Lu et approuvé - « L’hibiscus pourpre » de Chimamanda Ngozi Adichi : Le Nigeria regorge de belles plumes …

28 Sep 2017
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Chinua Achebe et son inoubliable Le monde s’effondre, ouvrage intergénérationnel qui rejoint les classiques que je ne cesse de lire et relire, Sefi Atta, dont le livre Le meilleur reste à venir est suintant de sensibilité et de vérité (s), mais aussi l’inégalable Ken Saro Wiwa qui a écrit Soza Boy, un livre relatant avec une rare justesse la guerre du Biafra qui a sévi au Nigeria, dans le même esprit que les superbes livres de Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé et Quand on refuse on dit non, dont j’ai parlé ici : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2013/03/29/kourouma-lesthete/. J’aime le style des auteurs que je viens de citer, pour deux raisons : les thématiques qu’ils traitent, mais aussi la façon qu’ils ont de le faire, mêlant africanité et modernité, écrivant en anglais (ou français pour les versions traduites) et leur fameux dialecte, le pidgin, mêlant anglais et langage de la rue, musical et endiablé.

Dans cette optique, je me suis mise à la quête de nouveaux auteurs nigerians, de la jeune génération, cette fois – ci. Et c’est ainsi que je suis tombée sur un TED Talk (mini conférence axée sur un sujet, durant lequel l’intervenant parle d’un sujet donné durant un court instant), dans lequel Chimamanda Ngozi Adichie officiait. Je suis littéralement restée scotchée devant l’écran, la jeune dame m’a bluffée par son assurance, son bagout, et last but not least, la maîtrise de son sujet. Vous pourrez visionner la vidéo juste ici : http://www.ted.com/talks/chimamanda_adichie_the_danger_of_a_single_story.

Et j’ai voulu en savoir plus. Je me suis littéralement jetée sur ses livres, notamment le brillant ouvrage L’hibiscus pourpre, qui motive l’écriture de ce post. Mais il y a aussi Americanah, Autour de ton cou … Quand je viendrais à bout de la montagne de livres qui m’attend, j’écrirai des notes de lecture sur ces bouquins … Il va falloir que j’arrête d’être une acheteuse compulsive (de livres) ! Mais ceci est un autre débat …

Ce livre m’a séduite, émerveillée, mais aussi bouleversée à un point inimaginable ! L’histoire se passe au Nigeria bien entendu, et met en scène Kambili et Jaja, deux adolescents élevés dans un fondamentalisme, pour ne pas dire fanatisme religieux le plus absolu par un père qui pense que la religion est le seul moyen de s’élever dans l’échelle sociale.

Kambili a 15 ans, elle est une adolescente sérieuse, un peu trop même, jeune fille modèle élevée dans l’adoration respectueuse d’un père érigé en icône de vertus : propriétaire d’usines de biscuits et de boissons, mais aussi du seul journal du pays qui ose s’opposer à la junte militaire arrivée au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat, c’est un notable généreux avec son entourage, un catholique fervent – « pur produit du colonialisme », disent certains –, soucieux d’éduquer ses deux enfants – Kambili et son frère Jaja, 17 ans – dans la foi de Dieu, la crainte de l’Enfer et le surpassement de soi. Un souci de droiture qui confine à la tyrannie.

Kambili est la narratrice de l’histoire, et le roman est écrit à la première personne du singulier. Son point de vue reflète les schémas de pensée du père, omniprésent dans la vie de Kambili : œil qui la suit partout, sur les bancs du collège comme dans la concession du grand-père paternel, un « païen » sinon renié du moins boycotté par son fils pour avoir refusé d’épouser le christianisme et d’abandonner les rites traditionnels de leur ethnie, les Ibos.

Mais un évènement a priori anodin va lézarder l’emprise du père sur ses enfants. Kambili et Jaja partent séjourner quelques jours chez leur tante Ifeoma et ses trois enfants, des cousins qu’ils ne connaissent quasiment pas. Ils y découvrent une vie simple, sans chauffeur ni servante, sans sermon ni restrictions. Sans père aussi : le mari de « Tatie Ifeoma » est mort quelques années plus tôt dans un accident de la route. Les cousins de Kambili grandissent dans un climat de liberté où la jeune fille se sent perdue, désarçonnée, inadaptée. Sa bouche refuse de laisser s’échapper aucun son dans les conversations familiales animées où la répartie et le rire règnent en maîtres ; ses yeux voient son frère s’épanouir comme les fleurs d’hibiscus pour lesquelles il s’est pris de passion, passant le plus clair de ses journées à jardiner ; son cœur se met à battre, pour la première fois, pour un visiteur de la famille qu’il lui est interdit d’aimer, tandis que l’image du père se flétrit imperceptiblement dans sa tête.

Le roman est subdivisé en trois actes – le dimanche des Rameaux, avant et après – et un épilogue, L’Hibiscus pourpre, on l’a compris, dénonce, avec beaucoup de subtilité, les abus du dogme – religieux – et les dangers de l’emprise d’une personne sur une autre – du père sur sa fille. C’est aussi un roman initiatique : la Kambili de la fin n’a plus rien de commun avec la jeune fille naïve des débuts. Sous la plume de Chimamanda Ngozi Adichie, on vit avec elle les bouleversements existentiels qui s’opèrent avec plus ou moins de brutalité : l’écriture de la romancière, sensible et émouvante, nous mène au plus près du ressenti de l’adolescente… avec bien trop de précision, de nuance, de complexité et de talent pour que le texte vire à la littérature adolescente, justement.

Enfin, le tableau ne serait pas complet si je ne mentionnais pas, en arrière-plan, la description tout en finesse de la société nigériane dans sa diversité, ses inégalités et les difficultés auxquelles une partie est confrontée – coupures de courant, pénurie d’essence, etc. – et, en détails, les mots en ibo et les mets dépeints par l’auteure pour la mise en scène des situations quotidiennes.
L’hibiscus pourpre, un livre à lire et à faire lire, surtout en ces temps où l’obscurantisme religieux a droit de cité, notamment dans ce géant aux pieds d’argile, le Nigeria …

Bonne lecture !

Par Ndèye Fatou KANE (écrivain)

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