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Sidi Diop, gardien du cimetière des tirailleurs : Un conservateur de la mémoire de 1944

31 Mar 2017
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La vie est parfois simple. Sidi Diop, un homme d’approche ordinaire, a pourtant participé à la restauration d’un grand édifice historique : le cimetière des tirailleurs situé à Thiaroye. Découverte d’un héros qui cultive la discrétion.

Des rangées de 202 sépultures anonymes sont séparées par une allée en terre-plein dans ce cimetière militaire de Thiaroye, situé dans la banlieue de Dakar, où sont inhumés les tirailleurs sénégalais tués dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1944, selon une version officielle. Le corps des tirailleurs, formé de soldats de colonies françaises d’Afrique, comprenait notamment des Sénégalais, des Soudanais (actuels Maliens), des Voltaïques (aujourd’hui Burkinabè), des Ivoiriens. Ceux qui déménagent souvent trimbalent des cartons qu’ils finissent par ne plus ouvrir. Leur passé est là, à portée de main, pas vraiment encombrant. Ils ont fini par s’y faire. Leur souci est ailleurs. Leur propre personne n’est même pas au centre de leur préoccupation. Il est difficile de croire qu’une telle catégorie de personnes existe encore. Et pourtant, il suffit de faire un tour au cimetière de Thiaroye et d’écouter le récit de Sidi Diop pour se rendre compte que cette trempe d’individu existe bel et bien.

Sidi mettrait bien au placard la saga familiale. Ce qui l’intéresse, c’est de mettre en avant l’histoire du Sénégal, de la valoriser, de la restituer. De son enfance, à Pikine, à l’adolescence, ce fils d’un cultivateur et d’une femme au foyer né en 1952 se retrouve gardien et conservateur d’un cimetière rempli d’histoires. De quoi Sidi Diop est-il le nom ? En apparence, il est simplement habillé, mais affiche aussi une élégance discrète. Ce qui impose d’emblée un ton posé, réfléchi. Il ne manie point la langue de Molière. C’est dans un wolof brut qu’il parle avec des mots précieusement choisis.

La « méconnaissance de l’Afrique, souvent résumée à des clichés », n’a évidemment pas échappé à ce gardien de cimetière, plus engagé qu’il ne veut le dire, d’aller au-delà du commun des habitants de cette bourgade tranquille qu’est Thiaroye. Son grand-père a surement combattu avec les forces françaises aux côtés des tirailleurs, dit-il. A l’image de la plupart des Africains du reste. « Il y a 70 ans, l’armée française faisait feu, près de Dakar, sur des tirailleurs sénégalais réclamant leurs soldes », raconte t-il. Au petit matin du 1er décembre 1944, dans le camp de Thiaroye, près de Dakar, l’armée française réprime dans le sang le mouvement de protestation de tirailleurs sénégalais (un terme qui désigne des soldats originaires de plusieurs régions de l’Afrique occidentale française). Alors que ces hommes réclament le paiement de leurs soldes, correspondant à leurs années de captivité par les Allemands en France, durant la Seconde Guerre mondiale, leurs frères d’armes ouvrent le feu, faisant plusieurs morts.

« Des tirailleurs sénégalais ont été prisonniers de guerre pendant quatre ans en France à partir de 1940. Après la libération, l’armée les fait rentrer à Dakar en 1944. Ils doivent alors toucher leur solde, le salaire pour les militaires. Ils arrivent en novembre et avant de retourner dans leur pays d’origine, ils sont regroupés à Thiaroye, un camp militaire qui existait depuis la Première Guerre mondiale. Ils sont en voie de démobilisation, mais il semble que l’armée n’a pas l’intention de payer les restants. Il y a un mouvement de protestation de la part des tirailleurs qui refusent de repartir chez eux. Ces hommes seront alors collectivement fusillés. Leurs corps seront enfouis dans des fosses communes situées quelque part à Thiaroye », raconte-t-il. De bouche-à-oreille, de génération en génération, l’histoire a été contée. Toutefois, il ne restait pas grand chose de la mémoire de ces braves militaires.

