Soleil Diaspora (79)

La mort de Janus

27 Jui 2017
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Lapidaire, la sentence tombe. Elle est sans appel. Coupable. Facteur aggravant : c'est avec préméditation. Une souillure qui ne mérite plus d'être des vôtres. Avec un manichéisme d'un autre âge, il fallait choisir. Être avec ou contre. Y’a pas d'autres choix possible. Et puis, ne pas être avec, ce n'est pas un choix. C'est une trahison. Devant l'immaculée d’une telle conviction et l'impérieuse inutilité d’une autre voie, c'est incompréhensible de vouloir voir ailleurs. Sauf que... sauf que la consanguinité, elle ne fait rarement que du bien. L'ouverture au monde est une richesse pas un boulet même si le voyage c'est souvent un déchirement. Pour beaucoup, c'est même le préalable à un déracinement qui ne se fait pas toujours avec plaisir. La bienséance n’en a cure de chercher les causes car trop prompt au verdict définitif. Cette entreprise de destruction massive qu'est souvent le Sénégalais, au regard déformé sur ce qui lui est étranger, ne capte pas tout de l'exilé volontaire. Encore moins quand une fois « acclimaté », il choisit d’endosser les habits de son pays d’accueil. Au prix de sacrifice sur une, deux ou trois générations, l'ex immigré peut devenir porte-étendard de sa société d'accueil. Il est dans la suite d’une trajectoire personnelle aussi unique qu’un Adn. Qu’ils s’appellent Jean-François Mbaye, né à Dakar mais arrivé en France après le bac ou Sira Sylla une avocate franco sénégalaise, il est devenu fun de leur jeter la pierre car ayant choisi d’être députés en France. « Je ne peux pas choisir entre ma mère et mon père », avait répondu Jamel Debbouze quand on cherchait encore à savoir s'il était plus Marocain que Français. J’aime bien Janus - que je cite peut être un peu trop -, le dieu romain des commencements et des fins qui a la particularité d’être représenté par deux têtes regardant dans deux directions différentes. Voudrait-t-on sa disparition ?

Par Moussa DIOP

Le phénomène des « revenants » n’est pas prêt de s’arrêter. Face au chômage endémique en France qui touche en majorité les personnes issues de l’immigration, conjugué à la croissance africaine, le retour aux sources n’est plus simplement une affaire de cœur. L’Afrique et le Sénégal sont devenus attractifs économiquement pour leur diaspora. En plein Pakao, Amadou Kazaly Dabo en donne une illustration parfaite. A travers un projet d’énergie solaire, le jeune d’une banlieue française s’investit pour le développement économique rural. 

Amadou Kazaly Dabo est né dans une banlieue française mais son avenir y est bouché. Si le jeune entrepreneur de 30 ans ne renie pas son pays natal, il confie que la France « ne lui a pas apporté grand chose ». De cette frustration, avec un certain sens des affaires, il a décidé de venir s’installer au Sénégal, le pays d’origine de ses parents, pour y développer un projet d’énergie solaire en Casamance.

Amadou Kazaly Dabo est né en France, à Paris. « J’ai d’abord grandi dans le beau quartier de Montmarte dans le 18ème arrondissement, près du Sacré-cœur. Puis, à l’âge de mes 8 ans, j’ai déménagé dans la ville d’Epinay-sur-Seine, en Seine Saint-Denis dans le 93 (banlieue parisienne, ndlr) » explique-t-il. Le jeune entrepreneur vient d’une famille nombreuse. Il confie avoir 4 sœurs et 3 frères, et il tient à préciser qu’il est le deuxième enfant de la famille, après sa grande sœur.

Amadou revient sur son enfance, car pour lui, elle explique l’homme qu’il est aujourd’hui. « J’avais un père originaire du Pakao qui était un très grand marabout » lance-t-il non sans fierté. En France le père d’Amadou était guérisseur mais il travaillait aussi en intérim pour faire vivre sa famille. « C’était un vrai bosseur » affirme son fils. « Il a toujours tout fait pour qu’on soit à l’aise, car ma mère ne travaillait pas ». Mais à l’âge de 17 ans, à la suite du décès de son père, Amadou explique que les « difficultés financières ont commencé ». Cet évènement a marqué un tournant dans la vie du jeune mais fils ainé de famille. « Ca a été un moment très difficile, car j’étais jeune et j’ai dû très tôt prendre mes responsabilités pour aider ma mère, mes frères et mes sœurs ».

« J’ai mené une scolarité catastrophique »
Le directeur général de la société Blue Power au Sénégal parle de sa scolarité. « J’étais un brillant élève en primaire. Mon père était très strict donc j’étais assidu à l’école. Mais arrivé au collège j’ai commencé à être un élève turbulent » raconte-t-il. Pour lui, cette attitude s’explique par son environnement et les conditions de travail : « J’étais en zone d’éducation prioritaire (ZEP), dans un collège où il y avait 6 mois de grève par an, des agressions sur les professeurs, du racket, des bagarres etc... Les conditions pour étudier n’étaient pas favorables. Sur le plan national, on était toujours à la traine par rapport aux autres établissements ». Avec une pointe de nostalgie il se rappelle de ce qui lui plaisait à l’école : « J’étais sensible aux arts plastiques et j’adorais cette matière, mais je vous le dis honnêtement, j’ai menais une scolarité catastrophique.

Je n’ai même pas été à l’examen du brevet des collèges. J’avais le sentiment que je ne pouvais pas réussir en France via l’éducation nationale ».

Du CDD en France à l’entreprenariat au Sénégal
Après le collège, il a fait un BEP comptabilité. « Ce n’était pas un vrai choix, mais plutôt un refuge ». L’alternative était un CAP. C’est donc au décès de son père que Amadou a commencé à chercher du travail. « Je ne savais pas trop quoi faire, alors je suis parti à la mission locale pour les jeunes de ma ville, et j’ai eu un CDD de 6 mois en manutention dans une imprimerie offset. Finalement j’ai fait 7 ans dans cette société ».

Mais suite à un licenciement économique, il s’est lancé dans l’entreprenariat en ouvrant avec son associé de l’époque un centre de remise en forme à Paris dans le 16ème arrondissement. « C’est un domaine que je maîtrisais car en parallèle, je faisais beaucoup d’haltérophilie. J’ai même eu 5 titres de champion de France ». Puis, suite a une « brouille » avec son associé il fait sa route tout seul en montant sa propre centre de « remise en forme ».

Cependant il avoue que « cela n’a pas fonctionné ». Mais point de découragement. « Ensuite, je me suis lancé dans la commercialisation de l’huile de Neem sénégalaise en France mais n’ayant pas les appuis financiers nécessaires, j’ai laissé tomber ». Finalement, c’est en revenant en Casamance, sa région d’origine, qu’il s’est rendu compte d’un manque d’électricité pour les populations. Amadou en est à ses premiers pas dans la commercialisation de machines solaires.
Eloigné mais lié au Sénégal par sa famille

Ses parents ont toujours étaient le lien entre Amadou et le Sénégal. « On ne voyageait pas au Sénégal, mais ils m’ont inculqué la culture Mandingue.
Mes deux parents sont Socé, et ils m’ont enseigné ma langue maternelle dès que je suis né ».

C’est à l’âge de 25 ans qu’il a eu le besoin de venir au Sénégal. « J’ai financé mon voyage seul. C’était ma volonté de venir entreprendre en Casamance et d’aider ma communauté ». Le jeune homme affirme se « sentit plus utile qu’en France pour participer au développement de l’économie du Sénégal ».

Cora Portais

Last modified on mardi, 27 juin 2017 16:34

Le Soleil Diaspora : Qu’est-ce qui vous a décidé à quitter la France pour vous installer au Sénégal ?
Pour un jeune qui vient de la banlieue comme moi, la France est un pays où il est très difficile de travailler et de développer une activité économique. C’était impossible pour moi de m’épanouir professionnellement sur place.

Au Sénégal, je me sens plus utile. Pour investir au Sénégal, les conditions me sont bien plus favorables. Actuellement, le pays a un Plan Sénégal émergeant (Pse) qui est porté sur le développement économique et rural. C’est exactement là que se situe mon projet. Je me sens donc plus à l’aise ici, surtout que dans le Pakao, ma région d’origine, ma famille m’appuie beaucoup.

LSD : Pourquoi revenir au Sénégal pour bâtir un projet, et que pensez-vous apporter dans votre pays d’origine ?
Je reviens au Sénégal pour m’épanouir professionnellement et en tant qu’homme. Beaucoup de jeunes voyagent vers l’Europe. Je pense apporter, via le développement d’une activité économique au Sénégal, des outils pour produire une énergie solaire, des emplois, et peut être un peu d’espoir.

Parlez nous de la chaîne de production des machines solaire. Où ont-elles été construites et qui les commercialisent ?
La machine est fabriquée en Israël et elle est produite par la société Blue Power. La société compte s’installer au Sénégal, afin d’avoir une chaîne de fabrication dans le pays.

Finalement, le profit n’est-il pas plus pour les Israéliens que pour les Sénégalais?
Il ne faut pas se voiler la face. Un entrepreneur quand il vient dans un pays c’est pour se faire de l’argent avant tout. Après d’un autre côté, ce projet a un aspect économique et social. C’est-à-dire qu’en formant des jeunes au Sénégal, on monte une nouvelle chaine de production, on crée des emplois, et on transfère les savoir-faire.

Peut-on envisager une fabrication 100% sénégalaise ? Si oui, la privilégieriez-vous ?
À l’heure actuelle, c’est très difficile d’envisager la fabrication de telles machines solaires 100% sénégalaises, compte tenu des infrastructures dans le pays et des technologies que requièrent ces machines.

En Afrique, il n’y a pas une société qui possède une telle technologie. J’espère qu’un jour ça arrivera mais pour le moment ce n’est pas d’actualité. L’objectif, c’est bien évidemment un transfert de technologie, un transfert de connaissances et un échange.

Comment trouvez-vous le développement de l’énergie solaire au Sénégal ?
Avec le Pse, le Sénégal investit de plus en plus dans le secteur des énergies renouvelables. Aujourd’hui l’un des objectifs écologiques du Sénégal est de diminuer les émissions de CO2 pour contribuer à la baisse du réchauffement climatique. L’énergie solaire c’est une bonne alternative surtout au Sénégal.

Professionnellement, où et comment vous projetez-vous dans l’avenir ?
Aujourd’hui j’investis dans l’énergie solaire. Avant j’avais un projet de commercialisation de l’huile de neem. Demain je ne sais pas quels seront mes autres projets.

Au bout du compte, quelles sont vos motivations ?
Bien sûr, il faut d’abord que mes projets soient viables économiquement. Mais j’ai toujours des principes qui accompagnent mes projets.
Je tiens à ce qu’ils aient tous une dimension responsable, écologique et sociale. Il est impensable que mes projets, quel qu’ils soient, ne remplissent pas ces 3 conditions. C’est le cas au Sénégal.

Propos recueillis par C. Portais

Last modified on mardi, 27 juin 2017 16:34

A l’Université de Poitiers en France, des étudiants sénégalais malvoyants, vainqueurs de la fatalité, éclairent leur avenir grâce aux études supérieures.

Avec sa canne blanche indispensable, Ibrahima arpente les couloirs de la résidence universitaire Descartes de Poitiers.
Il monte les marches, longe un petit couloir, et s’arrête devant le B36, sa chambre. Les gestes sont précis, fluides à tel point qu’on oublierait presque qu’Ibrahima Ndiaye est malvoyant. L’étudiant sénégalais de 23 ans est atteint de cécité totale depuis l’âge de 6-7 ans pendant sa deuxième année d’études primaires en Cours Préparatoire (CP). « Je sentais que ma vision baissait, témoigne-t-il. Mais l’alerte est venue en pleine composition, je n’arrivais pas à écrire sur les lignes de mon cahier. Le maître a tout de suite appelé mon père qui était le directeur de l’établissement. » Direction, les marabouts et ensuite l’hôpital où le diagnostic révèle un glaucome.

L’école change leur destinée
L’opération pour soigner le mal échoue, et Ibrahima subit une perte progressive et irréversible de la vue. « C’était dur, se souvient le natif de Podor. Je pensais que c’était une maladie qui ne touchait que les vieux, et quand j’ai perdu la vue, j’étais tout simplement perdu. Plus d’école, plus de jeux avec mes amis. » C’est le même mal qui a touché Seydina Omar Diop, également étudiant à Poitiers. Celui qui a grandi aux Parcelles Assainies a commencé à perdre ses capacités visuelles en classe de CE2 avant une cécité totale en cours d’année du CM2.
Pour son camarade et compatriote, Mansour Ngom, l’affection est moins grave. Le jeune originaire de Rufisque est déficient visuel, maladie héritée de sa mère atteinte de cataracte congénital. Il arrive à voir les formes, à se déplacer tout seul mais ne parvient pas à lire, par exemple. Pour eux, c’est déjà une victoire d’avoir réussi à aller à l’Université, alors que leur destin « aurait pu finir dans la rue à mendier » dixit Ibrahima. Tous ont vécu le même scénario : la brutalité de la nouvelle, l’acceptation de la fatalité d’abord, mais finalement le refus de laisser son avenir s’assombrir et de s’accrocher à l’école pour s’en sortir. « Je suis resté une année à rien faire, mais grâce à la volonté de ma mère qui s’est battue, j’ai pu poursuivre mes études », confie Ibrahima. Tout comme Mansour et Seydina, la solution sera l’Institut National d'Education et de Formation des Jeunes Aveugles (Inefja) qui se trouve à Thiès. Depuis 1982, cet institut créé à l’initiative de l’Union Nationale des Aveugles du Sénégal (U.N.A.S.) dispense des cours gratuits à tous les élèves admis en internat.
 
Poitiers, la terre promise
Malvoyants Université PoitiersL’institut accueille des malvoyants du C.P. à la terminale dispense également d’autres formations comme la brosserie, le tissage et le standard téléphonique. « C’est l’école qui nous a sauvée », estime Mansour dont les parents avaient d’abord choisi l’école coranique. « Malheureusement, il n’y a pas d’autres instituts de ce genre, alors qu’il y a beaucoup de personnes en situation de handicap qui en ont besoin, renchérit » Seydina.

Le Bac en poche, les trois désormais « Poitevins » ont décidé de poursuivre leurs études en France et plutôt qu’au Sénégal où les Universités ne sont pas adaptées aux malvoyants. « Même en France les universités qui ont des aménagements pour malvoyants ne sont pas nombreuses. Poitiers a cet avantage, c’est pour cela qu’on l’a choisi », disent-ils.

Aujourd’hui, les étudiants sénégalais malvoyants de Poitiers sont conscient du chemin parcouru et de celui qui reste encore à faire. Seydina, Mansour et Ibrahima comptent tous finir leurs études, trouver du travail et fonder une famille comme « tout le monde ».

« Pour moi, c’est imminent », confie Ibrahima parlant de son prochain mariage. Ce qui a le don de faire rire Mansour. « Il avait déjà dit ça l’année dernière.
Si vous revenez l’année prochaine, il va tenir le même discours », prédit son ami.

En attendant, c’est la période des vacances après une année universitaire « très dure, mais qu’on a réussie », font-ils savoir en chœur. L’histoire de leur vie…

Sociologie, le bon filon ?
Etudiants malvoyants Seydina (Polo rouge), Ibrahima et Mansour dans la chambre de ce dernier en train d'écouter une chanson de Youssou Ndour sur Youtube.
Ils sont quatre étudiants malvoyants sénégalais à Poitiers. Tous sont inscrits à la faculté de sociologie.

Un choix pratique pour certains, subi pour d’autres. « Très honnêtement, je voulais suivre des études en psychologie, avoue Seydina. Mais il n’y a pas d’aménagement pour des étudiants déficients visuels à la faculté de psychologie contrairement à la fac de socio. C’est pourquoi, je me suis orienté en sociologie ». Pour Mansour, le choix s’est vite fait imposé. « Je n’étais pas bons dans les matières scientifiques et la socio est une branche prometteuse ». Pour autant, le Rufisquois n’est pas contre une réorientation en « sciences politiques ». « Moi, j’étais toujours été bon en maths et j’aurais bien aimé suivre cette voie, confie Ibrahima. Mais je me suis rendu compte qu’en géométrie par exemple, il n’y avait pas assez de dispositif pour permettre aux malvoyants d’aller loin. »

C’est naturellement donc qu’il s’est orienté en série L avant que ses bonnes notes en philosophie en Terminale ne le convainquent d’opter pour la sociologie. Futurs sociologues, ou peut être sociologue ou politologue, les trois compagnons veulent s’épanouir professionnellement, mais surtout participer à éclairer la vision de la société concernant les personnes en situation de handicap. « Mon objectif, si je deviens sociologue, c’est de retourner au Sénégal et d’essayer de changer certaines mentalités. Car pour beaucoup, déficience visuelle est synonyme de mendicité. Alors que les malvoyants ont autant de capacités que les autres personnes. Il faut juste que l’Etat les aide un peu plus». En attendant, les étudiants malvoyants de Poitiers bénéficient d’une prise en charge de 800 euros de l’Etat sénégalais.

Le poids des croyances socio-mystiques
Etudiants malvoyants sénégalaisAujourd’hui étudiants, le trio des malvoyants de Poitiers, aurait pu connaître un autre destin. Tant les croyances socio-mystiques auraient pu les éloigner des études et enterrer leurs rêves.

