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Théâtre populaire, danse et musique à Louga : Le « Ngalam », ces dissidents sortis des flancs du Cercle de la jeunesse

17 Fév 2017
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En 1979, de jeunes artistes « dissidents » du Cercle de la jeunesse ont mis en place une troupe, le « Ngalam ». Ce groupe a aussi été sacré à plusieurs reprises champion du Sénégal en théâtre.

On est en 1970. Le Cercle de la jeunesse de Louga qui avait fini de se faire connaître au niveau mondial est déclaré « hors concours » par les autorités compétentes. Une décision durement ressentie à Louga. Les artistes voient leur avenir en noir. Le malaise s’installe. « Le découragement était total. Pas de répétition, aucune réunion. Le Cercle entre en crise », se souvient Youssou Mbargane. Le groupe ne participait plus aux compétitions. Cela a duré presque dix ans. Préoccupés, mais surtout soucieux de leur avenir, des jeunes de Louga décident de prendre leurs responsabilités. Ils entrent en dissidence et créent le « Ngalam » en 1979.

« En réalité, on ne voulait pas créer cette dissidence. Mais, on n’avait pas le choix. On était stressé de ne plus pouvoir exprimer nos talents », explique Youssou Mbargane. Babacar Sarr, président du Fesfop, lui, refuse le terme « dissident ». Il parle de création « normale » d’un groupe émanant de jeunes qui ont grandi et qui ont voulu s’assumer. « Quand une troupe ne se produit plus, elle s’endort. C’est ce qui est arrivé au Cercle de la jeunesse de Louga. La vérité, c’est que le « Ngalam » a été créé juste pour permettre aux jeunes artistes lougatois de participer aux concours », explique Babacar Sarr qui dit être président fondateur du « Ngalam ». « L’objectif était donc d’assurer une relève au Cercle de la jeunesse même si aujourd’hui, à la lumière du bilan, on se rend compte que les résultats escomptés ne sont pas atteints », soutient Babacar Sarr.

Youssou Mbargane relativise. « Six mois après sa création, le « Ngalam » a été champion du Sénégal. Par la suite, il a été, plusieurs fois, vainqueur des coupes mises en compétition », argue le communicateur traditionnel, ancien du Cercle de la jeunesse et membre fondateur du « Ngalam ». Et pourtant, les deux se rejoignent sur un point. Tous sont d’accord que le « gigantesque » Cercle de la jeunesse qui a fait tant rêver n’a pas eu de relève. Les raisons de cet « impair » sont multiples : les nouveaux acteurs ne sont pas suffisamment imprégnés des réalités du terroir, ne vivent pas pour l’art mais veulent vivre de l’art et, surtout, ils manquent de professionnalisme et de charisme. « Tout cela réuni, ajouté au contexte qui n’est plus le même, ne peut donner que ce que l’on voit aujourd’hui, c’est-à-dire plusieurs groupes, mais sans aucune qualité », déplore le président Babacar Sarr.

Birahim Dieng, directeur artistique du Cercle en 1953, est du même avis. Il soutient : « On ne fait plus rien par amour ou par plaisir. Tout ce qu’on fait, maintenant, c’est pour de l’argent. Et cela change tout et impacte négativement sur la qualité des prestations ». Toujours est-il que Louga peut compter sur Babacar Sarr qui a réussi une belle idée, celle de fédérer toutes les troupes de Louga en une : la troupe communale. Celle-ci regorge de talents et voyage de temps en temps. Elle est sur la bonne voie. De même que le Cercle de la jeunesse version Zaccaria Niang, le « Ngalam », le Vec (Volontaires des échanges culturels) du jeune artiste Lébou, etc. Mais, la vérité c’est que ces groupes et troupes ont encore un long chemin à faire pour mériter le titre de « digne continuateur » de l’œuvre immense réalisée par le Cercle du génie Mademba Diop et compagnie.

RENCONTRE AVEC FATOU KASSE : La voix berceuse de « Mademba »
Fatou KasséL’équipe de « Grand air » est allée à Kébémer à la rencontre de mère Fatou Kassé, la voix d’or du Ndiambour. Cette dame est restée célèbre à travers sa chanson « Mademba », reprise aujourd’hui par plusieurs artistes.

