De la crise de 1962 au Sénégal : Réhabiliter la mémoire et l’œuvre de Mamadou Dia*

18 Déc 2017
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Le 17 décembre 1962, soudain, se déclenchèrent les douloureux évènements qui ont abouti à la rupture brutale entre Léopold Sédar Senghor, président de la République et Mamadou Dia, président du Conseil. Le premier, en l’occurrence Senghor, accusa le second de coup d’Etat et fait voter par des députés acquis à sa cause, une motion de censure qui destitua Mamadou Dia. Ainsi, est parti le feuilleton d’un long procès politico-judiciaire qui secoua profondément, et cela jusqu’à nos jours encore, la trajectoire de la jeune République du Sénégal indépendant.

Pourtant, Senghor et Dia formaient un duo complémentaire, voire un tandem sur qui pouvait compter le Sénégal indépendant pour relever les défis de développement et de prospérité économique et sociale. Ils étaient liés par une solide et vieille amitié de 17 ans qui date du retour de Léopold Sédar Senghor au pays natal. Mais hélas, les démons de la division sont passés par là. Mamadou Dia et Senghor se séparent brusquement et brutalement au sommet de leur amitié et de l’Etat en train de se construire.

Sans adopter une démarche historique consistant à relater les faits tels qu’ils se sont passés, notre souci est plutôt de revenir objectivement sur les causes profondes qui ont abouti à cette crise majeure qui a opposé deux figures historiques incontournables de notre pays : Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia. Il importe aussi pour nous d’en étudier l’impact, voire les séquelles sur la trajectoire historique du Sénégal.

En réalité, le régime parlementaire mis en place à la suite de l’Indépendance constitue un bicéphalisme qui accordait plus de pouvoir au président du Conseil, en l’occurrence Mamadou Dia, qu’au président de la République, Léopold Sédar Senghor. Du moins, ce régime mettait plus en orbite Mamadou Dia sur la scène nationale et internationale que Senghor qui pourtant jouissait, en tant que poète et un des chantres du mouvement de la Négritude, d’une aura internationale indiscutable. Mais, c’est cela aussi la spécificité du régime parlementaire où le Premier ministre est plus en vue que le président de la République.

Le rapprochement de Mamadou Dia au Bloc soviétique est, en outre, l’une des causes profondes qui expliquent davantage la crise de 1962. En homme libre et entreprenant, investi du pouvoir de déterminer la politique de la Nation, Mamadou Dia effectua un voyage dans les pays de l’Est pour nouer un partenariat et une coopération entre son pays et l’Urss. Ce choix de se tourner vers l’Est pour la recherche de partenaires économiques n’a pas rassuré la Métropole, c’est-à-dire la France qui voulait continuer à avoir une mainmise sur l’économie sénégalaise. Le choix du Maodo était un choix de modèle économique et de développement audacieux qui dérangeait la France à une époque où les pays francophones d’Afrique venaient d’accéder à l’Indépendance au début des années soixante. Il s’avère alors qu’éliminer Mamadou Dia était la meilleure voie pour qu’une telle démarche ne prospère pas et n’ait pas des échos favorables dans les autres pays francophones d’Afrique.

On ne peut pas parler aussi de la crise de 1962 sans mettre en relief le rôle qu’a joué la classe maraboutique. La vision de Mamadou Dia, pour ne pas dire sa politique économique et sociale, dérangeait profondément la classe maraboutique. Ces marabouts n’avaient pas encore tout le pouvoir qu’ils ont aujourd’hui sur les populations et tout l’égard dont ils bénéficient de nos jours de la part de l’Etat (cf. « La République couchée » d’Ousseynou Kane, ancien chef du département de philosophie de l’Ucad de Dakar). Le modèle de production agricole que prônait Dia tendait à libérer l’économie sénégalaise de la Métropole, mais aussi, les masses paysannes d’une quelconque dépendance, fusse-t-elle celle des marabouts. Au plan économique, la coalition de l’élite politico-religieuse a contribué à asseoir l’économie du pays sur une seule culture de rente : l’arachide. Un choix scellé par l’opposition radicale des marabouts aux programmes de réforme du secteur agricole du premier président du Conseil du Sénégal.

