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Mon métier... d’apprenti : Le car rapide «Passe» encore !

16 Jan 2017
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Dakar serait dénué de charme, en l’absence de cars rapides, note un touriste aguerri qui connait bien la capitale sénégalaise. Cela fait déjà une bonne cinquantaine d’années que ces cars dits rapides desservent la banlieue dakaroise. Mais, qu’en est-il du traitement de ceux qui arpentent journellement ses marche-pieds, communément appelés « apprentis » ?

Vendredi 8h, nous sommes à bord d’un « car rapide ». Ces véhicules de transport parés de leurs couleurs emblématiques faites de jaune et bleue, symbole incontournable du transport urbain à Dakar. Ce florilège du véhicule utilitaire de la marque française, dont le stock est épuisé depuis belle lurette, continue de desservir la banlieue dakaroise.

L’intérieur de notre « rapide » est un espace d’exposition de photos de stars du moment et de plusieurs autres centres d’intérêt du Sénégalais. Inscriptions coraniques et amulettes constituent également l’ornement des rapides où l’on découvre des photos de footballeurs, de chanteurs, de lutteurs, de chefs religieux. Bien entendu, des avertissements vains mettent en garde les passagers : « Défense de cracher », « Défense de fumer » ou « Défense de parler au chauffeur ». Sur les flancs du véhicule des messages issus du Coran, sont perceptibles «Alhamdoulilah» (Dieu merci), «Beugue Fallou» ou « Bonne Mère ». Les incantations pour se préserver contre les mauvais sorts ou le mauvais œil (« Nélen car ») ne sont pas en reste. A bord du car rapide, se dégage un syncrétisme religieux qui intègre des croyances différentes. Le car rapide propose le plus souvent une vingtaine de places assises, dont trois à côté du conducteur, dix dans la cabine intermédiaire appelée parfois « le salon » et dix autres des deux côtés de la longueur du véhicule en arrière. Au-delà des croyances religieuses, les décorations sur les «cars rapides» mettent en avant des événements historiques. On y célèbre les résistances locales Lat Dior, le roi du Cayor, Aline Sitoé, Alboury Ndiaye…

L’apprenti, chef du fil conducteur
L’apprenti, debout sur le marchepied, incarne le panneau de direction et déroule l’itinéraire souvent avec une multitude de petites étapes dans le but volontaire de faire payer le client plusieurs fois. « Passe », dit-il, à chaque étape, en claquant des doigts, exhibant sa trousse garnie de pièces. Il renferme précieusement entre ses doigts, des billets de banque soigneusement pliés. Non content de se tenir sur le marche-pied, l’apprenti fait en réalité office de maître séant. C’est lui qui, au grand dam du chauffeur, décide des différents points de déversement et d’arrêt. N’en déplaise à l’usager, il n’en a souvent cure. Une situation qui entraîne souvent d’ailleurs des spectacles d’accrochages entre usagers et apprentis. « Ce sont les aléas du métier », note Ibra Fall. Le jeune homme, tout juste âgé de 15 ans, fait office d’apprenti depuis bientôt trois ans. Les multiples tentatives de ses parents tendant à le dissuader à embrasser l’activité d’apprenti chauffeur se sont avérées toutes vaines. Son père lui-même chauffeur de rapide voulant un autre destin à son rejeton. «Papa a tout fait pour que je reste à l’école, d’autant plus que je n’étais pas un mauvais élève », relève le jeune longiligne, habillé d’un jean déchiré et d’un tee shirt rouge. Le jeune homme qui assurait se rendre à l’école se plaisait en réalité à faire le tour des gares routières des rapides, afin d’accompagner les apprentis reconnus. C’est lorsque son pater a fini par comprendre que rien n’y faisait qu’il s’est résolu à laisser son fils pleinement s’adonner à cette activité. Ibra travaille maintenant avec un des amis de son père, chauffeur de rapide. Il est tenu, à la fin de la journée, de lui verser 15.000 FCfa. Lui, l’apprenti se contente de 3.000 FCfa au quotidien. Cette somme semble suffisamment convenir au jeune homme à peine sorti de l’adolescence. « J’arrive, avec ses trois mille, à largement subvenir à mes besoins », note-t-il. Il fait vite d’énumérer le mécanisme de partage « les 1.500 FCfa reviennent à ma mère, avec les autres 1.500 FCfa, je fais ce que je veux », note-t-il. Ibra a de la chance, son patron, en reconnaissance des relations qui le lient à son père, prend entièrement en charge son alimentation journalière.

Magal, le record des affluences
Avec l’état de délabrement avancé des minibus dakarois dont certains ont plus de trente ans, la décoration soignée des « cars rapides » est devenu un « cache-misère ». Les « cars rapides » arborent une décoration soignée marquée par un esthétisme «Original», fait de couleurs vives. Par une approche de créativité dont eux seuls détiennent le secret, les mécaniciens locaux ont su en faire un pur produit de l’expertise locale. Rafistolé puis décoré, le véhicule s’estampille de nouveaux atours et prend les couleurs jaune et bleue qu’il arbore fièrement. La voiture de Samba Niang fait partie de ce lot de véhicules. L’homme âgé de 50 ans a horreur des « défaillances ». Malgré l’âge avancé de sa voiture (ces véhicules servent le trafic urbain depuis une cinquantaine d’année déjà), il tient à sauver les apparences. L’approche du « Magal » jouant, sa voiture est retournée au garage. « Le Magal est une occasion privilégiée pour faire d’énormes gains », note-t-il. Le Magal passé, par exemple, Samba avait battu le record de ses gains. « Avec un autre collègue chauffeur, nous avons gagné 100.000 FCfa chacun, et nos deux apprentis se sont retrouvés avec 30.000 FCfa chacun », se rappelle-t-il le visage radieux. Cette année, il ne se fera certainement pas prier pour, à nouveau, emprunter la route de Touba. « Costaud et endurant », il est persuadé que son véhicule, malgré l’âge avancé, fera l’affaire.

Il est très rare de voir un apprenti chauffeur âgé. Ils sont le plus souvent de simples adolescents. Cela s’explique, selon Mansour Gaye, chauffeur au garage à Fass Mbao. « L’apprentissage du métier de chauffeur passe par l’étape des marche-pieds », souligne-t-il. En réalité, tout rêve d’un apprenti ambitieux, c’est de devenir lui-même un jour chauffeur. Or, pour disposer d’un permis, la majorité d’âge est requise. A l’en croire, le marche-pied n’est qu’une étape de parcours. Il se souvient encore avec nostalgie cette étape déterminante d’apprenti qui a fait de lui un chauffeur. « Je gagnais 2.000 FCfa par jour, mais cela me suffisait largement », souligne-t-il. Et aujourd’hui, combien gagne le chauffeur ? Sourire aux lèvres, il refuse d’avancer l’exactitude de la somme. « Je gagne nettement plus, mais bien nettement, toutefois, chose curieuse, j’étais mieux organisé avec les 2.000 FCfa que maintenant ». Un paradoxe qui ne s’explique point. Symbolisant pourtant les ombres et tares de la société sénégalaise, la place des « cars rapides » risque hélas d’être de plus en plus à la fourrière, amenant avec lui son flot « d’apprentis ».

Par Oumar BA

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