grandair

Quand le silence des victimes encourage les délinquants

18 Mai 2016
3965 times

Les dernières statistiques et quelques études faites par des structures spécialisées révèlent une montée en flèche du viol à Dakar, à la faveur de la promiscuité, de la négligence des parents, de la pauvreté, mais surtout du mutisme des victimes avec la pression de l’entourage familial des deux camps. Des facteurs encourageant ce phénomène qui a atteint des proportions inquiétantes avec des conséquences dramatiques.

Souvent, en tant que relation coupable, le viol est entouré de silence. Les familles préfèrent un arrangement plutôt qu’enclencher une procédure pénale où tout le monde est mis au courant. Au final, qui protège-t-on dans l’histoire, la victime ou l’honneur de la  famille ? L’honneur de la fille n’est-elle pas incluse dans celui de la famille ? (lire le reportage) Autant d’interrogations qui méritent des réponses. A la boutique de droit de la Médina, sur le nombre de cas de viol enregistrés pour l’année 2015, seuls 63 victimes ont suivi les procédures jusqu’à terme. Parmi elles, trente une ont une tranche d’âge comprise entre 10 et 20 ans, 2 ont moins de dix ans et 24 ont moins de trente ans. Les autres affaires sont étouffées sous la pression familiale des deux camps. Des attitudes qui encouragent ce phénomène qui a atteint des proportions inquiétantes. Une situation similaire à celle qui se trouve à Pikine. Au mois de juin, plus d’une soixantaine de contentieux d’abus sexuels ont été enregistrés dont vingt suivis de grossesse, informait Mme Ami Sakho, juriste et coordonnatrice de la campagne médiatique de la Task Force qui est le comité technique chargé d’informer les autorités et le public sur la problématique de l’avortement à risque.

Sur le plan national, le ministre de la Justice, Me Sidiky Kaba, avait annoncé, lors des plénières du mois janvier,  3600 cas de viol pour l’année 2015. Ceux passés sous silence dépassent ces estimations.

L’autre versant du viol : l’avortement clandestin
Le viol est une pilule difficile à avaler. Les victimes en sortent avec des séquelles physiques ou psychiques. D’où le perpétuel débat juridique, religieux, sociologique et sociétale. Faut-il légaliser ou pas ? Dans quel cas ? Les avis divergent.

Ainsi, l’Association des Juristes sénégalais mène une campagne pour la légalisation de l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste. « Et là, il faut avoir un fondement solide. Notre première base est la justice. Le Sénégal a ratifié, sans réserve, le protocole de Maputo qui, en son article 14, invite les Etats africains à autoriser l’avortement médicalisé en cas d’agression sexuelle, de viol, d’inceste et lorsque la grossesse met en danger la santé mentale ou physique de la mère, ou la vie de la mère et du fœtus.  Là, on essaye de mettre l’Etat face à ses responsabilités. Le nombre de viols montre que l’accès à un avortement médicalisé est un enjeu de santé publique, explique Ami Sakho, juriste et coordonnatrice de la campagne médiatique de la Task Force qui est le comité technique chargé d’informer les autorités et le public sur la problématique de l’avortement à risque.  Selon elle, le droit à l’avortement est un droit fondamental pour la femme. Cette pénalisation de l’Ivg a des conséquences. « Deux possibilités s’offrent à la femme qui a une grosse non désirée et qui n’a pas la possibilité d’accéder à un avortement médicalisé. Premièrement, elle cache sa grossesse jusqu’à terme pour jeter son enfant dans une fosse septique ou l’étrangler. Dans ce cas, elle tombe sous le coup de l’infanticide prévu par l’article 285 du Code pénal. Deuxièmement, elle trouve des moyens pour interrompre cette grossesse qui peut se terminer par des complications.  En effet, elle tombe sous le coup de l’avortement clandestin », poursuit-elle.

Cet avis est partagé par M. Baba Diop, Avocat à la Cour. « A l’état actuel des choses, nous voyons beaucoup de viols donc beaucoup de grossesses non désirées. Dans nos plaidoiries, 80% des infanticides sont liées ces dernières. Je pense que si l’on donne la possibilité aux femmes de mettre un terme à une grossesse non désirée, on pourra empêcher les nombreuses infractions d’infanticides », justifie-t-elle.  Selon lui, ces phénomènes de sociétés évoluent à tel point qu’il faut réfléchir sur une politique pas criminelle mais sociale. Toutefois, il soutient que la légalisation doit être encadrée.

