Sur un air de...

Sur un air de... (35)

In memoriam

30 Sep 2017
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A la mémoire du silence
Ceux qui ont la confidence facile sont les personnes les plus exposées de notre temps. Nous livrons un peu de nous-mêmes par des épanchements pour nous délivrer d’un mal, d’une souffrance, pour partager une joie ou tout simplement parce que nous avons du mal à garder les choses. La confidence figure dans le lot des « moyens de subsistance » de l’homme. Elle est une nourriture. Elle apaise, console, libère notre âme. Mais, la confiance en est le « déclencheur ». La foi en la discrétion de l’autre entraîne l’effusion. On ne sait plus à qui se fier. Regardez autour de vous ! Ce que sa majesté chuchote à son collaborateur à l’aube est sur la place publique dès l’aurore. On connaît les vices du mâle au lit, ses performances érotiques parce que sa dame a senti nécessaire de s’en gargariser pour prouver la plénitude de sa chair. Lors des dernières élections législatives, un individu au passé sombre a fait diffuser un enregistrement audio d’une conversation privée qu’il aurait eue avec un homme politique. Il se couvrait d’une grande infamie, et ce, quels que fussent les enjeux de l’instant. Et pourtant, on semblait le célébrer. Ce n’est pas classe, comme on l’aurait dit dans les bonnes formules de civilité « intermédiaire ». La technologie, qui nous met à découvert certes, ne permet en définitive que de déployer davantage notre turpitude. On ne « piste », dans une flopée de propos, que ce qui nous paraît digne d’être cancané là où les âmes se délectent de mauvaises destinées, de tristes sorts, de coucheries... Hier, je disais à une connaissance, qui s’émouvait de ses petits secrets souvent trahis, qu’elle était trop naïve de penser que toute sa cour était constituée d’amis. Nous sommes à une époque où il est plus prudent de parler de relation que d’amitié. C’est la meilleure façon de se prémunir contre les trahisons, la fourberie de sordides créatures. Pour ne pas être trop déçu, n’attends pas beaucoup des gens. Ni leur silence ni leur sincère compassion. Le temps éprouve les amitiés et corrompt les langues.

Vertus d’autres temps
En guise d’au revoir (ce sont-là mes derniers délires, ici), je vous donne à lire ce très beau passage de la « Tragédie du Damel Macodou » d’Alioune Badara Bèye. Le Damel Macodou s’adressait à son épouse, la Linguère Sira Diogop, à propos de leur fils Samba Laobé en ces termes : « S’il a accepté de se battre contre moi, c’est parce qu’il croit que mes bras tremblent avec le poids des âges. Il se trompe, mon fils. Il saura que celui qui lui avait donné vie, dans la tourmente des odeurs fétides des baobabs calcinés au lendemain des victoires éclairs, restera jusqu’à la fin de ses jours le lion du Midi. Tu as été toujours une femme digne, respectée et loyale envers moi et envers le peuple du Cayor. Ta couche féconde a donné vie à l’un des fils les plus impétueux du Cayor. Je le combattrai comme je combattrai n’importe quel adversaire ! Aujourd’hui comme hier ! Tu m’as apporté le déjeuner de l’honneur. Peut-être demain, tu seras veuve ! Tu es l’épouse mère, l’épouse nation, l’épouse peuple, l’épouse destin. Mais tu es la mère de Samba Laobé Sira Digop. Il ne peut être que téméraire, le fils de Macodou. « Lirou diane doutouti » (le serpenteau a du venin). Il a oublié. Oui Samba Laobé a oublié que c’est moi qui ai fait de lui ce qu’il est devenu. C’est mon sang et ton sang réunis dans une solennité, de splendeur et de grandeur qui ont fait de lui un sang majuscule, un être intrépide, un officier téméraire ». Une poésie de notre roman collectif.

