Soleil Diaspora (68)

Hollande, l’Africain ?

18 Avr 2017
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« Il aura fallu que vous ne vous déclariez pas candidat (à la présidentielle française) pour que les satisfécits commencent à tomber sur votre action, tonne un patron de presse sénégalais pour couvrir l’espace creux de la grande salle de conférence de l’Élysée, fin décembre 2016. N’avez-vous pas l’impression que les gens vous ont mal jugé ? » Le préposé à la réponse, fin gourmet des bons mots, saisit la balle au rebond avec son légendaire attrait aux petites phrases : « Je vous remercie pour cette contribution », sourit Hollande. L’effet escompté de l’esquive volontaire est réussi avec une explosion d’éclats de rire de la salle. « L’histoire jugera son action. C’est le meilleur juge », évacue le président Sall. Dans ce fil à la patte à trois temps, François Hollande est au centre de la scène. Comme il le fut, samedi lorsqu’il naturalisait 28 Tirailleurs sénégalais qui avaient lasse d’attendre des signes de reconnaissance d’une France si terriblement ingrate envers eux. En 2014, sa reconnaissance du massacre de 1944 de 300 anciens combattants africains au Camp de Thiaroye est du même acabit. Même si la révision de leur procès reste une demande importante pour leur réhabilitation. Dans le bilan de l’actuel locataire de l’Élysée, il y a aussi la mise en place de la circulaire du 28 novembre 2012 qui donne des conditions de régularisation des sans-papiers plus juste ; l’abandon du circulaire appelé « Guéant » et qui restreignait les possibilités d’embauche des étudiants étrangers en France à la fin de leurs études. Sur le plan géostratégique, l’intervention militaire française au Mali est moins polémique que celle en Centrafrique. On peut regretter le débat sur la déchéance de nationalité et l’abandon du droit de vote des étrangers. Mais, si sur le plan intérieur, les critiques – souvent à raison – n’ont pas manqué, Hollande a été un président normal, à ascendance positif, dans son action envers l’Afrique. Comparé à son prédécesseur, l’auteur de l’insultant discours de Dakar, son bilan est plus appréciable.

Par Moussa DIOP

Après avoir remporté le Trophée des associations organisé par Edf, en empochant 13 millions de FCfa qui ont permis d’acheter un terrain à Keur Mbaye Fall, l’association Les Petites gouttes (Lpg) a lancé une campagne pour construire la maison Lpg dédiée aux talibés et personnes souffrant d’un handicap.

La première étape fut l’organisation du Gala annuel Lpg. Entre le sponsoring, la tombola, les bénéfices tirés de différentes ventes (repas, produits dérivés), Les Petites gouttes ont récolté 12.500 euros (un peu plus de 8.100.000 FCfa). Plus de 400 personnes avaient ainsi répondu à l’appel de l’association, le samedi 8 avril à Paris. Des Sénégalais de la diaspora et de l’intérieur, mais aussi des Français s’étaient réunis pour l’occasion autour d’un repas préparé par Yakalma, un traiteur sénégalais établi en France. Le spectacle était également sur scène. Il était assuré par des artistes comme Ma Sané. La chanteuse a fait le show en donnant un cachet citoyen à sa prestation en insistant sur « la noble cause de réunir assez de fonds pour financer les projets des Petites gouttes ». L’association se fixe comme objectif l’accompagnement des populations défavorisées au Sénégal, visant les enfants comme cible principale, notamment les talibés et les personnes souffrant d’un handicap, à l’image des albinos. D’autres artistes ont participé à la soirée. Il s’agit d’Aïdara, de Neega Mass, idymann, Diarra Dieng, le danseur Mams Tall, Driss Fario, Nasree Jop, Fata el presidente... Animée par Khady Diallo, la touche originale de cette soirée de gala était, sans doute, les défilés avec des modèles dont la tête était couverte de turbans aux couleurs chatoyantes faits par Marième Sow et habillées par Seneglam, une marque qui allie tradition et modernité en utilisant le wax. Les différents passages étaient rythmés par des tubes de mbalakh. Un autre moment fort du gala fut le tirage au sort d’une tombola. Plusieurs lots ont été distribués : voyage d’une semaine en Croatie, voyage de trois jours dans un Riad à Fès (Maroc), des week-end à Londres. L’événement a été clôturé par une soirée dansante animée par Dj pépé. Depuis sa création, en 2014, l’association Les Petites gouttes a réalisé plusieurs actions : dotation de matelas, de produits d’hygiène, « set settal » des daaras, organisation de visites médicales de masse, chirurgie de deux enfants atteints de handicap, don de crèmes solaires à des albinos (en partenariat avec une association hollandaise), suivi ophtalmologique des albinos. Toutes ses actions sont essentiellement financées par la cotisation mensuelle des membres, les dons de personnes, la participation à des concours réservés aux associations (Natixis, Edf), les évènements organisés en France (dîner, gala, tournois de foot).

Moussa DIOP et
Abdoulaye BA (Lpg)

28 Tirailleurs sénégalais ont été naturalisés Français, samedi, à l’Élysée, par François Hollande.

Fiers, malgré plus de 50 ans d’attente, les anciens combattants africains ont reçu leur certificat de nationalité française des mains du président français. Dans le détail, ils sont 23 Sénégalais, 2 Congolais, 2 Centrafricains et 1 Ivoirien. Pour arriver à ce résultat, il aura fallu un combat de plusieurs années. Le dernier en date est une pétition lancée par Aïssata Seck, adjointe à la mairie de Bondy (ville située en région parisienne) et petite-fille d’un ancien combattant sénégalais. Lancée en novembre 2016, la pétition a recueilli 63.746 signataires. Ce qui a fait bouger des positions sclérosées depuis 1960. Devenue porte-parole de la campagne de Benoit Hamon, candidat à la présidentielle française, Aïssata Seck reconnaissait que ce dernier a été accroché par son combat et le projet qu’elle porte pour les Tirailleurs sénégalais. La pétition évoquait le sort des Tirailleurs sénégalais ainsi : « Ces Français par le cœur sont dans des situations terriblement précaires. Munis de simples cartes de séjour, ces retraités n’ont d’autre choix que de rester seuls sur le territoire français. Partir finir leur vie au Sénégal, près de leurs familles, signifierait perdre leurs faibles pensions ; un choix matériellement impossible ». Après ces premières naturalisations, d’autres devraient suivre dans les prochains mois. Nés entre 1927 et 1939, les vétérans décorés samedi vivent, pour la plupart, en région parisienne et vont donc recouvrer une nationalité qu’ils avaient perdue à l’indépendance des colonies, en 1960. Il s’agit de « reconnaître l’engagement et le courage des Tirailleurs sénégalais issus de l’Afrique subsaharienne, qui ont combattu pour la France dans les différentes opérations militaires entre 1857 et 1960 », explique-t-on du côté de la présidence française. Les Tirailleurs sénégalais sont créés en juillet 1857 par décret de l’empereur Napoléon III, sous le second empire, sur demande de Faidherbe, gouverneur de Saint-Louis. Leur enrôlement pour la Première Guerre fut contraint. Mais, en général, l’engagement des troupes militaires et des Tirailleurs se faisaient en fonction des besoins. Des sources montrent que Blaise Diagne, chargé du recrutement en Afrique de l’Ouest, avait réussi à en enrôler 78.000. Certains chiffres font état de 200.000 Tirailleurs sénégalais mobilisés lors de la grande guerre, dont environ 30.000 morts. Ce sont des estimations largement en dessous des réelles pertes africaines, si on se réfère aux erreurs du passé dans ce sens.

Moussa DIOP

“Soyons reconnaissants aux personnes qui nous donnent du bonheur ; elles sont les charmants jardiniers par qui nos âmes sont fleuries”, écrivait Marcel Proust.

Elles s’appellent Yaye Fatou, Aïssata, Adji, Marie, Sophie ou encore Khady. Elles viennent de Thiès, Bakel, Matam, Ziguinchor ou encore de Dakar. Elles sont en Afrique centrale, en Europe, en Amérique du Nord ou encore chez le proche voisin gambien. Elles sont étudiantes, travailleuses indépendantes, cadres sup’ ou encore candidate à une élection présidentielle. Considérées comme variables adjointes dans les chiffres sur l’immigration, aussi bien dans leur pays d’accueil que dans celui d’origine, elles sont pourtant au cœur du dispositif de socialisation et d’intégration de la diaspora.

Longtemps cantonnées à un rôle de fixation et de stabilisation d’une main-d’œuvre masculine immigrée jugée instable et longtemps perçues comme une catégorie sociale pas ou peu qualifiée, dépendantes et victimes à protéger, les femmes de notre diaspora se doivent en plus de faire face à l’obstacle d’une absence d’un cadre familial favorisant l’emploi des femmes immigrées.

La conjonction de toutes ces contraintes aurait due être le lit de désillusions professionnelles et familiales et la perte d’une dynamique constructive d’identité personnelle et sociale.
Il n’en est rien ! Les Femmes de la diaspora s’inscrivent plutôt dans une dynamique forte de réalisations sociale et économique.

Reconnaître la richesse de leur expérience, c’est appréhender leur rôle de vecteur d’intégration dans leur pays d’accueil. Reconnaître leur talent à soulever les obstacles dans leur pays d’accueil, c’est s’appuyer sur la singularité de leur parcours pour promouvoir l’entrepreneuriat féminin dans leur pays d’origine.

En réalité, s’appuyer sur le leadership des femmes immigrées pour promouvoir la condition féminine au Sénégal, c’est consolider le rôle moteur de nos mères, épouses, sœurs et amies dans la préservation du modèle socio-culturel sénégalais.

Papa Abdoulaye DIOP
Docteur en Économie et
enseignant-chercheur
Université Le Havre

Si la tragédie est la lutte de l’Homme contre un destin inéluctable, les parcours de vie et d’immigration de Mbissine Thérèse Diop, de Maïmouna Guèye et de Fatou Diome évoquent plutôt la lutte contre la fatalité. Respectivement rejetée par une société qui ne dissocie pas encore le personnage de la personne (Diop), asphyxiée par une scène artistique sénégalaise devenue trop étroite pour ses rêves de gloire (Guèye) et fuyant la précarité en poursuivant l’amour (Diome), ces trois puissantes femmes sont confrontées aux défis de la double appartenance après leur venue en France.

Fatou Diome, écrivain : Une vie de combat(s)
Fatou DiomeEcrivaine prolixe avec plusieurs livres à son actif, Fatou Diome se veut aussi une combattante pour la vie, pour les libertés pour un monde ouvert. Sénégalaise de naissance et française d’adoption comme elle se définit, Fatou Diome dans son dernier ouvrage va en guerre contre le concept d’identité nationale agité en France à la veille de l’élection présidentielle.

De Niodior à Strasbourg, Fatou Diome se veut la même personne. Fidèle à ses principes. Fidèle aussi à sa terre natale et à sa terre adoptive. Dans tous ses écrits, elle ne manque pas de faire référence à Niodior, dans les îles du Saloum au Sénégal et  à Strasbourg, cette belle terre alsacienne qui a dompté la fille rebelle qu’elle est. Niodior, la plus grande des îles du Saloum, ces territoires coincés entre le bras de mer et l’océan atlantique, a vu naitre Fatou Diome en 1968. Une enfance insulaire  qui a marqué la jeune sérère Niominka avec les combats de lutte traditionnelle, les séances de cueillettes de fruits de mer. Ces activités bien communes à toutes les îles du Saloum.  Elle a en sans doute appris à lutter contre les difficultés que la vie ne lui a pas épargné entre Niodior, Mbour, Dakar avant de partir en France pour suivre un mari blanc. En Hexagone, la jeune sérère Niominka connut encore un autre épisode de sa vie qui l’a sans doute marqué. Elle subit les sarcasmes d’une belle famille pas ouverte au monde pour accepter une jeune femme africaine en leur sein. De cet épisode, le film de sa vie a connu moult rebondissements. L’émigration sera ainsi pour elle plusieurs scènes de vie où on doit se battre pour se reconnaitre, reconnaitre ses droits.  Comme tous les émigrés, elle a connu les petites galères et misères loin de sa terre natale. Petits boulots, sollicitations familiales, spleen…. Femme de ménage pendant plusieurs années, elle réussit à financer ses études de lettres à Strasbourg pour ainsi raconter sa vie de combat(s) pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Ses nouveaux combats actuellement portent sur le  racisme et ses dérivés comme  le nationalisme, l’extrémisme.  Ces fléaux qui menacent notre monde. « Chaque fois qu’il y aura des humains maltraités, je me sens interpellé pour écrire et dénoncer » nous disait-elle au détour d’une interview en 2015 après son ouvrage « Impossible de grandir ». Dans ce roman, elle y raconte l’histoire d’une fille, Salie, née hors mariage et dont l’enfance a été rythmée par le regard accusateur de certains membres de son entourage familial, des autres. Un regard qui l’empêche de grandir. Une histoire comme on en voit tout le temps. Mais l’histoire de Salie est celle de Fatou Diome qui a pris le pari de la raconter « pour les autres qui se cachent encore et qui ont honte quand on leur parle de ces choses ». Un grand courage qui le poursuit toujours pour dire non au traitement infligé aux migrants. D’où son coup de gueule sur un plateau d’une télévision française. Aujourd’hui encore, elle prend sa plume pour défendre une cause qui lui tient beaucoup la question de l’identité nationale en France avec, en perspective, la présidentielle. Son nouveau livre, un essai intitulé  « « Marianne porte plainte ! »,  se veut une ode à la France, mère patrie adoptive prenant aujourd’hui des allures de marâtre. Elle s’interroge ainsi sur ce que pourrait être une identité nationale, « ciment de la République, appuyée sur un pilier crucial, l’éducation, seule capable de libérer des tiroirs identitaires et d’affirmer l’appartenance commune au genre humain ».

Oumar NDIAYE

Fatou Diome répond à la polémique sur « l’esclavage et la colonisation »
« Tous les peuples ont colonisés leurs voisins », selon Frédéric Taddei, présentateur de l’émission «Hier, aujourd’hui et demain» sur France2.

Le journaliste français donne l’exemple de l’empire du Mali, des Arabes qui ont « colonisés le Maghreb, puis l’Espagne. Les Blancs aux Amériques. Les Sérères avec les Wolofs ». Ce qui l’amène à interroger Fatou Diome sur la pertinence d’arrêter « de faire la différence entre les colonisés et les colonisateurs. On a tous été l’un et l’autre ». (éclat de rires partagé).

Fatou Diome, un des invités de l’émission, répond : « Il faut pacifier les mémoires et arrêter de se référer tout le temps à l’esclavage et à la colonisation ». Reconnaissant l’utilité d’apprendre l’histoire, la romancière sénégalaise appelle de ses vœux « un élan vers l’avenir, se libérer du passé et arrêter d’être des otages, des victimes de l’esclavage et de la colonisation. Je ne suis pas une victime de l’histoire de la colonisation, parce que je n’étais pas colonisée. C’est Senghor qui a été colonisé même si je n’oublie pas l’histoire évidemment ».
Maladroite au moins pour certains internautes de la diaspora qui se référaient à elle depuis ses prises de paroles salutaires dans les télévisions françaises. D’autres parlent de déceptions. Invitée à réagir sur la polémique déclenchée par ses propos, Fatou Diome « assume pleinement » ses propos. La romancière sénégalaise assume « le risque de déplaire parfois ». Elle axe sa réponse sur plusieurs points : « Chaque fois que nous, Africains, nous nous définissons comme victimes, de facto, nous désignons notre dominant, et notre complexe d’infériorité entretient le complexe de supériorité de celui-ci. Donc, revendiquer notre liberté, c’est la seule façon d’imposer un rapport d’égalité au dominant. Oui, nous devons étudier notre histoire, savoir d’où nous venons et qui nous sommes, bref, connaître le passé permet de comprendre le présent et mieux préparer le futur. Mais, si les esprits restent otages de l’esclavage et de la colonisation, notre liberté serait vaine et l’égalité (avec l’ancien dominant) impossible. Je veux une Afrique debout, qui traite d’égal à égal avec les autres. Une telle Afrique ne peut se contenter de geindre sur son passé, une telle Afrique doit affirmer sa liberté et ses volontés d’aujourd’hui ».

Oumar NDIAYE et Moussa DIOP

Mbissine Thérèse Diop, l’incomprise
Mbissine Thérèse DiopCinquante-trois ans après la sortie de « La Noire de », le premier film où une Sénégalaise et Africaine tenait le rôle principal, Mbissine Thérèse Diop revient sur sont parcours et son histoire tourmentée notamment à travers une scène qui a bouleversé sa vie.
 
« Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plaît », écrivait le poète Birago Diop. La mémoire de Mbissine Thérèse Diop, la première actrice africaine dans un long-métrage, a choisi de rapporter un fagot composé de séquences du film de sa vie. La projection de la pellicule n’est pas bouchée par l’horizon de son appartement, rempli de souvenir, du boulevard Voltaire à Paris où elle est installée depuis 1977, date de son arrivée du Sénégal. Les images sur les murs de son salon illustrent en photos noir et blanc le film de 50 ans de cinéma. Elles immortalisent un tournage sur la mer noire à Sotchi pour Soleil noir (1971), un film sur la vie de Patrice Lumumba, une interview à Tachkent lors d’un festival de cinéma des pays de l’Est, un souvenir de jeunesse sur les marches de la place de l’indépendance de Dakar.
 
