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Kolda : Les belles notes du « hoddu » du Fouladou

10 Avr 2017
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La musique fait partie intégrante de la culture peule et le «hoddu», sorte de luth à quatre cordes longues mélodiques, est l’apanage de leur tradition. Dans le Fouladou, les griots de cette communauté en jouent pour relater l’histoire des dynasties familiales. Et Aliou Djingui Baldé, plus connu sous le nom de «Djenguy Bambaado», fait partie de ces musiciens qui font encore résonner la complainte de cet instrument considéré comme la « pierre angulaire de la tradition orale des Peuls ». À 74 ans passés, il n’est pas encore prêt à ranger son «hoddu» qui lui a tout apporté.

Connue par son caractère pastoral prépondérant, la région de Kolda jouit d’un riche patrimoine culturel. Dans le domaine musical, beaucoup d’instruments dont certains sont encore d’usage interviennent pendant les grands moments du cycle vital de cette communauté. C’est le cas du « hoddu », instrument de musique traditionnelle ancestral et spécifique à la région qui occupe une place de choix dans le patrimoine musical du Fouladou.

Depuis des siècles, le « hoddu » est le fidèle compagnon des griots de cette ethnie pastorale. Autrefois, cet instrument de musique traditionnelle à quatre cordes avec une calebasse recouverte de peau était joué par un bambaado en l’honneur des souverains lorsqu’ils recevaient des hôtes de marque. C’était une occasion pour le griot de faire vibrer les cordes magiques de cet instrument et faire les éloges du roi dans la parfaite maîtrise de la parole et de son arbre généalogique. De nos jours, le hoddu est encore joué, mais assure plutôt une fonction festive.

Rares sont les cérémonies qui se déroulent sans la présence des griots qui sont de véritables icônes locales. Qu’il s’agisse de mariages, de baptêmes ou encore de veillées culturelles et autres fêtes privées, ils sont toujours présents et, grâce à leur virtuosité musicale et leur maîtrise de la parole, ils utilisent le hoddu pour rappeler aux familles le passé glorieux et héroïque de leurs ancêtres.

Un virtuose du « hoddu »
La musique se situe au cœur de la culture peule et le hoddu fait partie des instruments fétiches de cette communauté pastorale. Dans le Fouladou, c’est un héritage jalousement conservé par des Niégnebé dont le plus illustre est sans doute Aliou Djingui Baldé dit «Djenguy Bambaado». À Kolda, ce nom n’est pas méconnu tant cet artiste a pleinement contribué au rayonnement de la culture du Fouladou et particulièrement du « hoddu » qu’il joue avec une très grande virtuosité.

Âgé de 74 ans, « Djenguy Bambaado » ne passe pas inaperçu parce qu’étant l’un des traditionalistes, des transmetteurs de la mémoire collective, dont l’expertise est reconnue par tous. Au quartier Sikilo de Kolda, il n’est guère difficile de retrouver le domicile de ce grand monsieur qui s’est forgé un personnage grâce à son hoddu. Très tôt, le jeune Aliou Djingui Baldé s’intéresse à la musique. Il s’est initié à cet instrument, un héritage familial, à l’âge de 7 ans. Seulement, précise-t-il, ses ancêtres sont restés un siècle sans jouer au hoddu. Jusqu’à ce qu’un de ses oncles du nom de « Diarga Bambaado » le ressuscite sous le règne du roi Bouraïma Sama de Niantandim en Guinée-Bissau.

D’ailleurs, c’est lors de la guerre de libération que beaucoup de Bissau-guinéens, dont ses proches parents et ses nobles, ont fui ce pays voisin pour venir se réfugier au Sénégal, notamment à Kolda. Djenguy Bambaado et sa famille n’ont pas été en reste. Ils ont eux aussi franchi la frontière pour s’établir définitivement à Kolda.
Le don de l’enfant ne fait aucun doute. Et avec son bon doigté, il s’est tracé un chemin, celui de la prospérité. Sa première récompense en espèces, Djenguy Bambaado l’a reçue de sa grand-mère Khady Kousan. Coumbouya fut la première à lui offrir une chèvre et Rassidou le premier à lui donner un grand boubou comme cadeau. Tout cela s’est passé en Guinée-Bissau.

Perfectionnement au Mali
L’art de la parole est un héritage qui se transmet de père en fils, de génération en génération. Mais cela ne suffisait point pour entrer dans la cour des grands. Pour se perfectionner et élargir ses connaissances, le griot se devait de compléter sa formation en séjournant auprès d’autres familles de griots. C’était la règle pour aspirer au rang de maître et « Djenguy Bambaado » n’y a pas dérogé.

Après 7 ans de pratique du métier au Sénégal, il est parti se parfaire au Mali, un pays qui se trouve au croisement de plusieurs cultures et civilisations. Il y séjourna 16 ans. Les huit premières années, il les consacra au perfectionnement de son art et il passa les huit autres années à s’imprégner de l’histoire des royaumes du Sénégal, du Mali et de la Guinée-Bissau. Du Fouta Djallon au Fouladou en passant par le Fouta Toro, l’empire du Mali, Djenguy Bambaado a appris la genèse de ces empires et royaumes, les épopées et faits d’armes guerriers. À force de pratique, il est devenu un véritable maître de la parole, un musicien à la mémoire prodigieusement riche de partitions jamais écrites, mais jalousement bien conservées.

