grandair

Ligeeyundey…

24 Fév 2017
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Moi, membre de la lie de ma race, être répugnant qui détrousse le quidam et l’intime, ivrogne qui souille les chairs encore « pâles » et innocentes et croupit dans une bienheureuse oisiveté…ma mère était une femme valeureuse, prévenante et pieuse. Elle était plus qu’une génitrice. Mon père l’en a remerciée lors de ses funérailles. Celle qui m’a donné la vie et entretenu du mieux qu’elle pouvait se levait bien avant l’aurore pour s’occuper de son petit commerce au marché afin que la faim ne s’emparât de sa progéniture. Elle a dû se battre pour que nous allions, mon frère, ma sœur et moi, à l’école comme tous les mômes même si nous empestions la salle de classe de « pain thon », même si nos défroques nous distinguaient des « fils de… » en quête d’émergence. Nous étions déjà bien heureux de suivre la cadence journalière de nos copains. Pour nos cartables, nous saurons attendre. Le frère de maman avait promis de nous en acheter mais elle était trop fière pour le lui rappeler. Elle préférait faire quelques économies au détriment quelquefois de sa santé de plus en plus fragile. Cela prenait souvent du temps mais elle remplissait toujours ses engagements.Illettrée, fille du village condamnée aux durs labeurs champêtre et domestique, elle a su envisager un avenir moins inconfortable pour sa descendance. Libre à celle-ci de semer des graines dans les sillons ou de compromettre le devenir que l’ascendante escomptait pour eux.

Jeunes enfants, nous ne nous sommes jamais souciés de son bonheur. Ma mère ne nous en a jamais fait grief ou montré un signe de lassitude. Nous l’abreuvions de privations. Elle, qui n’a jamais eu le temps de savourer les délices de la vie, guettait continuellement nos sourires et nous accablait de ses prévenances. La seule fois qu’elle a levé la main sur mon jeune frère (son chouchou), c’est quand celui-ci a demandé à un visiteur de lui acheter un ballon de baudruche. Sa « débrouille » quotidienne et routinière, qui nous installait dans la dignité, nous en avions honte. Nous étions les fils de la pauvre vendeuse de légumes et de temps à autres, lavandière des souillures des patriciens. Nous nous enfermions dans un dilemme. Nous étions atteints dans notre orgueil et, en même temps, obligés de le mater au moment de nous remplir la panse. Insouciantes créatures, nous rechignions à l’accompagner au marché où elle se plaisait à nous présenter fièrement à son groupement de bûcheuses. Elles avaient constitué une tontine qui leur permettait parfois d’entrevoir la lueur vacillante de l’espoir. Celui qu’elle entretenait pour ses enfants la projetait dans un univers où s’évanouissaient ses aspirations individuelles et légitimes. Elle avait fait le choix de fabriquer un destin moins impitoyable que le sien à ses enfants, d’être une mère au service de leur bien-être et une épouse qui vivait dignement, et sans geindre, l’écœurante apathie de son mari. Nous avons grandi. Le plus chanceux d’entre nous, mon jeune frère, vivote avec sa femme grâce sa petite paye de concierge. Après une longue maladie, ma sœur est décédée. La société des « dons filmés et rabâchés » n’a pas répondu à ses sollicitations.

La mère plus que le père
Moi, l’aîné, le raté sans le sou, je noie ma colère injustifiée dans l’alcool. Le souvenir de ma mère me supplicie. Son absence est mon plus grand réconfort. Elle se serait apitoyée sur son propre sort. Car, sous nos cieux, le fils inconsidéré, désœuvré, tire-au-flanc…est plus un boulet pour la mère que pour le père, une malédiction pour elle davantage que pour le descendant lui-même quels que soient les sacrifices consentis. Je suis donc victime de celle qui a tout sacrifié, même sa vie, pour me rendre heureux ! Suprême absurdité.
Il y a beaucoup de femmes dans la société sénégalaise qui déploient des efforts considérables pour accompagner leurs progénitures (Il ne s’agit en effet que d’une « escorte » précautionneuse) dans ce que nous concevons comme ascension sociale. Il incombe, à ces dernières, de prendre leur cheminement pour se fabriquer un destin. Après accomplissement, on remerciera notre mère de sa prévenance (sans forcément entonner la ritournelle populaire « magui guereum sama yaay ») ou lui pardonnera son étourderie. Le destin se sera déjà accompli par notre propre abnégation. Ou par la volonté du Seigneur pour les croyants. Ce sont ces derniers, éloquents paradoxe, qui imputent le plus souvent le sort destiné à l’enfant à la bonne ou mauvaise tenue de la génitrice.

Par Alassane Aliou Fèré MBAYE

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