Puis elle s’arrête devant un beau portrait d’une jolie jeune fille au sourire discret. « J’étais plus agréable à regarder », précise Mbissine Thérèse Diop (elle ne veut pas donner son âge par coquetterie) en regardant l’affiche de La Noire de...
 
Diouana, la noire de Sembène
Réalisé par Ousmane Sembène, c’est le premier long-métrage d’un cinéaste d’Afrique noire. Mbissine Thérèse Diop y tient le rôle principal en interprétant le personnage de Diouana, une domestique embauchée à Dakar par une famille de coopérants français. Partie avec eux en France, Diouana est confrontée à la solitude, au racisme, à la maltraitance de ses patrons et finit par se suicider. Le film remporte plusieurs distinctions dont le Prix Jean Vigo, le Tanit d’or au Festival international de Carthage et le prix du meilleur réalisateur au Festival des arts nègres, tous en 1966. « Sembène ne m’a pas payé pour ce rôle », lâche-t-elle comme une grenade explosive dont les éclats écorchent la figure mythique d’un des pères du cinéma africain.

« C’est un film tourné avec un petit budget », éclaire Catherine Ruelle, spécialiste du cinéma africain. « Mais je ne lui en veux pas, reprend Mbissine Diop. Grâce à lui, j’ai pu tourner et avoir des cachets en Afrique, en Russie et en France ». Sur ce pan du mur de sa vie, les rêves de Mbissine Diop s’émerveillent en la remplissant d’émotions qu’elle fige dans l’éternité à travers sa rencontre avec l’art. « Je ne suis pas allée vers le cinéma, rectifie-t-elle, c’est le cinéma qui est venu à moi ».

Ousmane Sembène lui avait proposé le rôle après avoir vu sa photo dans une exposition d’un journaliste au bureau du cinéma de Dakar. Bien avant cet épisode, Mbissine Thérèse Diop était « attirée par le milieu de l’art ». A la fin des années 1950, elle a vécu trois ans en Corse où elle faisait de la couture. De cet exode dû à la séparation de ses parents alors qu’elle était encore mineure, il lui reste le sobriquet de « La Corse ». Mais également une correspondance épistolaire avec Joséphine Baker et l’amour du cinéma. Quand l’offre de Sembène s’est présentée, elle saisit sa chance en provoquant « la bénédiction de ses parents hésitants et méfiants » à l’égard du cinéma. L’essentiel du tournage se passe au Sénégal puis à Marseille où elle était doublée car Sembène n’avait pas les moyens de la faire voyager. Après avoir réalisé des courts-métrages et s’être formé au cinéma soviétique, Sembène « maîtrisait déjà tout sur le tournage ».
 
Femme blessée
Mbissine Thérèse Diop filmIl filme de manière subtile la nudité de Mbissine Thérèse Diop. « Je portais un slip », tempère-t-elle encore cinquante ans après.
Peu importe pour les tenants d’un conservatisme criant au scandale dans une société sénégalaise d’après indépendance où on ne faisait pas la différence entre l’actrice et le personnage interprété. Aussi bien dans sa famille que dans la rue, « certains ne voulaient plus de mon bonjour », se souvient-elle. « Mbissine Diop est une grande actrice et une formidable femme blessée à cause de ce rôle », note la spécialiste Catherine Ruelle. L’interprétation de Diouana réduite à la polémique sur sa nudité désole Mbissine Thérèse Diop d’autant plus que le film dénonçait d’abord la condition des domestiques confrontées au racisme et à l’esclavage post-indépendance. « J’aimerais qu’on me montre une personne née avec la mention d’esclave sur son front », s’insurge-t-elle. L’égalité est au cœur de son rapport avec la religion en tant que fille d’une catholique et d’un musulman, Mbissine Diop a refusé de choisir entre les deux religions mais a foi en l’Afrique.

« Comme le font les mères avec leurs enfants, si je pouvais porter l’Afrique sur mon dos, je le ferai ». Présente à la naissance du Fespaco en 1969, Mbissine Thérèse Diop montre les photos des premières séances et rencontres avec les pères fondateurs du cinéma africain : le Nigérien Omarou Ganda, l’Ivoirien Désiré Ecaré, le Burkinabé Louis Thiombiano, le chanteur guinéen Sory Kandia Kouyaté et « son Ousmane Sembène ». « Savez-vous que le festival a failli avoir lieu à Bobo-Dioulaso ? », fait-elle mine de s’interroger. Dans ce milieu d’hommes, elle est l’une des rares femmes africaines. Autant pour La Noire de que pour Emitaï (1971) réalisés par Sembène « qui ne voulait pas qu’elle tourne avec les autres cinéastes », selon Catherine Ruelle, Mbissine Diop n’a pourtant jamais été honoré par le Fespaco. « C’est plus un regret pour les gens que pour moi », sourit-elle.
 
Moussa Diop (Le Monde)
 
Actrice et comédienne : Dans les coulisses de Maïmouna Guèye
Maïmouna GuèyeLe regard pétillant, l’air malicieux, Maïmouna Gueye respire la vie. A l’orée de 2017, la comédienne et dramaturge d’origine sénégalaise a le vent en poupe : Maman(s) (Maïmouna Doucouré), le dernier film dans lequel elle joue, a été couronné du césar du meilleur court-métrage (2017). Actuellement, elle tourne aux côtés d’Omar Sy pour le prochain film de Rachid Boucharem (réalisateur et producteur franco-algérien, auteur d’Indigènes). Mais sa trajectoire n’a pas toujours été rectiligne.

Avec une sincérité désarmante, Maïmouna raconte son parcours, jalonné d’embûches, mais teinté d’amour et d’espoir : une enfance à Thiès, dans une fratrie de neuf enfants, le décès de ses parents, survenu l’année de ses 16 ans. Elle interrompt ses études pour gagner sa vie. Bien qu’inexpérimentée, Maïmouna réussit une audition pour interpréter le rôle-titre dans Antigone, mis en scène par Gérard Chenet (auteur, metteur en scène, plasticien haïtien) à Toubab Dialaw. Conscient de son talent, l’artiste la prend sous son aile. Elle évoque la figure de son père spirituel avec une infinie tendresse : « je l’admire beaucoup. Un homme engagé, ministre sous Senghor. Il a œuvré pour le Sénégal en mettant à disposition un centre culturel pour les artistes, Sodo Bade…Et puis, il a su déceler en moi des prédispositions pour la scène. C’est lui qui m’a montré la voie ; en quelque sorte, il m’a guérie ». La comédienne poursuit sa carrière au sein d’une jeune troupe en résidence, jusqu’à son départ pour la France, à 20 ans.

Une voix engagée
Partir, emporter avec elle cette détermination qui la caractérise, et l’urgence de dire. « Petite, j’étais comme une éponge, j’absorbais toutes les douleurs du monde. Avec le décès de mes parents, j’avais pris conscience qu’avant de mourir, il fallait laisser son empreinte. J’aurais pu aller vers un autre métier lié à l’oralité, avocate, par exemple. J’ai choisi la scène, l’écriture ». Seulement, en France, son parcours de comédienne n’est pas reconnu.

Il lui faut obtenir des diplômes français, intégrer le conservatoire d’Avignon, être disciplinée. « Je ne supporte pas l’académisme, et malgré les très bons pédagogues qui ont fait la femme que je suis, étudier m’ennuyait. Je voulais que ma colère ne reste pas sourde ». Courageuse et résolue, Maïmouna Gueye s’élève contre la bien-pensance et dénonce toute forme de stigmatisation, même sournoise. Être cantonnée au rôle de « l’Africaine » lui est insupportable : « je n’ai pas besoin de mettre mes origines en avant pour qu’on se dise que je suis sénégalaise ».

Dans son prochain rôle, nulle question de boubou, de foulard, ou autres stéréotypes. Elle salue l’intelligence de Rachid Boucharem, car le réalisateur a su la voir au-delà de sa couleur de peau.

Une soif d’écrire
Maimouna Guèye actriceLa comédienne déplore les discriminations, encore vivaces dans le milieu artistique. « Je suis un être humain et je veux que le cinéma et le théâtre me regardent comme tel ». Parce que les difficultés raciales auxquelles elle se heurte au cinéma sont également prégnantes chez les auteurs. Ses premières pièces abordent des sujets douloureux, comme l’excision (Les souvenirs de la dame en noir 2003), ou le racisme (Bambi, elle est noire mais elle est belle 2006). Les Occidentaux caressent l’illusion que donner la parole aux minorités est preuve de grandeur d’âme. Ses deux pièces ont plu aux producteurs. Or, Maïmouna Gueye refuse d’être instrumentalisée.

Elle souhaiterait aborder d’autres thèmes qui lui sont chers, comme l’amour. Malheureusement les propositions se font plus rares. Maïmouna ironise : « en parlant d’amour, j’aborde un sujet universel, je suis moins attrayante pour les producteurs. Mais rien ne m’arrêtera.

J’écris depuis l’enfance. Les murs de ma chambre étaient tapissés de mots. A ma juste mesure, je veux changer le monde avec l’écriture. Si je parviens à mettre des étoiles dans les yeux de deux ou trois personnes, j’aurai accompli ma mission ».`

Aujourd’hui mère d’un garçon de deux ans, elle affirme que « donner la vie apaise la colère ». Elle porte à présent un autre regard sur le monde, empreint de douceur. La figure maternelle est omniprésente dans ses rôles, aussi bien sur les planches que sur grand écran. C’est encore la mère qu’elle incarne avec brio dans Maman(s). Elle y interprète une femme dévastée, emmurée dans une douleur sourde, partageant son mari avec une seconde épouse.

Retour au pays natal ?
L’idée d’un retour probable au Sénégal la réjouit. Si par le passé elle a eu l’opportunité de jouer ses pièces au centre culturel français de la capitale, elle souhaite aujourd’hui y retourner pour un nouveau projet artistique autour de la prostitution. La comédienne raconte une anecdote malheureuse vécue quelques années auparavant. Alors que son mari et elle étaient en voiture à Dakar, ils ont été arrêtés par la police. Pour eux, une femme noire séduisante et sexy aux côtés d’un homme blanc était incontestablement une prostituée. De fait, selon elle, il est primordial de débattre de la condition des femmes, de « parler d’humanité ».

Elle se félicite de l’émergence d’un cinéma typiquement sénégalais, et s’amuse de l’impact des séries sénégalaises sur la population : « on a dû attendre la fin d’un épisode de Wiri Wiri pour présenter Maman(s) au festival Image et vie à Dakar. Le film a d’ailleurs reçu un excellent accueil, malgré mes appréhensions ».

Maïmouna Gueye brosse le portrait de personnalités sénégalaises qu’elle tient en haute estime : l’actrice Hauwei Sena, qui a su obtenir légitimité et succès contre vents et marées.
Ou encore, la journaliste Aminata Sophie Dieye. Décédée récemment, dotée d’une plume remarquable et d’une liberté de ton jubilatoire.
Espérons que la talentueuse comédienne obtiendra elle aussi la reconnaissance de ses pairs, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Anne Plantier

 

Last modified on mardi, 18 avril 2017 13:11

Ecrivaine prolixe avec plusieurs livres à son actif, Fatou Diome se veut aussi une combattante pour la vie, pour les libertés pour un monde ouvert. Sénégalaise de naissance et française d’adoption comme elle se définit, Fatou Diome dans son dernier ouvrage va en guerre contre le concept d’identité nationale agité en France à la veille de l’élection présidentielle.

De Niodior à Strasbourg, Fatou Diome se veut la même personne. Fidèle à ses principes. Fidèle aussi à sa terre natale et à sa terre adoptive. Dans tous ses écrits, elle ne manque pas de faire référence à Niodior, dans les îles du Saloum au Sénégal et  à Strasbourg, cette belle terre alsacienne qui a dompté la fille rebelle qu’elle est. Niodior, la plus grande des îles du Saloum, ces territoires coincés entre le bras de mer et l’océan atlantique, a vu naitre Fatou Diome en 1968. Une enfance insulaire  qui a marqué la jeune sérère Niominka avec les combats de lutte traditionnelle, les séances de cueillettes de fruits de mer. Ces activités bien communes à toutes les îles du Saloum.  Elle a en sans doute appris à lutter contre les difficultés que la vie ne lui a pas épargné entre Niodior, Mbour, Dakar avant de partir en France pour suivre un mari blanc. En Hexagone, la jeune sérère Niominka connut encore un autre épisode de sa vie qui l’a sans doute marqué. Elle subit les sarcasmes d’une belle famille pas ouverte au monde pour accepter une jeune femme africaine en leur sein. De cet épisode, le film de sa vie a connu moult rebondissements. L’émigration sera ainsi pour elle plusieurs scènes de vie où on doit se battre pour se reconnaitre, reconnaitre ses droits.  Comme tous les émigrés, elle a connu les petites galères et misères loin de sa terre natale. Petits boulots, sollicitations familiales, spleen…. Femme de ménage pendant plusieurs années, elle réussit à financer ses études de lettres à Strasbourg pour ainsi raconter sa vie de combat(s) pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Ses nouveaux combats actuellement portent sur le  racisme et ses dérivés comme  le nationalisme, l’extrémisme.  Ces fléaux qui menacent notre monde. « Chaque fois qu’il y aura des humains maltraités, je me sens interpellé pour écrire et dénoncer » nous disait-elle au détour d’une interview en 2015 après son ouvrage « Impossible de grandir ». Dans ce roman, elle y raconte l’histoire d’une fille, Salie, née hors mariage et dont l’enfance a été rythmée par le regard accusateur de certains membres de son entourage familial, des autres. Un regard qui l’empêche de grandir. Une histoire comme on en voit tout le temps. Mais l’histoire de Salie est celle de Fatou Diome qui a pris le pari de la raconter « pour les autres qui se cachent encore et qui ont honte quand on leur parle de ces choses ». Un grand courage qui le poursuit toujours pour dire non au traitement infligé aux migrants. D’où son coup de gueule sur un plateau d’une télévision française. Aujourd’hui encore, elle prend sa plume pour défendre une cause qui lui tient beaucoup la question de l’identité nationale en France avec, en perspective, la présidentielle. Son nouveau livre, un essai intitulé  « « Marianne porte plainte ! »,  se veut une ode à la France, mère patrie adoptive prenant aujourd’hui des allures de marâtre. Elle s’interroge ainsi sur ce que pourrait être une identité nationale, « ciment de la République, appuyée sur un pilier crucial, l’éducation, seule capable de libérer des tiroirs identitaires et d’affirmer l’appartenance commune au genre humain ».

Oumar NDIAYE

Fatou Diome répond à la polémique sur « l’esclavage et la colonisation »
« Tous les peuples ont colonisés leurs voisins », selon Frédéric Taddei, présentateur de l’émission «Hier, aujourd’hui et demain» sur France2.

Le journaliste français donne l’exemple de l’empire du Mali, des Arabes qui ont « colonisés le Maghreb, puis l’Espagne. Les Blancs aux Amériques. Les Sérères avec les Wolofs ». Ce qui l’amène à interroger Fatou Diome sur la pertinence d’arrêter « de faire la différence entre les colonisés et les colonisateurs. On a tous été l’un et l’autre ». (éclat de rires partagé).

Fatou Diome, un des invités de l’émission, répond : « Il faut pacifier les mémoires et arrêter de se référer tout le temps à l’esclavage et à la colonisation ». Reconnaissant l’utilité d’apprendre l’histoire, la romancière sénégalaise appelle de ses vœux « un élan vers l’avenir, se libérer du passé et arrêter d’être des otages, des victimes de l’esclavage et de la colonisation. Je ne suis pas une victime de l’histoire de la colonisation, parce que je n’étais pas colonisée. C’est Senghor qui a été colonisé même si je n’oublie pas l’histoire évidemment ».
Maladroite au moins pour certains internautes de la diaspora qui se référaient à elle depuis ses prises de paroles salutaires dans les télévisions françaises. D’autres parlent de déceptions. Invitée à réagir sur la polémique déclenchée par ses propos, Fatou Diome « assume pleinement » ses propos. La romancière sénégalaise assume « le risque de déplaire parfois ». Elle axe sa réponse sur plusieurs points : « Chaque fois que nous, Africains, nous nous définissons comme victimes, de facto, nous désignons notre dominant, et notre complexe d’infériorité entretient le complexe de supériorité de celui-ci. Donc, revendiquer notre liberté, c’est la seule façon d’imposer un rapport d’égalité au dominant. Oui, nous devons étudier notre histoire, savoir d’où nous venons et qui nous sommes, bref, connaître le passé permet de comprendre le présent et mieux préparer le futur. Mais, si les esprits restent otages de l’esclavage et de la colonisation, notre liberté serait vaine et l’égalité (avec l’ancien dominant) impossible. Je veux une Afrique debout, qui traite d’égal à égal avec les autres. Une telle Afrique ne peut se contenter de geindre sur son passé, une telle Afrique doit affirmer sa liberté et ses volontés d’aujourd’hui ».

Oumar NDIAYE et Moussa DIOP

Cinquante-trois ans après la sortie de « La Noire de », le premier film où une Sénégalaise et Africaine tenait le rôle principal, Mbissine Thérèse Diop revient sur sont parcours et son histoire tourmentée notamment à travers une scène qui a bouleversé sa vie.
 
« Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plaît », écrivait le poète Birago Diop. La mémoire de Mbissine Thérèse Diop, la première actrice africaine dans un long-métrage, a choisi de rapporter un fagot composé de séquences du film de sa vie. La projection de la pellicule n’est pas bouchée par l’horizon de son appartement, rempli de souvenir, du boulevard Voltaire à Paris où elle est installée depuis 1977, date de son arrivée du Sénégal. Les images sur les murs de son salon illustrent en photos noir et blanc le film de 50 ans de cinéma. Elles immortalisent un tournage sur la mer noire à Sotchi pour Soleil noir (1971), un film sur la vie de Patrice Lumumba, une interview à Tachkent lors d’un festival de cinéma des pays de l’Est, un souvenir de jeunesse sur les marches de la place de l’indépendance de Dakar.
 
Puis elle s’arrête devant un beau portrait d’une jolie jeune fille au sourire discret. « J’étais plus agréable à regarder », précise Mbissine Thérèse Diop (elle ne veut pas donner son âge par coquetterie) en regardant l’affiche de La Noire de...
 
Diouana, la noire de Sembène
Réalisé par Ousmane Sembène, c’est le premier long-métrage d’un cinéaste d’Afrique noire. Mbissine Thérèse Diop y tient le rôle principal en interprétant le personnage de Diouana, une domestique embauchée à Dakar par une famille de coopérants français. Partie avec eux en France, Diouana est confrontée à la solitude, au racisme, à la maltraitance de ses patrons et finit par se suicider. Le film remporte plusieurs distinctions dont le Prix Jean Vigo, le Tanit d’or au Festival international de Carthage et le prix du meilleur réalisateur au Festival des arts nègres, tous en 1966. « Sembène ne m’a pas payé pour ce rôle », lâche-t-elle comme une grenade explosive dont les éclats écorchent la figure mythique d’un des pères du cinéma africain.

« C’est un film tourné avec un petit budget », éclaire Catherine Ruelle, spécialiste du cinéma africain. « Mais je ne lui en veux pas, reprend Mbissine Diop. Grâce à lui, j’ai pu tourner et avoir des cachets en Afrique, en Russie et en France ». Sur ce pan du mur de sa vie, les rêves de Mbissine Diop s’émerveillent en la remplissant d’émotions qu’elle fige dans l’éternité à travers sa rencontre avec l’art. « Je ne suis pas allée vers le cinéma, rectifie-t-elle, c’est le cinéma qui est venu à moi ».

Ousmane Sembène lui avait proposé le rôle après avoir vu sa photo dans une exposition d’un journaliste au bureau du cinéma de Dakar. Bien avant cet épisode, Mbissine Thérèse Diop était « attirée par le milieu de l’art ». A la fin des années 1950, elle a vécu trois ans en Corse où elle faisait de la couture. De cet exode dû à la séparation de ses parents alors qu’elle était encore mineure, il lui reste le sobriquet de « La Corse ». Mais également une correspondance épistolaire avec Joséphine Baker et l’amour du cinéma. Quand l’offre de Sembène s’est présentée, elle saisit sa chance en provoquant « la bénédiction de ses parents hésitants et méfiants » à l’égard du cinéma. L’essentiel du tournage se passe au Sénégal puis à Marseille où elle était doublée car Sembène n’avait pas les moyens de la faire voyager. Après avoir réalisé des courts-métrages et s’être formé au cinéma soviétique, Sembène « maîtrisait déjà tout sur le tournage ».
 
Femme blessée
Il filme de manière subtile la nudité de Mbissine Thérèse Diop. « Je portais un slip », tempère-t-elle encore cinquante ans après.
Peu importe pour les tenants d’un conservatisme criant au scandale dans une société sénégalaise d’après indépendance où on ne faisait pas la différence entre l’actrice et le personnage interprété. Aussi bien dans sa famille que dans la rue, « certains ne voulaient plus de mon bonjour », se souvient-elle. « Mbissine Diop est une grande actrice et une formidable femme blessée à cause de ce rôle », note la spécialiste Catherine Ruelle. L’interprétation de Diouana réduite à la polémique sur sa nudité désole Mbissine Thérèse Diop d’autant plus que le film dénonçait d’abord la condition des domestiques confrontées au racisme et à l’esclavage post-indépendance. « J’aimerais qu’on me montre une personne née avec la mention d’esclave sur son front », s’insurge-t-elle. L’égalité est au cœur de son rapport avec la religion en tant que fille d’une catholique et d’un musulman, Mbissine Diop a refusé de choisir entre les deux religions mais a foi en l’Afrique.

« Comme le font les mères avec leurs enfants, si je pouvais porter l’Afrique sur mon dos, je le ferai ». Présente à la naissance du Fespaco en 1969, Mbissine Thérèse Diop montre les photos des premières séances et rencontres avec les pères fondateurs du cinéma africain : le Nigérien Omarou Ganda, l’Ivoirien Désiré Ecaré, le Burkinabé Louis Thiombiano, le chanteur guinéen Sory Kandia Kouyaté et « son Ousmane Sembène ». « Savez-vous que le festival a failli avoir lieu à Bobo-Dioulaso ? », fait-elle mine de s’interroger. Dans ce milieu d’hommes, elle est l’une des rares femmes africaines. Autant pour La Noire de que pour Emitaï (1971) réalisés par Sembène « qui ne voulait pas qu’elle tourne avec les autres cinéastes », selon Catherine Ruelle, Mbissine Diop n’a pourtant jamais été honoré par le Fespaco. « C’est plus un regret pour les gens que pour moi », sourit-elle.
 
Moussa Diop (Le Monde)
Le regard pétillant, l’air malicieux, Maïmouna Gueye respire la vie. A l’orée de 2017, la comédienne et dramaturge d’origine sénégalaise a le vent en poupe : Maman(s) (Maïmouna Doucouré), le dernier film dans lequel elle joue, a été couronné du césar du meilleur court-métrage (2017). Actuellement, elle tourne aux côtés d’Omar Sy pour le prochain film de Rachid Boucharem (réalisateur et producteur franco-algérien, auteur d’Indigènes). Mais sa trajectoire n’a pas toujours été rectiligne.

Avec une sincérité désarmante, Maïmouna raconte son parcours, jalonné d’embûches, mais teinté d’amour et d’espoir : une enfance à Thiès, dans une fratrie de neuf enfants, le décès de ses parents, survenu l’année de ses 16 ans. Elle interrompt ses études pour gagner sa vie. Bien qu’inexpérimentée, Maïmouna réussit une audition pour interpréter le rôle-titre dans Antigone, mis en scène par Gérard Chenet (auteur, metteur en scène, plasticien haïtien) à Toubab Dialaw. Conscient de son talent, l’artiste la prend sous son aile. Elle évoque la figure de son père spirituel avec une infinie tendresse : « je l’admire beaucoup. Un homme engagé, ministre sous Senghor. Il a œuvré pour le Sénégal en mettant à disposition un centre culturel pour les artistes, Sodo Bade…Et puis, il a su déceler en moi des prédispositions pour la scène. C’est lui qui m’a montré la voie ; en quelque sorte, il m’a guérie ». La comédienne poursuit sa carrière au sein d’une jeune troupe en résidence, jusqu’à son départ pour la France, à 20 ans.

Une voix engagée
Partir, emporter avec elle cette détermination qui la caractérise, et l’urgence de dire. « Petite, j’étais comme une éponge, j’absorbais toutes les douleurs du monde. Avec le décès de mes parents, j’avais pris conscience qu’avant de mourir, il fallait laisser son empreinte. J’aurais pu aller vers un autre métier lié à l’oralité, avocate, par exemple. J’ai choisi la scène, l’écriture ». Seulement, en France, son parcours de comédienne n’est pas reconnu.

Il lui faut obtenir des diplômes français, intégrer le conservatoire d’Avignon, être disciplinée. « Je ne supporte pas l’académisme, et malgré les très bons pédagogues qui ont fait la femme que je suis, étudier m’ennuyait. Je voulais que ma colère ne reste pas sourde ». Courageuse et résolue, Maïmouna Gueye s’élève contre la bien-pensance et dénonce toute forme de stigmatisation, même sournoise. Être cantonnée au rôle de « l’Africaine » lui est insupportable : « je n’ai pas besoin de mettre mes origines en avant pour qu’on se dise que je suis sénégalaise ».

Dans son prochain rôle, nulle question de boubou, de foulard, ou autres stéréotypes. Elle salue l’intelligence de Rachid Boucharem, car le réalisateur a su la voir au-delà de sa couleur de peau.

Une soif d’écrire 
La comédienne déplore les discriminations, encore vivaces dans le milieu artistique. « Je suis un être humain et je veux que le cinéma et le théâtre me regardent comme tel ». Parce que les difficultés raciales auxquelles elle se heurte au cinéma sont également prégnantes chez les auteurs. Ses premières pièces abordent des sujets douloureux, comme l’excision (Les souvenirs de la dame en noir 2003), ou le racisme (Bambi, elle est noire mais elle est belle 2006). Les Occidentaux caressent l’illusion que donner la parole aux minorités est preuve de grandeur d’âme. Ses deux pièces ont plu aux producteurs. Or, Maïmouna Gueye refuse d’être instrumentalisée.

Elle souhaiterait aborder d’autres thèmes qui lui sont chers, comme l’amour. Malheureusement les propositions se font plus rares. Maïmouna ironise : « en parlant d’amour, j’aborde un sujet universel, je suis moins attrayante pour les producteurs. Mais rien ne m’arrêtera.

J’écris depuis l’enfance. Les murs de ma chambre étaient tapissés de mots. A ma juste mesure, je veux changer le monde avec l’écriture. Si je parviens à mettre des étoiles dans les yeux de deux ou trois personnes, j’aurai accompli ma mission ».`

Aujourd’hui mère d’un garçon de deux ans, elle affirme que « donner la vie apaise la colère ». Elle porte à présent un autre regard sur le monde, empreint de douceur. La figure maternelle est omniprésente dans ses rôles, aussi bien sur les planches que sur grand écran. C’est encore la mère qu’elle incarne avec brio dans Maman(s). Elle y interprète une femme dévastée, emmurée dans une douleur sourde, partageant son mari avec une seconde épouse.

Retour au pays natal ?
L’idée d’un retour probable au Sénégal la réjouit. Si par le passé elle a eu l’opportunité de jouer ses pièces au centre culturel français de la capitale, elle souhaite aujourd’hui y retourner pour un nouveau projet artistique autour de la prostitution. La comédienne raconte une anecdote malheureuse vécue quelques années auparavant. Alors que son mari et elle étaient en voiture à Dakar, ils ont été arrêtés par la police. Pour eux, une femme noire séduisante et sexy aux côtés d’un homme blanc était incontestablement une prostituée. De fait, selon elle, il est primordial de débattre de la condition des femmes, de « parler d’humanité ».

Elle se félicite de l’émergence d’un cinéma typiquement sénégalais, et s’amuse de l’impact des séries sénégalaises sur la population : « on a dû attendre la fin d’un épisode de Wiri Wiri pour présenter Maman(s) au festival Image et vie à Dakar. Le film a d’ailleurs reçu un excellent accueil, malgré mes appréhensions ».

Maïmouna Gueye brosse le portrait de personnalités sénégalaises qu’elle tient en haute estime : l’actrice Hauwei Sena, qui a su obtenir légitimité et succès contre vents et marées. 
Ou encore, la journaliste Aminata Sophie Dieye. Décédée récemment, dotée d’une plume remarquable et d’une liberté de ton jubilatoire. 
Espérons que la talentueuse comédienne obtiendra elle aussi la reconnaissance de ses pairs, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Anne Plantier

Comme un personnage d’un film de Tim Burton, la moumoute « orangeatre », lisse avec une coiffure improbable va de paire avec la cynique mise en scène de sa prise de main de « commandant en chef ». Donald Trump ne laisse personne indifférent, surtout les immigrés sénégalais établis aux États-Unis. Il est craint, méprisé, haïs ou même donné en exemple par les conservateurs africains. Un mois et demi après son investiture, le 45ème président américain a signé, hier, son deuxième décret anti immigration après les ratés judiciaires du premier qui lui ont valu une suspension. Dorénavant, ce sont les ressortissants de l’Iran, de la Lybie, de la Somalie, du Soudan, de la Syrie et du Yémen qui sont toujours ciblés par l’interdiction d’entrée sur le territoire américain. Cependant, les détenteurs de visas et « cartes vertes », même provenant de ces pays, ne sont pas concernés par la mesure qui va entrer en vigueur le 16 mars prochain. Pour la diaspora sénégalaise, les 130 expulsés des États-Unis ont semé le trouble. Des Sénégalais vivants aux États-Unis témoignent.

AMARY NDIAYE ETUDIANTE EN INFORMATIQUE A SAN FRANCISCO : « Les autorités nigérianes et camerounaises nous informent des précautions à prendre »
Amary Ndiaye Etudiante USAArrivée aux Etats-Unis en 2011, Amary Ndiaye est étudiante en 5eme année. Elle suit un Bachelor en Informatique et Réseaux à San Francisco.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump comme nouveau président des Etats Unis ?
C’est une victoire qui nous a tous surpris. Après son investiture, nous avons remarqué beaucoup de changements dans les lois concernant l'immigration.

En tant que étudiante, êtes-vous concernée par ces mesures migratoires prises par Trump ?
Tant que je suis en règle, je ne me vois pas trop concernée par ces mesures. En revanche, je suis consciente qu’au vu de la situation actuelle, si je devenais illégale dans le futur, il y a de fortes chances que je sois expulsée.  
 
Avez-vous ressentie des changements dans votre université ou dans votre lieu de travail ?
Oui, il y a de la peur et de la panique chez les immigrés en situation irrégulière ainsi que chez les réfugiés.
 
Avez-vous été contactée ou informée par le consulat ou l’ambassade du Sénégal sur la situation actuelle ?
Non !
 
Ou, alors, prenez vous vos infos ?
J'ai reçu des messages venant du consulat du Nigeria, du Cameroun et de quelques avocats américains. Ce sont eux qui nous informent sur les précautions à prendre au cas où l’on se ferait arrêter par Ice, qui est la police d’immigration.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

LAMINE D, 38 ANS, ANCIEN ETUDIANT : « On attend de voir ce que l’avenir nous réserve »
Ce Sénégalais de 38 ans vit aux Etats-Unis depuis 6 ans. Il regrette le temps « de la démocratie » sous Obama. L’avènement de Trump a chamboulé sa vie.

Que vous inspire la victoire de Trump ?
Dégoût, peur, colère. Je n’arrive toujours pas à croire que les Américains ont osé élire quelqu’un de si raciste.
 
Quelle est votre situation ? Avez-vous la carte verte ?
(Sourire gêné)… Non, je suis un illégal. Je suis venu en tant qu’étudiant mais j’ai abandonné l’université faute de moyens. Depuis ma situation s’est dégradée. Là, je n’ai même plus de permis de travail.
 
Comment travaillez alors ?
Un de mes cousins m’avait prêté ses documents pour travailler mais la venue de Trump a tout changé. Là, je ne peux plus travailler avec ses papiers parce que c’est trop dangereux. Il a peur et m’a demandé d’arrêter d’utiliser ses papiers.

L’élection de Donald Trump est une véritable calamité pour vous alors ?
Plus qu’une calamité. Maintenant, j’ai même peur de fréquenter certains endroits parce que je me dis qu’un policier peut m’arrêter dans la circulation et me demander si j’ai des papiers légaux. Il parait que c’est arrivé à des latinos qu’on a ensuite déportés.
 
Comment la communauté sénégalaise de votre ville vit-elle la situation actuelle ?
Nous vivons avec la peur et la panique mais nous sommes impuissants, que faire d’autres que d’attendre de voir ce qui va se passer. Au Congrès, des rumeurs ont fusé qu’il se pourrait que Trump accepte une légalisation des immigrés donc, on attend de voir ce que l’avenir nous réserve.

M.AW, correspondant aux Etats-Unis

TEMOIGNAGE DE KATE NDIAYE, SENEGALO-AMERICAINE : « Le discours anti-musulman est de plus en plus toléré »
Kate NdiayeKate pour les intimes, Khady Gaye Ndiaye est née à New York mais a passé toute son enfance à Mbour, où elle a eu son « Baccalauréat à l’âge de 16 ans ». Sur les conseils de sa mère, elle est retournée dans son pays natal afin d’y poursuivre ses études supérieures.

Depuis l’élection de Donald Trump en novembre 2016, la parole raciste s’est un peu plus libérée aux Etats-Unis. « La présidence de Trump a beaucoup changé l’environnement racial aux Etats-Unis, pour la jeune sénégalo-américaine qui reconnaît, toutefois, « que le racisme a toujours existé dans ce pays ».  Même si elle signale être revenue « dans le pays de la « liberté » pendant la présidence de Barack Obama, qui avait une approche totalement différente de celle de Trump ». A son retour, Kate Ndiaye a d’abord vécu dans « le Maryland de 2011 à 2013, avant de changer d’université pour rejoindre New Jersey City University dans le New Jersey », où elle effectue une licence en gestion d’entreprise. La jeune femme de 23 ans pense que les immigrés sont « considérés comme des voleurs d'emplois. Trump a réussi à installer un climat de tensions, notamment à l’égard des immigrés. Cette situation est déplorable parce qu'elle augmente les chances des Américains à être embauchés, alors qu'elle réduit celle de ce ceux qui sont originaires d’Afrique ».