C’est une matinée pas comme les autres. On a rendez-vous avec celle que tout le Sénégal appelle fièrement « Mère Fatou ». L’enthousiaste est réelle. Tout le monde est pressé de rencontrer cette dame de renom. Dans la voiture qui nous mène à Kébémer, ville où mère Fatou vit paisiblement sa retraite, les échanges sont assez riches. Notre chance, c’est qu’un membre de l’équipe, grand Amath, connaît relativement bien la diva. On se familiarise avec certains de ses chansons. Il nous parle surtout du succès national de « Mademba », titre repris par plusieurs artistes dont Viviane Ndour et Daro Mbaye. « C’est une grande dame de la musique. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la voix d’or du Ndiambour », conclut grand Amath. On vient juste d’arriver à Kébémer. Mbacké, le photographe avait déjà avisé sa cousine Dieynaba. Celle-ci nous attendait à la station Total. C’est elle qui nous emmène au quartier Gala des Hlm. En réalité, on pouvait y aller sans aide. Mère Fatou Kassé est une icône à Kébémer et environs. Tout le monde la connaît. Elle est accessible, sa maison ne se fermant presque jamais. Nous venons de franchir les portes de la demeure. Constat frappant : la dimension de la cour. Une vaste cour. Encore quelques pas de marche. Et nous voici devant Mère Fatou Kassé. Assise sur un petit lit, posé juste en face de la porte du salon. Elle se lève à l’aide d’une canne. Tient absolument à serrer la main à tout le monde. « Dal lene Diam (soyez les bienvenus) », dit-elle, cordialement. L’accueil est à la fois chaleureux et émouvant. Une fois le but de la visite déclinée, mère Fatou, en une femme soumise, nous demande de venir au salon. Sur place, son époux, malvoyant, est confortablement assis dans un divan. « Ce sont des journalistes du "Soleil", ce grand journal. Ils viennent m’interroger sur mon parcours », ainsi parle mère Fatou au patriarche. Celui-ci répond : « Ah ok, d’accord. C’est bien. Soyez les bienvenus ». Feu vert donné, les échanges peuvent maintenant démarrer.

Chevalier de l’Ordre national du Lion
« J’ai fait mes premiers pas au Cercle de la jeunesse de Louga en 1958 à l’âge de 16 ans », nous apprend Fatou Kassé. A l’époque, dit-elle, le contexte était difficile. Le Cercle venait de remporter son premier trophée majeur. La coupe du Conseil de la jeunesse de l’Afrique occidentale française (Aof) en 1957. Tous les jeunes artistes rêvaient d’intégrer ce groupe. « Le talent ne suffisait pas. Il fallait aussi et surtout être rigoureux, disciplinés, à la recherche permanente de la perfection », se souvient mère Fatou. Elle avait peur de ne pas convaincre. Finalement, tout s’est bien passé. « Mass me fait appeler. J’arrive, il m’écoute chanter. Il est séduit. J’en était fière », se réjouit aujourd’hui encore mère Fatou. Elle venait ainsi d’obtenir son ticket pour entrer dans le Cercle.

Sur place, elle côtoie de grands noms : Baba Diallo, Ibrahima Ndiaye et Birahim Dieng, le directeur artistique. Mais sa plus grande fierté reste d’avoir eu comme coach Mademba Diop. « Je dois tout à Mass Diop, le président du Cercle de la jeunesse », souligne mère Fatou, très reconnaissante. Avec lui, elle « apprend tout ». « J’avais la voix mais je devais être rassurée, soutenue parce que la musique, c’est d’abord et avant tout un art qu’il faut maîtriser », se plaît-elle à rappeler. Rapidement, elle obtient du plaisir s’éclate et partage son talent. Fin 1959, c’est la consécration. Le Sénégal entier découvre la belle et puissante voix de Fatou Kassé avec « Mademba ». Cette chanson également appelée « la berceuse » célèbre la naissance d’un bébé.

Il faut dire qu’à l’origine, « Mademba » est un poème, poème qui pose la question « Pourquoi mon bébé pleure-t-il ? ». Beaucoup l’ont déclamé et chanté. Mais c’est Fatou Kassé qui l’a rendue populaire. « Quand je chantais « Mademba », les gens écoutaient religieusement. L’émotion était palpable », se souvient Fatou. Les photos qu’elle garde et qu’elle aime montrer sont le témoin vivant de ce succès. « Tout le monde parlait de moi. Ce sont des souvenirs inoubliables ». Et pourtant sa carrière a subitement ralenti. Mère Fatou, victime de son succès, va quitter le Cercle en 1962. Quatre ans seulement après l’avoir intégrée. A la demande de ses parents. « Je devais me marier et fonder un foyer », soutient la dame à la voix d’or.

Plus tard, elle fera un bref comeback dans la musique avec la troupe de Sorano. C’est que Fatou avait finalement décidé de suivre les directives de son Papa qui ne voulait pas qu’elle reste dans la musique. Un choix qu’elle dit ne pas regretter aujourd’hui. « Je vis ma retraite paisiblement. Je n’ai aucun problème. Dieu merci », laisse-t-elle entendre. L’entretien tire à sa fin. Mais mère Fatou tient à partager son plus beau souvenir. Son élévation par Abdou Diouf, en 1998, au rang de Chevalier de l’Ordre national du Lion. « Cette médaille vaut tout l’or du monde ».

Ce n’est pas tout. Mère Fatou nous fait savoir qu’elle vit mal la situation qui prévaut actuellement au Parti socialiste, son parti. « Ce que je vois à la télé et entend à la radio n’est pas le Parti socialiste », confie-t-elle, préoccupée. Son souhait : que les jeunes se retrouvent autour de Ousmane Tanor Dieng. « C’est la moindre des choses que nous devons au père fondateur Senghor ».

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BA (photos)

Last modified on vendredi, 17 février 2017 12:32
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