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La belle horreur

22 Mai 2017
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Hier, plongé dans une vague rêverie, je rencontre, par hasard, deux individus d’une touchante affabilité. La femme, éloquente, un tantinet diserte et surtout gracieuse, « m’impose » une discussion. Elle me demande ceci : « Pensez-vous que la vraie justice peut, un jour, régner sur terre ? » Je lui réponds que cela tient de l’utopie tout en épiant « l’ambulant prédicateur stagiaire » qui la secondait, particulièrement taiseux pour parler comme les Belges. La persuasive bonne dame tenait un petit document au titre troublant : « Les cavaliers de l’apocalypse ». Ces hérauts « surgissent brusquement, leurs sabots retentissant comme le tonnerre ! (…) Le premier cheval est blanc. Son cavalier est un roi glorieux nouvellement couronné. Derrière lui, arrive un cheval rouge, couleur de feu, monté par un cavalier qui ôte la paix de la terre entière. Puis, apparaît un troisième chevalier, noir comme la nuit, dont le cavalier tient à la main une balance, alors qu’est proclamé un message sinistre au sujet d’une pénurie alimentaire. Le quatrième cheval, de couleur pâle, d’une blancheur maladive, est le présage de maladies et d’autres menaces mortelles. Son cavalier est la Mort personnifiée. Et la Tombe, la tombe commune aux hommes, le suit de près, moissonnant sur son passage un nombre effroyable de vies ».

Cet extrait métaphorique nous conte notre propre déliquescence et pose les défis du présent et de l’avenir de notre commune humanité. Il transcende les coteries et les obédiences et, dans cette lugubre représentation, fait résonner une sirène d’alarme : le chant du cygne. Devons-nous continuer à l’ignorer sous l’effet du bruit assourdissant de notre silence ? Nous sommes en train d’attendre ce qui est déjà arrivé : la Fin. La fin (pas celle-là promise par les livres saints) c’est, de notre point de vue, cette altération extrême et profonde de notre être qui devient autre que ce qui a jusqu’ici assuré l’équilibre et la survie de notre espèce capable de s’émouvoir, d’être bourrelée de remords après s’être couverte d’ignominie. L’horreur est devenue beauté. Elle est objet d’art à admirer pour témoigner de notre affligeante décadence morale. Il faut qu’elle soit capiteuse, captivante, excitante à raconter pour en tirer parti comme une camelote devenue une relique que l’on court découvrir au « musée des horreurs ».

Il arrive qu’on se réveille joyeux, plein de vie, prêt à conquérir le monde. Il faut alors savourer ces précieux moments parce qu’ils sont devenus si courts dans cette tumultueuse existence. L’infamie et l’atrocité peuplent notre environnement. En plus du branle-bas quotidien -car nous sommes de plus en plus pressés- le train-train horrifiant relaté par les médias nous dessine un monde tourmenté où l’on « zieute », impassible, l’épouvante.

Aïe, aucun mort !
La monstruosité est telle qu’on en est, aujourd’hui, à faire une répulsive comptabilité quotidienne des morts. Un individu poignardé à mort par son vieux compagnon ! Deux autres égorgés ! Il faut que ce soit devant leurs enfants pour que la scène soit suffisamment dramatique ! Une spectaculaire fusillade dans un quelque part tranquille ! Malheureusement, il n’y a pas eu de mort ! Une tuerie, c’est encore plus excitant ! Le folklore des compatissants de luxe sera plus somptueux ! Plus le nombre est important davantage les sens sont échauffés, la laideur est fascinante pour les courroies de transmission (pas seulement les médias, car ils ne sont qu’un groupe de relayeurs parmi une flopée de diffuseurs) et les infâmes bourreaux qui s’y complaisent.

On chosifie nos morts. On se délecte de l’horreur ; « l’horreur anodine ». Il y a des fins heureuses où la mort est fêtée avec quelques larmes de réminiscences. Il ne saurait en être ainsi pour ceux qui ont vu un père, une sœur, une mère, un ami partir si affreusement ; ou ceux-là qui ont vu une âme subissant les assauts d’un maniaque sexuel comme le relaie la presse nationale ces derniers jours. Le procédé informatif est discutable. Mais, il y a une circonstance atténuante. Le journaliste est le produit d’une société désarticulée.

Le marchand de terreur, c’est aussi celui qui affame, qui nie la dignité de l’homme, l’avilit, le dépouille. Nous sommes, chacun dans sa sphère de pouvoir et d’influence, interpellés, parce que chaque action entreprise, noble ou répugnante, chaque mot énoncé, aimable ou scabreux, est une indication de l’état de notre collectivité. Il est, dans ce sens, primordial que les institutions pourvoyeuses de sens soient à la hauteur de la légitimité dont elles jouissent et de la confiance placée en elles. Il y va de la clarté des signaux de modulation qu’elles chercheront à produire.

Par Alassane Aliou Fèré Mbaye

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