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Mar Lodj : A la découverte d’une île accueillante et enracinée

23 Nov 2016
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L’embarcadère de Mar Lodj. L’embarcadère de Mar Lodj. Crédit photo : Ndèye Seyni Samb / © Le Soleil

Les îles du Saloum regorgent d’attraits exceptionnels et de sites merveilleux. Mar Lodj (région de Fatick) fait partie de cette remarquable mosaïque qui ne laissera pas indifférent le visiteur. Enveloppé de mystère, ce village typique de Sérères tournés vers la pêche et l’agriculture liées avec l’élevage offre une splendide et fascinante retraite où l’on peut savourer les charmes d’une vie très simple. Dans ce havre de paix, musulmans et chrétiens vivent en parfaite harmonie et restent plus que jamais attachées à leurs traditions.

Lendemain d’Achoura. Mar Lodj s’est réveillé très tôt après une nuit arrosée par un copieux et délicieux couscous. La communauté musulmane, en habits de fête, s’est rassemblée pour sacrifier à la traditionnelle prière annuelle organisée, depuis quelques années maintenant, sur l’île. En l’espace d’une journée, la place publique du village devient le lieu de convergence des centaine de fidèles venus en quête de bénédiction, s’adonner aux prières et faire des vœux pour la prospérité et la paix. Au-delà de son aspect religieux, Achoura est une occasion privilégiée, pour des retrouvailles familiales, et aussi un moment festif propice au resserrement des liens et à un regain de solidarité. Et chaque année à Mar Lodj, cette fête constitue une occasion pour les musulmans de communier.

Selon l’imam Babacar Diène, cette séance de prières est une tradition qui est perpétuée sur l’île depuis une décennie maintenant. « Chaque lendemain d’Achoura, toute la communauté musulmane de l’île se rencontre sur la place publique pour prier, rendre grâce à Dieu. On organise une conférence pour rappeler les fidèles à Dieu et à raffermir leur foi », précise l’imam.

Ces séances de prière se déroulent sous l’œil avisé des chrétiens dont les maisons sont contiguës à la mosquée. Mar Lodj n’est pas seulement musulman. L’île est aussi chrétienne et les deux communautés vivent côte à côte et l’on ne sent pas trop la différence. Le dialogue islamo chrétien y est une réalité depuis fort longtemps. Et même les enfants, dans les rues, vous diront, sans difficultés, que chrétiens et musulmans sont unis par le lien du sang. De l’avis des anciens du village, cette coexistence pacifique a toujours existé. « Depuis toujours, les deux communautés vivent en paix, dans la fraternité, la coopération et le respect mutuel », indique l’imam.

Plus d’un siècle de cohabitation a soudé les relations entre les deux communautés. « Un étranger qui vient à Mar Lodj aura du mal à savoir qui est musulman ou chrétien grâce au climat exceptionnel de convivialité qui caractérise les relations. On ne considère pas qu’il y ait des chrétiens ou des musulmans. Car au sein d’une même famille, on peut retrouver aussi bien des chrétiens que des musulmans. », fait savoir le vieux Sékou Kane. Pour Georges Faye, chrétiens et musulmans continuent toujours de marcher ensemble pour avancer dans la même direction tracée par leurs ancêtres. « Ici, chrétiens et musulmans ont toujours vécu côte à côte et partagent tout. Les couples islamo-chrétiens se multiplient. Les chrétiens assistent aux cérémonies de mariage de leurs frères musulmans et vice-versa », explique-t-il. Le puzzle que constitue la cohabitation des deux communautés s’illustre pendant les fêtes religieuses qui sont célébrées collectivement dans le respect absolu et la communion. Bien que chaque fête religieuse soit célébrée par chaque communauté, précisent les notables, il y a une vraie participation de tous les insulaires lors de ces manifestations. Les populations s’unissent aussi dans les travaux ; que ce soit pour la construction de mosquées ou d’églises.