Par Alassane Aliou MBAYE

Fourre-tout

29 Sep 2017
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Mon grain de sel
En 1980, Maurice Béjart disait : « L’Afrique qui a conservé ses valeurs poétiques reste un continent dansant. L’héritage culturel, poétique et dansant y est resté plus vivace qu’en Occident où il a été détruit par une civilisation industrielle ». Aurait-il dit la même chose aujourd’hui ? L’on ne saurait prétentieusement répondre à cette question. Mais, il paraît évident que cette « civilisation industrielle » à laquelle il fait référence affecte aussi les pratiques culturelles dans leur ensemble au Sénégal. C’est là l’un des plus gros chantiers du nouveau ministre de la Culture, Abdou Latif Coulibaly, à qui nous souhaitons la bienvenue. Il est important de consigner le patrimoine culturel. Il est tout aussi impérieux de le diffuser pour en faire un outil d’éducation citoyenne et un des leviers du progrès social et économique. Le Théâtre national Daniel Sorano, établissement d’exploration et de conservation du patrimoine, s’y est inscrit depuis quelques temps avec les moyens dont il dispose ; les institutions culturelles ne pouvant continuer à évoluer dans une confidentialité qui ne profitait qu’à une « élite culturelle ». Le rôle de diffusion de nos pratiques culturelles leur incombe largement. Il leur revient également de couvrir les « extravagances » de la rue, dont sont férues les chaumières, d’une expression artistique moins triviale. Dédaigner alors cette évolution, ou glissement pour les conservateurs, serait un manquement à leur mission originelle. C’est faire abstraction d’un pan de vécu culturel. « Mboulay thieguine, thiakhagoun, na gooré, youza, dialgati, goana, … », c’est aussi notre patrimoine qu’on ne saurait fixer dans le temps. Il évolue.

Ce que nous ne sommes plus
Les mâles chiqués aux phrasés et tics exquis (parce que répétés dans nos chaumières), qui s’entichent du membre viril, devraient inciter à nous interroger sur ce qu’on est (ou croit être) en train de devenir. Sur ce que, peut-être, nous ne sommes plus : nous-mêmes. Ou n’avons jamais été.

Quand les institutions pourvoyeuses de sens sont en parfaite contradiction avec l’imaginaire des « masses », il ne faut pas s’étonner que la société soit désarticulée. Les désirs « matés » de ceux qui estiment que « rien de ce qui procure la joie n’est contre la nature » (Henri Troyat), profitent des brèches laissées entrouvertes par notre propre déliquescence entretenue par nos fourberies qu’on prend pour des valeurs. La « soutoura ». Mon œil ! Ici, ce que le mari chuchote à son épouse est cancané à la foire aux médisances. Les invertis, les gigolos, les zoophiles, on les connaît plus que ne semble le démontrer notre ébahissement face à leur « subite » exubérance.

Les signes de l’expiration
Devons-nous continuer à ignorer le chant du cygne sous l’effet du bruit assourdissant de notre silence ? Nous sommes en train d’attendre ce qui est déjà arrivé : la Fin. La fin (pas celle-là promise par les livres saints), c’est, de notre point de vue, cette altération extrême et profonde de notre être qui devient autre que ce qui a jusqu’ici assuré l’équilibre et la survie de notre espèce capable de s’émouvoir, d’être bourrelée de remords après s’être couverte d’ignominie. L’horreur est devenue beauté. Elle est objet d’art à admirer pour témoigner de notre affligeante décadence morale. Il faut qu’elle soit capiteuse, captivante, excitante à raconter pour en tirer parti comme une camelote devenue une relique que l’on court découvrir au « musée des horreurs anodines ».

Par Alassane Aliou MBAYE

La main interprète de l’intérieur
La main m’a toujours fasciné. Un jour, j’ai écrit ceci : « Le soir, Coumba épouilla sa cadette avant de se coucher. Quand la lueur du jour apparut, elle la lava, la caressa tendrement, prit sa valise mollement et fit un signe d’adieu à une assistance attendrie ; celle-là même qui, la veille, s’émouvait que son époux la giflât. Le plus âgé de la « cohorte » pria pour l’infortunée dame. Elle donna, comme il est de coutume dans ce patelin, quelques morceaux de sucre à de frêles garçons. Arrivée à la maison de son père, elle eut du mal à s’arracher aux compatissantes étreintes ».
N'avez-vous pas senti, dans chaque phrase, dans chaque action, la présence d’une main leste ou lourde aux gestes tendres et violents (sans pour autant qu’on ait inclus ce mot dans le texte) ? La main exécute les ordres de « l’intérieur » et témoigne de l’intensité émotionnelle. La main est une interprète « polyglotte » qui comprend toutes les langues du désir, de l’intention, de l’amour, de la haine, du doute… Elle est à la fois une arme de tendresse et de brutalité. Jean Jacques Goldman aussi l’a chantée.