« Au Sénégal, handicap rime avec malédiction. Les gens parlent de sorcellerie, de sortilèges, de mauvais sort, etc., témoigne Ibrahima Sarr. Quand j’ai commencé à avoir des problèmes avec mes yeux, le premier réflexe de mes parents c’était de solliciter la médecine traditionnelle. » Les considérations mystiques ont également eu des conséquences sur la vie de Mansour, né déficient visuel. « Ma maman est atteinte de cataracte congénitale et à ma naissance personne n’a jugé nécessaire de faire des examens sur moi pour détecter la maladie. Pire, c’est quand je suis arrivé en Europe que mon ophtalmologue m’a fait savoir que j’aurai pu être opéré jusqu’à l’âge de 7 ans et retrouvé une vision totale », regrette celui semble être le geek du groupe. Avant d’aller à l’école, le petit Mansour a séjourné pendant ses premières années à l’école coranique. « Pour un aveugle la première option, c’est l’école coranique où j’étais performant pour apprendre par cœur mes leçons. Mais j’ai atteint très vite mes limites car je ne pouvais pas voir les lettres et lire », se souvient-il. C’est grâce à la ténacité d’un de ses oncles qu’il a pu pousser les portes de l’Institut National d'Education et de Formation des Jeunes Aveugles (Inefja). Pour Seydina également, les croyances sont présentes dès les premiers jours où sa maladie a été diagnostiquée. Le jeune des Parcelles a même raté une année scolaire pendant que ses parents essayaient de trouver un remède chez les guérisseurs traditionnels. « Parallèlement à la médecine moderne, mes parents ont dépensé beaucoup d’argent chez les marabouts et charlatans pour me soigner. C’est la mort dans l’âme que j’ai dit un jour à mon papa d’arrêter, parce que cela ne servait à rien et que je pouvais me débrouiller avec mon handicap ».

Dossier réalisé par Ndiassé Samb

Last modified on mardi, 27 juin 2017 16:26

La valse des courtisans

13 Jui 2017
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La diaspora sénégalaise vote depuis 1993 pour les présidentielles et les législatives. Il aura fallu un long chemin de 24 ans pour qu’elle puisse choisir ses propres représentants à la place Soweto. En effet, les élections législatives du 30 juillet 2017 vont consacrer les premiers députés de la diaspora. Au nombre de 15, ils seront chargés de porter les aspirations de cette entité virtuelle et disparate mais homogène dans la recherche d’un ailleurs meilleur. Avec la publication des différentes listes de candidats, l’apparence des futurs représentants commence à prendre forme mais les doléances de Sénégalais de l’étranger sont, elles, connues depuis longtemps. Les futurs députés ne devraient pas être des marionnettes plus à même d’applaudir et de valider les intérêts de leur camp politique au détriment de ceux des gens qui les sont élus. Ils seront des députés historiques car les premiers à représenter nominativement la diaspora. Historique ne rime pas avec courtisan. Pour marquer l’histoire, il faut souvent sortir de l’ordinaire.

Les retraités sénégalais de France attendent de ces députés qu’ils pèsent de tout leur poids pour changer la législation entre les deux pays notamment dans l’obligation qui leur est faite de montrer impérativement des signes de vie en France tous les trois ans afin de continuer à percevoir leur pension.

Alors que c’est possible de le faire dans les représentations diplomatiques de la France au Sénégal. Ces historiques députés doivent porter le réhaussement de l’âge des véhicules autorisées, de 7 à 10 ans, à entrer au Sénégal. Ils sont attendus pour une baisse des taxes aéroportuaires sur les billets d’avion, sur un changement de nos représentations diplomatiques à devenir moins des niches pour militants politiques en mal de poste. Ils doivent constituer des commissions parlementaires capables de s’intéresser aux questions liées à la diaspora comme la priorité faite à l’habitat mais aussi faire partie des renégociations des accords bilatéraux avec les pays occidentaux comme la France, l’Espagne ou l’Italie concernant les questions sociales.

Par Moussa DIOP

Changer des Francs Cfa en France n’est pas chose aisée. Même si c’est une monnaie fabriquée et imprimée à Chamalieres, une ville proche de Clermont-Ferrand, les Français ignorent tout ou presque de ces « Francs africains ». C’est le parcours du combattant pour tout touriste sénégalais disposant de Francs Cfa dans ses poches. Le premier réflexe consistant à se présenter devant un bureau de change n’est pas forcément couronné de succès. C’est même surprenant. « Nous ne connaissons pas cette monnaie », rétorque-t-on à la question de la possibilité d’acheter des euros avec des Francs Cfa. Si le premier circuit formel et normal ne fonctionne pas, il en reste un autre. Direction les bureaux de Western Union situés sur le boulevard de la Chapelle dans le 18ème arrondissement de Paris. « Oui, on le fait », répond l’agent servant à l’un des guichets. La satisfaction est de courte durée. Car le taux de change pose problème. Si vous déposez la somme de 100.000 Francs Cfa, vous recevez une somme équivalente à 80.000 FCfa en Euros. Donc un taux de change de près de 20%. « C’est énorme », serait-on tenté de s’exclamer. La pullule passe mieux au quartier africain de Paris avec les circuits parallèles et pas toujours légaux. Dans plusieurs boutiques, il est 5 et 10%. Pour les transferts d’argent, avoir des Francs Cfa ne pose pas d’obstacles majeurs. C’est un système clandestin donc très informel. Il faut montrer patte blanche car la confiance lie les parties. En présentant la même somme de 100.000 FCfa, le destinataire au Sénégal reçoit 97.000 FCfa. En Afrique, en dehors de la zone franc de l’Afrique de l’Ouest, la difficulté reste la même. C’est le cas, par exemple, pour la nombreuse diaspora sénégalaise au Maroc.

Moussa Diop

Last modified on mardi, 13 juin 2017 14:24

Le paroxysme a été atteint le 7 janvier dernier. Il y a eu des manifestations dans des capitales africaines comme Dakar, Abidjan, Kinshasa ou Bamako mais aussi occidentales comme Paris, Bruxelles ou Londres. L’objet de ce « courroux mondial » : réclamer la fin du FCfa, autrement dit le « Franc de la communauté financière africaine » dans l’Uemoa et du « Franc de la coopération financière en Afrique centrale » dans la Cemac. 

Quinze pays ont en commun le Franc Cfa, selon l’appartenance à l’Uemoa ou à la Cemac : Bénin, Burkina Faso, Comores, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée Équatoriale, Centrafrique et Tchad. Si le Franc Cfa ne pose généralement pas de grand problème pour la très nombreuse diaspora sénégalaise en Afrique, en dehors des incongruités entre les deux zones franc, c’est une monnaie qui a une autre image en Occident au sein de la diaspora africaine. Elle est considérée comme « l’un des instruments le plus discutable de ce qu’on appelle très communément aujourd’hui la Françafrique », pour Olivier Feiertag. Alors qu’il apparaît à Jean-Pierre Bat «comme le principal trait d’union entre l’âge colonial et postcolonial ». Une perception existante au sein de la diaspora africaine. Des figures autoproclamées d’un panafricain contemporain et agressif en ont fait leur cheval de bataille contre un Occident « malade de son désir d’emprise sur l’Afrique ». Si la bataille contre le franc Cfa est aussi engagée en Afrique, il paraît évident que les diasporas africaines en ont fait une affaire d’émancipation et d’identité, à tort ou à raison.

Moussa Diop

 

Last modified on mardi, 13 juin 2017 14:28

La question de la survivance du Franc Cfa (créé par décret en 1945 par le Général De Gaulle, chef du gouvernement provisoire à l’époque) est, aujourd’hui un peu plus qu’hier, au centre des débats portant sur la nature des rapports entre l’Afrique francophone et le reste du monde. En réalité, au-delà des aspects d’ordre économique et financier qu’elle peut poser, la question du Franc Cfa véhicule des problématiques d’ordre symbolique, historique, idéologique voire identitaire.

Porter la défense du Franc Cfa n’est pas un exercice aisé et ceci aussi bien pour des raisons symboliques qu’économiques.
D’un point de vue symbolique, cette monnaie est perçue, à tort ou à raison, comme une forme de tutelle de l’ancienne puissance coloniale. Elle constitue aux yeux de nombreux cercles, une forme de servitude volontaire et est une remise en cause de la souveraineté même des Etats qui l’ont adoptée.
D’un point de vue économique, les chiffres et l’histoire ne plaident pas en faveur du Franc Cfa.

D’abord, il n’a servi ni les échanges commerciaux intra-communautaires ni le développement économique des pays membres : le commerce intra-communautaire est relativement faible comparativement au potentiel d’échanges commerciaux entre pays partageant une monnaie unique et des politiques communes (de l’ordre de 17% au sein de l’Uemoa en 2016) et les pays ayant en commun le Franc Cfa ont un Indice de développement humain (Idh) parmi les plus faibles au monde.

Ensuite, les politiques suivies par les banques centrales en charge du suivi et de la gestion de cette monnaie, notamment la Bceao (Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest), ne vont pas dans le sens d’une croissance économique source de développement. Les taux d’intérêt appliqués ont souvent été très élevés, ce qui a contribué à ralentir la croissance. Tout a été fait en substance pour disposer d’une convertibilité absolue de la monnaie et maîtriser l’inflation par une bonne gestion de l’émission sans véritablement se soucier de l’activité économique.

Enfin, l’impossibilité de dépenser le Franc Cfa de la zone Uemoa au niveau de la zone Cemac et inversement et ceci depuis la dévaluation de 1994 constitue un non-sens économique qui ne facilite évidemment ni l’intégration africaine ni un développement des échanges intra-branches et interbranches entre pays avec des économies similaires.

Pourquoi en dépit de ces contraintes réelles (et non exhaustives) qui accompagnent le Franc Cfa, la bataille pour un abandon de cette monnaie n’arrive pas, et ceci depuis des décennies, à avoir une adhésion massive des milieux d’affaires africains et des populations de base ?

Trois déficits semblent justifiés ce paradoxe.
Le premier est le déficit relatif de crédibilité scientifique de la plupart des théories prônant un Cfa-exit.
L’actuel gouverneur de la Bceao Tiémoko Meyliet Koné n’en pense pas moins lorsqu’il déclare que : « Les critiques formulées jusqu’ici [contre le Cfa] ne sont pas appuyées par des études scientifiques crédibles démontrant les méfaits du franc Cfa…Les arguments avancés sur les inconvénients du franc Cfa présentent les mêmes lacunes relevant de la méconnaissance des évolutions du fonctionnement institutionnel, des instruments mis en œuvre et des actions menées ».

En d’autres termes, le manque de scientificité du discours anti-Cfa est en réalité un argument pour les pro-Cfa. Car s’il est clair que se battre pour ses convictions est noble, faudrait-il encore disposer des outils conceptuels et techniques pour pouvoir convaincre de la pertinence de son combat. Ne pas disposer de ces outils et vouloir convaincre par un discours creux et vague s’est assurément desservir sa propre cause. En vérité, un rapide survol des principaux arguments pour un Cfa-exit révèle surtout une volonté de se départir d’une forme de tutelle monétaire vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale. En d’autres termes, il faut sortir du Cfa pour en sortir. Le besoin identitaire prime ainsi sur la nécessité économique. Or la question monétaire est une problématique qui doit tellement être empreinte de pertinence scientifique que vouloir y insérer de l’idéologie, c’est inévitablement prendre le risque de ne pas être pris au sérieux. Les milieux économiques africains francophones qu’ils soient commerçants, industriels, chefs d’entreprise, hommes d’affaires, banquiers bénéficient à travers le Franc Cfa de deux propriétés essentielles à la facilitation de leurs échanges monétaires avec le reste du monde : la stabilité et la convertibilité du Franc Cfa. Pour faire adhérer ces milieux à la cause du Cfa-exit, l’argumentaire sur l’abandon de ce relatif confort monétaire doit se faire sur la base d’arguments techniques en termes de coût d’opportunité et d’analyse coûts/bénéfices et non sur la base de considérations d’ordre philosophique.

Le deuxième est le déficit de crédibilité de nos élites politiques en termes de bonne gouvernance économique et financière.
Un des intérêts du Franc Cfa est sa relative crédibilité notamment sur le plan international. Cette crédibilité est en partie liée à la rigueur apportée dans sa gestion par les différentes parties prenantes notamment la Bceao qui bénéficie d’une indépendance par rapport aux pouvoirs politiques nationaux. Ces derniers ne peuvent cependant pas en dire autant en matière de crédibilité. Nous pouvons, en effet, dire sans grand risque de nous tromper qu’en matière de finance et de monnaie, un acteur économique de base accordera plus de crédit aux capacités managériales d’un agent de la Bceao qu’à un politicien local. Or, remplacer le Cfa par une autre monnaie sans prendre certaines garanties politiques, c’est assurément prendre le risque de réduire l’indépendance de nos banques centrales et de confier aux politiciens locaux un pouvoir politique direct sur leurs actions. Nos élites politiques nous ayant souvent habitué à des pratiques de mal gouvernance financière et d’incompétence réelle, il est facile de comprendre que de nombreux cercles ne soient pas encore prompts à laisser les manettes de la planche à billet à des mains inexpertes ou en déphasage avec les exigences de gestion monétaire et financière.
Un troisième déficit est le manque de visibilité sur le jour d’après.

En effet, à notre connaissance, aucune étude sérieuse n’a encore été vulgarisée pour présenter les différents scenarii sur la table en cas de Cfa-exit.
Quelles seraient les répercussions d’un Cfa-exit sur nos déficits et sur le niveau de nos dettes publiques respectives ?
Combien de points de croissance pourrions-nous gagner ou risquerions nous de perdre en cas de Cfa-exit?
Quelles seraient les conséquences d’un Cfa-exit en termes d’inflation ?
Quelles seraient les implications d’un Cfa-exit sur la compétitivité de nos entreprises ? Sur le niveau de nos balances commerciales ?
Les scénarii du Cfa-exit éludent soigneusement ces problématiques qui constituent pourtant pour les différentes parties prenantes des questions auxquelles des réponses claires doivent être apportées afin que l’abandon de cette monnaie ne soit pas pour elles une aventure vers l’inconnu.

Ces déficits structurels dans la démarche des partisans du Cfa-exit constituent des goulots d’étranglement réels à une adhésion massive de toutes les parties prenantes à un abandon de cette monnaie. Combler ces déficits constitue pour les générations africaines actuelles le challenge à relever afin de réussir le combat d’appropriation de notre indépendance monétaire et au-delà gagner la bataille du développement.

Papa Abdoulaye DIOP
Docteur en Economie et Enseignant-Chercheur
à l’Université Le Havre (France)

Last modified on mardi, 13 juin 2017 14:25

Olivier Feiertag est professeur d’histoire économique à l’Université de Rouen (France). Il est l’auteur de « La politique du Franc Cfa (1959 – 1974) : le tournant de la décolonisation monétaire », une contribution scientifique publiée dans Jacques Foccart, archives ouvertes (1958 – 1974). La politique, l’Afrique et le monde, sous la direction de Jean-Pierre Bat, Olivier Forcade et Sylvain Mary aux Presses Universitaires Paris Sorbonne, en 2017. Il apporte un éclairage nouveau sur le Franc Cfa.

Le débat sur la zone franc n’a jamais cessé depuis les indépendances africaines mais il connaît, depuis quelques années, un moment de très forte intensité. Ce débat est porté par différentes personnes et associations provenant de la diaspora africaine et sénégalaise en Occident. Pour en comprendre les tenants et les aboutissants, remontons à ses origines.
« Vers 1900, l’expansion française en Afrique est à son apogée, le continent africain est une mosaïque monétaire, note Olivier Feiertag. Toutes sortes de monnaies circulent. Il y a celle métropolitaine provenant des colons, l’or, l’argent, mais aussi de vieilles monnaies qui remontent au 18ème siècle comme la Thaler espagnol ou autrichien. Il y a des monnaies locales comme le cauris ».

Mais certains faits historiques vont concourir à l’unification monétaire. « Progressivement, l’action du colonisateur participe à une normalisation de la monnaie, notamment à travers la concession, en 1901, du privilège de l’émission de billets à la Banque de l’Afrique occidentale, une banque privée héritière de la vieille Banque du Sénégal. Mais l’unification monétaire progresse aussi à travers la fiscalité. L’administration coloniale demande des paiements en monnaies métalliques (Franc, Thaler). Elle refuse les cauris à partir du début du XXe siècle. On assiste à une forme de monétarisation nationale ».

Le Franc Cfa s’impose
La Première guerre mondiale est un repère historique importante. Elle fait basculer le système monétaire. « Il y a un haro sur les monnaies espagnoles, allemandes et autrichiennes, souligne Olivier Feiertag. Il faut une monnaie officiellement garantie par la France. Le premier cas de monnaie garantie par la France est le Franc marocain à partir de 1921. Il est rattaché de manière intangible au Franc français avec la création du premier compte d’opération ». C’est un compte ouvert par la banque d’émission coloniale dans l’administration du trésor français qui est basé sur un mécanisme d’une simplicité complexe. « La banque d’Etat du Maroc ouvre un compte au trésor français, explique Olivier Feiertag. Sur ce compte, le Maroc dépose toutes les recettes en devises qu’il récupère de ses exportations. Le pays vend du phosphate, par exemple pas seulement à la France mais aussi aux Etats-Unis. Le Maroc ne conserve pas ses dollars mais les place sur le compte d’opération. En échange, son compte est crédité par du franc français. Il y a un taux de change officiel fixe entre le franc métropolitain et les francs coloniaux. Ce taux est de 1 pour 1 jusqu’en 1945. L’intérêt est à double tranchant. Quand le Maroc a besoin de dollars, il peut s’en procurer au moyen de francs français et quand il a besoin de Franc français, il en a à sa disposition de manière illimitée.

Il peut aussi changer ses dollars contre des monnaies convertibles comme la livre sterling. En échange, s’il est à crédit, il doit laisser cet argent sur son compte d’opération. C’est le mécanisme de base de la zone franc. C’est un système qui sera mis en place partout dans la zone d’influence de la France. C’est ce même système qui sous-tend le Franc Cfa ».

