Dr Kaly Niang, sociologue à l’Aibd : « Un déplacement de populations est parfois assimilé à une perte de repères »

07 Déc 2017
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Le déplacement-réinstallation des villages situés dans l’emprise de l’Aibd n’a pas été de tout repos. Devant les nombreuses réticences, il a fallu beaucoup de discussions avec les populations concernées. Dans ces négociations, le sociologue Kaly Niang a joué un rôle clé. Il nous explique le processus qui a permis de décanter la situation.

Docteur, pour les besoins de la construction de l’aéroport Blaise Diagne, l’Etat a dû exproprier certains villageois. Mais cela ne s’est pas fait sans réticences. En quoi a consisté votre rôle dans ce projet ?
La construction de l’Aéroport international Blaise Diagne répond à un souci des autorités politiques du Sénégal de disposer d’un aéroport répondant aux normes et standards internationaux. L’alignement de cette infrastructure aux normes aéroportuaires internationales a nécessité un déplacement, pour cause d’utilité publique, de populations. Le site d’implantation de l’Aibd a impacté le village de Khessoukhate et deux hameaux Mbadatte et Kathialik et environ 2.500 personnes constituant 320 ménages. Et comme vous le savez, un déplacement de populations n’est jamais facile. Il est parfois assimilé à une perte de repères et d’identité culturelle, ce qui explique souvent les réticences et autres conflits entre populations autochtones et allochtones. En ma qualité de sociologue, j’ai travaillé en parfaite intelligence avec la directrice environnementale et sociale du projet et avec l’équipe chargée de la libération des emprises, de 2013 à nos jours. Nous avons beaucoup fait dans la médiation sociale. Quand je venais au projet en septembre 2013, j’ai trouvé une situation de quasi blocage entre Aibd et une bonne frange de la population des trois villages. Le contexte était tellement difficile qu’il était presque impossible d’organiser des rencontres avec ces populations « réfractaires » au projet qui, non seulement n’avaient pas accepté le recensement en vue du déplacement, mais avaient fait le serment de ne jamais rejoindre le site de réinstallation. Face à cette difficulté, nous avons appliqué les matériaux et rudiments de la sociologie du conflit et du changement social dans la perspective fonctionnaliste de Georg Simmel et de Dahrendorf pour créer et réparer le lien social indispensable pour un dialogue et une recherche de compromis dynamiques. Aujourd’hui, cette situation de tension permanente est derrière nous, car nous parlons avec ces populations déplacées, le même langage et faisons en sorte que l’aéroport devienne une opportunité réelle.

Comment vous vous y êtes pris pour convaincre les populations des villages concernés à rejoindre le site de recasement ?
La médiation sociale n’a pas été facile, car les tensions et incompréhensions avec les populations avaient atteint des proportions inquiétantes. Il a fallu un changement d’approche et de paradigme pour avoir l’acceptabilité sociale. Dès lors, il fallait trouver de nouvelles figures et de nouveaux symboles à même de rassurer les populations. C’est dans ce cadre que la société civile et des parlementaires ont été associés à la recherche de solutions. Cette trouvaille a été bénéfique, parce qu’ayant abouti à la signature d’un protocole d’accord avec les personnes affectées par le projet et au rétablissement des liens avec les populations. Il y a également l’implication des religieux comme le marabout Al Amine, par exemple, qui s’est investi dans la recherche de solutions.

Quels sont les écueils auxquels vous avez fait face ?
Parmi les difficultés, il faut noter la division au sein des populations, entre favorables et « réfractaires » et les clivages dans les familles. Par exemple, une partie de la famille peut être d’accord avec le déplacement et l’autre foncièrement contre. Ce qui occasionne une dislocation de la cellule sociale de base et exacerbe les conflits au sein du groupe.

