Mme Mame Sow Diouf entre aux « Belles Lettres »

20 Déc 2017
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Les Belles Lettres, créées en 1919 par l’association Guillaume Budé, sont une maison d’édition extrêmement prestigieuse dont la vocation originelle fut et reste la publication et la diffusion des auteurs de l’Antiquité gréco-romaine, même si son spectre s’est quelque peu élargi. On compte, parmi ses plus illustres collections, celles dénommées « Collection des universités de France » et « Études anciennes », cette dernière comportant une série grecque et une série latine. C’est dans la collection « Études anciennes, série grecque », sous le numéro 155, que Mme Mame Sow Diouf, professeur émérite de Lettres classiques, vient de publier un remarquable ouvrage intitulé Le médecin hippocratique. Aux sources de la médecine moderne (Paris : Les Belles Lettres, 2017, 196 p.), avec une préface de Jacques Jouhanna qui est le maître des études hippocratiques en France. L’ouvrage de Mame Sow Diouf, écrit dans le meilleur style, avec l’élégance et la clarté d’une helléniste chevronnée, se distribue en trois parties bien proportionnées.

La première partie étudie le milieu social et professionnel dans lequel évolue le médecin hippocratique. C’est d’abord un tableau d’ensemble qui nous en est dressé. C’est le médecin, qui « est au sommet de la hiérarchie au sein de la famille médicale ou du centre médical » (Sow Diouf, 2017, p. 21), et les pédotribes « amenés à toucher à la médecine » par certains biais (luxation, fracture, massage, etc.), qui sont présentés avec leurs fonctions et rôles bien définis. Ensuite sont passés en revue les divers professionnels intervenant aux côtés du médecin : les aides, préposés aux tâches d’infirmiers, les fils du maître et ses disciples et, enfin, une sorte de « sage-femme » ou de « femme-médecin » dont rien ne permet, comme le montre Mame Sow Diouf, de limiter les compétences au seul domaine gynécologique.

Une fois le milieu social et médical bien campé, l’enseignement et l’exercice de la médecine sont décrits et analysés soigneusement. Mame Sow Diouf montre que si, en maints lieux des traités hippocratiques, on voit des médecins qui semblent plutôt spécialisés (traumatologie, gynécologie ou ophtalmologie), en fait l’anthropologie hippocratique « de la globalité de l’individu constitue un obstacle à la spécialisation du médecin » (p. 39). C’est pourquoi le médecin hippocratique est un omnipraticien dont je crois pouvoir dire qu’il subsiste dans la figure contemporaine de l’interniste ou spécialiste de médecine interne. Aussi bien son activité thérapeutique touche-t-elle à tous les domaines, de la pharmaceutique à la médecine de guerre, en passant par le régime, la chirurgie, etc.

En bonne méthode, après avoir étudié le milieu social et professionnel, Mame Sow Diouf (2017, p. 57-106) se concentre, dans la deuxième partie, sur les règles scientifiques de l’art. La Collection hippocratique, c’est d’abord la dénonciation de l’ignorance non pas seulement celle du vulgaire, mais celle du pseudo-savant à la fois « crédule » et « superstitieux » (Chapitre premier). Très rigoureusement, le chapitre II étudie « la critique des explications superstitieuses des maladies ». C’est ainsi que le traité intitulé Maladie sacrée s’efforce de démonter la superstition populaire qui rattache l’épilepsie à une forme de malédiction divine. Mame Sow Diouf cerne les niveaux de l’argumentation élenctique du traité : arguments généraux, arguments d’ordre médical, étiologie naturelle, etc. Cette approche est aussi illustrée dans le traité Airs, eaux, lieux.

En prenant le soin de distinguer les différences des approches argumentatives d’un traité à l’autre, Mame Sow Diouf montre clairement que les divers traités convergent vers la réfutation des explications faisant intervenir les devins et la divination. Ainsi est préparé le chapitre 3 intitulé « L’art, le hasard et la cause », très bref mais fondamental en ce qu’il établit l’importance du progrès de l’étiologie naturelle, c’est-à-dire rationnelle, amoindrissant de plus en plus le rôle du hasard au profit de l’art. Certains traités cependant, par exemple Affections ou Maladies I, gardent un certain rôle au hasard.

