L'Evènement (9)

Un patriote, quasi jusqu’à la mort. Hamidou Dia a failli mourir durant la guerre civile. Pourquoi ? Pour défendre la présence de son pays en Sierra Leone. Lorsque les rebelles arrivent à Freetown en 1999, soit huit ans après le début de la guerre, mettant la capitale à feu et à sang, ils ne comptaient évidemment pas épargner le consulat. « Ils voulaient le brûler ! », se souvient celui qui n’était pas encore consul honoraire, mais juste un proche de son prédécesseur. « J’ai négocié avec eux, aidé par un Sierra-Leonais. Ils m’ont finalement laissé la vie sauve mais ils ont tué le Sierra-Leonais », regrette-t-il. Ils n’ont finalement pas non plus réduit en cendres le bâtiment. A l’époque, Abdou Diouf, alors président du Sénégal, a également organisé le rapatriement de Sénégalais, via les airs, en envoyant des hélicoptères dans le pays. Une action qui contribue à diminuer la diaspora sénégalaise en Sierra Leone et qui en a limité le nombre encore aujourd’hui.

Le Sénégal en grand soutien militaire
En tant que membre de la communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), le Sénégal s’est aussi impliqué sur le terrain militaire. En 1990, alors que la guerre civile ravageait le Libéria, pays frontalier de la Sierra Leone, les membres de la Cedeao avaient décidé de créer l’Economic Community of West African States Cease-fire monitoring group (Ecomog).

Cette brigade est principalement chargée de faire respecter les cessez-le-feu lors des conflits armés. En plus du Libéria, elle est intervenue dans la guerre civile en Guinée-Bissau et donc en Sierra Leone. Le Sénégal est l’un des principaux pourvoyeurs de soldats à l’Ecomog, qui est désormais appelée la Force en attente (Fac).

En 2017, la Fac s’est déployée en Gambie, à la suite de la crise suivant l’élection présidentielle, lors de laquelle le président sortant, Yahya Jammeh, a refusé de quitter le pouvoir, après avoir perdu l’élection de décembre 2016.

Correspondance particulière de Maïla MENDY

Ismael Bah est médecin. Ce Sénégalais exerce, avec passion, son métier en Sierra Leone, dans des conditions précaires.

« Faites-vite, les patients m’attendent ! », nous presse Ismael Bah. Effectivement, ils sont nombreux ce jour à patienter dans la salle d’attente de la clinique, où la chaleur reste écrasante, malgré la climatisation. Et pas question, pour Ismael, de délaisser ses patients trop longtemps. « Quand j’ai dû quitter le pays durant l’épidémie d’Ebola, ça a été un crève-cœur ! », regrette-t-il.

Ismael Bah exerce dans la clinique islamique Alisod, dans le centre de Freetown, depuis 2005 date de son ouverture. Entouré d’infirmières et d’un pharmacien, il est l’unique médecin généraliste. Les consultations sont gratuites et les médicaments à un prix accessible. En moyenne, il peut voir jusqu’à 11 patients par jour.

A l’entrée, une petite fontaine avec un seau disposé en dessous permet de se laver les mains, en entrant et en sortant. « Les moyens, aussi bien humains que matériels, manquent », explique le natif de la Casamance. Rien d’anormal dans un pays classé dans les dernières places mondiales du domaine médical. « S’il y a des pathologies compliquées, on les envoie dans les hôpitaux », précise-t-il, en touchant son stéthoscope, posé sur le bureau. « Parfois, on les envoie même au Sénégal, quand aucun médecin ne peut les soigner en Sierra Leone », poursuit-il.

Un pont médical entre le Sénégal et la Sierra Leone ?
Il a quitté le Sénégal en 1990 pour exercer ailleurs. Pas immédiatement en Sierra Leone. « J’ai travaillé pendant 17 ans en Guinée », raconte-t-il. Puis il est venu s’intaller en Sierra Leone après la guerre. Rester au Sénégal, où il a collaboré avec la Croix-Rouge ? Inenvisageable ! « Moi je suis Africain, je suis passe-partout ! », s’exclame le médecin de 42 ans.
Désormais, il est pourtant bien établi en Sierra Leone.

Le médecin sénégalais est revenu dans ce pays aussitôt après l’épidémie d’Ebola.


« J’ai décidé de revenir car je me suis habitué au pays et les gens se sont habitués à moi », sourit-il. « J’aime mon métier et j’aime la Sierra Leone », affirme-t-il. Pour autant, il n’oublie pas son Sénégal natal. Toute sa famille vit là-bas et son pays lui manque. « J’y vais de temps à autre, car je suis très pris par mon travail  », explique-t-il.

Et pourquoi ne pas envisager un pont entre ses deux pays ? « J’aimerais oui, qu’il y ait plus de collaborations médicales entre le Sénégal et la Sierra Leone », rêve-t-il, à haute voix. « En tant qu’africains, nous devons nous entraider ! », plaide-t-il. Africain un jour, africain toujours, est sa devise.

Correspondance particulière de Maïla MENDY

Hamidou Dia, Consul honoraire du Sénégal en Sierra Leone depuis 2010, mais présent depuis bien plus longtemps dans le pays, déplore le peu de moyens affectés à sa mission.

Depuis quand des Sénégalais se sont installés en Sierra Leone ?
Ça fait très longtemps que les Sénégalais se sont implantés ici. Mais au départ, comme nous n’avions pas beaucoup de relations avec la Sierra Leone, nous étions englobés dans la représentation diplomatique de la Gambie. Cela remonte à la fin des années 70. Quand la communauté grossissait, nous avons, par la suite, ouvert notre propre représentation.