L’attitude des marabouts n’était basée que sur le mercantilisme. Ils avaient une mainmise totale sur la culture de l’arachide qui constituait leur principale source de revenus et celle du pays. Mais la culture de l’arachide a la caractéristique de transformer les terres arables en terres arides. Mamadou Dia n’était pas aussi le genre d’homme d’Etat à s’agenouiller devant un marabout. D’ailleurs, il avait une certaine compréhension de l’Islam qui ne faisait pas de la religion musulmane « l’opium du peuple ». Il prônait un Islam libérateur des masses populaires. C’est ce qui explique qu’un « Léopold » ait pu bénéficier du soutien des marabouts au détriment d’un « Mamadou » lorsque les hostilités se déclenchèrent le 17 décembre 1962.

Pour certains acteurs et témoins de cette crise, les sérieuses divergences au sein de l’Ups, le Parti de Senghor et de Dia expliquent, en partie, l’avènement et la tournure de la crise du 17 décembre 1962. C’est du moins la position ferme que défendait le défunt président Mbaye Jacques Diop qui à l’époque, était l’un des jeunes du Parti. Seulement, il importe de préciser que ce dernier mettait plus l’accent sur les divergences politiques que sur les choix économiques de Mamadou Dia. Il n’est pas d’ailleurs le seul. L’écrivain Cheikh Hamidou Kane, acteur et témoin oculaire des évènements, est revenu sur ces divergences en mettant en exergue la dimension économique du conflit. Dans une interview qu’il a accordée récemment au journal « Enquête » du 5 octobre 2016, il revenait en ces termes sur les causes qui ont abouti à l’arrestation et à la condamnation du président du Conseil : « …La détérioration de leurs relations a été causée par les rivalités des différents dirigeants du parti au pouvoir, l’Ups. Mamadou Dia, pendant les quatre années où il a été président du Conseil, dans la mesure où il mettait en œuvre sa politique économique très rigoureuse, a suscité le mécontentement des commerciaux, des traitants, y compris des hommes politiques qui étaient ses rivaux dans le parti. D’ailleurs, ce sont eux qui ont monté Senghor contre lui. Senghor, après avoir été son soutien pendant longtemps, au dernier moment effrayé qu’il était peut-être, s’est laissé convaincre que Mamadou Dia voulait faire un coup d’Etat… ».

Ce qu’il importe de rappeler, c’est que Mamadou Dia admirait Senghor et cela même au-delà des évènements de 1962 et malgré son incarcération à Kédougou durant 12 ans. Il avait une confiance totale en lui malgré tout ce qui se chuchotait sur ses oreilles à propos de ce que Senghor et ses partisans préparaient contre lui. Il ne faut pas oublier que Mamadou Dia a reçu les échos de la cabale qui se montait contre lui depuis longtemps, mais n’a jamais accordé du crédit à ce qui se disait entre Senghor et lui-même. En réalité, il avait fait preuve d’une naïveté dont seuls les vrais amis peuvent faire montre vis-à-vis de leur compagnon et avait fini par tomber dans le piège tendu par Senghor.

Dia étant convaincu fortement que le parti avait priorité sur les institutions, avait décidé d’user de la force publique pour empêcher la réunion des députés à l’Assemblée nationale, tant que le parti ne l’autorisait pas. Cela a été l’erreur de Mamadou Dia si l’on en croit Cheikh Hamidou Kane. Mais à vrai dire, Mamadou Dia n’a jamais eu l’idée de faire un coup d’Etat contre Senghor parce qu’il avait, en tant que président du Conseil, tout le pouvoir avec lui. Le 17 décembre 1992, soit 30 ans après les événements, le Général Jean Alfred Diallo, nommé Chef d’État-major par Senghor au moment des événements en remplacement du général Amadou Fall et homme clé de ces événements, déclara : « Mamadou Dia n’a jamais fait un coup d’Etat contre Senghor […] l’histoire du coup d’Etat, c’est de la pure fabulation ».

Il faut seulement signaler le fait que la crise de 1962 a non seulement brisé l’élan de notre jeune Nation, mais aussi la carrière politique de Mamadou Dia et de ses partisans. Elle avait aussi, pendant longtemps, divisé le pays en deux (les Diaistes d’un côté et les partisans de Senghor de l’autre) et handicapé la bonne marche de la Nation sénégalaise naissante. Depuis, Mamadou Dia a été victime d’un ostracisme vis-à-vis de sa personne et de son œuvre. Aujourd’hui, aucun édifice public ne porte son nom, ni une avenue ni une école ou une université, encore moins un aéroport. Son action à la tête du Sénégal est occultée et cela à dessein.