« Deunn », la poitrine
Il y a quelques années (disons quelques décennies), parmi les critères officieux de sélection dans les ballets africains, figurait en bonne place, celui des seins bien pointus. Evidemment, cette exigence a été un peu « revue à la baisse » ; les seins étant précocement sollicités aujourd’hui (nous ne faisons naturellement pas référence au mariage précoce mais aux petites jouissances charnelles « hâtives » de nos jouvencelles). « Papa » de l’autre côté de la métropole, principal client de nos ballets nationaux à l’époque de la curiosité de l’art nègre, aimait bien voir nos danseuses avec toute leur fraîcheur indomptée, leurs prouesses corporelles sans que les seins ne se joignissent à la valse étourdissante. Il ne fallait donc pas que les tétons fussent développés pour que la nudité ne s’assimilât au dévergondage. C’est de l’art ! On applaudira ! De retour au bercail, on pendra la crémaillère pour avoir aiguisé les esprits du « tuteur toubab » et figuré dans le gotha du monde des explorateurs des possibilités du corps tropical…et des seins ! Il valait mieux, pour celles qui aspiraient à une carrière sur la scène, veiller à l’épaisseur des « morceaux de poitrine ». Un ami très taquin, esprit brillant et en perpétuelle divagation, me posa un jour une question fort intéressante. Pourquoi donc, cher ami, les femmes que l’on surprend nues, cachent leurs seins plutôt que leur sexe ?

« Devoir de beauté »
« La femme sénégalaise, étant consciente que son corps est offert aux regards des autres, se rabat désespéremment sur les techniques les plus sophistiquées (pose d’ongles, hanches et sourcils artificiels, lentilles pour changer la couleur des yeux, perruques pour modeler encore et toujours ce corps féminin comme instrument symbolique de la séduction). Pour accéder à la beauté socialement prescrite, la femme doit travailler son image, la façonner, se déguiser en quelque sorte pour correspondre au personnage fabriqué que l’on attend d’elle. Aujourd’hui, la chirurgie reconstructrice reconstruit ce que la nature, la maladie ou un traumatisme a détruit ou déformé. Par ailleurs, elle se préoccupe de l’aspect cosmétique, en dehors de toute nécessité thérapeutique. La femme peut désormais, avec les moyens nécessaires, se faire le corps de ses rêves (Youssoupha Mané, « L’écriture corporelle féminine au cœur de l’oralité et de la création littéraire sénégalaise »). Oui, je sais, je suis obsédé par nos femmes !

 

Hier, je suis tombé sur un « papier » de représailles contre l’illustre et honorable marabout El Hadj Oumar Foutiyou Tall paru dans le « Moniteur du Sénégal et dépendances », courroie de transmission de l’autorité coloniale (disons journal officiel). Il y est écrit ceci en premier lieu : « La lettre circulaire suivante va être répandue dans toutes les contrées du bassin du Sénégal, qui ont été dévastées par la guerre sainte. Il y a trois ans, des lettres analogues, envoyées dans le Fouta, n’ont même pas été ouvertes, les populations obéissent aveuglement au mot d’ordre d’Al-Hadji. Aujourd’hui, tout a bien changé, et la lettre ne fait qu’exprimer les sentiments de toutes les populations musulmanes qui ont refusé de suivre le Prophète, à son départ du Fouta, il y a quatre mois ».
Il y est ensuite indiqué que les « frères croyants qui habitent les contrées de l’Ouest » ont produit ce texte ci-après : « A tous les musulmans, Maures, ou habitants du Fouta, du Bondou, du Gadiaga (pays de Galam), du Gangara, salut ! Êtes-vous enfin édifiés sur le compte d’Oumar, le torodo d’Aloar ? L’avez-vous enfin jugé d’après ses œuvres ? Un seul de ses actes indique-t-il un croyant dont Dieu a éclairé le cœur ? Non, par Allah ! Tout prouve que cet homme n’a jamais eu qu’un but, celui de se faire roi, pour établir son pouvoir sur ses semblables et disposer de leurs biens. Ces idées d’ambition lui sont venues pendant les quelques années qu’il a passées en Syrie et en Egypte, où il vécut on ne sait comment et où il a appris quelques petites choses de la science des Blancs ». Nous disions, ici-même, qu’il nous faut charpenter notre discours parallèle pour triompher de celui-là qui s’est emparé de notre esprit au fil des ans. Que faisons-nous d’autre à part exciter le fanatisme des masses dévotes et tirer orgueil des petits récits d’escarmouches ? Ce qui obstrue, c’est une évidence, les enjeux qu’il convient de saisir. Il s’agit là de notre souveraineté narrative, des chapitres devant constituer le roman de notre aventure collective. Et, il faut arrêter de dire prétentieusement que notre récit commun n’intéresserait que les « has been » désenchantés par le présent. Proposons-le à la « masse » dite inculte avec les outils de son temps et de ses possibilités. Il s’intéressera moins à la mémoire d’autres peuples. Car, « le besoin pour un clochard, c’est évidemment un quignon de pain et une paillasse…mais fournissez lui du poulet rôti à point et un lit de milieu, et il en usera tout aussi bien que quiconque » (Lamine Guèye).

