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Habib Diop alias Baye Eli, artiste-comédien : Un prophète du rire

17 Fév 2017
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A soixante-dix ans, sa présence sur la scène théâtrale n’est plus à démontrer. Un après-midi de dimanche, loin des planches de Dianiel Sorano et des séances de casting, il fait ses prestations chez sa deuxième devenue première car la devancière n’est plus. Sous une couverture, pour se protéger du froid, il nous reçoit. L’odeur de l’encens embaume la chambre plongée dans un clair-obscur. « Goor », comme on l’appelle familièrement, nous invite, d’un signe de la main, à nous asseoir.

Nous l’avons connu à travers le petit écran, notamment dans les téléfilms de la célèbre troupe « Daraay Kocc » dirigée par feu Cheikh Tidiane Diop et dans l’adaptation télévisée des planches du caricaturiste T.T.Fons, un portrait ironique mais juste de la société sénégalaise, par le réalisateur Moussa Sène Absa. Dans la peau du « Goorgorlu », un débrouillard au quotidien, il a fait rire plusieurs générations. Au moment des vicissitudes qu’a connues et connaît encore le théâtre, il tient encore. Entre spots publicitaires et dramatiques de moins en moins, avec  « Baye Eli », l’adage wolof « Goorgorlu moy takha done goor » revêt de l’évidence.

Entre la réalité et le monde virtuel des fils interconnectés des images, l’homme d’humour exceptionnel, avec son argot lébou qui lui est propre, apporte autant à sa posture de comédien. Sauf que chez mère Lô, sa deuxième, son nom à l’état civil demeure. Plus connu sous le pseudonyme de « Baye Eli » qu’il arbore enfin comme un nom de scène, ce diminutif d’Elimane est né de la pièce théâtrale « Quatre vieillard dans le vent » avec la troupe « Daraay kocc ». Des surnoms, il en a beaucoup. Avec son béret de petit écolier turbulent et sautant en hauteur, il était appelé « Boy para ». « Quelle que soit la hauteur d’un mur je m’y mettais pour ensuite sauter », conte l’artiste-comédien.

Une vie de comédien
Face à la fureur et la folie du monde, le rire est un exutoire, un refus contre l’angoisse. Cela, le comédien l’a bien compris. Déjà sur les planches à l’âge de sept ans, le clown est presque né avec la fibre artistique. En effet, il a très tôt quitté les bancs de l’école pour le septième art. Sa première apparition sur le petit écran, notamment dans « Liberté I » de Sembène Ousmane comme figurant, date des années 1960. Saut générationnel, mais aussi matériel et financier. Les cachets, en pièces sonnantes de 300 ou 600 FCfa la nuit, qui lui permettaient de dispenser ses parents d’un devoir écrasant, se comptent désormais en billets. Un esprit entrepreneur qui l’a habité dès le bas âge.

« A mon retour de cinéma, je reprenais les scènes des films en y ajoutant mon « feeling ». Notre maison étant le dépotoir des filets de pêche, j’en prenais pour créer ma propre salle de théâtre avec l’aide de quelques bambous. Ce qui me permettait de collecter des pièces de cinq FCfa par individu », renseigne l’artiste. Son père, au début, s’était opposé à sa carrière d’artiste. Un manteau qui, selon ce dernier, n’allait pas bien dans la peau d’un Lébou qui devait plutôt affronter les vagues et non pas le grand public. Une hostilité qui avait demeuré jusqu’au festival de Carthage de Tunisie. Son fils enfin dans les airs dans un avion spécial. La bénédiction en main !

Intégrant en 1980 la troupe « Daraay Kocc », sortie des flancs de « Diamano Tey » de feu Abdoulaye Seck, on le retrouve dans « Quatre vieillards dans le vent », « Seybi dou am », « un Dg peut en cacher un autre », un « Baye Eli » aussi à l’aise dans la peau d’un Imam, d’un Don Juan, d’un « Goorgorlu » que dans celle de l’oncle négociateur des mariages impossibles « Apolo ». Ancien militaire, même au sein de l’armée, il avait continué d’arborer sa veste de comédien. Affecté au génie militaire de Bargny, il a joué dans les compétitions inter-corps.

Du théâtre de conscientisation, on assiste de plus en plus à des séries qui sont presque une imitation des télénovélas dans lesquels tout est permis : insultes, mots déplacés. Des comportements qui, selon le comédien, a fait que le théâtre n’a plus une forte audience. « Quand tu interpelles quelqu’un pour lui donner une partie de toi, tu ne dois point insulter car c’est comme si tu l’insultes lui-même. En effet, le théâtre est une œuvre d’homme et doit être filtrée avant d’être diffusée au risque de ne pas être consommée par le grand public », défend le septuagénaire qui soutient que certains jeunes ne font plus le théâtre par passion mais, pour être, exister, faire le buzz, avoir des fans et s’enrichir.

« Baye Ganar »
Dans un sous-vêtement, l’artiste est encore dans ses œuvres. Dans son spectacle à domicile, il nous emmène dans l’imagination d’un féru de « ganar » qui faisait trembler les gallinacés turbulents, indociles qui avaient déserté le poulailler. Une fois repérés, ils allaient finir, le week-end, dans les ventres de jeunes polissons qui bravaient les profondeurs de la nuit pour quelques bons morceaux de viande blanche. « Dans ce paysage touffu des anciens quartiers de Colobane Hock, on creusait un trou à l’intérieur duquel on mettait du bois. Le poulet était bien emballé puis introduit dans ce four circonstanciel. A l’aube, il est déterré. Pour le reste, je n’ai besoin de vous le dire», lance-t-il dans un éclat de rire.

Ce que vous ignorez, chahute le comédien, c’est que le sous-vêtement d’un vrai amoureux du poulet lui arrive à peine au nombril. Un amour d’enfance du coq qui est resté en lui et qu’il transpose dans ses pièces théâtrales. Ainsi, avec « Goorgorlu » c’est la tyrannie du rire. A son contact, il vous offre un concentré de rire et d’émotion dont on sort l’esprit léger et le sourire aux lèvres. Ancien chauffeur de la Poste à la retraite, il mène aujourd’hui une vie paisible dans sa famille.

Par Marame Coumba SECK

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