Mbissine Thérèse Diop, l’incomprise

18 Avr 2017
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Cinquante-trois ans après la sortie de « La Noire de », le premier film où une Sénégalaise et Africaine tenait le rôle principal, Mbissine Thérèse Diop revient sur sont parcours et son histoire tourmentée notamment à travers une scène qui a bouleversé sa vie.
 
« Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plaît », écrivait le poète Birago Diop. La mémoire de Mbissine Thérèse Diop, la première actrice africaine dans un long-métrage, a choisi de rapporter un fagot composé de séquences du film de sa vie. La projection de la pellicule n’est pas bouchée par l’horizon de son appartement, rempli de souvenir, du boulevard Voltaire à Paris où elle est installée depuis 1977, date de son arrivée du Sénégal. Les images sur les murs de son salon illustrent en photos noir et blanc le film de 50 ans de cinéma. Elles immortalisent un tournage sur la mer noire à Sotchi pour Soleil noir (1971), un film sur la vie de Patrice Lumumba, une interview à Tachkent lors d’un festival de cinéma des pays de l’Est, un souvenir de jeunesse sur les marches de la place de l’indépendance de Dakar.
 
Puis elle s’arrête devant un beau portrait d’une jolie jeune fille au sourire discret. « J’étais plus agréable à regarder », précise Mbissine Thérèse Diop (elle ne veut pas donner son âge par coquetterie) en regardant l’affiche de La Noire de...
 
Diouana, la noire de Sembène
Réalisé par Ousmane Sembène, c’est le premier long-métrage d’un cinéaste d’Afrique noire. Mbissine Thérèse Diop y tient le rôle principal en interprétant le personnage de Diouana, une domestique embauchée à Dakar par une famille de coopérants français. Partie avec eux en France, Diouana est confrontée à la solitude, au racisme, à la maltraitance de ses patrons et finit par se suicider. Le film remporte plusieurs distinctions dont le Prix Jean Vigo, le Tanit d’or au Festival international de Carthage et le prix du meilleur réalisateur au Festival des arts nègres, tous en 1966. « Sembène ne m’a pas payé pour ce rôle », lâche-t-elle comme une grenade explosive dont les éclats écorchent la figure mythique d’un des pères du cinéma africain.

« C’est un film tourné avec un petit budget », éclaire Catherine Ruelle, spécialiste du cinéma africain. « Mais je ne lui en veux pas, reprend Mbissine Diop. Grâce à lui, j’ai pu tourner et avoir des cachets en Afrique, en Russie et en France ». Sur ce pan du mur de sa vie, les rêves de Mbissine Diop s’émerveillent en la remplissant d’émotions qu’elle fige dans l’éternité à travers sa rencontre avec l’art. « Je ne suis pas allée vers le cinéma, rectifie-t-elle, c’est le cinéma qui est venu à moi ».

Ousmane Sembène lui avait proposé le rôle après avoir vu sa photo dans une exposition d’un journaliste au bureau du cinéma de Dakar. Bien avant cet épisode, Mbissine Thérèse Diop était « attirée par le milieu de l’art ». A la fin des années 1950, elle a vécu trois ans en Corse où elle faisait de la couture. De cet exode dû à la séparation de ses parents alors qu’elle était encore mineure, il lui reste le sobriquet de « La Corse ». Mais également une correspondance épistolaire avec Joséphine Baker et l’amour du cinéma. Quand l’offre de Sembène s’est présentée, elle saisit sa chance en provoquant « la bénédiction de ses parents hésitants et méfiants » à l’égard du cinéma. L’essentiel du tournage se passe au Sénégal puis à Marseille où elle était doublée car Sembène n’avait pas les moyens de la faire voyager. Après avoir réalisé des courts-métrages et s’être formé au cinéma soviétique, Sembène « maîtrisait déjà tout sur le tournage ».
 
Femme blessée
Il filme de manière subtile la nudité de Mbissine Thérèse Diop. « Je portais un slip », tempère-t-elle encore cinquante ans après.
Peu importe pour les tenants d’un conservatisme criant au scandale dans une société sénégalaise d’après indépendance où on ne faisait pas la différence entre l’actrice et le personnage interprété. Aussi bien dans sa famille que dans la rue, « certains ne voulaient plus de mon bonjour », se souvient-elle. « Mbissine Diop est une grande actrice et une formidable femme blessée à cause de ce rôle », note la spécialiste Catherine Ruelle. L’interprétation de Diouana réduite à la polémique sur sa nudité désole Mbissine Thérèse Diop d’autant plus que le film dénonçait d’abord la condition des domestiques confrontées au racisme et à l’esclavage post-indépendance. « J’aimerais qu’on me montre une personne née avec la mention d’esclave sur son front », s’insurge-t-elle. L’égalité est au cœur de son rapport avec la religion en tant que fille d’une catholique et d’un musulman, Mbissine Diop a refusé de choisir entre les deux religions mais a foi en l’Afrique.

« Comme le font les mères avec leurs enfants, si je pouvais porter l’Afrique sur mon dos, je le ferai ». Présente à la naissance du Fespaco en 1969, Mbissine Thérèse Diop montre les photos des premières séances et rencontres avec les pères fondateurs du cinéma africain : le Nigérien Omarou Ganda, l’Ivoirien Désiré Ecaré, le Burkinabé Louis Thiombiano, le chanteur guinéen Sory Kandia Kouyaté et « son Ousmane Sembène ». « Savez-vous que le festival a failli avoir lieu à Bobo-Dioulaso ? », fait-elle mine de s’interroger. Dans ce milieu d’hommes, elle est l’une des rares femmes africaines. Autant pour La Noire de que pour Emitaï (1971) réalisés par Sembène « qui ne voulait pas qu’elle tourne avec les autres cinéastes », selon Catherine Ruelle, Mbissine Diop n’a pourtant jamais été honoré par le Fespaco. « C’est plus un regret pour les gens que pour moi », sourit-elle.
 
Moussa Diop (Le Monde)
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