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Evasion (26)

Après plusieurs semaines de morosité liée à la crise postélectorale en Gambie, la ville de Farafenni déborde à nouveau d’activités. Et le marché central, poumon économique de cette ville, est l’un des meilleurs baromètres pour apprécier cette reprise effective. Les commerçants sénégalais qui avaient le moral dans les chaussettes depuis quelques semaines ont repris leur business et affichent le sourire. Ce nouveau climat de paix favorise leurs affaires et ils espèrent que la fin du règne de Jammeh annonce des lendemains enchanteurs.

Une fois la frontière franchie à partir de Keur Ayib, dans le département de Nioro, Keur Ali, un minuscule village complètement dépourvu se découvre. Pour regagner Farafenni, la première grande ville de l’Etat gambien, distante de 5 km et situé à 7 km du fleuve Gambie, il faut impérativement passer par là. Le trajet, selon les moyens, se fait à pied, à moto, en charrette ou en voiture. Le décor est tout autre. Des maisons en dur se succèdent. Avec la complicité du soleil assassin, leurs tôles en zinc luisent et, de leurs éclats, martyrisent les yeux mal protégés. A intervalles réguliers, des stations-services qui ont cessé toute activité sont squattées par des chèvres et autres volailles. Ça et là pullulent des garages de mécaniciens avec de vieilles guimbardes d’une autre époque exposées comme des objets d’art hors de prix. De part et d’autres de la route, des piétons vaquent à leurs occupations. Des vrombissements de véhicules de tout genre et de motos polluent l’atmosphère.

Au bout de cinq kilomètres, Farafenni se dévoile dans toute sa splendeur. Il faut d’abord passer les formalités d’usage au poste à l’Immigration passport control et au Farafenni custom office pour espérer fouler le sol de cette ville carrefour. Sur les lieux, un policier fagoté comme un charmeur de serpent nous demande notre destination, l’objet de notre visite et notre laissez-passer. Ni plus. Puis, il nous autorise à passer. Depuis la chute de Yaya Jammeh nous dit-on, les tracasseries ont diminué au niveau de la frontière gambienne. Même si du côté des transporteurs on affirme le contraire.

Dans cette ville, la circulation est très dense. Normal puisque c’est un passage obligé pour aller en Casamance et d’autres localités de la Gambie. Des bus, camions, taxi brousses qui ont fini de traverser la frontière foncent directement vers le quai de Bamba Tenda où ils devront embarquer dans le ferry pour rejoindre la ville de Soma, sur la rive opposée. Mais avant le village de Bereto, un autre contrôle s’impose à la 2nd Infantry Battalion.

Reprise des activités …
Finie la terreur silencieuse instaurée en Gambie, Farafenni a retrouvé sa quiétude d’antan. Dans cette ville-carrefour gambienne où les Sénégalais sont légion et s’activent dans le commerce et plusieurs autres domaines, la vie a repris son cours normal. Les populations se sont remises au travail. Ce nouveau climat de paix a favorisé la reprise des affaires. Il suffit, pour s’en convaincre, de sillonner la July 22nd Highway ou encore la Seyfo Mama Tamba Jammeh Highway. Banques, magasins, pharmacies, supermarchés, boulangeries, restaurants, stations d’essence, compagnie d’assurance et autres ont repris service.