Nous ne faisons référence à nos figures historiques que pour exalter nos petites appartenances, pour légitimer un pouvoir temporel ou spirituel. Les enjeux sont ailleurs. Il faut en faire, plus que des accotoirs, le viatique sur l’itinéraire de notre rendez-vous avec l’universel : avoir quelque chose à offrir au monde. Car, l’uniformisation annoncée (ou en cours) est un leurre. Il n’y a que rapprochement et occidentalisation des pratiques sans vouloir verser dans un révolutionnarisme béat. Le projet de l’histoire générale du Sénégal, est, dans ce sens, une initiative louable. Il ne s’agit pas seulement de produire un savoir, de rappeler des faits. Ils resteront dans la confidentialité comme beaucoup de travaux si les modalités de leur diffusion ne sont pas fixées en amont. Elles devront être adaptées au temps présent, aux outils technologiques, à la réalité économique de notre pays pour que ce qui est supposé évoquer notre mémoire collective ne soit finalement destiné qu’à l’élite.

 

Norlevo

26 Sep 2017
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Quand le coureur de jupons drague une crédule demoiselle, il lui chuchote qu’elle est plus torride que Rihanna, plus pimpante que Beyonce. Ou pour faire local, sa tronche mieux « sculptée » par le Seigneur que celle de Vivi ex-Ndour, sa silhouette plus fine que celle de Coumba Gawlo, ses formes plus généreuses que celles d’Arame Thioye (elle est où celle-là), la poitrine plus… (tout doux, on est dans un pays de croyants). Ça, c’est avant la lassitude, l’ennui, les chamailles. C’est un jeu de dupe et de pipeau. Mais, en voulant abusivement jouer avec les flammes de la pulsion, de l’impulsion, on finit souvent dans « des couvertures en bandes de coton, sur une claie de jonc tissé et consolidé par des lattes » (Abdoulaye Sadji, Tounka). N’galka Guèye, illustre descendant d’une légendaire famille, « merveilleux pêcheur et lutteur grandiose », subit ce triste sort. N’galka disait prétentieusement ceci : « Moi, me marier sur la terre ferme, avec une fille des hommes ? Mon épouse viendra de la mer, je veux des enfants qui ajoutent à ma science l’hérédité supérieure des maîtres de la mer ». Le mâle est si orgueilleux et pourtant si avide ! Je n’arrive toujours pas à me l’expliquer.

La petite amie d’un copain (je commence à en avoir beaucoup, je sais.) avait demandé à ce dernier, après une gymnastique acrobatique au lit, d’aller à la pharmacie acheter « Norlevo ». Pour les rares personnes qui ne savent pas ce que c’est, « Norlevo est une pilule de contraception d’urgence à prendre dans un délai de 72 heures après un rapport sexuel non protégé ou en cas d’échec d’une méthode contraceptive. Il expie nos imprudences. Mon ami rechignait à y aller. C’est un coureur de jupons mais n’avait jamais tenté sa chance avec la pharmacienne qui est une « ibadou » (femme voilée dans le langage courant) l’entourant d’égards. Il est exclu qu’il y aille. La seule option était de trouver une autre pharmacie quelque part et murmurer au pharmacien « Norlevo am na » (vous avez Norlevo ?). Il est important qu’il le fasse. C’est une preuve d’attention. Qui sait, il voudra peut-être un jour de grande envie que sa princesse d’occasion revienne pour s’adonner à de nouveaux plaisirs. Les filles aiment partager leur peur, leur peine, leur joie avec le mâle (là, c’est l’observateur à distance qui parle). C’est comme avec le bébé, il faut le porter de temps en temps ! Ça fait plaisir à la maman même s’il y a des « gars » pour qui pouponner est un douloureux calvaire.

Mon copain, pour revenir à lui, se résout à y aller et achète « Norlevo » pour sa proie habituelle (ce qu’il pourrait bien représenter pour elle aussi). Il s’était juré de ne plus profiter de ce corps dont il se lassait avant de le désirer inexplicablement. Mais, on le sait, les hommes retrouvent la raison après les délices, il l’a revue à plusieurs reprises en supportant à chaque fois ce qu’il prenait maintenant pour des caprices ; autrefois, ces toquades l’enivraient. Et quand les deux se sont livrés à des épanchements sur leurs désirs irrépressibles malgré leur amour douteux, la seule exigence de mon ami a été d’être dispensé de l’achat de « Norlevo » à la pharmacie. C’était un supplice pour lui, une humiliation. Celle de la fille a été de lui dire d’« enfiler » un condom à chaque fois que les corps brûlaient d’envie ; ce que l’orgueilleux mâle n’a pas accepté. Leur histoire a pris fin ce jour-là.

