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Kalidou Kassé, artiste-peintre : « Ma peinture, c’est mon identité »

03 Mar 2017
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On ne le présente plus. En plus d’être un des artistes plasticiens sénégalais les plus doués, Kalidou Kassé est également le fondateur de l’école des arts visuels Taggad, la première et la seule du pays. Dans sa galerie où cohabitent tableaux peints et tapisseries, le président de l’Association internationale des arts plastiques convoque le passé d’un parcours qui n’a pas été un long fleuve tranquille. Dans cet entretien, il explore les innovations pouvant offrir à ses pairs un meilleur environnement de travail.

Quel regard jetez-vous aujourd’hui sur l’art sénégalais ?
L’art sénégalais est très dynamique aujourd’hui. Dans toutes les rencontres internationales, je vois que les artistes sénégalais sont bien cotés. Cependant, il faut s’unir pour faire face à la mondialisation. Privilégier une proximité entre artistes africains à l’image des institutions économique et politique comme la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et l’Union africaine (Ua).

Qu’est-ce qui est fait par les autorités pour rendre l’art sénégalais plus dynamique ?
On a noté plusieurs avancées sous le magistère de l’actuel ministre de la Culture, Mbagnick Ndiaye. Sur beaucoup de terrains qu’il nous a invités, c’était du concret.

Donnez-nous des exemples ?
La couverture médicalisée des artistes et leur subvention. Récemment, il y a eu la rencontre avec les galeristes. Des initiatives à saluer. Maintenant, ce n’est pas à l’Etat de nourrir les artistes. A eux de vivre de leurs créations. En effet, ils doivent être créatifs et tisser des partenariats. On parle de plus en plus d’industrie artistique. Les artistes ne font pas beaucoup d’efforts pour arriver à cela. Ce qui nécessite une organisation du métier qui fera que nous pourrons tendre vers notre propre industrie de fournitures de matériaux. La toile que j’utilise, je l’achète en Europe, la peinture aussi.

En parlant d’organisation, lors de la dernière biennale, vous avez assisté à la création du premier marché de l’art sénégalais, le Madaken en l’occurrence. Quel peut être l’apport de cette initiative ?
C’est une demande qui est ancienne. Concernant la biennale, il fallait créer un marché par rapport à l’activité. Ce marché de l’art de Dakar permet non seulement de structurer l’environnement de notre profession mais aussi de créer un cadre de réflexion pour les artistes. La biennale est un plateau et c’est aux artistes de mettre le contenu.

Que renferme cette loi ?
Cela suppose que l’artiste qui vend son tableau à une personne prend en même temps ses attaches pour voir à quelle année le tableau a été vendu, à qui et à quel prix. Ce qui signifie que si cette même personne revend le tableau, l’artiste a 8 % sur la nouvelle vente.

Est-ce que ce droit est toujours respecté ?
Bien sûr ! Mais il faudra que l’artiste apporte les preuves de la revente de son œuvre. Je connais des gens qui ont acheté des tableaux et les ont revendus car étant dans des difficultés sans penser à l’artiste. Si dans chaque tableau revendu, on respectait ce droit, l’artiste et sa famille pourront mieux vivre de leurs œuvres.

Quelle est la place de l’art dans une société ?
Dans nos pays en voie de développement, il doit être un véritable vecteur de développement et pourvoyeur d’emplois. C’est ainsi que certains de mes tableaux vendus aux enchères ont permis l’achat de scanners de mammographie pour des hôpitaux de la place.

En parlant d’emplois, que faites-vous concrètement pour permettre aux jeunes artistes de bénéficier du travail ?
J’ai créé une école de formation « Taggad » pour préparer certains jeunes à exercer le métier de peintre. Elle a été créée vers les années 2008. Elle a formé beaucoup de jeunes. A travers le projet « un talibé, un métier », 150 talibés ont été initiés à la calligraphie et au battu.

Quel est ce nouvel apport dans la formation des artistes ?
Il a consisté à former des artistes multifonctionnels et polyvalents, notamment des journalistes reporters d’images et en même temps artistes avec un tronc commun comportant le dessin, la peinture, le volume, les couleurs, les perspectives et autres. L’artiste choisit une branche pour se spécialiser en infographie, en caméraman... Beaucoup de sortants sont dans le marché de l’emploi. Des chaînes de télé nous prennent des stagiaires. Depuis sa création, 200 jeunes ont été formés.

