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Croyances en pays sérère : Mythe et légende autour de Laga Ndong, le Taaboor, roi des Esprits

05 Mai 2017
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Depuis des siècles, l’exaltation des esprits a toujours été une constante. Le pays sérère n’a pas échappé à cette règle. À proximité de chaque village, subsistent encore des bois sacrés. C’est le cas à Foundiougne, particulièrement dans la contrée du Loog, où se trouve la forêt de Laga Ndong, du nom d’un personnage légendaire ou mythique considéré comme le génie protecteur de toute cette contrée et même de la ville de Foundiougne. Un mythe ou une légende dont l’histoire serait liée à l’installation des premiers peuplements dans la contrée. Reportage. 

Au Sénégal comme partout ailleurs en Afrique, les populations ont leurs propres croyances religieuses, transmises de génération en génération. Le pays sérère est riche d’un vaste répertoire de génies aux pouvoirs divers. À ces esprits habitant les forêts, les bois sacrés, les cours d’eau, on voue un culte afin d’obtenir d’eux bénédiction et bienfait, protection contre le mal. Malgré la présence de l’Islam, musulmans comme chrétiens, ont vécu et continuent de vivre sous l’influence des croyances traditionnelles et malgré la modernité, ils ne semblent pas prêts à s’en départir. Les populations qui attribuent à ces esprits le pouvoir de donner et de combler de biens ceux qui les invoquent, de procurer la santé, de garantir de bonnes récoltes, d’accorder une longue vie, de faire tomber les pluies, de protéger contre les forces du mal, le danger ont continué à perpétuer le rituel légué par les ancêtres.

Dans la contrée du Loog, forte de près d’une dizaine de villages : Thiaré Loog, Soum Loog, Ndorong Loog, Mbassis Loog, Mbam Loog, Sapp, Keur Samba, Gagué Bocar, Gagué Mody et même la commune Foundiougne, le génie protecteur se nomme Laga Ndong. Le village de Ndorong est à cheval entre Soum et Mbassis, deux localités reliées par la « Boucle du Log » une piste cahoteuse dont les travaux tardent à voir le bout du tunnel. Ils sont arrêtés sans motif. N’empêche, la forêt et son environnement sont encore là. C’est, une zone à vocation culturelle et spirituelle caractérisée par le bois sacré qu’on peut apercevoir de loin, à partir du village de Ndorong. « Les habitants de ce village sont les dépositaires du sanctuaire (tours) et du temps des ancêtres ce sont eux seuls qui exploitaient la forêt », nous lance-t-on à Mbassis comme à Soum.

L’existence de ce génie tutélaire semble être liée à l’histoire de la contrée avec ses premiers peuplements dont certains seraient des sérères venus du Gaabou, même si l’histoire révèle aussi que d’autres habitants étaient venus du Fouta. Notre tentative de percer le mystère qui entoure « Laga Ndong » n’a pas levé l’énigme. Les personnes interrogées ont toutes servi les mêmes réponses : « Laga Ndong appartient au village de Ndorong et c’est là-bas que vous pouvez avoir la chance de trouver un interlocuteur qui puisse vous informer ». Ce qui nous incite alors à emprunter le chemin de ce village où se situe la forêt de Laga Ndong. À Ndorong, il n’y a personne pour parler de ce génie qui semble susciter une certaine crainte. La seule personne qui a daigné nous parler est un vieil homme assis sous un arbre, devant sa maison. Mais il a préféré nous renvoyer au chef de village absent ce jour-là. Obstinés à mener à terme nos investigations, nous avons fini par être mis en rapport avec le doyen Abdoulaye Faye, un agent de police à la retraite qui a fait des recherches sur le totem « Laga Ndong ». Il fallait alors aller à sa rencontre au village de Félane.
 
