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Royaume sans roi depuis 44 ans : Le Bandial suspendu aux prédictions des fétiches

29 Jui 2016
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Le royaume du Bandial commence à partir de Brin, une localité située au sud de la ville de Ziguinchor. C’est à partir de Brin que l’on emprunte une route carrossable. Au bout de quelques minutes, Badiatte, puis Essyl, Kameubeul et Enampor surgissent au cœur des palmeraies et des forêts. Suivront Séléky, Etama et Bandial coincés entre les mangroves et les rizières. Ces villages situés dans un hinterland baigné à la fois par le fleuve Casamance et le marigot Kameubeul forment le royaume Bandial, qui est sans roi depuis 1972, année de la disparition du dernier souverain, Affilédio. Depuis, le Bandial est à l’écoute des fétiches.

Sur cette piste sinueuse, couverte de feuilles mortes, seul le bruit des pas des visiteurs est perceptible. Crac ! Crac ! Crac ! entend-t-on avant de faire face, subitement, à un espace lumineux dans cette forêt dense. L’endroit est calme et garde une certaine spiritualité nettement perceptible. Nous sommes sur l’ancienne maison du roi de Bandial à Essyl, un village non loin d’Enampore.

Par endroit, on peut voir quelques jarres renversées ou encore d’anciennes calebasses hors d’usage. Mais le lieu le plus sacré de cet endroit se trouve au fond de cette petite hutte qu’on aperçoit, au pied des fromagers. Il est interdit à tout étranger d’y accéder, au risque de voir des malheurs s’abattre sur lui, nous confie-t-on. « Nous n’avons plus de roi à l’heure actuelle, mais la princesse habite ici », nous indique Faustin Garoumo Bassène. Même si le royaume Bandial s’étend de Badiatte au village de Bandial, Essyl serait le point de départ. C’est par la suite que les autres villages tels qu’Enampore, Keumeubeul et Bathingnère sont entrés dans le giron du royaume. Selon beaucoup de témoignages recueillis sur place, le premier roi de la contrée aurait des pouvoirs de faire descendre la pluie à tout moment. Il aurait été mis en captivité par les colons en même temps que le fondateur du Mouridisme, Cheikh Ahmadou Bamba. Quand l’autorité coloniale le défia de faire tomber la pluie, il leva alors son éventail qu’il remua deux fois en haut. Une forte pluie commença alors à tomber. Longuement. Il signifia alors au colon que pour arrêter cette pluie, il lui fallait rentrer chez-lui. C’est ainsi qu’il fut libéré. Depuis lors, les rois se sont succédé au trône entre les deux familles Sagna qui sont d’Essyl et les Manga qui habitent à Enampore. D’ailleurs le dernier roi « Affilédio » était de Enampore. Depuis la disparition de ce dernier, le Royaume Bandial ne dispose plus de rois comme les autres dans les autres territoires diolas, exceptés des princes.

Le trône ne s’hérite pas
Seulement ici, la royauté ne s’exerce pas de père en fils. Autrement dit, un roi ne donne pas naissance à un roi. Le titre de roi est plutôt conféré par les fétiches qui portent leur choix sur une personne dotée de connaissances ésotériques, capable de supporter ce sacerdoce. Faut-il le rappeler, le titre de roi dans le Bandial n’est pas une sinécure. « Quand vous êtes intronisé roi, vous ne faites plus partie du commun des mortels. Vous changez de nom et vous vous séparez de vos épouses et de vos enfants. C’est une autre vie qui commence. En quelque sorte, vous faites vos funérailles », renseigne André Bassène, l’adjoint au maire d’Enampore. La sacralité du roi oblige ses sujets à le vénérer. Il lui est interdit de travailler ou de mener des activités pour subvenir à ses besoins. Ce sont plutôt ses sujets qui mettent à sa disposition tout ce dont il a besoin.

A chaque famille, sa vocation
Pour autant, dans le royaume Bandial chaque famille a un rôle précis à jouer, démontrant ainsi la répartition des rôles dans la royauté. « Chaque famille a un rôle particulier à jouer. Et quand le roi disparaît, il y a une famille qui annonce sa disparition et une autre qui est préposée à organiser les funérailles », explique André Bassène. A l’heure actuelle, les fétiches n’ont désigné personne pour incarner le titre de roi et tout le monde est suspendu aux prédictions des féticheurs. Eric Manga, le chef de village d’Enampore, résume cette attente des populations. « Aujourd’hui, nous avons besoin d’un roi, mais personne ne peut choisir le roi, ce sont les fétiches qui peuvent le désigner à travers des signaux mystiques ».