Certains historiens peu inspirés et mal intentionnés sont allés jusqu’à le considérer même comme un homme de « second couteau » dans l’histoire politique du Sénégal. Quelle aberration ! Mamadou Dia est presque méconnu de la jeune génération. Il en est de même pour son compatriote Cheikh Anta Diop qui, tout de même, dérangeait aussi le natif de Joal, le poète-président. C’est cela la vérité. Il importe aujourd’hui de rectifier cette négligence historique et rendre à Dia ce qui appartient à Dia. Il faut réhabiliter la mémoire et l’œuvre de Mamadou Dia « pour que lui soit enfin pleinement reconnue sa place de combattant pour la Liberté des peuples à l’heure de la décolonisation, artisan inlassable du développement à partir des communautés de base » d’après ces mots touchants de Roland Colin dans la dédicace de son livre Sénégal notre pirogue, Au soleil de la liberté, Journal de bord 1955-1980, Préface d’Elikia M’Bokolo, 2007, Paris, Présence Africaine, 408 pages. C’est une exigence historique dans un pays en crise de civisme, de citoyenneté et de patriotisme. L’éminent professeur Djibril Samb considère que la Nation n’a pas de père. Par contre, l’Etat du Sénégal en a un et c’est Mamadou Dia, ce « baobab habité par un peuple d’oiseaux », selon l’historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo.

Ce qu’il importe ici de retenir pour conclure, c’est que le Sénégal traine jusqu’à nos jours les séquelles de la crise de 1962, qui en réalité n’a été qu’un choc autour du choix de modèle économique de développement. La rigueur et l’austérité de la politique économique du natif de Khombole, dans la région de Thiès, aurait permis au Sénégal de dépasser de loin le niveau de développement où il se trouve aujourd’hui. Les Sénégalais auraient eu un autre type de rapport avec le pouvoir qui ne consisterait pas seulement à s’en servir. La France n’aurait pas eu tout le contrôle qu’elle a aujourd’hui sur l’économie et la vie politique de notre pays.

Il va sans dire que ni Senghor et ses partisans ni Mamadou Dia et les siens ne sont sortis vainqueurs de ce conflit au sommet de l’Etat du Sénégal nouvellement indépendant. Tout de même, il y a un grand perdant dans cette crise qui fut la première plaie de l’histoire politique du Sénégal indépendant. A ce propos, Babacar Diop, enseignant au département de philosophie de l’Ucad de Dakar, écrivait dans son livre Le feu sacré de la liberté : Mon combat pour la jeunesse africaine, préface du professeur Djibril Samb, L’Harmattan, Paris, 2010, 252 pages : « S’il y a un véritable perdant dans les évènements de décembre 1962, ce n’est ni Mamadou Dia ni ses codétenus de la prison de Kédougou, c’est le peuple sénégalais dans son ensemble. Nous traînons jusqu’à présent la douloureuse et brutale rupture entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia. Les deux formaient une équipe qui inspirait la confiance et l’espoir à toute l’Afrique. S’ils avaient réussi à conserver l’unité et la cohésion, comme Pélopidas et Epaminondas, un couple politique de la Grèce antique uni et inspiré par une authentique vertu, le Sénégal ne serait pas, à coup sûr, ce qu’il est devenu aujourd’hui ». Aujourd’hui, nous devons tirer les leçons d’une telle crise pour épargner notre pays de conflits politico-judiciaires qui ne feront que l’enfoncer davantage, au moment où on aspire à l’émergence. Ce qu’Abdoulaye Wade n’avait pas pu éviter durant son règne bien que l’on soit, depuis la constitution de 1963, dans un régime présidentiel. Il est entré soudainement en conflit avec Idrissa Seck, son Premier ministre d’alors et plus tard avec son autre Premier ministre, Macky Sall. Le président Macky Sall à son tour, n’est pas totalement à l’abri d’un tel duel au sommet de l’Etat. Les cas Abdoul Mbaye et Aminata Touré sont passés par là. Et s’il ne fait pas preuve d’une grande lucidité et d’un grand courage, les partisans des forces obscures le mettraient tôt ou tard en mal avec ses plus proches collaborateurs, histoire de préserver leurs propres intérêts comme les partisans de Senghor avaient fait pour occasionner la crise de 1962 au Sénégal.

• Le titre est de la Rédaction

Par Ngor DIENG
Psychologue conseiller
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