Toutefois, tout le monde n’est pas parti, certains villageois notamment de Kathialik, sont encore sur place. Tandis que d’autres ont préféré aller créer un autre village vers Toglou. Qu’est-ce qui explique, selon vous, leur décision ?
Il est vrai qu’il reste encore dans l’emprise (périmètre de sécurité) 34 familles du village de Kathialik qui ne souhaitent pas rejoindre le site de recasement. Cet état de fait est dû à la forte réticence notée au départ dans les communautés, par rapport au projet. De mon point de vue, c’est juste un sursaut d’orgueil doublé d’une volonté d’exister face à un « envahisseur ». C’est pour cette raison que ces populations ont préféré ne pas rejoindre le site et se recroqueviller sur leur terroir, dans des conditions difficiles. Les Sérères Palor sont très fiers et craintifs. Ils n’aiment pas être assujettis à une autorité extérieure. En principe, ils appartiennent au type social dit irénique, qui se caractérise par une structure sociale non antagonique, dotée d’une conscience collective forte et intégrée, donc plus tolérante. Mais, derrière cette tolérance se cache une fausse vanité et un esprit rebelle à toute forme de dirigisme. D’où la nécessité de comprendre leur structure sociale, leurs comportements et attitudes avant de pénétrer leur milieu. Je rappelle que ces communautés sont présentes depuis le XVIème siècle et ont pu résister à toute forme d’aliénation et de modernisation. Au plan anthropologique, c’est un bon sujet à explorer.

Allez-vous poursuivre les discussions avec eux pour les convaincre de quitter ?
Absolument. Les discussions continuerons jusqu’à l’obtention d’un consensus fort et durable. Il n’est pas de notre intérêt d’user de la force publique pour convaincre, mais bien au contraire, nous allons poursuivre la médiation sociale sans faiblesse coupable ni cruauté inutile. Après tout, ce sont des Sénégalais à part entière qui y vivent et nous devons prendre en charge leurs préoccupations pour que l’aéroport devienne une véritable opportunité de développement pour ces communautés.

En partant, ces populations laissent derrière elles tout un patrimoine matériel et immatériel auquel elles étaient très attachées. Sur le plan sociologique quels peuvent en être les effets induits ?
Votre question est pertinente. Et comme vous le savez, «  partir, c’est mourir un peu ». Pour vous dire simplement que les déplacements de populations sont difficiles et complexes. Au-delà de la perte d’identité ou du patrimoine matériel comme immatériel, les populations déplacées perdent leurs repères historiques et leurs cadres de socialisation. Au plan psychologique d’abord, en l’absence de prise en charge ou de cadre de concertation, elles pourraient vivent un sentiment de laisser pour compte qui trace le sillon du communautarisme grégaire. C’est pour cette raison que l’Aibd a initié des cadres de concertation et de conciliation avec des rencontres périodiques avec les populations pour la prise en charge des questions existentielles. Au plan sociologique, les effets de la perte de patrimoine sont consubstantiels aux pertes d’identité sociale de l’individu, qui se caractérise par l’ensemble de ses affiliations qui ne sont pas seulement familiales, mais aussi sociales. On peut la trouver également dans les relations familiales ou dans les groupes sociaux où la notion d’appartenance se révèle selon le genre, l’âge, l’appartenance religieuse etc. La complexité de l’identité se situe dans le fait que ce sentiment permet à l’individu social de se connaître lui-même dans le groupe social auquel il appartient et permet à son groupe de le reconnaître. Avec l’affaissement des repères, il peut y avoir problème. En quelque sorte, on peut dire que le patrimoine sauvegarde la mémoire des hommes et de la société. Ainsi, les composantes du patrimoine sont d’un côté le matériel: illustré par ce que les prédécesseurs de matériel ont laissé comme bâtiments, outils etc.; de l’autre, le patrimoine immatériel : les croyances, les traditions, les langues, les coutumes, rites etc. Ces deux facteurs constituent le fondement de la civilisation. En les préservant, cela signifie la préservation de ce qu’a produit l’être humain dans telle ou telle culture.

Les villages hôtes de Lène, Touly et Landou devaient accepter les nouveaux venus. Est-ce que cela été facile de les convaincre d’accueillir sur leurs terres agricoles leurs voisins de Khessoukhate ?
Les villages hôtes partagent le même référentiel ethnique et culturel avec ceux déplacés. En acceptant sans difficultés majeures de céder leurs terres de culture (150 hectares) à leurs parents déplacés, ils ont voulu manifester une solidarité mécanique ou solidarité par ressemblance. Dans ce type de lien, les individus sont liés par des liens de similitude, ils ont les mêmes croyances, les mêmes valeurs, les mêmes modes de pensée et de comportements. En outre, ces villages ont compris l’importance du nouvel aéroport et les principes de l’expropriation pour cause d’utilité publique. Des dédommagements ont été effectués (paiement des impenses et des pertes de récoltes), et 304 hectares de forêt déclassés en guise de compensation de perte foncière. Ce déclassement est au profit des villages hôtes mais principalement des déplacés de Khessoukhate, Kathialik et Mbadatte.

Entretien réalisé par
Elhadji Ibrahima THIAM

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