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Pêche à la crevette à Foundiougne : Les producteurs victimes des mareyeurs

15 Mai 2017
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Foundiougne, presqu’île située à 22 kilomètres de Fatick, ne brille pas d’attraits que par son passé glorieux rappelant son importance pour la puissance coloniale. Elle dispose de ressources naturelles qui font sa renommée. La pêche à la crevette, activité économique impliquant une bonne partie de la population locale, offre des opportunités d’accomplissement aux divers acteurs en même temps qu’elle interpelle sur les pratiques illégales et irresponsables. Celles-ci concourent à la baisse de la quantité du produit dont la valeur commerciale estimée tourne autour de trois (3) milliards de FCfa par an.

Ousseynou Sall, fringant et convivial jeune homme, devenu enseignant à l’Ile de Niodior, ressasse la « belle époque » avec nostalgie. Pour combler ses désirs de jeunesse ou obéir à un caprice, il s’adonnait occasionnellement à la pêche à la crevette. Aujourd’hui, cette activité est moins attrayante du fait de la baisse de la capture. Les statistiques font état de 250 à 300 tonnes de crevettes collectées par an. A une certaine époque florissante, la moyenne annuelle, dans tout le département, atteignait 800 tonnes au grand bonheur des divers acteurs qui y trouvaient leur compte. L’abondance des ressources démersaux a pendant longtemps occulté la nécessité d’organiser le milieu. En plus des pêcheurs locaux et des environs, il y a d’autres acteurs provenant de divers horizons : Casamance, Gambie, Joal et même quelquefois la Guinée-Bissau. Cette même mobilité caractérise les pêcheurs de Foundiougne qui fréquentent également d’autres centres comme Joal, Djifer, Kafountine, Cap Skiring, Dakar et les pays limitrophes comme la Gambie et la Guinée-Bissau.

Par ailleurs, la surpêche trouve une explication dans la régression de l’agriculture à Foundiougne qui est une commune semi-urbaine ; ce qui accroît la population de pêcheurs. En outre, cet espace est particulièrement prisé grâce à la disponibilité du carburant, de la glace et aux facilités de commercialisation. Il est, de ce fait, un des principaux centres de débarquement de la localité. Les produits frais débarqués sont destinés à l’autoconsommation, au mareyage et à la transformation. Les produits transformés sont constitués, pour l’essentiel, de « tambadiang » (poissons fumés et séchés) et de crevettes séchées.

La mainmise des mareyeurs
Crevette Foundiougne« L’approvisionnement, confie Joseph Sarr, président du Comité local des pêcheurs (Clp), se fait à partir du centre de mareyage où les pêcheurs concentrent leur production. Cette infrastructure a été construite par l’Etat ». Les mareyeurs absorbent l’essentiel de la production exposée à la vente. Le reste est pris en charge par les micros mareyeurs et les convoyeurs d’usine. Selon celui qui est par ailleurs le coordonnateur du Conseil local de pêche artisanale (Clpa), les moyens insuffisants dont disposent les micros mareyeurs locaux ont une incidence insidieuse sur la commercialisation en cela qu’elle profite beaucoup plus aux mareyeurs. Ces derniers, contrairement aux premiers déjà cités, disposent de camions. Une évaluation sociale, économique et politique des sites pilotes effectuée dans le cadre du programme de Gestion intégrée des ressources marines et côtières (Girmac) faisait remarquer ceci : « Le bénéfice total réalisé par chaque mareyeur est compris entre 1.095.000 et 2.880.000 FCfa par opération. Cette marge commerciale est incessamment décriée par les pêcheurs qui estiment être exploités par les mareyeurs. La taille marchande semble être le premier facteur influençant les prix ». Cela est d’autant plus préjudiciable que la plupart des mareyeurs exercent des activités parallèles.

Les autres écueils ont trait à l’écoulement, à la baisse de la production et à la concurrence entre mareyeurs. Pour ce qui est de l’écoulement, Joseph Sarr fait de la construction d’un complexe frigorifique un besoin impérieux. Cela permettrait, à l’en croire, de stocker le produit dans les périodes de grande abondance. Celui promis par l’Etat du Sénégal, en plus des deux camions frigorifiques quoiqu’insuffisants, est un début de réponse à l’équation que constituent la conservation et l’écoulement des crevettes.

Adama Ngom est une femme transformatrice depuis sa tendre jeunesse, activité bien prisée par la gent féminine de la commune de Foundiougne. Cette occupation lui permettait, sur un investissement de 100.000 FCfa, de réaliser un bénéfice de 20.000 FCfa après trois jours de séchage. Hélas, ce souvenir hante le quotidien maussade et brise les espoirs d’un avenir prospère !

