. Et je crois que ce respect donné à Castro est absolument légitime.

Le magistère de Castro a aussi été marqué par d’intenses échanges entre Cuba et ses voisins de l’Amérique latine…
Tout à fait ! Dans la vision de Fidel Castro, Cuba étant une Ile, ne devait absolument pas être isolé du continent américain, quels que soient par ailleurs les régimes politiques en vigueur. Il fallait absolument construire, avec les peuples, un fédéralisme du continent américain. Telle était sa vision et dans l’action pratique, Cuba a toujours été solidaire de certains pays de l’Amérique latine. L’exemple le plus frappant est celui du Venezuela où chaque année, des légions de médecins sont envoyées pour administrer des soins gratuits aux populations vénézuéliennes dans les villes et dans les campagnes. Cela est un acte de solidarité qui ne peut exister que dans un pays qui a une idée révolutionnaire des rapports entre pays. Maintenant, tout dépend de la volonté des gouvernements de réaliser ce fédéralisme dont l’amorce a porté la signature de Fidel Castro. Le gouvernement de Colombie a-t-il la même vision que celui du Venezuela, ou du Pérou ou de Bolivie ? Je crois que c’est le même problème qui se pose en Afrique. S’il n’y a pas eu une volonté des gouvernements poussés par les peuples qui expriment leur liberté de choix, les fédéralismes ne pourront pas exister.

Fidel était également un chef rebelle avant son accession au pouvoir à la faveur d’un coup d’État. Parlez-nous un peu de cette casquette de chef de guerre qui semble être éclipsée par le dirigeant politique ?
Cette casquette renvoie au rôle qu’il a joué dans le coup d’État contre Batista en 1959. Il était venu du Mexique combattre, à travers la lutte armée, un système dictatorial. A partir de la Sierra Maestra, il est descendu à la Havane en traversant les villages, les campagnes et à chaque fois, les gens s’enrôlaient spontanément dans ses troupes. Et c’est ainsi qu’il est arrivé, le 8 janvier à la Havane. Il n’y a presque pas eu de résistance ; puisque que tout le travail était effectué en amont et Batista s’est enfui.

Il a combattu un régime dictatorial mais a fini lui-même par se muer en dictateur. N’est-ce pas un paradoxe ?
Fidel Castro aurait changé sa casquette de rebelle contre celle de dictateur ! Je pense que Fidel s’est radicalisé au fil du temps. Et s’il s’est radicalisé, c’est parce qu’il a subi de nombreuses agressions venant du même pays, les États-Unis. Il a échappé à pas moins de 600 attentats fomentés de l’extérieur avec des ennemis à l’intérieur. Il y a eu la baie des cochons, l’invasion de Cuba par des mercenaires Cubains et certains Américains en vue de renverser Fidel Castro. Sur le plan économique, les États-Unis ont fait la guerre à Cuba en baissant, de manière arbitraire, le cours du sucre, or, c’était une économie essentiellement centrée sur le sucre. Assailli de toutes parts, il lui a fallu chercher des alliés. Il a été ainsi poussé à se rallier à l’Urss ; étant donné qu’il y avait deux blocs. C’est un changement qui a été provoqué de l’extérieur. La dictature, parlons-en, la liberté parlons-en, tout dépend du point de vue où l’on se trouve. Tout est très relatif.

A l’annonce de la mort de Castro, des Cubains basés à Miami ont jubilé dans les rues. Qu’est-ce qui pourrait justifier une telle haine ?
Ce sont deux systèmes qui s’affrontent, deux systèmes complètement différents. Et ces Cubains qui sont aux États-Unis ont fait leur choix, ils ont préféré le système capitaliste, ce sont peut-être des nostalgiques de Batista. C’est leur choix. Ces gens qui sont d’extrême droite, ont une revanche à prendre contre le système cubain.
Fidel Castro a réellement créé une sorte de révolution dans son pays. A Cuba, il y avait essentiellement la religion catholique qui venait d’Espagne et les religions d’origine africaine avec l’esclavage. Or, sous Batista, ces religions et les dictatures étaient combattues et considérées comme de la sorcellerie. Sous Fidel Castro, ces religions ont acquis droit de cité et sont devenues exactement comme la religion catholique. Et cela a été un fait marquant du temps de Fidel Castro.

Propos recueillis Diégane SARR

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Fidel Castro : Le guerillero qui n’est pas mort au front

Last modified on vendredi, 02 décembre 2016 15:15
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