Toutefois, sur le territoire et à Enampore plus particulièrement, les femmes prêtresses continuent à faire des prières et des libations à chaque fois que de besoin. En l’absence de roi, le chef coutumier Bacodia Manga gère les affaires courantes et reste le gardien du temple. « Nous n’avons pas de roi actuellement. J’assume une sorte d’intérim. Quand il y a un problème, les femmes se rassemblent et viennent chez-moi pour que je leur explique ce qu’il y a lieu de faire », renseigne le chef coutumier. A la veille de l’hivernage, il se prépare une grande fête traditionnelle, le « Garoumo » avant les premières semences. Pour combien de temps encore, les habitants du royaume vont-ils rester sans roi ? La question reste suspendue à la décision des fétiches.

Mais toujours est-il que même s’ils désirent tous un nouveau souverain, les habitants de Bandial n’en sont pas moins prêts à faire face à toutes les contraintes qui accompagnent l’arrivée d’un roi. Obligation sera faite aux populations de subvenir à tous les besoins de ce haut dignitaire. Pour l’heure, ils sont suspendus à la décision des fétiches qui ne tardera sûrement à trouver un successeur à Affilédio, le dernier roi du royaume Bandial.


Us et coutumes : Le royaume de tous les interdits                                                                                                               bangui 1Le royaume Bandial est une succession de villages de Badiatte, Essyl, Kameubeul, Enampor, Etama et de Bandial, tous coincés entre le fleuve Casamance et le marigot Kameubeul avec un premier plan des rizières et un chenal aux berges colonisées par des mangroves comme entre Enampor et Essyl, et à Etama. De Badiatte à Bandial, les habitants continuent de cultiver les rapports transcendants avec la nature au fil des siècles.

En provenance de Ziguinchor, nous laissons la chaussée et nous nous engageons à droite, sur une route latéritique. Au bout de quelques kilomètres, nous atteignons Badiatte, la porte du royaume Bandial. A l’entrée quelques maisons avec des toitures de zinc sont éloignées les unes des autres. En arrière-plan, des maisons en banco et des cases sont étouffées au milieu des manguiers et des palmiers. D’autres sont prises au piège des formations arbustives. La répartition des habitats est éparse. C’est comme si les habitants ne sont pas en communauté. Chacun est dans son… verger. Richard Diémé, le corps couvert de poussière sort du sentier des rivières. Il ne s’aventure pas à donner une idée sur la date de la fondation de Badiatte. Peu importe. Le temps n’a pas emporté les réalités du royaume Bandial. Ici, hier comme aujourd’hui, on cultive le riz et aussi on cultive le respect des forces invisibles qui animent la nature. Cette culture se transmet de père en fils. Et de génération en génération. Ce ne sont ni l’école française, ni les radios encore moins les télévisions qui remettront en question cet héritage.

Ici, ce n’est pas comme dans le Fogny. Il y a beaucoup d’interdits. Il ne faut pas toucher à la femme d’autrui, il ne faut pas prendre de l’argent trouvé sur des sites », conseille Richard Diémé. Rien d’étonnant. La nature n’est pas dépossédée du souffle divin dans le royaume Bandial et chez les adeptes des religions traditionnelles dans cette partie du Sénégal. Badiatte est dérivé du nom de famille Diatta. Nous longeons la route, les formations de palmerais, des arbustes, et au long loin derrière les rizières, des palétuviers suspendent nos regards. La nature étale sa splendeur. L’hôte n’a pas le temps d’admirer, parce qu’Essyl est là. « Essyl veut dire en Diola cuisiner. C’est d’ici qu’est parti le peuplement du royaume Bandial. Nos ancêtres qui sont venus de Bourofaye se sont installés ici, puis, par la conquête, des terres, d’autres sont partis à Séléky, Etama, Eloubalir, Enampor », raconte Jean Manuel Bassène. Les maisons carrées et l’école projettent l’image d’une ouverture. C’est n’est qu’un rideau d’apparence. Derrière ces fromagers, des manguiers, de baobabs, des rôneraies des réalités immuables. En suivant les pas de Faustin Marie Simon Bassène, nous remontons une piste sinueuse. Des maisons apparaissent çà et là dans des clairières.

