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Boubacar Touré dit Mandemory, photographe : Un regard perçant sur la société

11 Jan 2017
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Dans le royaume du Mandé, ses ancêtres étaient les maîtres proclamés dans la maîtrise et l’enseignement du Coran. Dans l’univers de la photo, il se veut roi. Mandémory de son nom d’artiste, est un photodidacte qui se détache de cette pléthore de professionnels de la photographie par un style rare qui se rapproche du reportage sans trop verser dans l’institutionnel.

Fougueux, spontané, avec une forte dose de suffisance, il exprime sa pensée sans détour. D’ailleurs, à l’entendre aborder les sujets d’actualité, on a du mal à lui coller l’étiquette d’un artiste féru de photographie mais plutôt celle d’un engagé qui fait le procès de son pays. Cette audace sous son béret noir rappelant le Ché en fait, pour son interlocuteur, un révolutionnaire. Effusion de mots. Convictions cerclées. Un look qui lui va si bien pour contenir sa chevelure abondante et jamais arrangée. Il se débarrasse rarement de son couvre-chef.

Sauf en reportage où ses cheveux blancs le mettent à l’abri de l’homme de la rue à la colère incontrôlable qui ne souhaiterait pas figurer dans son objectif. Autant en apporte le droit d’aînesse dans l’exercice de son métier.

Mandémory, une vie, un champ de prédilection, la photographie. Rien que la photo. Une passion d’enfance qui avait fini par prendre une forme professionnelle. D’ailleurs, ceux qui ont connu ce grand amoureux des bandes dessinées qui fréquentait régulièrement les salles de cinéma dans sa tendre enfance lui avaient tracé une trajectoire de peintre, cinéaste ou photographe. Au lycée, il cède à l’image en s’achetant un appareil pour faire des photos qu’il allait développer dans les laboratoires professionnels. En effet, avec son premier appareil photo Instamatic Kodac, une gamme destinée au grand public, il s’improvise photographe. Sur sa pellicule, son environnement défile bien synchronisée avec la rotation des évènements qui l’entourent. A quatorze ans, son métier va consister désormais à fixer les moments dans le temps et dans l’espace avec ses appareils successifs, en particulier son Lubitel et son 6x6, entre autres. Ses photos évoquent l’environnement dans lequel il a grandi, par conséquent son enfance.

Boubacar Touré devient un photographe complet avec une sensibilité et une créativité à jamais égalées. Photodidacte, il a appris tout seul cet art visuel. En l’absence d’une académie de formation, son style s’est voulu personnel avec un genre photographique pas très courant. En effet, il n’y avait aucune perception conventionnelle de la profession. Pour dire vrai, c’était le cadet de ses soucis jusqu’à ce qu’il eût accès à des bouquins, des manuels, à des revues pour s’imprégner de ce grand monde de la photo. Son objectif se limitait à faire ce dont il avait envie, la photo. Avec son style propre qui se rapproche du reportage sans pour autant être trop institutionnel, le roi du Mandé, dans l’univers de la photo, avait décidé de reproduire son environnement immédiat. Avec sa démarche photographique dépourvue de tout artifice, il joue en harmonie avec les objets qui doivent figurer dans son 24x36, notamment son cadre photographique. Dans son Guédiawaye, il essayait d’être le témoin de ce qui se passait à travers son appareil photo. A partir du laid, il produit quelque chose de plastique. « Je suis tellement habitué à mon environnent que quand je vais à Paris ou à New york, j’ai du mal à photographier leurs paysages. C’est comme si on me sortait de l’eau pour m’exposer à l’air libre », soutient ce natif de Gueule Tapée, plus précisément à Nimzat Baye Gaïndé, actuel Hlm 5.

Le photographe si proche, si loin
Depuis longtemps, on s’est plaint du manque d'images d'Afrique en dehors de celles véhiculées par les médias occidentaux ou celles proposées dans les cartes postales. Pourtant, le continent recèle une part importante de photographes professionnels capables, de par leur sensibilité, de faire preuve de créativité dans leur prise de vue. Et Boubacar Touré en est un. A l’ère du numérique, est photographe qui veut, mais rare sont ceux qui possèdent le don de Mandémory qui se nourrit de cet art visuel et qui le pratique avec beaucoup de tact. A soixante ans, il suffit qu’il débarque dans un lieu pour concevoir un sujet clé en main. Grand portraitiste et un des précurseurs de la photographie africaine, il est un témoin privilégié de l'évolution de sa société. Dans son métier livré aux lois du secteur informel, il ne s’adapte point. Son style reste le même bien qu’il épouse l’actualité.