Dans la religion musulmane, l’interruption volontaire de grossesse est interdite. La vie du fœtus, à l’instar de la vie humaine, est sacrée. A ce titre, elle se doit d’être gardée et protégée dans la mesure du possible. « Dans le Coran, il est dit que personne n’a le droit d’ôter la vie sauf pour des raisons de justice. Justice ne veut pas dire aussi vengeance », affirme Abdou Aziz Kébé, professeur au département arabe de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. L’Islam n’autorise l’avortement que pour des raisons thérapeutiques. « Il peut arriver que la grossesse porte atteinte à la santé de la mère.  Dans ce cas, l’Ivg est autorisée car il s’agit de sauver une vie qui est déjà et qui a des responsabilités familiales et sociales. En plus, dans les objectifs visés par le droit musulman, la préservation de la vie vient en premier lieu. Mais, ce sont les médecins qui doivent déterminer si l’on doit la laisser arriver à terme ou bien s’il y a lieu de l’interrompre », poursuit M. Kébé.

Malgré les nombreux cas de viols et d’incestes, la position de l’Eglise catholique reste la même sur l’avortement. Elle le considère comme un meurtre délibéré d’un être humain dans la phase initiale de son existence. En 1995, le Pape Jean-Paul II a publié « Evangelium vitae », lettre encyclique sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine. Dans cette lettre destinée « aux évêques, aux prêtres et aux diacres, aux religieux et aux religieuses, aux fidèles laïcs et à toutes les personnes de bonne volonté », le Pape évoque les diverses formes de violence qui menacent la vie aujourd’hui. Et parmi celles-ci, figure l’avortement.

Selon le Frère Maurice Yelomey, curé à la Paroisse Saint Dominique située sur l’Avenue Cheikh Anta Diop, nous entrons dans une absurdité intellectuelle, mentale et morale. « Aujourd’hui, il n’y a rien qui résiste au désir de l’homme. Chacun fait ce qu’il veut, comme il veut. L’avortement provoqué n’est rien d’autre qu’un crime car le patrimoine génétique commence depuis la rencontre des deux gamètes mâle et femelle », soutient ce religieux. Pour lui, aucune situation ne peut justifier la suppression d’une vie innocente.  Dans le Quatrième Commandement, illustre-il, il est dit : « tu ne dois point tuer ».

talibesEnfants désœuvrés des quartiers populaires : des proies faciles pour les violeurs
H-L-M est l’un des quartiers du village de Niaga, un site touristique qui abrite le lac rose et des sites de relogement des familles venues des zones inondées. Cette commune qui grandit vers ses extensions et dont le cœur lui-même ressent le poids de la concentration humaine, est en même temps le point de ralliement des hommes de tout âge à la recherche du travail dans la construction. Ces paramètres ajoutés à la non scolarisation des enfants ou le problème de leur maintien à l’école liée à la pauvreté, exposent ces derniers aux abus sexuels.

Une et unique chambre pour un couple et six enfants dont le plus âgé est une fille de onze ans. En retrait dans celle-ci, cette mère donne à manger au dernier né qui n’a pas encore soufflé sa première bougie. A cette heure de crépuscule, une seule bougie suffirait pour éclairer la chambre de cette pauvre dame pour qui la lumière généreuse du jour n’éclairait plus. De caractère ouvert, elle dépose son petit par terre, dès que nous abordons la question du viol. Ses traits deviennent plus sérieux. Quelle fille ? Réagit-elle. « Ma fille n’a jamais été violée », précise F. Sarr. Pourtant, les investigations du voisinage prouvent le contraire. Quelques précisions lui font sortir ce qu’elle avait dans le cœur mais aussi dans le ventre. Selon elle, il s’est agi plutôt d’une tentative de viol. « L’auteur est d’origine bissau-guinéenne qui habite cette maison en construction derrière la nôtre.  Loin des regards, il l’appelle pour l’envoyer à la boutique. Une fois dans la chambre, il ferme la porte à clé. Ne sachant pas qu’elle était accompagnée de son petit frère. Ce dernier est venu m’aviser. J’ai couru vers la maison, j’ai trouvé qu’en plus de la porte de la chambre qui était fermée, celle de la maison l’était aussi. Je suis allée vers la fenêtre, j’ai appelé plusieurs fois ma fille mais, aucun bruit. J’ai rebroussé chemin pour alerter les gens de chez moi. Quand il a su que la situation allait mal tourner, il a demandé à la petite d’aller se cacher dans les toilettes avant de refermer sa porte. Ce qu’elle a fait bien évidemment. Arrivés, nous avons trouvé la porte principale ouverte. J’ai regardé en vain la petite dans sa chambre. Je suis allé vers les toilettes, Et là, je l’ai trouvée.  A la police, on nous a demandé d’apporter des preuves pour », narre cette mère dont on sent toujours la colère dans la voix. En considérant les thèses des voisins comme de simples rumeurs, il assure que le certificat médical établi par un des médecins à l’hôpital Youssou Mbargane Diop de Rufisque, a prouvé que la fille avait toujours l’hymen intact. « N’empêche, le gars a écopé d’une peine de deux ans de prison ferme pour tentative de viol », poursuit-elle.