Monnaie néo-coloniale ?
« Très clairement, oui ». Il n’y a pas d’ambigüité pour Olivier Feiertag.
« Il y a un droit de regard sur le commerce extérieur de chaque Etat africain de la zone franc.
Si on veut éviter que ces Etats échappent à l’orbite de la France, c’est facile de leur couper les vivres.
Jusqu’à la décolonisation, ce système sert de moyen à garantir l’exclusif colonial. En 1950, lorsque la zone Franc est légalement formalisée avec la loi du 26 décembre 1945, 80% du commerce de l’Afrique va vers la France. Il y a un lien entre cette exclusivité et le Franc Cfa. Cela continue après l’indépendance, dans les années soixante ».

Cependant le Franc Cfa a une histoire, il n’a pas toujours été cet outil de domination coloniale. « Il y a eu des moments, comme les années 70, de décolonisation monétaire. Le FCfa est partiellement « africanisé » : transfert des sièges des banques centrales (Paris à Dakar pour la Bceao et à Yaoundé pour la Beac) ; les gouverneurs sont Africains alors qu’ils étaient Français ; Abdoulaye Fadiga à la tête de la Bceao ou Casimir Oyé Mba à la tête de la Beac contribuent à définir une autre politique monétaire.

Les banques d’émission ont désormais comme objectif le financement du développement. Elles vont concrétiser cela avec la création de banque de développement avec des crédits plus faciles pour le moyen et le long terme. Mais aussi avec des participations dans des entreprises publiques comme Air Afrique.

A ce moment, le Franc Cfa devient largement une affaire africaine. Jacques Foccart, contre toute attente, se montre d’ailleurs favorable à cette évolution comme le révèle les notes qu’il rédige alors le président Pompidou ».

Le Franc Cfa devient un enjeu interafricain aussi. Dans ces zones monétaires, il y a une grande disparité et parfois des situations ubuesques. Olivier Feiertag explique les micmacs qui conduisent à des tensions dans chaque zone et même parfois entre les deux zones. « Si vous voulez acheter des produits ivoiriens quand vous êtes au Congo Brazzaville, il faut d’abord changer les Francs Cfa (Beac) en Francs français et acheter des Francs Cfa en Afrique de l’Ouest pour ensuite acheter les produits. C’est incroyable. C’est un frein à la dynamique économique en Afrique.

Il y aura pourtant un moment où la banque centrale devient un élément de développement ». Mais le moment historique de la décolonisation monétaire est de courte durée. Avec la crise de la dette des années 1980, la situation aboutit à une recolonisation par le Fmi.

Rapport avec la dette
Après le choc pétrolier et le retour de la crise mondiale faisant suite à la baisse des cours des matières premières, cette politique d’africanisation va faire émerger d’autres dangers pour l’Afrique. « La crise de la dette des pays africains est la conséquence directe de cette décolonisation monétaire. L’africanisation a levé les freins sur la création monétaire. On a une autre conception de la monnaie. Elle devient mécanisme. Tout d’un coup, la dette paraît légitime. Le système imposé par la France empêchait toute culture de la dette. Pourquoi la dette ne serait pas un levier de développement ? C’est ce qui va se passer dans les années 1970, la dette va commencer à gonfler car les banques occidentales croulent sur l’argent des pétro dollars, elles peuvent prêter à des taux lucratifs pour elles à des pays africains ? L’Afrique n’est pas le seul responsable de la situation d’endettement, les banques occidentales ont poussé au crime ».

Les remises en questions africaines
Quand la Communauté française est créée (en 1958, ndlr), la Françafrique, comme l’a bien montré Jean-Pierre Bat, est une réalité notamment militaire avec les bases militaires françaises en Afrique. Pour Olivier Feiertag, il ne fait pas de doute que le Franc Cfa est alors le moyen de maintenir le lien colonial et son fonctionnement révèle alors « une mentalité très impérialiste » du côté français. « Le «Non» de Sékou Touré a été un choc. En mars 1960, il met la main sur la réserve de la Bceao après la rupture du contrat colonial ».

Il y a eu également d’autres remises en question comme celle intervenue en 1968. A sa création, le Franc Cfa se met dans la roue des indications de Bretton Woods (juillet 1944).
« C’est un monde monétaire équitable ». Houphouët-Boigny et Senghor le prennent comme cela : l’outil de l’intégration dans un commerce mondial. Mais en 1968, le système commence à être remis en question.

Hamani Diori le chef de l’Etat du Niger a critiqué le Franc Cfa à travers un mémorandum remis à Pompidou dès 1972.

L’abandon du Franc Cfa ?
Le Cfa est une monnaie qui a toujours évolué (Bretton Woods, la dévaluation de 1994). Mais est-ce que l’état actuel du monde est propice à une rupture des amarres avec le Franc Cfa. « A l’exemple de l’Euro, je dirai qu’une zone monétaire protège, analyse Olivier Feiertag.

On est plus fort à plusieurs que tout seul surtout dans un marché mondial. Renoncer à l’existence d’une zone monétaire peut être une erreur historique. Deuxième élément de réponse, une zone monétaire sans politique commune, sans souveraineté, c’est fragile. Il faut donc renforcer les mécanismes de souveraineté panafricaine. C’est ce que disent des économistes. La France garantie pour le moment la convertibilité. L’idée que suggèrent aujourd’hui plusieurs économistes, comme Kako Nubukpo, pourrait être de substituer à l’arrimage fixe à l’Euro, la référence à un panier de monnaies : la monnaie africaine commune serait garantie par plusieurs monnaie dont l’Euro mais aussi le Yuan, le Dollar américain et autres ».
En résumé, le Franc Cfa doit très certainement être, une nouvelle fois, réformé. Il n’a pas fondamentalement évolué depuis 1994 et tout ce qui ne change pas meurt.

Moussa DIOP

Un peu plus d’un demi-millier de Sénégalais cohabite avec 24 millions d’Australiens sur une superficie de 7,6 millions de km2, soit le sixième plus vaste pays au monde fortement marqué par la politique d'immigration sélective à base raciale, aujourd’hui abandonnée.

L’Australie est à plus de 20.000 km du Sénégal et à plus de 20 heures de vol de Dakar. L'arrivée de Sénégalais et Gambiens dans ces contrées lointaines remonte à la fin des années 70. Certains sont des aventuriers en quête d'une vie meilleure alors que d’autres sont des matelots dont les navires faisaient escale sur les berges australiennes. Entre ces deux cas, il y a eu une vague d’immigration plus importante entre 1990 et 2000. Elle est venue à la faveur des Jeux olympiques de Sydney. L'Australie compte actuellement près d'un demi-millier de ressortissants sénégalais. Ce qui en fait une des plus petites communautés africaines, loin derrière les Ethiopiens, les Ghanéens et autres Kenyans.

Éclectisme professionnel
Les Sénégalais exercent des professions dans des secteurs aussi divers que la restauration, les télécommunications, l'enseignement et la recherche universitaire, les assurances, la musique et les arts, la santé, l'industrie automobile ou d’autres entreprises privées. La plupart des membres de la communauté sénégalaise a réussi à s'adapter dans un environnement anglophone où la présence de Noirs originaire d'Afrique est relativement nouvelle comparée à l’immigration européenne, par exemple. Cependant, cela ne veut nullement dire que le racisme est un fait quotidien même si l'épineuse question aborigène continue à être le principal défi auquel la composante issue des colons blancs tarde encore à reconnaitre et à transcender de façon définitive.
 
L’arme culturelle
Avec un nombre considérable de musiciens et d’artistes, la moitié de la communauté sénégalaise se trouve à Sydney qui accueille, avec Brisbane et Melbourne, 50 % de la population australienne. Les fêtes de Korité, Tabaski et du 4 avril sont des occasions de rencontres, d’échanges et de maintien du lien communautaire, mais aussi de la rencontre des cultures sénégalaise et australienne. En effet, les fêtes se font autour de Bbq australiens (Barbecue avec de la viande grillée que les Australiens adorent) marinés à la sénégalaise, de « thiebou dieun » ou de « yassa » avec des animations aux rythmes de sabars, de djoundjoungs ou de tamas.
 
Ces manifestations culturelles sont en train de gagner en popularité, tant elles attirent amis et voisins australiens. Les autres communautés africaines ou encore certaines autorités administratives y sont souvent invitées. La situation des Africains en général et des Sénégalais en particulier a, jusqu'à un passé récent, avec l'émergence de gangs d'origine sud-soudanaise, toujours été empreinte de convivialité, sinon de saine curiosité et de bienveillance.
 
Bémol racial
Contrairement à plusieurs pays, où les discriminations mesquines en rapport avec les opportunités d'emploi ou d'insertion sociale continuent à être monnaie courante, le pays dit des kangourous a réussi le tour de force d'être passé d’Etat qui pratiquait une politique d'immigration sélective à base raciale (communément appelée « White Australia Policy » qui favorisait seulement l’arrivée d’immigrés d’origine européenne et de race blanche) jusqu'au milieu des années 70, à un des pays les plus inclusifs du monde d’aujourd’hui.
 
En effet, il n'est pas rare de voir des Africains d'horizons divers occuper des postes de haute responsabilité dans les domaines universitaires, de la médecine, des télécommunications ou bien devenir des autorités municipales. Ce tableau, plus ou moins reluisant, ne doit nullement occulter les incidences de maltraitance des aborigènes par les forces de l'ordre et les démons de l'exclusivisme qui ont commencé à se faire voir. Ils se sont multipliés depuis la recrudescence des attentats dits « islamistes » de ces dernières années en Europe et aux Etats-Unis. Cette situation a connu son épilogue lors des dernières élections fédérales du 2 juillet 2016 qui ont vu l'extrême droite, sur la base d'une plateforme xénophobe et anti-islamique, recueillir un score respectable de 3 % (soit 500.000 votants). Ce score a ainsi permis au parti « One Nation », formation d’extrême droite, de Pauline Hanson de glaner 3 sièges au Senat ; ce qui lui procure une position de pression sur la politique du gouvernement de droite réélu de justesse pour un nouveau mandat de 3 ans. L’Australie a un régime parlementaire.
C’est le parti qui a la majorité qui choisit le Premier ministre. Le parti libéral de Malcolm Turnbull est sorti victorieux avec une courte majorité.
 
Un pays où tout est régulé
Les lois sur l’immigration en Australie sont parmi les plus strictes au monde. La plupart des migrants africains y sont venus à travers le statut de « réfugié », une « spécialisation professionnelle » ou « matrimoniale », communément appelée « spouse category ». 

En clair, par le travail ou le mariage. La régulation dans le domaine de l'immigration s'étend également à tous les autres aspects de la vie. Dans le domaine de la santé, par exemple, la couverture médicale est allouée à toute personne possédant le statut de résident permanent ou de citoyen. Il y a un âge limite de circoncision des enfants pour ceux qui suivent ce rite religieux ou culturel. Le vote est obligatoire à tout citoyen ayant 18 ans ou plus. Pour un pays aussi jeune, le secret de la réussite reste la discipline des citoyens et leur disposition à respecter scrupuleusement les lois et règlements du pays. Le système de gouvernement parlementaire est calqué sur le modèle britannique du « Westminster system ».

Sentiment d’être oublié
Le sentiment le plus partagé dans la communauté des Sénégalais résidant en Australie est celui d'oubli sinon de négligence de la part des autorités du pays d’origine. Même s'il faut reconnaitre que, ces dernières années, des efforts notoires ont été faits par l'ambassade du Sénégal à Tokyo (Japon) (Ndlr : L’Australie dépendant de sa juridiction) et qui se sont matérialisés par une visite de l'ancien ambassadeur en fonction, Son Excellence Monsieur Bouna Sémou Diouf, suivie d'une visite d'un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur venu procéder au renouvellement des passeports.

Cette démarche a ainsi permis de régler cet épineux problème auquel un grand nombre de Sénégalais était confronté. Le principal grief soulevé par la communauté est surtout l'absence d'opportunités immobilières et de facilités d'investissement octroyées aux autres immigrés installés en Europe ou aux Etats-Unis.
C’est un vœu pieux pour le moment.
 
Par Moustapha BARRY, Melbourne (Australie)
Last modified on mardi, 02 mai 2017 15:59

Au cœur de la présidentielle française, il y a la question des discriminations qui touchent une partie des 10 % de la population ayant des origines africaines. Elles subsistent et frappent de plein fouet ceux qui sont déjà les plus défavorisés socialement. Parmi eux, il y a des membres de la diaspora sénégalaise.

« La République, ce n’est pas de reconnaître des égaux, mais d’en faire », disait Léon Gambetta. Le combat pour le vivre-ensemble n’est ni communautaire, ni identitaire, il est républicain. Il faut réussir l’égalité réelle. Les partis traditionnels français (droite comme gauche) revendiquent des valeurs républicaines d’égalité, de fraternité et de liberté, mais la réalité de leur bilan d’intégration, à tout le moins dans le traitement qu’il accorde aux Français issus de l’immigration, est moins glorieuse. Cette grande hypocrisie, ces affirmations de façade ne trompent plus personne et sont la cause de l’abstention massive aux élections et donc, la défiance à la parole publique.

Or, sans partage du pouvoir, l’intégration est une véritable escroquerie. « Etre libre, c’est participer au pouvoir », déclarait Cicéron. La diaspora dans sa grande largesse d’esprit, sa capacité à pardonner tous les outrages subis, sa patience infinie, n’est pas résignée face aux injustices et aux stigmatisations dont elle est l’objet. Nous avons « un esprit ferme et un cœur tendre », en référence à un sermon de Martin Luther King. La diaspora a une revendication légitime, mais non négociable, à savoir que la France républicaine devrait assumer, enfin, son statut de pays multiculturel, si dénié et refoulé. Quand on entend certains cris de haine comme « On est chez nous » ou «Si tu n’es pas content, rentre chez toi », c’est la consternation devant la banalisation et la libération de la parole raciste. La nouvelle génération éduquée et enracinée, pour toujours, dans ce pays revendique sa juste place et refuse d’être ravalée au rang « d’indigènes de la République ». Il est temps que cela change. La classe politique dit toujours, à chaque échéance électorale, à la Diaspora : « Soyez patients. La fois prochaine, ce sera votre tour ». « Justice trop tardive est déni de justice », aimait rappeler Martin Luther King. En raison d’un lavage de cerveau intensif, les différentes communautés africaines, antillaises, maghrébines et asiatiques sont divisées et concurrentes, donc inefficaces. Aucun Obama ou Martin Luther King n’a pu émerger en France.

Les dangers du Front national
De son factice slogan balancé par Jean-Marie Le Pen : « Les mains propres, la tête haute », le parti d’extrême droite français s’est révélé avec « les mains sales, la tête basse » sur beaucoup de thèmes.

Une menace grave pèse désormais pour la République française, le Front national se revendiquant « le 1er parti de France ». Une partie de l’électorat vote maintenant par adhésion et non par contestation pour le Front national. Marine Le Pen, en rupture avec son père, a réussi à « dédiaboliser » le parti extrémiste et à rassurer ainsi une bonne partie de l’électorat confronté à diverses difficultés (chômage, insécurité, entre autres). L’on entend ainsi dire : « Les partis traditionnels ayant été discrédités, pourquoi pas le Fn ? » En effet, le Fn, dans sa quête effrénée de respectabilité, s’est affublé de tous les symboles de la République : le drapeau, l’hymne national, le concept de nation et de patriotisme. Plus c’est gros, plus ça passe. En épargnant, dans sa croisade raciste, les Juifs, communauté solidement organisée avec une grande capacité d'indignation et de réaction, le Fn ne s’attaque qu’aux plus faibles : les Arabes et les Noirs désignés non plus sous le terme de Français musulmans, mais « d’immigrés ». Le Front national s’est arrogé, en violation flagrante du principe d’égalité, qui est au cœur des valeurs républicaines, « le pouvoir de faire vivre et de laisser mourir », en référence à une expression de Michel Foucault. Pourtant, les Français s’apercevront vite que cette escroquerie du Fn, qui n’est pas un parti républicain, n’est qu’une respectabilité de façade. Les affaires qui éclaboussent cette formation politique (compte en Suisse de Jean-Marie Le Pen, son président honoraire, marchés publics attribués à des amis, emplois fictifs, déclaration honteuse sur la rafle des Juifs du Vel d’Hiv, etc.) montre qu’elle ne respecte pas les lois de la République. Jean-Marie Le Pen ne se targuait-il pas dire qu’il a « les mains propres, la tête haute ».

La République, ce sont la probité et la transparence, c'est être au service de tous et non de se servir. Ce décalage entre la parole et les actes montre, comme l’affirmait Jean-Christophe Cambadelis, que les dirigeants du Fn ont « les mains sales, la tête basse ». En dépit de ses succès électoraux, du sourire rassurant de Mme Le Pen, le Fn est, indubitablement, hors de la République. Les slogans de campagne électorale ainsi que les menaces proférées par Mme Le Pen, lors de son discours à Nantes, contre les fonctionnaires qui ne respecteraient pas sa vision politique xénophobe et son refus de déférer aux convocations du juge montrent bien que le Fn est un adversaire résolu de la République. En effet, un des principes essentiels de la République et donc, de la démocratie, c’est le principe d’égalité. Il y a de cela 20 ans, le 1er mai 1995, des militants frontistes jetaient à la Seine un jeune maghrébin du nom de Brahim Bouarram. Souvenons-nous qu’Hitler s’est d’abord attaqué aux Juifs, aux homosexuels, aux communistes et aux Tsiganes. Les Allemands avaient applaudi. Mais, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les ils avaient fini par comprendre que le pire ennemi de leur peuple, c’était bien Adolphe Hitler.