L’arrivée de Trump a divisé le pays en deux avec les « pro » et les « anti » 45ème président des Etats-Unis. « J'ai malheureusement perdu certains de mes amis de couleur blanche, qui ne partageaient pas mon point de vue sur les ordres exécutifs de Trump et ses décisions radicales ». Kate Gaye Ndiaye a « l'impression qu'il est devenu plus difficile de vivre dans ce pays depuis l’élection de Trump. La plupart des immigrés ne rêve que d’une chose : rentrer au bercail. Malheureusement, cela est plus facile à dire qu’à faire. Repartir les mains vides représente l’un des principaux facteurs qui influencent les Sénégalais à ne pas rentrer ».

Après une campagne électorale dont l’un des thèmes phares fut l’immigration, « le président s'est engagé, en février 2017, à expulser les millions d'immigrants illégaux. Depuis cette annonce, nombreuses sont les familles qui vivent dans une hantise constante. Chaque jour, en rentrant chez moi, je me pose la même question : Que nous prépare Trump ? Je me souviens avoir reçu, il y a quelques jours, un message de ma cousine, dans lequel elle me demandait si j'avais mon passeport parce qu'ils déportaient (expulsaient, ndlr) des gens dans le Bronx. Même si je suis Américaine, et elle le sait, elle vit dans l’inquiétude comme le reste d’entre nous ».

L’apport des immigrés
Dans cette chasse aux immigrés qui ne porte pas encore son vrai nom, l’Amérique de Trump oublie ce qu’elle doit aux immigrés. Kate Gaye prend l’exemple du domaine de la santé où « vingt-huit pourcent (28%) des médecins sont des immigrants et l'Amérique est déjà à court de médecins. Avec les interdictions d'immigration de Trump, nous verrons une diminution drastique de ce pourcentage. D’après les écoles de médecine, l'ordre de Trump rend encore plus difficile le recrutement de médecins pour travailler dans les hôpitaux. Cela entraînera un ralentissement des progrès scientifiques, car les spécialistes chercheront un emploi ailleurs. Les choses deviennent beaucoup plus difficiles avec ce nouveau gouvernement républicain ».

Dans ce contexte, être musulman pourrait être synonyme de cumul de handicaps si l’on voulait tomber dans un cynisme de mauvais goût. « Je suis une fière musulmane vivant aux États-Unis. Aujourd'hui, le discours anti musulman est de plus en plus toléré dans ce pays ». Toutefois, Kate Gaye note que « l'hostilité américaine envers l’Islam et les musulmans n'a pas commencé avec Trump, cela a simplement empiré et sera toujours présente. Au cours de sa campagne, il a promis d'expulser la majeure partie des musulmans. Il a tenu sa promesse en signant un décret interdisant l'entrée aux États-Unis des ressortissants de certains pays pendant une période de 90 jours ».

Une décision qui n’est pas sans conséquence dans l’appréhension négative qu’ont les Américains de l’Islam. « Il est difficile de vivre dans un pays où vous êtes étiquetée comme une menace simplement à cause de votre religion, regrette Kate Gaye. Mon père m'appelle toujours pour me dire d'être prudente avec mes publications sur les réseaux sociaux parce qu’«ils » nous surveillent. Nous ne pouvons pas laisser Trump et son gouvernement nous décourager, et nous empêcher de réaliser notre rêve américain ». La jeune américaine d’origine sénégalaise hésite à rester aux Etats-Unis après la fin de ses études, dans deux mois. Une hésitation qu’elle tempère : « On ne sait jamais. Si cela change, j’y repenserai ». C’est cela aussi le rêve américain.

NDEYE FANTA N : « Rien n'est garanti dans cette ère Trump »
Ndèye Fanta NLa quarantaine révolue, Ndèye Fanta N. vit à Philadelphie, aux Etats-Unis, depuis 20 ans. Voilée, elle est directement confrontée aux premières expulsions.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump ?
Le désarroi, l'incertitude, la peur.

Etes-vous sans-papier ?
Non, je suis naturalisée Américaine.

Avez-vous quand même peur de la situation actuelle ?
Rien n'est garanti dans cette ère Trump, si tu n'es pas blanc et chrétien. Le fils de Muhammad Ali, le légendaire boxeur, Muhammad Ali Jr. a été retenu pendant des heures par les services de la douane. Il est né américain, aux Etats-Unis en 1972 ainsi que toute sa famille, et cela depuis des générations remontant à la Traite négrière. Ils ne connaissent aucun autre endroit que cette terre d'Amérique. Si lui a été retenu, qui est à l'abri ? Ibtihaj Muhammad, la célèbre championne d'escrime qui a défendu les couleurs des Etats-Unis aux Jeux olympiques, a aussi été retenue par les services de douane pendant des heures. Si elle n'est pas épargnée, qui va l'être ? Tous les deux, n'ont qu'une chose en commun : être Musulman. Je suis d'autant plus concernée que je me voile, selon les préceptes de l'Islam, de même que mes filles.

Avec toutes les attaques contre l’Islam du 45ème président, nos lendemains sont très incertains. Tu sors de ta maison pas du tout sûre de ton retour sain et sauf. Plus d'une fois, j'ai été victime d'attaques islamophobes. Juste ce vendredi (24 février, ndlr), comme je sortais de mon lieu de travail, deux Blancs, dans un fourgon, ont sifflé pour attirer mon attention, et quand je me suis tournée, ils ont hurlé « rentre chez toi! » Cependant, il ne faut pas faire d’amalgame car si certains sont ignorants, d’autres sont respectueux et même très courtois. Il y a des jours où des gens courent pour m’ouvrir la porte d'une boutique. Ils vont même jusqu'à faire une révérence ou donner de l'argent aux enfants. Il y'a toujours de bonnes personnes, « Alhamdulillah ».

Avez-vous de nouvelles ou signe de la représentation diplomatique sénégalaise dans votre ville ?
J'ai eu à appeler le consul (il y a quelques jours, ndlr) pour le cas de mon jeune frère. Le consul a été sympathique et a pris le temps de m'écouter, mais il n'y a pas eu de suivi.
Qu’est-il arrivé à votre frère ?

Mon frère a été jugé et condamné pour un crime qu'il n'a pas commis (Ndèye Fanta n’a pas souhaité évoquer ce que la justice américaine reproche à son frère, ndlr).
Il devait sortir de prison depuis un an, Ice, la police de l'immigration, le retient toujours. Actuellement, il est en Arizona avec 94 autres Sénégalais en voie d’être déporté (finalement il fait partie des 130 sénégalais expulsés ce week end, Ndlr). D’après mon frère, le consul n’est toujours pas venu leur rendre visite. Quelque chose doit être fait pour ces enfants du Sénégal qui sont détenus dans des conditions précaires. Il faut que nos dirigeants fassent comprendre aux Etats-Unis qu'ils ont autant besoin de nous, que nous d'eux.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

SYLVIANE DIOUF, HISTORIENNE : « Au 16ème siècle, les musulmans Wolofs étaient déjà interdits d’Amérique »
Sylviane DioufInterdire aux musulmans de venir en Amérique a déjà existé. C’est le rappel fait par l’historienne Sylviane Diouf. De père Sénégalais et de mère Française, grandie en France, elle a également vécu à Dakar avant de s’installer aux Etats-Unis depuis 30 ans où elle est directrice d’un centre de recherche historique.

« Les premières interdictions datent du tout début du 16ème siècle », note Sylviane Diouf, directrice, depuis 15 ans, du Lapidus Center for the Historical Analysis of Transatlantic Slavery, à New York. C’est une bibliothèque de recherche sur le monde noir spécialisée sur l’esclavage atlantique. En effet, de 1500 à 1550, la couronne espagnole avait interdit aux musulmans africains notamment wolofs d’entrer en Amérique.
 
Wolofs : musulmans et auteurs de révoltes
Sylviane Diouf évoque deux raisons : « D’abord, les Espagnols avaient peur que les musulmans convertissent les Indiens. Mais il y a aussi le fait que les musulmans noirs, en particulier les Wolofs, étaient jugés incorrigibles et arrogants. En 1522, la première révolte d’esclaves a été conduite par des Sénégalais en République dominicaine. Ils étaient les plus prompts à se révolter. Les esclaves wolofs du Sénégal se révoltèrent sur la plantation – aujourd’hui située en République dominicaine – du fils de Christophe Colomb, jetant l’effroi dans le Nouveau Monde ». 

Par la suite, il y a eu d’autres interdictions faites aux Wolofs musulmans. Sylviane Diouf en énumère quatre autres. « Le 11 mai 1526, un décret royal interdisait l’introduction des Wolofs, des « Noirs du Levant », de ceux qui avaient été « élevés avec les Maures » et des peuples de Guinée sans autorisation spéciale de la « Casa de Contratacion » qui supervisait la traite. 

En 1532, un autre décret décrivait les Wolofs (qui s’étaient aussi révoltés à Porto-Rico et au Panama) comme étant « arrogants, désobéissants, rebelles et incorrigibles ». Cet arrêt interdisait également l’entrée des mulâtres, des juifs, des moriscos (musulmans espagnols convertis de force) et des musulmans en général. 

En 1543, un nouvel arrêté stipulait que, dans ces terres nouvelles où la foi s’était si récemment implantée, il était nécessaire d’empêcher l’expansion de la « secte de Mahomet » et barrait l’entrée des musulmans libres ou asservis et de leurs enfants récemment convertis au catholicisme parce qu’ils avaient causé des « inconvénients » par le passé. En 1550, les « Noirs du Levant » et de Guinée étaient de nouveau bannis parce qu’ils étaient « mélangés aux Maures ». Avec pas moins de cinq décrets antimusulmans au cours de ses cinquante premières années d’implantation en Amérique, l’Espagne pensait avoir mis un terme à l’islamisation potentielle de son empire ou à sa possible perte par rébellion ».
 
Chute de l’empire du Djolof
Pourquoi ces différentes interdictions visaient principalement les wolofs musulmans ? Sylviane Diouf, auteure de plusieurs ouvrages académiques sur la traite et l’esclavage, s’appuie sur les documents historiques pour fournir une explication. « On ne parle pas des Africains en général mais des Wolofs en particulier. Au moment de l’éclatement de l’empire du Djolof, beaucoup de Wolofs, prisonniers de guerre, étaient vendus comme esclaves. On les retrouvait dans les colonies espagnoles. Leur arrivée dans ce qui deviendra, par la suite, les Etats-Unis intervient plus tard, à partir de 1619. Les musulmans avaient plus tendance à se révolter, on en voit des exemples dans les bateaux négriers.

« Il est vrai que les Sénégambiens représentaient 6% des déportés, mais ont organisé 23 % des révoltes documentées sur les bateaux négriers. En 1800, « les Noirs et les Maures du Sénégal » réussirent à retourner à Saint-Louis du Sénégal sur le Nepomuceno qui les emmenait d’Uruguay au Pérou ; un épisode qui poussa le vice-roi du Pérou à demander à la Couronne espagnole un nouveau bannissement des musulmans parce qu’ils « répandent des idées perverses parmi les leurs. Et ils sont tellement nombreux dans ce royaume ». L’autre particularité des révoltes wolof, c’est qu’en « Islam, un musulman libre ne peut pas être livré en esclavage. C’est contraire à la religion. »
Faible présence aux Etats-Unis.

Cependant, Sylviane Diouf tient à préciser que les interdictions faites aux musulmans concernaient l’Amérique, en tant que continent et non les Etats-Unis, comme pays. « Aux Etats-Unis, il n’y a pas eu d’interdiction. On considère qu’il y a eu 400 000 africains qui y sont arrivés comme esclaves. C’est une autre histoire en comparaison avec le Brésil, où il y a eu 4 millions et demi, Sur ces 400.000, on compte 24% originaires de Sénégambie. Il est possible que les Etats-Unis puisse avoir le plus grand pourcentage de musulmans (Caroline du Sud, Maryland et Louisiane…) ». Aux Etats-Unis, il était connu que les esclaves musulmans venus d’Afrique de l’ouest savaient lire, écrire. Ce qui leur conférait un préjugé favorable car il y avait souvent « une tendance de penser que les musulmans étaient supérieurs aux autres africains. Certains disaient même qu’ils n’étaient pas de vrais africains. Ils étaient assimilés aux arabes donc non africains. Mais il y avait aussi un préjugé défavorable avec de la jalousie car beaucoup de planteurs ne savaient pas lire et écrire ».

Cependant, Sylviane Diouf marque une césure avec le décret anti musulman actuel. « Il y a un parallèle entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passait au début du 16ème siècle dans les colonies espagnoles. Une peur de l’islamisation avec le soupçon d’imposer la charia mais aussi un Islam porteur d’une certaine révolte, donc de la violence ». Toutefois, dans l’interdiction actuelle, il faut préciser que les musulmans de l’Afrique de l’ouest ne sont pas concernés. « Les musulmans d’Afrique de l’Ouest sont presque invisibles aux Etats-Unis, explique Sylviane Diouf. Il y en a peu. L’immigration africaine vient surtout du Nigeria, du Ghana, d’Ethiopie… Les Maliens, Sénégalais et Ivoiriens sont très peu. Ils passent totalement inaperçus. Ce ne sont pas les pays en guerre ou avec des problèmes de terrorisme. Il y a toujours eu cette idée que les Africains ne sont pas totalement musulmans avec un Islam pur ».

Moussa DIOP

DAME BABOU, JOURNALISTE  INSTALLE AUX ETATS-UNIS : « Obama, le président américain qui a expulsé le plus d’immigrés »
Dame BabouInstallé aux Etats-Unis depuis 27 ans, journaliste, correspondant de Sud Quotidien et animateur d’émissions, Dame Babou analyse les conséquences de la politique de Trump sur les Sénégalais des Etats-Unis.

Un mois après son investiture, comment jugez-vous la politique d’immigration de Donald Trump ?
D’abord, il y a les aspects psychologiques de l’immigration. Il y a plus de peur à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays. J’ai l’impression que les informations données ne recoupent pas toujours la réalité. Par exemple, je suis sûr que les familles de Sénégalais installées aux Etats-Unis ont toutes eu peur quand on leur dit que Donald Trump a expulsé 130 Sénégalais. Ce qui ne correspond pas à la réalité. La décision d’expulsion de ces Sénégalais avait déjà été prise depuis longtemps par les tribunaux américains. Le gouvernement Obama avait décidé d’exécuter la décision. Il y a eu des discussions avec le gouvernement sénégalais qui ne voulait pas que les Sénégalais soient expulsés par vol charter pour respecter leur dignité.

Ce n’est pas Donald Trump qui a décidé de ces expulsions. Il faut comprendre également que le nouveau président américain ne peut agir que par l’exécutif, parce qu’il faut une réforme pour aller en profondeur. Le décret (sur l’immigration, ndlr), signé le 21 février, a repris, en grande partie, les pratiques qui avaient cours sous Obama. En l’occurrence, retrouver les immigrés ayant commis des actes condamnés par les tribunaux pour crime et violation grave de la loi. Trump y a ajouté des violations mineures pour être expulsé.

Les différents gouvernements américains considéraient le fait de ne pas avoir de papier comme une violation civile, ce qui n’est pas une cause d’expulsion. Maintenant, toute personne essayant de traverser la frontière américaine est « expulsable » immédiatement. Dans cette catégorie, il y a tous ceux qui n’ont pas encore fait deux ans aux Etats-Unis, comme les nombreux Sénégalais qui essaient de quitter le Brésil pour les Etats-Unis. Ils n’ont plus la possibilité d’aller au tribunal (pour des recours, ndlr) comme par le passé. Deuxième élément, les petites infractions comme la vente dans les rues, sans autorisation, peuvent entrer dans la catégorie des actions de gens « expulsables ». Mais on n’est pas encore arrivé au point où on effectue des rafles dans la rue à la recherche de sans-papiers.
 
Est-ce que les Sénégalais sont au cœur de la cible Trump ?
Il faudra retenir que les immigrés africains, sur le plan purement statistique, ne peuvent pas être des cibles parce qu’ils sont insignifiants en termes de nombre. Si l’on parle de 10 à 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, on ne peut pas avoir un 1/10 venu d’Afrique à plus forte raison venus du Sénégal. Les gens pensent que le Sénégal est au centre du monde. On ne peut même pas recenser les immigrés africains parce qu’ils sont insignifiants statistiquement. Maintenant, les mesures prises pour les immigrés d’Amérique centrale (Mexique, entre autres) s’appliquent aux Sénégalais. Il est peu probable qu’on puisse identifier, de manière précise, une dizaine de milliers de Sénégalais immigrés illégaux.

A-t-on une idée du nombre de Sénégalais aux Etats-Unis ?
C’est très difficile car il n’y a pas de recensement (spécifique pour eux). Dans le dernier recensement fédéral officiel, les Sénégalais étaient mis dans la catégorie « autres, divers ». C’est - à - dire qu’ils ne sont pas identifiables. Maintenant, on peut faire de la spéculation, lors des dernières élections sénégalaises, il y a eu moins de 10.000 Sénégalais qui se sont inscrits sur les listes électorales.

Au Consulat du Sénégal de New York, il n’y a pas 20.000 Sénégalais inscrits pour la carte consulaire. En extrapolant, 1 sur 4 inscrits sur les listes électorales, on est toujours sur des chiffres autour ou moins de 50.000.

