Présidence de la Commission, réformes, retour du Maroc… : Les enjeux du Sommet d’Addis Abeba

30 Jan 2017
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Aujourd’hui démarre le 28ème Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine. Les défis qui se posent à l’organisation continentale sont légion. Entre autres les défis du financement, de la paix et de la sécurité, de l’intégration économique – le commerce intra-africain étant des plus faibles -, de l’emploi. Ce qui suppose des réformes hardies qui doivent être mises en œuvre par un (e) président (e) de la Commission expérimenté choisi sur une base objective et à partir des critères acceptées de tous. Pour remplacer Nkosazana Dlamina-Zuma de l’Afrique du Sud, 5 candidats sont en lice dont notre compatriote, le Pr Abdoulaye Bathily. Ce dernier a le soutien total des plus hautes autorités du pays, particulièrement du chef de l’Etat, Macky Sall, qui a envoyé des missions dans 43 pays sur les 54 pour faire état de cette candidature et demander des soutiens. Un appui dont se réjouit le candidat Bathily.

LE DÉFI
La diplomatie sénégalaise a un grand défi à relever avec la candidature du Pr Abdoulaye Bathily à la présidence de la Commission de l’Union africaine, l’un des postes les plus prestigieux du continent, et qui sera au centre du Sommet qui s’ouvre ce matin à Addis-Abeba. Le Sénégal, un des initiateurs et membres fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine (Oua), n’a jamais brigué ce poste, bien qu’ayant joué, en tous temps, un rôle prépondérant pour l’unité africaine et dans le processus pour y parvenir.

Les plus illustres des intellectuels sénégalais ont été parmi les premiers à penser et prêcher l’unité africaine depuis l’aube des indépendances, s’opposant farouchement à ce que le président Senghor appelait la « balkanisation de l’Afrique ».

Pour retrouver cette unité, perdue par le fait colonial, le Sénégal est l’un des rares pays sur le continent à avoir inscrit, dans sa Constitution, la possibilité de renoncer à une partie de sa souveraineté pour des besoins d’intégration régionale, sous-régionale ou africaine. Joignant l’acte à la parole, nos premiers dirigeants ont, dès l’indépendance, opéré des concessions territoriales avec nos voisins immédiats pour mieux raffermir nos relations de bon voisinage et afficher leur détermination à aller le plus loin possible dans l’intégration des peuples africains, alors que l’ambiance de l’époque post-indépendance était celle du micro-nationalisme mal placé.

Sur le plan intérieur, le Sénégal fait partie du peloton de tête des pays où les étrangers sont les mieux intégrés et continue toujours à être un refuge pour de nombreux persécutés du continent et d’ailleurs. Notre diplomatie de paix, de concorde et de fraternité nous a conduits à faire partie des nations qui contribuent le plus aux forces de maintien de la paix en Afrique et dans le monde. Le Sénégal a été l’une des premières nations à contribuer au maintien de la paix, avec des soldats envoyés au Congo Kinshasa dès l’indépendance. Notre savoir-faire et surtout notre sens de la conciliation et du consensus nous valent d’être régulièrement sollicités pour des missions hautement périlleuses, bien loin de nos frontières et de l’Afrique.

Au sein de l’Oua, le Sénégal a toujours joué un rôle prépondérant, tant dans le financement de l’institution que dans la réflexion stratégique et prospective, et a lourdement pesé dans la prise de certaines décisions majeures touchant à l’avenir du continent, mettant ainsi en avant l’intérêt des populations africaines plus que des postes à occuper par ses ressortissants.

Cette position de principe pèsera, sans doute, pour le Sénégal lors du vote pour désigner le président de la Commission de l’Ua, hormis la valeur intrinsèque d’Abdoulaye Bathily. Homme politique, syndicaliste et surtout historien bilingue, il a enseigné dans plusieurs universités du continent, avec une expérience dans la gestion des conflits en Afrique centrale.

L’élection du président de la Commission de l’Ua devait avoir lieu en juillet dernier, mais avait finalement été reportée à la demande de nombreux membres de l'organisation qui voulaient des candidats d’envergure, à la hauteur des missions à accomplir.

Plusieurs pays avaient demandé le report du vote de six mois et incité le Sénégal à présenter un candidat. Sans doute, se remémorent-ils qu’Amadou Mactar Mbow à l’Unesco, Jacques Diouf à la Fao et Abdou Diouf à la Francophonie ont effectué un « sans faute ».
Par Alassane Diawara

1963, NAISSAIT L’OUA…
L’Organisation de l’unité africaine (Oua) a vu le jour le 22 mai 1963 à Addis-Abeba. 32 chefs d’État et de gouvernement ont mis en place l’organisation continentale en présence de leaders de mouvements de libération. Un nouveau jour d’espoir venait de se lever pour le continent noir, après des siècles de domination étrangère.

En ce 22 mai 1963, le ballet diplomatique est intense à Addis-Abeba, « la nouvelle fleur ». Les chefs d’État de 32 pays nouvellement indépendants et des mouvements de libération encore sous le joug de la colonisation se retrouvent à la capitale éthiopienne pour porter sur les fonts baptismaux l’Organisation de l’unité africaine (Oua). Le rêve de Kwame Nkrumah, un des chantres du panafricanisme et des pères fondateurs de l’organisation continentale, commence à devenir réalité. L’espoir est immense. Six ans plutôt, en 1957, alors que tout l’ancien Gold Coast célébrait en liesse l’accès à son indépendance, il avait lâché cette phrase qui en disait long sur sa vision panafricaniste : « L’indépendance du Ghana, sans celle des autres États africains, est insignifiante ! » Ce 22 mai, devant ses pairs parmi lesquels Senghor, le chantre de la Négritude, et un certain Robert Mugabe, alors à la tête d’un mouvement de libération, le président ghanéen donne à nouveau le ton : « S’unir ou périr ! Divisés, nous sommes faibles ; unie, l’Afrique pourrait devenir l’une des plus grandes forces pour le bien de l’humanité ».

Kwame ne prêche pas dans le désert. Ses propos trouvent des échos favorables dans les discours des orateurs acquis à sa cause. Tous ont donc décidé de s’unir pour ne pas périr. C’est, à coup sûr, un moment historique. Sur les visages des pères fondateurs, l’émotion se mêle à la joie. Après plus d’un siècle de domination coloniale, une nouvelle aube d’espoir se lève pour l’Afrique. Celle de voir le continent noir reprendre sa dignité, son identité, dans le concert des nations.

