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Patrimoine historique du Fouladou : Le triste sort de l’héritage de Moussa Moolo

25 Juil 2016
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Patrimoine historique du Fouladou : Le triste sort de l’héritage de Moussa Moolo Crédit photo : Pape Seydi Samba / © Le Soleil

Le Fouladou est connu par sa richesse en sites historiques et culturels, héritage du règne de Moussa Moolo Baldé. Mais aujourd’hui, voir Kolda, c’est découvrir l’autre dimension de cet ancien royaume qui souffre du dépérissement de son patrimoine, dont le tata de Ndorna, qui a subi les assauts du temps. Il urge de valoriser et de préserver ce patrimoine, témoignage vivant du passé, pour aider les populations à mieux comprendre l’ampleur des évolutions qui ont marqué leur territoire.

Le Fouladou recèle d’importants monuments et vestiges qui demeurent le témoignage vivant du règne d’Alpha Moolo et de son fils Moussa Moolo, figures emblématiques de ce royaume qui se situait au contact de quatre États (Gambie, Guinée-Bissau, Guinée et Sénégal). Malgré la richesse du patrimoine de l’ancien royaume, son histoire si marquante et riche est loin d’être connue par tous. La communication autour de ces lieux reste incomplète.

Aujourd’hui, on ne peut pas parler de l’histoire du Fouladou sans évoquer Ndorna, qui abrite le tata de Moussa Moolo. Ce village historique qui se trouve à 40 km environ au nord de la commune de Kolda, sur un embranchement de l’axe Kolda-Pata, vit dans l’isolement le plus total du fait de son enclavement. Pour s’y rendre, il faut emprunter une piste cahoteuse. Il n’y a aucune autre alternative. Et pendant l’hivernage, la situation s’empire. Les moyens de transport, les mieux indiqués pour parcourir ce trajet d’une trentaine de kilomètres sont les véhicules 4x4, les taxis-brousse habitués à ces trajets ou les deux roues. Et ils sont obligés de slalomer pour éviter les nids-de-poule, crevasses et autres flaques d’eau. Les véhicules particuliers qui osent emprunter cet axe se voient contraints de faire un tour chez le mécanicien à leur retour en ville.

Malgré le mauvais état de la route, ce coin perdu est bien doté par la nature. Le voyageur se laisse envahir par le charme irrésistible de cette végétation luxuriante, la vue panoramique qui ressemble à un magnifique tableau naturel s’élançant vers le ciel. A cette beauté naturelle se mêlent de charmants villages, tantôt petits, tantôt grands. Diatouma, Saré Moussa Meta, Saré Sada, Saré Dianfo, Dianbounta, Tounkoye Alette, Missira Diatta Baldé, Balkamussa défilent. Puis Ndorna se pointe à l’horizon.

Le tata de Moussa Moolo se meurt
Pour beaucoup de citoyens, Ndorna, tout comme Soulabali et Hamdallaye Moussa, deux localités situées dans le département de Médina Yéro Foula, ne leur dit pas grand-chose, alors qu’elles renferment un pan entier de l’histoire de notre pays. Ce village porte l’empreinte d’Alpha Moolo Baldé, fondateur du royaume du Fouladou, au sud du Sénégal. Ce chef peul qui a régné au XIXe siècle fonda, en 1870, le village de Ndorna, qui deviendra plus tard la capitale politique et économique du Fouladou. Son fils Moussa Moolo, né à Soulabali vers 1846, lui succéda et va parachever son œuvre. Il y construisit un tata (résidence) à l’image des fortifications en pierres héritées des grands empires du Soudan médiéval. Les ruines de ce tata ont traversé le temps et il ne reste plus que des amas de pierres rouges, des fondements qui tracent encore les pièces de ce qui fut la résidence du souverain qui disposait de deux portes d’entrée principales. Ses épouses y disposaient également d’habitations. Tout autour, il y avait des sortes de tranchées bien aménagées.

La particularité du tata de Moussa Moolo de Ndorna, selon l’historien Sadiki Sall, c’est le fait qu’il soit une bâtisse solide en pierres. « Moussa Moolo a pris des pierres et les a cimentées. C’est en Gambie qu’il allait chercher du ciment. D’habitude, les tatas étaient en banco. C’est le cas à Kansonko avec les vestiges du Tata de Karang Bounding Sané, de même qu’à Cita Diouba », explique-t-il. « Avec ce tata, il était assuré qu’aucune attaque extérieure ne pouvait le surprendre », ajoute le maire de Ndorna, Souleymane Diamanka. Moussa Moolo, sa famille et sa garde rapprochée vivaient dans le tata, selon le maire, tandis que son armée, les guerriers du Fouladou, vivait aux alentours, dans le village.