Quelles sont les différences significatives entre Obama et Trump après une présidence d’un peu plus d’un mois ?
Les lois restent les mêmes.
Ce qui caractérise la manière de gouverner en Amérique, le gouvernement a beaucoup de latitude en termes d’exécution des lois. Barack Obama a expulsé plus que tous les autres présidents avant lui.

Il ciblait les criminels et ceux qui violaient la loi américaine. Donald Trump va amplifier cette politique. Ce qui soulève des craintes d’autant plus que c’est un personnage haut en couleur avec une grande rhétorique, de grandes déclarations et des polémiques. Ce qui n’existait pas sous Obama. C’est la continuité de la même politique. Ceux qui ne sont pas des criminels, ou font pas l’objet d’activités délictuelles, ne sont pas des cibles de Trump. 

Si l’on voulait expulser les 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, il faudrait 420 à 600 milliards de dollars. La politique ne change pas forcément mais son exécution oui.

M. DIOP

Last modified on mardi, 07 mars 2017 13:51

Arrivée aux Etats-Unis en 2011, Amary Ndiaye est étudiante en 5eme année. Elle suit un Bachelor en Informatique et Réseaux à San Francisco.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump comme nouveau président des Etats Unis ?
C’est une victoire qui nous a tous surpris. Après son investiture, nous avons remarqué beaucoup de changements dans les lois concernant l'immigration.

En tant que étudiante, êtes-vous concernée par ces mesures migratoires prises par Trump ?
Tant que je suis en règle, je ne me vois pas trop concernée par ces mesures. En revanche, je suis consciente qu’au vu de la situation actuelle, si je devenais illégale dans le futur, il y a de fortes chances que je sois expulsée.  
 
Avez-vous ressentie des changements dans votre université ou dans votre lieu de travail ?
Oui, il y a de la peur et de la panique chez les immigrés en situation irrégulière ainsi que chez les réfugiés.
 
Avez-vous été contactée ou informée par le consulat ou l’ambassade du Sénégal sur la situation actuelle ?
Non !
 
Ou, alors, prenez vous vos infos ?
J'ai reçu des messages venant du consulat du Nigeria, du Cameroun et de quelques avocats américains. Ce sont eux qui nous informent sur les précautions à prendre au cas où l’on se ferait arrêter par Ice, qui est la police d’immigration.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

Ce Sénégalais de 38 ans vit aux Etats-Unis depuis 6 ans. Il regrette le temps « de la démocratie » sous Obama. L’avènement de Trump a chamboulé sa vie.

Que vous inspire la victoire de Trump ?
Dégoût, peur, colère. Je n’arrive toujours pas à croire que les Américains ont osé élire quelqu’un de si raciste.
 
Quelle est votre situation ? Avez-vous la carte verte ?
(Sourire gêné)… Non, je suis un illégal. Je suis venu en tant qu’étudiant mais j’ai abandonné l’université faute de moyens. Depuis ma situation s’est dégradée. Là, je n’ai même plus de permis de travail.
 
Comment travaillez alors ?
Un de mes cousins m’avait prêté ses documents pour travailler mais la venue de Trump a tout changé. Là, je ne peux plus travailler avec ses papiers parce que c’est trop dangereux. Il a peur et m’a demandé d’arrêter d’utiliser ses papiers.

L’élection de Donald Trump est une véritable calamité pour vous alors ?
Plus qu’une calamité. Maintenant, j’ai même peur de fréquenter certains endroits parce que je me dis qu’un policier peut m’arrêter dans la circulation et me demander si j’ai des papiers légaux. Il parait que c’est arrivé à des latinos qu’on a ensuite déportés.
 
Comment la communauté sénégalaise de votre ville vit-elle la situation actuelle ?
Nous vivons avec la peur et la panique mais nous sommes impuissants, que faire d’autres que d’attendre de voir ce qui va se passer. Au Congrès, des rumeurs ont fusé qu’il se pourrait que Trump accepte une légalisation des immigrés donc, on attend de voir ce que l’avenir nous réserve.

M.AW, correspondant aux Etats-Unis

Kate pour les intimes, Khady Gaye Ndiaye est née à New York mais a passé toute son enfance à Mbour, où elle a eu son « Baccalauréat à l’âge de 16 ans ». Sur les conseils de sa mère, elle est retournée dans son pays natal afin d’y poursuivre ses études supérieures.

Depuis l’élection de Donald Trump en novembre 2016, la parole raciste s’est un peu plus libérée aux Etats-Unis. « La présidence de Trump a beaucoup changé l’environnement racial aux Etats-Unis, pour la jeune sénégalo-américaine qui reconnaît, toutefois, « que le racisme a toujours existé dans ce pays ».  Même si elle signale être revenue « dans le pays de la « liberté » pendant la présidence de Barack Obama, qui avait une approche totalement différente de celle de Trump ». A son retour, Kate Ndiaye a d’abord vécu dans « le Maryland de 2011 à 2013, avant de changer d’université pour rejoindre New Jersey City University dans le New Jersey », où elle effectue une licence en gestion d’entreprise. La jeune femme de 23 ans pense que les immigrés sont « considérés comme des voleurs d'emplois. Trump a réussi à installer un climat de tensions, notamment à l’égard des immigrés. Cette situation est déplorable parce qu'elle augmente les chances des Américains à être embauchés, alors qu'elle réduit celle de ce ceux qui sont originaires d’Afrique ».

L’arrivée de Trump a divisé le pays en deux avec les « pro » et les « anti » 45ème président des Etats-Unis. « J'ai malheureusement perdu certains de mes amis de couleur blanche, qui ne partageaient pas mon point de vue sur les ordres exécutifs de Trump et ses décisions radicales ». Kate Gaye Ndiaye a « l'impression qu'il est devenu plus difficile de vivre dans ce pays depuis l’élection de Trump. La plupart des immigrés ne rêve que d’une chose : rentrer au bercail. Malheureusement, cela est plus facile à dire qu’à faire. Repartir les mains vides représente l’un des principaux facteurs qui influencent les Sénégalais à ne pas rentrer ».

Après une campagne électorale dont l’un des thèmes phares fut l’immigration, « le président s'est engagé, en février 2017, à expulser les millions d'immigrants illégaux. Depuis cette annonce, nombreuses sont les familles qui vivent dans une hantise constante. Chaque jour, en rentrant chez moi, je me pose la même question : Que nous prépare Trump ? Je me souviens avoir reçu, il y a quelques jours, un message de ma cousine, dans lequel elle me demandait si j'avais mon passeport parce qu'ils déportaient (expulsaient, ndlr) des gens dans le Bronx. Même si je suis Américaine, et elle le sait, elle vit dans l’inquiétude comme le reste d’entre nous ».

L’apport des immigrés
Dans cette chasse aux immigrés qui ne porte pas encore son vrai nom, l’Amérique de Trump oublie ce qu’elle doit aux immigrés. Kate Gaye prend l’exemple du domaine de la santé où « vingt-huit pourcent (28%) des médecins sont des immigrants et l'Amérique est déjà à court de médecins. Avec les interdictions d'immigration de Trump, nous verrons une diminution drastique de ce pourcentage. D’après les écoles de médecine, l'ordre de Trump rend encore plus difficile le recrutement de médecins pour travailler dans les hôpitaux. Cela entraînera un ralentissement des progrès scientifiques, car les spécialistes chercheront un emploi ailleurs. Les choses deviennent beaucoup plus difficiles avec ce nouveau gouvernement républicain ».

Dans ce contexte, être musulman pourrait être synonyme de cumul de handicaps si l’on voulait tomber dans un cynisme de mauvais goût. « Je suis une fière musulmane vivant aux États-Unis. Aujourd'hui, le discours anti musulman est de plus en plus toléré dans ce pays ». Toutefois, Kate Gaye note que « l'hostilité américaine envers l’Islam et les musulmans n'a pas commencé avec Trump, cela a simplement empiré et sera toujours présente. Au cours de sa campagne, il a promis d'expulser la majeure partie des musulmans. Il a tenu sa promesse en signant un décret interdisant l'entrée aux États-Unis des ressortissants de certains pays pendant une période de 90 jours ».

Une décision qui n’est pas sans conséquence dans l’appréhension négative qu’ont les Américains de l’Islam. « Il est difficile de vivre dans un pays où vous êtes étiquetée comme une menace simplement à cause de votre religion, regrette Kate Gaye. Mon père m'appelle toujours pour me dire d'être prudente avec mes publications sur les réseaux sociaux parce qu’«ils » nous surveillent. Nous ne pouvons pas laisser Trump et son gouvernement nous décourager, et nous empêcher de réaliser notre rêve américain ». La jeune américaine d’origine sénégalaise hésite à rester aux Etats-Unis après la fin de ses études, dans deux mois. Une hésitation qu’elle tempère : « On ne sait jamais. Si cela change, j’y repenserai ». C’est cela aussi le rêve américain.

La quarantaine révolue, Ndèye Fanta N. vit à Philadelphie, aux Etats-Unis, depuis 20 ans. Voilée, elle est directement confrontée aux premières expulsions.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump ?
Le désarroi, l'incertitude, la peur.

Etes-vous sans-papier ?
Non, je suis naturalisée Américaine.

Avez-vous quand même peur de la situation actuelle ?
Rien n'est garanti dans cette ère Trump, si tu n'es pas blanc et chrétien. Le fils de Muhammad Ali, le légendaire boxeur, Muhammad Ali Jr. a été retenu pendant des heures par les services de la douane. Il est né américain, aux Etats-Unis en 1972 ainsi que toute sa famille, et cela depuis des générations remontant à la Traite négrière. Ils ne connaissent aucun autre endroit que cette terre d'Amérique. Si lui a été retenu, qui est à l'abri ? Ibtihaj Muhammad, la célèbre championne d'escrime qui a défendu les couleurs des Etats-Unis aux Jeux olympiques, a aussi été retenue par les services de douane pendant des heures. Si elle n'est pas épargnée, qui va l'être ? Tous les deux, n'ont qu'une chose en commun : être Musulman. Je suis d'autant plus concernée que je me voile, selon les préceptes de l'Islam, de même que mes filles.

Avec toutes les attaques contre l’Islam du 45ème président, nos lendemains sont très incertains. Tu sors de ta maison pas du tout sûre de ton retour sain et sauf. Plus d'une fois, j'ai été victime d'attaques islamophobes. Juste ce vendredi (24 février, ndlr), comme je sortais de mon lieu de travail, deux Blancs, dans un fourgon, ont sifflé pour attirer mon attention, et quand je me suis tournée, ils ont hurlé « rentre chez toi! » Cependant, il ne faut pas faire d’amalgame car si certains sont ignorants, d’autres sont respectueux et même très courtois. Il y a des jours où des gens courent pour m’ouvrir la porte d'une boutique. Ils vont même jusqu'à faire une révérence ou donner de l'argent aux enfants. Il y'a toujours de bonnes personnes, « Alhamdulillah ».

Avez-vous de nouvelles ou signe de la représentation diplomatique sénégalaise dans votre ville ?
J'ai eu à appeler le consul (il y a quelques jours, ndlr) pour le cas de mon jeune frère. Le consul a été sympathique et a pris le temps de m'écouter, mais il n'y a pas eu de suivi.
Qu’est-il arrivé à votre frère ?

Mon frère a été jugé et condamné pour un crime qu'il n'a pas commis (Ndèye Fanta n’a pas souhaité évoquer ce que la justice américaine reproche à son frère, ndlr). 
Il devait sortir de prison depuis un an, Ice, la police de l'immigration, le retient toujours. Actuellement, il est en Arizona avec 94 autres Sénégalais en voie d’être déporté (finalement il fait partie des 130 sénégalais expulsés ce week end, Ndlr). D’après mon frère, le consul n’est toujours pas venu leur rendre visite. Quelque chose doit être fait pour ces enfants du Sénégal qui sont détenus dans des conditions précaires. Il faut que nos dirigeants fassent comprendre aux Etats-Unis qu'ils ont autant besoin de nous, que nous d'eux.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

Interdire aux musulmans de venir en Amérique a déjà existé. C’est le rappel fait par l’historienne Sylviane Diouf. De père Sénégalais et de mère Française, grandie en France, elle a également vécu à Dakar avant de s’installer aux Etats-Unis depuis 30 ans où elle est directrice d’un centre de recherche historique.

« Les premières interdictions datent du tout début du 16ème siècle », note Sylviane Diouf, directrice, depuis 15 ans, du Lapidus Center for the Historical Analysis of Transatlantic Slavery, à New York. C’est une bibliothèque de recherche sur le monde noir spécialisée sur l’esclavage atlantique. En effet, de 1500 à 1550, la couronne espagnole avait interdit aux musulmans africains notamment wolofs d’entrer en Amérique.
 
Wolofs : musulmans et auteurs de révoltes
Sylviane Diouf évoque deux raisons : « D’abord, les Espagnols avaient peur que les musulmans convertissent les Indiens. Mais il y a aussi le fait que les musulmans noirs, en particulier les Wolofs, étaient jugés incorrigibles et arrogants. En 1522, la première révolte d’esclaves a été conduite par des Sénégalais en République dominicaine. Ils étaient les plus prompts à se révolter. Les esclaves wolofs du Sénégal se révoltèrent sur la plantation – aujourd’hui située en République dominicaine – du fils de Christophe Colomb, jetant l’effroi dans le Nouveau Monde ». 

Par la suite, il y a eu d’autres interdictions faites aux Wolofs musulmans. Sylviane Diouf en énumère quatre autres. « Le 11 mai 1526, un décret royal interdisait l’introduction des Wolofs, des « Noirs du Levant », de ceux qui avaient été « élevés avec les Maures » et des peuples de Guinée sans autorisation spéciale de la « Casa de Contratacion » qui supervisait la traite. 

En 1532, un autre décret décrivait les Wolofs (qui s’étaient aussi révoltés à Porto-Rico et au Panama) comme étant « arrogants, désobéissants, rebelles et incorrigibles ». Cet arrêt interdisait également l’entrée des mulâtres, des juifs, des moriscos (musulmans espagnols convertis de force) et des musulmans en général. 

En 1543, un nouvel arrêté stipulait que, dans ces terres nouvelles où la foi s’était si récemment implantée, il était nécessaire d’empêcher l’expansion de la « secte de Mahomet » et barrait l’entrée des musulmans libres ou asservis et de leurs enfants récemment convertis au catholicisme parce qu’ils avaient causé des « inconvénients » par le passé. En 1550, les « Noirs du Levant » et de Guinée étaient de nouveau bannis parce qu’ils étaient « mélangés aux Maures ». Avec pas moins de cinq décrets antimusulmans au cours de ses cinquante premières années d’implantation en Amérique, l’Espagne pensait avoir mis un terme à l’islamisation potentielle de son empire ou à sa possible perte par rébellion ».
 
Chute de l’empire du Djolof
Pourquoi ces différentes interdictions visaient principalement les wolofs musulmans ? Sylviane Diouf, auteure de plusieurs ouvrages académiques sur la traite et l’esclavage, s’appuie sur les documents historiques pour fournir une explication. « On ne parle pas des Africains en général mais des Wolofs en particulier. Au moment de l’éclatement de l’empire du Djolof, beaucoup de Wolofs, prisonniers de guerre, étaient vendus comme esclaves. On les retrouvait dans les colonies espagnoles. Leur arrivée dans ce qui deviendra, par la suite, les Etats-Unis intervient plus tard, à partir de 1619. Les musulmans avaient plus tendance à se révolter, on en voit des exemples dans les bateaux négriers.

« Il est vrai que les Sénégambiens représentaient 6% des déportés, mais ont organisé 23 % des révoltes documentées sur les bateaux négriers. En 1800, « les Noirs et les Maures du Sénégal » réussirent à retourner à Saint-Louis du Sénégal sur le Nepomuceno qui les emmenait d’Uruguay au Pérou ; un épisode qui poussa le vice-roi du Pérou à demander à la Couronne espagnole un nouveau bannissement des musulmans parce qu’ils « répandent des idées perverses parmi les leurs. Et ils sont tellement nombreux dans ce royaume ». L’autre particularité des révoltes wolof, c’est qu’en « Islam, un musulman libre ne peut pas être livré en esclavage. C’est contraire à la religion. »
Faible présence aux Etats-Unis.

Cependant, Sylviane Diouf tient à préciser que les interdictions faites aux musulmans concernaient l’Amérique, en tant que continent et non les Etats-Unis, comme pays. « Aux Etats-Unis, il n’y a pas eu d’interdiction. On considère qu’il y a eu 400 000 africains qui y sont arrivés comme esclaves. C’est une autre histoire en comparaison avec le Brésil, où il y a eu 4 millions et demi, Sur ces 400.000, on compte 24% originaires de Sénégambie. Il est possible que les Etats-Unis puisse avoir le plus grand pourcentage de musulmans (Caroline du Sud, Maryland et Louisiane…) ». Aux Etats-Unis, il était connu que les esclaves musulmans venus d’Afrique de l’ouest savaient lire, écrire. Ce qui leur conférait un préjugé favorable car il y avait souvent « une tendance de penser que les musulmans étaient supérieurs aux autres africains. Certains disaient même qu’ils n’étaient pas de vrais africains. Ils étaient assimilés aux arabes donc non africains. Mais il y avait aussi un préjugé défavorable avec de la jalousie car beaucoup de planteurs ne savaient pas lire et écrire ».