Le Scénario qui pourrait conduire Le Pen au pouvoir
Quinze ans après la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de 2002, la France renoue avec la présence du Front national dans le sprint final d’une présidentielle.
Marine Le Pen au 2ème tour de l’élection présidentielle est le fruit des peurs irrationnelles, de la libération extraordinaire de la parole raciste, de la montée de la peste brune, de la lepénisation et des impostures d’une partie de la droite, ainsi que des trahisons de l’héritage de Jean Jaurès par une partie de la gauche. La possibilité d’une victoire du Front national pour le 2ème tour du 7 mai 2017 se trouve dans l’abstention des militants de la droite française déboussolée, car n’ayant pas, avec l’élimination de François Fillon, une offre politique satisfaisante. En effet, le parti Les Républicains, piégé par son candidat issu des primaires, est frustré de n’avoir obtenu la victoire tant espérée qui était à portée de main. Une partie des militants républicains proches du mouvement extrémiste de droite « Sens Commun » votera probablement pour le Front national. Si François Fillon a appelé à voter au 2ème tour pour Emmanuel Macron, la droite dite républicaine, largement lepénisée, s’est réfugiée dans son « Ni, Ni ». En revanche, Nicolas Dupont-Aignan, qui a eu 4,77 % au 1er tour, a appelé à voter pour le Fn ; ce qui peut créer une dynamique pour le parti de Le Pen jusqu’ici isolé et sans alliés. C’est une première. Au Parti socialiste, un président de la République contraint à ne pas se présenter dans ces élections et un Premier ministre battu aux primaires ont passé tout le temps à flinguer le candidat officiel dudit parti, Benoit Hamon, qu’ils considèrent comme un « frondeur ». Dès lors, le parti est au bord de l’implosion. Tiraillé entre « deux gauches irréconciliables », il avait recherché, vainement, et dès le 1er tour, une alliance avec la « France Insoumise » de Jean-Luc Mélenchon qui ne cherchait non pas une victoire, mais à l’affaiblir. M. Mélenchon qui avait fait une belle campagne électorale, empêtré dans son égo surdimensionné, son nationalisme, son anti-européanisme proche du Front national qu’il est sensé combattre, refuse de donner, contrairement à Hamon, une consigne de vote sans ambiguïté pour Macron. Les citoyens qui avaient voté en 2002 pour Jacques Chirac sont dubitatifs devant la candidature de M. Macron, présentée par ses adversaires comme étant un « bébé Hollande » et ont du ressentiment à l’égard de Messieurs Mélenchon et Hamon, pourtant majoritaires, qui n’ont pas trouvé une alliance au 1er tour.

Par Amadou BA et Moussa DIOP

Hollande, l’Africain ?

18 Avr 2017
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« Il aura fallu que vous ne vous déclariez pas candidat (à la présidentielle française) pour que les satisfécits commencent à tomber sur votre action, tonne un patron de presse sénégalais pour couvrir l’espace creux de la grande salle de conférence de l’Élysée, fin décembre 2016. N’avez-vous pas l’impression que les gens vous ont mal jugé ? » Le préposé à la réponse, fin gourmet des bons mots, saisit la balle au rebond avec son légendaire attrait aux petites phrases : « Je vous remercie pour cette contribution », sourit Hollande. L’effet escompté de l’esquive volontaire est réussi avec une explosion d’éclats de rire de la salle. « L’histoire jugera son action. C’est le meilleur juge », évacue le président Sall. Dans ce fil à la patte à trois temps, François Hollande est au centre de la scène. Comme il le fut, samedi lorsqu’il naturalisait 28 Tirailleurs sénégalais qui avaient lasse d’attendre des signes de reconnaissance d’une France si terriblement ingrate envers eux. En 2014, sa reconnaissance du massacre de 1944 de 300 anciens combattants africains au Camp de Thiaroye est du même acabit. Même si la révision de leur procès reste une demande importante pour leur réhabilitation. Dans le bilan de l’actuel locataire de l’Élysée, il y a aussi la mise en place de la circulaire du 28 novembre 2012 qui donne des conditions de régularisation des sans-papiers plus juste ; l’abandon du circulaire appelé « Guéant » et qui restreignait les possibilités d’embauche des étudiants étrangers en France à la fin de leurs études. Sur le plan géostratégique, l’intervention militaire française au Mali est moins polémique que celle en Centrafrique. On peut regretter le débat sur la déchéance de nationalité et l’abandon du droit de vote des étrangers. Mais, si sur le plan intérieur, les critiques – souvent à raison – n’ont pas manqué, Hollande a été un président normal, à ascendance positif, dans son action envers l’Afrique. Comparé à son prédécesseur, l’auteur de l’insultant discours de Dakar, son bilan est plus appréciable.

Par Moussa DIOP

Après avoir remporté le Trophée des associations organisé par Edf, en empochant 13 millions de FCfa qui ont permis d’acheter un terrain à Keur Mbaye Fall, l’association Les Petites gouttes (Lpg) a lancé une campagne pour construire la maison Lpg dédiée aux talibés et personnes souffrant d’un handicap.

La première étape fut l’organisation du Gala annuel Lpg. Entre le sponsoring, la tombola, les bénéfices tirés de différentes ventes (repas, produits dérivés), Les Petites gouttes ont récolté 12.500 euros (un peu plus de 8.100.000 FCfa). Plus de 400 personnes avaient ainsi répondu à l’appel de l’association, le samedi 8 avril à Paris. Des Sénégalais de la diaspora et de l’intérieur, mais aussi des Français s’étaient réunis pour l’occasion autour d’un repas préparé par Yakalma, un traiteur sénégalais établi en France. Le spectacle était également sur scène. Il était assuré par des artistes comme Ma Sané. La chanteuse a fait le show en donnant un cachet citoyen à sa prestation en insistant sur « la noble cause de réunir assez de fonds pour financer les projets des Petites gouttes ». L’association se fixe comme objectif l’accompagnement des populations défavorisées au Sénégal, visant les enfants comme cible principale, notamment les talibés et les personnes souffrant d’un handicap, à l’image des albinos. D’autres artistes ont participé à la soirée. Il s’agit d’Aïdara, de Neega Mass, idymann, Diarra Dieng, le danseur Mams Tall, Driss Fario, Nasree Jop, Fata el presidente... Animée par Khady Diallo, la touche originale de cette soirée de gala était, sans doute, les défilés avec des modèles dont la tête était couverte de turbans aux couleurs chatoyantes faits par Marième Sow et habillées par Seneglam, une marque qui allie tradition et modernité en utilisant le wax. Les différents passages étaient rythmés par des tubes de mbalakh. Un autre moment fort du gala fut le tirage au sort d’une tombola. Plusieurs lots ont été distribués : voyage d’une semaine en Croatie, voyage de trois jours dans un Riad à Fès (Maroc), des week-end à Londres. L’événement a été clôturé par une soirée dansante animée par Dj pépé. Depuis sa création, en 2014, l’association Les Petites gouttes a réalisé plusieurs actions : dotation de matelas, de produits d’hygiène, « set settal » des daaras, organisation de visites médicales de masse, chirurgie de deux enfants atteints de handicap, don de crèmes solaires à des albinos (en partenariat avec une association hollandaise), suivi ophtalmologique des albinos. Toutes ses actions sont essentiellement financées par la cotisation mensuelle des membres, les dons de personnes, la participation à des concours réservés aux associations (Natixis, Edf), les évènements organisés en France (dîner, gala, tournois de foot).

Moussa DIOP et
Abdoulaye BA (Lpg)

28 Tirailleurs sénégalais ont été naturalisés Français, samedi, à l’Élysée, par François Hollande.

Fiers, malgré plus de 50 ans d’attente, les anciens combattants africains ont reçu leur certificat de nationalité française des mains du président français. Dans le détail, ils sont 23 Sénégalais, 2 Congolais, 2 Centrafricains et 1 Ivoirien. Pour arriver à ce résultat, il aura fallu un combat de plusieurs années. Le dernier en date est une pétition lancée par Aïssata Seck, adjointe à la mairie de Bondy (ville située en région parisienne) et petite-fille d’un ancien combattant sénégalais. Lancée en novembre 2016, la pétition a recueilli 63.746 signataires. Ce qui a fait bouger des positions sclérosées depuis 1960. Devenue porte-parole de la campagne de Benoit Hamon, candidat à la présidentielle française, Aïssata Seck reconnaissait que ce dernier a été accroché par son combat et le projet qu’elle porte pour les Tirailleurs sénégalais. La pétition évoquait le sort des Tirailleurs sénégalais ainsi : « Ces Français par le cœur sont dans des situations terriblement précaires. Munis de simples cartes de séjour, ces retraités n’ont d’autre choix que de rester seuls sur le territoire français. Partir finir leur vie au Sénégal, près de leurs familles, signifierait perdre leurs faibles pensions ; un choix matériellement impossible ». Après ces premières naturalisations, d’autres devraient suivre dans les prochains mois. Nés entre 1927 et 1939, les vétérans décorés samedi vivent, pour la plupart, en région parisienne et vont donc recouvrer une nationalité qu’ils avaient perdue à l’indépendance des colonies, en 1960. Il s’agit de « reconnaître l’engagement et le courage des Tirailleurs sénégalais issus de l’Afrique subsaharienne, qui ont combattu pour la France dans les différentes opérations militaires entre 1857 et 1960 », explique-t-on du côté de la présidence française. Les Tirailleurs sénégalais sont créés en juillet 1857 par décret de l’empereur Napoléon III, sous le second empire, sur demande de Faidherbe, gouverneur de Saint-Louis. Leur enrôlement pour la Première Guerre fut contraint. Mais, en général, l’engagement des troupes militaires et des Tirailleurs se faisaient en fonction des besoins. Des sources montrent que Blaise Diagne, chargé du recrutement en Afrique de l’Ouest, avait réussi à en enrôler 78.000. Certains chiffres font état de 200.000 Tirailleurs sénégalais mobilisés lors de la grande guerre, dont environ 30.000 morts. Ce sont des estimations largement en dessous des réelles pertes africaines, si on se réfère aux erreurs du passé dans ce sens.

Moussa DIOP

“Soyons reconnaissants aux personnes qui nous donnent du bonheur ; elles sont les charmants jardiniers par qui nos âmes sont fleuries”, écrivait Marcel Proust.

Elles s’appellent Yaye Fatou, Aïssata, Adji, Marie, Sophie ou encore Khady. Elles viennent de Thiès, Bakel, Matam, Ziguinchor ou encore de Dakar. Elles sont en Afrique centrale, en Europe, en Amérique du Nord ou encore chez le proche voisin gambien. Elles sont étudiantes, travailleuses indépendantes, cadres sup’ ou encore candidate à une élection présidentielle. Considérées comme variables adjointes dans les chiffres sur l’immigration, aussi bien dans leur pays d’accueil que dans celui d’origine, elles sont pourtant au cœur du dispositif de socialisation et d’intégration de la diaspora.

Longtemps cantonnées à un rôle de fixation et de stabilisation d’une main-d’œuvre masculine immigrée jugée instable et longtemps perçues comme une catégorie sociale pas ou peu qualifiée, dépendantes et victimes à protéger, les femmes de notre diaspora se doivent en plus de faire face à l’obstacle d’une absence d’un cadre familial favorisant l’emploi des femmes immigrées.

La conjonction de toutes ces contraintes aurait due être le lit de désillusions professionnelles et familiales et la perte d’une dynamique constructive d’identité personnelle et sociale.
Il n’en est rien ! Les Femmes de la diaspora s’inscrivent plutôt dans une dynamique forte de réalisations sociale et économique.

Reconnaître la richesse de leur expérience, c’est appréhender leur rôle de vecteur d’intégration dans leur pays d’accueil. Reconnaître leur talent à soulever les obstacles dans leur pays d’accueil, c’est s’appuyer sur la singularité de leur parcours pour promouvoir l’entrepreneuriat féminin dans leur pays d’origine.

En réalité, s’appuyer sur le leadership des femmes immigrées pour promouvoir la condition féminine au Sénégal, c’est consolider le rôle moteur de nos mères, épouses, sœurs et amies dans la préservation du modèle socio-culturel sénégalais.

Papa Abdoulaye DIOP
Docteur en Économie et
enseignant-chercheur
Université Le Havre

Si la tragédie est la lutte de l’Homme contre un destin inéluctable, les parcours de vie et d’immigration de Mbissine Thérèse Diop, de Maïmouna Guèye et de Fatou Diome évoquent plutôt la lutte contre la fatalité. Respectivement rejetée par une société qui ne dissocie pas encore le personnage de la personne (Diop), asphyxiée par une scène artistique sénégalaise devenue trop étroite pour ses rêves de gloire (Guèye) et fuyant la précarité en poursuivant l’amour (Diome), ces trois puissantes femmes sont confrontées aux défis de la double appartenance après leur venue en France.

Fatou Diome, écrivain : Une vie de combat(s)
Fatou DiomeEcrivaine prolixe avec plusieurs livres à son actif, Fatou Diome se veut aussi une combattante pour la vie, pour les libertés pour un monde ouvert. Sénégalaise de naissance et française d’adoption comme elle se définit, Fatou Diome dans son dernier ouvrage va en guerre contre le concept d’identité nationale agité en France à la veille de l’élection présidentielle.

De Niodior à Strasbourg, Fatou Diome se veut la même personne. Fidèle à ses principes. Fidèle aussi à sa terre natale et à sa terre adoptive. Dans tous ses écrits, elle ne manque pas de faire référence à Niodior, dans les îles du Saloum au Sénégal et  à Strasbourg, cette belle terre alsacienne qui a dompté la fille rebelle qu’elle est. Niodior, la plus grande des îles du Saloum, ces territoires coincés entre le bras de mer et l’océan atlantique, a vu naitre Fatou Diome en 1968. Une enfance insulaire  qui a marqué la jeune sérère Niominka avec les combats de lutte traditionnelle, les séances de cueillettes de fruits de mer. Ces activités bien communes à toutes les îles du Saloum.  Elle a en sans doute appris à lutter contre les difficultés que la vie ne lui a pas épargné entre Niodior, Mbour, Dakar avant de partir en France pour suivre un mari blanc. En Hexagone, la jeune sérère Niominka connut encore un autre épisode de sa vie qui l’a sans doute marqué. Elle subit les sarcasmes d’une belle famille pas ouverte au monde pour accepter une jeune femme africaine en leur sein. De cet épisode, le film de sa vie a connu moult rebondissements. L’émigration sera ainsi pour elle plusieurs scènes de vie où on doit se battre pour se reconnaitre, reconnaitre ses droits.  Comme tous les émigrés, elle a connu les petites galères et misères loin de sa terre natale. Petits boulots, sollicitations familiales, spleen…. Femme de ménage pendant plusieurs années, elle réussit à financer ses études de lettres à Strasbourg pour ainsi raconter sa vie de combat(s) pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Ses nouveaux combats actuellement portent sur le  racisme et ses dérivés comme  le nationalisme, l’extrémisme.  Ces fléaux qui menacent notre monde. « Chaque fois qu’il y aura des humains maltraités, je me sens interpellé pour écrire et dénoncer » nous disait-elle au détour d’une interview en 2015 après son ouvrage « Impossible de grandir ». Dans ce roman, elle y raconte l’histoire d’une fille, Salie, née hors mariage et dont l’enfance a été rythmée par le regard accusateur de certains membres de son entourage familial, des autres. Un regard qui l’empêche de grandir. Une histoire comme on en voit tout le temps. Mais l’histoire de Salie est celle de Fatou Diome qui a pris le pari de la raconter « pour les autres qui se cachent encore et qui ont honte quand on leur parle de ces choses ». Un grand courage qui le poursuit toujours pour dire non au traitement infligé aux migrants. D’où son coup de gueule sur un plateau d’une télévision française. Aujourd’hui encore, elle prend sa plume pour défendre une cause qui lui tient beaucoup la question de l’identité nationale en France avec, en perspective, la présidentielle. Son nouveau livre, un essai intitulé  « « Marianne porte plainte ! »,  se veut une ode à la France, mère patrie adoptive prenant aujourd’hui des allures de marâtre. Elle s’interroge ainsi sur ce que pourrait être une identité nationale, « ciment de la République, appuyée sur un pilier crucial, l’éducation, seule capable de libérer des tiroirs identitaires et d’affirmer l’appartenance commune au genre humain ».

Oumar NDIAYE

Fatou Diome répond à la polémique sur « l’esclavage et la colonisation »
« Tous les peuples ont colonisés leurs voisins », selon Frédéric Taddei, présentateur de l’émission «Hier, aujourd’hui et demain» sur France2.

Le journaliste français donne l’exemple de l’empire du Mali, des Arabes qui ont « colonisés le Maghreb, puis l’Espagne. Les Blancs aux Amériques. Les Sérères avec les Wolofs ». Ce qui l’amène à interroger Fatou Diome sur la pertinence d’arrêter « de faire la différence entre les colonisés et les colonisateurs. On a tous été l’un et l’autre ». (éclat de rires partagé).

Fatou Diome, un des invités de l’émission, répond : « Il faut pacifier les mémoires et arrêter de se référer tout le temps à l’esclavage et à la colonisation ». Reconnaissant l’utilité d’apprendre l’histoire, la romancière sénégalaise appelle de ses vœux « un élan vers l’avenir, se libérer du passé et arrêter d’être des otages, des victimes de l’esclavage et de la colonisation. Je ne suis pas une victime de l’histoire de la colonisation, parce que je n’étais pas colonisée. C’est Senghor qui a été colonisé même si je n’oublie pas l’histoire évidemment ».
Maladroite au moins pour certains internautes de la diaspora qui se référaient à elle depuis ses prises de paroles salutaires dans les télévisions françaises. D’autres parlent de déceptions. Invitée à réagir sur la polémique déclenchée par ses propos, Fatou Diome « assume pleinement » ses propos. La romancière sénégalaise assume « le risque de déplaire parfois ». Elle axe sa réponse sur plusieurs points : « Chaque fois que nous, Africains, nous nous définissons comme victimes, de facto, nous désignons notre dominant, et notre complexe d’infériorité entretient le complexe de supériorité de celui-ci. Donc, revendiquer notre liberté, c’est la seule façon d’imposer un rapport d’égalité au dominant. Oui, nous devons étudier notre histoire, savoir d’où nous venons et qui nous sommes, bref, connaître le passé permet de comprendre le présent et mieux préparer le futur. Mais, si les esprits restent otages de l’esclavage et de la colonisation, notre liberté serait vaine et l’égalité (avec l’ancien dominant) impossible. Je veux une Afrique debout, qui traite d’égal à égal avec les autres. Une telle Afrique ne peut se contenter de geindre sur son passé, une telle Afrique doit affirmer sa liberté et ses volontés d’aujourd’hui ».