Au marché central de Farafenni, poumon économique de cette ville frontalière, l’ambiance d’antan est au rendez-vous. Les commerçants qui avaient déserté leurs cantines ont repris leur business qui tourne aujourd’hui à plein régime ; ce qui était inimaginable quelques semaines plus tôt, quand Yaya Jammeh s’agrippait encore au pouvoir. A Farafenni, le commerce est l’activité vedette de la communauté sénégalaise établie dans cette partie de la Gambie. Le marché central est animé par des commerçants sénégalais venus de villes et villages environnants pour gagner dignement leur vie de ce côté de la frontière. Il suffit de poser les pieds au Farafenni market pour s’en rendre compte. On se croirait dans un des plus grands marchés sénégalais. Pas de marchands ambulants ni de meute de talibés qui assaillent les piétons, mais les dialectes utilisés laissent croire qu’on se trouve en terre sénégalaise. « Tout le monde sait que l’anglais est la langue officielle gambienne, mais l’usage du wolof, du peul, du sérère et du mandingue est très courante », explique Mamadou Sakho qui a presque fait ses humanités en Gambie. Selon lui, Farafenni, c’est presque un Sénégal en miniature. « On y retrouve une forte colonie de Sénégalais. C’est aussi le cas des beaucoup de villes gambiennes. Que ce soit à Banjul, Kerewan, Soma, Bansan, Birkama, Basse, Serekunda ou encore à Barra. Cela vient confirmer que les deux pays constituent un même peuple. Nous avons les mêmes ethnies, les mêmes coutumes, avec des pratiques sociales identiques », ajoute-t-il sur un fort accent gambien.

Fraternité
FarafenniTout se concentre dans ce marché : vendeurs de tissus, de vaisselles, de matériels électroniques, de poisson, de viande, de légumes, de fripes, sans compter les parfumeries, cosmétiques, les merceries, les bijouteries et autres tailleurs et vendeurs de prêt à porter. Et plusieurs échoppes sont tenues par des Sénégalais qu’on arrive difficilement à distinguer des Gambiens. Ici, le Dalasi, devise gambienne, et le Franc Cfa circulent sans difficulté et on peut régler ses achats avec les deux monnaies.

Dans cet espace où cohabitent Gambiens et Sénégalais, la fraternité et la solidarité sont une réalité, même si, de temps à autres, des policiers effectuent des rondes, rappellent à l’ordre certains récalcitrants, réprimandent. Après de longues semaines vécues dans l’inquiétude, Farafenni et son marché ont retrouvé l’ambiance des grands jours. Et pourtant, la crise post-électorale avait poussé beaucoup de commerçants sénégalais à prendre le chemin du retour au bercail en attendant que l’horizon s’éclaircisse. L’ambiance était à cette époque malsaine et la sécurité n’était pas garantie. La meilleure solution était, pour ces Sénégalais, de rentrer au pays en attendant que les choses se normalisent. « Avec cette situation, nos activités ont connu un brusque coup d’arrêt. On a broyé du noir pendant quelques semaines parce qu’il y avait une psychose qui régnait et on a jugé plus sage de fermer boutique, car Yaya Jammeh et son régime étaient capables du pire », informe Mamadou Lam, un commerçant.

Aujourd’hui, cette crise se conjugue au passé. La Gambie a ouvert un nouveau chapitre de son histoire et le discours du Barrow qui a plaidé le renforcement des relations entre les deux pays pour garantir une paix durable a rallumé l’espoir chez ces Sénégalais qui travaillent à la sueur de leur front pour subvenir aux besoins de leurs familles restées au pays. Farafenni a retrouvé son dynamisme économique et affiche le sourire. Un sourire retrouvé aussi par les commerçants sénégalais dont certains sont sur place depuis plus de deux décennies. « Les choses sont revenues à la normale depuis que Jammeh est parti. La reprise est certes timide, mais on espère qu’elle sera totale dans les semaines à venir. On espère aussi que le nouveau président fera tout pour que les relations entre nos deux pays soient beaucoup plus fluides » indique-t-il.