Par Alassane Aliou MBAYE

Mes délires anciens

25 Sep 2017
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Hier, c’était le 24 septembre. Je suis fauché comme les blés. Je n’ai pas la tête à vous amuser ni à vous sortir de nouvelles balivernes. En voici de vieilles.

Le rendez-vous de Senghor
Omar Ndao (paix à son âme) nous a laissé une leçon de vie qui, à première lecture, semble même parfois grivoise pour les esprits bornés, étroits. Il disait (et mieux que nous nous employons à le faire ici) que quelque part dans le monde, on ne nettoie que les mains après avoir « arrosé » la pissotière. Ici, beaucoup d’entre nous se limitent à laver le sexe. L’idéal serait qu’on se « rince » à la fois les indociles organes et les mains qui caressent, saluent, étreignent, nourrissent... C’est la version triviale du rendez-vous du donner et du recevoir. Il ne s’agit pas de singer. On a assez joué au singe. Il faut trouver cet équilibre qui fait qu’on reste soi-même tout en ne répugnant pas à emprunter à l’autre ce dont Dame Nature, dans sa partiale générosité, ne nous a pas gratifiés.

Mon cousin m’insupportait
Quand mon cousin et moi obtînmes le bac (je me demande comment il a fait), nous nous inscrivîmes à l’Université Catastrophiquement Archaïque de Dakar (Ucad), au Centre de formation de jets de pierres et de techniques de défense aux grenades lacrymogènes. Ne disposant pas d’un logement au campus universitaire, nous quittions, chaque matin, les Parcelles à assainir pour nous y rendre. Mon cousin était friand d’anecdotes. Il en donnait souvent. Un jour, sur le chemin du retour, pour une insignifiante histoire de monnaie, il se bagarra avec le receveur du bus. Arrivé à la maison, le visage boursouflé, oubliant qu’on avait partagé le même bus, il raconta la correction qu’il aurait infligée au receveur. Moi, ce n’était pas ce que j’avais vu. Il était imbu de sa personne. Quelquefois, il suffisait juste qu’il se tût pour qu’on le complimentât de sa mise ou qu’on le raillât moins. C’est à se demander s’il ne prenait pas la pestilence pour de la fragrance. Aujourd’hui, il a fait sa mue.

Fabrique de fous
Il y a de ces créatures si peu évidentes à percer, aussi malaisées à décrypter que les « délirades » de San Antonio. Elles vous inspirent compassion ou admiration, les deux quelquefois. Ces individus ont ce côté obscur parce qu’engluées dans un personnage dont elles ne peuvent se départir. A un moment, face à nos frustrations légitimes (c’est exaspérant de poser des questions sans réponses), nous les nommons « fous du village ». Ils sont ceux que nos vieilles mamans férues de « xawaare » et de goûts extravagants épient pour murmurer « ndeysaan, doomu Aïda bi ». Car, il est venu à l’enterrement, au mariage, au baptême, bref, dans nos affligeantes cérémonies (s’il y va), avec ses frusques ; ce qu’il sentait que son corps et son esprit affranchi des convenances sociales voulaient enfiler. Ce n’est pas seulement « une révolte contre les usages reçus et les costumes », pour parler comme Louis Maigron, encore moins cette ardente envie d’exister des êtres esclaves de leur ego. C’est un grimoire qu’il est vain de déchiffrer. Ça ne servirait qu’aux sorciers. Accepte juste la différence. Quand Sembène Ousmane montrait la volupté nègre à travers les seins de la négresse dans nombre de ses productions cinématographiques, on s’en offusqua d’abord. Et puis, on célébra son génie, comme on le fit pour le cran de Joseph Gaï Ramaka.

Par Alassane Aliou MBAYE

Un ami « toqué » et fauché, comme un sérieux et ancien ministre africain dont la cour oisive lui est restée obstinément fidèle, me raconte qu’il a été, un jour, couvert de honte quand des passagers d’un « Ndiaga Ndiaye » (dans lequel il était) l’ont foudroyé de leurs regards indignés. Il était, en effet, en train de lorgner, avec un grand intérêt, un livre que tenait une passagère restée debout. Et le bouquin était « à la bonne place » charnue. Il avait fini par oublier qu’il était en présence d’autres individus que son œillade indiscrète interloquait. Quand la jouvencelle bien « grassouillette » là où il faut est descendue du véhicule et que mon copain est revenu à lui-même, il a été aussi surpris et décontenancé que ceux-là à qui il inspirait de la répugnance. Ainsi est né un malentendu. Les défenseurs de circonstance de la morale lui font grief de son effronterie scabreuse alors que lui, grand passionné de lettres, ne cherchait qu’à assouvir sa curiosité intellectuelle jusqu’à oublier la présence de l’œil ; cette courroie de transmission qui met en branle la machine interprétative, l’intellect en tant qu’entendement.

