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Entre angoisse et soulagement : Confidences de retraités

20 Juil 2016
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Les retraités ont des approches diverses de leur nouvelle vie. Le fait de quitter son activité professionnelle peut, en effet, réveiller des sentiments inattendus chez certains d’entre eux : nouveau calcul, nouvelle approche et parfois de nouveaux comportements sont notés.

L’arrêt du travail réveille parfois certains sentiments inattendus: le manque de confiance en soi ou l'impression d’impuissance, voire le déni de la réalité. Fatoumata Sy, 60 ans, a travaillé comme juriste au sein d’une société nationale qui s’active dans le secteur de l’Hydraulique. Elle s'étonne encore des sentiments qui l'ont envahie les premières semaines, après son départ. Une retraite pourtant célébrée comme il se doit par un « pot » joyeux en compagnie de ses collaborateurs. « A force de m’ennuyer à la maison, je n’ai trouvé qu’une seule résolution. Je me suis jetée sur les livres que je n'avais pas lus et qui me faisaient envie depuis des années… Jusqu'à me demander finalement au bout d'un mois, mais quel est le sens de cette situation inutile et solitaire », affirme-t-elle.

On en viendrait presque à penser que l'adieu à une carrière, un métier, ne se règle pas simplement à coups de cotisations, plus ou moins confortables. Qu’en est-il du vécu psychologique de ceux qui, un jour, quittent leur travail, cessent de se rendre à leurs lieux habituels, de fréquenter des collègues ou des clients, et surtout endossent un nouveau statut social ? Beaucoup sont plus « remués » intérieurement qu'ils ne l'auraient pensé pendant leurs années, de pleine activité, assure Fatoumata. Elle se dit d’ailleurs victime de ce qu’on peut appeler le « bouleversement de l'agenda ». Elle s'était efforcée de remplir toutes les exigences pour éviter de penser à cette nouvelle étape de sa vie. « Puis, je me suis racontée ma carrière professionnelle », poursuit-elle. Les dossiers que j'avais bien menés, ceux que j'avais ratés… Je me suis sentie soulagée de ne plus avoir à me battre, comme je l'avais fait quand j’avais 30 ans ».

Un agenda bouleversé
Pour certains, le départ à la retraite s'accompagne de sentiments partagés entre soulagement et peur de ne plus trouver sa place dans la société, après avoir quitté son boulot, après des années de bons et loyaux service rendus.

Cet inattendu retour à la « case départ » provoqué par la mise en retraite est apparu évident au sociologue Daouda Thiam, qui a mené une enquête auprès de plus d'une dizaine de nouveaux retraités, de tous horizons et milieux socioculturels. « L'arrêt du travail, certains n'y pensaient pas, tandis que d’autres le prévoyaient », constate-t-il. Mais, cela n'empêche pas le basculement total qui arrive chez la plupart d'entre eux, avec cette étape. À l'écoute des témoins, il note ceci : « Tous avaient d'abord besoin de raconter en détail leur carrière passée. J'ai réalisé à quel point le travail avait vraiment été un pilier de l'identité ».

Autre découverte, l'image intériorisée du retraité paisible qui fréquente les « grands-places » ne veut plus rien dire à beaucoup. « D'ailleurs, ce statut de retraité inactif ne correspond plus à la réalité que beaucoup veulent maintenant vivre », poursuit le sociologue. Parmi les difficultés à dépasser : l'illusion de la retraite appréhendée au départ comme un « Eden » pour les uns, ou comme « une chute irrattrapable » pour les autres. Pour cet ancien colonel de l’armée, une culpabilité qu'il n'avait jamais ressentie s'est manifestée : « J'entendais parler du chômage des jeunes. Et moi je suis là, à bien profiter de mes jours heureux, à ne rien faire tout en percevant ma pension ! C'est très désagréable comme sensation », souligne-t-il.

Changement de rythme
« On peut certainement atténuer ces bouleversements émotionnels en anticipant », affirme Aïssatou Mbengue, psychologue qui rejoint sur ce point la plupart des retraités interrogés. « Deux ou trois ans avant l'échéance, il faut commencer à se poser les bonnes questions », explique-t-elle. « Après mon départ en retraite, où ai-je envie de vivre ? » « Quelle activité me permettrait- d'utiliser mes compétences et talents d'une manière efficace ? » ou encore « avec qui ai-je encore envie de nourrir des relations sociales ? », telles sont les questions qu’il faut, à ses yeux, se poser. Un vaste chantier selon Aïssatou Mbengue. « Il faut bien se préparer pour marquer sa liberté », résume-t-elle.