D’où est née cette idée innovante ?
Quand vous formez seulement des peintres, cela peut ne pas leur profiter, car peindre un tableau en Afrique est une chose mais le vendre en est une autre. Dans notre environnement, il n’y a pas régulièrement des gens qui peuvent vous acheter un tableau à 500.000 FCfa ou un million. Donc, il faut préparer les jeunes artistes à pouvoir explorer d’autres terrains. Autre chose, il faut tenir compte des mutations dans le domaine des arts plastiques car la photographie est rentrée dans celui-ci. D’ailleurs, de plus en plus, on parle d’art visuel.
Autrement, certains artistes occidentaux, en avance sur nous, venaient dans les expositions avec des produits finis, notamment avec des vidéos déjà montées. Alors que nous artistes africains le faisions sur place. Ce sont des choses qui ont attiré mon attention dans les expositions internationales. En plus, à l’ouverture de ces dernières, il y a des vidéos qui traitent de l’actualité et l’artiste doit être en mesure de tout faire, du début à la fin.

Votre galerie est-elle une entreprise ?
Non ! Elle est composée d’ateliers d’art qui créent de la valeur ajoutée à ce qu’on fait dans le cadre général. Au-delà des tapissiers, il y a des lithographes, des œuvres destinées à la vente, mais en édition limitée.

Comparant vos œuvres d’hier à celles d’aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé dans la conception de vos sujets ?
Mes premiers tableaux parlaient de l’excision et des scarifications. A partir de ces pratiques violentes avec du sang qui coulait partout, j’avais décidé de peindre cette réalité culturelle bien ancrée dans certaines couches sociales. Des tableaux qui n’étaient pas bien appréciés à l’époque. Dans le travail artistique, il est difficile d’être accepté au début. Il faut cependant avoir de la ténacité et de la vision pour relever le défi. A « l’Ecole de Dakar », je faisais comme tout le monde. À un certain moment, j’ai senti le besoin d’exprimer mon identité à travers mes us et coutumes, à travers la tradition.

Quand j’allais aux Etats-Unis, j’avais le déclic en prenant le fil à tisser comme démarche pour m’exprimer. Parce que dans la tendance du surréalisme, c’était des travaux d’atelier. A un moment, j’ai pris le fil à tisser pour expliquer ma tradition et tout ce que j’ai vécu dans mon enfance. Une démarche que j’ai maintenue tout en me positionnant sur ce qui se passe dans l’actualité.

Cet ancrage de vos œuvres dans les valeurs sénégalaises relève-t-il de l’hermétisme ?
Dans les tableaux en face de vous, vous avez des tableaux surréalistes qui parlent de l’environnement, des mutations sociales. Sur les tapis, c’est une démarche que j’essaie d’y inclure. Je m’évade dans mes œuvres du fait que je voyage beaucoup et je rencontre beaucoup de monde, mais je n’aime pas trop m’éloigner de mes origines. Je ne peux me diluer dans cette sorte de mondialisation pour m’exprimer autrement qu’en Africain. Ce n’est point un repli identitaire mais une manière de défendre mes valeurs dans le concert des nations. Au banquet de l’universel, on est obligé d’aller avec ce que l’on a.

Certains remettent en cause les fondements d’un art africain. Que vous inspire cette démarche ?
Ce sont des positions qui ne sont pas défendues par les artistes. En ce qui me concerne, je suis un artiste africain profondément enraciné dans sa culture. Un artiste a des origines. Il est né quelque part et a grandi quelque part. Et comme je ne viens pas du néant, je ne suis pas un artiste du néant.

En effet, c’est une vision trop réductrice de l’art qui relève de la pure philosophie. Aussi abstraite et surréaliste qu’est sa démarche, l’artiste à travers ses tableaux, exprime son identité. La preuve, Pape Ibra Tall, mon maître, avait peint le « Dioudou bou raffet » (le bien né). Cela veut dire beaucoup de choses dans ce débat posé. Il est important de dire que nous sommes artistes et que nous venons de quelque part. En s’appuyant sur ses valeurs, on peut expliquer ce qu’on a envie de faire comprendre.