Oumar NDIAYE et Moussa DIOP

Mbissine Thérèse Diop, l’incomprise
Mbissine Thérèse DiopCinquante-trois ans après la sortie de « La Noire de », le premier film où une Sénégalaise et Africaine tenait le rôle principal, Mbissine Thérèse Diop revient sur sont parcours et son histoire tourmentée notamment à travers une scène qui a bouleversé sa vie.
 
« Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plaît », écrivait le poète Birago Diop. La mémoire de Mbissine Thérèse Diop, la première actrice africaine dans un long-métrage, a choisi de rapporter un fagot composé de séquences du film de sa vie. La projection de la pellicule n’est pas bouchée par l’horizon de son appartement, rempli de souvenir, du boulevard Voltaire à Paris où elle est installée depuis 1977, date de son arrivée du Sénégal. Les images sur les murs de son salon illustrent en photos noir et blanc le film de 50 ans de cinéma. Elles immortalisent un tournage sur la mer noire à Sotchi pour Soleil noir (1971), un film sur la vie de Patrice Lumumba, une interview à Tachkent lors d’un festival de cinéma des pays de l’Est, un souvenir de jeunesse sur les marches de la place de l’indépendance de Dakar.
 
Puis elle s’arrête devant un beau portrait d’une jolie jeune fille au sourire discret. « J’étais plus agréable à regarder », précise Mbissine Thérèse Diop (elle ne veut pas donner son âge par coquetterie) en regardant l’affiche de La Noire de...
 
Diouana, la noire de Sembène
Réalisé par Ousmane Sembène, c’est le premier long-métrage d’un cinéaste d’Afrique noire. Mbissine Thérèse Diop y tient le rôle principal en interprétant le personnage de Diouana, une domestique embauchée à Dakar par une famille de coopérants français. Partie avec eux en France, Diouana est confrontée à la solitude, au racisme, à la maltraitance de ses patrons et finit par se suicider. Le film remporte plusieurs distinctions dont le Prix Jean Vigo, le Tanit d’or au Festival international de Carthage et le prix du meilleur réalisateur au Festival des arts nègres, tous en 1966. « Sembène ne m’a pas payé pour ce rôle », lâche-t-elle comme une grenade explosive dont les éclats écorchent la figure mythique d’un des pères du cinéma africain.

« C’est un film tourné avec un petit budget », éclaire Catherine Ruelle, spécialiste du cinéma africain. « Mais je ne lui en veux pas, reprend Mbissine Diop. Grâce à lui, j’ai pu tourner et avoir des cachets en Afrique, en Russie et en France ». Sur ce pan du mur de sa vie, les rêves de Mbissine Diop s’émerveillent en la remplissant d’émotions qu’elle fige dans l’éternité à travers sa rencontre avec l’art. « Je ne suis pas allée vers le cinéma, rectifie-t-elle, c’est le cinéma qui est venu à moi ».

Ousmane Sembène lui avait proposé le rôle après avoir vu sa photo dans une exposition d’un journaliste au bureau du cinéma de Dakar. Bien avant cet épisode, Mbissine Thérèse Diop était « attirée par le milieu de l’art ». A la fin des années 1950, elle a vécu trois ans en Corse où elle faisait de la couture. De cet exode dû à la séparation de ses parents alors qu’elle était encore mineure, il lui reste le sobriquet de « La Corse ». Mais également une correspondance épistolaire avec Joséphine Baker et l’amour du cinéma. Quand l’offre de Sembène s’est présentée, elle saisit sa chance en provoquant « la bénédiction de ses parents hésitants et méfiants » à l’égard du cinéma. L’essentiel du tournage se passe au Sénégal puis à Marseille où elle était doublée car Sembène n’avait pas les moyens de la faire voyager. Après avoir réalisé des courts-métrages et s’être formé au cinéma soviétique, Sembène « maîtrisait déjà tout sur le tournage ».
 
Femme blessée
Mbissine Thérèse Diop filmIl filme de manière subtile la nudité de Mbissine Thérèse Diop. « Je portais un slip », tempère-t-elle encore cinquante ans après.
Peu importe pour les tenants d’un conservatisme criant au scandale dans une société sénégalaise d’après indépendance où on ne faisait pas la différence entre l’actrice et le personnage interprété. Aussi bien dans sa famille que dans la rue, « certains ne voulaient plus de mon bonjour », se souvient-elle. « Mbissine Diop est une grande actrice et une formidable femme blessée à cause de ce rôle », note la spécialiste Catherine Ruelle. L’interprétation de Diouana réduite à la polémique sur sa nudité désole Mbissine Thérèse Diop d’autant plus que le film dénonçait d’abord la condition des domestiques confrontées au racisme et à l’esclavage post-indépendance. « J’aimerais qu’on me montre une personne née avec la mention d’esclave sur son front », s’insurge-t-elle. L’égalité est au cœur de son rapport avec la religion en tant que fille d’une catholique et d’un musulman, Mbissine Diop a refusé de choisir entre les deux religions mais a foi en l’Afrique.

« Comme le font les mères avec leurs enfants, si je pouvais porter l’Afrique sur mon dos, je le ferai ». Présente à la naissance du Fespaco en 1969, Mbissine Thérèse Diop montre les photos des premières séances et rencontres avec les pères fondateurs du cinéma africain : le Nigérien Omarou Ganda, l’Ivoirien Désiré Ecaré, le Burkinabé Louis Thiombiano, le chanteur guinéen Sory Kandia Kouyaté et « son Ousmane Sembène ». « Savez-vous que le festival a failli avoir lieu à Bobo-Dioulaso ? », fait-elle mine de s’interroger. Dans ce milieu d’hommes, elle est l’une des rares femmes africaines. Autant pour La Noire de que pour Emitaï (1971) réalisés par Sembène « qui ne voulait pas qu’elle tourne avec les autres cinéastes », selon Catherine Ruelle, Mbissine Diop n’a pourtant jamais été honoré par le Fespaco. « C’est plus un regret pour les gens que pour moi », sourit-elle.
 
Moussa Diop (Le Monde)
 
Actrice et comédienne : Dans les coulisses de Maïmouna Guèye
Maïmouna GuèyeLe regard pétillant, l’air malicieux, Maïmouna Gueye respire la vie. A l’orée de 2017, la comédienne et dramaturge d’origine sénégalaise a le vent en poupe : Maman(s) (Maïmouna Doucouré), le dernier film dans lequel elle joue, a été couronné du césar du meilleur court-métrage (2017). Actuellement, elle tourne aux côtés d’Omar Sy pour le prochain film de Rachid Boucharem (réalisateur et producteur franco-algérien, auteur d’Indigènes). Mais sa trajectoire n’a pas toujours été rectiligne.

Avec une sincérité désarmante, Maïmouna raconte son parcours, jalonné d’embûches, mais teinté d’amour et d’espoir : une enfance à Thiès, dans une fratrie de neuf enfants, le décès de ses parents, survenu l’année de ses 16 ans. Elle interrompt ses études pour gagner sa vie. Bien qu’inexpérimentée, Maïmouna réussit une audition pour interpréter le rôle-titre dans Antigone, mis en scène par Gérard Chenet (auteur, metteur en scène, plasticien haïtien) à Toubab Dialaw. Conscient de son talent, l’artiste la prend sous son aile. Elle évoque la figure de son père spirituel avec une infinie tendresse : « je l’admire beaucoup. Un homme engagé, ministre sous Senghor. Il a œuvré pour le Sénégal en mettant à disposition un centre culturel pour les artistes, Sodo Bade…Et puis, il a su déceler en moi des prédispositions pour la scène. C’est lui qui m’a montré la voie ; en quelque sorte, il m’a guérie ». La comédienne poursuit sa carrière au sein d’une jeune troupe en résidence, jusqu’à son départ pour la France, à 20 ans.

Une voix engagée
Partir, emporter avec elle cette détermination qui la caractérise, et l’urgence de dire. « Petite, j’étais comme une éponge, j’absorbais toutes les douleurs du monde. Avec le décès de mes parents, j’avais pris conscience qu’avant de mourir, il fallait laisser son empreinte. J’aurais pu aller vers un autre métier lié à l’oralité, avocate, par exemple. J’ai choisi la scène, l’écriture ». Seulement, en France, son parcours de comédienne n’est pas reconnu.

Il lui faut obtenir des diplômes français, intégrer le conservatoire d’Avignon, être disciplinée. « Je ne supporte pas l’académisme, et malgré les très bons pédagogues qui ont fait la femme que je suis, étudier m’ennuyait. Je voulais que ma colère ne reste pas sourde ». Courageuse et résolue, Maïmouna Gueye s’élève contre la bien-pensance et dénonce toute forme de stigmatisation, même sournoise. Être cantonnée au rôle de « l’Africaine » lui est insupportable : « je n’ai pas besoin de mettre mes origines en avant pour qu’on se dise que je suis sénégalaise ».

Dans son prochain rôle, nulle question de boubou, de foulard, ou autres stéréotypes. Elle salue l’intelligence de Rachid Boucharem, car le réalisateur a su la voir au-delà de sa couleur de peau.

Une soif d’écrire
Maimouna Guèye actriceLa comédienne déplore les discriminations, encore vivaces dans le milieu artistique. « Je suis un être humain et je veux que le cinéma et le théâtre me regardent comme tel ». Parce que les difficultés raciales auxquelles elle se heurte au cinéma sont également prégnantes chez les auteurs. Ses premières pièces abordent des sujets douloureux, comme l’excision (Les souvenirs de la dame en noir 2003), ou le racisme (Bambi, elle est noire mais elle est belle 2006). Les Occidentaux caressent l’illusion que donner la parole aux minorités est preuve de grandeur d’âme. Ses deux pièces ont plu aux producteurs. Or, Maïmouna Gueye refuse d’être instrumentalisée.

Elle souhaiterait aborder d’autres thèmes qui lui sont chers, comme l’amour. Malheureusement les propositions se font plus rares. Maïmouna ironise : « en parlant d’amour, j’aborde un sujet universel, je suis moins attrayante pour les producteurs. Mais rien ne m’arrêtera.

J’écris depuis l’enfance. Les murs de ma chambre étaient tapissés de mots. A ma juste mesure, je veux changer le monde avec l’écriture. Si je parviens à mettre des étoiles dans les yeux de deux ou trois personnes, j’aurai accompli ma mission ».`

Aujourd’hui mère d’un garçon de deux ans, elle affirme que « donner la vie apaise la colère ». Elle porte à présent un autre regard sur le monde, empreint de douceur. La figure maternelle est omniprésente dans ses rôles, aussi bien sur les planches que sur grand écran. C’est encore la mère qu’elle incarne avec brio dans Maman(s). Elle y interprète une femme dévastée, emmurée dans une douleur sourde, partageant son mari avec une seconde épouse.

Retour au pays natal ?
L’idée d’un retour probable au Sénégal la réjouit. Si par le passé elle a eu l’opportunité de jouer ses pièces au centre culturel français de la capitale, elle souhaite aujourd’hui y retourner pour un nouveau projet artistique autour de la prostitution. La comédienne raconte une anecdote malheureuse vécue quelques années auparavant. Alors que son mari et elle étaient en voiture à Dakar, ils ont été arrêtés par la police. Pour eux, une femme noire séduisante et sexy aux côtés d’un homme blanc était incontestablement une prostituée. De fait, selon elle, il est primordial de débattre de la condition des femmes, de « parler d’humanité ».

Elle se félicite de l’émergence d’un cinéma typiquement sénégalais, et s’amuse de l’impact des séries sénégalaises sur la population : « on a dû attendre la fin d’un épisode de Wiri Wiri pour présenter Maman(s) au festival Image et vie à Dakar. Le film a d’ailleurs reçu un excellent accueil, malgré mes appréhensions ».

Maïmouna Gueye brosse le portrait de personnalités sénégalaises qu’elle tient en haute estime : l’actrice Hauwei Sena, qui a su obtenir légitimité et succès contre vents et marées.
Ou encore, la journaliste Aminata Sophie Dieye. Décédée récemment, dotée d’une plume remarquable et d’une liberté de ton jubilatoire.
Espérons que la talentueuse comédienne obtiendra elle aussi la reconnaissance de ses pairs, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Anne Plantier

 

Last modified on mardi, 18 avril 2017 13:11

Ecrivaine prolixe avec plusieurs livres à son actif, Fatou Diome se veut aussi une combattante pour la vie, pour les libertés pour un monde ouvert. Sénégalaise de naissance et française d’adoption comme elle se définit, Fatou Diome dans son dernier ouvrage va en guerre contre le concept d’identité nationale agité en France à la veille de l’élection présidentielle.

De Niodior à Strasbourg, Fatou Diome se veut la même personne. Fidèle à ses principes. Fidèle aussi à sa terre natale et à sa terre adoptive. Dans tous ses écrits, elle ne manque pas de faire référence à Niodior, dans les îles du Saloum au Sénégal et  à Strasbourg, cette belle terre alsacienne qui a dompté la fille rebelle qu’elle est. Niodior, la plus grande des îles du Saloum, ces territoires coincés entre le bras de mer et l’océan atlantique, a vu naitre Fatou Diome en 1968. Une enfance insulaire  qui a marqué la jeune sérère Niominka avec les combats de lutte traditionnelle, les séances de cueillettes de fruits de mer. Ces activités bien communes à toutes les îles du Saloum.  Elle a en sans doute appris à lutter contre les difficultés que la vie ne lui a pas épargné entre Niodior, Mbour, Dakar avant de partir en France pour suivre un mari blanc. En Hexagone, la jeune sérère Niominka connut encore un autre épisode de sa vie qui l’a sans doute marqué. Elle subit les sarcasmes d’une belle famille pas ouverte au monde pour accepter une jeune femme africaine en leur sein. De cet épisode, le film de sa vie a connu moult rebondissements. L’émigration sera ainsi pour elle plusieurs scènes de vie où on doit se battre pour se reconnaitre, reconnaitre ses droits.  Comme tous les émigrés, elle a connu les petites galères et misères loin de sa terre natale. Petits boulots, sollicitations familiales, spleen…. Femme de ménage pendant plusieurs années, elle réussit à financer ses études de lettres à Strasbourg pour ainsi raconter sa vie de combat(s) pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Ses nouveaux combats actuellement portent sur le  racisme et ses dérivés comme  le nationalisme, l’extrémisme.  Ces fléaux qui menacent notre monde. « Chaque fois qu’il y aura des humains maltraités, je me sens interpellé pour écrire et dénoncer » nous disait-elle au détour d’une interview en 2015 après son ouvrage « Impossible de grandir ». Dans ce roman, elle y raconte l’histoire d’une fille, Salie, née hors mariage et dont l’enfance a été rythmée par le regard accusateur de certains membres de son entourage familial, des autres. Un regard qui l’empêche de grandir. Une histoire comme on en voit tout le temps. Mais l’histoire de Salie est celle de Fatou Diome qui a pris le pari de la raconter « pour les autres qui se cachent encore et qui ont honte quand on leur parle de ces choses ». Un grand courage qui le poursuit toujours pour dire non au traitement infligé aux migrants. D’où son coup de gueule sur un plateau d’une télévision française. Aujourd’hui encore, elle prend sa plume pour défendre une cause qui lui tient beaucoup la question de l’identité nationale en France avec, en perspective, la présidentielle. Son nouveau livre, un essai intitulé  « « Marianne porte plainte ! »,  se veut une ode à la France, mère patrie adoptive prenant aujourd’hui des allures de marâtre. Elle s’interroge ainsi sur ce que pourrait être une identité nationale, « ciment de la République, appuyée sur un pilier crucial, l’éducation, seule capable de libérer des tiroirs identitaires et d’affirmer l’appartenance commune au genre humain ».

Oumar NDIAYE

Fatou Diome répond à la polémique sur « l’esclavage et la colonisation »
« Tous les peuples ont colonisés leurs voisins », selon Frédéric Taddei, présentateur de l’émission «Hier, aujourd’hui et demain» sur France2.

Le journaliste français donne l’exemple de l’empire du Mali, des Arabes qui ont « colonisés le Maghreb, puis l’Espagne. Les Blancs aux Amériques. Les Sérères avec les Wolofs ». Ce qui l’amène à interroger Fatou Diome sur la pertinence d’arrêter « de faire la différence entre les colonisés et les colonisateurs. On a tous été l’un et l’autre ». (éclat de rires partagé).

Fatou Diome, un des invités de l’émission, répond : « Il faut pacifier les mémoires et arrêter de se référer tout le temps à l’esclavage et à la colonisation ». Reconnaissant l’utilité d’apprendre l’histoire, la romancière sénégalaise appelle de ses vœux « un élan vers l’avenir, se libérer du passé et arrêter d’être des otages, des victimes de l’esclavage et de la colonisation. Je ne suis pas une victime de l’histoire de la colonisation, parce que je n’étais pas colonisée. C’est Senghor qui a été colonisé même si je n’oublie pas l’histoire évidemment ».
Maladroite au moins pour certains internautes de la diaspora qui se référaient à elle depuis ses prises de paroles salutaires dans les télévisions françaises. D’autres parlent de déceptions. Invitée à réagir sur la polémique déclenchée par ses propos, Fatou Diome « assume pleinement » ses propos. La romancière sénégalaise assume « le risque de déplaire parfois ». Elle axe sa réponse sur plusieurs points : « Chaque fois que nous, Africains, nous nous définissons comme victimes, de facto, nous désignons notre dominant, et notre complexe d’infériorité entretient le complexe de supériorité de celui-ci. Donc, revendiquer notre liberté, c’est la seule façon d’imposer un rapport d’égalité au dominant. Oui, nous devons étudier notre histoire, savoir d’où nous venons et qui nous sommes, bref, connaître le passé permet de comprendre le présent et mieux préparer le futur. Mais, si les esprits restent otages de l’esclavage et de la colonisation, notre liberté serait vaine et l’égalité (avec l’ancien dominant) impossible. Je veux une Afrique debout, qui traite d’égal à égal avec les autres. Une telle Afrique ne peut se contenter de geindre sur son passé, une telle Afrique doit affirmer sa liberté et ses volontés d’aujourd’hui ».