Saydou est un ingénieur informatique à la retraite. Il a quitté son poste. Mais, pour lui, pas question de stopper la vie professionnelle. Il a fait un bilan de ses compétences, puis s’est déployé pour monter une petite société de services informatiques.

Aujourd’hui, à 62 ans, il travaille encore et se dit parfaitement heureux. Il illustre le classique syndrome du retraité hyperactif qui ne parvient pas à décrocher. Il promet d’aller jusqu’au bout, à moins qu’un accident de santé ne le force à lever le pied, lui fournissant l’excuse de ne plus s’activer, souligne-t-il.

Le sociologue Thiam est catégorique, arrêter de travailler est toujours douloureux pour certains. D’abord, le changement de rythme est vécu comme un choc. « Certes l’individu se retrouve maître de son temps au lieu de s’engouffrer chaque matin dans le tunnel temporel de l’entreprise, scandé par les rendez-vous et les réunions. Son organisme n’est plus soumis au stress et à la tension qui, en quarante ans, sont devenus aussi indispensables que le café du matin. Le passage de la vie intense, que l’on mène dans l’entreprise, à une vie plus solitaire est également un facteur fréquent de déstabilisation », note le sociologue Thiam. Macoumba était conducteur dans une imprimerie. Il a pris sa retraite en 2013. « En deux ans, il est devenu un petit vieux. N’ayant aucune image à laquelle s’identifier, il est entré directement dans le troisième âge », témoigne un de ses anciens collègues. « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » est la question incontournable.

Le concept de « retraite active » se développe
En effet, lorsque la vie professionnelle a été totalement épuisée, la retraite s’assimile à un deuil pour certains. Ils se retournent alors contre eux-mêmes et se déclenchent des pathologies. « Pourtant, ce trésor d’énergie pourrait leur reconstruire un avenir », note Daouda Thiam, sociologue. Prendre sa retraite de salarié, mais pas de travailleur, semble à ses yeux constituer la solution.

Aujourd’hui, la représentation de la retraite active évolue. II y a une seconde vie après la retraite. Les séniors, après avoir capitalisé beaucoup d’expérience, vendent leur expertise ou investissent d’autres créneaux. Les exemples de réussite ne manquent pas. A 61 ans, Natou Diagne est une femme heureuse, pétillante d’énergie avec des projets à foison. Elle a récemment pris sa retraite « La chance de ma vie », exulte-t-elle. Cette femme vend son savoir-faire à une entreprise évoluant toujours dans le secteur des télécoms. Idem pour Ansou, la soixantaine. Après de bons et loyaux services, il s’est mis à son compte.

L’anecdote très expressive des difficultés liées à la retraite
La psychologue, Aïssatou Mbengue, témoigne d’un fait assez illustratif du sentiment de désapprobation qui anime certains retraités.

Il s’agit d’un monsieur qui est venu un jour la voir, sur recommandation de son patron, dit-elle. « Il est entré dans mon bureau. La soixantaine, élégant, costume sombre de bonne coupe, chaussures anglaises impeccables, mains soignées. Un chef qui dégage du charisme et de l’énergie », rapporte-t-elle. Je ne dis rien. Après de longues minutes, il plante son regard dans le mien et se penche légèrement vers moi. « Je m’appelle Faustin Diabang* », annonce-t-il d’une voix assurée. Je suis représentant d’un prestigieux groupe occidental ici au Sénégal. Mon Pdg a souhaité que je rencontre un spécialiste. Vous me direz ce que vous en pensez, mais à mon avis, je n’ai aucun problème, lance-t-il. Nouveau silence. « A la fin de l’année, reprend-il, je vais être en retraite. Je suis très heureux de prendre ma retraite ! ». Puis, il plonge la tête dans ses mains et se met à sangloter. « Des Faustin Diabang, il y en aurait beaucoup. Pour eux, un retraité leur rappelle d’abord leur grand-père, ensuite leur père. Un retraité, c’est donc un homme épuisé », note le spécialiste.

Faustin Diabang * (nom d’emprunt)

Last modified on mercredi, 20 juillet 2016 14:13
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