Cependant, Sylviane Diouf marque une césure avec le décret anti musulman actuel. « Il y a un parallèle entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passait au début du 16ème siècle dans les colonies espagnoles. Une peur de l’islamisation avec le soupçon d’imposer la charia mais aussi un Islam porteur d’une certaine révolte, donc de la violence ». Toutefois, dans l’interdiction actuelle, il faut préciser que les musulmans de l’Afrique de l’ouest ne sont pas concernés. « Les musulmans d’Afrique de l’Ouest sont presque invisibles aux Etats-Unis, explique Sylviane Diouf. Il y en a peu. L’immigration africaine vient surtout du Nigeria, du Ghana, d’Ethiopie… Les Maliens, Sénégalais et Ivoiriens sont très peu. Ils passent totalement inaperçus. Ce ne sont pas les pays en guerre ou avec des problèmes de terrorisme. Il y a toujours eu cette idée que les Africains ne sont pas totalement musulmans avec un Islam pur ».

Moussa DIOP

Installé aux Etats-Unis depuis 27 ans, journaliste, correspondant de Sud Quotidien et animateur d’émissions, Dame Babou analyse les conséquences de la politique de Trump sur les Sénégalais des Etats-Unis.

Un mois après son investiture, comment jugez-vous la politique d’immigration de Donald Trump ?
D’abord, il y a les aspects psychologiques de l’immigration. Il y a plus de peur à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays. J’ai l’impression que les informations données ne recoupent pas toujours la réalité. Par exemple, je suis sûr que les familles de Sénégalais installées aux Etats-Unis ont toutes eu peur quand on leur dit que Donald Trump a expulsé 130 Sénégalais. Ce qui ne correspond pas à la réalité. La décision d’expulsion de ces Sénégalais avait déjà été prise depuis longtemps par les tribunaux américains. Le gouvernement Obama avait décidé d’exécuter la décision. Il y a eu des discussions avec le gouvernement sénégalais qui ne voulait pas que les Sénégalais soient expulsés par vol charter pour respecter leur dignité.

Ce n’est pas Donald Trump qui a décidé de ces expulsions. Il faut comprendre également que le nouveau président américain ne peut agir que par l’exécutif, parce qu’il faut une réforme pour aller en profondeur. Le décret (sur l’immigration, ndlr), signé le 21 février, a repris, en grande partie, les pratiques qui avaient cours sous Obama. En l’occurrence, retrouver les immigrés ayant commis des actes condamnés par les tribunaux pour crime et violation grave de la loi. Trump y a ajouté des violations mineures pour être expulsé.

Les différents gouvernements américains considéraient le fait de ne pas avoir de papier comme une violation civile, ce qui n’est pas une cause d’expulsion. Maintenant, toute personne essayant de traverser la frontière américaine est « expulsable » immédiatement. Dans cette catégorie, il y a tous ceux qui n’ont pas encore fait deux ans aux Etats-Unis, comme les nombreux Sénégalais qui essaient de quitter le Brésil pour les Etats-Unis. Ils n’ont plus la possibilité d’aller au tribunal (pour des recours, ndlr) comme par le passé. Deuxième élément, les petites infractions comme la vente dans les rues, sans autorisation, peuvent entrer dans la catégorie des actions de gens « expulsables ». Mais on n’est pas encore arrivé au point où on effectue des rafles dans la rue à la recherche de sans-papiers.
 
Est-ce que les Sénégalais sont au cœur de la cible Trump ?
Il faudra retenir que les immigrés africains, sur le plan purement statistique, ne peuvent pas être des cibles parce qu’ils sont insignifiants en termes de nombre. Si l’on parle de 10 à 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, on ne peut pas avoir un 1/10 venu d’Afrique à plus forte raison venus du Sénégal. Les gens pensent que le Sénégal est au centre du monde. On ne peut même pas recenser les immigrés africains parce qu’ils sont insignifiants statistiquement. Maintenant, les mesures prises pour les immigrés d’Amérique centrale (Mexique, entre autres) s’appliquent aux Sénégalais. Il est peu probable qu’on puisse identifier, de manière précise, une dizaine de milliers de Sénégalais immigrés illégaux.

A-t-on une idée du nombre de Sénégalais aux Etats-Unis ?
C’est très difficile car il n’y a pas de recensement (spécifique pour eux). Dans le dernier recensement fédéral officiel, les Sénégalais étaient mis dans la catégorie « autres, divers ». C’est - à - dire qu’ils ne sont pas identifiables. Maintenant, on peut faire de la spéculation, lors des dernières élections sénégalaises, il y a eu moins de 10.000 Sénégalais qui se sont inscrits sur les listes électorales.

Au Consulat du Sénégal de New York, il n’y a pas 20.000 Sénégalais inscrits pour la carte consulaire. En extrapolant, 1 sur 4 inscrits sur les listes électorales, on est toujours sur des chiffres autour ou moins de 50.000.

Quelles sont les différences significatives entre Obama et Trump après une présidence d’un peu plus d’un mois ?
Les lois restent les mêmes. 
Ce qui caractérise la manière de gouverner en Amérique, le gouvernement a beaucoup de latitude en termes d’exécution des lois. Barack Obama a expulsé plus que tous les autres présidents avant lui.

Il ciblait les criminels et ceux qui violaient la loi américaine. Donald Trump va amplifier cette politique. Ce qui soulève des craintes d’autant plus que c’est un personnage haut en couleur avec une grande rhétorique, de grandes déclarations et des polémiques. Ce qui n’existait pas sous Obama. C’est la continuité de la même politique. Ceux qui ne sont pas des criminels, ou font pas l’objet d’activités délictuelles, ne sont pas des cibles de Trump. 

Si l’on voulait expulser les 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, il faudrait 420 à 600 milliards de dollars. La politique ne change pas forcément mais son exécution oui.

M. DIOP

Le diktat de l’image

21 Fév 2017
484 times

L’image, répète-t-on souvent, est moins objet que sujet du regard. La réflexion de Laurent Lavaud sur le sujet fait sens. En effet, l’image « oriente, imprègne, façonne et éduque le regard.

Elle enserre la conscience dans un jeu de désirs et de refoulements, dans une stratégie complexe de pouvoirs et de contre-pouvoirs qu’il s’agit de déjouer pour tenir un discours objectif à son sujet ». Comment déconstruire une image vieille de plus de 50 ans surtout quand elle est martelée par des politiques (gauche comme droite, ne parlons même pas de l’extrême droite) françaises ? Un matraquage qui a un but essentiellement électoral. Dans la construction de l’image de l’immigré, il fallait l’habiller de plus des sept péchés capitaux comme ceux déclinés par Dante dans la « Divine Comédie » : en voleurs du travail des honnêtes et autochtones Français, en responsables des attentats terroristes avec leur « Islam d’un autre âge », du bruit et des odeurs, des incivilités qui gâchent la vie des honnêtes citoyens ; en plus ils sont paresseux en profitant des aides sociales. N’en jetez plus, la coupe est pleine. Ah non, j’allais oublier le plus important : ils ne sont pas éduqués. C’est bien connu, quand on parle d’immigration en France, il y a une phrase qui est brandi comme une maxime : « On ne peut pas prendre toute la misère du monde ». La « misère inculte », diront, même, certains. Sauf qu’en France, les immigrés sont souvent plus diplômés que les Français. C’est le résultat des recherches de l’Institut nationale d’études démographiques (Ined) dirigé par Mathieu Ichou, parues le 14 février. Comme un orage dans un ciel éclairé et serein.

On ne s’y attendait pas au vu de la propagande qui veut faire des immigrés les rebuts de la France. Mieux encore, les immigrés venus du Sénégal sont diplômés du supérieur à hauteur de 27%, c’est-à-dire autant que les Français. Dans ce classement, les Sénégalais ne sont devancés que par les ressortissants de Chine (43%), de Roumanie (37%), du Vietnam (35%) et de la Pologne (32%). Cependant, l’étude révèle également que 17% des immigrés Sénégalais en France sont « très peu diplômés ». Tout n’est pas rose dans l’immigration mais replaçons les choses à leur place.

• Par Moussa DIOP

Depuis la fin de l’Apartheid, l’Afrique du Sud est une alternative à l’Occident. Paco, Sénégalais vivant à Johannesburg, symbolise un parcours d’immigration sinueux.

« Je me souviens très bien de ma dernière journée au Sénégal, avant de partir pour l’Afrique du Sud », se remémore celui qui se fait appeler « Paco ». Il requiert l’anonymat. Près de vingt années se sont écoulées mais il se souvient avec précision de tous les détails de cette dernière journée au Sénégal. « C’était à Dakar, le 9 septembre 1997. Je n’ai pas fait grand-chose de cette journée, à part préparer mes bagages. Je suis aussi allé dire au revoir à ma maman ». Sur les conseils de sa mère, Paco finit par se résoudre à faire comme son père avec qui les relations n’étaient pas au beau fixe, non sans un mensonge. « Je lui ai dit que je partais pour l’Italie ». Mais sa destination était bien Johannesburg, avec une escale au Gabon. « A cette époque, il y avait encore « Air Afrique ». Je suis arrivé à l’aéroport O.R. Tambo le 10 septembre 1997 ». Mais c’est seulement quelques mois après qu’il a pu dire la vérité sur son pays d’accueil. « Maintenant, on s’appelle sur WhatsApp, Facebook, tout ça, tout ça… Les nouvelles technologies, ça aide beaucoup », affirme Paco, qui raconte une anecdote cocasse sur l’utilisation des nouvelles technologies. « La première fois que j’ai parlé avec ma maman à travers la vidéo de Skype, elle me disait qu’elle voulait rentrer dans l’écran pour m’enlacer car je lui manquais », s’émeut-il.

Une décision de jeunesse
Si Paco se souvient être « jeune en partant », sa mémoire flanche, par pure coquetterie, pour donner son âge exact. « La vingtaine », avoua-t-il sur un ton plaisantin. Partir du Sénégal, c’était un choix personnel pour Paco : « C’était une décision que je n’avais pas très bien préparée. Je suis ingénieur qualifié au Sénégal. En 1995, je suis parti au Mali pour travailler dans une mine d’or qu’on appelle « Sadiola ». C’est là que j’ai rencontré des Sud-Africains. A leur contact, j’ai vu leur manière de travailler et ça m’a plu. Du coup, je me suis dit : « dès que je finis le chantier au Mali, je rentre au pays, puis je pars pour l’Afrique du Sud avec l’espoir d’un avenir meilleur ». A mon retour au Sénégal en 1997, je me suis préparé en conséquence. Moins d’un mois après, j’avais réussi à réunir l’argent nécessaire ». A l’époque, il n’y avait pas de visa pour entrer en Afrique du Sud. Paco n’a eu qu’à payer le billet d’avion. Mais la suite ne fut pas aussi simple.

Déception
« Je souhaitais trouver, en Afrique du Sud, le même travail dans le secteur des mines qu’au Mali. Mais je n’ai pas pu. Raison pour laquelle je travaille dans la rue pour le change (cambiste, ndlr) ». Même si « ce n’était pas (s)on métier », le quadra sénégalais, sans se plaindre, dit « s’accrocher » et parvient « à satisfaire (ses) besoins, envoyer un peu d’argent au pays ». Malgré une précarité financière, l’espoir ne le quitte pas. Dans un murmure, Paco lance : « Le plus important, c’est que je n’ai pas perdu ma dignité ». Philosophiquement, Paco conclut le chapitre de ses rêves en s’adressant aux Sénégalais. Dans la vie, chaque personne a sa chance. Si un/une Sénégalais(e) me demande conseil pour venir en Afrique du Sud, je lui raconterai mon histoire. J’ai vécu au Sénégal et j’ai vécu en Afrique du Sud. Je suis prêt à partager mes analyses. Je suis resté 20 ans en Afrique du Sud, pas 20 jours. J’ai réellement vécu une grosse partie de l’Histoire de ce pays » depuis la fin de l’Apartheid. Un témoignage important sur les soubresauts d’une nation post-Apartheid qui peine encore à cimenter ses différentes entités et par conséquent, tout ce qui vient de dehors.

Cora Portais Ndiaye (Texte et photo)

C’est un paradoxe : quand des statistiques montrent que les immigrés au Québec éprouvent plus de difficultés pour décrocher un emploi en comparaison aux autres vivant ailleurs en Amérique du Nord, Doudou Sow, un Sénégalais installé dans ce pays, vient d’être primé pour son apport dans l’intégration des immigrés par le travail.

Arrivé au Canada il y a 12 ans, Doudou Sow a fini par y devenir une personnalité qu’on érige en exemple. En effet, conseiller à l’emploi, Doudou Sow s’est illustré en facilitant l’intégration des étrangers par le biais du marché du travail. Il vient d’être primé par la Table Ronde du « Mois de l’histoire des Noirs », édition 2017. Il a reçu son prix le 2 février dernier à l’hôtel de Montréal en présence du maire de Denis Coderre. « C’est une distinction qui magnifie un travail entamé depuis des années, commente-t-il au téléphone. Je travaille avec le regroupement des Sénégalais du Canada ainsi que celui des Ivoiriens, des Camerounais, des Algériens. J’essaie de leur trouver une réelle place au sein de la société canadienne ». Doudou Sow pense que c’est grâce à l’emploi que l’immigré pourrait se sentir « parfaitement intégré dans la société d’accueil en contribuant sur le plan économique, social et culturel. « Le Québec a recruté des cerveaux qui ne lui ont rien coûté et c’est un gaspillage de compétences que de les laisser sur le carreau et de ne pas leur donner un emploi ». Premier facteur d’intégration et de socialisation d’un individu, l’emploi est également vu sous l’angle militant par Doudou Sow.

« Quand on aide un migrant, on aide aussi le pays d’origine car on sait qu’au Sénégal, la contribution de la diaspora est très importante au sein des familles et de l’économie nationale ». Prenant sa distinction comme une « réponse à ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis (décret sur l’immigration, ndlr) et en France (montée des idées d’extrême droite, ndlr) », Doudou Sow décrit un « pont entre les migrants et la société d’accueil », car les immigrés cotisent, permettent au Québec de garder son caractère français, ce qui ralentit le recul de cette langue », fait-il remarquer. C’est une distinction qu’il a dédié à son épouse (Aïcha Fall-Nous avons connu trois années difficile car elle souffrait d’un cancer du sein) mais aussi à l’ensemble de la diaspora qui se distingue favorablement au Canada. C’est une manière également de rappeler un parcours pas toujours rectiligne mais encadré par des valeurs. « Depuis l’enfance, j’ai toujours été interpellé et choqué par l’injustice sociale.

C’est ce qui m’a poussé vers les études sociologiques, notamment celle explicative et compréhensive de Durkheim et de Weber », déclare-t-il.

Sa quête entamée à l’Université de Saint-Louis sera poursuivie à Rennes, en France. « Diplôme de Sociologie en poche, je suis spécialiste en travail et organisation avant de quitter la France pour le Canada et devenir un spécialiste en politique d’emploi et des pratiques novatrices ». Conseiller en emploi, sociologue, consultant, conférencier, Doudou n’en est pas moins écrivain. Le Sénégalais est l’auteur de deux ouvrages qui s’avèrent être des méthodologies sur l’emploi des migrants : « Intégration : une responsabilité partagée entre la société d’accueil et la personne immigrante » (Paru avril 2014) puis « Intégration professionnelle des personnes immigrantes et identité québécoise : une réflexion sociologique » (Avril 2014), parus le même jour. « Je pense être la seule personne à sortir deux ouvrages le même jour, sourit-il ».

Moussa DIOP

« Vous faites honneur à la Nation sénégalaise dont le legs est un bien commun ». C’est ainsi que s’est justifié le président Macky Sall, en décembre dernier, lors de sa visite d’Etat, pour avoir décoré 11 Sénégalais résidant en France.

Très active dans l’humanitaire, Rose Angèle Faye a été faite « Chevalier de l’Ordre national du Lion ». « Une décoration dans l’Ordre national du Lion est quelque chose de très exceptionnelle. Je suis très ravie. J’ai été décorée à travers l’ensemble des actions humanitaires que je mène avec l’Ong « Hôpital Assistance Internationale » et bien avant, avec l’association « Lorraine pour Yenguélé ».

Bien évidemment, quand on donne à son pays, on n’attend rien en retour. Toutefois, quand on a en retour la reconnaissance de son pays, remis par le chef de l’Etat, qui par ailleurs est un grand ami m’accompagnant sur tout ce que je fais, c’est un grand honneur pour moi. Je le remercie pour la confiance et l’encouragement à travers cette décoration.

Je continuerai à travailler pour mon pays et j’incite toutes les personnes qui peuvent faire un petit quelque chose à le faire. Nous, personnes de la diaspora, pouvons faire beaucoup pour notre pays.

Je continuerai à participer, modestement, au Plan Sénégal émergent dans le secteur de la santé. J’ai une pensée pour tous les membres de la diaspora qui contribuent discrètement au rayonnement du Sénégal ». Dix autres personnes ont reçu des distinctions honorifiques de la République sénégalaise. Il s’agit de Bassirou Sène, ambassadeur du Sénégal à Paris qui a été élevé au grade d’Officier de l’Ordre national du Lion. Tous les autres récipiendaires sont des Chevaliers de l’Ordre national du Lion.