Aujourd’hui, les ruines du tata sont encore visibles sur place pour perpétuer, dans la mémoire collective, les faits importants de ce patrimoine historique qui disparaît petit à petit, faute de politiques de valorisation. Outre le fait que l’histoire du Fouladou soit mal enseignée et répertoriée dans le patrimoine, M. Sall estime qu’il y a une mauvaise gestion des politiques culturelles. « Ce patrimoine est laissé en déliquescence », poursuit l’enseignant à la retraite, membre de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie. En 1988, dit-il, lorsque je préparais la visite de l’Enoa, nous avons trouvé « Tabayel Dikiguel » à Ndorna, c’est là où Moussa Moolo organisait l’exécution des sentences. « Quand quelqu’un est jugé et qu’il doit être condamné à mort, on l’amenait à cet endroit où il y avait une branche à l’horizontale et on le porte dessus pour lui trancher la tête. Il y avait aussi le coin où on faisait de la castration. On avait symbolisé cela par des cailloux », relève-t-il. « Dix jours après, ajoute l’historien, lorsque je suis venu avec la mission, j’ai trouvé que Tabayel Dikiguel était ravagé par le feu. Il ne restait que la branche horizontale qui était en train de se consumer ». Quant au « Sanghé » (fortification) de son père Alpha, à l’en croire, l’école élémentaire de Ndorna a été construite dessus.

Le défi de la mise en valeur
Ruines Tata Moussa Moolo 2Le professeur regrette ainsi l’absence d’une politique de sauvegarde du patrimoine national et de sa valorisation. « Notre défaut, déplore-t-il, nos espaces ne sont pas historiquement parlants ». « Vous irez à Gouye ndiouly, vous verrez l’arbre « Gouye ndiouly ». Mais le jour où l’arbre mourra, qu’est-ce qu’on va retrouver sur place ? C’est la même chose à Samba Sadio où a eu lieu l’affrontement entre Cheikh Ahmadou Bâ et la coalition des pouvoirs centraux wolofs du Sénégal. À Samba Sadio, on vous dit que c’est ici le « Soumpe Cheikh » ; mais rien ne vous l’indique », détaille l’historien. Il en est de même de « Sinkou Boye », à Guédé, un site où s’est déroulée la bataille mémorable entre les « Mahdiyankobés tidianes » et les « Lamtoro » de Guédé appuyés par le Law. Mais cette histoire et ces vestiges sont une richesse sous-exploitée. Elles pourraient être le noyau du développement du tourisme local. Mais au-delà d’un enjeu économique, c’est l’identité du peuple qui repose sur ce pan de l’histoire.

En attendant une éventuelle mise en valeur, la mairie de Ndorna s’occupe de l’entretien du site, même si la réhabilitation et la valorisation du tata ne relèvent pas de ses compétences. Le maire Souleymane Diamanka estime que le Conseil départemental doit poser les premiers jalons en attendant l’appui du pouvoir central. « Le développement du Fouladou passe par la valorisation des sites historiques de Ndorna », estime-t-il. Souleymane Diamanka est d’avis que ce site peut rapporter beaucoup de choses à la commune et à la zone d’une manière générale, car, soutient-il, Alpha et son fils Moussa Moolo Baldé se sont battus pour que le Fouladou retrouve son identité, sa dignité. « Des gens viennent visiter, prennent des photos et repartent sans que la commune n’y gagne rien. Le site n’est ni sécurisé encore moins valorisé », insiste-t-il. Sous le régime libéral, se souvient le maire, un des ministres de la Culture d’alors était annoncé sur le site. Jusqu’à présent, ce dernier n’y a pas mis ses pieds. Pour lui, le pouvoir central doit jouer un grand rôle dans la valorisation du site ne serait-ce que pour l’histoire. Mais il estime que cette valorisation doit être précédée par la réalisation de la route Kolda-Pata pour faciliter l’accès aux touristes et aux visiteurs, mais aussi le déplacement des populations vivant dans la zone.

Le directeur du centre culturel régional estime, pour sa part, qu’il faut faire prendre conscience aux populations de la valeur de ces sites qui font partie du cœur historique du Fouladou.

Pour Abdoulaye Lamine Baldé, la réhabilitation du site pourrait participer à la promotion de l’élan touristique dans la zone. Et, précise-t-il, le ministère de la Culture a bien compris les enjeux. Selon M. Baldé, des efforts seront engagés pour réhabiliter ce patrimoine ancestral, le préserver et le rendre accessible à tous.