Une île accueillante
Quai Mar LodjSituée dans la commune de Fimela et à 150 km au Sud de Dakar, l’île de Mar Lodj qui regroupe plus de 5000 habitants est accessible par pirogue depuis le charmant village de Ndangane Sambou. Avec son embarcadère et ses piroguiers très dynamiques, ce village de pêcheurs constitue aussi le point de départ pour des excursions et balades, notamment sur les bolongs et vers les différentes îles. Les populations de Mar Lodj ne sont pas fermées aux autres. Toujours disponibles, ces insulaires accueillent volontiers l’étranger et partagent volontiers leur culture, leur savoir-faire, leurs traditions, mais aussi leur temps. Un tour sur l’île permet de s’en rendre compte et d’apprécier la générosité de la nature et de découvrir l’entrelacement de trois arbres, un fromager, un rônier et un caïlcédrat, symbolisant l’harmonie entre musulmans, chrétiens et animistes.

A Mar Lodj, le dynamisme des femmes a été fortement magnifié. Pour obtenir leur indépendance économique et améliorer leur niveau de vie, elles mènent une lutte quotidienne, développent des activités génératrices de revenus. Elles sont présentes partout. Elles s’activent dans la transformation des produits halieutiques, l’apiculture, l’aviculture, le maraîchage, l’artisanat, le commerce. L’exercice de ces activités, indispensables à l’autonomie économique et l’épanouissement personnel, leur permet de s’élever socialement et économiquement.

Cependant, note Anna Sonko, leurs capacités et moyens de production restent trop limités pour leur permettre de vivre décemment de leur activité. La cause, elles ne bénéficient ni de soutiens ni de financements. « Les femmes de Mar Lodj sont très engagées et ont besoin d’appuis pour améliorer la qualité de leurs produits pour satisfaire les exigences du marché. Elles ont aussi besoin de valoriser leur savoir-faire et leurs produits et de renforcer leurs capacités à travers l’alphabétisation et avec des cours de formation spécifique », plaide Anna Sonko.

Des traditions jalousement conservées
Au cœur de l’île, vit une population qui a su conserver quelques traditions fortement identitaires et une vie sociale solidaire. Le cycle des fêtes célébrées tout au long de l’année à Mar Lodj témoigne de l’attachement à leur culture. « Face à l’influence de la culture du monde entier, l’île est restée fidèle à ses traditions. Plusieurs rites traditionnels sont encore célébrés. Et le « ndut » est l’un des temps forts de la vie des Sérères », explique Georges Faye, président de l’association des parents d’élèves de l’île. Ce rite initiatique marque le passage de l’enfance à l’âge adulte. « Avant, le « ndut » était organisé chaque année. Les jeunes partaient pour plusieurs mois en brousse et durant cette retraite, on leur apprenait à devenir des hommes.

Maintenant, ce n’est plus possible. Pratiquement, tous les enfants vont à l’école, donc, ils n’ont que les vacances scolaires. C’est pourquoi on l’organise périodiquement maintenant, tous les trois ou cinq ans », indique-t-il.

Cette nouvelle donne, note-t-il, a donné plus d’envergure et une portée à cet évènement. « Tous les jeunes en âge d’être initiés sont recensés et leurs parents sont avertis. Ensuite, c’est le grand rassemblement à la grande place du village. Les candidats sont amenés en brousse pour une retraite d’une semaine pour subir un certain nombre d’épreuves. « On leur apprend certaines valeurs comme l’endurance, la rigueur, le courage, l’honneur, la dignité, la bravoure, mais aussi certaines valeurs mystiques », indique-t-il.

Quand ils reviennent, ils deviennent des adultes et peuvent prendre part aux décisions, auront le devoir de veiller à leur tour à la formation des jeunes générations. Chez les Sérères, explique M. Faye, le « ndut » est indispensable. Quiconque n’a pas subi le rite d’initiation n’est pas considéré comme un vrai homme. C’est pour cette raison que les femmes sérères ont aussi leur initiation. Ce rite placé sous le signe de la transmission mère-fille, constitue un passage obligé pour leur permettre d’être considérées comme des femmes matures et accomplies.