Il s’agit de Abdou Pène, notaire ; Moussa Touré, chef religieux ; El hadji Amadou Gueye Sy, Secrétaire général de la Fédération internationale de la Croix-Rouge ; Seydou Demba Bâ, président d’association, Boubou Sakho, président de l’association des ressortissants de Bakel ; Amadou Dia, gérant de la société Diam ; El Hadj Ibrahima Ndiaye, maître-tailleur ; Simon Ndiaye, avocat et Maître Barthélémy Faye, avocat.

Ce n’est pas encore Dallas avec son « univers impitoyable », mais les hasards du jeu politique opposent trois Françaises aux racines sénégalaises bien assumées : Rama Yade, candidate pour le mouvement « La France qui ose », devenue citoyenne française après sa majorité, Aïssata Seck, qui est née et a grandi en région parisienne mais éduquée « à la sénégalaise », l’une des porte-paroles de Benoit Hamon, et Sibeth Ndiaye, la plus discrète des trois mais dont l’influence est telle qu’elle fait partie de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron, le candidat qui monte dans les sondages.

PORTE-PAROLE DE BENOIT HAMON : AÏSSATA SECK, LES RÉUSSITES D’UNE MILITANTE DE TERRAIN
Récemment nommée une des sept porte-parole de Benoit Hamon, candidat du Parti socialiste (Ps) à la présidentielle française, Aïssata Seck, 36 ans, « Française d’origine sénégalaise », est engagée dans le milieu associatif depuis plusieurs années, notamment pour la cause des Tirailleurs sénégalais.

« Persévérante, déterminée mais proche des gens et à l’écoute, car quand on est engagé en politique, c’est pour améliorer le quotidien des gens ». Sa réponse à la question portant sur sa personnalité résume Aïssata Seck, la première Française d’origine sénégalaise porte-parole d’un candidat à l’élection présidentielle en France. Maire-adjointe dans la ville de Bondy (région parisienne), chargée des anciens combattants et d’un conseil de quartier, la jeune femme est élue municipale depuis 2014. « C’est mon premier mandat électif mais je suis engagée en politique depuis 2011, renseigne-t-elle. J’avais décidé de militer au Ps en faisant la campagne sur le terrain de François Hollande ».

Ses origines et sa trajectoire personnelle l’ont réconfortée dans le choix de militer à gauche. « Mariée avec un Sénégalais et mère de deux filles », Aïssata Seck est née en France. Ses parents sont originaires de Ndouloumadji Dembé, au Fouta. « Mon père est arrivé en 1972 comme sans-papier à Marseille, en bateau ». Puis, il est parti en région parisienne rejoindre son frère qui était déjà installé en France. Il a commencé comme boulanger puis a travaillé à l’usine Renault d’Aubergenville (à 50 km de Paris). Puis il s’est installé aux Muraux.

« Je sais préparer tous nos plats sénégalais car j’ai été élevée à la sénégalaise ». Pourtant, c’est à 6 ans qu’elle a « découvert le Sénégal pour la première fois », lors d’un voyage. Elle y revenait « régulièrement tous les deux ans » jusqu’à récemment où les obligations professionnelles et familiales l’empêchent de garder ce rythme. « J’ai prévu de revenir très bientôt au Sénégal avec Benoit Hamon pendant la campagne », dit-elle sans préciser la date exacte. La jeune porte-parole a toujours eu un rapport très fort avec le Sénégal.

Pas le symbole de la diversité 
« Mes parents nous disaient que nous étions également Sénégalais, en nous éduquant avec les valeurs de notre pays d’origine. En apprenant à faire la cuisine, ce qui fut mon cas. Alors que j’étais très jeune, ma mère me disait d’en faire toujours plus parce qu’on ne savait pas qui pouvait débarquer au dernier moment, d’autant plus que notre maison était toujours remplie de monde. C’est d’ailleurs un réflexe que j’ai conservé dans ma vie actuelle », souligne-t-elle. Mais Aïssata refuse d’être un symbole en étant « femme, musulmane, noire et porte-parole » d’un candidat à la présidentielle de 2017. « Je ne sais pas si je suis un symbole. En revanche, je sais que Benoit Hamon a été accroché par mon combat et le projet que je porte pour les Tirailleurs sénégalais ». La jeune femme avait lancé une pétition pour demander la naturalisation des Tirailleurs sénégalais. Sa démarche a recueilli 65.000 signatures. On connaît la suite : François Hollande annonce, lors de la visite d’Etat de Macky Sall en France de décembre dernier, l’officialisation du processus de naturalisation des Tirailleurs sénégalais. Cependant, dans le bilan du quinquennat de Hollande, Aïssata Seck ne garde pas tout.

« Je n’ai pas été en adéquation avec lui sur la déchéance de nationalité ou sur le 49.3 (Ndlr : article de la Constitution française qui permet au gouvernement de faire passer en force une loi sans forcément l’accord du parlement). Il a bien géré les attentats, l’opération Serval au Mali. Il a manqué de temps forcément pour tout faire. Il y a de bonnes et de moins bonnes choses », soutient-elle. La possibilité d’avoir Marine Le Pen au second tour de la présidentielle française est à classer dans le rayon des moins bonnes choses pour Aïssata Seck. « Cela me fait mal. En tant que Française et fille d’immigrés, je ne vois pas cette personne diriger le pays. Benoit Hamon est un recours efficace à ce scénario », fait-elle savoir. Mais elle ne fait pas la politique de l’autruche sur la droitisation de la société française. « C’est la faute des médias, s’insurge-t-elle. En étant en boucle sur des sujets comme le voile, le « burkini » alors qu’il y en avait d’autres plus importants, une certaine partie de la population s’est renfermée dans une forme de peur. « S’il n’y a pas de travail, c’est la faute des immigrés », « s’il y a des attentats, c’est la faute de l’Islam ». Les médias n’ont pas toujours eu le bon réflexe », souligne-t-elle. Mais le divorce acté entre les populations d’origine immigrée, qui avaient voté en masse pour Hollande en 2012, avec le Parti socialiste, n’est pas une invention des médias. « Il ne faut pas être défaitiste.

On ne peut pas être toujours dans la plainte et ne pas agir. Il faut s’engager et montrer que nous avons notre place dans le jeu politique. Agissons ». Agir, c’est faire gagner Benoit Hamon à la présidentielle d’avril et de mai prochain. Et pour cela, l’élection va se jouer, d’après Assata Seck, sur un point. « Pour Benoit Hamon, il faut redonner confiance aux citoyens. C’est les impliquer dans les différentes actions menées ». Pendant toute la campagne électorale, Aiïssata Seck va répondre aux « sollicitations des médias » pour donner des éclairages sur le programme mais aussi « accompagner, sur le terrain, le futur président ». Futur président ? Quand on lui demande s’il s’agit d’un lapsus.

« Non, répond-t-elle. J’y crois ».

Par Moussa DIOP

RAMA YADE, DE PIONNIÈRE À DÉBUTANTE
Rama Yade s’est révélée sur la scène politique française en prononçant un discours lors de la cérémonie d’investiture de Nicolas Sarkozy, en 2007. Dix ans plus tard, elle se lance à la candidature de la présidentielle française.

Quand « Le Soleil » lui demandait, en avril 2012, si la petite fille qui est arrivée en France à l’âge de 10 ans se retournait sur son parcours, Rama Yade, pleine d’aplomb, répondait : « Non pas encore. J’avance ».

Sept ans plus tard, le rythme est moins rapide à cause de différents échecs. Battue aux Municipales de 2008 à Colombes, sa ville d’accueil quand elle venait d’arriver en France, aux Législatives de 2012, elle refuse de conduire la liste du parti de Sarkozy dans le Val d’Oise pour ne pas être enfermée dans ses origines. Car on l’avait choisie « parce qu’il y avait beaucoup d’Africains » dans ce département de la région parisienne.

Avec un caractère trempé, elle lâche les amarres avec Nicolas Sarkozy pour le parti radical de Jean-Louis Borloo. Là aussi, la romance tourne court.

Lassée de ne pas être investie lors des différentes échéances électorales, la native de Dakar finit par lorgner sur la présidence du parti. « La provocation de trop », estime ses amis politiques. Rama Yade est exclue du parti radical mais pas de l’espace politique. Elle est persuadée que « la France a changé mais que la classe politique (française) n’a pas changé ». 
Ses déclarations d’il y a cinq ans ont une résonance particulière aujourd’hui. « Il faut que les politiques changent, il faut ouvrir un nouveau cycle et je veux prendre toute ma part dans cette reconstruction. Il faut avoir la légitimité des urnes d’abord et ensuite participer à l’entreprise de reconstruction ».

Ce n’est plus pour siéger au Palais Bourbon comme députée mais à celui de l’Elysée afin de devenir présidente de la République française. Quand on parle de sa jeunesse (41 ans) comme un handicap, elle rétorque : « A 47 ans, Barack Obama était président des Etats-Unis ». L’ancienne ambassadeur de la France à l’Unesco (février à juin 2011) pense qu’il y a une rupture consommée entre les Français et la classe politique. « Face aux problèmes de la crise économique, le chômage est très préoccupant, il y a eu des solutions qui n’ont pas été expérimentées parce qu’il y a un essoufflement au niveau des idées, un assèchement du débat publique. Beaucoup sont en marge de la politique parce que le système est fermé à cause du cumul et de la longévité des mandats ». Ce qui fait le lit du Front national de Marine Le Pen car il y a une volonté chez les Français de renverser la table.

En 2012, le Front national était à 18% au premier tour de la Présidentielle. « Je pense que le score de Marine Le Pen (de 2012) est plus grave que l’arrivée de Le Pen-père au second tour en 2002. Le monde a changé. La classe politique française n’a pas changé. Elle vient d’un autre monde », répète-t-elle. Face à cette sclérose de la classe politique française dominée par des hommes blancs ayant plus de la cinquantaine, elle se positionne différemment en tant que jeune quadra, femme, musulmane et noire. Rama Yade va essayer de conquérir le Palais de l’Elysée sans le soutien d’un parti politique.

Elle est appuyée par le mouvement « La France qui ose » pour suivre son modèle, Barack Obama. Avant d’aller au suffrage universel, il lui reste un obstacle de taille : réunir les 500 parrainages de maires nécessaires pour se présenter à la Présidentielle en France.

La native du Sénégal déclare en avoir obtenu les deux tiers.

Après dix ans de vie politique, elle se repositionne comme vierge de tout mentor et maîtresse de son destin.

Par Moussa DIOP

SIBETH NDIAYE, CELLE QUI MURMURE À L’OREILLE DE MACRON
Des trois « Sénégalaises » à la conquête de l’Elysée, Sibeth Ndiaye est la moins connue du grand public, mais elle tient un rôle stratégique dans la sphère d’Emmanuel Macron, le candidat du mouvement « En Marche », devenu le favori des sondages.

Pour tout média voulant interviewer Emmanuel Macron, le passage obligé s’appelle Sibeth Ndiaye. La jeune femme est la chargée de communication et de la presse du candidat. Jeune Sénégalaise (37 ans) naturalisée Française, il y a moins de dix ans, Sibeth Ndiaye est une très proche d’Emmanuel Macron, candidat du mouvement « En Marche » à la présidentielle française. La jeune native du Sénégal est placée par la presse française à la 9ème place sur le classement des quinze personnalités de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron. Diplômée d’un Dess en Economie de la santé, Sibeth Ndiaye était militante puis leader du syndicat étudiant Unef, proche du Parti socialiste français.

Du syndicat étudiant à la politique, le pont aura été l’accès de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle française de 2002. « Le Pen en deuxième position, cela a été le déclic.

Surtout quand, comme moi, tu es étrangère. À l’époque, je vivais à Paris. Je me suis, de suite, engagée », cite un site français. C’est un choc pour la jeune Sénégalaise qui s’engage auprès de Dominique Strauss-Kahn. Comme Aïssata Seck, la Franco-sénégalaise porte-parole de Benoit Hamon, Sibeth Ndiaye a également cheminé avec Arnaud Montebourg. Mais c’est Claude Bartolone (actuel président de l’Assemblée nationale française) qui lui a mis le pied à l’étrier politique en faisant d’elle sa chargée de communication et de la presse quand il occupait le poste de président du Conseil général de la Seine-Saint-Denis.

Plus tard, Sibeth Ndiaye va intégrer plusieurs cabinets ministériels dont celui de Montebourg puis de Macron à Bercy.

C’est à partir de ce dernier poste que le candidat d’ « En Marche », convaincu de ses compétences, en fait un pilier important de la sphère, la « Macronie ».

Avec le poste stratégique de Chargée de communication et de la presse du candidat Macron, Sibeth Ndiaye est au cœur de la campagne électorale. La jeune Franco-sénégalaise est prête à assumer ce rôle important.

Depuis plus d’une décennie elle est préparée à prendre des coups et à en donner.

Sibeth, en Diola, veut dire celle qui a « remporté beaucoup de combats ». Etudiante, elle était déjà confrontée aux joutes politiques et à la « Fachosphère » issue de syndicats comme l’Uni (proche de la droite voire de l’extrême droite).

Par Moussa DIOP

Last modified on mardi, 21 février 2017 12:16

Des trois « Sénégalaises » à la conquête de l’Elysée, Sibeth Ndiaye est la moins connue du grand public, mais elle tient un rôle stratégique dans la sphère d’Emmanuel Macron, le candidat du mouvement « En Marche », devenu le favori des sondages.

Pour tout média voulant interviewer Emmanuel Macron, le passage obligé s’appelle Sibeth Ndiaye. La jeune femme est la chargée de communication et de la presse du candidat. Jeune Sénégalaise (37 ans) naturalisée Française, il y a moins de dix ans, Sibeth Ndiaye est une très proche d’Emmanuel Macron, candidat du mouvement « En Marche » à la présidentielle française. La jeune native du Sénégal est placée par la presse française à la 9ème place sur le classement des quinze personnalités de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron. Diplômée d’un Dess en Economie de la santé, Sibeth Ndiaye était militante puis leader du syndicat étudiant Unef, proche du Parti socialiste français.

Du syndicat étudiant à la politique, le pont aura été l’accès de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle française de 2002. « Le Pen en deuxième position, cela a été le déclic.

Surtout quand, comme moi, tu es étrangère. À l’époque, je vivais à Paris. Je me suis, de suite, engagée », cite un site français. C’est un choc pour la jeune Sénégalaise qui s’engage auprès de Dominique Strauss-Kahn. Comme Aïssata Seck, la Franco-sénégalaise porte-parole de Benoit Hamon, Sibeth Ndiaye a également cheminé avec Arnaud Montebourg. Mais c’est Claude Bartolone (actuel président de l’Assemblée nationale française) qui lui a mis le pied à l’étrier politique en faisant d’elle sa chargée de communication et de la presse quand il occupait le poste de président du Conseil général de la Seine-Saint-Denis.

Plus tard, Sibeth Ndiaye va intégrer plusieurs cabinets ministériels dont celui de Montebourg puis de Macron à Bercy.

C’est à partir de ce dernier poste que le candidat d’ « En Marche », convaincu de ses compétences, en fait un pilier important de la sphère, la « Macronie ».

Avec le poste stratégique de Chargée de communication et de la presse du candidat Macron, Sibeth Ndiaye est au cœur de la campagne électorale. La jeune Franco-sénégalaise est prête à assumer ce rôle important.

Depuis plus d’une décennie elle est préparée à prendre des coups et à en donner.

Sibeth, en Diola, veut dire celle qui a « remporté beaucoup de combats ». Etudiante, elle était déjà confrontée aux joutes politiques et à la « Fachosphère » issue de syndicats comme l’Uni (proche de la droite voire de l’extrême droite).

Par Moussa DIOP

Last modified on mardi, 21 février 2017 12:29

Rama Yade s’est révélée sur la scène politique française en prononçant un discours lors de la cérémonie d’investiture de Nicolas Sarkozy, en 2007. Dix ans plus tard, elle se lance à la candidature de la présidentielle française.

Quand « Le Soleil » lui demandait, en avril 2012, si la petite fille qui est arrivée en France à l’âge de 10 ans se retournait sur son parcours, Rama Yade, pleine d’aplomb, répondait : « Non pas encore. J’avance ».

Sept ans plus tard, le rythme est moins rapide à cause de différents échecs. Battue aux Municipales de 2008 à Colombes, sa ville d’accueil quand elle venait d’arriver en France, aux Législatives de 2012, elle refuse de conduire la liste du parti de Sarkozy dans le Val d’Oise pour ne pas être enfermée dans ses origines. Car on l’avait choisie « parce qu’il y avait beaucoup d’Africains » dans ce département de la région parisienne.

Avec un caractère trempé, elle lâche les amarres avec Nicolas Sarkozy pour le parti radical de Jean-Louis Borloo. Là aussi, la romance tourne court.

Lassée de ne pas être investie lors des différentes échéances électorales, la native de Dakar finit par lorgner sur la présidence du parti. « La provocation de trop », estime ses amis politiques. Rama Yade est exclue du parti radical mais pas de l’espace politique. Elle est persuadée que « la France a changé mais que la classe politique (française) n’a pas changé ».

Ses déclarations d’il y a cinq ans ont une résonance particulière aujourd’hui. « Il faut que les politiques changent, il faut ouvrir un nouveau cycle et je veux prendre toute ma part dans cette reconstruction. Il faut avoir la légitimité des urnes d’abord et ensuite participer à l’entreprise de reconstruction ».

