La nostalgie des commerçants de « Little Sénégal »

02 Avr 2018
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Mohamed Bah Mohamed Bah

La rue de Fouray Bay, dans le centre de Freetown, rassemble la plupart des commerces sénégalais. Nombre d’entre eux n’hésiteraient pas à retourner au Sénégal. Rencontre.

Sur la devanture de leurs magasins alignés, sur la rue de Fouray Bay, rien n’indique que nous avons un fort taux de présence sénégalaise au métre carré. Aucun drapeau ni une éventuelle musique. Même l’écriture des prénoms se fond dans la culture sierra-leonaise : « Abubakarr » plutôt qu’ « Aboubacar ». Dans cette rue grouillante du centre de Freetown, leurs commerces ressemblent à tous ceux de la capitale.

En fait, le seul signe distinctif de leurs racines sénégalaises est dans la langue employée : le wolof. Et encore, ils le parlent seulement entre eux. Avec leurs clients, ils s’expriment en krio, le dialecte local, semblable au pidgin nigérian. Et ce, parfaitement. « How is the body ? », crie Khal Sow à un client, venu se procurer du gel douche. Des Sénégalais qui ne le sont plus. Ou presque plus.

« Faire du business au Sénégal ? Je ne sais pas si je le pourrais car je suis habitué à faire du business ici », explique Khal Sow. Dans sa boutique de cosmétiques, ce commerçant de 63 ans, né à Podor, fait figure de pilier dans la communauté sénégalaise de Freetown. Il est arrivé dans le pays en 1978. « Durant la guerre, j’ai fait face aux rebelles. Je n’ai pas fui », se remémore-t-il.

Mohamed Bah, lui, a payé plus durement les ravages des onze ans de guerre civile. « Les rebelles m’ont tout volé, ils ont détruit mon business. Après la guerre, j’ai dû repartir à zéro ! », raconte ce commerçant, lui aussi en cosmétiques. Cela fait 27 ans qu’il tient boutique dans la capitale sierra léonaise. Il est arrivé jeune, avec son père, qui a lancé ce business. A la mort de ce dernier, il a repris le commerce. « Je ne sais pas comment faire du business au Sénégal. J’ai tout appris dans ce pays. Du coup, je préfère travailler sur place », assure-t-il. Avant la guerre, c’était pourtant au Sénégal qu’il achetait sa marchandise, avant de la revendre dans sa boutique. « Mais je n’ai plus les moyens de le faire. J’achète tout maintenant en Sierra Leone », précise-t-il.

Le Sénégal en ligne de mire
Abubakarr Dia se démarque de Mohamed et Khal. « Si je devais choisir, je retournerai au Sénégal pour faire mon business là-bas », tranche ce commerçant de 37 ans, qui vend lui aussi des crèmes, shampoings et autres savons. Il est arrivé en 2001, un an avant la fin de la guerre. N’ayant pas la même expérience du conflit mais comme ses confrères, il a souffert du ralentissement des affaires durant l’épidémie d’Ebola, entre 2014 et 2016. S’il veut quitter la Sierra Leone, c’est pour des raisons précises. « La vie est devenue chère ! Je paie plus de 2 millions de FCFA par an pour louer mon magasin », détaille-t-il, en balayant du regard les 12 m2 de sa boutique. « En plus, toute ma famille est au Sénégal ! », ajoute le jeune homme. Ces attaches familiales jouent pour beaucoup dans une envie unanime : retourner au Sénégal. « Toute ma famille est au Sénégal, sauf ma femme et moi. Nos enfants sont là-bas car louer un appartement ici, c’est cher », justifie Mohamed, père de quatre enfants. «Si j’ai donc l’opportunité de retourner au Sénégal, je vais y aller! », affirme-t-il. Pareil pour Khal Sow, polygame et père de 12 enfants. « La plupart de mes enfants vivent au Sénégal. Il n’y en a que 3 qui sont ici avec moi », précise-t-il. D’ailleurs, la plupart de ces commerçants font l’aller-retour dès qu’ils le peuvent. « J’y vais tous les 5 mois », confie Mohamed Bah. « Moi, c’est plutôt tous les 2,3 ans », raconte Abubakarr Dia. « Pour ma part, ça varie : il peut se passer quelques mois d’intervalle entre les voyages comme il peut se passer deux ans », explique Khal Sow. Tous attendent ce jour où ils auront suffisamment de garanties pour retourner dans leur pays d’origine. Et revenir, peut-être, en Sierra Leone, leur pays d’adoption. Cette fois-ci, en simples touristes.

Correspondance particulière de Maïla MENDY

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