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Errance des malades mentaux : Un phénomène aux impacts négligés

06 Jui 2016
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Longtemps laissés pour compte en raison des multiples tabous qui les affligent, certains déficients mentaux errent dans les rues. Un phénomène de plus en plus courant qui gagne du terrain au fil des ans. Qui sont ces patients que la société considère comme des « malades mentaux » ? 

Il pleure, s’enlace, éclate nerveusement de rire et applaudit à tout rompre. Il fond à nouveau en larmes, dont le flot ne se tari que rarement dans la journée. Des années qu’il traine sa maladie. Une maladie mentale qui le ronge et l’indispose à la fois. Habillé en haillons, il fait le tour de Fass Mbao où il a fini d’élire quartier. Sa posture exprime un catalogue impressionnant de négligences. Ces dernières qui ont fini par le plonger du jour au lendemain dans la rue viennent-elles de lui ou sont-elles le résultat de faits combinés ? On donne notre langue au chat. Pour l’heure, c’est dans la solitude la plus absolue que Birama traine sa maladie.

Les langues bien pendues rapportent qu’un mauvais sort lui a été jeté par un vieux charretier, alors qu’il était beaucoup plus jeune. Suite à une altercation, le jeune homme alors saillant de muscles aurait fait passer un sale quart d’heure au vieux, surplombant de coups de poings au pauvre charretier. Lequel blessé de sa dignité a décidé d’en découdre en ôtant à Birama de son sens du discernement entre le « normal et l’anormal ». Une situation qui l’aurait fait perdre ses aptitudes psychologiques tout en l’envoyant dans la rue. Ses parents dont on ne sait où ils habitent, ont fini par l’abandonner.

Il y a à peine quelques décennies, les familles étaient mises au banc des accusés, dès lors qu’il s’agissait d’expliquer la déficience mentale de leurs proches. Heureusement, la science a évolué et les spécialistes admettent maintenant que la maladie mentale provient de surenchères mêlées à des conditions d’ordre biologique, psychologique et social. En termes simples, les maladies mentales sont liées à des dérèglements du cerveau et de la pensée qui peuvent être déclenchés par des événements pénibles et des difficultés de la vie. Sur le plan génétique, on n’hérite pas d’une maladie mentale, mais uniquement de la tendance à la développer.

Un jeune homme de 32 ans trouvé à Sicap Baobab, que nous nommerons Amadou, est un exemple achevé de ce phénomène. Dans ses descriptions, il dit, en effet, avoir été touché de plein fouet par une maladie aussi curieuse que subite. Un jour, comme tous les autres, Amadou, peintre de son état, s’adonnait à son travail. Il dit avoir tout d’un coup aperçu une silhouette étrange.

Cette dernière, bien que particulière, épouse des relents humains et lui propose de venir la rejoindre. Un niet catégorique lui est servi, et la créature « bizarre », blessée dans son amour propre, lui lance un défi. Quelques heures plus tard, Amadou a mal partout, s’en prend à tout le monde, veut se débarrasser de ses habits, insulte à tout va, bref, il perd complètement le « pôle Nord ». Ses parents soupçonnent de « mauvais esprits » et l’orientent alors vers une prise en charge traditionnelle. C’est à l’hôpital psychiatrique de Thiaroye qu’il finira après plusieurs traitements pour retrouver ses facultés mentales. Pour combien de temps encore ? A bien des égards, Amadou constitue un rescapé. Car d’autres qui ont traversé une situation similaire se sont retrouvés, du jour au lendemain, dans la rue, errant sans aucune aide. Ils finiront clochard. Ce qui entraîne des dégâts collatéraux. Car ces maladies touchent des individus dans une période de leur vie où elles sont les plus actives ; et ce, sans discrimination quant à l’âge, le sexe et le contexte socioéconomique.

Ces malades mentaux qui vivent dans la société
Medicaments« Plusieurs facteurs peuvent avoir un effet sur le développement de la maladie. À titre d’exemple, au niveau biologique, on peut penser à des dommages prénataux, des traumatismes physiques, des infections et des déséquilibres dans le cerveau », note Ndongo Ndiaye, psychiatre. Pour ce qui est des facteurs psychologiques et sociaux, des éléments, tels que l’absence de soutien social, les mauvais traitements durant l’enfance, la violence familiale, le chômage et les changements importants au cours de la vie, peuvent influencer le déclenchement de la maladie », précise-t-il.