Ce n’est plus pour siéger au Palais Bourbon comme députée mais à celui de l’Elysée afin de devenir présidente de la République française. Quand on parle de sa jeunesse (41 ans) comme un handicap, elle rétorque : « A 47 ans, Barack Obama était président des Etats-Unis ». L’ancienne ambassadeur de la France à l’Unesco (février à juin 2011) pense qu’il y a une rupture consommée entre les Français et la classe politique. « Face aux problèmes de la crise économique, le chômage est très préoccupant, il y a eu des solutions qui n’ont pas été expérimentées parce qu’il y a un essoufflement au niveau des idées, un assèchement du débat publique. Beaucoup sont en marge de la politique parce que le système est fermé à cause du cumul et de la longévité des mandats ». Ce qui fait le lit du Front national de Marine Le Pen car il y a une volonté chez les Français de renverser la table.

En 2012, le Front national était à 18% au premier tour de la Présidentielle. « Je pense que le score de Marine Le Pen (de 2012) est plus grave que l’arrivée de Le Pen-père au second tour en 2002. Le monde a changé. La classe politique française n’a pas changé. Elle vient d’un autre monde », répète-t-elle. Face à cette sclérose de la classe politique française dominée par des hommes blancs ayant plus de la cinquantaine, elle se positionne différemment en tant que jeune quadra, femme, musulmane et noire. Rama Yade va essayer de conquérir le Palais de l’Elysée sans le soutien d’un parti politique.

Elle est appuyée par le mouvement « La France qui ose » pour suivre son modèle, Barack Obama. Avant d’aller au suffrage universel, il lui reste un obstacle de taille : réunir les 500 parrainages de maires nécessaires pour se présenter à la Présidentielle en France.

La native du Sénégal déclare en avoir obtenu les deux tiers.

Après dix ans de vie politique, elle se repositionne comme vierge de tout mentor et maîtresse de son destin.

Par Moussa DIOP

Last modified on mardi, 21 février 2017 12:29

Récemment nommée une des sept porte-parole de Benoit Hamon, candidat du Parti socialiste (Ps) à la présidentielle française, Aïssata Seck, 36 ans, « Française d’origine sénégalaise », est engagée dans le milieu associatif depuis plusieurs années, notamment pour la cause des Tirailleurs sénégalais.

« Persévérante, déterminée mais proche des gens et à l’écoute, car quand on est engagé en politique, c’est pour améliorer le quotidien des gens ». Sa réponse à la question portant sur sa personnalité résume Aïssata Seck, la première Française d’origine sénégalaise porte-parole d’un candidat à l’élection présidentielle en France. Maire-adjointe dans la ville de Bondy (région parisienne), chargée des anciens combattants et d’un conseil de quartier, la jeune femme est élue municipale depuis 2014. « C’est mon premier mandat électif mais je suis engagée en politique depuis 2011, renseigne-t-elle. J’avais décidé de militer au Ps en faisant la campagne sur le terrain de François Hollande ».

Ses origines et sa trajectoire personnelle l’ont réconfortée dans le choix de militer à gauche. « Mariée avec un Sénégalais et mère de deux filles », Aïssata Seck est née en France. Ses parents sont originaires de Ndouloumadji Dembé, au Fouta. « Mon père est arrivé en 1972 comme sans-papier à Marseille, en bateau ». Puis, il est parti en région parisienne rejoindre son frère qui était déjà installé en France. Il a commencé comme boulanger puis a travaillé à l’usine Renault d’Aubergenville (à 50 km de Paris). Puis il s’est installé aux Muraux.

« Je sais préparer tous nos plats sénégalais car j’ai été élevée à la sénégalaise ». Pourtant, c’est à 6 ans qu’elle a « découvert le Sénégal pour la première fois », lors d’un voyage. Elle y revenait « régulièrement tous les deux ans » jusqu’à récemment où les obligations professionnelles et familiales l’empêchent de garder ce rythme. « J’ai prévu de revenir très bientôt au Sénégal avec Benoit Hamon pendant la campagne », dit-elle sans préciser la date exacte. La jeune porte-parole a toujours eu un rapport très fort avec le Sénégal.

Pas le symbole de la diversité 
« Mes parents nous disaient que nous étions également Sénégalais, en nous éduquant avec les valeurs de notre pays d’origine. En apprenant à faire la cuisine, ce qui fut mon cas. Alors que j’étais très jeune, ma mère me disait d’en faire toujours plus parce qu’on ne savait pas qui pouvait débarquer au dernier moment, d’autant plus que notre maison était toujours remplie de monde. C’est d’ailleurs un réflexe que j’ai conservé dans ma vie actuelle », souligne-t-elle. Mais Aïssata refuse d’être un symbole en étant « femme, musulmane, noire et porte-parole » d’un candidat à la présidentielle de 2017. « Je ne sais pas si je suis un symbole. En revanche, je sais que Benoit Hamon a été accroché par mon combat et le projet que je porte pour les Tirailleurs sénégalais ». La jeune femme avait lancé une pétition pour demander la naturalisation des Tirailleurs sénégalais. Sa démarche a recueilli 65.000 signatures. On connaît la suite : François Hollande annonce, lors de la visite d’Etat de Macky Sall en France de décembre dernier, l’officialisation du processus de naturalisation des Tirailleurs sénégalais. Cependant, dans le bilan du quinquennat de Hollande, Aïssata Seck ne garde pas tout.

« Je n’ai pas été en adéquation avec lui sur la déchéance de nationalité ou sur le 49.3 (Ndlr : article de la Constitution française qui permet au gouvernement de faire passer en force une loi sans forcément l’accord du parlement). Il a bien géré les attentats, l’opération Serval au Mali. Il a manqué de temps forcément pour tout faire. Il y a de bonnes et de moins bonnes choses », soutient-elle. La possibilité d’avoir Marine Le Pen au second tour de la présidentielle française est à classer dans le rayon des moins bonnes choses pour Aïssata Seck. « Cela me fait mal. En tant que Française et fille d’immigrés, je ne vois pas cette personne diriger le pays. Benoit Hamon est un recours efficace à ce scénario », fait-elle savoir. Mais elle ne fait pas la politique de l’autruche sur la droitisation de la société française. « C’est la faute des médias, s’insurge-t-elle. En étant en boucle sur des sujets comme le voile, le « burkini » alors qu’il y en avait d’autres plus importants, une certaine partie de la population s’est renfermée dans une forme de peur. « S’il n’y a pas de travail, c’est la faute des immigrés », « s’il y a des attentats, c’est la faute de l’Islam ». Les médias n’ont pas toujours eu le bon réflexe », souligne-t-elle. Mais le divorce acté entre les populations d’origine immigrée, qui avaient voté en masse pour Hollande en 2012, avec le Parti socialiste, n’est pas une invention des médias. « Il ne faut pas être défaitiste.

On ne peut pas être toujours dans la plainte et ne pas agir. Il faut s’engager et montrer que nous avons notre place dans le jeu politique. Agissons ». Agir, c’est faire gagner Benoit Hamon à la présidentielle d’avril et de mai prochain. Et pour cela, l’élection va se jouer, d’après Assata Seck, sur un point. « Pour Benoit Hamon, il faut redonner confiance aux citoyens. C’est les impliquer dans les différentes actions menées ». Pendant toute la campagne électorale, Aiïssata Seck va répondre aux « sollicitations des médias » pour donner des éclairages sur le programme mais aussi « accompagner, sur le terrain, le futur président ». Futur président ? Quand on lui demande s’il s’agit d’un lapsus. 
« Non, répond-t-elle. J’y crois ».

Par Moussa DIOP

Last modified on mardi, 21 février 2017 12:33

Avocate de formation, diplômée en droit international et en économique, Assa Cissé a travaillé dans le secteur de la Banque avant d’intégrer un cabinet d’avocats où elle accompagnait des investisseurs au Moyen-Orient et en Afrique de l’Est. Une carrière riche qu’elle compte mettre entre parenthèses pour s’investir dans la production de poivre et d’ail au Sénégal.

« J’ai toujours poussé ma famille à aller vers l’agriculture. Et comme chez nous, les gens ne croient pas tant qu’ils n’ont pas de preuve évidente, j’ai décidé de m’engager personnellement dans dans ce secteur pour montrer l’exemple », sourit malicieusement Assa Cissé. Déterminée et sûre de ce qu’elle veut, la jeune sénégalaise a surpris son monde et son entourage.

Devenir productrice de poivre
« Pour beaucoup, la réussite c’est l’Europe alors qu’on peut réussir au Sénégal. Aujourd’hui, le Sénégal importe tout son poivre. Ce qui coûte extrêmement cher. J’ai proposé à mes cousins d’investir, avec moi, dans ce secteur. Nous allons démarrer sur une superficie de 2 hectares et nous allons voir ce que cela va donner. Mais je sais que cela va marcher », s’enthousiasme Assa Cissé. La sénégalaise qui vit en France depuis plusieurs années a mis dans le projet toutes ses économies. « Nous avons démarré nos activités au mois d’octobre dans la région de Kédougou », informe-t-elle. Ayant la suite dans les idées, elle avait acheté les semences. Une opération qui n’a pas été sans difficultés. « Nous faisons venir les semences de Madagascar jusqu’en France puis la marchandise a été être acheminée vers le Sénégal. C’est très difficile comme trajet. La grande difficulté est donc la logistique ». Elle n’a pas eu d’autres choix que d’utiliser ce trajet de contournement puisque son ambition d’acheter des semences en Côte d’Ivoire a été nettement refroidie par la possibilité de payer des frais douaniers « à l’entrée et à la sortie de chaque frontière » entre la Cote d’Ivoire et le Sénégal. « Nous sommes normalement dans le marché commun de la CEDEAO mais dans les faits, ce n’est pas le cas, s’insurge-t-elle. Il y a des procédures qui ont été introduites par des avocats nigérians pour dénoncer ces injustices, des Etats ont été condamnés mais ils ne changent pas leurs règles. Je connais la procédure pour introduire une action au sein de la CEDEAO, je me réserve le droit de la faire. Ces entraves m’ont obligé d’acheter de la semence à Madagascar alors que la Côte d’Ivoire est toute proche. J’ai fait l’acquisition de cinq sacs de 25 kilos ». En 2016, la jeune femme avait vertement interpellé Jean-Pierre Senghor, le coordonnateur national du Programme des Domaines agricoles communautaires (Prodac) de l’époque, sur sa situation et l’accompagnement qu’elle pourrait bénéficier. « Il m’avait dit que commencer par 100 hectares fait peur. C’est ce que je souhaitais à l’origine. Il m’avait conseillé de débuter l’activité avec 20 hectares. C’est ce qui fait que nous ayons privilégié les 2 hectares ».

L’importance de l’accompagnement
Lors de la mise en place de son entreprise, Assa Cissé s’est rendue compte qu’il faut connaître la réglementation pour accéder au marché sénégalais. Elle prend exemple sur son expérience à Dubaï. « Les choses y sont claires car il y a des zones franches. Quand une personne veut créer un projet, elle ne fait que poser ses valises. Je sais que les présidents Wade et Sall ont repris ce concept. En sachant comment ça marche et quelles sont les difficultés, je vais faire la même chose au Sénégal ». C’est pour cela qu’elle a créé l’Institut africain des droits et procédure au Sénégal qui projette d’accompagner les entrepreneurs sénégalais et de la sous-région. En voyageant, Assa Cissé avoue s’être rendue compte que l’agriculture est le secteur où il faut investir. Cependant, il y a plusieurs choses à améliorer. « En Afrique de l’Est, c’est comme à Dubaï. Vous allez au ministère du commerce et toutes les informations sont à disposition.

Au Sénégal, certaines questions, toutes simples, n’aboutissent pas aux réponses les plus simples. Par exemple, en termes d’exemption fiscale, si vous importez des semences, vous n’êtes pas obligé de payer les droits de douane car le Sénégal veut promouvoir les entrepreneurs agricoles. 
Normalement l’importation de semence est soumise à des exonérations. Au Sénégal, il y a des règles mais les gens ne le savent pas toujours. »

Par Moussa DIOP

Sénégalais vivant en France depuis plus d’une quinzaine d’années où il exerçait le métier d’ingénieur télécom, Ismaël Ndiaye s’est posé de multiples questions sur l’opportunité de rentrer au Sénégal à partir de 2009. Trois ans plus tard, il a fini par décider de s’investir dans le domaine agricole.

Comment expliquer qu’un ingénieur télécom avec de fortes responsabilités dans une grande entreprise internationale prend la décision de tout laisser tomber pour l’agriculture ? « La routine ! », répond simplement Ismaël Ndiaye, avec un sourire en coin. Mais encore… « J’en avais marre de métro, boulot, dodo même si j’avais une belle situation en France ». Le quadra sénégalais pensait d’une part, pouvoir apporter quelque chose au Sénégal mais il avait aussi « envie de retrouver (s)es racines ». Pour cela l’agriculture fut le meilleur moyen. « En se lançant dans le secteur agricole, l’idée était de trouver un domaine rentable. Cela fait partie de la réflexion quand on décide de rentrer ». Dans sa réflexion de changer de braquet professionnel, Ismaël Ndiaye n’oublie pas ses vieux reflexes liés à sa formation. « Ainsi, j’ai eu une approche d’ingénieur en me documentant, en m’informant sur le domaine agricole. A partir de là, j’ai décidé de retourner dans le village de mes ancêtres qui est à côté de Saint-Louis, à quelques kilomètres de l’Université Gaston Berger ».

Retour aux sources
Un retour et une installation qui se sont faits de manière progressive. « J’ai demandé au village tout entier de m’appuyer pour disposer de l’acquisition des terres. Il y a eu quelques petites réticences mais finalement tout s’est bien passé. J’ai pu avoir 50 hectares. Par chance, ce sont les terres où mes grands-parents faisaient la culture ».

Les conditions acquises, Ismaël se lance dans le grand bain de sa nouvelle aventure en prenant le soin de passer par une phase test. « J’ai aménagé 5 hectares sur fonds propres. J’ai importé du matériel d’Italie pour l’aménagement et le ravalement des champs. Par la suite, j’ai lancé la phase de test à partir de fin 2013. La récolte a eu lieu en début 2014. Je cultivais du piment, des aubergines africaines et des pastèques. Cela s’est très bien passé. J’ai eu confirmation que les terres étaient arables et qu’elles étaient opportunes à l’agriculture que je souhaitais faire ». Seul grand bémol, il n’avait pas bien anticipé la phase de stockage. Pour expliquer son erreur, le néo exploitant agricole confesse n’avoir « aucune structure venant d’une quelconque organisation ou organisme pour (l)’accompagner ». Les conséquences sur l’économie locale sont directes : sa récolte abonde le marché local. « J’étais obligé de vendre puisque je n’avais pas de structures de stockage. Notre récolte de piment avait « inondé » et saturé le marché local de Saint-Louis. Ce qui avait fait baisser les prix ».

Exemple pour la diaspora
Beaucoup de Sénégalais de l’étranger souhaitent s’investir dans le domaine agricole. A ceux-là, Ismaël Ndiaye fait un retour d’expérience. « Pour le montage de la société, je suis passé par l’Apix et j’ai dû bénéficier du CDI, le code des investissements. Ce qui m’a permis d’importer du matériel avec des frais de douane nuls. Cependant, au niveau de la phase de test, je n’ai malheureusement pas eu d’accompagnement ». Le désormais exploitant agricole confesse qu’il a eu beaucoup de beaux discours mais les actes ne suivent pas toujours. « Je ne suis pas seul dans le cas d’avoir commencer ma phase de test sans être accompagné ». Toutefois, Ismael Ndiaye se dit capable « d’employer l’ensemble des personnes de (s)on village natal et ceux des villages environnants, entre 200 à 300 personnes dans la première phase ».

Le jeune homme est conscient qu’il faut croire en l’agriculture mais aussi aux risques pris : « On n’a pas de garantie pour récupérer l’argent mis au démarrage du projet, consent-il. Je déconseille à tout le monde d’aller vers cette aventure avec des fonds personnels, ce qui a été mon cas ». En effet, pour financer son exploitation, il a mis ses fonds propres à hauteur de 150 000 euros, l’équivalent de 100 millions de francs CFA entre 2009 et 2016. « Ce sont les économies du fruit de mon travail quand j’étais ingénieur en France entre 1999 à 2009 ».

La phase industrielle
D’autant plus que pour passer à une approche industrielle, il faut des financements. « Elle ne se fait pas qu’avec des économies. Il s’agit de gros financement. J’attends un partenaire, privé ou public, qui soit capable d’apporter au moins une partie des fonds nécessaires pour le démarrage industriel de l’activité ». En attendant, la phase de test lui a permis de régler les charges comme le paiement des journaliers (50 personnes employées par jour pour la récolte du piment, par exemple). « Ce que j’ai gagné dans cette phase de test, environ 15 millions de F CFA, a été redistribué aux villageois employés ».

C’est avec circonspection qu’il regarde les solutions proposées au sein des Domaines agricoles communautaires. « J’attends de voir parce qu’il me semble que le Prodac ne finance pas de projets. Je pense qu’il serait bien d’avoir une forme de connexion avec des initiatives privées. L’objectif est la création d’emplois, des initiatives comme la mienne y participe grandement ». On ne peut que lui donner raison.

Par Moussa DIOP

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