Dans certaines situations, les limites de l’intellect font qu’il n’y a pas, dans nos petites chamailles et même dans nos dissensions les plus profondes, une once d’inconduite de part et d’autre. Existe-t-il essentiellement que des incompréhensions qu’on ne se donne pas le temps de dissiper. Les jeunes filles se plaisaient (à l’époque où « je t’aime » était encore si solennel), quand nos regards devenaient incommodants, à nous dire « xoulli » qui est une réponse vive à l’acte de regarder avidement. Et nous répondions « xaali beut » ; réplique verbale qui, quelquefois, prolonge le malentendu parce qu’il arrive très souvent que l’œil rivé sur « l’objet » ne l’ait point vu. Cela peut aussi exprimer une envie d’être distingué logée dans le subconscient de celui qui s’offusque du regard perçant dont il croit être la cible. Quoi qu’il en soit, le « Xoulli » et le « Xaali beut » ont déjà fini de construire une tendre ou impétueuse relation humaine. Que le « Xoulli », expression d’un orgueil congénital chez les filles, n’empêche pas les froussards chiqués de déclarer leur flamme ! Il y a de fortes chances que la suite soit moins faraude !

Nous butons quotidiennement contre des mésententes parce que nous préférons de plus en plus parler qu’écouter pour entraîner la chienlit, juger prétentieusement qu’observer consciencieusement. Nous aimons à cultiver le négativisme dans nos rapports et à professer le scepticisme sur la capacité de l’homme à être bon, à faire surgir la lumière à cause de notre égotisme. Nous sommes victimes de nos a priori implantés dans nos esprits belliqueux et haineux nourris par les archipatelins pires que le démon des Livres saints. C’est pourquoi nos sociétés auront toujours besoin d’hommes de la trempe d’Abdoul Aziz Sy « Al Amine », défunt Khalife général des Tidianes (paix à son âme), pour dissiper les mésententes provoquées par ces méprisables individus, par notre fougue, nos ambitions aveuglantes, notre incapacité à accéder à la lucidité face aux délices. L’humanité vit des moments difficiles. Ceux qui devaient guider les peuples semblent être peu conscients de leur mission historique. Le président américain Donald Trump et celui-là singulier de la Corée du Nord, Kim Jong-Un, s’amusent à se traiter de fous au moment où les âmes sensibles tremblent. C’est le « dialogue » des temps troubles, cause de toutes les mésententes.

Par Alassane Aliou MBAYE

Last modified on samedi, 23 septembre 2017 18:41

Il s’appelle Abraham Pipo Diop. Il est un musicien en perte de vitesse qui a un peu bourlingué dans le monde : Allemagne, Suisse, Maroc. Il paraît qu’il est désargenté. C’est lui qui le dit. Il est revenu au Sénégal pour se refaire une petite notoriété. Pour ceux qui ne le connaissent pas comme nous les âmes férues de petits cancans, c’est l’ex-mari de la chanteuse (bon disons « Tassou katt », allez traduire) Ngoné Ndiaye Guewel. Leur tube « couple bi » avait fait tabac. « Eh Pipo Diop yow koumako yaral » ! Vous vous souvenez de ce refrain ? Hier, je me suis amusé à lire une interview qu’il a accordée à la talentueuse journaliste du quotidien L’Observateur, Maria Dominica Diedhiou. Elle sait les faire parler, nos stars. Cette partie de l’entretien m’a particulièrement fait rire :

« J’ai sorti un nouveau single dernièrement en hommage à Makhtar Cissé, directeur général de la Senelec. J’ai entendu mon ex-épouse parler de lui. A part cela, nous n’avons aucune relation particulière. J’ai juste vu qu’il a occupé différents postes et qu’il s’en est bien sorti. Partout où il est passé, il laisse des traces. Ses réalisations sont palpables. Je me suis dit qu’il mérite qu’on lui rende hommage, ne serait-ce que pour l’encourager à persévérer. Je n’ai pas chanté Makhtar Cissé, comme le font certains, pour chercher des sous ou autres. A part Serigne Touba, je n’ai jamais chanté les louanges de qui que ce soit. La preuve, je ne l’ai toujours pas rencontré. Je ne sais pas d’ailleurs s’il a eu à écouter le morceau. Néanmoins, son épouse m’a donné les assurances qu’elle allait le lui faire écouter. Elle a été très surprise et contente à la fois. Je ne cache pas que je serais quand même content que Makhtar Cissé soit reconnaissant envers moi. Ne serait-ce qu’un petit merci me ferait le plus grand bien. C’est un cri du cœur et j’aimerais bien qu’il réagisse. J’y tiens ».

