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Boom du théâtre à Thiès : Les planches du bonheur

03 Juil 2017
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Au sobriquet « une ville, deux gares ferroviaires » collé à Thiès, il faut désormais ajouter « la ville du théâtre ». Le succès connu par les troupes Janxène et Soleil levant a entrainé une ruée vers les troupes théâtrales. Des groupes se forment dans les quartiers, surtout dans le nord. La ville totalise une vingtaine de groupes. Tous veulent tirer leur épingle du jeu et bousculer la « hiérarchie », à l’image de Royoukaay.

Royoukaay, la troupe montante du théâtre national, cartonne en ce moment dans une télévision de la place grâce à son célèbre sketch « Keur gui ak koor gui ». Dans son antre thiessois, le groupe a transformé la vaste demeure du réalisateur Bachir Kane en une salle de spectacle. L’ambition de Diop Fall et sa bande est de suivre les traces de Soleil Levant, voire de porter plus loin le théâtre thiessois.

Le mois de Ramadan rime avec sketchs à la télévision. C’est un moment privilégié pour les groupes de théâtre qui rivalisent de créativité pour mieux vendre leur art mais aussi aider les téléspectateurs qui jeûnent toute la journée à tromper leur faim. Ils peuvent compter sur nos chaines de télévision qui, en cette période, leur offrent la visibilité tant recherchée. Né en 2005, le groupe Royoukaay de Thiès a actuellement le vent en poupe. En cette mi-journée de vendredi, ses membres font une répétition générale, à l’ombre d’un arbre, dans la cour de la maison du jeune réalisateur, Diop Fall et ses camarades jouent deux à trois pièces dans une ambiance empreinte de chaleur. « A Thiès, les infrastructures de théâtre font grand défaut », déplore Ousmane Sy, un des membres du groupe. La première pièce de théâtre démarre avec une causerie familiale somme toute banale, comme c’est le cas souvent dans toutes les familles. Elle implique un couple, un complice du couple et le neveu de la famille, manifestement impertinent et marginalisé. La discussion débute bien avec des plaisanteries jusqu’au moment où la belle Sokhna Ndoumbé fait son apparition subite dans la maison. Si le neveu, Diop Fall et la femme répondent aux salutations d’usage de Sokhna Ndoumbé, le chef de famille, lui, préfère se cacher pour ne pas être vu par l’intruse. Mais, c’était sans compter avec la détermination du neveu décidé à dire toute la vérité. Malgré les mises en garde de l’ami Diop Fall et de l’oncle fornicateur, le paria de la famille finit par cracher le morceau. Il apprend à sa tante que son oncle entretient une liaison amoureuse avec Sokhna Ndoumbé et qu’il l’a envoyé chez celle-ci à plusieurs reprises. Surprise, la tante se lève aussitôt et regagne sa chambre, non sans menacer de représailles son mari. La scène se termine par une bagarre entre Diop Fall et le neveu impertinent, avant que le réalisateur et le caméraman ne demandent à reprendre la pièce pour une nouvelle séquence, au grand bonheur de la petite foule qui a pris d’assaut la maison pour assister au spectacle. La deuxième pièce a eu pour cadre la devanture de la maison et met en scène, cette fois, Diop Fall et son ex-femme, sous le regard d’enfants, pour la plupart, et des passants. Alors qu’il est plongé dans un sommeil profond, le vieux Diop Fall est brusquement réveillé par une dame qui se trouve être son ex-femme. Lui qui n’attendait certainement pas cette visite improbable, n’en revient pas. Et il met du temps à réaliser que celle qui est debout devant lui est belle et bien son ex-conjointe. Celle-ci qui semble avoir assouvi sa vengeance lui tend un talisman. « Tu dois mettre ça dans un seau d’eau et, pendant 7 jours, tu devras te laver avec cette eau bénite », lui dit la dame avec une assurance qui en dit long sur sa certitude. En fait, Diop Fall a été marabouté par sa femme revancharde et cette eau est censée le délivrer de ses maux. D’où le ouf de soulagement que Diop a poussé et qui met un terme au spectacle. Le groupe Royoukaay termine cette journée par une troisième pièce où Diop Fall - encore lui - est l’acteur principal dans son rôle de lutteur à ses heures perdues. Ce dynamisme en dit long sur l’ambition de cette troupe qui ne cesse de monter en puissance. Aujourd’hui, après Soleil Levant de Sanekh et Janxène de Ndiamé Sène, Royoukaay est la troupe la plus célèbre de Thiès. Pour Ousmane Sy, un des cadres du groupe, l’ambition de la troupe est d’aller plus loin que Soleil Levant. « Soleil Levant est notre référence. Ce groupe a hissé très haut le flambeau de Thiès et nous sommes fiers de ce qu’il a accompli. Maintenant, c’est à nous de suivre ses traces et d’amener encore plus loin le théâtre thiessois », se convainc le jeune comédien, par ailleurs transfuge de la troupe Soleil Levant. Selon lui, avec le talent dont dispose le groupe et la passion qui anime ses acteurs, le potentiel est bien là pour espérer devenir, d’ici quelques années, l’une des plus grandes troupes théâtrales de Thiès et du Sénégal.

Absence de salles de spectacle et manque de moyens
Thies Theatre 2Toutefois, Ousmane Sy liste certaines contraintes qui freinent le développement du théâtre dans la capitale du Rail. « L’absence de salles de spectacle est un vrai obstacle pour la promotion du théâtre thiessois. Avec des infrastructures de ce genre, on pourrait produire régulièrement des sketchs et promouvoir », explique le jeune pensionnaire de Royoukaay. Ce dernier déplore également le manque de moyens, ajoutant que « les subventions ne tombent pas régulièrement ».