Oumar NDIAYE et Moussa DIOP

Cinquante-trois ans après la sortie de « La Noire de », le premier film où une Sénégalaise et Africaine tenait le rôle principal, Mbissine Thérèse Diop revient sur sont parcours et son histoire tourmentée notamment à travers une scène qui a bouleversé sa vie.
 
« Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plaît », écrivait le poète Birago Diop. La mémoire de Mbissine Thérèse Diop, la première actrice africaine dans un long-métrage, a choisi de rapporter un fagot composé de séquences du film de sa vie. La projection de la pellicule n’est pas bouchée par l’horizon de son appartement, rempli de souvenir, du boulevard Voltaire à Paris où elle est installée depuis 1977, date de son arrivée du Sénégal. Les images sur les murs de son salon illustrent en photos noir et blanc le film de 50 ans de cinéma. Elles immortalisent un tournage sur la mer noire à Sotchi pour Soleil noir (1971), un film sur la vie de Patrice Lumumba, une interview à Tachkent lors d’un festival de cinéma des pays de l’Est, un souvenir de jeunesse sur les marches de la place de l’indépendance de Dakar.
 
Puis elle s’arrête devant un beau portrait d’une jolie jeune fille au sourire discret. « J’étais plus agréable à regarder », précise Mbissine Thérèse Diop (elle ne veut pas donner son âge par coquetterie) en regardant l’affiche de La Noire de...
 
Diouana, la noire de Sembène
Réalisé par Ousmane Sembène, c’est le premier long-métrage d’un cinéaste d’Afrique noire. Mbissine Thérèse Diop y tient le rôle principal en interprétant le personnage de Diouana, une domestique embauchée à Dakar par une famille de coopérants français. Partie avec eux en France, Diouana est confrontée à la solitude, au racisme, à la maltraitance de ses patrons et finit par se suicider. Le film remporte plusieurs distinctions dont le Prix Jean Vigo, le Tanit d’or au Festival international de Carthage et le prix du meilleur réalisateur au Festival des arts nègres, tous en 1966. « Sembène ne m’a pas payé pour ce rôle », lâche-t-elle comme une grenade explosive dont les éclats écorchent la figure mythique d’un des pères du cinéma africain.

« C’est un film tourné avec un petit budget », éclaire Catherine Ruelle, spécialiste du cinéma africain. « Mais je ne lui en veux pas, reprend Mbissine Diop. Grâce à lui, j’ai pu tourner et avoir des cachets en Afrique, en Russie et en France ». Sur ce pan du mur de sa vie, les rêves de Mbissine Diop s’émerveillent en la remplissant d’émotions qu’elle fige dans l’éternité à travers sa rencontre avec l’art. « Je ne suis pas allée vers le cinéma, rectifie-t-elle, c’est le cinéma qui est venu à moi ».

Ousmane Sembène lui avait proposé le rôle après avoir vu sa photo dans une exposition d’un journaliste au bureau du cinéma de Dakar. Bien avant cet épisode, Mbissine Thérèse Diop était « attirée par le milieu de l’art ». A la fin des années 1950, elle a vécu trois ans en Corse où elle faisait de la couture. De cet exode dû à la séparation de ses parents alors qu’elle était encore mineure, il lui reste le sobriquet de « La Corse ». Mais également une correspondance épistolaire avec Joséphine Baker et l’amour du cinéma. Quand l’offre de Sembène s’est présentée, elle saisit sa chance en provoquant « la bénédiction de ses parents hésitants et méfiants » à l’égard du cinéma. L’essentiel du tournage se passe au Sénégal puis à Marseille où elle était doublée car Sembène n’avait pas les moyens de la faire voyager. Après avoir réalisé des courts-métrages et s’être formé au cinéma soviétique, Sembène « maîtrisait déjà tout sur le tournage ».
 
Femme blessée
Il filme de manière subtile la nudité de Mbissine Thérèse Diop. « Je portais un slip », tempère-t-elle encore cinquante ans après.
Peu importe pour les tenants d’un conservatisme criant au scandale dans une société sénégalaise d’après indépendance où on ne faisait pas la différence entre l’actrice et le personnage interprété. Aussi bien dans sa famille que dans la rue, « certains ne voulaient plus de mon bonjour », se souvient-elle. « Mbissine Diop est une grande actrice et une formidable femme blessée à cause de ce rôle », note la spécialiste Catherine Ruelle. L’interprétation de Diouana réduite à la polémique sur sa nudité désole Mbissine Thérèse Diop d’autant plus que le film dénonçait d’abord la condition des domestiques confrontées au racisme et à l’esclavage post-indépendance. « J’aimerais qu’on me montre une personne née avec la mention d’esclave sur son front », s’insurge-t-elle. L’égalité est au cœur de son rapport avec la religion en tant que fille d’une catholique et d’un musulman, Mbissine Diop a refusé de choisir entre les deux religions mais a foi en l’Afrique.

« Comme le font les mères avec leurs enfants, si je pouvais porter l’Afrique sur mon dos, je le ferai ». Présente à la naissance du Fespaco en 1969, Mbissine Thérèse Diop montre les photos des premières séances et rencontres avec les pères fondateurs du cinéma africain : le Nigérien Omarou Ganda, l’Ivoirien Désiré Ecaré, le Burkinabé Louis Thiombiano, le chanteur guinéen Sory Kandia Kouyaté et « son Ousmane Sembène ». « Savez-vous que le festival a failli avoir lieu à Bobo-Dioulaso ? », fait-elle mine de s’interroger. Dans ce milieu d’hommes, elle est l’une des rares femmes africaines. Autant pour La Noire de que pour Emitaï (1971) réalisés par Sembène « qui ne voulait pas qu’elle tourne avec les autres cinéastes », selon Catherine Ruelle, Mbissine Diop n’a pourtant jamais été honoré par le Fespaco. « C’est plus un regret pour les gens que pour moi », sourit-elle.
 
Moussa Diop (Le Monde)
Le regard pétillant, l’air malicieux, Maïmouna Gueye respire la vie. A l’orée de 2017, la comédienne et dramaturge d’origine sénégalaise a le vent en poupe : Maman(s) (Maïmouna Doucouré), le dernier film dans lequel elle joue, a été couronné du césar du meilleur court-métrage (2017). Actuellement, elle tourne aux côtés d’Omar Sy pour le prochain film de Rachid Boucharem (réalisateur et producteur franco-algérien, auteur d’Indigènes). Mais sa trajectoire n’a pas toujours été rectiligne.

Avec une sincérité désarmante, Maïmouna raconte son parcours, jalonné d’embûches, mais teinté d’amour et d’espoir : une enfance à Thiès, dans une fratrie de neuf enfants, le décès de ses parents, survenu l’année de ses 16 ans. Elle interrompt ses études pour gagner sa vie. Bien qu’inexpérimentée, Maïmouna réussit une audition pour interpréter le rôle-titre dans Antigone, mis en scène par Gérard Chenet (auteur, metteur en scène, plasticien haïtien) à Toubab Dialaw. Conscient de son talent, l’artiste la prend sous son aile. Elle évoque la figure de son père spirituel avec une infinie tendresse : « je l’admire beaucoup. Un homme engagé, ministre sous Senghor. Il a œuvré pour le Sénégal en mettant à disposition un centre culturel pour les artistes, Sodo Bade…Et puis, il a su déceler en moi des prédispositions pour la scène. C’est lui qui m’a montré la voie ; en quelque sorte, il m’a guérie ». La comédienne poursuit sa carrière au sein d’une jeune troupe en résidence, jusqu’à son départ pour la France, à 20 ans.

Une voix engagée
Partir, emporter avec elle cette détermination qui la caractérise, et l’urgence de dire. « Petite, j’étais comme une éponge, j’absorbais toutes les douleurs du monde. Avec le décès de mes parents, j’avais pris conscience qu’avant de mourir, il fallait laisser son empreinte. J’aurais pu aller vers un autre métier lié à l’oralité, avocate, par exemple. J’ai choisi la scène, l’écriture ». Seulement, en France, son parcours de comédienne n’est pas reconnu.

Il lui faut obtenir des diplômes français, intégrer le conservatoire d’Avignon, être disciplinée. « Je ne supporte pas l’académisme, et malgré les très bons pédagogues qui ont fait la femme que je suis, étudier m’ennuyait. Je voulais que ma colère ne reste pas sourde ». Courageuse et résolue, Maïmouna Gueye s’élève contre la bien-pensance et dénonce toute forme de stigmatisation, même sournoise. Être cantonnée au rôle de « l’Africaine » lui est insupportable : « je n’ai pas besoin de mettre mes origines en avant pour qu’on se dise que je suis sénégalaise ».

Dans son prochain rôle, nulle question de boubou, de foulard, ou autres stéréotypes. Elle salue l’intelligence de Rachid Boucharem, car le réalisateur a su la voir au-delà de sa couleur de peau.

Une soif d’écrire 
La comédienne déplore les discriminations, encore vivaces dans le milieu artistique. « Je suis un être humain et je veux que le cinéma et le théâtre me regardent comme tel ». Parce que les difficultés raciales auxquelles elle se heurte au cinéma sont également prégnantes chez les auteurs. Ses premières pièces abordent des sujets douloureux, comme l’excision (Les souvenirs de la dame en noir 2003), ou le racisme (Bambi, elle est noire mais elle est belle 2006). Les Occidentaux caressent l’illusion que donner la parole aux minorités est preuve de grandeur d’âme. Ses deux pièces ont plu aux producteurs. Or, Maïmouna Gueye refuse d’être instrumentalisée.

Elle souhaiterait aborder d’autres thèmes qui lui sont chers, comme l’amour. Malheureusement les propositions se font plus rares. Maïmouna ironise : « en parlant d’amour, j’aborde un sujet universel, je suis moins attrayante pour les producteurs. Mais rien ne m’arrêtera.

J’écris depuis l’enfance. Les murs de ma chambre étaient tapissés de mots. A ma juste mesure, je veux changer le monde avec l’écriture. Si je parviens à mettre des étoiles dans les yeux de deux ou trois personnes, j’aurai accompli ma mission ».`

Aujourd’hui mère d’un garçon de deux ans, elle affirme que « donner la vie apaise la colère ». Elle porte à présent un autre regard sur le monde, empreint de douceur. La figure maternelle est omniprésente dans ses rôles, aussi bien sur les planches que sur grand écran. C’est encore la mère qu’elle incarne avec brio dans Maman(s). Elle y interprète une femme dévastée, emmurée dans une douleur sourde, partageant son mari avec une seconde épouse.

Retour au pays natal ?
L’idée d’un retour probable au Sénégal la réjouit. Si par le passé elle a eu l’opportunité de jouer ses pièces au centre culturel français de la capitale, elle souhaite aujourd’hui y retourner pour un nouveau projet artistique autour de la prostitution. La comédienne raconte une anecdote malheureuse vécue quelques années auparavant. Alors que son mari et elle étaient en voiture à Dakar, ils ont été arrêtés par la police. Pour eux, une femme noire séduisante et sexy aux côtés d’un homme blanc était incontestablement une prostituée. De fait, selon elle, il est primordial de débattre de la condition des femmes, de « parler d’humanité ».

Elle se félicite de l’émergence d’un cinéma typiquement sénégalais, et s’amuse de l’impact des séries sénégalaises sur la population : « on a dû attendre la fin d’un épisode de Wiri Wiri pour présenter Maman(s) au festival Image et vie à Dakar. Le film a d’ailleurs reçu un excellent accueil, malgré mes appréhensions ».

Maïmouna Gueye brosse le portrait de personnalités sénégalaises qu’elle tient en haute estime : l’actrice Hauwei Sena, qui a su obtenir légitimité et succès contre vents et marées. 
Ou encore, la journaliste Aminata Sophie Dieye. Décédée récemment, dotée d’une plume remarquable et d’une liberté de ton jubilatoire. 
Espérons que la talentueuse comédienne obtiendra elle aussi la reconnaissance de ses pairs, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Anne Plantier

Comme un personnage d’un film de Tim Burton, la moumoute « orangeatre », lisse avec une coiffure improbable va de paire avec la cynique mise en scène de sa prise de main de « commandant en chef ». Donald Trump ne laisse personne indifférent, surtout les immigrés sénégalais établis aux États-Unis. Il est craint, méprisé, haïs ou même donné en exemple par les conservateurs africains. Un mois et demi après son investiture, le 45ème président américain a signé, hier, son deuxième décret anti immigration après les ratés judiciaires du premier qui lui ont valu une suspension. Dorénavant, ce sont les ressortissants de l’Iran, de la Lybie, de la Somalie, du Soudan, de la Syrie et du Yémen qui sont toujours ciblés par l’interdiction d’entrée sur le territoire américain. Cependant, les détenteurs de visas et « cartes vertes », même provenant de ces pays, ne sont pas concernés par la mesure qui va entrer en vigueur le 16 mars prochain. Pour la diaspora sénégalaise, les 130 expulsés des États-Unis ont semé le trouble. Des Sénégalais vivants aux États-Unis témoignent.

AMARY NDIAYE ETUDIANTE EN INFORMATIQUE A SAN FRANCISCO : « Les autorités nigérianes et camerounaises nous informent des précautions à prendre »
Amary Ndiaye Etudiante USAArrivée aux Etats-Unis en 2011, Amary Ndiaye est étudiante en 5eme année. Elle suit un Bachelor en Informatique et Réseaux à San Francisco.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump comme nouveau président des Etats Unis ?
C’est une victoire qui nous a tous surpris. Après son investiture, nous avons remarqué beaucoup de changements dans les lois concernant l'immigration.

En tant que étudiante, êtes-vous concernée par ces mesures migratoires prises par Trump ?
Tant que je suis en règle, je ne me vois pas trop concernée par ces mesures. En revanche, je suis consciente qu’au vu de la situation actuelle, si je devenais illégale dans le futur, il y a de fortes chances que je sois expulsée.  
 
Avez-vous ressentie des changements dans votre université ou dans votre lieu de travail ?
Oui, il y a de la peur et de la panique chez les immigrés en situation irrégulière ainsi que chez les réfugiés.
 
Avez-vous été contactée ou informée par le consulat ou l’ambassade du Sénégal sur la situation actuelle ?
Non !
 
Ou, alors, prenez vous vos infos ?
J'ai reçu des messages venant du consulat du Nigeria, du Cameroun et de quelques avocats américains. Ce sont eux qui nous informent sur les précautions à prendre au cas où l’on se ferait arrêter par Ice, qui est la police d’immigration.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

LAMINE D, 38 ANS, ANCIEN ETUDIANT : « On attend de voir ce que l’avenir nous réserve »
Ce Sénégalais de 38 ans vit aux Etats-Unis depuis 6 ans. Il regrette le temps « de la démocratie » sous Obama. L’avènement de Trump a chamboulé sa vie.

Que vous inspire la victoire de Trump ?
Dégoût, peur, colère. Je n’arrive toujours pas à croire que les Américains ont osé élire quelqu’un de si raciste.
 
Quelle est votre situation ? Avez-vous la carte verte ?
(Sourire gêné)… Non, je suis un illégal. Je suis venu en tant qu’étudiant mais j’ai abandonné l’université faute de moyens. Depuis ma situation s’est dégradée. Là, je n’ai même plus de permis de travail.
 
Comment travaillez alors ?
Un de mes cousins m’avait prêté ses documents pour travailler mais la venue de Trump a tout changé. Là, je ne peux plus travailler avec ses papiers parce que c’est trop dangereux. Il a peur et m’a demandé d’arrêter d’utiliser ses papiers.

L’élection de Donald Trump est une véritable calamité pour vous alors ?
Plus qu’une calamité. Maintenant, j’ai même peur de fréquenter certains endroits parce que je me dis qu’un policier peut m’arrêter dans la circulation et me demander si j’ai des papiers légaux. Il parait que c’est arrivé à des latinos qu’on a ensuite déportés.
 
Comment la communauté sénégalaise de votre ville vit-elle la situation actuelle ?
Nous vivons avec la peur et la panique mais nous sommes impuissants, que faire d’autres que d’attendre de voir ce qui va se passer. Au Congrès, des rumeurs ont fusé qu’il se pourrait que Trump accepte une légalisation des immigrés donc, on attend de voir ce que l’avenir nous réserve.

M.AW, correspondant aux Etats-Unis

TEMOIGNAGE DE KATE NDIAYE, SENEGALO-AMERICAINE : « Le discours anti-musulman est de plus en plus toléré »
Kate NdiayeKate pour les intimes, Khady Gaye Ndiaye est née à New York mais a passé toute son enfance à Mbour, où elle a eu son « Baccalauréat à l’âge de 16 ans ». Sur les conseils de sa mère, elle est retournée dans son pays natal afin d’y poursuivre ses études supérieures.

Depuis l’élection de Donald Trump en novembre 2016, la parole raciste s’est un peu plus libérée aux Etats-Unis. « La présidence de Trump a beaucoup changé l’environnement racial aux Etats-Unis, pour la jeune sénégalo-américaine qui reconnaît, toutefois, « que le racisme a toujours existé dans ce pays ».  Même si elle signale être revenue « dans le pays de la « liberté » pendant la présidence de Barack Obama, qui avait une approche totalement différente de celle de Trump ». A son retour, Kate Ndiaye a d’abord vécu dans « le Maryland de 2011 à 2013, avant de changer d’université pour rejoindre New Jersey City University dans le New Jersey », où elle effectue une licence en gestion d’entreprise. La jeune femme de 23 ans pense que les immigrés sont « considérés comme des voleurs d'emplois. Trump a réussi à installer un climat de tensions, notamment à l’égard des immigrés. Cette situation est déplorable parce qu'elle augmente les chances des Américains à être embauchés, alors qu'elle réduit celle de ce ceux qui sont originaires d’Afrique ».