Pour Léopold Sédar Senghor, cette rencontre à Addis-Abeba constitue un grand pas en avant. « Nous sommes enfin en train de réaliser, ici et maintenant, un vieux rêve : celui d’une conférence qui réunirait fraternellement les chefs d’État africains de tous les pays indépendants. Nous n’avons pas le droit d’échouer, si nous ne voulons pas être accusé de trahison », se convainc le chef de l’État sénégalais.
Sa Majesté impériale Hailé Sélassié, l’empereur d’Éthiopie, est aussi étreint par l’émotion. L’homme qui a tenu tête aux impérialistes italiens ne peut cacher sa fierté. « Aujourd’hui, l’Afrique est sortie de son passage noir. Notre Armageddon est derrière nous. L’Afrique est redevenue un continent libre et les Africains des hommes libres », se réjouit-il.

L’empereur n’entend cependant pas tomber dans l’autosatisfaction ; alors que certains pays du continent comme l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, la Rhodésie du Sud, le Cap-Vert, etc., continuent à se débattre, sans succès, pour bouter hors de leurs frontières les colons portugais et anglais. Sans oublier l’Afrique du Sud où les populations noires souffrent le martyre à cause du régime malfaisant de l’Apartheid avec la vie de Nelson Mandela qui valse entre la clandestinité et la prison. Hailé Sélassié souligne que le combat pour la libération totale de l’Afrique ne fait pourtant que commencer. « Notre liberté n’a de sens que si tous les Africains sont libres. Nos frères de Rhodésie, du Mozambique, de l’Angola, de l’Afrique du Sud pleurent, dans l’angoisse, notre soutien », martèle Sélassié qui revêt, pour la circonstance, ses habits de chef de guerre redouté et redoutable.

Après de longs échanges et des exposés sur le modèle politique que devrait prendre la nouvelle organisation continentale, l’Assemblée s’accorde finalement sur le nom de l’Oua, en lieu et place des États-Unis d’Afrique comme le proposent certains. Manifestement, la majorité des chefs d’État n’est pas préparée à céder leur parcelle de pouvoir au profit d’une confédération.

Mais, c’est déjà une grande victoire. Kwame Nkrumah ne peut s’empêcher de jubiler. « À partir de maintenant, nous planifierons et travaillerons ensemble pour le progrès et le développement de notre grand continent. C’est la seule manière pour que nous puissions éliminer les obstacles… et l’humiliation que nous avons subie sous la colonisation et l’impérialisme », souligne-t-il dans son discours de clôture.

Diégane SARR

DE L’OUA À L’UA, LA LONGUE MARCHE
Oua UaFace à un monde changeant, l’Oua/Ua n’a cessé d’ajuster sa vision pour mieux répondre aux défis qui interpellent le continent. Si l’Oua avait pour cri de guerre la solidarité entre les États membres, la libération de l’Afrique et la fin de l’Apartheid, l’Ua, lancée en 2002, au Sommet de Durban, a mis l’accélération du processus de développement et de l’intégration au cœur de son action.

L’Oua, rebaptisée Ua en 2002, lors du Sommet de Durban, en Afrique du Sud, a vu sa vision constamment évoluer de 1963 à nos jours. Face à un monde en perpétuelle mutation, l’organisation continentale a dû faire preuve de grande capacité d’adaptation pour mieux affronter les défis qui interpellent le continent.

En 1963, les principaux objectifs de l’Oua étaient la promotion de l’unité et de la solidarité entre les États africains, la coordination et l’intensification de leur coopération, la sauvegarde de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États membres, et la promotion de la coopération internationale dans le cadre des Nations-Unies . Dans ce cadre, l’une des priorités de cette organisation était de libérer le continent noir de la colonisation et de l’Apartheid, conformément à l’engagement des 32 chefs d’État réunis à Addis-Abeba le 22 mai 1963 ; un objectif largement atteint. L’Oua a, en effet, joué un rôle essentiel dans la fin du régime de l’Apartheid en Afrique du Sud et activement contribué à l’indépendance des États qui étaient encore sous le joug de la colonisation portugaise (Mozambique, Angola, Rhodésie, Guinée-Bissau, Cap-Vert).

Enfin, l’Organisation devait aider à harmoniser les politiques des États membres relatives à la défense, la diplomatie, l’économie, la culture, l’éducation, la santé, le bien-être et les sciences et techniques.

En 1991, l’organisation continentale met en place le Traité d’Abuja, établissant la Communauté économique africaine (Cea). Ce traité, en vigueur depuis 1994, vise à créer un marché africain commun par le biais des Communautés économiques régionales (Cer) qui sont au nombre de 8 : L’Union du Maghreb arabe (Uma), le Marché commun de l’Afrique australe et orientale (Comesa), la Communauté économique des États sahélo-sahariens (Cen-Sad), la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (Ceeac), la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Autorité intergouvernementale sur le développement (Igad) et la Communauté de développement de l’Afrique australe (Sadc).

À partir des années 1990, les États membres débattent sur la nécessité de modifier les structures de l’Oua pour l’adapter aux défis d’un monde changeant. Après la libération de l’Afrique du joug colonial et la fin du régime de l’Apartheid, l’accélération du processus de développement et de l’intégration est devenue la plus grande priorité des États membres. Ainsi, l’idée de la création de l’Ua commence à prendre forme. Quatre sommets ont ainsi été tenus en prélude à son lancement officiel : le Sommet de Syrte (1999), qui a adopté la Déclaration de Syrte appelant à l’établissement de l’Ua, le Sommet de Lomé (2001), lequel a adopté l’Acte constitutif de l’Ua, le Sommet de Lusaka (2001), qui a élaboré la feuille de route pour la mise en œuvre de l’Ua, et enfin le Sommet de Durban (2002) ayant lancé l’Ua et convoqué sa première Conférence des chefs d’État et de gouvernement. En adéquation avec sa vision « d’une Afrique prospère, pacifique et bien intégrée », l’Ua soutient la consolidation des États africains dans l’économie mondiale, intervient dans le règlement des problèmes politiques et socio-économiques auxquels fait face le continent. Elle vise aussi à promouvoir la paix, la sécurité, la stabilité, la bonne gouvernance et les droits de l’Homme. Les organes politiques de l’Ua sont la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, l’organe suprême, le Conseil exécutif, le Comité des représentants permanents, les comités techniques spécialisés, le Conseil de paix et de sécurité et la Commission de l’Union africaine qui fait office de secrétariat de l’Ua.

