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Quand manger avec la main tend à disparaître

20 Jui 2016
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Une mutation importante se joue actuellement dans les comportements de certaines familles sénégalaises. Une partie de la population parvient à accroître ses revenus et à adopter de nouvelles conduites. On évoque alors l’ascension de certaines classes sociales. Au cœur de ces mutations, certains se départissent de leurs habitudes ancestrales tandis que d’autres s’y cramponnent farouchement, parmi celle-ci le fait de « manger à la main ».

Parcelles Assainies à Dakar, nous sommes dans une famille sénégalaise ordinaire en ce mardi. Le père, âgé de 46 ans, est employé à l’aéroport. La mère, âgée de 40 ans, est une femme au foyer qui s’adonne à l’occasion à de petits commerces par-ci et par-là. Le couple a mis au monde trois petites filles respectivement âgées de 11, 7 et 4 ans. En ce lundi, notre arrivée coïncide avec l’heure de la rupture du jeûne. En cette période de diète, la famille Niang observe scrupuleusement l’un des préceptes de la religion musulmane, qui consiste à pratiquer le jeûne pendant le Ramadan. C’est donc dans une ambiance détendue que se déroule la rupture au menu : café au lait, pain, beurre, fromage, saucisson…, le nécessaire pour reprendre des forces, après s’être privés de nourriture toute une journée durant. Ici, la famille est resserrée autour du couple. La maison est d’ailleurs bâtie de sorte que les hôtes ne sont pas trop pris en compte dans l’architecture. Trois pièces s’érigent significativement : la chambre des parents, un immense salon, la chambre des enfants, une vaste cour et une petite chambrette. C'est en effet devenu un trait caractéristique de certaines familles de la classe moyenne sénégalaise : leur tendance à resserrer le foyer autour du couple et de ses enfants et à ainsi s'émanciper d’éventuels hébergements de la grande famille. Pour que ce resserrement n'affaiblisse cependant pas l’éducation des enfants, les parents ont trouvé une bonne astuce. Chez les Niang, tout le monde mange à la main. A commencer par le père. Ici, seule la main prime. Il est 21h. La digestion est suffisamment consommée. Il est temps de passer au dîner.

Quand tout le monde est installé et que le plat a été apporté, on fait passer un grand bol contenant de l'eau savonneuse dans lequel chacun se lave les mains. A tour de rôle, chacun introduit sa main dans le bol prévu à cet effet. Après ce rituel, le père de famille ouvre en personne le grand bol installé au milieu ; point de cuillères. C’est donc à la main que la famille mange. Ici, le repas est un grand moment de convivialité, essentiel dans la vie de la famille. Pas question de se retirer dans sa chambre avec un sandwich ! On se lave bien les mains pour ensuite passer à table. Sauf qu'il n'y a pas de table : tout le monde mange est assis par terre. Les enfants s’y sont faits et font habilement recours à leurs doigts innocents, pour puiser dans un bol rempli de riz rouge aux poissons. Le geste peut sembler tout à fait anodin, mais comporte en réalité une signification avérée. Le père de famille décrypte. «L’éducation citadine fait perdre aux enfants certaines habitudes que nous ont léguées nos parents. Cela est inévitable. Toutefois, il y a des valeurs que l’on s’efforce de maintenir, pour leur faire comprendre que quel que soit le processus de changements, la culture doit primer avant tout », note-t-il.

Les liens familiaux entre parents désormais éloignés, certaines familles inventent ainsi de nouvelles astuces pour sauver ce qui peut l’être. Certains aspects authentiques, dirait-on. C’est donc une question de culture au-delà du simple geste de s’alimenter. Au cours du repas, la maîtresse de maison n’a pas manqué d’enlever les arêtes du poisson, en nous servant les meilleurs morceaux et compartiments du bol. Cette approche n’est non plus guère banale à ses yeux. Elle permet, selon elle, « en même temps de bien s’occuper de l’invité, de montrer aux enfants qu’il faut avoir le sens du partage », toute une pédagogie donc. Autre aspect non moins important « quand les filles commenceront à prendre de l’âge. Elles mangeront seules avec leur mère, tandis que moi maître de maison, je mangerai isolé. C’est ainsi que cela doit se passer. Les hommes mangent à part, les femmes aussi », décrète M. Niang. En attendant, le père de famille prend très au sérieux cette viatique qui consiste à manger autour du bol afin d’inculquer certaines valeurs à ses enfants.

Parmi ses valeurs, il leur rappelle au cours du repas : on mange la nourriture qui se trouve face à soi, ni à gauche, ni à droite. Les poissons sont présentés entiers au centre du plat. La maîtresse de maison découpe la pièce avec sa main et sert de petits morceaux à chacun.

Par Oumar BA


Professeur Moustapha Tamba, sociologue : « Les Occidentaux n’ont pas introduit l’usage de la cuillère en Afrique »
MLOUSTAPHA TAMBADans cette interview, le Professeur Moustapha Tamba, sociologue spécialiste des Cultures, Arts, Religions et de l’Education à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, revient sur l’introduction et la signification de l’usage de la cuillère dans les sociétés africaines de manière générale, plus particulièrement au Sénégal. Contrairement à une idée très rependue, les Occidentaux ne seraient pas les premiers à avoir introduit l’usage de la cuillère en Afrique. Selon le sociologue, une partie de la population de la Basse Casamance confectionnait déjà des cuillères en bois, dans le courant du 19ème siècle.