Une particularité historico-culturelle
NdorongComme tous les villages, Félane est calme et paisible. Ses ruelles débordent d’activités. Chez le doyen Abdoulaye Faye, un accueil chaleureux nous est réservé. Le vieil homme est originaire de Mbam, de la lignée paternelle de Faye Yéguel. Il a choisi de se retrancher au village voisin de Félane proche de la forêt, à une dizaine de kilomètres à partir de Djilor Saloum. « Ma grand-mère se trouvait à Ndorong. C’est ce qui me lie à ce village, terre d’accueil de Laga Ndong. Ce qui m’a donné l’occasion de rassembler des informations sur la légende de Laga Ndong », souligne-t-il. L’ancien policier tient, devant lui, une bonne documentation, moisson des recherches qu’il a déjà effectuées sur « Laga Ndong » qui, selon lui, viendrait du Gaabou avec sa famille. « Sa mère s’appelait Damane, venue, elle aussi, du Gaabou où les sérères venant de l’Est ont fait d’abord une halte. Il y a eu, ensuite, l’attaque des empires qui a fait plusieurs victimes. Ces dernières ont attiré les charognards qui, à l’époque, venaient se régaler et boire dans les marigots, infectant, du coup, l’eau polluée que les populations utilisaient également pour leur consommation. Il s’en est suivi une épidémie de peste qui a décimé une partie des populations », explique-t-il. C’est en ce moment-là, ajoute-t-il, « que Laga Ndong pris la décision de quitter ces lieux pour une destination inconnue. Cet exil l’a conduit vers d’autres cieux, avec ses cinq enfants sur certaines parties des corps desquels sont estampillés des signes d’identification par des dénominations : Taaboor, Pouma, Thiofane, Thioka et Sasagne, données à chacun d’entre eux pour qu’en cas de séparation, ils puissent se reconnaître ». Par la suite, indique le doyen Abdoulaye Faye, « le Taaboor a continué vers Ngothie pour s’y installer, le Pouma également a fait son choix aux environs de ce même village de Ngothie, le Thiofane s’est dirigé vers Mbam Laguène derrière Passy et le Thioka à Fatick jusqu’à Simal où réside le Sasagne. Et à chaque étape, il y avait un symbole qui la caractérisait. Quant à Laga Ndong, il a traversé le fleuve à partir de Niamdiarokh pour venir s’installer à Ndorong. Le village de Faye Yaguel est créé aux environs de Mbam d’où est originaire ma famille ».

Le mythe qui entoure la forêt de Laga est lié, selon M. Faye, « au souhait même du totem qui avait recommandé qu’un sanctuaire soit édifié là où, le jour où on le reverra plus, les gens trouveront ses chaussures ». Ce qui laisse croire que Laga a disparu mystérieusement en ce lieu qui fait aujourd’hui la gloire de la contrée du Loog.

Ici à Ndorong, beaucoup de gens viennent solliciter des prières de Laga Ndong, considéré comme le Taaboor, roi des Esprits. Mais, souligne le doyen Abdoulaye Faye, « comme en milieu sérère, il y a un gardien du temple qui s’occupe du rituel de libations qui symbolisent l’existence du totem de Laga Ndong ».
 
Génie protecteur du littoral
La particularité, dans le Loog, renseigne-t-il, est que la population est détentrice d’un riche patrimoine avec des lieux de culte dans chaque village : Laga Ndong à Ndorong, Ngaandé Saar et Saas à Thiaré, Pathine à Mbam, Diatta Waly à Mbassis, Poro Poro à Soum, entre autres. À côté également des lieux célèbres de rencontre des initiés où se déroulent les cérémonies de divination avec les Saltigués ou d’échanges sur les problèmes qui secouent la localité. Mais le site de Laga Ndong, à Ndorong-Loog ou  « Fangool » (serpent) du panthéon sérère a sa particularité historico-culturelle. En témoigne l’existence du « Tourou Peithie », une fête païenne qui a lieu annuellement au village de Djilor Diognick et à Peithie. Les serviteurs du culte sont des Sérères Taaboors qui, nous apprend-on, rendent hommage à Laga Ndong, roi des esprits, à travers l’immolation d’animaux, de libations diverses (lait caillé, gâteau de mil) sur la tombe de Sira Badial, la première reine des Guelewar. Ceci, pour rentrer dans les bonnes grâces de Laga Ndong, qui est assimilé au génie tutélaire même de Foundiougne. Les jeunes de cette localité ont même initié le « Laga Plage ».