Que représente la diaspora sénégalaise en Sierra Leone ?
Elle représente environ 1500 personnes, aussi bien à Freetown que dans les provinces. Il y a deux types de groupes dans la communauté : ceux qui s’installent ici et ceux qui viennent uniquement pour travailler, notamment pour des entreprises sénégalaises comme la Compagnie Sahélienne d’entreprises (Cse). Le nombre de Sénégalais présents ici aurait pu être encore plus important s’il n’y avait pas eu de nombreux départs durant la guerre civile.

Y a-t-il des échanges entre le Sénégal et la Sierra Leone ?
Pas à ma connaissance. Les autorités sénégalaises ne prêtent pas vraiment attention à la Sierra Leone. Ni à sa diaspora. Les autorités sénégalaises ont toujours pensé que tous leurs ressortissants avaient quitté le pays durant la guerre. En revanche, nos échanges ici avec les autorités sierra-léonaises sont assez réguliers.

Cette absence d’échanges est-elle une situation que vous regrettez ?
Oui, je le regrette. Si notre pays d’origine ne se préoccupe pas de la Sierra Leone, cela veut dire qu’il ne se préoccupe pas de nous, non plus, les Sénégalais qui vivent dans ce pays. D’ailleurs, lors des inondations meurtrières en août 2018, une délégation est venue du Sénégal mais aucun de ses membres n’est venu nous rendre visite, prendre des nouvelles des Sénégalais de la Sierra Leone.

Quel impact cela a sur votre mission ?
On ne nous donne pas les moyens de travailler ! Par exemple, mon adjoint et moi ne recevons aucun salaire. Nous travaillons bénévolement. Et pourtant, nous faisons tout pour le bien-être de la diaspora. Dès que quelqu’un a un problème, qu’il y a des tâches administratives pour des mariages ou des enterrements, nous répondons présents.

C’est une situation préoccupante…
Oui ! Heureusement que le gouvernement sierra-leonais nous aide sinon, nous n’aurions rien dans ce pays ! Nous attendons du Sénégal qu’il nous supporte davantage. Par exemple, nous avons besoin de véhicules pour aller à la rencontre de la communauté dans les provinces. Nous envoyons beaucoup de lettres pour exprimer nos besoins mais elles restent sans réponse. Avoir si peu de moyens pour un consulat donne une mauvaise image du Sénégal à l’extérieur.

Correspondance particulière de Maïla MENDY

La rue de Fouray Bay, dans le centre de Freetown, rassemble la plupart des commerces sénégalais. Nombre d’entre eux n’hésiteraient pas à retourner au Sénégal. Rencontre.

Sur la devanture de leurs magasins alignés, sur la rue de Fouray Bay, rien n’indique que nous avons un fort taux de présence sénégalaise au métre carré. Aucun drapeau ni une éventuelle musique. Même l’écriture des prénoms se fond dans la culture sierra-leonaise : « Abubakarr » plutôt qu’ « Aboubacar ». Dans cette rue grouillante du centre de Freetown, leurs commerces ressemblent à tous ceux de la capitale.

En fait, le seul signe distinctif de leurs racines sénégalaises est dans la langue employée : le wolof. Et encore, ils le parlent seulement entre eux. Avec leurs clients, ils s’expriment en krio, le dialecte local, semblable au pidgin nigérian. Et ce, parfaitement. « How is the body ? », crie Khal Sow à un client, venu se procurer du gel douche. Des Sénégalais qui ne le sont plus. Ou presque plus.

« Faire du business au Sénégal ? Je ne sais pas si je le pourrais car je suis habitué à faire du business ici », explique Khal Sow. Dans sa boutique de cosmétiques, ce commerçant de 63 ans, né à Podor, fait figure de pilier dans la communauté sénégalaise de Freetown. Il est arrivé dans le pays en 1978. « Durant la guerre, j’ai fait face aux rebelles. Je n’ai pas fui », se remémore-t-il.

Mohamed Bah, lui, a payé plus durement les ravages des onze ans de guerre civile. « Les rebelles m’ont tout volé, ils ont détruit mon business. Après la guerre, j’ai dû repartir à zéro ! », raconte ce commerçant, lui aussi en cosmétiques. Cela fait 27 ans qu’il tient boutique dans la capitale sierra léonaise. Il est arrivé jeune, avec son père, qui a lancé ce business. A la mort de ce dernier, il a repris le commerce. « Je ne sais pas comment faire du business au Sénégal. J’ai tout appris dans ce pays. Du coup, je préfère travailler sur place », assure-t-il. Avant la guerre, c’était pourtant au Sénégal qu’il achetait sa marchandise, avant de la revendre dans sa boutique. « Mais je n’ai plus les moyens de le faire. J’achète tout maintenant en Sierra Leone », précise-t-il.