Depuis dix ans vous avez repris la tapisserie. Pourquoi aviez-vous mis en stand by cette activité ?
C’était plus lié à un problème d’équipe. La tapisserie, ce n’est pas une œuvre que l’on réalise seul. C’est un véritable travail à la chaîne. Dans la galerie, il y a des cartonniers qui agrandissent les tableaux, les lissiers qui tissent les tapis et les couturiers. Donc, il y a beaucoup d’étapes à réaliser. En plus, c’est un métier très cher et il fallait me préparer financièrement pour reprendre les activités. Ainsi, je m’étais concentré à ma peinture.

D’où est née votre passion pour les arts plastiques ?
Elle me vient de ma mère. Elle était brodeuse. En regardant ses images de broderie en fleurs en dégradé de couleur, elles me parlaient parfaitement. Né en plus dans une famille de tisserands, je voyais les tisserands tirer les files à longueur de journée. De ce jeu de pédales et de mélange de couleurs, j’avais commencé à griffonner des choses. Et plus tard, j’ai fait beaucoup de tableaux sur les tisserands. Quatre ans aux manufactures de Thiès après l’obtention du baccalauréat, on était tombé sous le coup des ajustements structurels. Ainsi, la formation s’était arrêtée.

Qu’est-ce vous êtes devenu par la suite ?
En 1991, j’ai rencontré d’autres artistes, notamment Paular et Amadou Racine Ndiaye. Nous avons ouvert la première galerie privée du Sénégal. Installés d’abord à Pikine Khourou Nar, puis aux Hlm, nous nous sommes retrouvés par la suite à la rue Pacha. Un trio que j’avais dénommé le Krp, c’est-à-dire Kalidou Racine et Paul. Je me rappelle qu’en mettant l’adresse de notre atelier, j’avais mis comme numéro de téléphone deux points et rien à la suite. Nous n’avons pas en ce moment de téléphone. Cependant, le montage de quelques expositions nous avait permis d’enrichir notre carnet d’adresses. Nous étions ensuite tombés sur un vrai mécène, un féru d’art. Il s’agissait d’Abdou Fatah Ndiaye, ancien directeur de Holding Kébé. Ce dernier nous avait fait la commande de deux tableaux portant sur deux thèmes. Le premier était intitulé «Ndiouga Kébé», ses réalisations et sa foi dans le Mouridisme, le second, «la société Holding Kébé et ses facettes». C’est là que j’ai commencé à travailler sur des thèmes.

En dehors de l’apport financier, il nous avait aidés à mieux nous organiser. Au début, quand on nous payait un million, on essayait d’abord de voir une bonne dibiterie où se gaver. Le reste, on se le partageait. Après, on a compris que ce n’était pas la bonne formule. Avec ses conseils, on s’était fixé des salaires comme des fonctionnaires. Et là, on a eu la première galerie privée du Sénégal tenue par des artistes. Une organisation qui, plus tard, nous a permis d’ouvrir un atelier d’encadrement. Ainsi, l’argent des tableaux vendus était reversé dans le capital-investissement.

Iba Ndiaye Diadji vous a nommé « Le pinceau du Sahel ». Pourquoi une telle surnom ?
Iba Ndiaye était l’un des meilleurs critiques d’art de l’Afrique. Il a eu à étudier mon travail. Il m’a d’abord fréquenté en tant que sculpteur. En effet, l’ancien directeur des Beaux arts a étudié profondément mes œuvres sur le Sahel par tout ce qu’on voit comme terre ocre et rouge. Un sujet qu’il a traité, notamment «Tempête du Sahel» avec juste des tâches. Ayant traité tous les deux la même thématique avec des approches différentes, il avait compris ma démarche et ma philosophie. Et dans une exposition au centre culturel Mitterrand à Bordeaux, j’avais la belle surprise, à bord d’un véhicule, de voir une chose qui ressemblait à mon tableau. Je n’y croyais pas. En me rapprochant, une de mes autres œuvres sur une autre affiche sur laquelle on pouvait lire « Le pinceau de l’Afrique ». On m’avait accueilli comme un roi.

Quels sont vos projets dans l’immédiat ?
Pour 2017-2018, la feuille de route est déjà tracée. La deuxième phase de la formation des talibés va démarrer avec un nouvel espace, Aldiana, qui sera ouvert au mois de février (l’entretien a eu lieu au mois de janvier, ndlr). Un espace de promotion culturelle pour les artistes plasticiens et acteurs de la culture, notamment le théâtre.

Entretien réalisé par Marame Coumba SECK

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