Une fois qu’il a jugé avoir atteint le niveau de connaissance requis, Djenguy Bambaado est revenu au bercail. Et à force de performances, il a réussi à franchir les portes de la gloire grâce à la magie de ses doigts, à sa musique qui l’a amené un peu partout. Outre le Sénégal, « Djenguy Bambaado » a sillonné tous les pays de la sous-région.

Malgré l’influence de la modernité, ce fidèle gardien de la tradition soutient qu’il n’y a aucune différence dans la pratique du hoddu d’hier et d’aujourd’hui. « La seule variable c’est la générosité des uns et des autres, des nobles d’hier et ceux d’aujourd’hui », dit-il.

Dans sa carrière, «Djenguy Bambaado » a formé treize jeunes qui sont devenus des pionniers en matière de hoddu à travers voire dans la sous-région. « Quand ils sont à l’œuvre, les initiés savent que ce sont mes disciples, car je suis un artiste-compositeur. J’ai un style qui m’est propre et je n’ai jamais imité qui que ce soit au cours de ma carrière », affirme-t-il.
«Djenguy Bambaado» prédit un avenir prometteur au hoddu qui, selon lui, se perpétuera avec la quête des origines. « Des artistes qui pratiquent cet instrument traditionnel réussissent et sont parvenus à réaliser beaucoup de choses », explique «Djenguy Bambaado» qui dit entretenir de bons rapports avec les artistes de son temps et ceux de la génération actuelle. D’ailleurs, un de ses fils, Aliou Djingui Bambado, joue la guitare dans le groupe de Baba Maal, le Dandé Lenol.

Malgré tout son talent, «Djenguy Bambaado» n’a pas réussi à mettre sur le marché un produit. À l’image de son cousin et ami, Dialy Sana Seydi, il soutient que l’absence de moyens et de soutiens a freiné son ardeur. Toutefois, il compte bien installer un studio au-dessus de l’étage de son immeuble à Sikilo (la maison où s’est déroulé l’entretien). « Ce projet fait partie de mes ambitions. J’ai les moyens et l’intelligence pour le réaliser », assure-t-il.

Déjà, en 1963, il jouait en solo sur les ondes de Radio Mali, alors qu’il suivait son maître Dialy Baba Cissokho. Ancien animateur à la Rts Kolda, il est aujourd’hui le président de l’Association « Nafooré niénegebé » de la région de Kolda, une structure qui n’arrive pas toujours à réaliser ses ambitions, faute de moyens. Mais «Djenguy Bambaado» mise sur les jeunes membres pour réaliser leurs projets qu’il n’a pas réussi à concrétiser.

La modernisation a certes favorisé l’émergence d’une nouvelle musique urbaine, mais «Djenguy Bambaado »est resté fidèle aux anciennes règles du jeu du hoddu. Il a contribué à révéler au monde les bases de cette belle musique avec des compositions qui maintiennent un caractère typiquement traditionnel. L’artiste reconnaît toutefois qu’il existe une différence entre le hoddu du Fouta et celui du Fouladou. Au nord, soutient-il, les sonorités de cet instrument sont dédiées à des héros qui se sont illustrés par de hauts faits, des gestes de haute portée par le passé. Ces sonorités visent, selon lui, à stimuler le courage, le sens du devoir chez la nouvelle génération. « Quand vous jouez le Garba, tout le monde sait qu’on rend hommage à Yéro Mama. Quant au « Jaaru », c’est Bouba Ardo », fait-il remarquer. Contrairement au Fouta, il est difficile de retrouver une telle spécificité du «hoddu» au Fouladou. Cela fait partie des actes qu’il souhaiterait poser. Il a ainsi appelé les membres de son association « Nafooré niénegebé » à travailler dans ce sens pour composer des sonorités sur la base de cet instrument musical dédiée aux dignes fils et filles du Fouladou qui ont contribué au rayonnement du Fulfuldé d’autant que beaucoup de leurs paroles sont reprises par des artistes voire des guides religieux. « Par ce geste, nous perpétuerons l’œuvre des vaillants fils du Fouladou », souligne-t-il.

Un instrument qui nourrit son homme
Les talents d’orateur de «Djenguy Bambaado» sont indéniables. Artiste dans l’âme, il est resté fidèle aux règles anciennes du jeu du hoddu et a le pouvoir de capter avec sa voix rauque son auditoire. Il sait aussi évoquer avec une rarissime aisance tous les thèmes musicaux. Ces atouts ont fait de lui une personne aimée et admirée dans cette contrée et ailleurs.
«Djenguy Bambaado» qui va bientôt boucler soixante-dix ans de carrière ne s’est jamais essayé à aucun autre métier. Comme la majorité des musiciens du Fouladou, il vit de son art. Son métier lui permet de faire face à ses obligations.