Un engagement volontariste
Devant cette incertitude, un homme méconnu du grand public a pourtant joué un rôle déterminant. Sidi Diop dit avoir été animé par une « inspiration divine ». A l’époque, se souvient-il, l’endroit était une décharge non occupée et où les populations venaient déverser des ordures. Il décide alors d’agir. Il prend volontairement les devants. Sidi parvient à convaincre quatre de ses amis. Ensemble, ils viennent quotidiennement balayer l’endroit, l’entourent de grilles et font appliquer une défense. Désormais, les populations sont strictement interdites de jeter des ordures sur ces lieux « remplis d’histoires ». Le matin, Sidi est au travail, l’après-midi, il veille à l’endroit. Des années durant, il va mener cette activité, dans un élan purement volontariste et désintéressé.

C’est à travers une circonstance les plus hasardeuses qu’un homme vient vers lui. « Il avait bonne mine et dégageait une allure réconfortante », se souvient Sidi. L’homme s’approche, salue et se met à poser des questions. « Il m’a d’abord signifié que l’endroit était une propriété militaire », se rappelle Sidi. Il explique à son interlocuteur venu de nulle part qu’il était simplement mû par le désir de restaurer cet endroit historique qui, à défaut de soins, risque de sombrer dans l’oubli. Séduit par cette initiative, l’homme qui, en réalité, est un commandant de l’armée, le convoque le lendemain. Comme convenu, il se retrouve dans un bureau au camp militaire de Thiaroye avec des hauts gradés. « Les militaires ont unanimement salué l’initiative et ont pris séance tenante une décision. J’ai été nommé gardien officiel des cimetières de Thiaroye », se rappelle-t-il. Cette nomination va davantage accroitre la détermination du volontaire. Désormais, c’est toute la journée durant qu’il reste sur les lieux. Quid de ses dépenses quotidiennes ? L’homme préfère s’en remettre à Dieu en comptant souvent sur des bienfaiteurs touchés par son acte.

Les autorités, mises au courant, se rapprochent. Parmi les hommes qui ont joué un rôle déterminant pour que cet endroit rempli d’histoires et de symboles à plus d’un titre ne soit oublié, figure en bonne place Me Abdoulaye Wade, ancien président de la République du Sénégal. En effet, selon les témoignages de Sidi Diop, Me Wade avait plusieurs fois dépêché son chef de protocole, afin qu’il vienne s’enquérir auprès du gardien ce qu’il fallait faire. Après information, le ministre de la Défense de l’époque, Abdoulaye Baldé, est également venu sur les lieux. Avec l’intérêt des autorités, l’endroit est totalement réfectionné. Des murs sont construits, les tombes restaurées, des fleurs plantées et un musée historique mis à la disposition des visiteurs. Me Abdoulaye Wade viendra plusieurs fois sur les lieux. Récemment en visite au Sénégal, François Hollande, président de la République françaises, a remis à Macky Sall une copie des archives françaises sur Thiaroye, un geste salué par le président sénégalais au nom du devoir de mémoire. « Nous sommes ici sans ressentiments, pour reconnaître et rappeler notre histoire commune, afin que vive la mémoire des tirailleurs et qu’elle soit préservée de l’oubli », avait dit Macky Sall. Soixante-dix ans après la fusillade de Thiaroye, François Hollande a fait le déplacement pour exprimer la dette de la France : « Je voulais réparer une injustice parce que les évènements qui ont eu lieu ici sont tout simplement épouvantables, insupportables. Et la France se grandit chaque fois qu’elle est capable de porter un regard lucide sur son passé », disait-il.

« Ce jour-là, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Mon émotion m’a fait verser de chaudes larmes. Il me revenait alors à l’esprit tout le parcours effectué pour que cet endroit soit enfin reconnu », souligne Sidi Diop. A lui seul, il a contribué à la restauration d’un pan historique de tout un continent, réalisant ainsi le rêve de plusieurs générations, celui de pouvoir se remémorer sur cet endroit rempli d’histoires. A notre tour, nous lui demandons quel est son plus grand vœu. Sans rechigner, Sidi affirme vouloir rencontrer la Première dame du Sénégal !

Par Oumar BA

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