Le Sénégal en ligne de mire
Abubakarr Dia se démarque de Mohamed et Khal. « Si je devais choisir, je retournerai au Sénégal pour faire mon business là-bas », tranche ce commerçant de 37 ans, qui vend lui aussi des crèmes, shampoings et autres savons. Il est arrivé en 2001, un an avant la fin de la guerre. N’ayant pas la même expérience du conflit mais comme ses confrères, il a souffert du ralentissement des affaires durant l’épidémie d’Ebola, entre 2014 et 2016. S’il veut quitter la Sierra Leone, c’est pour des raisons précises. « La vie est devenue chère ! Je paie plus de 2 millions de FCFA par an pour louer mon magasin », détaille-t-il, en balayant du regard les 12 m2 de sa boutique. « En plus, toute ma famille est au Sénégal ! », ajoute le jeune homme. Ces attaches familiales jouent pour beaucoup dans une envie unanime : retourner au Sénégal. « Toute ma famille est au Sénégal, sauf ma femme et moi. Nos enfants sont là-bas car louer un appartement ici, c’est cher », justifie Mohamed, père de quatre enfants. «Si j’ai donc l’opportunité de retourner au Sénégal, je vais y aller! », affirme-t-il. Pareil pour Khal Sow, polygame et père de 12 enfants. « La plupart de mes enfants vivent au Sénégal. Il n’y en a que 3 qui sont ici avec moi », précise-t-il. D’ailleurs, la plupart de ces commerçants font l’aller-retour dès qu’ils le peuvent. « J’y vais tous les 5 mois », confie Mohamed Bah. « Moi, c’est plutôt tous les 2,3 ans », raconte Abubakarr Dia. « Pour ma part, ça varie : il peut se passer quelques mois d’intervalle entre les voyages comme il peut se passer deux ans », explique Khal Sow. Tous attendent ce jour où ils auront suffisamment de garanties pour retourner dans leur pays d’origine. Et revenir, peut-être, en Sierra Leone, leur pays d’adoption. Cette fois-ci, en simples touristes.

Correspondance particulière de Maïla MENDY

Quelles sont les relations diplomatiques entre les deux pays d’Afrique de l’Ouest ? Peu ou pas d’échanges.

Caché derrière le stand d’une ruelle commerçante de Freetown, le consulat du Sénégal est à peine visible. Il faut quelques indications de passants avant de tomber sur le drapeau et les coordonnées. Tout cela peint à même le mur. A l’intérieur, même difficulté. Arriver jusqu’au bureau du Consul ressemble à une course d’orientation. Il faut monter des escaliers, passer entre les casseroles des Sierra-Leonaises qui cuisinent, car le consulat se trouve dans un immeuble d’habitation. A l’arrivée, même drapeau et coordonnées peints à même le mur.

Hamidou Dia, le Consul honoraire, nous reçoit dans son bureau. Seule la présence au mur de deux portraits officiels de Macky Sall nous rappellent que nous sommes, a priori, dans un bâtiment officiel de l’Etat sénégalais. Et encore. « C’est nous qui payons le loyer », assure Hamidou Dia.

Les relations diplomatiques entre la Sierra Leone et le Sénégal sont-elles à l’image du consulat : très modestes ?

L’un est anglophone, l’autre francophone. Ils siègent tout deux à la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ainsi qu’à l’Union africaine.

Néanmoins, la présence diplomatique de la Sierra Leone au Sénégal est récente : son ambassade à Dakar a ouvert en 2011, là où le consulat sénégalais à Freetown a été initié par Léopold Sédar Senghor. Une implantation tardive de la Sierra Leone qui s’explique probablement par la guerre civile que le pays a connue de 1991 à 2002.

Un avertissement pour les élections de 2019
En août dernier, à la suite des inondations meurtrières dans la capitale sierra-leonaise, le gouvernement du Sénégal avait envoyé une délégation à Freetown. Dans les valises de cette délégation, il y avait une aide financière de 60 millions de FCFA. Mais mis à part ces périodes de crise, les échanges entre les deux pays semblent très restreints. En tout cas, au consulat, les seuls contacts avec les autorités sénégalaises sont du fait d’Hamidou Dia. « On les appelle pour les alerter sur notre manque de moyens pour mener à bien notre mission. Mais même avoir un timbre des autorités sénégalaises est impossible ! », assure-t-il. Ce sentiment d’abandon, les ressortissants sénégalais de la Sierra Leone le partagent aussi.

« Nous sommes les oubliés de la diaspora ! », assène Amadou Charm, bijoutier de 65 ans. « Heureusement que le consulat nous aide, ça nous rappelle d’où nous venons… », ajoute John Batch, couturier de 35 ans. Un consulat lassé dans cette situation de dénuement. « En 2019, on votera ici aussi. Que Macky Sall ne l’oublie pas… », prévient Hamidou Dia. Comme un avertissement envoyé à environ 730 kilomètres de là.

Correspondance particulière de Maïla MENDY

Au Maroc, les Sénégalais y ont une présence séculaire liée au commerce, au culturel et au cultuel. Mais, le début des années 2000 a été un virage marquant avec une augmentation nette de leur nombre dans le pays. Il est consécutif à l’avènement du règne du roi Mohammed VI (1999). Si parmi les Sénégalais on peut certes compter les fameuses employées de maison et nounous, on peut désormais y trouver aussi des étudiants, des journalistes, des comptables, des managers dans les centres d’appels, des commerçants. En bref, c’est une mosaïque aux multiples facettes. En étudiant et en travaillant au Royaume chérifien, les Sénégalais participent au rayonnement économique et culturel de leur pays d’accueil comme en 2017, lors de l’exposition « L’Afrique en capitale », à Rabat, dédiée à la culture et aux hommes de cultures provenant, entre autres Etats, du Sénégal.


Au royaume des petits boulots
Entre « taxi » non déclaré, vendeurs, cambistes improvisés dans les aéroports, certains Sénégalais expérimentent et envahissent le royaume des petits boulots au Maroc.