Le président du syndicat d’initiative et de promotion touristique de la région de Fatick, Issa Barro, ne tarit pas d’éloges à l’endroit de Laga Ndong. « La légende de génie protecteur du littoral nous a appris qu’au temps, il y avait une belle animation dans la zone. Laga a produit beaucoup de miracles. Bien avant, les anciens ont déjà vu des touristes se balader devant le bras de mer de Laga et c’est des scènes éphémères qui se déroulaient en quelques minutes », note-t-il. Par ailleurs, ajoute M. Barro, tous les habitants de ce terroir respectent Laga. « On respecte les consignes. Il est interdit d’y aller habillé de rouge ni parler certaines langues comme le wolof. Il y a aussi des jours où il ne faut pas fréquenter Laga. Tous ceux qui ont passé outre ces consignes ont eu des problèmes », avertit M. Barro. L’association pour la gestion des ressources agro forestières et environnementales (Agrafe) a décidé de se lancer dans la préservation de l’espace dédié à Laga Ndong qui, nous dit-on, continue à veiller sur Ndorong et ses habitants. Son président, Abdoulaye Faye, soutient qu’un projet a été élaboré et soumis à la mairie pour l’octroi d’un espace.
 
Préservation du site de Laga
Village sérère« Quand l’Agrafe nous a montré le projet qu’ils veulent mettre en œuvre pour la préservation du site, nous avons rapidement accepté parce que nous avons estimé que c’est mieux de confier la gestion de la préservation au lieu de laisser l’espace dans sa léthargie actuelle qui risque de compromettre l’existence même de Laga Ndong.

Son environnement constituant, pour nous, un patrimoine culturel qui ne peut pas être utilisé individuellement, nous avons compris que c’est en faisant un transfert de responsabilité au village de Ndorong qui, historiquement et culturellement, a occupé Laga, qui nous permettrait de faciliter les choses », renseigne le maire de Mbam, Simon Diouf. L’espace à nous décrit par le maire fait une superficie de 400 ha. Selon M. Diouf, les membres d’Agrafe ont l’obligation de travailler à sa préservation parce que c’est un patrimoine culturel qui devrait valoir aux populations de la commune des activités lucratives.

Pour le maire de la ville de Mbam, il s’agit là d’une belle manière d’intéresser et d’impliquer directement les populations à la gestion du foncier et des ressources du Laga. « Pour le maire, ce sont les populations qui gèrent, donc l’institution ne fait qu’insuffler une vision à diffuser chez les populations afin qu’elles sentent qu’elles ont aussi un devoir de participation. C’est pourquoi nous les encourageons et nous allons les accompagner dans cette dynamique », souligne-t-il.

Les temps ayant changé, Abdoulaye Faye estime qu’il convient d’insuffler un nouveau paradigme. « Nous avons mis en place un comité d’initiative à l’issue d’une rencontre de deux jours qui a abouti à la création de l’association pour éviter les nombreux conflits entre communautés qui ont occasionné un manque à gagner énorme et une transformation anarchique de l’espace. Nous avions même, à l’époque, saisi, du temps du conseil rural de Djilor, le Conseil d’État pour arbitrage, car comme vous le savez, les temps ont changé, les populations ont augmenté et qu’il nous fallait donc insuffler un nouveau paradigme ». Aujourd’hui, avec la communalisation intégrale et l’érection de Mbam en commune qui polarise le village de Ndorong où est situé le site, l’Agrafe a franchi un palier important. Le président, Abdoulaye Faye, estime qu’ils ont les coudées franches en face d’un problème culturel dont l’ambition affichée est d’assurer la valorisation du site de Laga Ndong qui intéresse toute la contrée du Loog.

Pour Issa Barro, par ailleurs gérant d’un campement ayant pignon sur l’ile de Laga Ndong, le site présente un endroit magnifique pour développer le concept de tourisme durable avec sa nature, ses potentiels en ressources naturelles, sa plage et la mangrove. Il s’y ajoute les activités de pêche et agricoles. « C’est le seul endroit où l’on pratique encore le troc. Les pêcheurs viennent avec leurs pirogues de poissons et les femmes avec leur mil. Il n’y a pas d’argent et c’est des échanges qui se développent », assure-t-il. « Avec notre campement, nous avons ainsi suivi et respecté toutes les consignes indiquées en réalisant des cases pour le séjour de nos clients pour lesquels le site de Laga Ndong constitue un circuit touristique à découvrir ».

Par Mohamadou SAGNE et Samba Oumar FALL (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos) 

Last modified on vendredi, 05 mai 2017 18:42
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