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Toubacouta : Missirah, une vie au rythme de la pêche

14 Avr 2017
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Considéré comme l’un des villages les plus anciens du Niombato, Missirah, dans la commune de Toubacouta, est un coin plein de charme et riche de son passé. Le brassage culturel est une réalité dans ce village à 100 % musulman, très connu pour son fromager millénaire impressionnant entouré d’un fort mysticisme et qui possède aussi une très ancienne tradition de pêche.

Faisant partie intégrante du Parc national du Delta du Saloum et de la Réserve de biosphère du Delta du Saloum, le village côtier de Missirah représente un véritable havre de paix pour la communauté qui y vit. Situé à 12 km de Toubacouta et limité au nord par Néma Bah, au sud par Djinack et Bakadadji, à l’est par Taïba et à l’ouest par Bettenty, Missirah, accessible à travers une piste cahoteuse et caillouteuse (il est aussi accessible par pirogue), se distingue par son écosystème fluvial riche et varié. Sa végétation dominée par une colonie de badamiers, fromagers, baobabs, manguiers et anacardiers en font un coin très charmant. Créé vers 1856 par Diomaye Senghor qui se convertit plus tard à l’Islam pour porter le nom de Fodé Senghor, ce village historique compte cinq quartiers (Diatta Kounda, Djifandor, Mbarra Kounda, Ndoffane, Ngadior) peuplés majoritairement de Sérères et de Socés. Au centre de ce village plein de charme qui arbore une architecture tout à fait typique, et un mode de vie propre trône la grande mosquée.

Depuis la nuit des temps, la chefferie et l’imamat à Missirah sont assurés par la famille Senghor. Cette tradition remonte à la fondation du village, selon Diamé Cissé, une notable du village et par ailleurs conseiller municipal. C’est à son retour de Gambie où il était parti se soigner que Fodé Senghor, originaire du Mali, avait découvert ce site. Un marabout musulman l’avait soigné et converti à l’Islam. Il lui donna le nom de Fodé et lui enseigna le Coran. À la fin de sa formation, le marabout lui avait demandé de fonder un village dans la forêt où il trouverait un baobab avec des racines submergées dans l’eau et l’autre partie en terre ferme. « Fodé créa une daara où il enseignait le Coran en Socé et devint l’imam de la mosquée qu’il avait construite en banco et en bois. Le fauteuil de chef de village est laissé à son grand frère Mamadou Lamine Senghor ». Aujourd’hui, c’est Ismaïla Senghor qui assure la charge de chef de village depuis le rappel à Dieu d’El Hadji Sadio Senghor. Ce quadragénaire qui a vu le jour en 1933 est le 12e chef de village de Missirah.

Une vie au rythme de la pêche
MissirahComme dans toutes les villes ou villages côtiers, la vie à Missirah se résume en deux mots : pêche et poisson. La pêche est au centre de la vie de Missirah. Elle est le fondement principal de l’économie de ce village côtier et garantit l’existence de centaines de milliers de personnes, qui en dépendent, directement ou indirectement. Une flotte de 311 pirogues a été recensée entre son port et les îles de Bagadadji, Bettenty, Djinack et autres.

Selon Bouh Sidibé Sow, coordonnateur du Comité local de pêche artisanale (Clpa) de Missirah, le vieux ponton dont les travaux de réhabilitation ont été lancés par le ministre Oumar Guèye permet de saisir le pouls de la vie du village. Calme le jour, il vit le soir une animation fantasmagorique avec le retour des nombreuses pirogues parties en mer dans l’après-midi. L’effervescence du déchargement des prises est rythmée par un brouhaha extraordinaire et les cris stridents des pêcheurs et autres vendeurs.

« Missirah possède une tradition de pêche qui date de très longtemps. Il suffit de venir ici après le crépuscule pour se rendre compte que ce village ne respire que par la pêche. Des centaines de personnes, hommes, femmes et enfants s’activent dans une alacrité indescriptible. On assiste à un défilé incessant jusque tard dans la nuit. En attendant le retour du poisson, des centaines de voitures, charrettes, motos Jakarta et vélos venus de partout sont en vrac sur le quai », raconte Bouh Sidibé Sow. À l’en croire, la caisse de poisson se négocie des fois à 12.000 voire à 15.000 FCfa. « Quand il y a surabondance, ce qui est fréquent, les prix varient entre 3.000 et 2.000 francs. Il arrive même que le surplus soit jeté parce qu’il n’y a pas à Missirah d’unité de conservation », relève-t-il.