Malgré l’inéluctabilité du passage, la nuit a encore du mal à se séparer du jour. Naissent alors de petits groupes d’amas filiformes de silhouettes. Les premières lueurs du jour luisent sur l’ébène de visages aux sourires à l’éclat éternel de l’esprit immaculé en pleins salamalecs. Dans ce tango à pas de deux, alternatif entre noir et blanc, le souffle du Gharbi, le vent frais marocain, renfrogne les mines marquées par un avenir incertain. Insignifiants quand ils sont dispersés, les individus finissent par être imposants en groupes. « On attache de l’importance au sable alors qu’en fait ce sont de petits cailloux minuscules ». La réplique du film « Eternal Sunshine of the spotless of mind » n’a jamais paru aussi vraie. Le balai se poursuit.

Ousmane, le taxi
Maroc M5 AirportAprès 6h du matin, on y voit plus clair. Chaque groupe se met devant l’une des deux sorties principales de l’aéroport international Mohammed V de Casablanca. « Il est à l’heure », lance (en wolof) un homme d’une trentaine d’années au reste de son groupe. Il parle de l’arrivée du vol Dakar-Casablanca prévue à 5h30. Effectivement, les passagers sortent en file indienne. Et c’est là que se joue une partie de leur journée. En l’espace de moins d’une minute, chaque membre d’un des groupes avance ses pions en destination de la « clientèle ». « Change Dirham », « Hôtel », « Carte téléphonique », « Taxi ». Autant de propositions que de personnes présentes. L’hameçonnage « Taxi » est le premier à prendre. Sourire non feint, Ousmane mélange l’arabe et le français « débrouillé » pour dialoguer avec son client. A 27 ans, le jeune sénégalais est au Maroc depuis 4 ans. Son sourire à fauchettes qu’arbitrent majestueusement des dents du bonheur ne disparaît pas de son visage même lorsqu’il embarque les bagages du client dans le coffre du véhicule. « Il a une chance de cocu », plaisante le trentenaire muri qui ne souhaite pas décliner son identité. « S’il ne devait y avoir qu’un seul client, il partirait avec lui. C’est incroyable », ajoute-t-il. La scène fait sourire « Ndèye » au look en mode trait d’union entre modernité et tradition.

Des Nike dernier cri assorties à une robe « Ndokette » sur lequel un manteau vient protéger les frêles épaules de cette « ancienne étudiante sénégalaise reconvertie dans le commerce surtout le cambisme » non déclaré. « On s’en sort comme on peut, dit-elle laconiquement en évoquant sa situation au Maroc. Il faut multiplier les sources de revenus. C’est ça l’immigration ». Les au revoir temporaires entre la nuit et le jour commencent à avoir raison de la composition des groupes qui s’étiolent. « A tout à l’heure », crie Ousmane à l’anonyme grincheux avant de quitter le parking de l’aéroport. « Il parle du vol venant de Dakar prévu à 9h45 », explique ce dernier. Chaque jour, il y a trois vols réguliers qui relient Dakar à Casablanca. Il y a donc ceux de 5h40 et de 9h45, en plus de celui du soir prévu à 20h10.

En quittant l’aéroport Mohammed V, l’heure qui sépare Nouaceur au centre de Casablanca est avalée sans arrêt. A l’entrée de la ville blanche, les mendiants subsahariens installent un moment de gêne dans le regard de Mehdy, notre accompagnateur marocain. « Ce ne sont pas des Sénégalais », répond-t-il à notre interpellation sur l’origine de ces mendiants des temps modernes en haillons postés aux feus rouges dont certains portaient des enfants. « Dans la crise migratoire, le Maroc est en première ligne. C’est un lieu de passage pour aller en Europe. Ceux qui n’y arrivent pas sont bloqués au Maroc et souvent dans des situations dramatiques ». Mehdy ne travaille pas pour rien dans un groupe de presse marocain, « à force de fréquenter des journalistes, j’ai acquis certains réflexes ». En début d’après-midi, direction à la Médina de Casablanca où des Sénégalais mènent des activités professionnelles florissantes.

Au détour d’un véritable labyrinthe, on tombe sur une boutique gérée par Coumba. Sur près de 9m2, s’entassent Djellabas, Basins, broderies, bijoux, attirail intime de séduction, des greffages... Nos questions l’indisposent, elle lâche à peine qu’elle s’en sort bien et est installée au Maroc depuis près de 10 ans.

Coumba, la vendeuse
« Coumba fait également cambiste en échangeant euros ou FCfa contre dirhams marocains, souffle Ousmane, le taxi qui nous a rejoint à la Médina. Les 10 euros font 100 dirhams alors que 10 000 francs Cfa s’échangent avec 150 dirhams ». Les sons de ces mots résonnent mal dans l’oreille de Coumba. La Sénégalaise, de plus en plus impatiente, perd le sens de l’hospitalité dans sa boutique. N’insistant pas, le pas pressé vers le coin des coiffeuses sénégalaises. Elles sont tendances. Ici, les prix se négocient et la facture peut aller jusqu’à 400 dirhams pour une coiffure (les mèches sont fournies par le salon de coiffure). Elles profitent de cette forme de monopole pour coiffer toutes les ressortissantes de l’Afrique subsaharienne. En traversant la rue, des camionnettes sont en ordre dispersé. Comme au rodéo, les chauffeurs, à tour de rôle, jouent des coups de volant pour entrer dans un minuscule garage afin d’y charger des marchandises déposées pêle-mêle. On y trouve du matériel électroménager, des habits et des chaussures. Marocains et Sénégalais s’affairent pour placer les bagages sur le toit des véhicules. Certains prennent la direction du Sénégal. « Il nous faut trois jours pour atteindre Dakar en passant par la Mauritanie, renseigne Bouba, l’un des chauffeurs. Pour nous, le voyage Casablanca-Dakar est plus intéressant à faire que Dakar-Casablanca.