Diégane SARR

ANCIENS PRÉSIDENTS DE LA COMMISSION DE L’UNION AFRICAINE
Amara Essy, Côte d’Ivoire (2002-2003)
Amara EssyAmara Essy doit-il être considéré comme le premier président de la Commission ? Pour certains, oui, pour d’autres, non, parce que le diplomate ivoirien n’a assuré que l’intérim avec la transition de l’Organisation de l’unité africaine (Oua) à l’Union africaine (Ua). Secrétaire général de l’Oua à 2001, il devient président de la Commission en 2002. En 2003, l’ancien ministre des Affaires étrangères ivoirien est remplacé par Alpha Oumar Konaré.

Alpha Oumar Konaré, Mali (2003-2008)
Figure de proue de la renaissance démocratique malienne après la dictature de Moussa Traoré, Alpha Oumar Konaré a été presque le premier président de la Commission de l’Union africaine après l’intérim d’Amara Essy. Tout juste après son départ de la présidence malienne, en 2002, suite à ses deux mandats, il est choisi par les chefs d’Etat africains pour diriger la Commission de l’Union africaine pendant 5 ans.

Jean Ping, Gabon (2008-2012)
Longtemps ministre des Affaires étrangères de son pays, Jean Ping qui a été candidat malheureux à la dernière présidentielle au Gabon a eu à diriger la Commission de l’Union africaine. Suite au départ du malien Alpha Oumar Konaré, il lui a succédé et a géré, pendant 4 ans, la présidence de la Commission de l’Union africaine de 2008 à 2012.

Nkosazana Dlamini-Zuma, Afrique du Sud (2012- 2016)
Première femme à diriger une grande institution panafricaine, Nkosazana Dlamini-Zuma a la particularité d’être l’ex-femme du président Sud-africain, Jacob Zuma.

Depuis 2012, elle dirige la Commission de l’Union africaine. Après un seul mandat, elle quitte ainsi ce poste qui sera mis en compétition ce 31 janvier à Addis-Abeba.

Certains lient son départ à la préparation de la succession de son ex-mari à la tête de l’Afrique du Sud et dont elle serait une sérieuse prétendante.

DEVELOPPEMENT DE L’AFRIQUE : L’AGENDA 2063, L’AMBITIEUX PROGRAMME DE L’UA
L’Agenda 2063 est le programme-phare de l’Union africaine (Ua). Adopté en 2015 par l’organisation continentale, il vise à réaliser la « vision d’une Afrique intégrée et prospère, constituant un acteur influent sur la scène internationale ».

Le futur président ou la future présidente de la Commission de l’Union africaine (Cua) aura la chance de pouvoir compter sur un programme de développement phare déjà ficelé avec des objectifs à la fois ambitieux et bien précis : l’agenda 2063. L’heureux (se) élu (e) devra, aussitôt après son élection, s’atteler à accélérer la mise en œuvre de ce programme cinquantenaire dont l’horizon temporel coïncidera avec la commémoration du centenaire de l’Oua. Une date symbolique !

C’est à la suite du Jubilé d’or de 2013 qui célébrait les 50 ans de l’organisation continentale que l’Agenda 2063 a été élaboré avant d’être adopté par l’Ua en 2015. Le mérite en revient en grande partie à la présidente, Mme Dlamini Zuma, et son équipe qui se sont beaucoup investies pour la conception de ce programme inédit, tant dans son chronogramme de mise en œuvre que dans son contenu qui prend en charge tous les défis du continent.

53 ans après sa création, à Addis-Abeba, l’Organisation de l’unité africaine (Oua), rebaptisée Union africaine (UA) en 2002, à la faveur du Sommet de Durban, a fait beaucoup de chemin et a eu à son actif de nombreuses réalisations. Mais, face aux nouveaux défis-boom démographique, émigration clandestine, changement climatique, terrorisme, etc.- qui viennent s’ajouter aux vieilles problématiques (les guerres et les maladies), l’Ua a jugé nécessaire d’opérer un changement de paradigmes dans sa vision. Le combat pour l’indépendance de toute l’Afrique étant gagné, il faut désormais parachever l’intégration politique et économique.

L’Agenda 2063 est donc la nouvelle vision commune pour le développement de l’Afrique. Il est articulé autour de sept grands objectifs : « Une Afrique prospère basée sur la croissance inclusive et le développement durable, une Afrique intégrée, unie sur le plan politique et ayant pour fondement les idéaux du panafricanisme et de la renaissance africaine, une Afrique de bonne gouvernance, de respect des droits de l’Homme, de la justice et de l’état de droit, une Afrique pacifique et sûre, une Afrique ayant une forte identité culturelle, des valeurs éthiques et un héritage commun, une Afrique dont le développement est tiré par les populations, notamment les femmes et les jeunes, et une Afrique forte, résiliente et constituant un partenaire et un acteur influent sur la scène mondiale ».

Dans le cadre de cet Agenda 2063 et en vue de réaliser « la vision d’une Afrique intégrée et prospère », un premier Plan décennal (2013-2023) a été élaboré, puis mis en œuvre. Il comporte 12 programmes et tourne, entre autres, autour du développement du réseau ferroviaire africain, l’amélioration du secteur de l’éducation, la réalisation d’une zone continentale de libre échange, la mise en place d’un passeport africain avant 2018, l’établissement d’un marché de transport aérien unique, la fin des guerres et conflits de toutes sortes avant 2020, la création d’une Banque centrale africaine, d’un Fonds monétaire africain et d’une Banque d’investissement africaine.

D. SARR

PRESIDENCE DE LA COMMISSION DE L’UNION AFRICAINE : CINQ CANDIDATS POUR UN FAUTEUIL
Qui va remplacer la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma à la présidence de la Commission de l’Union africaine ? Cinq candidats sont partants pour l’élection devant se dérouler, le 31 janvier 2017, à Addis-Abeba, en Ethiopie, en marge du 28ème Sommet des chefs d’Etat de l’Union africaine : l’universitaire sénégalais Abdoulaye Bathily, la ministre kenyane des Affaires étrangères, Amina Mohamed, le ministre des Affaires étrangères de la Guinée équatoriale, Agapito Mba Mokuy, celui du Tchad, Moussa Faki Mahamat, et la Botswanaise Pelonomi Venson Moitoi, chef de la diplomatie de son pays. Présentation des candidats en lice.

PR ABDOULAYE BATHILY, 69 ANS, SÉNÉGAL
A BathilySur son site, créé pour défendre sa candidature, une première phrase forte marque le panafricanisme du Pr Abdoulaye Bathily : « Toute ma vie durant et tout au long de ma carrière professionnelle, je me suis engagé à promouvoir le panafricanisme, selon des modalités diverses ».

La vie du Pr Abdoulaye Bathily, 69 ans, a été très tôt marquée par le panafricanisme. D’abord, sa scolarité à l’Ecole militaire préparatoire, devenue le Prytanée militaire de Saint-Louis.