Makhou, il faut réagir « nak » ! Pipo y tient vraiment ! Ce ne sont pas tes sous qui l’intéressent (Passez-moi le tutoiement, c’est plus convivial) ! Il veut juste une petite reconnaissance. Un petit merci « rek » ! « Allô Pipo, je suis content » ! Il reconnaît être fauché mais ce n’est pas pour ça quand même qu’il a retracé votre généalogie ! En tant que patriote et convaincu que vous participez à l’émergence de notre cher pays, le Sénégal, Abraham a jugé nécessaire de louer votre sens du devoir surtout dans un pays où les valeurs se perdent ! Mais, en même temps, Makhou si tu peux l’aider, n’hésite pas ! Pipo a lancé un autre cri du cœur dans le même journal : « Mon vœu le plus cher était que mes enfants et mon épouse soient des chanteurs. Mais, à l’heure actuelle, je ne souhaite à aucun de mes proches d’embrasser ce métier. Ce n’est pas facile, surtout que je ne peux plus faire autre chose. J’ai fait 29 ans dans la musique. Je suis certes diplômé en mécanique générale, et c’est un travail qui rapporte beaucoup d’argent, mais je ne peux pas l’exercer. Je me suis engagé dans la musique et c’est impossible pour moi de reculer. C’est très difficile. Je suis un père de famille avec des charges et je galère pour m’en sortir ». Pipo, sincèrement « yow tamit », avec tout ça là est-ce qu’un « petit merci » peut te sortir de la galère ? Il faut reconsidérer la tactique « waay » ! Le gars n’a pas décrypté ! Si Makhou persiste dans l’indifférence, frappe là où ça « coule » : une soirée bidon sous le parrainage de toute la « gentry » !

Last modified on lundi, 25 septembre 2017 12:04

Un homme d’une loquacité « congénitale » me réveille tous les matins (éviter le rez-de-chaussée) avec ses histoires drôles et extravagantes qu’il aime à partager avec ceux qui, dès les premières lueurs de l’aurore, composent la mélodie routinière de mon quartier. Je ne juge d’habitude pas nécessaire de me boucher les oreilles car espérant, de manière belliqueuse, que les médisants oublient qu’ils étaient sous ma fenêtre de surcroît entrebâillée ! Quand on cherche noise à quelqu’un, on guette la moindre incartade.

Le « round up » matinal et quotidien n’offre un petit et sournois intermède qu’au premier coup de klaxon de « oto mbalit » ( véhicule de ramassage d’ordures ) quand le célibataire sort avec son petit sachet, la grand-mère avec sa bassine décolorée puant à mille lieues, « Monsieur galant » et « Monsieur soumis » au diktat de Madame avec leurs sac-poubelles…A l’aube, à l’heure des cancans, après avoir demandé au Seigneur l’absolution dans la petite mosquée du coin, on potinera allègrement sur la faiblesse supposée du soumis et sur la délicatesse du galant à l’endroit de leurs dames. Et c’est d’ailleurs mieux que celles-ci, à l’urbanité suspecte, restent bien chez elles pour nous épargner le supplice des « dandinements », du défilé des nuisettes, des serviettes et autres bribes de petits pagnes lascifs. C’est toute une représentation comique et saisissante qui est donnée autour du véhicule de ramassage d’ordures. Chacun avec sa saleté repoussante ou fantasmatique. Chacun avec sa fatuité, son orgueil abattu ou démesuré.

Les boîtes à ordures de la société émergente sont épiées par les « chroniqueurs » matinaux pour savoir si, la veille, elle a fait bonne chère. La domestique, leur amie, comme toutes les servantes de leur rayon d’investigation et d’inquisition, leur fournira si nécessaire, les détails sur les bienheureux convives honorés de cette ripaille. Les techniciens de surface, grands maîtres recycleurs, eux aussi, flairent les « poubelles d’or ». Elles ne sont pas remplies que d’arêtes, d’écailles de sardines, de condoms. Il y a des canettes, quelques bonnes camelotes, quelquefois des loques à recoudre, que les techniciens des « profondeurs », moues de dédain, se disputent. Et puis, il y a les ordures « fertilisantes » si répugnantes que les éboueurs s’empressent de mettre dans la gueule béante et puante de « Oto mbalit ».