La lutte traditionnelle est une discipline très pratiquée sur l’île. Elle a pu conserver son origine très ancienne et chaque fête constitue une occasion pour organiser des séances de lutte et perpétuer cette tradition. Le Nguel aussi occupe une place importante dans l’agenda culturel de l’île.

Les mystérieux canons de Cap Margnane
Situé à quelques kilomètres au nord de Mar Lodj, Cap Margnane est un coin paradisiaque qui invite à la découverte. La présence de deux imposants canons, dont l’un est tourné vers la mer, constitue la principale attraction. De l’existence de ces canons, les villageois n’en connaissent pas grand-chose. C’est à peine même s’ils viennent dans cette partie inhabitée de l’île.

Tout ce qu’ils savent, c’est que Cap Margnane abrite un grand campement dans lequel travaillent des enfants de Mar Lodj. Rien de plus. Mais vu l’état de ces canons complètement rongés par la rouille, on serait tenté de dire qu’ils ont été installés à l’époque coloniale pour protéger l’île. Mais contre qui, contre quoi ? Mystère. Aujourd’hui, ces vestiges historiques qui mériteraient d’être valorisés, sont colonisés par le campement touristique qui les a intégrés dans son domaine de sorte que le visiteur ne pourra que les contempler de loin.

Mar Soulou, la partie la plus musulmane de l’île
Imam Mar LodjContrairement à Mar Lodj, Mar Soulou est uniquement peuplé de musulmans. Ici, la population est tournée, à la fois, vers la mer avec une activité de pêche importante et vers l’agriculture qui a toujours rythmé leur quotidien. Mamadou Thior, imam de la localité, est formel. Mar Soulou, assure-t-il, est le premier village de l’île. Même si, reconnait-il, beaucoup de gens ont quitté Mar Soulou pour fonder d’autres villages. L’agriculture, selon l’imam, a toujours constitué l’activité principale des populations. A l’époque, indique-t-il, l’autosuffisance était une réalité dans le village. Les paysans produisaient en abondance, consommaient et vendaient le surplus. « On cultivait ce qu’on mangeait et les paysans vivaient bien de leur activité. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. L’agriculture s’est modernisée et si l’on n’a pas les moyens, il est difficile de s’en sortir », indique-t-il. Selon lui, l’avenir de l’agriculture ne s’annonce guère meilleur.

Celui de la pêche non plus. Ces activités, note-t-il, sont de plus en plus délaissée par la jeunesse. « Les jeunes sont devenus paresseux. Ils veulent s’enrichir sans peiner. Rares sont ceux qui pratiquent l’agriculture et beaucoup ne veulent plus pêcher. Chacun rêve d’émigration. C’est un problème complexe », indique le vieux Thior. Mais, avoue-t-il, les populations ont réussi à sauvegarder bon nombre de traditions qui existent depuis la nuit des temps. « Malgré la modernité et l’islam, Mar Soulou continue de vivre au rythme de rites ancestraux », fait-il savoir.

Comme partout ailleurs, la naissance est un moment qui revêt une importance particulière dans la vie sociale et familiale et à Mar Soulou, un enfant qui vient au monde est soumis à un rite ancestral auquel il ne faut pas déroger. « La naissance annonce le commencement d’un nouveau cycle et il est bon de protéger le nouveau-né contre tout ce qui pourrait le nuire. C’est pourquoi, à chaque naissance, on procède à un rituel avant même que l’enfant ne soit allaité. Il est lavé et porté sur le dos. On prie pour le protéger, mais aussi conjurer le mauvais sort, entre autres. Cette tradition est scrupuleusement respectée. Tous ceux qui ne le font pas, seront exposés aux conséquences. L’enfant risque d’attraper des maladies qui forceront ses parents à l’amener ici », indique-t-il.

Le rituel est célébré sous un arbre sacré qui, selon l’imam, se trouve quelque part dans le village. Ce rite a tout son sens, assure la dame Astou Diouf. « Tous ceux qui l’ont fait ne l’ont pas regretté. Ce n’est pas pour rien que nos ancêtres nous l’ont légué et que nos parents l’ont perpétué », fait-elle savoir. Un autre rite est consacré aux personnes en proie aux difficultés, selon l’imam Thior.