Après des détours, nous voici dans un tunnel de verdure. Les branches des fromagers et les lianes forment une voûte épaisse, imperméable aux rayons du soleil. Nous avançons. Mais nos pas sont rythmés par des doutes. Les sentiers menant vers le site sacré semblent transmettre une peur soudaine. Les lieux sont habités par la quiétude et aussi par les esprits. Au fur et à mesure que nous nous engouffrons dans la palmeraie touffue, le sentier s’élargit. Au bout, au pied des fromagers des petites huttes couvertes de paille protègent quelques représentations. Au pied des arbres, d’autres représentations veillent sur tout. « Nous n’avons pas le droit d’aller jusqu’à l’endroit où l’on fait les fétiches. Ici, il est interdit de prendre des photographies.

Les préséances toujours de saison
Lorsque quelqu’un a des problèmes, il lui faut venir se confesser et implorer les esprits », confesse un de nos interlocuteurs. Après Essyl, voici Kameubeul, et puis Enampor, d’autres villages aux maisons réparties dans des formations arbustives. A la sortie d’Enampor, des jeunes peuplements de mangroves se déploient. Au loin, nous pouvons admirer des femmes sortir des vases, la tête chargée de lattes de bois d’Avicendia. A Séléky, un manguier se dresse à l’entrée, près de la véranda d’une maison en zinc.

Les fruits sont généreux. Une femme nous inviter à emporter des mangues. Elle s’empresse pourtant de nous mettre en garde : « une femme ne peut pas manger ces mangues ». Elle ne connait pas la raison de cet interdit, mais la cause est entendue par notre photographe.

Ici, tous les villages sont entre des rizières, le fleuve Casamance et la rivière de Kameubeul. Au fur et à mesure que l’on parcoure le royaume, on découvre les us et les coutumes qui sont toujours de saison. Les générations la perpétuent. C’est tout. « On ne doit pas voir une femme en période menstruation. Dans notre culture, il est aussi proscrit de voir beaucoup de sang », nous confie un jeune à Essyl. La vie humaine est sacrée dans le Bandial. Les coutumes sont respectées.

Dans le royaume bandial, ni le temps, ni la rareté des pluies n’ont remis en cause des pratiques précédant le démarrage des travaux dans les rizières. Depuis l’aube des temps, le démarrage des travaux rizicoles est rythmé par une série de cérémonies. Les bandial sont aussi considérés comme les peuples des rizières. Ils ne vivent que de riziculture et de pêche. La pratique de la riziculture est soumise à toutes les préséances. Le royaume continue de fêter « Outeuss », une fête qui précède le repiquage du riz. « C’est une fête qui est célébrée le même jour dans tout le royaume. Mais c’est une seule personne qui est habilitée à choisir le jour. Et, cette personne se trouve dans le dernier village du royaume, c’est-à-dire dans le village de Bandial », confie un jeune du village de Essyl.

Ce n’est pas tout. La période précédant l’hivernage est rythmée par des implorations. De temps en temps, on se regroupe pour essayer d’organiser des séances de divinations ou encore pour solliciter l’aide des ancêtres et des fétiches. Le « Outesse » est suivi du « Garoumo », une cérémonie organisée avant la tombée des premières pluies. Dans le passé, il revenait au roi de choisir la date de cette fête en se fondant sur les signes inaccessibles aux communs des mortels.


Village de Bandial  : La vie au fil de l’eau
bangui 2Le village de Bandial est le village le plus avancé du royaume sur le fleuve Casamance dans l’extrême sud-ouest de la région de Ziguinchor. Dans cette presqu’île où les ruisseaux viennent lécher les murs et les clôture des maisons, les habitants manifestent un fort attachement à leur terroir.