C'est une litanie fortement déconseillée aux âmes sensibles dont les journaux font pourtant parfois état. Des barbaries terribles devenues ordinaires. Courant de l’année 2015, quartier Dixième Thiès, le corps mutilé d'un garçon est découvert gisant dans la cour de son école coranique. La police procède difficilement à l'arrestation du présumé meurtrier, après qu’il ait massacré à coups de hache un jeune talibé. Deux adolescents rescapés, dont l’un gravement atteint, sont admis à l’hôpital. L’enquête déterminera plus tard que l’accusé serait un consommateur invétéré de chanvre indien. Il serait même un ami du père de la victime. Lequel est en train, au moment des faits, de purger une peine en prison. Des enfants et des adultes continuent d'être engloutis dans la spirale mortifère de personnes souvent décrites comme jouissant de toutes leurs facultés mentales, jusqu’à ce qu’un jour l’irréparable se produise. Pour fondés qu’ils soient, les exemples propres à ce type de faits sont nombreux. Leurs expressions sont parfois tragiques. A cet égard, les malades mentaux de la région de Tambacounda ont été la risée de personnes tapies dans l’ombre. Des meurtres, aux auteurs méconnus, avant que la gendarmerie ne prenne à bras-le-corps l’affaire et démasque les faiseurs de troubles. Le niveau de fréquence de cette criminalité s'était brusquement accru. La population vivait alors dans un état de stress permanent.

Saut à l’hôpital psychiatrique de Thiaroye
Assis sur les marches de l’hôpital psychiatrique de Thiaroye qui mènent au service des admissions, un jeune patient élancé entonne des chansons. Il est drapé dans un pantalon jean. Son regard se perd au loin. Les va-et-vient incessants des accompagnants ne semblent guère le distraire. Il s’est fait à cette situation. Son accoutrement renvoie à celui des rappeurs : jean suffisamment ample, liquette assortie d’un tee-shirt, casquette bien vissée et des chaussures marque « Timberland », pour accompagner le tout. Ses chansons renvoient à celles des rappeurs. Tantôt faites de dénonciations, tantôt orientées sur des thèmes plus globaux, telle que la déception ou l’amour. Nos tentatives de lui soutirer quelques propos vont s’avérer vaines. Il est plus occupé à composer des « couplets ». Ici, à l’’hôpital de Thiaroye, l’équipe médicale tente de faire prévaloir une prise en charge respectueuse des malades.

Les administrateurs encouragent le principe de «l’accompagnement». Chaque malade est hospitalisé avec un membre de sa famille ou un proche. Ceci maintient un lien entre le malade et son environnement familial. Les auxiliaires veulent rompre l’isolement des patients et atténuer le choc de l’hospitalisation. La tradition reste très forte dans le rapport à la maladie mentale, expose un psychiatre trouvé à l’hôpital de Thiaroye. Il préfère garder l’anonymat, car l’administration doit donner son aval avant toute communication. Familiers des méthodes traditionnelles de prise en charge de la maladie mentale, les soignants intègrent pleinement cette dimension. Des « Penc », groupe de parole réunissant patients, accompagnants et médecins, sont initiés. Ces « arbres à palabres » à visée thérapeutique sont souvent le lieu d’échanges riches, complémentaires des entretiens individuels et familiaux.

Des familles qui peinent à honorer le prix des médicaments
La prise en charge médicale passe aussi par la prise de médicaments dont le coût pèse sur les budgets des familles. Ceci constitue un obstacle au traitement. Une fois rentrés chez eux, certains patients rechutent, faute de prise en charge. Malgré la politique de tarifs sociaux pratiquée, les familles, mises à contribution, peinent à soutenir l’effort financier. Au Sénégal, outre l’établissement de Thiaroye et le service de psychiatrie de Fann, il existe un village psychiatrique à Ziguinchor et un établissement à Thiès.

La santé mentale, grande cause nationale, selon l’Oms
L’Organisation mondiale de la santé (Oms) définit la santé mentale comme « un état complet de bien-être physique, mental et social ». La santé mentale englobe à la fois la promotion du bien-être, la prévention des troubles mentaux, le traitement et la réadaptation des personnes atteintes de ces troubles. La diversité de l’origine des maladies est à l’image de celle des traitements. Dans la pratique, il est observé que la plupart des personnes se remettent mieux lorsqu’elles bénéficient de la combinaison pharmacologique et psychologique. Par ailleurs, plus vite elles sont traitées, plus vite elles se rétablissent. Au-delà du traitement de base, il ne faut pas négliger l’importance et le soutien de famille. La personne atteinte d’une maladie mentale doit s’entourer de facteurs de protection, qui le permettront de développer sa résilience, c’est-à-dire la capacité à surmonter les difficultés, note le site de l’Oms.

Par Oumar BA

Last modified on lundi, 06 juin 2016 16:31
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