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Abdoulaye Diop, artiste-comédien : Le théâtre, envers et contre tous

29 Mai 2017
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Il a soixante-six ans. On lui en donnerait beaucoup plus. Il a la voix peu audible, la démarche chancelante mais Abdoulaye Diop trouve toujours la force de faire ce qui donne sens à son existence : monter sur les planches. Et cela jusqu’au dernier souffle de vie.

Tout est clair dans sa tête. Le théâtre, c’est son cheval de bataille. Il est d’une cohérence presque fascinante sans laquelle on le confondrait à un illuminé des temps nouveaux, avec son accoutrement de scène -celui des miséreux d’une pièce théâtrale-. Dans une grande maison, à Khombole, Abdoulaye Diop trimbale sa longiligne carcasse et son visage ridé en quête de vies à raconter. La sienne n’est pourtant pas sans intérêt. C’est le genre de personnage choyé par tous et ami de personne. Qui, dans sa solitude, voit le film de son existence se dérouler avec regret et amertume. Mais, lui n’a pas encore eu le temps de regarder le sien pour en avoir. Son art, il le conjugue au présent parce que « le théâtre, c’est un sacerdoce, chez moi, une chance de servir mon peuple. Et ça, ce n’est pas une chose qu’on arrête de faire », sort-il mollement de sa bouche « dépeuplée » de ses dents. Celles qui lui restent sont brunies par l’abus de tabac.

Son défunt père, guérisseur et maître coranique, aurait voulu qu’il choisît « une vie plus gratifiante ». S’il ne dépendait que du pater familias, cet encadreur et directeur artistique n’aurait jamais connu l’enseignement en français. C’est son parrain qui l’inscrit à l’école 1 de Khombole où il obtient son Cepe pour poursuivre ses études au lycée Malick Sy de Thiès. Dans cet établissement, en classe de quatrième, son prof d’espagnol, celui qu’il appelle toubab bi (le blanc) lui fait découvrir ses prédispositions pour l’art dramatique « après avoir brillamment accompagné de mimiques une chanson ». La référence du théâtre khombolois est née au détriment des études qu’il arrête en classe de Seconde. Il intègre la troupe Dahwatoul Islam, la plus significative de Khombole ; Islam, une manière peut-être pour rassurer les censeurs de la localité. Avec la compagnie communale qu’il quitte en 2004, Abdoulaye participe, à plusieurs reprises, à la semaine de la jeunesse et de la culture. De cette expérience, cet homme dur d’oreille se montre plus engagé pour des causes utiles à sa communauté. « Je suis le premier à avoir écrit une pièce théâtrale sur le Sida avec la collaboration de l’Organisation non gouvernementale Aprosor », se souvient-il fier. Lui et ses partenaires se produisaient dans des cours de maisons ou d’écoles, dans des rues à l’occasion des séances de lutte ou pendant la période des « Nawetaan ». Sa progéniture semble être attirée par la scène. « Mafille est la plus talentueuse », précise-t-il, ses yeux rouges illuminés de fierté. Celui qui n’a jamais eu de production filmée ne rase pas les murs pour avoir choisi un métier trop longtemps jugé dégradant. Autrement, « j’aurais dissuadé toute ma famille de s’y aventurer », jure-t-il. Chez lui, tout le monde est comédien. Seule la femme qui lui reste y a échappé. L’acteur au frêle corps souvent drapé dans des boubous traditionnels n’aime pas se lamenter. Il se contente de ce que la nature lui a donné. Que les pouvoirs soient indifférents à ce qu’il fait ne l’empêche pas de faire ce qui le passionne.

Ces donneurs de leçons-là !
Il est également trop vieux pour se préoccuper de ce que disent les gens à propos du métier qu’il a choisi. Le théâtre nourrit-il son homme ? « La question est malposée », selon lui. « C’est un sacerdoce, une révolution culturelle pour changer les mentalités et les adapter ». Son jeune frère, Serigne Abdou Diop, son clone, parle de lui, conquis par sa ténacité : « Les gens éprouvaient de la gêne à faire du théâtre mais lui, il ne s’est jamais préoccupé des médisances ». Encore moins de ceux qui prétendent pouvoir lui apprendre son art.

Il y a un épisode de son parcours qu’Abdoulaye raconte avec beaucoup de fierté. « Des gens ont voulu m’apprendre un métier que je fais depuis des décennies ». Il fait allusion à un ancien metteur en scène de la troupe nationale dramatique du théâtre Daniel Sorano. Ce dernier, dans le cadre du programme du Centre de lecture et d’animation culturelle (Clac), était chargé d’animer un séminaire de formation sur la mise en scène. « Au bout de quelques minutes, j’ai quitté la salle, n’y trouvant aucun intérêt. Ce n’était pas ma conception du théâtre », proteste-t-il. Aux explications d’un autre ponte sur l’écriture théâtrale, il n’accorde non plus aucune importance. Ce ne sont pas eux qui lui ont permis d’écrire son chef-d’œuvre sur le conservatisme traditionnel et le conflit générationnel que « malheureusement un de mes amis se plaît à plagier et à s’attribuer », dénonce l’homme à la barbichette et aux cheveux poivre et sel.

Abdoulaye ne donne pas l’air de vouloir trop s’épancher sur les retombées financières. En tout cas, pas autant que sur sa passion. Le théâtre, de son propre aveu, il n’en tire que la satisfaction d’avoir rendu service à sa communauté. Pour nourrir sa famille, le natif de Khombole s’est essayé à beaucoup de métiers. Il a été tisserand à la société textile sénégalaise, veilleur de nuit au centre de santé. Mais, « c’était plus du bénévolat », précise-t-il. La star des comédiens khombolois aurait également hérité de son père des dons de guérisseurs. Il n’en ferait toutefois pas un gagne-pain. « Un acteur culturel doit être généreux », justifie cet ancien militant de l’Union progressiste sénégalaise (Ups). L’homme aux multiples décorations a également adhéré à Aj/Pads (And-jeuf/Parti africain pour la démocratie le socialisme). Après la fissure du parti, il rejoint le fils de Khombole, Mamadou Diop Decroix. « Mais la politique et moi, c’est un mauvais casting. Je me vois plus comme acteur de développement au-dessusde la mêlée », dit-il. Il fourmille d’idées et d’initiatives. Grâce à son engagement, à son obstination, Abdoulaye a été conseiller municipal en 1972. Ce n’est rien à côté de la joie que lui a procurée son art.

Par Alassane Aliou MBAYE

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