Les langues de vipère (le verbe est ici une thérapie d’une cohorte envieuse) se demandent souvent comment cette autre femme altière dont la maison est remplie de jeunes filles (passez-moi ce sexisme), peut sortir de chez elle avec autant d’immondices, d’impuretés mal contenues par une bassine que même « Oto mbalit », ce grand stoïque qui admet nos souillures et masque nos laideurs, rechigne à gober.

De manière indifférente, « Oto mbalit » s’engraisse des restes de méchoui que de mangeaille. Les poubelles dessinent des univers contrastés. Celles du nanti et de l’indigent ne sont, certes, pas remplies des mêmes saletés mais elles peuvent être recouvertes de la même dignité. Elles déterminent l’estime que l’on a de soi-même, le rapport à l’autre et le respect que l’on voudrait s’attirer. La personnalité est une pratique quotidienne. Nos poubelles définissent celle de chacun de nous.

 

Douceur dégressive du mâle

19 Sep 2017
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Une pudibonde amie, d’âge mûr, partageait avec moi ses inquiétudes sur le mariage. Pourquoi devons-nous nous marier si c’est pour souffrir ? Je ne savais quoi lui répondre. Ses aînées dans le lien conjugal lui avaient touché un mot de la douceur dégressive du mâle. Ainsi assimilait-elle les gâteries, toutes les petites prévenances dont l’entouraient les beaux parleurs et autres prétendants obstinés à un attrape-nigaud « ante jouissance ». Elle en était traumatisée. Ni les envies irrépressibles, ni les nuits de grande solitude, ni les convenances sociales ne sont parvenues à dissiper ses craintes, à l’inciter à dire « oui » (Oui pour le meilleur et, pour le pire en fonction des enjeux du moment, sommes-nous tentés de dire). Harassée de se projeter, elle succombe souvent au sommeil pour se replonger au petit matin dans une contemplation légitime et naïve. La douteuse a autant besoin de douceur que de certitude. Son entourage intime n’incitait pas beaucoup à l’optimisme. La vie de couple, lui disait-il, c’est du fiel pour l’essentiel et du miel pour les moments d’euphorie. Il faut de l’endurance. La réponse à « je t’aime » (au sens du chanteur français Jean Jacques Goldman pour qui c’est une question) n’est plus et « m’aimes-tu toi ». C’est « m’aimeras-tu toujours » ? Question pleine de sens. Car nos vies sont réduites à l’anxiété.

On a réussi à créer la psychose de la « satiété » du mâle se détournant très vite des proies tentantes après s’être acharné sur elles avant d’opérer ailleurs une razzia qui flatte son orgueil. Nos sœurs, nos amies sont désappointées ; encore plus les femmes dont le seul objectif dans la vie est d’avoir un époux. Elles sont malheureuses, perpétuellement chagrinées. Celles, par contre, qui se construisent un « refuge moral », parce que ne se nourrissant pas de chimère, se prémunissent contre la versatilité de certains hommes pour qui la femme constitue un objet de défi, de réalisation sociale à exhiber le temps de son aguichante fraîcheur. Il ne s’agit point, pour eux, d’un projet de vie. C’est à la femme de sortir de ce confinement pour exister en tant que créature capable de se fabriquer un destin au-delà de celui qui témoigne, sous nos cieux, de son accomplissement. Il convient, dès lors, d’accepter les ruptures de sens, de donner une nouvelle acception à la réussite.

Nos tribunaux sont devenus les scènes les plus dramatiques où le finasseur et l’infame viennent déployer leur inhumanité sans que cela n’émeuve personne. Tous les jours, des hommes et des femmes s’infligent les pires atrocités et déroulent le drame de leur vie après s’être promis amour et tendresse, assistance et fidélité. Les divorces sont plus que des séparations. Ils nous font sombrer dans le néant. On ne semble pas mesurer ses conséquences. C’est devenu tellement banal et fréquent qu’il est aventureux de ne miser que sur une union conjugale pour son épanouissement. Il est impérieux aujourd’hui pour les femmes de se laisser emporter par un autre tourbillon de plaisirs sans compromettre la vie de couple tellement accablante. On en a fait un long fleuve de boue, d’angoisse, de doute, une sphère d’interrogations perpétuelles, un « abattoir d’estime » pour nos suppliciées dames. Battez-vous, chères sœurs, pour une existence réelle, pour vous construire un « mur de soutènement », un avenir indépendamment des promesses de tendresse. Il y va de votre équilibre psychique.

Par Alassane Aliou MBAYE

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