Relations France-Sénégal : Entre énoncé politique et réalité économique

02 Fév 2018
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Papa Abdoulaye DIOP, Docteur en Economie, Enseignant / Chercheur, Université du Havre (France) Papa Abdoulaye DIOP, Docteur en Economie, Enseignant / Chercheur, Université du Havre (France)

Entre la France et certaines de ses anciennes colonies, la symphonie est soit inachevée, soit sonne un peu faux. L’économie qui associe des faits d’ordre quantitatif à des éléments qualitatifs peut être un juste révélateur de ce qui peut être assimilé à un beau fixe relationnel entre les deux pays.

La France est, en effet, le premier investisseur au Sénégal avec plus de 78% du stock d’Ide (1639 milliards de FCfa en 2015). Cela est le fruit des perspectives d’investissement très satisfaisantes pour les entreprises françaises au Sénégal qui se distinguent par leur diversité d’action, leur dynamisme et leur poids. Elles participent à la vitalité économique du pays (10% des postes de l’emploi privé, soit 15.000 emplois), assurent une part importante du Pib et des recettes fiscales (pour un quart) et contribuent à la vigueur des liens commerciaux entre les deux pays (la France est le 1er client européen du Sénégal, son 4e mondial et son premier fournisseur).

Sur le plan de la coopération bilatérale, l’aide française au développement a concerné, depuis 2000, un montant d’environ 1000 milliards de FCfa. Pilotée par l’Afd, elle a notamment pour ambition d’appuyer des projets structurants à haute valeur ajoutée économique (projet Ter de Dakar pour un montant de 65,5 milliards de FCfa) ou sociale (projet Kms3 pour un montant de 61 milliards de FCfa). D’un point de vue multilatéral, la France travaille en coordination avec les bailleurs internationaux (notamment européens) aux actions du 11ème Fonds européen de développement (Fed) pour une valeur globale de 227,6 milliards de FCfa. Si cette forte présence économique française au Sénégal traduit, pour d’aucuns, la solidité des rapports entre les deux, pour d’autres, elle est le reflet d’une forme de « cannibalisation » de l’économie sénégalaise. Selon les partisans de cette seconde vision, une double conséquence étant une forte dépendance de l’économie sénégalaise vis-à-vis d’intérêts étrangers et une faiblesse du capitalisme privé sénégalais. L’existence et la persistance de distorsions d’ordre économique dans les échanges entre les deux pays et l’absence de volonté politique à les corriger fournissent, il est vrai, aux défenseurs de cette seconde vision des arguments valables étayant leurs propos. Ces distorsions portent d’abord sur la nature même des relations commerciales entre les deux pays qui sont fortement en défaveur du Sénégal. Le pays de la « Téranga » est, en effet, le premier excédent commercial de la France en Afrique de l’Ouest et le 2ème en Afrique subsaharienne (après l’Afrique du Sud). Les tendances observées sur la décennie indiquent une aggravation de ce déficit commercial avec des exportations sénégalaises vers la France relativement stables et des importations en hausse. Une conséquence étant que le marché sénégalais est inondé de produits manufacturés « made in France », inhibant toute initiative d’éclosion d’une production locale forte.

Ces distorsions portent ensuite sur la prééminence française dans les filières de production les plus rentables au Sénégal. Les avantages liés à la « tutelle française » sur la monnaie sénégalaise, les mécanismes de coopération et d’appuis politiques de l’Etat français, les soutiens de la Compagnie française d’assurance du commerce extérieur (Coface) garantissent, en réalité, aux entreprises françaises une main mise sur des niches de rentabilité au détriment de l’expertise locale ou non-européenne. Enfin, les distorsions subsistent dans la nature même et la destination de l’aide publique au développement. En la matière, il est nécessaire de faire une différence entre l’énoncé politique et la pratique économique. Si dans l’absolu cette aide augmente, elle comporte néanmoins des biais d’utilisation qui en font une illusion d’optique. Elle comporte des subtilités, telles que les dépenses liées à l’accueil des étudiants sénégalais en France ou des déductions d’impôts faites sur les envois d’argent des travailleurs sénégalais établis en France.

Elle présente également la contrainte d’être souvent liée à l’ouverture de contrats à des firmes françaises (Hugon, 2007). Tout se passe, dans ce dernier cas, comme si l’aide au développement servait de levier de croissance aux entreprises françaises résidentes. A la lumière de tous ces éléments, il est vrai que considérer les rapports économiques entre les deux pays comme n’étant pas mutuellement bénéfiques peut sembler légitime. Situation qui, il faut le reconnaître, n’est pas conforme aux exigences qui sous-tendent les rapports entre des pays «amis», sans problème(s) entre eux.