En partant du Sénégal, chaque voyageur paie 120.000 FCfa alors que nous pouvons avoir le double au retour en comptabilisant le surplus payé sur la marchandise embarquée ». Les chauffeurs sénégalais au Maroc sont très organisés et profitent des nouvelles technologies pour dialoguer sur les difficultés temporaires sur tel ou tel trajet ainsi que sur les tarifs. « Nous avons un groupe WhatsApp de 65 personnes, précise Ousmane. Nous desservons aussi des villes comme Rabat, Agadir et Fès où il faut débourser 150 euros (98.000 FCfa) et 3h30 pour y aller ».

Par Moussa DIOP

AMADOU SOW, AMBASSADEUR DU SÉNÉGAL AU MAROC : « UNE SYMBIOSE CULTURELLE ET CULTUELLE »
Maroc Amadou Sow« Après l’Afrique politique et économique, Sa majesté a ouvert la voie de l’Afrique de la culture et celle des arts avec des expositions sur le travail d’artistes africains. C’est une ouverture que le Royaume chérifien fait en direction du continent. Il s’agit d’une diplomatie culturelle. Elle est un fondement des liens entre le Maroc et le Sénégal depuis des années : c’est la culture et le culte.

Les premiers érudits sénégalais ont été formés dans les madrassa, ils ont transféré l’Islam au Sénégal. Il y a une similitude culturelle et une symbiose cultuelle entre nos deux pays ».

AGATHE SAGNA : LA « LIONNE » DE L’ATLAS
Embauchée en Cdi dans un centre d’appels de Rabat depuis 7 ans, Agathe Sagna n’a pas toujours connu la stabilité professionnelle. « Galère », « déceptions » et « persévérance » ont longtemps été ses compagnons dans l’aventure marocaine.

L’écharpe nouée autour du coup n’est pas qu’un artifice de coquetterie bien assorti à un make-up discret mais efficace. En cet après-midi sur la grande avenue Mohammed V, le café en face de la gare centrale de Rabat est bondé. Il faut se frayer un chemin pour trouver de la place. Un échange en arabe avec le garçon de café permet de nous trouver une place au choix sur la terrasse. Les lunettes de soleil et la petite laine pour parer aux vents frais ne sont pas qu’une façade face aux desideratas du climat marocain entre deux saisons, elles en disent beaucoup sur Agathe. « Dans la vie, il n’y a pas d’obstacles mais juste des solutions ». Cette phrase sortie à la toute fin d’une discussion d’une heure trente minutes résume Agathe Sagna. La jeune quadra n’est pas du genre à se laisser aller. Femme debout, elle a fait de son existence une « aventure » pour « inverser les destins inéluctables ». Si le drame est la lutte de l’Homme contre un destin inéluctable, la Sénégalaise n’a rien de dramatique. A elle, les études se sont brutalement fermées aux portes du Bfem, malgré un cursus exemplaire dans des écoles privées catholiques ; à elle, le marché de l’emploi n’a pas donné une seconde chance, à part de petits boulots (accompagnateur scolaire, nounou) ; à elle aussi, les barrières sociales imposées aux jeunes filles précocement mères n’ont pas été rédhibitoires.

Une nounou en enfer
Maroc Agathe SagnaAgathe n’en a cure et rêve en grand. Et dès que l’occasion s’est présentée, à travers un concours de circonstances, elle prit son destin en main pour devenir nounou au Maroc en 2001. « Le projet qu’on m’avait présenté était alléchant », confie-t-elle. Etre Nounou pour une petite fille adorable comme seule activité n’a rien d’infamant. La réalité, elle, s’est vite transformée en cauchemar. « A l’aéroport, ma patronne a confisqué mon passeport avec comme prétexte qu’elle devait me faire des papiers ». Ce mauvais départ sera le ton de trois ans de « galère ». « De la seule petite fille, je me suis retrouvée à m’occuper des trois enfants du couple. Puis, je suis passée à femme de ménage, ensuite à cuisinière et à la fin à bonne. En résumé, je m’occupais de tout pour la modique somme de 1200 dirhams (60 000 FCfa) par mois ». Situation intenable, la Sénégalaise au caractère bien trempé demande de rentrer au bercail. « Je refusais difficilement les humiliations quotidiennes et le manque de confiance, car même pour faire la cuisine, ma patronne comptait le nombre de morceaux de viande dans la marmite. C’était d’autant plus incompréhensible que je gardais les enfants toute seule quand elle voyageais avec son mari qui est pilote d’avion ». La demande de rentrer est accueillie avec conditions : « « Si tu veux rentrer au Sénégal, il faudra te payer toi-même le billet de retour », m’a-t-elle dit », raconte Agathe.

Appel du bonheur
Sur un salaire aussi peu élevé, c’est loin d’être évident. Qu’à cela ne tienne, elle fait les efforts pour réunir l’argent nécessaire au bout de plusieurs mois afin de rentrer au Sénégal. Un retour au pays natal qui n’a duré que le temps d’un hivernage. « Trois mois plus tard, je reprenais l’avion pour Casablanca », sourit Agathe. Cette fois-ci, il est hors de question de faire la nounou. Hébergée par des cousines, elle trace son chemin dans le sillon de la réussite. En 2010, le destin lui fait un clin d’œil avec l’opportunité de travailler dans un centre d’appels. Elle y décroche un Cdi et émarge à un salaire plus ou moins de 500.000 FCfa avec les primes d’assiduité et de performances. Entretemps, son fils l’a rejoint, tout comme deux de ses sœurs et un frère. « Nous vivons tous ensemble dans un appartement ». Un petit cocon familial, une activité professionnelle stable, un cadre de vie agréable et une carte de séjour de 10 ans pour éviter les tracas administratifs et permettant de faire des projets d’investissement ne font pas le bonheur. Après 17 ans passés au Maroc, le rêve d’Agathe est sénégalais. « Je veux rentrer dans mon pays, y investir et y travailler ».