A Farafenni, nombreux sont ces Sénégalais qui se sont installés avec leurs familles. Définitivement pour certains d’entre eux qui considèrent la Gambie comme une seconde patrie. « Quand on travaille dans un pays et qu’on a des enfants qui y sont nés, on peut bien se réclamer de ce pays », argumente Amadou Bâ qui vit à Farafenni depuis plus de deux décennies. Vendeur de tissus, il a vécu avec amertume la crise électorale gambienne qui a menacé leur activité. « Malgré la frontière qui sépare le Sénégal de la Gambie, les populations sont les mêmes puisqu’elles sont unies par les mêmes liens socioculturels et religieux. Nous nous exprimons dans les mêmes dialectes. L’usage du wolof, du peul, du sérère et du mandingue est presque banal. C’est extraordinaire », explique-t-il. « Je suis moitié Sénégalais et moitié Gambien. J’ai des enfants qui sont nés au Sénégal et d’autres ici. J’ai même une épouse gambienne, donc je n’ai pas de problème d’intégration puisque mes voisins gambiens me considèrent comme un des leurs », ajoute-t-il. Ses garçons ont épousé des Gambiennes et une de ses filles a convolé avec un Gambien. Amadou Bâ n’est pas le seul dans cette situation qui est assez fréquente. Mamadou Lam a lui aussi vécu 27 ans dans cette ville. Vendeur de tissus au marché central de Farafenni, il n’est retourné que très rarement dans son Pété natal.

Farafenni, terre d’intégration…
Farafenni town« La majorité de mes enfants sont nés à Farafenni et ne sont jamais allés au Sénégal. Deux d’entre eux sont enseignants. Avec le poids de l’âge, je ne me déplace plus ». Selon lui, les Sénégalais s’intègrent facilement en Gambie, même si des fois ils ne sont pas épargnés des tracasseries. Originaire de Thiès et spécialisée dans la vente de vaisselle, Astou Mané, elle, a préféré loger à Keur Ayib qu’elle quitte tous les matins pour se rendre à son lieu de travail. « Je connais bien Farafenni pour y avoir vécu pendant trois années. Mais comme j’ai un magasin à Keur Ayib, j’ai préféré loger là-bas ». Selon elle, l’intégration des Sénégalais en Gambie est facilitée par liens qui unissent les deux peuples. « Nous ne sommes pas inquiétés ici, nous faisons notre travail en respectant le règlement, en nous acquittant aussi des taxes. C’est plus simple que cela. Je crois que quand on vit dans un pays et qu’on respecte ses lois et règlements, on peut vivre sans crainte », assure-t-elle.

Modou Ndiaye qui tient une parfumerie a connu une lente intégration. Après une tentative d’émigration avortée vers l’Espagne via la mer, le bonhomme a déposé ses baluchons en Gambie en attendant que la chance lui sourie à nouveau. « Quand on n’est pas chez soi, c’est normal que l’intégration soit difficile au début. Il fallait donc se plier aux règles du pays, ce que j’ai fait et à la longue je me suis habitué.

Depuis qu’il est arrivé, le jeune homme n’a pas connu de problème. « Ici, c’est presque le Sénégal, il n’y a pas de barrière linguistique et la fraternité se vit au quotidien avec nos parents gambiens ». Aujourd’hui, il est appuyé par son jeune frère, Moussa, qui était marchand ambulant à Dakar. « A deux, on se sent beaucoup plus en sécurité, même si jusque-là, on n’a connu la moindre embrouille », soutient-il. Comme nombre de ses compatriotes, Moussa avait fermé sa boutique avec la psychose installée par le refus de Jammeh de quitter le pouvoir. « Avec mon frère, on a loué une chambre à Keur Ayib en attendant que les choses se calment ». Mais avec le départ de Jammeh, ils sont revenus. « Depuis que nous sommes revenus, tout va bien. Les tracasseries ont diminué et on espère des lendemains meilleurs avec le nouveau président élu », assure-t-il.

Même les cireurs qui, pour la plupart, viennent du Fouta ne pensent pas à un retour au Sénégal. « A quoi bon rentrer quand on vit dans un pays et y gagne très bien sa vie sans être inquiété », indique Amadou Thiam.