C’est une Afrique en miniature, avec des élèves venus de divers horizons africains. Ensuite, par sa participation à la guerre de libération de la Guinée-Bissau, même si c’était dans le cadre d’un service militaire forcé. Le panafricanisme du Pr Bathily s’est aussi poursuivi dans sa carrière académique d’enseignant à l’université de Dakar, avec plusieurs publications sur l’histoire de l’Afrique, ses problématiques de développement. Abdoulaye Bathily, c’est également une riche carrière politique durant presque 50 ans. Leader politique, il a été député, vice-président de l’Assemblée nationale du Sénégal, ministre et ministre d’Etat. Il a ensuite intégré le système des Nations unies comme représentant spécial du secrétaire général pour l’Afrique centrale, puis représentant spécial adjoint au sein de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma). Une riche carrière dont la présidence de la Commission de l’Union africaine serait, sans doute, un aboutissement. Son programme est axé sur la paix et la sécurité, les deux problématiques qui interpellent le plus souvent l’Union africaine. L’Agenda 2063 fait aussi partie de son programme avec une feuille de route axée sur la mobilisation des ressources pour mettre fin aux « blessures » de l’Afrique.

AMINA MOHAMED, 55 ANS, KENYA
Comme le Pr Abdoulaye Bathily, le Dr Amina Mohamed a profité de la réouverture des candidatures suite au vote de Kigali, en juillet dernier, qui n’a vu aucun des trois candidats recueillir le nombre de voix requis. Âgée de 55 ans, elle est la première femme à gérer la diplomatie de son pays. Poste qu’elle occupe depuis 2013. Diplômée en Droit de l’Université de Kiev, en Ukraine, Amina Mohamed a ensuite poursuivi des études en relations internationales à Oxford, en Grande-Bretagne. Elle a fait une carrière dans l’administration de son pays avant d’intégrer le système des Nations unies et devenir directrice exécutive adjointe du Programme des Nations unies pour l’environnement. Décrite comme une négociatrice, elle est aussi présentée comme une réformatrice ayant conduit plusieurs réformes dans son pays dont la nouvelle Constitution du Kenya, promulguée après les tensions électorales de 2008.

Dans son programme de candidature figure en bonne place la jeunesse africaine. « Je veux diriger l’Union africaine parce que nous avons une dette envers la jeunesse. Celle de lui fournir un emploi », disait-elle lors de son passage à Dakar, devant les étudiants du Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti) de l’Université de Dakar. La paix et la sécurité figurent en bonne place dans son programme, ainsi que l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Elle demande aussi une harmonisation de cet Agenda de développement, mis en place par l’Union africaine, avec les Objectifs de développement durable déclinés par les Nations unies.

AGAPITO MBA MOKUY, 51 ANS, GUINÉE ÉQUATORIALE
En juillet dernier, à Kigali, pour le 27ème Sommet des chefs d’Etat, le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, selon beaucoup de médias, avait boudé la fin de la manifestation. Parmi les candidats lors de ce sommet, Agapito Mba Mokuy qui a été éliminé dès le deuxième tour. Ce qui n’avait pas plu à son président, lequel a vaillamment défendu sa candidature. Cette fois-ci encore, il a maintenu sa candidature pour le prochain Sommet d’Addis-Abeba. Agé de 51 ans, le plus jeune des candidats est titulaire d’un Master en Business administration obtenu à l’Université de Bangkok, en Thaïlande. Agapito Mba Mokuy est aussi diplômé de l’Université de San Diego aux Etats-Unis. Ancien fonctionnaire des Nations unies, il est ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale de la Guinée équatoriale depuis 2012. Mettant la jeunesse au cœur de sa campagne, il s’est beaucoup adressé à cette couche qui représente, selon lui, 70 % de la population africaine. Pour lui, la question de la jeunesse devrait préoccuper au plus haut niveau les chefs d’Etat et de gouvernement qui seront les électeurs à cette élection. Autre position défendue par Agapito Mba Mokuy, l’autofinancement de l’Union africaine. Il déplore le fait qu’une bonne partie des dépenses de l’organisation continentale provienne de l’aide extérieure.

MOUSSA FAKI MAHAMAT, 56 ANS, TCHAD
Il fait partie, avec le Pr Abdoulaye Bathily et le Dr Amina Mohamed, de ceux qui ont profité de la réouverture des candidatures pour tenter de briguer la présidence de la Commission de l’Union africaine. Lui aussi ministre des Affaires étrangères de son pays, comme les quatre autres candidats, Moussa Faki Mahamat dirige la diplomatie du Tchad depuis 2008, après avoir été Premier ministre. Il est présenté comme un fidèle parmi les fidèles du président Idriss Deby Itno. Diplômé en Droit, Moussa Faki Mahamat, 56 ans, a servi pendant longtemps dans l’administration de son pays, sous l’aile protectrice du président Itno. Dans son programme de candidature, il parle beaucoup de développement et de sécurité, surtout de lutte contre le terrorisme. Avec l’apparition des groupes armés dans le Sahel comme Boko Haram, le Tchad a été en première ligne de la riposte militaire. Ce qui a valu à la diplomatie tchadienne une grande présence dans les dossiers sécuritaires en Afrique. Moussa Faki Mahamat veut aussi rendre l’Union africaine « moins bureaucratique, moins procédurière », selon ses mots. Dans le domaine du développement, il prône une libre circulation des personnes et des biens et aussi la construction de routes, de chemins de fer qui seront de véritables passerelles entre les pays africains.

PELONOMI VENSON MOITOI, 65 ANS, BOTSWANA
PelonomiPelonomi Venson Moitoi, ministre des Affaires étrangères du Botswana, est l’une des personnes déçues par le vote de Kigali en juillet dernier. Candidate pour la présidence de la Commission de l’Union africaine, elle n’a pas pu obtenir suffisamment de votes pour passer comme deux autres candidats. Cela ne l’empêche pas de retenter encore sa chance pour succéder à la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma. Huitième ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale de la République du Botswana, Dr Pelonomi Venson-Moitoi, 65 ans, a occupé plusieurs portefeuilles ministériels dans son pays avant d’atterrir à la diplomatie. Diplômée en Administration locale de l'Institut de la fonction publique, dans le Connecticut, aux États-Unis, cette ancienne journaliste est aussi titulaire d'un Master en Sciences de l'administration centrale de l'Université du Michigan, toujours aux États-Unis. « En tant que président de la Commission de l’Union africaine, je m'engagerai à promouvoir des pratiques qui visent à renforcer la quête africaine du développement démocratique. Je vais galvaniser le soutien de tous les États membres pour assurer qu’ensemble nous défendons la gouvernance démocratique », dit-elle. Comme programme, elle veut faire du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad) le bras armé du développement de la Commission plus marqué, distinct et mieux défini en fonction des rôles des différentes commissions.