Un autre contentieux d’abus sexuel dans le même village mais dans un quartier différent. Pikine, jadis connu pour ses maisons spacieuses est devenu un bric-à-brac de ruelles étroites qui plongent parfois dans des maisons habitées. Presque aucune n’est entièrement clôturée. Celle de la  famille Diagne en est un exemple. Tonton « Sai Sai » est passé par là. Selon une source très proche, le présumé violeur a trouvé la gamine en pleine nuit dans les toilettes isolées de la maison.  « L’empêchant  de crier d’un revers de la main, il a passé à l’acte. Mais comme la première, la maman de cette seconde victime insiste, qu’on n’a pas abusé d’elle. Des propos que le père biologique de la gamine a démentis, selon la cousine de la dame. « C’est par la faute de preuves que l’auteur du viol n’a pas été arrêté.  Après constat, sa mère devrait se rendre au centre de santé pour l’établissement d’un certificat médical. Ce qui n’a pas été fait. Ils ont attendu que les séquelles disparaissent pour l’établir. En effet, il n’y a pas eu assez de preuve réuni pour mettre en cause ce délinquant qui n’a été arrêté qu’après avoir violé une blanche », soutient A. S.

A la Médina, quartier périphérique du Centre-ville, une affaire de viol opposant un maître coranique et trois familles est pendant de la justice. Il est accusé d’avoir violé deux garçons et une fille. Mais, les procédures étant en cours, à la boutique de droits, les intervenants n’ont pas voulu trop avancer sur le sujet.

Analyse : viol a dakar, démographie, promiscuité et permissivité
Une ville comme Dakar, qui grandit vers ses extensions et dont le cœur lui-même ressent le poids de la concentration humaine, renferme des candidat(e)s vulnérables et des violeurs. De ce fait, l’une des causes majeures du viol est à chercher dans sa démographie et son versant problématique, la promiscuité. La ville est victime de l’éclat qu’elle reflète dans l’imaginaire de ceux qui répondent aux sirènes de l’exode rural. Considérée comme un eldorado, Dakar est de loin la région la plus peuplée avec 3.137.196 habitants. Elle est également celle où la densité est la plus accentuée avec 5.735 habitants au kilomètre carré (Source : Agence nationale de la Démographie et de la Statistique - Ands). De plus en plus, les gens désertent les campagnes pour peupler la capitale, espérant s’accomplir dans le secteur informel comme dans les circuits formels. L’aménagement du territoire y est également pour quelque chose. Les services essentiels du privé et de l’administration sont implantés à Dakar.

Pour cette population citadine jeune et inoccupée (47,3%), certains recourent au sexe de gré ou de force car il devient, pour eux, un instrument de divertissement. Loin du regard des parents et de la censure communautaire, ils prennent des libertés. En effet, 3600 cas de viol ont été enregistrés pour l’année 2015 (source le ministre de la justice lors des plénières). D’où les nombreux cas de grossesses non désirées qui sont interrompues en douce. La grossesse contractée devient de plus en plus prégnante. La honte suscitée par l’enfant à naître prend de plus en plus de la place dans le cœur des filles ou dames. Quand celui-ci n’y est plus, l’âme n’organise plus la résistance. Elles franchissent le pas. Les fœtus jetés dans les décharges publiques et fosses septiques sont devenus nombreux. Au Bureau de l’enrôlement du tribunal de Dakar, la plupart des filles emprisonnées pour le délit d’avortement, habitent les quartiers populaires.