L’arrivée de Trump a divisé le pays en deux avec les « pro » et les « anti » 45ème président des Etats-Unis. « J'ai malheureusement perdu certains de mes amis de couleur blanche, qui ne partageaient pas mon point de vue sur les ordres exécutifs de Trump et ses décisions radicales ». Kate Gaye Ndiaye a « l'impression qu'il est devenu plus difficile de vivre dans ce pays depuis l’élection de Trump. La plupart des immigrés ne rêve que d’une chose : rentrer au bercail. Malheureusement, cela est plus facile à dire qu’à faire. Repartir les mains vides représente l’un des principaux facteurs qui influencent les Sénégalais à ne pas rentrer ».

Après une campagne électorale dont l’un des thèmes phares fut l’immigration, « le président s'est engagé, en février 2017, à expulser les millions d'immigrants illégaux. Depuis cette annonce, nombreuses sont les familles qui vivent dans une hantise constante. Chaque jour, en rentrant chez moi, je me pose la même question : Que nous prépare Trump ? Je me souviens avoir reçu, il y a quelques jours, un message de ma cousine, dans lequel elle me demandait si j'avais mon passeport parce qu'ils déportaient (expulsaient, ndlr) des gens dans le Bronx. Même si je suis Américaine, et elle le sait, elle vit dans l’inquiétude comme le reste d’entre nous ».

L’apport des immigrés
Dans cette chasse aux immigrés qui ne porte pas encore son vrai nom, l’Amérique de Trump oublie ce qu’elle doit aux immigrés. Kate Gaye prend l’exemple du domaine de la santé où « vingt-huit pourcent (28%) des médecins sont des immigrants et l'Amérique est déjà à court de médecins. Avec les interdictions d'immigration de Trump, nous verrons une diminution drastique de ce pourcentage. D’après les écoles de médecine, l'ordre de Trump rend encore plus difficile le recrutement de médecins pour travailler dans les hôpitaux. Cela entraînera un ralentissement des progrès scientifiques, car les spécialistes chercheront un emploi ailleurs. Les choses deviennent beaucoup plus difficiles avec ce nouveau gouvernement républicain ».

Dans ce contexte, être musulman pourrait être synonyme de cumul de handicaps si l’on voulait tomber dans un cynisme de mauvais goût. « Je suis une fière musulmane vivant aux États-Unis. Aujourd'hui, le discours anti musulman est de plus en plus toléré dans ce pays ». Toutefois, Kate Gaye note que « l'hostilité américaine envers l’Islam et les musulmans n'a pas commencé avec Trump, cela a simplement empiré et sera toujours présente. Au cours de sa campagne, il a promis d'expulser la majeure partie des musulmans. Il a tenu sa promesse en signant un décret interdisant l'entrée aux États-Unis des ressortissants de certains pays pendant une période de 90 jours ».

Une décision qui n’est pas sans conséquence dans l’appréhension négative qu’ont les Américains de l’Islam. « Il est difficile de vivre dans un pays où vous êtes étiquetée comme une menace simplement à cause de votre religion, regrette Kate Gaye. Mon père m'appelle toujours pour me dire d'être prudente avec mes publications sur les réseaux sociaux parce qu’«ils » nous surveillent. Nous ne pouvons pas laisser Trump et son gouvernement nous décourager, et nous empêcher de réaliser notre rêve américain ». La jeune américaine d’origine sénégalaise hésite à rester aux Etats-Unis après la fin de ses études, dans deux mois. Une hésitation qu’elle tempère : « On ne sait jamais. Si cela change, j’y repenserai ». C’est cela aussi le rêve américain.

NDEYE FANTA N : « Rien n'est garanti dans cette ère Trump »
Ndèye Fanta NLa quarantaine révolue, Ndèye Fanta N. vit à Philadelphie, aux Etats-Unis, depuis 20 ans. Voilée, elle est directement confrontée aux premières expulsions.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump ?
Le désarroi, l'incertitude, la peur.

Etes-vous sans-papier ?
Non, je suis naturalisée Américaine.

Avez-vous quand même peur de la situation actuelle ?
Rien n'est garanti dans cette ère Trump, si tu n'es pas blanc et chrétien. Le fils de Muhammad Ali, le légendaire boxeur, Muhammad Ali Jr. a été retenu pendant des heures par les services de la douane. Il est né américain, aux Etats-Unis en 1972 ainsi que toute sa famille, et cela depuis des générations remontant à la Traite négrière. Ils ne connaissent aucun autre endroit que cette terre d'Amérique. Si lui a été retenu, qui est à l'abri ? Ibtihaj Muhammad, la célèbre championne d'escrime qui a défendu les couleurs des Etats-Unis aux Jeux olympiques, a aussi été retenue par les services de douane pendant des heures. Si elle n'est pas épargnée, qui va l'être ? Tous les deux, n'ont qu'une chose en commun : être Musulman. Je suis d'autant plus concernée que je me voile, selon les préceptes de l'Islam, de même que mes filles.

Avec toutes les attaques contre l’Islam du 45ème président, nos lendemains sont très incertains. Tu sors de ta maison pas du tout sûre de ton retour sain et sauf. Plus d'une fois, j'ai été victime d'attaques islamophobes. Juste ce vendredi (24 février, ndlr), comme je sortais de mon lieu de travail, deux Blancs, dans un fourgon, ont sifflé pour attirer mon attention, et quand je me suis tournée, ils ont hurlé « rentre chez toi! » Cependant, il ne faut pas faire d’amalgame car si certains sont ignorants, d’autres sont respectueux et même très courtois. Il y a des jours où des gens courent pour m’ouvrir la porte d'une boutique. Ils vont même jusqu'à faire une révérence ou donner de l'argent aux enfants. Il y'a toujours de bonnes personnes, « Alhamdulillah ».

Avez-vous de nouvelles ou signe de la représentation diplomatique sénégalaise dans votre ville ?
J'ai eu à appeler le consul (il y a quelques jours, ndlr) pour le cas de mon jeune frère. Le consul a été sympathique et a pris le temps de m'écouter, mais il n'y a pas eu de suivi.
Qu’est-il arrivé à votre frère ?

Mon frère a été jugé et condamné pour un crime qu'il n'a pas commis (Ndèye Fanta n’a pas souhaité évoquer ce que la justice américaine reproche à son frère, ndlr).
Il devait sortir de prison depuis un an, Ice, la police de l'immigration, le retient toujours. Actuellement, il est en Arizona avec 94 autres Sénégalais en voie d’être déporté (finalement il fait partie des 130 sénégalais expulsés ce week end, Ndlr). D’après mon frère, le consul n’est toujours pas venu leur rendre visite. Quelque chose doit être fait pour ces enfants du Sénégal qui sont détenus dans des conditions précaires. Il faut que nos dirigeants fassent comprendre aux Etats-Unis qu'ils ont autant besoin de nous, que nous d'eux.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

SYLVIANE DIOUF, HISTORIENNE : « Au 16ème siècle, les musulmans Wolofs étaient déjà interdits d’Amérique »
Sylviane DioufInterdire aux musulmans de venir en Amérique a déjà existé. C’est le rappel fait par l’historienne Sylviane Diouf. De père Sénégalais et de mère Française, grandie en France, elle a également vécu à Dakar avant de s’installer aux Etats-Unis depuis 30 ans où elle est directrice d’un centre de recherche historique.

« Les premières interdictions datent du tout début du 16ème siècle », note Sylviane Diouf, directrice, depuis 15 ans, du Lapidus Center for the Historical Analysis of Transatlantic Slavery, à New York. C’est une bibliothèque de recherche sur le monde noir spécialisée sur l’esclavage atlantique. En effet, de 1500 à 1550, la couronne espagnole avait interdit aux musulmans africains notamment wolofs d’entrer en Amérique.
 
Wolofs : musulmans et auteurs de révoltes
Sylviane Diouf évoque deux raisons : « D’abord, les Espagnols avaient peur que les musulmans convertissent les Indiens. Mais il y a aussi le fait que les musulmans noirs, en particulier les Wolofs, étaient jugés incorrigibles et arrogants. En 1522, la première révolte d’esclaves a été conduite par des Sénégalais en République dominicaine. Ils étaient les plus prompts à se révolter. Les esclaves wolofs du Sénégal se révoltèrent sur la plantation – aujourd’hui située en République dominicaine – du fils de Christophe Colomb, jetant l’effroi dans le Nouveau Monde ». 

Par la suite, il y a eu d’autres interdictions faites aux Wolofs musulmans. Sylviane Diouf en énumère quatre autres. « Le 11 mai 1526, un décret royal interdisait l’introduction des Wolofs, des « Noirs du Levant », de ceux qui avaient été « élevés avec les Maures » et des peuples de Guinée sans autorisation spéciale de la « Casa de Contratacion » qui supervisait la traite. 

En 1532, un autre décret décrivait les Wolofs (qui s’étaient aussi révoltés à Porto-Rico et au Panama) comme étant « arrogants, désobéissants, rebelles et incorrigibles ». Cet arrêt interdisait également l’entrée des mulâtres, des juifs, des moriscos (musulmans espagnols convertis de force) et des musulmans en général. 

En 1543, un nouvel arrêté stipulait que, dans ces terres nouvelles où la foi s’était si récemment implantée, il était nécessaire d’empêcher l’expansion de la « secte de Mahomet » et barrait l’entrée des musulmans libres ou asservis et de leurs enfants récemment convertis au catholicisme parce qu’ils avaient causé des « inconvénients » par le passé. En 1550, les « Noirs du Levant » et de Guinée étaient de nouveau bannis parce qu’ils étaient « mélangés aux Maures ». Avec pas moins de cinq décrets antimusulmans au cours de ses cinquante premières années d’implantation en Amérique, l’Espagne pensait avoir mis un terme à l’islamisation potentielle de son empire ou à sa possible perte par rébellion ».
 
Chute de l’empire du Djolof
Pourquoi ces différentes interdictions visaient principalement les wolofs musulmans ? Sylviane Diouf, auteure de plusieurs ouvrages académiques sur la traite et l’esclavage, s’appuie sur les documents historiques pour fournir une explication. « On ne parle pas des Africains en général mais des Wolofs en particulier. Au moment de l’éclatement de l’empire du Djolof, beaucoup de Wolofs, prisonniers de guerre, étaient vendus comme esclaves. On les retrouvait dans les colonies espagnoles. Leur arrivée dans ce qui deviendra, par la suite, les Etats-Unis intervient plus tard, à partir de 1619. Les musulmans avaient plus tendance à se révolter, on en voit des exemples dans les bateaux négriers.

« Il est vrai que les Sénégambiens représentaient 6% des déportés, mais ont organisé 23 % des révoltes documentées sur les bateaux négriers. En 1800, « les Noirs et les Maures du Sénégal » réussirent à retourner à Saint-Louis du Sénégal sur le Nepomuceno qui les emmenait d’Uruguay au Pérou ; un épisode qui poussa le vice-roi du Pérou à demander à la Couronne espagnole un nouveau bannissement des musulmans parce qu’ils « répandent des idées perverses parmi les leurs. Et ils sont tellement nombreux dans ce royaume ». L’autre particularité des révoltes wolof, c’est qu’en « Islam, un musulman libre ne peut pas être livré en esclavage. C’est contraire à la religion. »
Faible présence aux Etats-Unis.

Cependant, Sylviane Diouf tient à préciser que les interdictions faites aux musulmans concernaient l’Amérique, en tant que continent et non les Etats-Unis, comme pays. « Aux Etats-Unis, il n’y a pas eu d’interdiction. On considère qu’il y a eu 400 000 africains qui y sont arrivés comme esclaves. C’est une autre histoire en comparaison avec le Brésil, où il y a eu 4 millions et demi, Sur ces 400.000, on compte 24% originaires de Sénégambie. Il est possible que les Etats-Unis puisse avoir le plus grand pourcentage de musulmans (Caroline du Sud, Maryland et Louisiane…) ». Aux Etats-Unis, il était connu que les esclaves musulmans venus d’Afrique de l’ouest savaient lire, écrire. Ce qui leur conférait un préjugé favorable car il y avait souvent « une tendance de penser que les musulmans étaient supérieurs aux autres africains. Certains disaient même qu’ils n’étaient pas de vrais africains. Ils étaient assimilés aux arabes donc non africains. Mais il y avait aussi un préjugé défavorable avec de la jalousie car beaucoup de planteurs ne savaient pas lire et écrire ».

Cependant, Sylviane Diouf marque une césure avec le décret anti musulman actuel. « Il y a un parallèle entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passait au début du 16ème siècle dans les colonies espagnoles. Une peur de l’islamisation avec le soupçon d’imposer la charia mais aussi un Islam porteur d’une certaine révolte, donc de la violence ». Toutefois, dans l’interdiction actuelle, il faut préciser que les musulmans de l’Afrique de l’ouest ne sont pas concernés. « Les musulmans d’Afrique de l’Ouest sont presque invisibles aux Etats-Unis, explique Sylviane Diouf. Il y en a peu. L’immigration africaine vient surtout du Nigeria, du Ghana, d’Ethiopie… Les Maliens, Sénégalais et Ivoiriens sont très peu. Ils passent totalement inaperçus. Ce ne sont pas les pays en guerre ou avec des problèmes de terrorisme. Il y a toujours eu cette idée que les Africains ne sont pas totalement musulmans avec un Islam pur ».

Moussa DIOP

DAME BABOU, JOURNALISTE  INSTALLE AUX ETATS-UNIS : « Obama, le président américain qui a expulsé le plus d’immigrés »
Dame BabouInstallé aux Etats-Unis depuis 27 ans, journaliste, correspondant de Sud Quotidien et animateur d’émissions, Dame Babou analyse les conséquences de la politique de Trump sur les Sénégalais des Etats-Unis.

Un mois après son investiture, comment jugez-vous la politique d’immigration de Donald Trump ?
D’abord, il y a les aspects psychologiques de l’immigration. Il y a plus de peur à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays. J’ai l’impression que les informations données ne recoupent pas toujours la réalité. Par exemple, je suis sûr que les familles de Sénégalais installées aux Etats-Unis ont toutes eu peur quand on leur dit que Donald Trump a expulsé 130 Sénégalais. Ce qui ne correspond pas à la réalité. La décision d’expulsion de ces Sénégalais avait déjà été prise depuis longtemps par les tribunaux américains. Le gouvernement Obama avait décidé d’exécuter la décision. Il y a eu des discussions avec le gouvernement sénégalais qui ne voulait pas que les Sénégalais soient expulsés par vol charter pour respecter leur dignité.

Ce n’est pas Donald Trump qui a décidé de ces expulsions. Il faut comprendre également que le nouveau président américain ne peut agir que par l’exécutif, parce qu’il faut une réforme pour aller en profondeur. Le décret (sur l’immigration, ndlr), signé le 21 février, a repris, en grande partie, les pratiques qui avaient cours sous Obama. En l’occurrence, retrouver les immigrés ayant commis des actes condamnés par les tribunaux pour crime et violation grave de la loi. Trump y a ajouté des violations mineures pour être expulsé.

Les différents gouvernements américains considéraient le fait de ne pas avoir de papier comme une violation civile, ce qui n’est pas une cause d’expulsion. Maintenant, toute personne essayant de traverser la frontière américaine est « expulsable » immédiatement. Dans cette catégorie, il y a tous ceux qui n’ont pas encore fait deux ans aux Etats-Unis, comme les nombreux Sénégalais qui essaient de quitter le Brésil pour les Etats-Unis. Ils n’ont plus la possibilité d’aller au tribunal (pour des recours, ndlr) comme par le passé. Deuxième élément, les petites infractions comme la vente dans les rues, sans autorisation, peuvent entrer dans la catégorie des actions de gens « expulsables ». Mais on n’est pas encore arrivé au point où on effectue des rafles dans la rue à la recherche de sans-papiers.
 
Est-ce que les Sénégalais sont au cœur de la cible Trump ?
Il faudra retenir que les immigrés africains, sur le plan purement statistique, ne peuvent pas être des cibles parce qu’ils sont insignifiants en termes de nombre. Si l’on parle de 10 à 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, on ne peut pas avoir un 1/10 venu d’Afrique à plus forte raison venus du Sénégal. Les gens pensent que le Sénégal est au centre du monde. On ne peut même pas recenser les immigrés africains parce qu’ils sont insignifiants statistiquement. Maintenant, les mesures prises pour les immigrés d’Amérique centrale (Mexique, entre autres) s’appliquent aux Sénégalais. Il est peu probable qu’on puisse identifier, de manière précise, une dizaine de milliers de Sénégalais immigrés illégaux.

A-t-on une idée du nombre de Sénégalais aux Etats-Unis ?
C’est très difficile car il n’y a pas de recensement (spécifique pour eux). Dans le dernier recensement fédéral officiel, les Sénégalais étaient mis dans la catégorie « autres, divers ». C’est - à - dire qu’ils ne sont pas identifiables. Maintenant, on peut faire de la spéculation, lors des dernières élections sénégalaises, il y a eu moins de 10.000 Sénégalais qui se sont inscrits sur les listes électorales.

Au Consulat du Sénégal de New York, il n’y a pas 20.000 Sénégalais inscrits pour la carte consulaire. En extrapolant, 1 sur 4 inscrits sur les listes électorales, on est toujours sur des chiffres autour ou moins de 50.000.

Quelles sont les différences significatives entre Obama et Trump après une présidence d’un peu plus d’un mois ?
Les lois restent les mêmes.
Ce qui caractérise la manière de gouverner en Amérique, le gouvernement a beaucoup de latitude en termes d’exécution des lois. Barack Obama a expulsé plus que tous les autres présidents avant lui.