La détresse des transformatrices
La faute incombe « aux hommes transformateurs d’ici et d’ailleurs qui nous font une concurrence déloyale et presque monopoliste. Quand, par exemple, nous achetons le kilogramme à 800, eux peuvent s’en procurer à 1.000 FCfa. Ce qui réduit considérablement nos marges bénéficiaires ». Cette « compétition » raccourcit la campagne de crevettes des transformatrices obligées de minimiser les risques en réduisant les investissements. Certaines parmi elles se détournent du milieu au grand dam de leur progéniture qu’elles entretiennent grâce à cette activité.
« Au début de la saison, en septembre, les crevettes abondent dans le marché. Ce qui nous permet, avec les prix assez abordables, de participer à la campagne. Mais, au fur et à mesure qu’elle avance, le produit, pour plusieurs raisons et surtout du fait des hommes venus chercher fortune ici dans la transformation, devient inabordable pour les maigres budgets », se plaint, de son débit régulier, Adama Ngom. Depuis trois mois, elle a arrêté cette activité parce que ne pouvant pas s’en sortir avec le prix appliqué sur le marché. « C’est un déchirement, une douleur profonde que j’éprouve parce que je me plaisais, depuis ma tendre enfance, dans cette activité ». Se suffit-elle juste à vendre quelques sachets de crevettes sur l’une des deux rives reliées par le bac afin de ne pas laisser son époux, pêcheur (son fournisseur quand la mer est généreuse), s’occuper seul des dépenses de la maison. Pis, de l’avis des acheteurs, le produit transformé par les femmes est de meilleure qualité ; le temps de préparation étant plus long. Les « intrus » sèchent les crustacés en un jour contre trois chez les transformatrices. Ici, la crevette n’est pas seulement un vulgaire produit à écouler quel que soit sa qualité. Les bonnes dames chérissent une vertu, la patience, qui en est le gage. Les « capitalistes itinérants » des îles n’ont pas le même rapport avec le « diamant » local.

La cogestion, une bouée de sauvetage
Vendeuse crevettesLa commune de Foundiougne est une zone de prédilection des crevettes. Ce qui la rend très attrayante. Beaucoup d’acteurs y interviennent. On y trouve nombre de pêcheurs qui ne sont pas originaires de la localité. Cela nécessite non seulement un encadrement de l’Etat mais aussi une implication des acteurs pour une utilisation responsable de la ressource. En dehors des initiatives des partenaires au développement et de celles des comités locaux, la législation sénégalaise, le code de la pêche notamment, est assez dissuasive malgré les difficultés liées à son application. Ces obstacles, selon l’inspecteur départemental des pêches, Mamadou Wade, sont réduits grâce à la création des conseils locaux de pêche artisanale par l’Etat avec l’ancien code abrogé en 2015. Ils prennent en compte les spécificités biologiques, environnementales et sociales de chaque espace.

Pour l’accès à la ressource, il faut avoir un permis de pêche (5000, 15000 ou 25000 FCfa par an), un engin et une maille réglementaires et un gilet de sauvetage. Il est interdit de pêcher dans une zone à une période interdite. Ces dispositions ne sont pas toujours respectées. La diminution des volumes et de la taille moyenne des débarquements de crevettes en est la principale conséquence. Ce qui contribue, par ricochet, à la baisse des revenus des pêcheurs.

Ainsi, dans le cadre du programme Girmac financé par la Banque mondiale, deux objectifs étaient visés. « Le premier consistait à observer un repos biologique et le deuxième avait trait à la prohibition des crevettes immatures du circuit de distribution à travers le contrôle des opérations de pêche et le remplacement des filets non réglementaires », informe Mamadou Wade. Dans ce sens, en 2007, il a été décidé d’observer un repos biologique au mois d’août de chaque année afin de protéger les femelles grainées. Une telle initiative devait être concomitante à la vulgarisation des filets à grande maille qui permettent de protéger les juvéniles. Le projet avait permis l’achat de plus de 2.000 filets pour rayer ceux dits « bombardiers » des eaux de Foundiougne. Toutefois, regrette l’inspecteur départemental des pêches, certains continuent les mauvaises pratiques. Le projet Usaid Comfish s’emploie également à sensibiliser les acteurs grâce à une collaboration avec deux radios communautaires de Foundiougne et de Bétenty. C’est une vraie vitrine pour l’agent de l’Etat qui ne peut effectuer des sorties fréquentes en mer du fait de la logistique et du personnel qu’elles requièrent.

Il est appuyé dans cet exercice par le Comité local des pêcheurs créé en 2006 pour mettre fin à l’anarchie dans le milieu. C’est un exemple de cogestion qui a été appuyé par le programme Girmac. Mais, après la fin de ce dernier, le projet de Gestion intégrée des ressources halieutiques lancé par la Banque mondiale n’a pas eu les effets escomptés. C’est par la suite, en 2010, que le Programme régional des pêches en Afrique de l’Ouest (Prao) a été lancé. C’est surtout, de l’avis de Joseph Sarr, également coordonnateur du Réseau régional des Clpa de Fatick, dans la réduction de la pêche illicite et la surveillance que ce programme pouvait avoir un grand impact. Il espère que sa reconduction (le projet ayant pris fin en décembre 2014 et reconduit jusqu’en septembre 2016) permettra une meilleure prise en charge des zones marines protégées et une utilisation responsable de la ressource. Il y va du devenir de millier d’individus. L’espoir réside dans la prise de conscience des populations convaincues de la pertinence des initiatives de cogestion. Foundiougne ne saurait se compromettre. La réduction de la pression de pêche dans les zones de reproduction, de refuge et de croissance des crevettes, plus qu’un problème de survie de l’espèce et des hommes, est une question de dignité, du présent et de l’avenir.

Par Cheikh Aliou AMATH, Alassane Aliou MBAYE (textes)
et Mbacké BA (photos)

Last modified on lundi, 15 mai 2017 16:38
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