La vie au fil de l’eau. Les maisons en première ligne sont dans la vase. Le jour de notre visite, la dérive des ruisseaux s’arrête à quelques mètres de deux maisons couvertes de zincs et d’une chaumière. Les digues en argile sont érigées. Elles forment des bassins. Elles servent à protéger des maisons durant la marée haute. Les digues et des bassins de rétention parcourent la zone de marnage, cette partie couverte et découverte respectivement en marée haute et en marée basse. Au fond du village, presque sur la rive du bolong, se dresse une imposante chaumière. La dérive de la rive ceinture, l’habitation Gilbert Bassène, un professeur de transit qui a vécu durant une trentaine d’années à Dakar. « Durant l’hivernage, nous avons de l’eau jusqu’à dans la cour. Mais nous sommes heureux. On peut se lever et aller pêcher du poisson frais à n’importe quel moment de la journée », lance le professeur de transit à la retraite.

Sur le flanc droit, deux hommes sont au bord du bolong. Ils hument l’air pur. Au loin, un jeune garçon d’environ 10 ans sort du ruisseau à la nage. A Bandial, l’eau est plus une source de vie. Le village lui doit son existence. Le fleuve Casamance apporte à travers ses affluents l’abondance. « Nos ancêtres se sont installés à Bandial à cause de l’abondance des poissons et aussi de la fertilité des sols. Des familles récoltent encore d’importantes quantités de riz », raconte Damas Tendeng adossé à un baobab au rivage jonché de coquillages d’huitres. De l’autre côté de l’école, le ruisseau continue sa conquête de la terre. Les marées hautes inondent des bassins aménagés entre les maisons. Dans la presqu’île, le charme de nature chasse le dépaysement. Des habitants qui travaillent à Ziguinchor rentrent tous les jours malgré une longue distance. Les touristes espagnols sont tombés sous le charme du site. Ces européens portent le combat de la préservation du patrimoine local. « Les espagnols nous disent de conserver les cases. Mais il faut reconnaître que c’est difficile. La paille n’est plus abondante dans la zone. Vous pouvez observer, de nouvelles constructions gagnent du terrain par rapport aux habitations traditionnelles, typiques du Bandial », avance, le professeur de transit sous une voix triste.

Hubert Bassène, les pieds nus avance d’un pas léger. Il se dirige sur ce quai où flottent des pirogues. Pour ce pêcheur, le Bandial est son paradis terrestre. Depuis 20 ans, la vie n’est pas immuable pour cet homme dont l’occupation se résume à la pêche. « Je suis heureux à Bandial. J’ai passé 7 mois sans me rendre en ville. Je suis tranquille ici. Je respire de l’air pur. Ce n’est pas comme à Ziguinchor », se plaît à dire Hubert Bassène. Au centre polyvalent construit par la coopération espagnole, la joie de vivre est manifeste. Les femmes se raillent. D’autres passent au peigne fin des pagnes teintés. Le cousinage à plaisanterie apporte une touche ludique au tissage des pagnes.

Une nature généreuse
Leur vie durant la saison sèche est liée à ce centre de formation construit par la Coopération espagnole « Nous avons reçu une formation en batik, mais nous n’avons pas maîtrisé les techniques. Nous avons besoin d’autres formations », s’exprime Marie Jeanne Bassène, l’une des premières bénéficiaires de la formation. Le centre est aussi le prolongement d’une vie en communauté.

L’argent généré par la teinture est versée dans une caisse de solidarité. « Toutes les recettes gardées. Nous attendons d’avoir une somme importante pour voir ce qu’il faudra faire », informe Marie Claire Tendeng. Au fil des années, des générations peuvent se lever à tout moment pour pêcher dans les bolong avec des pirogues, ou à pied avec des filets à épervier, ou encore à la nasse. La nature est généreuse. « Toutes les familles vivent de la riziculture et de la pêche. Nous fournissons des poissons aux villages de la zone et à la ville de Ziguinchor », raconte un homme croisé à l’entrée d’une concession à l’extrême droite du village. La presqu’île a aussi ses revers. L’eau colonise des superficies rizicoles. La mare d’eau douce est sous influence de la remontée de la langue salée. L’accès à l’eau potable confie le chef du village, Michel Tendeng, est un vrai problème. Bandial est desservi de façon irrégulière par un forage construit à Badiatte à l’entrée du royaume. « La vie serait plus enviable dans notre village, si nous avions de l’eau potable en permanence », clame le chef du village le plus avancé sur le fleuve Casamance. Bandial avec ses dérives de ruisseaux et ses remparts de mangroves continue de fasciner ses habitants et ses visiteurs.

 

De nos envoyés spéciaux Idrissa SANE, Maguette NDONG (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on mercredi, 29 juin 2016 12:48
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