Moussa DIOP

UNION CEDEAO / MAROC : ENTRE TRAHISON, MARIAGE FORCÉ ET ACTES CONTRE NATURE
« On ne peut changer la géographie. On ne peut se soustraire au poids de l’histoire », S.E. Mohamed VI, roi du Maroc.

En faisant cette déclaration, le 17 juillet 2016, au 27ème Sommet de l’Union africaine à Kigali (Rwanda), le roi Mohamed VI du Maroc avait-il pleinement conscience que, quelques semaines plus tard, il s’attellerait à « changer » la géographie (faire du Maroc un pays « ouest-africain ») et à se soustraire au poids de l’histoire (changer le paradigme historique du Maroc en l’inscrivant non plus dans une trajectoire arabe mais plutôt dans une dynamique négro-africaine) ?

L’Histoire, lorsqu’elle s’écrira, se chargera de nous édifier sur l’agenda qui a poussé la dynastie alaouite marocaine à vouloir s’imposer une telle union « contre nature ». Une chose est cependant sûre, cette volonté de s’unir aux pays ouest-africains, exprimée par le « système du Makhzen », s’inscrit dans une suite logique posée par l’élite marocaine dans la stratégie de redéploiement du royaume sur le continent africain, surtout après les multiples échecs de l’Union du Maghreb arabe et le « rejet » de l’Union européenne.

Si la demande en elle-même peut s’avérer flatteuse pour l’égo de pays membres de la Cedeao et pour les afro-centristes de tout bord, c’est parce qu’elle révèle qu’il est possible de mettre en place sur le continent des modèles par et pour les Africains viables et qui soient attrayants. Un tel engouement pour une réussite africaine est assez rare pour mériter d’être souligné surtout quand il vient d’une partie du monde où s’affirme clairement une forme de mépris socioculturel du modèle négro-africain. Cependant, ce désir d’intégrer la Cedeao, exprimé par le Maroc, s’il se transformait en adhésion formelle, constituerait en soi une double trahison.

Maroc CedeaoTrahison d’abord de l’esprit de la Cedeao dans ses fondamentaux. A notre connaissance, les rares travaux scientifiques qui ont eu pour objet d’analyser la demande d’adhésion du Maroc ont eu à conclure que le Royaume chérifien ne remplissait pas « totalement » les critères d’adhésion à la Cedeao. En basant l’appartenance à la communauté sur le principal critère géographique, les pères fondateurs de la Cedeao ont posé la situation dans la région ouest-africaine comme seul critère de compétence pour être membre de droit. Or, à moins que la géographie du continent ait changé entre temps, le Maroc n’est pas géographiquement dans le bloc de l’Afrique de l’Ouest et ne peut pas, en principe, faire partie de la Cedeao. Toutes raisons invoquées pour justifier son adhésion va à l’encontre de ce principe clé posé dans l’acte fondateur.

Notre conviction est que, pour œuvrer pour la viabilité de la Cedeao, il faut travailler à respecter les principes. Déroger à cette règle, c’est trahir l’esprit qui a guidé sa création et la confiance des peuples. A vouloir plaire au roi, on finit par trahir ses pères et sa famille.

Trahison ensuite d’une certaine idée de la Cedeao. Au-delà de la question de l’appartenance du Maroc à la sphère géographique ouest-africaine, son adhésion va poser la problématique même de la viabilité du projet ouest-africain. En réalité, la nature même du projet communautaire risque d’être défigurée avec la perspective d'une adhésion marocaine. Les arguments commerciaux évoqués ça et là pour justifier la pertinence ou non d’une telle adhésion peuvent laisser penser que la Cedeao est une institution uniquement à vocation mercantiliste. Aussi, vouloir circonscrire la question de cette adhésion à une simple problématique commerciale, c’est méconnaître les aspirations que les rues ouest-africaines développent pour leur communauté. C’est, en réalité, manquer clairement d’ambition et de vision pour nos « petits » Etats dans un XXIème siècle marqué par la prééminence des Etats-continents. Or, en se dotant de mécanismes très élaborés dans les domaines de la sécurité collective (Ecomog) et de principes de convergence constitutionnelle et institutionnelle et en dégageant la voie de la monnaie unique au sein de la communauté, la Cedeao se donne les moyens d’être une zone d’intégration géopolitique poussée. L’institution pose, qu’on le veuille ou non, les fondements d’un bloc unitaire économique, sociopolitique et sécuritaire pour être performant dans ce XXIème siècle. L’adhésion sans préparation, sans consultation et sans concertation d’un pays sans ancrage territorial ouest-africain, avec un système institutionnel totalement différent du nôtre, est le meilleur moyen d’annihiler toute velléité d’unité géopolitique au sein de la communauté.

Il semble, aujourd’hui, à l’aune des contestations exprimées par les élites ouest-africaines, que la volonté des partisans de l’adhésion marocaine soit de placer le débat sous l’angle d’une analyse coût/bénéfice économique. En vérité, la question de l’adhésion marocaine relève aussi bien d’une problématique économique que socioculturelle. En réalité, au-delà de l’approche économique, deux questions légitimes doivent trouver réponses afin de cerner la pertinence ou non d’une adhésion du Royaume chérifien à la Cedeao. Une identité marocaine est-elle soluble dans une identité noire ouest-africaine ? Le Royaume chérifien sera-t-il disposé à renoncer à une partie de sa souveraineté institutionnelle, politique, monétaire et militaire au profit d’une entité supranationale dont les parties prenantes lui sont territorialement et « identitairement » éloignées ? Répondre à ces questions, c’est définir si l’adhésion du Maroc à la Cedeao est viable ou non.

