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Une des plus anciennes localités du Sine-Saloum : Djilor Djognick tombé dans l’oubli

12 Jui 2017
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Considéré comme l’une des plus anciennes localités du Sine Saloum, Djilor Djognick a fortement marqué l’histoire du Sénégal. L’existence de cette contrée qui a été tour à tour occupée par les Lamanes, les Nianthios et les Thiédos dépasse largement les 900 ans. Mais son passé reste méconnu de la plupart des Sénégalais et, pourtant, elle a une histoire riche en évènements. Plus de dix siècles n’ont pas suffi à sortir Djilor Djognick de son inquiétant anonymat inquiétant et à connaître un essor digne de ce nom.

À première vue, Djilor donne l’impression d’être un coin perdu sur terre. Situé entre Foundiougne et Passy, cet ancien royaume somnole et baigne dans une quiétude exceptionnelle. Malgré son « louma » (marché hebdomadaire) et les quelques activités quotidiennes, la vie y semble ensevelie dans une léthargie sans nom. Avec le rôle qu’il a joué dans l’histoire du Saloum, Djilor Djognick, qui n’a rien à voir avec Djilor Djidiack situé dans l’arrondissement de Fimela, dans le département de Fatick, n’est pourtant pas de ces villes à taille humaine où l’on trouve facilement des vestiges préhistoriques ou historiques. Mais ce gros village qui affiche une mine de papier mâché est riche de son passé et regorge de secrets cupidement conservés par les gardiens de la tradition. Difficile d’en trouver un pour nous entretenir sur cette glorieuse époque. Mais à force de chercher sans pour autant fouiner, on en trouve. Abdou Soulèye Ndiaye, qui paraît mieux connaître l’histoire de cette contrée, accepte volontiers de nous aider à dépoussiérer cette page de l’histoire du Sine Saloum et du Sénégal.

Ce septuagénaire qui s’est fait mémoire vivante à force de recherches est une source passionnée et passionnante. Cet ancien chef du Centre d’expension rurale (Cer) est convaincu que Djilor Djognick est l’une des plus anciennes localités du Sine Saloum. Pour nous plonger dans le passé de cette contrée, il s’est armé de ses notes et de sa riche documentation. Sa soif de savoir et de connaissances l’a poussé à tout consigner les moindres détails dans des cahiers. Jadis, nous dit-il, Djilor Djognick était un repère pour les lions et les éléphants. C’était vers le XIe siècle. Le domaine était tellement riche et il y avait beaucoup de lions, de panthères et d’éléphants. Selon lui, la fondation de Djilor daterait de 1080. Une fondation qui, précise-t-il, fait l’objet de deux versions. La première l’attribuant à Samba Sarr et la seconde à Diégane O Math. « Chaque famille a sa version. Chez les Pouma, qui sont une lignée matrilinéaire, ils vous diront que Djilor a été créée par Diégane. La famille Sarr vous dira que Djilor a été créé par Samba Sarr ». Toutefois, assure-t-il, Djilor a un cycle évolutif très clair. « Cette contrée a été fondée, dévastée totalement par des guérillas puis refondée », indique-t-il. Au cours de son évolution, dit M. Ndiaye, Djilor Djognick a connu plusieurs dénominations : Djilor Sandakewé, Djilor Diogoy Fou gnithie, Djilor Saré Mbégane dandé maayo, Djilor Abdou Soulé, Djilor Saloum…

Pour le vieil Abdou Ndiaye, les lamanes sont les premiers à venir à Djilor. « Ils ont mis le feu, ontcoupé les arbres pour habiter ici », précise-t-il. Approximativement, note-t-il, leur pouvoir va de 1080 à 1248. Évoluant, Djilor a reçu des conquérants venus du Gabou, en Guinée-Bissau. Il s’agit des « Nianthios » (Guélewar en wolof). « Ils sont venus dominer et conquérir Djilor. Ils ont duré ici et sont les premiers créateurs du royaume du Djognick », souligne M. Ndiaye.