Selon Alassane Mbodji, le coordonnateur du Clpa départemental, Missirah qui abrite le centre et le quai de pêche de Toubacouta a la chance d’avoir en face un bras de mer. C’est ce qui fait qu’il accueille beaucoup de pêcheurs saisonniers de la petite côte et des îles du Saloum qui viennent pour des campagnes de pêche de 6 à 8 mois. « La pêche joue un rôle très important en termes d’emplois. Elle a pu régler le problème d’emplois directs et d’activités génératrices de revenus », soutient-il. Toutefois, déplore-t-il, la non-fonctionnalité du Centre de pêche de Missirah construit en 1989. « Sa vocation d’assister les pêcheurs locaux, d’appuyer et d’encadrer et de faciliter la vente de la glace pour assurer la conservation des produits. Les volontaires japonais ont, dans le cadre du séchage, appuyé et capacité certaines femmes qui étaient là dans le cadre de la formation, mais aussi dans les bonnes pratiques », renseigne-t-il. « Le centre qui était doté de camions frigorifiques, de chambre froide, a beaucoup contribué à l’amélioration de la qualité du poisson. La commercialisation a eu plus de coûts en termes de valeur et le prix du poisson a augmenté ; c’est ce qui a fait que la commercialisation a atteint son objectif », explique-t-il. Aujourd’hui, pense M. Mbodji, ce centre nécessite une relance en termes d’équipement, de personnel.

En attendant, la pêche continue de rythmer la vie des habitants de ce village côtier. Beaucoup d’entre eux se sont convertis en pêcheurs et en mareyeurs. « La pêche joue un rôle très important sur le plan économique et social à Missirah. Le poisson coûte de plus en plus cher et ici on ne sent pas trop si la saison des pluies a été bonne ou pas. La pêche est là et il y a l’activité sur toute l’année. On a un niveau de vie plus ou moins correct grâce à la pêche. Que ce soit les pêcheurs, les mareyeurs ou encore les transformatrices, les gens gagnent bien leur vie grâce à la pêche ».

Comme dans toutes les localités vivant essentiellement de la pêche, la quasi-totalité des femmes de Missirah intervient dans la transformation des produits de pêche. Leur tryptique : chercher du poisson, le transformer et le commercialiser. Et pour faire prospérer leurs activités, ces femmes au nombre de 219 et qui sont toutes membres du Clpa se sont organisées en Groupement d’intérêt économique (Gie), puis en union locale. Selon leur présidente, Aminata Diène, la volonté est là, mais cela ne suffit pas pour prospérer dans une activité pareille.

Aujourd’hui, ces femmes sont limitées par un manque de logistique au niveau des deux sites de transformation notamment les claies de séchage et les fours de braisage. Il s’y ajoute aussi le manque de charriot pour transporter le poisson à partir du quai de débarquement, le manque de financements pour l’acquisition de matériel de fumage adéquat, l’absence d’unités de congélation pour la conservation du surplus de captures en période de surabondance, entre autres.

Alassane Mbodji qui encadre ces femmes estime que leur rôle est considérable dans la chaîne de production. « Nous avons des femmes très braves et sur tous les maillons de la chaîne de valeur, de la production à la commercialisation. Leur souhait, c’est de sortir de l’informel et de travailler dans de bien meilleures conditions, mais cela demande un accompagnement conséquent, des financements pour l’optimisation de leur commerce », fait-il remarquer.