Ne pas vouloir y répondre ou considérer que ces questions sont subsidiaires, c’est croire que la Cedeao est juste un banal souk à ciel ouvert accessible à tout commerçant/épicier le désirant et que, demain, le Bengladesh ou les Iles Féroé pourraient prétendre y adhérer.

En vérité, derrière ce processus d’adhésion en cours, il y a la crainte que notre éternelle naïveté soit, encore une fois, le lit de nos échecs et regrets de demain.

Par Papa Abdoulaye DIOP
Docteur en Economie
Chercheur associé au laboratoire EDEHN
de l’Université Le Havre-Normandie


134
Dans le domaine de la religion, il y a 134 Sénégalais qui sont, depuis deux ans, en formation dans un institut à Rabat pour devenir des imams. « Ils vont apprendre à organiser les prières, à faire des « khoutba » et à faire en sorte que l’Islam ne soit plus perçu comme une religion belliqueuse », précise l’ambassadeur Amadou Sow.

Embauchée en Cdi dans un centre d’appels de Rabat depuis 7 ans, Agathe Sagna n’a pas toujours connu la stabilité professionnelle. « Galère », « déceptions » et « persévérance » ont longtemps été ses compagnons dans l’aventure marocaine.

L’écharpe nouée autour du coup n’est pas qu’un artifice de coquetterie bien assorti à un make-up discret mais efficace. En cet après-midi sur la grande avenue Mohammed V, le café en face de la gare centrale de Rabat est bondé. Il faut se frayer un chemin pour trouver de la place. Un échange en arabe avec le garçon de café permet de nous trouver une place au choix sur la terrasse.

Les lunettes de soleil et la petite laine pour parer aux vents frais ne sont pas qu’une façade face aux desideratas du climat marocain entre deux saisons, elles en disent beaucoup sur Agathe.

« Dans la vie, il n’y a pas d’obstacles mais juste des solutions ». Cette phrase sortie à la toute fin d’une discussion d’une heure trente minutes résume Agathe Sagna. La jeune quadra n’est pas du genre à se laisser aller. Femme debout, elle a fait de son existence une « aventure » pour « inverser les destins inéluctables ». Si le drame est la lutte de l’Homme contre un destin inéluctable, la Sénégalaise n’a rien de dramatique. A elle, les études se sont brutalement fermées aux portes du Bfem, malgré un cursus exemplaire dans des écoles privées catholiques ; à elle, le marché de l’emploi n’a pas donné une seconde chance, à part de petits boulots (accompagnateur scolaire, nounou) ; à elle aussi, les barrières sociales imposées aux jeunes filles précocement mères n’ont pas été rédhibitoires.

Une nounou en enfer
Agathe n’en a cure et rêve en grand. Et dès que l’occasion s’est présentée, à travers un concours de circonstances, elle prit son destin en main pour devenir nounou au Maroc en 2001. « Le projet qu’on m’avait présenté était alléchant », confie-t-elle. Etre Nounou pour une petite fille adorable comme seule activité n’a rien d’infamant. La réalité, elle, s’est vite transformée en cauchemar. « A l’aéroport, ma patronne a confisqué mon passeport avec comme prétexte qu’elle devait me faire des papiers ». Ce mauvais départ sera le ton de trois ans de « galère ». « De la seule petite fille, je me suis retrouvée à m’occuper des trois enfants du couple. Puis, je suis passée à femme de ménage, ensuite à cuisinière et à la fin à bonne. En résumé, je m’occupais de tout pour la modique somme de 1200 dirhams (60 000 FCfa) par mois ». Situation intenable, la Sénégalaise au caractère bien trempé demande de rentrer au bercail. « Je refusais difficilement les humiliations quotidiennes et le manque de confiance, car même pour faire la cuisine, ma patronne comptait le nombre de morceaux de viande dans la marmite. C’était d’autant plus incompréhensible que je gardais les enfants toute seule quand elle voyageais avec son mari qui est pilote d’avion ». La demande de rentrer est accueillie avec conditions : « « Si tu veux rentrer au Sénégal, il faudra te payer toi-même le billet de retour », m’a-t-elle dit », raconte Agathe.

Appel du bonheur
Sur un salaire aussi peu élevé, c’est loin d’être évident. Qu’à cela ne tienne, elle fait les efforts pour réunir l’argent nécessaire au bout de plusieurs mois afin de rentrer au Sénégal. Un retour au pays natal qui n’a duré que le temps d’un hivernage. « Trois mois plus tard, je reprenais l’avion pour Casablanca », sourit Agathe. Cette fois-ci, il est hors de question de faire la nounou.

Hébergée par des cousines, elle trace son chemin dans le sillon de la réussite. En 2010, le destin lui fait un clin d’œil avec l’opportunité de travailler dans un centre d’appels. Elle y décroche un Cdi et émarge à un salaire plus ou moins de 500.000 FCfa avec les primes d’assiduité et de performances. Entretemps, son fils l’a rejoint, tout comme deux de ses sœurs et un frère. « Nous vivons tous ensemble dans un appartement ». Un petit cocon familial, une activité professionnelle stable, un cadre de vie agréable et une carte de séjour de 10 ans pour éviter les tracas administratifs et permettant de faire des projets d’investissement ne font pas le bonheur. Après 17 ans passés au Maroc, le rêve d’Agathe est sénégalais. « Je veux rentrer dans mon pays, y investir et y travailler ».