Quand est-ce que la cuillère a été introduite en Afrique ?
La cuillère métallique a été introduite en Afrique au 19ème siècle. Elle faisait partie de ces objets que les Européens amenaient. A l’époque, ce sont les rois, la cour et les populations issues de la noblesse qui s’offraient ce «nouvel instrument» venu d’ailleurs. Il s’agissait pour cette classe de se faire d’abord plaisir, mais également de se démarquer des autres. C’est donc entre la fin du 18ème et le début du 19ème siècle que la cuillère a été introduite en Afrique francophone. A l’époque, c’était plutôt un objet de prestige. Les rois, pour se distinguer des autres, ont adopté cette façon de manger en faisant recours aux cuillères en fer. Cependant, petit à petit, avec l’arrivée des missionnaires et de l’Eglise, la cuillère est devenue beaucoup plus accessible. Elle a finalement été transmise par ces missionnaires et l’Eglise aux enseignants d’abord. Les premiers à avoir été amenés à l’école ont aussi eu ce contact avec la cuillère. A Saint-Louis par exemple, il y avait une école consacrée aux fils des rois. Cette école a constitué un moyen d’introduire cette façon de manger avec la cuillère. De fait, la cuillère constituait aussi un objet de changement social. Elle s’est imposée petit à petit.

Comment l’usage de la cuillère s’est-il répandu en Afrique ?
Après la Seconde guerre mondiale, la présence des Européens s’est avérée beaucoup plus accrue en Afrique, notamment au Sénégal, qui deviendra la capitale de l’Afrique Occidentale Française (Aof). C’est ce contact qui a véritablement établi le changement et les gens étaient désormais de plus en plus nombreux à faire recours à la cuillère. Cela augurait d’un changement social. Mais, la cuillère était également utilisée sur le plan sanitaire. Les Européens ont beaucoup insisté pour pousser les populations à faire recours à la cuillère, jugeant qu’il n’était pas prudent de manger avec la main. Les instituteurs ont le plus contribué à asseoir l’utilisation de la cuillère. Les enseignants étaient un peu le lien entre les Occidentaux et les nouvelles classes sociales qui venaient de découvrir l’école. D’ailleurs, n’était pas enseignant qui le voulait. Pour les Européens, il fallait inculquer aux Africains un savoir-vivre, une culture, une nouvelle démarche et façon de faire.

Pourquoi les rois, gardiens du temple, faisaient-ils quand même recours à ce nouvel instrument venu d’ailleurs que constitue la cuillère ?
A travers l’utilisation de la cuillère, il s’agissait d’abord pour les rois de se démarquer « du petit peuple ». C’est comme quand l’Islam est arrivé. Au tout début, ce n’était pas les pauvres qui s’étaient convertis. C’est d’abord la cour qui avait embrassé la nouvelle religion. Il s’agissait donc pour les Blancs de passer d’abord par les plus hautes autorités. C’est comme cela qu’ils s’y sont également pris lorsqu’il fallait introduire la chaussure. En introduisant la cuillère, le colonialiste ne voulait-il pas aussi nous départir petit à petit de notre culture ?
Bien entendu, le premier objectif du colonialiste, c’était d’abord d’introduire sa culture. Il s’agissait véritablement pour eux de nous transmettre leur religion, leur culture et leur manière de vivre. Quand vous voulez déraciner un peuple, il faut d’abord passer par la culture. Donc, à la base, la cuillère était un objet servant à faire entrer une partie de la culture occidentale en Afrique.

Toutefois, certains foyers étaient parvenus à maintenir leurs habitudes en ne faisant guère recours à la cuillère ?
C’est vrai. Ce qu’il faut toutefois savoir, c’est qu’un changement obéit à un processus. Les populations ne peuvent pas de manière brusque abandonner leurs vieilles habitudes. Les changements sociaux sont toujours menés par des pionniers, des gens qui sont les premiers à adopter la « nouvelle découverte ». Il y a ensuite les seconds qui se trouvent souvent être la majorité, qui viennent par la suite appuyer les pionniers. Il y a enfin la masse tardive, celle qui vient en dernier lieu, après avoir totalement compris qu’il n’y avait pas en réalité de péril en la demeure et que le « nouvel instrument » n’est pas aussi mauvais que cela. Même dans une famille, c’est comme cela que les choses se passent. Il y a les pionniers, les éclairés, ceux qui résistent au tout début et les derniers qui mettront certainement du temps, mais qui finiront quand même par venir après.

Au-delà du geste, que représentait pour les Africains le fait de manger avec la main ?
En réalité, les Africains mangeaient avec la main parce qu’ils n’avaient pas à leur portée des instruments de restitution pouvant jouer le même rôle que la main. Néanmoins, vous trouvez dans la société Diola vers la Basse Casamance, à Sédhiou par exemple, à partir du 19ème siècle, des gens qui, déjà à l’époque, avant même l’arrivée des colons, mangeaient avec des cuillères, mais en bois. Ce sont les Occidentaux qui ont introduit les cuillères en fer.

Aujourd’hui, pensez-vous que ceux qui font recours à la cuillère se déracinent petit à petit ?
Je pense que non, cela n’a rien à avoir avec le déracinement. Les gens ont fini de comprendre que la cuillère peut s’avérer beaucoup plus pratique que la main. Cette compréhension est de plus en plus partagée autant en ville que dans les endroits les reculés du pays, en brousse par exemple. Le fait de manger à la main peut également faciliter la transmission de certaines maladies. L’hépatite B par exemple avait atteint plusieurs personnes, parce que celles-ci mangeaient avec la main et qu’ils avaient attrapé des microbes. Tous ces faits combinés amènent les gens à observer plus de prudence à travers l’utilisation de la cuillère. La cuillère ne relève plus du luxe, il est maintenant presque accessible à tous. Tous ces faits combinés font que son utilisation est devenue plus répandue dans la société.

O. BA

Last modified on lundi, 20 juin 2016 14:20
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