Un fromager mythique et millénaire
Missirah localitéMissirah, c’est aussi son fromager millénaire, témoin de l’histoire du village. Cet arbre gigantesque fascine avec ses branches immenses et multiformes et son tronc énorme qui semble écraser la terre de tout son poids. Ce fromager impressionne aussi bien par sa hauteur que par son ampleur. À y regarder de très près, des formes et images impressionnantes apparaissent. Loin de toute hypnose ou hallucination, un fin observateur pourra tantôt distinguer des formes humaines tantôt des formes de crocodile, de tortue ou encore de singe. Selon Bouh Sidibé Sow, ce fromager a été planté dans cette zone entourée de mangrove à l’époque et peuplée de boas par un certain Ansoumana Ndour. C’était bien avant la création de Missirah. Depuis, cet arbre sacré est géré par sa descendance.

L’histoire de ce fromager entouré de mythes et légendes est une ritournelle maîtrisée par tout le monde. « Visiter Missirah sans voir son fromager presque millénaire, c’est comme aller à Gorée sans voir la Maison des esclaves. Cet arbre fait partie intégrante du patrimoine de cette localité », soutient Alassane Mbodji. Toutefois, note-t-il, un fort mysticisme entoure cet arbre qui, selon certaines indiscrétions, abrite les esprits des ancêtres. C’est ce qui fait qu’il est respecté et bien protégé. « Le génie protecteur ne veut pas de souillures, c’est pour cela que l’endroit est toujours maintenu propre », Bouh Sidibé Sow. Le fromager est, selon lui, habité par un esprit. C’est ce qui fait qu’il est devenu un lieu de prières et accueille souvent des rituels. « Avant la pénétration l’Islam, les animistes vénéraient ce fromager qui fait partie de l’histoire de cette ville », explique Alassane Mbodji. Ce fromager, indique-t-il, est l’un des plus grands d’Afrique avec une circonférence exceptionnelle de plus de 30 mètres. « Cet arbre fait partie des éléments du patrimoine de Missirah. Des techniciens de l’Ist et de l’Ise qui sont venus jusqu’ici ont, après analyse des racines, affirmé que ce fromager daterait d’au moins 900 ans. D’autres chercheurs ont également assuré que c’était le deuxième plus grand fromager d’Afrique après celui du Ghana », fait-il savoir.

Depuis toujours, cet imposant arbre a été une attraction touristique qui a permis de faire la promotion de Missirah dans d’autres contrées. Et de tout temps, des touristes issus de divers horizons sont venus à sa découverte. « Ce fromager fait partie du circuit de nombreux hôtels et campements du delta du Saloum et même de la Gambie. Un touriste ne peut pas venir à Toubacouta sans venir à Missirah », assure-t-il.

L’autre attraction après le fromager est, selon Bouh Sidibé Sow, la mare aux crocodiles appelée « Mbaro Colon », située à 1 km. « Quand les pluies tardent à tomber, les populations y vont pour invoquer les esprits. Les femmes portent des pantalons et les hommes des pagnes. Aussitôt après les invocations, les pluies tombent », renseigne-t-il.

La route Toubacouta-Missirah, une surpriorité
A Missirah, les populations pensent que la pêche pourrait fortement contribuer à l’essor de leur localité et même de Toubacouta. Pour cela, la réhabilitation du tronçon Toubacouta-Missirah qui ne fait que 12 km doit être une réalité. Le chef de village, Ismaïla Senghor, estime que cette doléance vieille de plusieurs années n’est toujours pas satisfaite. « Notre plus grande difficulté aujourd’hui, c’est l’accessibilité, surtout pendant l’hivernage. C’était une promesse de Macky Sall bien avant son accession à la magistrature suprême. Depuis, nous attendons », indique-t-il. Et pourtant, note Alassane Mbodji, ce tronçon constitue une piste de production très importante. « Missirah est un lieu de débarquement où les gens viennent pour des raisons diverses. C’est un véritable carrefour d’échanges. Une fois que le ponton et la route seront réhabilités, ce village sortira de son enclavement. La pêche connaîtra un nouvel essor et contribuera grandement au développement de la commune de Toubacouta. Les autres activités comme l’agriculture et le commerce ne seront également pas en reste. C’est toute l’économie de la zone qui sera renforcée », estime M. Mbodji.

Par Mohamadou SAGNE et Samba Oumar FALL 

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