Moussa DIOP

« Après l’Afrique politique et économique, Sa majesté a ouvert la voie de l’Afrique de la culture et celle des arts avec des expositions sur le travail d’artistes africains. C’est une ouverture que le Royaume chérifien fait en direction du continent. Il s’agit d’une diplomatie culturelle. Elle est un fondement des liens entre le Maroc et le Sénégal depuis des années : c’est la culture et le culte. Les premiers érudits sénégalais ont été formés dans les madrassa, ils ont transféré l’Islam au Sénégal. Il y a une similitude culturelle et une symbiose cultuelle entre nos deux pays ».

Agressions, insultes, discriminations…. ce sont les maux dont souffrent les marchands ambulants. Face à cela, et sentant le besoin de faire valoir leurs droits, ils ont créé le Syndicat des vendeurs ambulants. 

Un collectif qui veut aller au-delà de la lutte pour les droits civiques et les libertés, mais surtout démonter les stéréotypes sur les migrants. Aziz Faye est le porte-parole du Syndicat.

Un regard franc et direct, un sourire attendrissant par cet après-midi de chaleur (été 2017, ndlr) sous une terrasse près d’une rue piétonne, Aziz Faye nous reçoit avec le sourire tout en restant légèrement sur la défensive. Ce n’est qu’après avoir répondu à toutes les questions par rapport à notre visite à Barcelone que ce jeune homme natif de Mbour, pêcheur et tailleur au Sénégal, accepte de revenir sur son parcours. Aziz Faye a fait le voyage (Afrique – Espagne) en pirogue quatre fois de suite, ponctué par des échecs, avant de s'installer à Barcelone. « Je suis venu, j’ai vu et je suis resté, s’approprie-t-il la formule célèbre. J’ai beaucoup d’autres compatriotes dans mon cas parce que l’Europe devra s’habituer à vivre avec nous ».

Situation d’exclusion sociale du fait de la vente dans la rue et l’indexation qui en découle, situation précaire avec 10 personnes dans un studio, par exemple, et événements tragiques (des morts, par exemple, à la suite de course poursuite avec la police). Il a tout connu. Ce sont tous ces états de fait qui ont incité les vendeurs ambulants à lutter pour changer de vie. C’est avec force qu’il assène que rien ne pourra freiner ni briser cet élan. « Nous avons franchi un cap et le challenge est excitant. Nous disposons d’un local et nous pouvons l’exploiter, soutient Aziz Faye. Un espace pour échapper à la dureté de nos vies, un repaire culturel, pour lutter contre les inégalités sociales dans le but d’améliorer nos conditions d’existence et d’exercice de la citoyenneté ». Mais, c'est surtout un espace pour réfléchir, à travers les expériences des uns et des autres, et aussi profiter du savoir des organisations qui les soutiennent afin de sortir de leur situation de victime afin de se reconstruire. Aziz Faye reste convaincu que la solution n’est pas de stigmatiser ou d’expulser les migrants sans-papiers ou vendeurs ambulants, mais de donner des réponses réelles et de réfléchir à leurs différentes propositions faites à la mairie de Barcelone qui sont restées sans réponse.

D’ailleurs, rappelle-t-il, « notre principal objectif est de faire quelque chose de concret, avec un impact réel sur les « manteros ». Nous venons de sortir une marque qui nous est désormais propre : « Top manta ». Le logo en noir et blanc représente un tissu carré à l’image de ceux que nous utilisons pour exposer nos marchandises ; l’effet vogue représente les flots ou le mirage du désert. C’est selon.

C’est pour nous une question cruciale qui nous tient à cœur ». Il esquisse un sourire, un brin nostalgique et nous avoue que d’autres projets sont prévus. Ce sont, entre autres, différents récits de contes sénégalais traduits en catalan ou encore des produits sénégalais fait avec du wax.

Arsenal judiciaire
Depuis la pénalisation du délit de la vente ambulante en Espagne, les « manteros » ne sont plus à l’abri d’une incarcération avec une forte amende ou d’une expulsion vers le pays d’origine. Plus offensive que jamais, cette nouvelle loi continue, selon plusieurs observateurs, d’être l’épée de Damoclès autour de la tête des migrants économiques vivant en Espagne. Un acquis bien fragile si l’on prend en compte que les retours en arrière et les changements sont tout le temps possible, selon qui gouverne en Espagne et quel traitement en fait la presse locale. La migration venant d’Afrique subsaharienne en Espagne est composée souvent de personnes diplômées au Sénégal mais qui sont dans l’incapacité de s’insérer dans le marché du travail espagnol. C'est ce qui a permis de faire émerger différents mouvements en faveur d’une reconnaissance de ces minorités qui forment une partie de l'Espagne. Tous les migrants ne sont pas égaux à l’heure d’acquérir la carte de résidence. Pour un footballeur même venu par les pirogues, la naturalisation ou la légalisation est beaucoup plus facile. Cela a une conséquence importante sur tous les autres migrants. Aujourd’hui plus que jamais, vendre dans la rue constitue un des seuls recours possibles pour ces migrants sénégalais lorsque les possibilités de rentrer dans le marché du travail de façon légitime sont presque inexistantes, tout cela liée à une situation irrégulière.
 
La vente ambulante est une alternative d’existence pour ces jeunes hommes et femmes ou, au mieux, une adaptation résignée face à une réalité qui frise le drame et la détresse.


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