Ses photos correspondent plus à une norme internationale. En effet, le photographe avait exclu les journaux locaux qui ne correspondaient pas à sa démarche. Au dessus de la presse nationale, il fallait faire un travail artistique pour voir le jour. Du travail axé sur la recherche pour réussir ce challenge. Un coup de pouce de la presse culturelle dans les années 1990 pour taper dans l’œil des patrons de presse internationaux. Cette dernière l’a aussi aidé dans la campagne de revendication pour faire admettre l’appartenance de la photo aux arts visuels. Commençant par des travaux industriels, il s’était davantage concentré dans la création. Un style fait d'angles de prises de vue inhabituels dégageant des plans aux perspectives contradictoires.

Il avait ainsi commencé à taquiner les genres portraits et reportages. Désormais, il fait beaucoup dans la mise en scène et moins dans la publicité, décidant, en effet, de reproduire tout ce qui avait trait aux travaux de l’homme et son environnement. Il avait pris goût à photographier les groupes ethniques. Au Sénégal, les Bassari, les Bedik et les Diolas ont été sur son champ photographique ainsi que les Timis en Sierra Léone.

Des travaux qui ont donné naissance à de multiples expositions à Dakar, Saint-Louis, Bamako.
 
La consécration
En 1992, la publication de ses œuvres par la « Revue noire » avait permis aux gens vivant à l’étranger de voir ce qui se passe du côté de l’Afrique. Dans la classe des photodidactes, sa première exposition a lieu en 1986 à Gorée, sur le thème des "Fous de Dakar". Des œuvres qui figurent de plus en plus dans des galeries internationales, un regard qui commence à se peaufiner, des d’ambitions photographiques qui s’internationalisent. En collectif, son monde de photographes s’organise. Sur la lancée, des photographes de Dakar étaient invités, pour la première fois, à Bamako, pour montrer leurs travaux. Reconnaissance d’une entreprise longuement mûrie, il fallait s’exprimer de la manière la plus intellectuelle possible. Au lendemain de la dévaluation du FCfa, il avait décidé de traiter cette nouvelle réalité économique. Mais, comment transposer une réalité aussi abstraite dans la photographie ? Des visuels savants pour faire accepter son sujet. Le quotidien des petits travailleurs de Bamako dans son objectif. Conciliant le côté exotique au labeur du boulot, son nom avait fait la Une des journaux de la presse étrangère. Si cette mesure d’austérité économique avait réduit la valeur des monnaies, elle avait fait la fortune de l’homme. « Exposées, mes photos étaient courues par la presse présente à Bamako pour couvrir les rencontres. D’un coup, j’étais devenu millionnaire. La pige était chère dans un journal français. Par exemple, quand « Télérama » me prenait trois photos, j’avais un million de FCfa en poche, deux photos pour « le Monde », 600.000 FCfa sur un plateau. Ainsi de suite », sourit l’artiste. Ayant des sujets à faire sur l’Afrique comme la pêche artisanale, entre autres, Mandémory était devenu le Monsieur qui se trouvait dans pas mal de carnets d’adresses de chefs de rédaction.

A tout seigneur, tout honneur
Débordant de talent, il a raflé pas mal de prix sur le plan national comme international. Auteur du projet « Une ville en décrépitude », en 2006, une de ses photos reportage intitulée « Ville capitale d’Afrique », exposée à New-York, faisait partie des dix meilleures photos aux Etats-Unis. Faisant partie, en un moment, des trois meilleurs photographes du continent, son expérience photographique est très dense. Lauréat du premier prix de la catégorie magazine des fusils awards en photojournalisme, Boubacar Touré a été primé par la fondation Phillippe Boucher.

Nominé par « National géographique », il avait cependant boudé devant l’obligation d’écrire ses textes en anglais. Chef du service photo de la « Pana », il claque la porte quelques mois après. Il n’est pas à l’aise au sein des institutions. D’ailleurs, il considère que s’il est devenu un raté de la photo, c’est parce qu’il n’a pas voulu de la politique.

Par Marame Coumba Seck

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