Le phénomène a des origines sociologiques. En milieu rural, la famille est le lieu de l’activité de bien de production. Les enfants sont considérés comme des biens de production, ce qui incite à une fécondité élevée. Par contre, dans une ville moderne comme Dakar, la famille est le lieu de consommation. Les enfants ont un rôle de bien de consommation. En effet, face à la désillusion née de cette méprise qui leur a fait prendre Dakar comme un eldorado, ces familles issues de l’exode rural, en plus de s’enliser, essayeront  de s’adapter aux réalités de la ville qui a ses tentations. Leurs enfants ne sont pas scolarisés ou leur maintien à l’école pose un énorme problème du fait de la pauvreté. Ces familles, de leurs propres illusions, se réfugient dans des quartiers populaires où le loyer est moins cher ou dans des cités dortoirs. Ils y retrouvent des marginaux qui ont leurs racines dans les quartiers mal famés de la même manière que les bons vivants des quartiers chics se livrent à ces abus. La promiscuité dans la banlieue, ajoutée à la précarité, favorise le développement du banditisme. La plupart des jeunes usent de la drogue pour dissimuler leur mal existentiel. Dans une inconscience totale, ils sont susceptibles d’y aller de leurs dérapages et, par conséquent, d’abuser sexuellement de la première fille qui se trouve sur leur chemin. Au Tribunal régional de Dakar, en quatre mois, 42 personnes ont comparu pour le délit de viol dont une trentaine sur des filles de moins de 13 ans. La situation est pareille à la Boutique de droit de Pikine où soixante cas de viols ont été enregistrés dont vingt suivis de grossesses. L’acte de viol est, pour la plupart,  passé sous silence et la grossesse qui en résulte est interrompue en douce car les familles des victimes ne veulent pas garder un souvenir de cet acte qui les place dans un inconfort social.

Le regard de l’autre pousse des femmes à braver les interdits sociaux et juridiques, jetant des êtres en devenir dans les poubelles, comme de vulgaires déchets ménagers. La loi ne doit pas être moins dissuasive que le « qu’en-dira-t-on ? ». Cette législation a la plus grande légitimité d’interdire et de faire observer le respect des interdits. La sanction pénale peut donc empêcher les femmes d’interrompre leur grossesse et d’en assumer les effets sociaux et psychologiques devant la société. L’interdiction a tout de même son revers. Elle peut encore favoriser la clandestinité, notamment les avortements à risque. Il importe également d’agir sur la concentration humaine à Dakar. Dans une ville qui grossit de toutes ses ailes, la promiscuité et le désœuvrement sont des facteurs de dérives. De ce fait, la décongestion de Dakar est une des alternatives permettant d’éviter les viols et les grossesses non désirées qui en découlent. Le facteur économique est également étroitement lié à ce phénomène qui prend des proportions inquiétantes. La préservation des bonnes mœurs passe par le développement de l’agriculture dans les régions. Ayant des activités génératrices de revenus à portée de main (pour ceux qui veulent se réaliser sur le plan social, bien sûr), les jeunes ruraux n’auront plus besoin d’affluer vers la capitale dakaroise. Enfin, un objet de sensibilisation doit détenir les paramètres d’analyse. En conséquence, le maintien des filles à l’école est un moyen de conscientisation. Les jeunes avertis ont les aptitudes intellectuelles et psychologiques pour dénoncer les auteurs.

Une enquête de Marame Coumba SECK

Rate this item
(0 votes)


AVERTISSEMENT

La SSPP « Le Soleil » met en garde et interdit formellement aux responsables et gestionnaires de sites d’informations, établis au Sénégal ou ailleurs, de poster les articles publiés sur le portail Internet du « Soleil », à l’adresse www.lesoleil.sn. La SSPP « Le Soleil » ne tolérera aucune entorse à cette interdiction. Seule est permise la publication de liens directs pour rediriger l’internaute vers l’adresse www.lesoleil.sn

PARTENARIATS

Les gestionnaires de sites qui le souhaitent peuvent adresser une demande de partenariat avec la SSPP « Le Soleil » qui en définira les modalités et fixera les conditions d’utilisation des articles, photos, logos de son portail Internet. En cas de manquements, la SSPP « Le Soleil » se réserve le droit d’engager immédiatement des poursuites judiciaires envers les contrevenants, pour violation du respect des droits d’auteurs.