Tout indique, en réalité, que c’est dans la vision même des termes de l’échange que le cadre conceptuel est différent.

Si au pays de Senghor les intérêts des amis français sont saufs, au pays du Général de Gaulle, on n’oublie pas que « les Etats n’ont pas d’amis, mais que des intérêts ».

Par Papa Abdoulaye DIOP
Docteur en Economie, Enseignant / Chercheur, Université du Havre (France)

MACRON FAVORABLE À SON CHANGEMENT : QUAND LE FRANC CFA ÉTAIT UNE MONNAIE AFRICAINE
Franc Cfa Xof« Africaniser » le franc Cfa, Emmanuel Macron n’est pas contre, même s’il vante sa stabilité actuelle avec l’arrimage à l’euro. Des esquisses dans ce sens sont dans l’air du temps. Ce qui serait un retour, à bien des égards, à la situation des années 1970 jusqu’à la dévaluation de 1994.
On reproche au franc Cfa d’être une monnaie néocoloniale. « Très clairement, Oui ». Il n’y a pas d’ambigüité pour Olivier Feiertag, professeur d’Histoire économique à l’Université de Rouen (France). « Il y a un droit de regard sur le commerce extérieur de chaque Etat africain de la zone franc. Si on veut éviter que ces Etats échappent à l’orbite de la France, c’est facile de leur couper les vivres. Jusqu’à la décolonisation, ce système sert de moyen à garantir l’exclusif colonial. En 1950, lorsque la zone Franc est légalement formalisée avec la loi du 26 décembre 1945, 80 % du commerce de l’Afrique va vers la France. Il y a un lien entre cette exclusivité et le franc Cfa. Cela continue après l’indépendance, dans les années 1960 ».Cependant, le franc Cfa a une histoire. Il n’a pas toujours été cet outil de domination coloniale. « Il y a eu des moments, comme les années 1970, de décolonisation monétaire », assure M. Feiertag. Le franc Cfa est partiellement « africanisé » avec le transfert des sièges des banques centrales (Paris à Dakar pour la Bceao et à Yaoundé pour la Beac) ; les gouverneurs sont Africains alors qu’ils étaient Français. C’est ainsi que Abdoulaye Fadiga prend la tête de la Bceao ou encore Casimir Oyé Mba celle de la Beac. Cette nouvelle tendance contribue à définir une autre politique monétaire. « Les banques d’émission ont désormais comme objectif le financement du développement, rappelle le Pr Feiertag. Elles vont concrétiser cela avec la création de banques de développement avec des crédits plus faciles pour le moyen et le long termes. Mais aussi avec des participations dans des entreprises publiques comme Air Afrique. A ce moment, le franc Cfa devient largement une affaire africaine. Jacques Foccart, contre toute attente, se montre d’ailleurs favorable à cette évolution, comme le révèle les notes qu’il rédige alors pour le Président Pompidou ». Les cas du Sénégal et de son économie pendant cette période constituent un repère intéressant. Avec des faiblesses macro-économiques, absence de pétrole, par exemple, l’économie sénégalaise joue un rôle important dans la sous-région à travers une bonne stratégie géopolitique. C’est à la lumière de cette histoire qu’il faudrait éviter les erreurs du passé dans l’ambition de refaire du franc Cfa une monnaie « africaine ». Car si le franc Cfa était devenu un enjeu interafricain, il y a eu, paradoxalement, une grande disparité et parfois des situations ubuesques entre les zones monétaires.
 
Olivier Feiertag explique les micmacs qui conduisent à des tensions dans chaque zone et même parfois entre les deux zones. « Si vous voulez acheter des produits ivoiriens quand vous êtes au Congo Brazzaville, il faut d’abord changer les francs Cfa (Beac) en francs français et acheter des francs CFA en Afrique de l’Ouest pour ensuite acheter les produits. C’est incroyable.
 
C’est un frein à la dynamique économique en Afrique. Il y aura pourtant un moment où la banque centrale devient un élément de développement ». Mais, le moment historique de la décolonisation monétaire est de courte durée. Avec la crise de la dette des années 1980, la situation aboutit à une recolonisation par le Fmi.
 
MOUSSA DIOP
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