A Mar Soulou, la communauté célèbre aussi la fête de la récolte de mil qui est tout aussi importante, à en croire l’imam. « Cette fête est un moment de grand regroupement. Toute la population se retrouve au tour du baobab pour sacrifier à un rituel. Chacun amène deux kilogrammes de mil. On profite de l’occasion pour demander des récoltes abondantes au Bon Dieu », indique-t-il.

Mar Fafacou et Wandié sont les autres villages de l’île qui regorge de potentialités touristiques, mais qui sont malheureusement sous exploitées. « Il y a beaucoup de campements sur l’île, mais cela ne suffit pas pour booster le tourisme. Il faut un accompagnement de l’Etat pour exploiter ce riche potentiel qu’offre l’île et permettre à la localité et à ses populations de vivre des retombées du tourisme », plaide George Faye.

Par Samba Oumar FALL (textes) et Ndèye Seyni SAMB (photos)

UNE ÎLE QUI A SOIF DE DÉVELOPPEMENT
Place Pub Mar LodjMalgré ses nombreux atouts, Mar Lodj vit avec ses contraintes. L’île qui dispose de deux postes de santé, de deux maternités, de quatre écoles dont trois publiques, de deux maternelles et d’un Collège d’enseignement moyen, fait face à de nombreux défis. Une bonne partie de ses terres restent gagnées par la salinisation. « Nous n’avons que l’agriculture comme activité et depuis quelques années, on note la remontée de la langue salée qui détériore nos terres de façon irrémédiable. Notre activité est menacée et nous avons besoin d’aide », indique l’imam, Babacar Diène. Si rien n’est fait, soutient-il, c’est l’avenir de toute l’île qui pourrait être compromise. « Nous voulons que l’État nous aide à mettre au point des stratégies appropriées pour lutter contre ce fléau », note-t-il. Le vieux Sékou Kane est du même avis. « Si rien n’est fait, le sel continuera d’endommager nos terres ; ce qui, à terme, risque de mettre en péril la sécurité alimentaire à Mar Lodj », relève-t-il. Mar Lodj n’est pas épargnée par l’érosion qui gagne du terrain sur l’île. Ce phénomène naturel empêche les populations de dormir. Les notables ne cachent pas leur inquiétude pour l’avenir de leur île. À leur avis, le risque est réel et une solution pérenne devrait être trouvée très rapidement. Ils ont invité l’État à lancer des opérations à grande échelle pour enrayer le phénomène.

Ces notables souhaitent également le désenclavement de leur localité avec la construction d’un pont qui va relier l’île à la rive de Ndangane. Pour l’imam et les vieux du village, il s’agit là de la meilleure option à long terme pour répondre aux besoins des populations. « La construction de pont contribuera à briser l’enclavement de l’île et facilitera la circulation des biens et des personnes ». « L’île est une terre d’agriculture. Les populations sont, pour la majorité, des paysans, des cultivateurs. Ce pont va donc faciliter l’écoulement des productions agricoles. Il en est de même pour la pêche », indique Sékou Kane.

Pour les notables de Mar Lodj, ce pont sera un indicateur de développement et va permettre aux paysans, pêcheurs, femmes transformatrices et autres commerçants de mener, avec plus de facilité, leurs activités. Toutefois, même si ce pont contribuera à la valorisation des atouts touristique de l’île et générera un gain substantiel de temps et d’argent, sa construction laisse perplexes certains jeunes. La crainte de Mamou Sarr, c’est l’envahissement de leur havre de paix, mais aussi la mort de plusieurs métiers. « Un pont risque de porter un sacré coup au caractère original de l’île. Les piroguiers risquent de se retrouver au chômage, de même que les charretiers. Avec le tourisme qui va se développer, l’agriculture et la pêche seront délaissées au profit de nouveaux métiers », indique-t-il.

Par Samba Oumar FALL (textes) et Ndèye Seyni SAMB (photos)

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