Il ciblait les criminels et ceux qui violaient la loi américaine. Donald Trump va amplifier cette politique. Ce qui soulève des craintes d’autant plus que c’est un personnage haut en couleur avec une grande rhétorique, de grandes déclarations et des polémiques. Ce qui n’existait pas sous Obama. C’est la continuité de la même politique. Ceux qui ne sont pas des criminels, ou font pas l’objet d’activités délictuelles, ne sont pas des cibles de Trump. 

Si l’on voulait expulser les 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, il faudrait 420 à 600 milliards de dollars. La politique ne change pas forcément mais son exécution oui.

M. DIOP

Last modified on mardi, 07 mars 2017 13:51

Arrivée aux Etats-Unis en 2011, Amary Ndiaye est étudiante en 5eme année. Elle suit un Bachelor en Informatique et Réseaux à San Francisco.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump comme nouveau président des Etats Unis ?
C’est une victoire qui nous a tous surpris. Après son investiture, nous avons remarqué beaucoup de changements dans les lois concernant l'immigration.

En tant que étudiante, êtes-vous concernée par ces mesures migratoires prises par Trump ?
Tant que je suis en règle, je ne me vois pas trop concernée par ces mesures. En revanche, je suis consciente qu’au vu de la situation actuelle, si je devenais illégale dans le futur, il y a de fortes chances que je sois expulsée.  
 
Avez-vous ressentie des changements dans votre université ou dans votre lieu de travail ?
Oui, il y a de la peur et de la panique chez les immigrés en situation irrégulière ainsi que chez les réfugiés.
 
Avez-vous été contactée ou informée par le consulat ou l’ambassade du Sénégal sur la situation actuelle ?
Non !
 
Ou, alors, prenez vous vos infos ?
J'ai reçu des messages venant du consulat du Nigeria, du Cameroun et de quelques avocats américains. Ce sont eux qui nous informent sur les précautions à prendre au cas où l’on se ferait arrêter par Ice, qui est la police d’immigration.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

Ce Sénégalais de 38 ans vit aux Etats-Unis depuis 6 ans. Il regrette le temps « de la démocratie » sous Obama. L’avènement de Trump a chamboulé sa vie.

Que vous inspire la victoire de Trump ?
Dégoût, peur, colère. Je n’arrive toujours pas à croire que les Américains ont osé élire quelqu’un de si raciste.
 
Quelle est votre situation ? Avez-vous la carte verte ?
(Sourire gêné)… Non, je suis un illégal. Je suis venu en tant qu’étudiant mais j’ai abandonné l’université faute de moyens. Depuis ma situation s’est dégradée. Là, je n’ai même plus de permis de travail.
 
Comment travaillez alors ?
Un de mes cousins m’avait prêté ses documents pour travailler mais la venue de Trump a tout changé. Là, je ne peux plus travailler avec ses papiers parce que c’est trop dangereux. Il a peur et m’a demandé d’arrêter d’utiliser ses papiers.

L’élection de Donald Trump est une véritable calamité pour vous alors ?
Plus qu’une calamité. Maintenant, j’ai même peur de fréquenter certains endroits parce que je me dis qu’un policier peut m’arrêter dans la circulation et me demander si j’ai des papiers légaux. Il parait que c’est arrivé à des latinos qu’on a ensuite déportés.
 
Comment la communauté sénégalaise de votre ville vit-elle la situation actuelle ?
Nous vivons avec la peur et la panique mais nous sommes impuissants, que faire d’autres que d’attendre de voir ce qui va se passer. Au Congrès, des rumeurs ont fusé qu’il se pourrait que Trump accepte une légalisation des immigrés donc, on attend de voir ce que l’avenir nous réserve.

M.AW, correspondant aux Etats-Unis

Kate pour les intimes, Khady Gaye Ndiaye est née à New York mais a passé toute son enfance à Mbour, où elle a eu son « Baccalauréat à l’âge de 16 ans ». Sur les conseils de sa mère, elle est retournée dans son pays natal afin d’y poursuivre ses études supérieures.

Depuis l’élection de Donald Trump en novembre 2016, la parole raciste s’est un peu plus libérée aux Etats-Unis. « La présidence de Trump a beaucoup changé l’environnement racial aux Etats-Unis, pour la jeune sénégalo-américaine qui reconnaît, toutefois, « que le racisme a toujours existé dans ce pays ».  Même si elle signale être revenue « dans le pays de la « liberté » pendant la présidence de Barack Obama, qui avait une approche totalement différente de celle de Trump ». A son retour, Kate Ndiaye a d’abord vécu dans « le Maryland de 2011 à 2013, avant de changer d’université pour rejoindre New Jersey City University dans le New Jersey », où elle effectue une licence en gestion d’entreprise. La jeune femme de 23 ans pense que les immigrés sont « considérés comme des voleurs d'emplois. Trump a réussi à installer un climat de tensions, notamment à l’égard des immigrés. Cette situation est déplorable parce qu'elle augmente les chances des Américains à être embauchés, alors qu'elle réduit celle de ce ceux qui sont originaires d’Afrique ».

L’arrivée de Trump a divisé le pays en deux avec les « pro » et les « anti » 45ème président des Etats-Unis. « J'ai malheureusement perdu certains de mes amis de couleur blanche, qui ne partageaient pas mon point de vue sur les ordres exécutifs de Trump et ses décisions radicales ». Kate Gaye Ndiaye a « l'impression qu'il est devenu plus difficile de vivre dans ce pays depuis l’élection de Trump. La plupart des immigrés ne rêve que d’une chose : rentrer au bercail. Malheureusement, cela est plus facile à dire qu’à faire. Repartir les mains vides représente l’un des principaux facteurs qui influencent les Sénégalais à ne pas rentrer ».

Après une campagne électorale dont l’un des thèmes phares fut l’immigration, « le président s'est engagé, en février 2017, à expulser les millions d'immigrants illégaux. Depuis cette annonce, nombreuses sont les familles qui vivent dans une hantise constante. Chaque jour, en rentrant chez moi, je me pose la même question : Que nous prépare Trump ? Je me souviens avoir reçu, il y a quelques jours, un message de ma cousine, dans lequel elle me demandait si j'avais mon passeport parce qu'ils déportaient (expulsaient, ndlr) des gens dans le Bronx. Même si je suis Américaine, et elle le sait, elle vit dans l’inquiétude comme le reste d’entre nous ».

L’apport des immigrés
Dans cette chasse aux immigrés qui ne porte pas encore son vrai nom, l’Amérique de Trump oublie ce qu’elle doit aux immigrés. Kate Gaye prend l’exemple du domaine de la santé où « vingt-huit pourcent (28%) des médecins sont des immigrants et l'Amérique est déjà à court de médecins. Avec les interdictions d'immigration de Trump, nous verrons une diminution drastique de ce pourcentage. D’après les écoles de médecine, l'ordre de Trump rend encore plus difficile le recrutement de médecins pour travailler dans les hôpitaux. Cela entraînera un ralentissement des progrès scientifiques, car les spécialistes chercheront un emploi ailleurs. Les choses deviennent beaucoup plus difficiles avec ce nouveau gouvernement républicain ».

Dans ce contexte, être musulman pourrait être synonyme de cumul de handicaps si l’on voulait tomber dans un cynisme de mauvais goût. « Je suis une fière musulmane vivant aux États-Unis. Aujourd'hui, le discours anti musulman est de plus en plus toléré dans ce pays ». Toutefois, Kate Gaye note que « l'hostilité américaine envers l’Islam et les musulmans n'a pas commencé avec Trump, cela a simplement empiré et sera toujours présente. Au cours de sa campagne, il a promis d'expulser la majeure partie des musulmans. Il a tenu sa promesse en signant un décret interdisant l'entrée aux États-Unis des ressortissants de certains pays pendant une période de 90 jours ».

Une décision qui n’est pas sans conséquence dans l’appréhension négative qu’ont les Américains de l’Islam. « Il est difficile de vivre dans un pays où vous êtes étiquetée comme une menace simplement à cause de votre religion, regrette Kate Gaye. Mon père m'appelle toujours pour me dire d'être prudente avec mes publications sur les réseaux sociaux parce qu’«ils » nous surveillent. Nous ne pouvons pas laisser Trump et son gouvernement nous décourager, et nous empêcher de réaliser notre rêve américain ». La jeune américaine d’origine sénégalaise hésite à rester aux Etats-Unis après la fin de ses études, dans deux mois. Une hésitation qu’elle tempère : « On ne sait jamais. Si cela change, j’y repenserai ». C’est cela aussi le rêve américain.

La quarantaine révolue, Ndèye Fanta N. vit à Philadelphie, aux Etats-Unis, depuis 20 ans. Voilée, elle est directement confrontée aux premières expulsions.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump ?
Le désarroi, l'incertitude, la peur.

Etes-vous sans-papier ?
Non, je suis naturalisée Américaine.

Avez-vous quand même peur de la situation actuelle ?
Rien n'est garanti dans cette ère Trump, si tu n'es pas blanc et chrétien. Le fils de Muhammad Ali, le légendaire boxeur, Muhammad Ali Jr. a été retenu pendant des heures par les services de la douane. Il est né américain, aux Etats-Unis en 1972 ainsi que toute sa famille, et cela depuis des générations remontant à la Traite négrière. Ils ne connaissent aucun autre endroit que cette terre d'Amérique. Si lui a été retenu, qui est à l'abri ? Ibtihaj Muhammad, la célèbre championne d'escrime qui a défendu les couleurs des Etats-Unis aux Jeux olympiques, a aussi été retenue par les services de douane pendant des heures. Si elle n'est pas épargnée, qui va l'être ? Tous les deux, n'ont qu'une chose en commun : être Musulman. Je suis d'autant plus concernée que je me voile, selon les préceptes de l'Islam, de même que mes filles.

Avec toutes les attaques contre l’Islam du 45ème président, nos lendemains sont très incertains. Tu sors de ta maison pas du tout sûre de ton retour sain et sauf. Plus d'une fois, j'ai été victime d'attaques islamophobes. Juste ce vendredi (24 février, ndlr), comme je sortais de mon lieu de travail, deux Blancs, dans un fourgon, ont sifflé pour attirer mon attention, et quand je me suis tournée, ils ont hurlé « rentre chez toi! » Cependant, il ne faut pas faire d’amalgame car si certains sont ignorants, d’autres sont respectueux et même très courtois. Il y a des jours où des gens courent pour m’ouvrir la porte d'une boutique. Ils vont même jusqu'à faire une révérence ou donner de l'argent aux enfants. Il y'a toujours de bonnes personnes, « Alhamdulillah ».

Avez-vous de nouvelles ou signe de la représentation diplomatique sénégalaise dans votre ville ?
J'ai eu à appeler le consul (il y a quelques jours, ndlr) pour le cas de mon jeune frère. Le consul a été sympathique et a pris le temps de m'écouter, mais il n'y a pas eu de suivi.
Qu’est-il arrivé à votre frère ?

Mon frère a été jugé et condamné pour un crime qu'il n'a pas commis (Ndèye Fanta n’a pas souhaité évoquer ce que la justice américaine reproche à son frère, ndlr). 
Il devait sortir de prison depuis un an, Ice, la police de l'immigration, le retient toujours. Actuellement, il est en Arizona avec 94 autres Sénégalais en voie d’être déporté (finalement il fait partie des 130 sénégalais expulsés ce week end, Ndlr). D’après mon frère, le consul n’est toujours pas venu leur rendre visite. Quelque chose doit être fait pour ces enfants du Sénégal qui sont détenus dans des conditions précaires. Il faut que nos dirigeants fassent comprendre aux Etats-Unis qu'ils ont autant besoin de nous, que nous d'eux.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

Interdire aux musulmans de venir en Amérique a déjà existé. C’est le rappel fait par l’historienne Sylviane Diouf. De père Sénégalais et de mère Française, grandie en France, elle a également vécu à Dakar avant de s’installer aux Etats-Unis depuis 30 ans où elle est directrice d’un centre de recherche historique.

« Les premières interdictions datent du tout début du 16ème siècle », note Sylviane Diouf, directrice, depuis 15 ans, du Lapidus Center for the Historical Analysis of Transatlantic Slavery, à New York. C’est une bibliothèque de recherche sur le monde noir spécialisée sur l’esclavage atlantique. En effet, de 1500 à 1550, la couronne espagnole avait interdit aux musulmans africains notamment wolofs d’entrer en Amérique.
 
Wolofs : musulmans et auteurs de révoltes
Sylviane Diouf évoque deux raisons : « D’abord, les Espagnols avaient peur que les musulmans convertissent les Indiens. Mais il y a aussi le fait que les musulmans noirs, en particulier les Wolofs, étaient jugés incorrigibles et arrogants. En 1522, la première révolte d’esclaves a été conduite par des Sénégalais en République dominicaine. Ils étaient les plus prompts à se révolter. Les esclaves wolofs du Sénégal se révoltèrent sur la plantation – aujourd’hui située en République dominicaine – du fils de Christophe Colomb, jetant l’effroi dans le Nouveau Monde ». 

Par la suite, il y a eu d’autres interdictions faites aux Wolofs musulmans. Sylviane Diouf en énumère quatre autres. « Le 11 mai 1526, un décret royal interdisait l’introduction des Wolofs, des « Noirs du Levant », de ceux qui avaient été « élevés avec les Maures » et des peuples de Guinée sans autorisation spéciale de la « Casa de Contratacion » qui supervisait la traite. 

En 1532, un autre décret décrivait les Wolofs (qui s’étaient aussi révoltés à Porto-Rico et au Panama) comme étant « arrogants, désobéissants, rebelles et incorrigibles ». Cet arrêt interdisait également l’entrée des mulâtres, des juifs, des moriscos (musulmans espagnols convertis de force) et des musulmans en général. 

En 1543, un nouvel arrêté stipulait que, dans ces terres nouvelles où la foi s’était si récemment implantée, il était nécessaire d’empêcher l’expansion de la « secte de Mahomet » et barrait l’entrée des musulmans libres ou asservis et de leurs enfants récemment convertis au catholicisme parce qu’ils avaient causé des « inconvénients » par le passé. En 1550, les « Noirs du Levant » et de Guinée étaient de nouveau bannis parce qu’ils étaient « mélangés aux Maures ». Avec pas moins de cinq décrets antimusulmans au cours de ses cinquante premières années d’implantation en Amérique, l’Espagne pensait avoir mis un terme à l’islamisation potentielle de son empire ou à sa possible perte par rébellion ».
 
Chute de l’empire du Djolof
Pourquoi ces différentes interdictions visaient principalement les wolofs musulmans ? Sylviane Diouf, auteure de plusieurs ouvrages académiques sur la traite et l’esclavage, s’appuie sur les documents historiques pour fournir une explication. « On ne parle pas des Africains en général mais des Wolofs en particulier. Au moment de l’éclatement de l’empire du Djolof, beaucoup de Wolofs, prisonniers de guerre, étaient vendus comme esclaves. On les retrouvait dans les colonies espagnoles. Leur arrivée dans ce qui deviendra, par la suite, les Etats-Unis intervient plus tard, à partir de 1619. Les musulmans avaient plus tendance à se révolter, on en voit des exemples dans les bateaux négriers.

« Il est vrai que les Sénégambiens représentaient 6% des déportés, mais ont organisé 23 % des révoltes documentées sur les bateaux négriers. En 1800, « les Noirs et les Maures du Sénégal » réussirent à retourner à Saint-Louis du Sénégal sur le Nepomuceno qui les emmenait d’Uruguay au Pérou ; un épisode qui poussa le vice-roi du Pérou à demander à la Couronne espagnole un nouveau bannissement des musulmans parce qu’ils « répandent des idées perverses parmi les leurs. Et ils sont tellement nombreux dans ce royaume ». L’autre particularité des révoltes wolof, c’est qu’en « Islam, un musulman libre ne peut pas être livré en esclavage. C’est contraire à la religion. »
Faible présence aux Etats-Unis.

Cependant, Sylviane Diouf tient à préciser que les interdictions faites aux musulmans concernaient l’Amérique, en tant que continent et non les Etats-Unis, comme pays. « Aux Etats-Unis, il n’y a pas eu d’interdiction. On considère qu’il y a eu 400 000 africains qui y sont arrivés comme esclaves. C’est une autre histoire en comparaison avec le Brésil, où il y a eu 4 millions et demi, Sur ces 400.000, on compte 24% originaires de Sénégambie. Il est possible que les Etats-Unis puisse avoir le plus grand pourcentage de musulmans (Caroline du Sud, Maryland et Louisiane…) ». Aux Etats-Unis, il était connu que les esclaves musulmans venus d’Afrique de l’ouest savaient lire, écrire. Ce qui leur conférait un préjugé favorable car il y avait souvent « une tendance de penser que les musulmans étaient supérieurs aux autres africains. Certains disaient même qu’ils n’étaient pas de vrais africains. Ils étaient assimilés aux arabes donc non africains. Mais il y avait aussi un préjugé défavorable avec de la jalousie car beaucoup de planteurs ne savaient pas lire et écrire ».

Cependant, Sylviane Diouf marque une césure avec le décret anti musulman actuel. « Il y a un parallèle entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passait au début du 16ème siècle dans les colonies espagnoles. Une peur de l’islamisation avec le soupçon d’imposer la charia mais aussi un Islam porteur d’une certaine révolte, donc de la violence ». Toutefois, dans l’interdiction actuelle, il faut préciser que les musulmans de l’Afrique de l’ouest ne sont pas concernés. « Les musulmans d’Afrique de l’Ouest sont presque invisibles aux Etats-Unis, explique Sylviane Diouf. Il y en a peu. L’immigration africaine vient surtout du Nigeria, du Ghana, d’Ethiopie… Les Maliens, Sénégalais et Ivoiriens sont très peu. Ils passent totalement inaperçus. Ce ne sont pas les pays en guerre ou avec des problèmes de terrorisme. Il y a toujours eu cette idée que les Africains ne sont pas totalement musulmans avec un Islam pur ».

Moussa DIOP

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