Oumar NDIAYE

SOUTIEN DE L’ETAT A LA CANDIDATURE : 43 MISSIONS ENVOYÉES DANS 54 PAYS
Toute la campagne diplomatique a été coordonnée par le ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur (Maese). Elle s’est déroulée selon trois types d’activités. Au total, une quinzaine de ministres a été mobilisée dont Abdoul Aziz Tall qui a fait une vingtaine de missions, Mbagnick Ndiaye, Mary Teuw Niane, Abdou Latif Coulibaly, etc.

Selon l’ordre de préséance, il y a eu a priori les démarches directement effectuées par le président de la République, Macky Sall, qui a rencontré certains de ses pairs en marge de grandes rencontres internationales, comme la 71ème session de l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2016, à New York (Etats-Unis), comme également la Cop 22, le 16 novembre 2016, à Marrakech (Maroc), ou encore le Sommet de la Francophonie, les 26 et 27 novembre 2016, à Antananarivo (Madagascar). Rencontres bilatérales du président Sall avec ses pairs à ces occasions ou rencontres directement sur place, comme ce fut le cas, le 28 novembre 2016, au palais présidentiel de Yaoundé (Cameroun), avec son homologue Paul Biya.

Secundo, il y a eu les activités coordonnées pleinement par le ministre des Affaires étrangères, Mankeur Ndiaye. Ce sont les missions d’envoyés spéciaux qui ont sillonné tout le continent africain. A cet effet, aucune des cinq sous-régions africaines (Afrique de l’Ouest, Afrique du Nord, Afrique de l’Est, Afrique centrale et équatoriale et Afrique australe) n’a été laissée en rade : 43 des 54 pays du continent ont été couverts. Ce qui a mobilisé une quinzaine de ministres du gouvernement. Concrètement, le ministre des Affaires étrangères a organisé toutes ces missions en obtenant les audiences de ses différents collègues et en les briefant sur l’argumentaire diplomatique de présentation de la candidature sénégalaise. Pendant le déroulement de ces missions ministérielles, lorsqu’il est arrivé que des difficultés de dernière minute surgissent, le ministre des Affaires étrangères est intervenu personnellement pour faciliter les délais. Cela a été le cas, lundi 23 janvier 2017, lorsque l’envoyée spéciale du chef de l’Etat devait être reçue assez rapidement à Cotonou, au Bénin, pour être en mesure de rallier à temps Accra, où elle était attendue pour une audience avec le Président ghanéen Nana Akufo-Addo.

Enfin, il y a eu les activités que le ministre des Affaires étrangères a lui-même menées chaque fois qu’il a été à des rencontres internationales. A ces occasions, il a mis à profit les opportunités d’audience avec ses homologues pour faire le plaidoyer de la candidature du Pr Abdoulaye Bathily. Par ailleurs, le ministre Mankeur Ndiaye a été lui-même l’émissaire du président Macky Sall auprès du président Jacob Zuma de l’Afrique du Sud et du président Filipe Nyusi du Mozambique les 28 et 29 novembre 2016.

Parmi les envoyés spéciaux du président Macky Sall, Mbagnick Ndiaye, ministre de la Culture et de la Communication, s’est rendu, en décembre 2016, à Mogadiscio, où il a rencontré le président Hassan Sheikh Mohamud. Pour la petite histoire, le président Hassan Sheikh Mohamud, en pleine campagne pour sa réélection, a attendu l’émissaire du président sénégalais et l’a aussitôt reçu à l’aéroport, d’où il s’apprêtait à embarquer pour l’hinterland. Pour le ministre Mbagnick Ndiaye, c’est le signe du leadership du président Sall. « Son homologue somalien m’a dit que la candidature du Pr Abdoulaye Bathily était d’abord la sienne avant d’être celle du président Sall. Et que le Sénégal avait bien fait de désigner Bathily comme son candidat à l’Union africaine, en vertu de son incontestable autorité en matière de panafricanisme, et en tant qu’universitaire émérite, responsable politique influent et cadre international de haut niveau. En résumé, le candidat du Sénégal avait le profil de l’emploi », confie Mbagnick Ndiaye. Le ministre de la Culture et de la Communication ajoute que le choix du gouvernement sénégalais sur le Pr Bathily est normal « parce qu’il a un background très sérieux, lui qui, toute sa vie, a été parmi les meneurs qui ont écrit les exploits fondateurs de l’unité africaine en tant que personne-ressource de plusieurs Ong à travers l’Afrique et en tant qu’acteur au sommet de l’Union africaine et des Nations unies. C’est un candidat sur lequel le Sénégal peut compter, car il incarne le profil de l’emploi, du point de vue du Cv et du vécu personnel. Il est l’homme qu’il faut pour insuffler du sang neuf à l’Union africaine ». Mais, le ministre rappelle que la campagne continue parce que même s’ils croient en ses chances, « ce n’est pas joué à 100 % ».

Dié Maty Fall

TEMOIGNAGES DES AMIS ET PROCHES : ABDOULAYE BATHILY, UN HOMME DE PRINCIPE, DE RIGUEUR ET DE CONVICTION

A Bathily 2

Sur l’esplanade Amadou Aly Dieng de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), contigüe à la cafétéria, le Pr Abdoulaye Bathily a laissé le souvenir d’un homme de principe, de rigueur et de conviction. Ici, tous le connaissent ou l’ont côtoyé comme collègue ou comme étudiant.
 
C’est le cas du Pr Mamadou Ndiaye, médiateur de l’Ucad et enseignant au département de Linguistique, du Pr Yakham Diop, ancien ambassadeur du Sénégal en Guinée et enseignant au département de Géographie, du Pr Aboubakr Moreau, enseignant au département d’Anglais, et du Pr Chérif Daha Bâ, enseignant au département d’Histoire, directeur de l’Enseignement supérieur public et ancien étudiant d’Abdoulaye Bathily.

Le Pr Mamadou Ndiaye côtoie le Pr Bathily depuis les années 80 et remue ses souvenirs. « Il ne change pas dans son rapport avec l’autre : il prend toujours le temps de prononcer votre nom, de discuter, et de prendre des nouvelles de la famille. Il est humain et on peut faire confiance à l’homme de principes et de rigueur ». Le Pr Yakham Diop juge son collègue comme « un homme de conviction qui a construit beaucoup de choses à partir de principes ». Il estime que l’Union africaine a besoin de cette vigueur dans l’éthique. « Bathily a fait preuve d’intelligence pour offrir une synthèse de l’homme africain. Ses qualités intellectuelles, son combat politique et la délicatesse avec laquelle il a su entretenir des relations doivent lui permettre d’occuper de hautes responsabilités sur le plan continental. Nous avons espoir qu’il soit élu et nous prierons pour que ses actions futures rendent l’Afrique plus heureuse et plus optimiste », ajoute-t-il.