Il paraît alors tout à fait logique que, pour clore la deuxième partie, Mame Sow Diouf examine « la critique de la connaissance dans la Collection hippocratique ». « Les Hippocratiques, écrit-elle, ont eu conscience qu’il fallait un fondement sûr de la connaissance de l’état du corps malade et de la cause de la maladie, et ils se sont posé la question suivante : pour que cette connaissance soit sûre, condition d’une thérapie réussie, quelle est la meilleure voie ? » (op. cit., p. 97). Très tôt, les médecins hippocratiques, malgré certaines différences, s’accordent sur la méthode d’observation (Ancienne médecine), mais il existe un courant qui privilégie une dimension philosophique (Régime). Dans tous les cas, l’idéal scientifique reste indétachable d’un idéal éthique des médecins, lequel fait précisément l’objet de la troisième et dernière partie.

La troisième partie, « L’éthique hippocratique », s’ouvre sur ce qu’on appelle traditionnel-lement un « argument », d’une concision et d’une clarté exemplaires, que je ne peux pas ne pas citer expressis verbis : « Dans la Collection, l’éthique, c’est-à-dire la réflexion sur la morale, est aussi importante que les lois intellectuelles établies par les médecins hippocratiques, ou celles matérielles. C’est même plus à l’éthique qu’aux lois intellectuelles et matérielles que la médecine hippocratique doit son importance dans l’histoire de la médecine » (Sow Diouf, 2017, p. 109).

L’éthique hippocratique repose sur le fondement de toute véritable médecine, « le devoir de protéger la vie », titre du chapitre premier, d’où résultent deux règles cardinales : « l’interdiction d’interrompre la vie » et l’obligation de soigner tout malade, même présumé incurable. Certes, la fine praticienne des traités qu’est la savante Mame Sow Diouf relève une interdiction de soigner dans Maladies II, 2, c. 48, et une autre dans Maladies des femmes I, deux traités cnidiens, mais elle note bien qu’elles sont tout à fait exceptionnelles. Ces « deux passages… contiennent des traces de remaniement » (Sow Diouf, 2017, p. 115). Elle analyse très bien certains passages des traités Art, Fractures et Serment, qui semblent marquer un certain infléchissement qui est moins doctrinal que pratique. La deuxième règle, peut-être sous réserve de Régime III, 68-69, est l’observation de l’impartialité dans le traitement des malades. Le commentaire magistral de ces passages montre qu’il n’y a pas lieu d’y voir une dérogation au principe d’impartialité.

En ce qui concerne l’attitude du médecin hippocratique face à l’ennemi de guerre, Mame Sow Diouf, servie par une immense connaissance de l’histoire et de la culture grecques, montre que celui-ci est guidé par-dessus tout par le philhellénisme d’Hippocrate, idéal du kalokagatos contemporain. Les chapitres IV et V étudient avec finesse l’attitude du médecin hippocratique devant l’argent et la théâtralité jusques et y compris dans les manifestations proprement rhétoriques de celle-ci.

Enfin, le chapitre VI, qui termine la troisième partie, étudie la sagesse pratique des médecins hippocratiques, celle qui les guide dans leur pratique professionnelle quotidienne. Elle constitue une sorte de « parénétique » d’observance quotidienne tournant autour de la discrétion, la justice, l’humilité et l’honnêteté, la conscience professionnelle et la bienséance.

Cet ouvrage, d’une érudition impeccable, est très utile, bien sûr, pour les historiens de la médecine, pour les praticiens de la médecine, qu’ils évoluent ou non en milieu hospitalier, ainsi que pour les étudiants en médecine, mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent à ce noble métier enté sur l’humanisme radical. Les hommes de lettres, les philosophes, les historiens et bien d’autres spécialistes des sciences humaines issus de tous pays, en Europe, en Asie, en Amérique et en Afrique, y trouveront certainement de quoi nourrir leurs réflexions et leurs travaux.

Mame Sow Diouf ne traite aucune question à la légère. Elle procède avec méthode et rigueur. Elle considère toutes les sources, examine chacune d’elles soigneusement et avec objectivité, fait le point de la question, discute précisément les diverses positions et, enfin, définit sa propre approche dans le respect des règles fondamentales de la pensée scientifique. Il n’y a aucun parti pris dans ce travail. C’est l’œuvre d’une grande savante, ayant une culture classique parfaite et toujours soucieuse d’exactitude. Son livre, qui est un événement, marquera durablement les études hippocratiques en France. Enfin, écrit dans une langue belle, claire et vivante, il peut - et devrait - être lu par tous.

Djibril SAMB
Médaille d’Argent de l’Académie française / Prix Noma

Last modified on mercredi, 20 décembre 2017 13:30
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