Abdou Soulèye NdiayeAvant que leur pouvoir ne disparaisse, les «Nanthios» ont élu huit rois, partant de Sira Badiar Mané, qui réussit à devenir la première reine de Djilor, à Birane Djické Mané. Jamais à court d’anecdotes, ce vieil homme transmet son récit avec passion. « Nianthio signifie "nous sommes les plus grands guerriers, c’est nous qui avons créé la dynastie donc, nous sommes les rois" ». Le peuple avait accepté cette suprématie en les suivant. Les «Nianthios» se sont battus pour s’imposer et tout le monde avait accepté leur bravoure et leur noblesse », relève-t-il.
À en croire l’ancien chef de CER, « le Nianthio est une lignée matrilinéaire ». « On ne se levait pas du jour au lendemain et dire qu’on était Nianthio. Il se transmet de mère à fils. Votre mère est nianthio, vous êtes nianthio, votre père est nanthio, vous n’êtes pas nianthio. C’était leur organisation et les wolofs ont pris le mot à la volée et ont dit Guélewar », raconte-t-il. Mais, le règne sans partage des Guélewars prend fin avec la victoire de Latmingué Diélègne Ndiaye sur Birane Djické Mané. Et pourtant, indique M. Ndiaye, le guerrier « nanthio » a résisté pendant sept ans, avant de tomber dans le piège tendu par Latmingué. « Il est tombé dans un trou creusé à son insu et a été enseveli vivant. Cette victoire a marqué l’arrivée des «Thiédos» », explique-t-il. C’est à partir de cet instant, en 1517, que Djilor est devenu une province vassale. Selon M. Ndiaye, le règne des Thiédos a démarré avec Mbagnick Diop cette même année jusqu’à Diène Coumba Ndiaye qui fut le 30e roi. « Ils ont tous été nommés à partir de Kahone. Aucun ne l’a été à partir de Djilor. À l’époque, le roi de Kahone, après son intronisation, appelle son cousin, son grand frère ou son oncle et lui dit, je te lègue Djilor », renseigne-t-il.

C’est donc la colonisation qui a marqué la fin du pouvoir des «Thiédos», marquant ainsi l’arrivée des chefs de canton dont le premier à Djilor fut Fara Guédél Mbodji en 1931. Il y eut ensuite Momar Betty Bâ, Baba Ly, Abdou Soulèye Bâ, selon Abdou Soulèye Ndiaye. Avec l’accession à l’indépendance, il y a eu des les chefs d’arrondissement. Djilor en a connu six, de Sambou Touré à Alpha Touré, selon M. Ndiaye. À leur suite, il y a eu dix sous-préfets, d’Amadou Sy à Sidy Mokhtar Fall. Au total, précise Abdou Soulèye Ndiaye, Djilor a vu passer 61 hommes de commandement. « Aucun d’entre eux n’est né à Djilor », regrette-t-il.

«Thouroum Pèthie», une fête païenne qui résiste encore
À Djilor, les Guélewars ont légué à la postérité une fête qui subsiste encore et qui est célébrée chaque année en leur honneur. Il s’agit du «Touroum Pèthie» ou «Thiouram Pèthie». Cette tradition fait partie de leur patrimoine culturel. Chaque année, la famille qui doit faire le « tour » vient faire son sacrifice, sucre et lait versé sur le tombeau des Guélewars. Ce rite est perpétué régulièrement et depuis des siècles, selon le vieil Abdou Soulèye Ndiaye. Cette cérémonie a toujours lieu un vendredi et draine les populations de la contrée, hommes, femmes, jeunes filles et garçons, enfants, tous âges confondus. « C’est un grand moment de fête, de retrouvailles et de communion qui se prépare toute l’année. Il y a du rythme et on danse toute la nuit jusqu’à l’aube à la place du village. Le lendemain, la fête continue. De 8 à 12 heures, un concours était organisé pour élire l’homme le plus généreux. C’était une occasion d’étaler toute sa générosité. On procédait également à l’élection de la plus belle fille et aussi de la meilleure danseuse », explique-t-il. La participation de la communauté à cette commémoration était donc essentielle et tout le monde s’impliquait.

«Thiouram Pèthie», explique M. Ndiaye, est une commémoration en l’honneur des «Nianthios». « Quand ils ont quitté le Gabou et ont fondé leur royaume à Djilor, on avait envoyé à la reine Sira Badiar Mané une monture de cheval pour la féliciter de cette grande réussite. La selle était merveilleusement confectionnée, mais elle renfermait un sort. Quand le cadeau est venu, la reine se trouvait en tournée à Lérane, à 15 km au sud de Djilor. Elle a alors demandé à un enfant du nom de Diégane Coumba de la mettre sur son cheval et de lui garder la scelle dans sa chambre », indique-t-il. « Entre Lerane et Yerwago, il y a une petite rivière. Arrivée à cette hauteur, l’enfant a eu des maux de ventre. Il s’est tordu de douleur et a vomi de petites pierres. Il ne survivra pas à ses douleurs et est mort sur le cheval qui l’a amené jusqu’au village. Un autre enfant subira le même sort. Ayant finalement compris que la selle était atteinte mystiquement, elle a été jetée dans un bolong et le problème était résolu », fait savoir Abdou Soulèye Ndiaye. Ces deux enfants, nous dit-il, sont enterrés à Lélwane dans une position debout comme tous les «Nianthios» d’ailleurs. Et leurs tombes, informe-t-il, sont toujours présentes dans cette localité. Aujourd’hui encore, la tradition est bien conservée à Djilor. Cette grande fête païenne y est célébrée chaque année avant l’hivernage.