Son ancien étudiant, le Pr Chérif Daha Bâ, affirme que le Pr Bathily est « un homme à la fois imposant et très attachant ». Il se souvient qu’en première année, aucun étudiant ne voulait rater son cours sur l’Apartheid et que dans l’amphi, le Professeur ne prenait même pas de micro, tellement ses camarades et lui l’écoutaient dans un silence religieux. Les jours de grève, les étudiants s’organisaient en brigades de vigilance pour garder l’amphi et faire barrage à ceux qui voulaient les déloger. Cela en dit long sur l’homme. En plus de lui avoir inoculé la passion de l’Histoire, le Pr Bathily a aussi lu et annoté la thèse de Doctorat de son ancien étudiant.

Sur le plan des qualités morales, le Professeur Bathily est vu à l’Université de Dakar comme quelqu’un qui est « attaché à ses amitiés ». Sur l’esplanade, tous les enseignants témoignent qu’il ne vient jamais au département d’Histoire sans passer dire bonjour à Al Ousseynou Kane, le gérant de la cafeteria de la Faculté des Lettres et Sciences humaines. Ce qui en dit long sur l’homme, là aussi. « Il transcende, en effet, les catégories sociales. Il est transversal. Ses relations sont toujours horizontales, jamais verticales », dit le Pr Chérif Daha Bâ. Le jour où il prenait congé du département d’Histoire pour sa retraite d’enseignant, le Pr Bathily a ému tout le monde universitaire en informant qu’il ne demandera pas une prolongation de son contrat, pour qu’on puisse recruter un autre enseignant à son poste. Et qu’il souhaitait simplement que l’administration veille scrupuleusement au profil de son remplaçant.

Al Ousseynou Kane, justement, l’ami du Professeur, termine de remplir les petites bouteilles de « bissap » qu’il rafraîchit avant de les servir aux clients, pour l’essentiel des enseignants et des étudiants. Sur les murs de son troquet universitaire, des couvertures d’ouvrage édités par les enseignants de la Faculté, des affiches de publicité de spectacle des Frères Guissé et autres fanzines. Il enlève son tablier, s’essuie les mains dessus et vient me parler. Le Pr Bathily et lui se connaissent depuis 1972. A cette époque, se souvient-il, Abdoulaye Bathily était Assistant au département d’Histoire et chercheur à l’Ifan. Il venait chez lui comme client. Un jour, il lui demanda d’où il était originaire et lui promit qu’il viendrait lui rendre visite à son village d’Agnam Thiodaye. Mais, leur amitié a été scellée le 12 août 1972, lorsque surgit, dans la cour de la concession paternelle, Bathily et une délégation de la Ld/Mpt, parti dont il était le secrétaire général adjoint, le secrétaire général étant Babacar Sané.

Un panafricaniste
Al Ousseynou se souvient encore de cette date comme si c’était aujourd’hui. « Il m’avait honoré, il avait aussi honoré mon village », dit-il, ému. Les présentations sont faites entre le père du cafetier, chef du village, et Bathily accompagné, entres autres, de Mamadou Ndoye. Dès lors, Kane adhéra au parti et Bathily et lui ne se sont plus quittés. « Je le connais bien, dans toutes ses dimensions. C’est un homme de parole, un homme d’honneur, qui respecte l’amitié, respecte l’être humain et ses camarades de parti. Il respecte tout le monde, sans discrimination. Quand vous l’appelez au téléphone, et qu’il n’est pas disponible, il vous rappelle toujours. C’est un homme de bien, sa parole est sacrée », dit-il avec le sourire. Kane confie que chaque année après sa première visite, le Pr Bathily est repassé chez lui à Agnam Thiodaye, même quand lui-même ne s’y trouvait pas. Lorsqu’Abdoulaye Bathily est entré dans le gouvernement de majorité présidentielle élargie de Diouf, en 1993, comme ministre de l’Environnement, c’est à Agnam Thiodaye qu’il a tenu le premier Forum de l’environnement. A la Conférence de Rio (Ndlr : en réalité, le deuxième Sommet de la Terre sur l’environnement et le développement, à Rio en 1994, la seconde conférence des Nations unies après Rio 1992), Bathily a cité le forum et le village dans son discours, raconte-t-il avec fierté. De son côté, il a agrandi la popularité de la Ld/Mpt dans son terroir, de Oréfondé à Matam, en passant par Thilogne, Bokidiawé, Ourossogui et les Agnam. Au décès de son père, accompagné de leur camarade Yéro Deh, Bathily est venu présenter ses condoléances et réconforter la famille de son ami. « Il ne m’a jamais trahi et moi non plus. Et il passe toujours dans ma cafeteria pour me saluer. Selon les vœux de mon père, seule la mort nous séparera », affirme-t-il.

Kane prie Dieu que son ami soit élu à la tête de la Commission de l’Union africaine, car toute sa vie, dit-il, « Bathily a lutté pour l’Afrique et il est un panafricaniste convaincu ». Ses collègues de la Faculté des Lettres et Sciences humaines lui souhaitent d’obtenir le poste qu’il convoite, car « il le mérite » et s’il est élu, « il apportera beaucoup à l’Afrique, car il la connait bien ». Le Pr Chérif Daha Bâ dit que personnellement, il lui doit beaucoup, « parce qu’il nous a bien formés ». Il lui souhaite bonne chance et très longue vie pour pouvoir piloter les grands dossiers du continent.

Fiabilité et vision
Sur le plan politique, les idées avant-gardistes du Pr Bathily, son discours engagé et ses idées claires tranchent par rapport à la réalité sénégalaise. Pour les reporters de la grande époque de la Ld/Mpt, comme pour les étudiants de l’Ucad, Bathily est vu comme un homme courageux, qui n’hésitait pas à affronter la répression dans les manifestations politiques sans jamais dévier. Yéro Deh, ancien ministre de la Fonction publique, de l’Emploi et des Organisations syndicales, et compagnon politique du secrétaire général Bathily, au nom de la Ld-Mpt, dit de lui qu’il est « un homme fiable » et « un vrai panafricaniste ».