Pour sa subsistance, il ne peut compter que sur son art, et il dépend totalement des cadeaux qui lui sont offerts en échange de ses chants et louanges. Dans certains cas, le griot est invité par les chefs eux-mêmes ou par des personnes riches. Il se déplace souvent pour rendre des visites de courtoisie aux chefs coutumiers qu’il connaît. Pour ses belles paroles lors des cérémonies de mariage, de baptême ou de funérailles, ce périple lui rapporte de l’argent, des habits, des vivres, des chevaux, des moutons, des chèvres, etc.

En 1987, les ressortissants du Boundou vivant en France l’ont invité à venir se produire là-bas. Depuis lors, il fait des allers-retours entre Paris et Dakar. En 1989, il a pris la nationalité portugaise. Les difficultés liées à l’obtention du visa l’ont encouragé à chercher cette nationalité qui lui a beaucoup facilité les déplacements en Europe.

Le hoddu nourrit-il son homme ? Grâce à son art, «Djenguy Bambaado» a réussi à réaliser beaucoup de projets. Il est l’une des fiertés des joueurs de hoddu, des wambabés (pluriel de bambaado).

Grâce à son art, il effectua le pèlerinage à la Mecque, y envoya aussi ses deux parents. Il tient également un « empire » immobilier à Kolda tout comme à Dakar. Aussi, a-t-il réussi à construire une grande mosquée dans son quartier à Sikilo. Une véritable prouesse si l’on sait que rares sont les artistes, notamment des Niégnebés, qui investissent leurs propres moyens dans la réalisation d’édifices religieux de cette envergure. « Le hoddu m’a tout donné. Avec les revenus qu’il m’a procurés, j’ai eu à acheter treize véhicules. Je suis très bien placé pour dire que le hoddu nourrit bien son homme », affirme-t-il. La preuve, l’artiste ne s’est jamais départi de son outil de travail. « Partout où je vais, mon hoddu est à mes côtés », explique ce septuagénaire qui n’a pas encore fini de faire parler de lui. À 74 ans, «Djenguy Bambaado» n’est pas encore prêt à ranger son hoddu. Après cette performance, il s’est engouffré dans son véhicule, destination Guinée-Bissau où il est attendu pour des prestations.

Un devoir de préservation
Avec des virtuoses comme «Djenguy Bambaado» et ses pairs, le hoddu que l’on croyait tombé en désuétude a su survivre. L’instrument connait même un renouveau dans cette partie du pays. Et le mouvement ne semble pas s’essouffler. Pour le directeur du centre culturel régional, le hoddu est l’un des instruments de prédilection de la tradition peule, l’un des éléments du patrimoine culturel immatériel du Fouladou qui doit être préservé et transmis aux générations futures sous un meilleur aspect. « On ne peut promouvoir la culture qu’à travers sa propre langue, les artistes en sont conscients et ont commencé à introduire les sonorités locales. Le nianiérou et le hoddu sont des instruments phares de la musique du Fouladou. Ce sont des instruments qui fédèrent et les musiciens l’ont bien compris », indique Abdoulaye Lamine Baldé. « Quelle que soient l’ethnie à laquelle nous appartenons, quand il y a une fête à Kolda, il y a de fortes chances qu’on rencontre le nianiérou dans ces cérémonies, idem pour le hoddu et la kora. C’est des peuples qui vivent en harmonie et il n’y a pas de distinguo entre Mandingues, Balantes, Mancagnes, Pepels. C’est toute une symbiose, car ils ont presque toujours vécu ensemble », précise M. Baldé. C’est ce qui fait, à son avis, le charme de la Casamance. Le directeur du centre culturel régional déplore cependant la disparition à petit feu du kumu, genre musical traditionnel joué par des cantatrices à l’aide de calebasses renversées dans des bassines d’eau. « Il n’y a pas d’héritières pour ce genre musical et la relève pose souvent problème. Si on n’y prend garde, tous ces instruments vont disparaitre », assure-t-il.

Face à la concurrence de la musique urbaine et avec les jeunes qui s’ouvrent vers d’autres horizons, M. Baldé estime qu’il y a urgence de conserver et de sauvegarder ces instruments de musique traditionnelle. « Il faut assurer la relève et cela pose parfois un réel problème. On a eu à effectuer une tournée de promotion de la diversité culturelle, mais le constat est que rares sont les griots qui apprennent à leurs progénitures le métier de griot ou comment fabriquer certains instruments. On doit les sensibiliser sur la nécessité de préserver et de conserver ces instruments pour éviter qu’ils disparaissent du paysage culturel », soutient-il. Pour le directeur du centre culturel régional, Kolda jouit d’un patrimoine culturel et populaire traditionnel considérable qu’il est nécessaire de rassembler et conserver pour les générations futures, mais aussi pour qu’ils gardent toujours l’estime et la place qui leur revient.

Par Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes)
et Pape SEYDI (photos)

 

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