Face à cette situation guère reluisante, le groupe a eu l’idée d’organiser, au-delà des spots, des sketchs et du soutien de quelques mécènes, son premier anniversaire l’année dernière. Selon Ousmane Sy, l’objectif de « cette initiative, qui fut un grand succès », est de pallier un peu l’absence de moyens à laquelle est confrontée la troupe. Il indique que la troupe compte pérenniser la tenue de cet évènement.

Le réalisateur du groupe estime, lui, que les acteurs du milieu ont besoin d’être soutenus davantage. « La production coûte excessivement cher. Il faut un peu plus de soutiens pour les acteurs du théâtre, d’autant plus que ce qu’ils font n’est qu’un reflet de la vie quotidienne sénégalaise. Par ailleurs, à travers leur œuvre, ils divertissent et éduquent les téléspectateurs », poursuit Bachir Kane. Il explique également que l’ambition de la troupe théâtrale Royoukaay est de produire des téléfilms, voire d’aller à la conquête du marché international. « Notre ambition ne se limite pas au niveau national. Nous voulons produire des téléfilms qui pourront même être repris par les grandes chaines, telles que Canal Plus. L’ambition est là, de même que la capacité et le talent », soutient encore Bachir Kane. Passionné de théâtre, il a rejoint la troupe Royoukaay il y a quatre ans, à l’occasion d’un spectacle que celle-ci avait présenté. Depuis, il est le réalisateur de « Keur gui ak koor gui », un sketch à succès qui passe toujours à la télévision. Royoukaay a aussi à son actif la réalisation des téléfilms Baaye teuf, Meless et Jixi Jaxa. Comme beaucoup, Bachir Kane estime que Thiès regorge de talents dans le milieu théâtral.

« Au Sénégal, quand on parle de théâtre, tous les regards se tournent vers Thiès. Il faut dire qu’en matière de talents dans ce milieu, nous sommes vraiment bien représentés. Nous en rendons grâce à Dieu », constate-t-il avec satisfaction.

Une vingtaine de troupes à l’assaut du public
A Thiès, principalement dans le nord, les troupes théâtrales foisonnent. Nombreux sont les jeunes qui conjuguent leur avenir avec le théâtre. Du coup, la ville compte une vingtaine de troupes.

D’autres groupes, composés d’amateurs, sont enregistrés dans les quartiers.

Ce foisonnement est né du succès que les principales troupes de la cité du rail ont connu sur le plan national. « La réussite a influé les autres. Au départ, c’était Janxène. Ensuite, nos frères de Soleil levant sont venus. Maintenant, ce sont les jeunes de Royoukaay qui sont en train de nous bousculer, mais il y a d’autres », souligne Jules Dramé, artiste comédien. « Il y a des troupes un peu partout. Il y a une vingtaine de troupes dans la commune de Thiès. Il y a de jeunes talents qui sont là », ajoute notre interlocuteur qui est membre de la troupe Janxène de Thiès.

Ces jeunes peuvent-ils trouver le salut dans ce métier ? Après les succès de Sanekh, Serigne Ngagne et les autres comédiens célèbres de Thiès, d’autres jeunes de la cité du Rail sont sortis du lot. Il s’agit de Meless, Magnoukh, Combé. Ils ont été formés par la troupe Royoukaay, créée le 5 janvier 2005 par Aliou Aïdara, artiste comédien. « Depuis plus de 12 ans, nous travaillons dans l’ombre », explique M. Aïdara. Les jeunes de cette troupe sont sortis de l’ombre avec succès puisque leurs productions sont diffusées par les chaines de télévision. Pour M. Aïdara, la production théâtrale est une niche pour créer des emplois. « Les gens ne voient les artistes que dans les téléfilms, mais ceux qui travaillent dans le métier sont très nombreux. Beaucoup pensent que le théâtre, c’est ce qu’on voit à la télé, alors que la scène est le pilier du théâtre. Des gens sont formés pour ça », explique-t-il.

Aliou Aïdara pense qu’avec un bon encadrement il est possible d’aider les jeunes qui veulent exceller dans ce métier. « L’avenir est prometteur. Les gens continuent à être formés. Pour pratiquer le métier, il faut toujours être dans la formation. Les gens sont conscients de la cela », a-t-il dit. M. Aïdara insiste aussi sur les messages. « Le message doit être fort. Pour faire du théâtre, il faut avoir un texte. Si tu n’as pas un texte, tu ne peux pas faire du théâtre », dit-il. Le président de Royoukaay estime aussi que les artistes doivent s’organiser pour mieux vivre de leur art. « Les gens doivent s’organiser davantage. Si on se réunit, personne ne peut nous exploiter. Il arrive qu’une agence propose à un artiste un cachet pour une publicité, si ce dernier n’est pas d’accord, il peut se retourner vers un autre qui peut accepter un cachet inférieur », déplore-t-il.

Les artistes doivent également être accompagnés. « Vu comment le théâtre a émergé à Thiès, je pense que notre ville mérite d’avoir un Grand théâtre. Cela permettrait aux artistes comédiens de vivre de leur art. Il faut équiper le centre culturel d’un théâtre de verdure, mais aussi en son et en lumière », plaide Jules Dramé. « Les problèmes sont là, mais les gens continuent à se battre. Les autorités de la mairie de Thiès doivent penser à créer un centre culturel. Cela permettra aux artistes d’exceller », ajoute-t-il.

Par Babacar DIONE et Diégane SARR (textes),
Abib DIOUM (photos)
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