Aux origines de la lutte traditionnelle
Djilor SénégalTout comme les «Nianthios», les «Thiédos» ont également laissé une fête. Il s’agit de la lutte traditionnelle dont la première organisation remonte à 1781, selon M. Ndiaye. Une guerre de succession qui a mal tourné a été à l’origine. En effet, raconte le vieil Abdou Ndiaye, Djilor, à une certaine époque, était resté sans roi. « C’est alors que Biram Ndiémé Niakhana Ndiaye appelle son neveu Biram Codou Niakhana pour lui offrir le trône. Ce dernier quitta Kahone pour venir à Djilor. Mais quand son cousin Diène Sanou Faye a entendu la nouvelle, il a interpelé son oncle. Mais ce dernier lui fit la confirmation », explique-t-il. « Je n’ai pas commis d’erreur. Biram Mbodji Codou est né au Saloum alors que toi ton père est né au Sine. Si tu veux un royaume, va le chercher au Sine et laisse Biram Mbodji Codou tranquille », avait alors lancé le roi à son neveu. Non content de cette décision, Diène Sanou Faye défia alors son oncle. Décidé à prendre le pouvoir, il se résolut alors à combattre son cousin Biram Mbodji Codou. Leurs mères étaient de même père et même mère, précise le septuagénaire. « Quand Diène Sanou Faye enfourcha son cheval, sa tante, qui se trouve être la mère de Biram Mbodji Codou, l’appela et lui remit deux pagnes. Elle lui dit : « le premier appartient à ta mère et le second est le mien. Comme on t’a interdit et que tu as refusé, amène ces deux pagnes avec toi. Quand vous aurez combattu, si tu le tues, couvre-le avec le pagne de ta mère. Si c’est lui qui te tue, qu’on te couvre avec mon pagne ».

« Lamb buur »
Suite à ces recommandations, Diène Sanou Faye s’en alla. Malgré les négociations, les deux protagonistes n’avaient pu trouver un terrain d’entente. Pour se départager, les deux prétendants au trône engagèrent une rude bataille au cours de laquelle Diène Sanou fut touché par balle. Il succomba par la suite à ses blessures et moins d’une semaine plus tard, Biram Mbodji Codou fut intronisé. Une intronisation qui divisa totalement le royaume. L’ambiance était devenue invivable, pourrie. Il n’y avait plus de solidarité ni cette fraternité et toutes ces valeurs qui faisaient la force de Djilor. « C’est par la suite qu’un sage homme est venu vers le roi pour lui demander d’organiser une séance de lutte pour retrouver cette cohésion », fait savoir Abdou Soulèye Ndiaye. C’est ainsi, dit-il, que le «Lamb buur» a été initié. « C’était un grand moment de fête et de réjouissances. Les préparatifs duraient jusqu’à un mois. Il y avait du couscous et de la viande à profusion. Les combats avaient lieu de vendredi à vendredi et démarraient à midi pour ne prendre fin qu’au coucher du soleil. Les villages périphériques lutaient le lundi jusqu’à jeudi puis entraient en lice des Niominka du vendredi au dimanche ». Selon M. Ndiaye, un seul trophée était mis en jeu. C’était une tunique appelée « thialite » en sérère. « À chaque édition, de grands lutteurs, des champions aguerris, venaient de partout et s’affrontaient. La première finale a opposé Leyti Loum à Khomba Diouma Sène de Lérane. Ce dernier fut d’ailleurs le premier vainqueur de l’épreuve et jusqu’à aujourd’hui, les hymnes et autres glorifications entonnés en leur honneur résonnent encore », rappelle-t-il. « C’est cette pratique qui a aujourd’hui évolué vers une activité culturelle et sportive, mais la lutte traditionnelle a été organisée pour la première fois à Djilor. C’était en 1781 », précise-t-il. Malheureusement, déplore le vieil homme, cet évènement qui a beaucoup contribué à ramener et à renforcer la cohésion sociale a perdu de son ampleur. « Ce passé prestigieux n’intéresse pas les populations de Djilor. Tous les petits-fils sont partis et ont laissé le village à lui-même ».

Pour cette incursion, Djilor l’anonyme n’a pas livré tous ses secrets. Et pour éviter que son riche passé ne se perde à jamais, le vieil Abdou Soulèye Ndiaye qui a développé un esprit chercheur à Bambey où il effectuait son service vétérinaire avant d’être transformé en chef de Cer pendant dix ans, se bat pour écrire un livre et permettre à la postérité de se réapproprier l’histoire et la culture de Djilor Saloum. Et c’est à partir du procès-verbal du séminaire de Pencuum buur tenu le 9 avril 1992 qu’il a glané toutes les informations qu’il a à sa disposition. « Ce que je raconte là n’est ne vient pas de moi. Ce sont des informations que j’ai glanées auprès de dignitaires et historiens du Djiognick », avoue-t-il modestement. « J’ai senti que ce séminaire était une nécessité. Je suis alors allé à Kaolack, j’ai formulé une demande et j’ai été financé à hauteur de 120.000 FCfa par Conrad Adenauer. C’est avec ce financement que j’ai organisé cette rencontre pour connaître l’histoire du Diognick », note-t-il.

Par Mohamadou SAGNE, Samba Oumar FALL (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on lundi, 12 juin 2017 15:19
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