Grâce à Bathily, confie Yéro Deh, « notre parti a noué des relations avec beaucoup d’hommes politiques en Afrique, notamment dans les pays anglophones, justement en raison de son engagement politique lorsqu’il était étudiant à Dakar et en Angleterre. Il a connu ces anglophones en Angleterre et il y a tissé d’importants réseaux avec les camarades engagés dans la lutte contre l’Apartheid et pour la libération des colonies britanniques et lusophones. Ses convictions panafricanistes sont réelles, de longue date, et l’ont mobilisé sur plusieurs fronts, c’est indéniable. Même devenu Professeur d’histoire, il a continué d’effectuer des voyages dans plusieurs pays comme l’Afrique du Sud, l’Angola, le Mozambique, la Namibie, etc. Grâce à ses réseaux africains, nous avons tissé beaucoup de contacts et même avec certains mouvements politiques africains et leaders ».

Yéro Deh est certain qu’Abdoulaye Bathily a « une vision » et « ses convictions propres » de ce que doit devenir l’Afrique aujourd’hui. Le compagnon de Bathily pense que la dernière étape qu’il a faite au Mali (Minusma) et en Afrique centrale en tant que représentant spécial adjoint du secrétaire général des Nations unies et représentant spécial du secrétaire général de l’Onu lui a donné « une vision plus objective des difficultés auxquelles ces pays sont confrontés » et que s’il était élu, c’est une expérience qui pourrait lui être très utile. « Il a gardé les pieds sur terre et a une idée de la difficulté de changer les choses en Afrique », assure-t-il. De l’avis de son compagnon de route, Bathily possède un background et une expérience avérée des problèmes africains. « Il est déjà connu de beaucoup de chefs d’Etats africains qui sont ses amis. Il peut les aider au mieux à préparer leurs décisions, même si, en définitive, ce sont les chefs d’Etats qui décident et que lui aura la tâche de mettre en œuvre ».

Selon Yéro Deh, Bathily a des chances. D’abord, parce que l’Etat du Sénégal s’est bien mobilisé pour lui, que la Cedeao a donné son appui « sincère » et que certains autres chefs d’Etat soutiennent sa candidature. « Sans aucun doute, il pourra mener sa mission à bien. On espère et on prie. Et on est certain que s’il est élu, il fera le job ».

D. M. Fall

ABDOULAYE BATHILY, CANDIDAT A LA PRESIDENCE DE LA COMMISSION DE L’UA : « JE ME FÉLICITE DU SOUTIEN DE MON PAYS »
A Bathily 3Professeur des universités doté d’une grande expérience dans la gestion des conflits acquise dans le cadre de la Cedeao et de l’Onu, Abdoulaye Bathily compte apporter sa contribution à la solution des nombreux défis qui se posent au continent africain. Il est fortement soutenu en cela par l’Etat du Sénégal et la Cedeao. C’est pourquoi, « si les critères sont bien respectés et l’expérience prise en compte », il a espoir que tout se passera bien.

Professeur, pouvez-vous décliner brièvement votre programme ?
Je suis candidat à la présidence de la Commission de l’Union africaine pour apporter ma contribution à la solution des problèmes importants qui se posent à notre continent aujourd’hui, et permettre à l’Afrique de relever les défis. Parmi ceux-ci, il y a le défi de la paix et de la sécurité. Il existe, sans aucun doute, une architecture de paix et de sécurité qui a été mise en place. L’Ua a contribué à la solution de beaucoup de conflits, mais force est de constater qu’à peine certains foyers sont éteints, d’autres se rallument. Il faut donc un effort soutenu.

Ces conflits, de plus en plus, se suivent, mais ne se ressemblent pas. Si dans les temps passés on avait affaire à des conflits d’ordre politique à l’intérieur des Etats, les guerres civiles comme au Libéria ou en Sierra Léone, de plus en plus, on a affaire au terrorisme qui livre une guerre asymétrique aux Etats et met à rude épreuve la résistance des armées et des forces de sécurité africaines. Il faut donc faire preuve de plus d’imagination, plus d’audace pour voir comment transcender ces graves menaces à la paix et à la sécurité sur le continent. Le terrorisme ne sera pas uniquement vaincu par les armes, par les actions sécuritaires, mais aussi par des initiatives en matière de gouvernance, d’éducation politique, idéologique et culturelle dans les sociétés où il a pris racine. Je crois que je suis suffisamment armé, compte tenu de mon parcours, de mon expérience, pour apporter un certain nombre de propositions concrètes.

Il y a aussi le défi économique qui est intrinsèquement lié au défi sécuritaire. Ce sont les deux faces d’une même médaille. Il faut que la Commission prenne des initiatives argumentées, pour que les chefs d’Etat et de gouvernement puissent prendre les bonnes décisions qui aillent dans le sens d’une intégration plus poussée de nos économies. Aujourd’hui, il est impératif d’aller vers la transformation qualitative de ces économies, de substituer la stratégie d’exportation de matières premières brutes à une stratégie de transformation, d’industrialisation sur place. C’est cela qui va favoriser la création d’emplois et stabiliser les Etats africains.

L’autre défi important est celui lié à la question des jeunes et des femmes, qui sont les principales victimes des conflits, de la dégradation de l’économie, des inégalités face à l’éducation, à l’emploi et aux soins de santé. Il faut une promotion vigoureuse des femmes, en prenant les bons exemples d’un pays à l’autre. Les jeunes doivent être intéressés à une économie créatrice d’emplois, pour que les migrations à travers le Sahara ou la Méditerranée, qui sont devenues des cimetières pour les jeunes africains, s’arrêtent. L’Afrique a suffisamment de potentiel pour cela.

Il se pose également à l’Afrique le défi environnemental ?
L’Afrique est, aujourd’hui, le continent qui, bien que ne participant pas ou peu à la pollution, est la principale victime du changement climatique. Elle doit s’organiser pour faire face aux conséquences dudit changement et que le monde entier participe, avec elle, à la réduction des gaz à effet de serre.

Concrètement, quelles sont les réformes que vous comptez apporter pour redonner un nouvel élan à l’Ua ?
Pour un élan à l’Ua, il faut que la libre circulation des personnes et des biens soit une réalité, une dimension incontournable. Les jeunes voyagent beaucoup et sont très entreprenants. Il faut leur donner l’opportunité d’aller d’un pays à l’autre pour offrir leurs services afin de participer à cet élan de progrès, qui est une aspiration forte dans tout le continent.

