Débat sur le Franc Cfa : Les limites du F CFA-exit

13 Jui 2017
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La question de la survivance du Franc Cfa (créé par décret en 1945 par le Général De Gaulle, chef du gouvernement provisoire à l’époque) est, aujourd’hui un peu plus qu’hier, au centre des débats portant sur la nature des rapports entre l’Afrique francophone et le reste du monde. En réalité, au-delà des aspects d’ordre économique et financier qu’elle peut poser, la question du Franc Cfa véhicule des problématiques d’ordre symbolique, historique, idéologique voire identitaire.

Porter la défense du Franc Cfa n’est pas un exercice aisé et ceci aussi bien pour des raisons symboliques qu’économiques.
D’un point de vue symbolique, cette monnaie est perçue, à tort ou à raison, comme une forme de tutelle de l’ancienne puissance coloniale. Elle constitue aux yeux de nombreux cercles, une forme de servitude volontaire et est une remise en cause de la souveraineté même des Etats qui l’ont adoptée.
D’un point de vue économique, les chiffres et l’histoire ne plaident pas en faveur du Franc Cfa.

D’abord, il n’a servi ni les échanges commerciaux intra-communautaires ni le développement économique des pays membres : le commerce intra-communautaire est relativement faible comparativement au potentiel d’échanges commerciaux entre pays partageant une monnaie unique et des politiques communes (de l’ordre de 17% au sein de l’Uemoa en 2016) et les pays ayant en commun le Franc Cfa ont un Indice de développement humain (Idh) parmi les plus faibles au monde.

Ensuite, les politiques suivies par les banques centrales en charge du suivi et de la gestion de cette monnaie, notamment la Bceao (Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest), ne vont pas dans le sens d’une croissance économique source de développement. Les taux d’intérêt appliqués ont souvent été très élevés, ce qui a contribué à ralentir la croissance. Tout a été fait en substance pour disposer d’une convertibilité absolue de la monnaie et maîtriser l’inflation par une bonne gestion de l’émission sans véritablement se soucier de l’activité économique.

Enfin, l’impossibilité de dépenser le Franc Cfa de la zone Uemoa au niveau de la zone Cemac et inversement et ceci depuis la dévaluation de 1994 constitue un non-sens économique qui ne facilite évidemment ni l’intégration africaine ni un développement des échanges intra-branches et interbranches entre pays avec des économies similaires.

Pourquoi en dépit de ces contraintes réelles (et non exhaustives) qui accompagnent le Franc Cfa, la bataille pour un abandon de cette monnaie n’arrive pas, et ceci depuis des décennies, à avoir une adhésion massive des milieux d’affaires africains et des populations de base ?

Trois déficits semblent justifiés ce paradoxe.
Le premier est le déficit relatif de crédibilité scientifique de la plupart des théories prônant un Cfa-exit.
L’actuel gouverneur de la Bceao Tiémoko Meyliet Koné n’en pense pas moins lorsqu’il déclare que : « Les critiques formulées jusqu’ici [contre le Cfa] ne sont pas appuyées par des études scientifiques crédibles démontrant les méfaits du franc Cfa…Les arguments avancés sur les inconvénients du franc Cfa présentent les mêmes lacunes relevant de la méconnaissance des évolutions du fonctionnement institutionnel, des instruments mis en œuvre et des actions menées ».

En d’autres termes, le manque de scientificité du discours anti-Cfa est en réalité un argument pour les pro-Cfa. Car s’il est clair que se battre pour ses convictions est noble, faudrait-il encore disposer des outils conceptuels et techniques pour pouvoir convaincre de la pertinence de son combat. Ne pas disposer de ces outils et vouloir convaincre par un discours creux et vague s’est assurément desservir sa propre cause. En vérité, un rapide survol des principaux arguments pour un Cfa-exit révèle surtout une volonté de se départir d’une forme de tutelle monétaire vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale. En d’autres termes, il faut sortir du Cfa pour en sortir. Le besoin identitaire prime ainsi sur la nécessité économique. Or la question monétaire est une problématique qui doit tellement être empreinte de pertinence scientifique que vouloir y insérer de l’idéologie, c’est inévitablement prendre le risque de ne pas être pris au sérieux. Les milieux économiques africains francophones qu’ils soient commerçants, industriels, chefs d’entreprise, hommes d’affaires, banquiers bénéficient à travers le Franc Cfa de deux propriétés essentielles à la facilitation de leurs échanges monétaires avec le reste du monde : la stabilité et la convertibilité du Franc Cfa. Pour faire adhérer ces milieux à la cause du Cfa-exit, l’argumentaire sur l’abandon de ce relatif confort monétaire doit se faire sur la base d’arguments techniques en termes de coût d’opportunité et d’analyse coûts/bénéfices et non sur la base de considérations d’ordre philosophique.

Le deuxième est le déficit de crédibilité de nos élites politiques en termes de bonne gouvernance économique et financière.
Un des intérêts du Franc Cfa est sa relative crédibilité notamment sur le plan international. Cette crédibilité est en partie liée à la rigueur apportée dans sa gestion par les différentes parties prenantes notamment la Bceao qui bénéficie d’une indépendance par rapport aux pouvoirs politiques nationaux. Ces derniers ne peuvent cependant pas en dire autant en matière de crédibilité. Nous pouvons, en effet, dire sans grand risque de nous tromper qu’en matière de finance et de monnaie, un acteur économique de base accordera plus de crédit aux capacités managériales d’un agent de la Bceao qu’à un politicien local. Or, remplacer le Cfa par une autre monnaie sans prendre certaines garanties politiques, c’est assurément prendre le risque de réduire l’indépendance de nos banques centrales et de confier aux politiciens locaux un pouvoir politique direct sur leurs actions. Nos élites politiques nous ayant souvent habitué à des pratiques de mal gouvernance financière et d’incompétence réelle, il est facile de comprendre que de nombreux cercles ne soient pas encore prompts à laisser les manettes de la planche à billet à des mains inexpertes ou en déphasage avec les exigences de gestion monétaire et financière.
Un troisième déficit est le manque de visibilité sur le jour d’après.

En effet, à notre connaissance, aucune étude sérieuse n’a encore été vulgarisée pour présenter les différents scenarii sur la table en cas de Cfa-exit.
Quelles seraient les répercussions d’un Cfa-exit sur nos déficits et sur le niveau de nos dettes publiques respectives ?
Combien de points de croissance pourrions-nous gagner ou risquerions nous de perdre en cas de Cfa-exit?
Quelles seraient les conséquences d’un Cfa-exit en termes d’inflation ?
Quelles seraient les implications d’un Cfa-exit sur la compétitivité de nos entreprises ? Sur le niveau de nos balances commerciales ?
Les scénarii du Cfa-exit éludent soigneusement ces problématiques qui constituent pourtant pour les différentes parties prenantes des questions auxquelles des réponses claires doivent être apportées afin que l’abandon de cette monnaie ne soit pas pour elles une aventure vers l’inconnu.

Ces déficits structurels dans la démarche des partisans du Cfa-exit constituent des goulots d’étranglement réels à une adhésion massive de toutes les parties prenantes à un abandon de cette monnaie. Combler ces déficits constitue pour les générations africaines actuelles le challenge à relever afin de réussir le combat d’appropriation de notre indépendance monétaire et au-delà gagner la bataille du développement.

Papa Abdoulaye DIOP
Docteur en Economie et Enseignant-Chercheur
à l’Université Le Havre (France)

Last modified on mardi, 13 juin 2017 14:25
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