Un patrimoine dispersé et sous-exploité
Outre le tata de Ndorna, le Fouladou regorge de vestiges historiques en ruine ou menacés. C’est du moins la remarque qui se dégage quand on fait un inventaire du patrimoine. On ne peut se rendre à Kolda sans faire un détour par l’arbre de Moussa Moolo, qui est un autre trésor historique à visiter. C’est aussi un lieu de culte qui a une histoire parfois même des légendes à raconter. Situé à quelques encablures du camp militaire Moussa Moolo Baldé, cet imposant caïlcédrat qui se dresse au milieu de la route, dans le vieux quartier de Doumassou, est témoin de plusieurs étapes de l’évolution du Fouladou. Selon beaucoup de témoignages, Moussa Moolo, en partance pour Ndorna, village fondé par son père en 1870, en avait fait son lieu de repos. Il y recevait aussi, nous dit-on, les notables du Fouladou Pakao pour discuter des questions brûlantes du royaume. Selon la légende populaire, un étranger ne devrait pas contourner l’arbre à sept reprises de crainte d’être coupé de ses origines.

Un esprit curieux pourra découvrir bien d’autres legs de l’histoire du Fouladou dispersés dans ce terroir et encore méconnus du grand public. Parmi ceux-ci, on peut citer les quatorze pierres de Soulabali  symbolisant le pacte d’engagement d’Alpha Moolo et de ses compagnons dans leur volonté de combattre les Mandingues pour libérer le Fouladou. Quatre de ces pierres témoignent de la première rencontre au cours de laquelle l’idée a été émise et les dix autres la décision d’aller libérer leur terroir. Près du village de Parumba, au sud-est de Vélingara, se trouve le tunnel de Moussa Moolo d’une longueur d’environ trois kilomètres. Aménagé dans une grotte, il a conservé une profondeur qui varie selon les niveaux. L’entrée étant très basse, il faut ramper pour y accéder. Le reste du parcours du tunnel a une hauteur normale. Selon la légende populaire, une femme du nom d’Adama y aurait mystérieusement disparu. Le tambour de Moussa Moolo appelé « tamouldé » fait également partie de ce riche patrimoine. Utilisé comme moyen de communication, il permettait de faire des annonces sur un rayon d’une cinquantaine de kilomètres. Le reste de l’instrument est conservé par le vieux Coly Baldé, au village de Parumba. Tous ces points attractifs sont susceptibles de rapporter des retombées pour les collectivités et capables de contribuer au développement de l’industrie touristique. Malheureusement, ce patrimoine n’est pas valorisé. Pis, il ne suscite aucun intérêt de la part des populations. Autant de facteurs qui font de la sauvegarde de ce patrimoine historique un défi complexe, et dont le succès nécessite la participation de tous les acteurs, notamment les populations et les pouvoirs publics.

Mythe, quand tu nous tiens !
Plus d’un siècle après la disparition de Moussa Moolo, le mystère entoure encore son tata. Les fonctionnaires n’osent pas y mettre les pieds de peur, dit-on, de perdre leur statut. Ils peuvent venir à Ndorna, mais ne franchissent pas le seuil de la forteresse. Vrai ou faux, nombreux sont ceux en tout cas qui y croient. « Nous avons amené la promotion de l’École nationale des officiers d’active (Enoa) en 1988 à Ndorna, mais nous sommes restés sur le seuil du tata, se souvient Sadiki Sall. Pour le maire de Ndorna, ces croyances populaires ne sont guère avérées. Et Souleymane Diamanka regrette que ce mythe continue d’être entretenu par une bonne frange de la population. « En ma qualité de maire de Ndorna, je suis toujours le premier à entrer dans le tata quand il y a des visites du site, et cela ne m’a rien fait. Je continue d’être le maire », fustige Souleymane Diamanka qui rappelle que ces croyances ne tiennent qu’à ceux qui y croient. « Il faut être un croyant pour briser ce mythe. Aujourd’hui, des fonctionnaires viennent et entrent dans le tata sans aucune considération », assure-t-il.

En décembre 1987, poursuit le maire, lors d’une visite de travail à Ndorna, le président de la République du Sénégal d’alors, Abdou Diouf, a voulu entrer dans le tata, mais il a été dissuadé par un de ses collaborateurs. Le président avait déjà posé un pied sur l’édifice, avant de se raviser, dit-il. Pour Souleymane Diamanka, cette croyance a impacté sur le développement économique de la zone. « Si les pouvoirs publics chargés de mener des politiques de restructuration et de réhabilitation du site n’y viennent pas, il n’y aura point de valorisation de l’édifice », déplore-t-il. La conviction du maire est que le temps de vaincre ce mythe a véritablement sonné et ce combat devrait, selon lui, passer par le pouvoir central.

De nos envoyés spéciaux Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes)
et Pape SEYDI (photos)

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