Le financement des opérations de maintien de la paix se pose avec acuité. 80% des ressources de l’Ua proviennent de l’extérieur. Que comptez-vous faire pour inverser la tendance ?
Une des plaies du continent aujourd’hui, c’est la dépendance à l’égard de nos partenaires stratégiques. Un des éléments de cette dépendance, et le plus décrié, c’est la dépendance financière. Le financement de notre organisation dépend à 80 % (projets, activités…) de l’aide extérieure. Ce qui n’est pas acceptable. Car au même moment, on parle beaucoup de souveraineté. Plusieurs tentatives ont été faites dans le passé pour arriver à un financement autonome de l’Ua. En 2007, il y a eu une commission d’audit qui est arrivée à la conclusion qu’il fallait réformer la Commission, faire des propositions alternatives de financement. Mais, cela n’a abouti à rien, car les propositions n’ont pas été mises en œuvre.

En 2009, le président Obasanjo avait été mandaté par ses pairs pour également mettre en œuvre une étude, en vue du financement autonome de l’Ua. Là également, cela n’a pas été suivi d’effet. L’année dernière, la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement a mandaté le président Paul Kagamé pour faire de nouvelles propositions. Et avec l’ancien président de la Banque africaine de développement (Bad), Daniel Kaberuka, une proposition avait été mise sur la table, c’est-à-dire 0,2% de taxe sur les importations. Si cette proposition arrive à être appliquée, l’Ua pourra non seulement financer son fonctionnement mais aussi ses activités dont le Fonds de la paix. Récemment, en novembre dernier, sous la présidence du Sénégal au Conseil de sécurité de l’Onu, il a été proposé, par l’Ua, que l’Afrique accepte de pouvoir financer 25% des actions de maintien de la paix et les Nations unies les autres 75%. Le principe est accepté. Si nous arrivons, à partir des financements alternatifs, à payer notre quote-part, on peut espérer.

Un autre défi a trait à la réactivité en matière de maintien de la paix. L’Ua est très souvent lente à réagir. Peut-on s’attendre à un changement si vous êtes élu ?
Je mettrai mon expérience de gestion des conflits au profit de la Commission. J’ai eu cette expérience dans le cadre de la Cedeao en tant qu’Envoyé spécial et membre du Groupe de contact, par exemple à Madagascar, mais aussi en tant que représentant du Secrétaire général de l’Onu d’abord au Mali, puis dans les 11 pays d’Afrique centrale, épicentre des conflits les plus importants aujourd’hui sur le continent africain. A partir de cette expérience, je suis prêt à prendre de nouvelles initiatives.


Toutefois, il faut le rappeler, les questions de paix et de sécurité ne dépendent pas de la bonne volonté d’un seul individu ni même de la Commission en tant que telle. Celle-ci doit prévoir des mécanismes qui impliquent d’autres acteurs. Il s’agit de la société civile, des religieux, des acteurs culturels et sociaux, en étudiant, de manière approfondie, les causes du conflit tel qu’il se déroule dans un pays donné. En tant qu’historien, c’est une chose à laquelle j’ai toujours réfléchi et autour de laquelle je compte prendre des initiatives.

L’Agenda 2063 est la feuille de route de l’Ua. Pensez-vous qu’il est réalisable et à quelles conditions ?
Pays UaL’Agenda 2063 est la suite logique d’un certain nombre d’actions stratégiques : le Plan d’action de Lagos, le Traité d’Abuja et d’autres documents fondamentaux. C’est dire que c’est un condensé d’un certain nombre de textes fondamentaux qui, depuis la création de l’Organisation de l’unité africaine (Oua) jusqu’à l’Ua, ont régi le fonctionnement et fixé les objectifs avec une vision prospective. Evidemment, tout ne peut pas se faire d’un seul coup. C’est pourquoi il est segmenté en plans décennaux. Le premier est en cours d’élaboration, des initiatives sont prises ; il s’agit d’accélérer. Ce qui pose le problème des moyens financiers.

Comment analysez-vous le soutien apporté à votre candidature par les plus hautes autorités du pays, notamment le chef de l’Etat ?
Je voudrais remercier le président de la République pour le soutien à ma candidature, qui a été également endossée par les pays de la Cedeao. Dans les règles actuelles de fonctionnement de l’Ua, les candidatures ne peuvent pas être présentées individuellement. Je me réjouis donc du soutien de mon pays. Les autorités sénégalaises se sont totalement impliquées. Des missions ont été envoyées dans une quarantaine de pays pour faire état de cette candidature et demander des soutiens.

Avez-vous espoir que tout se passera bien ?
J’ai espoir. De mon point de vue, si les décisions sont prises sur une base objective, à partir des critères et de l’expérience des candidats, je suis confiant.

Propos recueillis par Daouda MANE

RÉINTÉGRATION DU MAROC À L’UA : UN RETOUR SUR LA SCÈNE AFRICAINE EN PLUSIEURS ACTES
Certains ont parlé de la revanche du Maroc, d’autre d’un retour normal de ce pays au sein de l’institution panafricaine. Pour ce 28ème Sommet des chefs d’Etats de l’Union africaine, prévu les 30 et 31 janvier à Addis-Abeba, siège de l’institution, le dossier du retour du Maroc sera l’un des premiers points de l’ordre du jour. Déjà ce retour du Maroc sur la scène de l’Union africaine s’est joué en plusieurs actes. A Kigali d’abord, en juillet dernier, pour le 27ème Sommet, le Maroc a fait part de sa volonté de revenir dans l’organisation panafricaine pour retrouver sa place de membre. Une qualité de membre qu’il avait quitté en 1984 suite à l’admission de la République arabe Sahraouie démocratique (Rasd à l’Oua.

La République Sahraouie, territoire coincée entre la Mauritanie et le Maroc, revendique, depuis longtemps, son indépendance alors que le Maroc estime que cette zone est une partie intégrante de son royaume. L’autre acte de la réintégration du Maroc au sein de l’Ua s’est joué en coulisse avec la transmission, par courrier, de sa demande officielle d’adhésion adressée à la présidence de la Commission de l’Union africaine. Une demande qui doit être avalisée par les chefs d’Etats dont un grand nombre est pour le retour du royaume chérifien au sein de l’organisation panafricaine. C’est lors de ce sommet d’Addis-Abeba que la décision sera prise. Pour l’instant, le roi du Maroc, Mohamed VI, est déjà à Addis-Abeba pour la concrétisation de cette réintégration. 28 pays avaient signé une pétition demandant l’exclusion de la République arabe Sahraouie démocratique (Rasd) de l’instance continentale suite à l’éventuelle réintégration du Maroc.

Ce 28ème Sommet des chefs d’Etat de l’Union africaine, en plus de choisir le prochain président de la Commission africaine, devra aussi statuer sur cette question.

O. NDIAYE

Last modified on lundi, 30 janvier 2017 07:42
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