Par Samba Oumar FALL et El Hadji Ibrahima THIAM (textes)
et Habib DIOUM (photos)

Last modified on vendredi, 24 mars 2017 15:41

Les bassins versants d’un affluent du fleuve Gambie traversent plusieurs villages de la commune de Missirah. Le microclimat et la richesse des sols font de cette localité un terreau fertile de la production de banne. Sa part dans la production nationale est estimée à 80%. Cependant, la filière a ses contraintes.

À 35 km de Tambacounda sur la route de Kédougou, l’arrondissement de Missirah se particularise par le Parc national du Niokolo-Koba. Le fleuve Gambie qui le parcourt sur toute sa longueur a permis d’installer des milliers d’hectares de terres irriguées pour le maraîchage et l’arboriculture.

Pour se rendre à Koar, à environ 70 kilomètres de la commune de Missirah, il faut se ceindre les reins. La piste est défoncée, ravinée à l’extrême. L’intensité des pluies a laissé des marques sur la route. La voiture danse dans les crevasses. Il faut savoir résister aux déviations les plus périlleuses pour éviter de s’engouffrer dans les étangs d’eau éparpillés un peu partout. Au bout de quelques heures, le village de Koar surgit. Ici, les champs de banne s’étendent à perte de vue. Ils forment des pans de verdure. Les plantations se suivent. Des pieds portent des régimes de banane. Entre les plantations, les exploitants, le plus souvent à bord de leur vélo, vont et viennent. Dans ce village, on ne se tourne pas les pouces. Les plantations sont généreuses. Elles nourrissent bien des familles. Sur les routes, les agriculteurs en tenues dépenaillées marchent à grandes enjambées sur une pente qui offre une vue splendide de l’affluent du fleuve Gambie qui apporte la vie à l’intérieur de cette localité. A Koar, on remercie le ciel, mais on ne doit pas oublier ce cours d’eau qui est le siège d’activités économiques les plus florissantes. Les conditions ne sont pas aussi défavorables à l’agriculture. Koar est bordé par l’une des formations forestières les plus denses des environs. On a l’impression d’être coupé du reste du Sénégal. Du moins, l’air n’est pas pollué. Et la nature étale toute sa splendeur. Une saisissante impression de bien-être nous envahit au fur et à mesure que les champs et les formations arbustives défilent au passage de notre voiture.

A Koar, l’exploitation des plantations se transmet de génération en génération. Aujourd’hui, des groupements d’intérêts économiques ont vu le jour. C’est l’une des preuves que l’activité a porté ses fruits. En dépit des revenus non négligeables qui transitent sur les berges de cet affluent du fleuve Gambie, les exploitants portent sur leurs épaules un lourd panier d’écueils. Koar fait courir des Sénégalais des autres régions. Le président du Gie, François Gabriel Ndiaye, raconte que parmi les membres, certains viennent de Thiès, de Fatick, de Kaolack et de Louga. Ils sont arrivés à Koar à la suite du Plan d’ajustement structurel (Pas) avec son lot de chômeurs en 1986. Les têtes pensantes de ce Gie sont issues de la même promotion au Centre de formation en horticulture de Cambérène. «A la fin de notre formation, nous avons bénéficié de l’appui de l’Office africain pour le développement et la coopération (Ofadec). Il nous a affecté des terrains, du matériel, des intrants et nous a accompagnés jusqu’à la production», se souvient-il. Après cette étape, chaque propriétaire de parcelle devait rembourser une somme de 150 000 FCfa pour devenir autonome. Avec une production annuelle de 225 à 230 tonnes pour un chiffre d’affaires d’environ 41 millions de FCfa, le Gie exploite actuellement 9,5 hectares. Chaque membre dispose d’un quart d’hectare, soit environ 600 pieds de banane. «Nous fonctionnons sur la base d’un budget. Chacun d’entre nous doit verser une cotisation de 300 000 FCfa au début de chaque saison. C’est à partir de ce fonds que nous nous occupons du fonctionnement du Gie», explique Adama Ndao, secrétaire général du collectif régional des producteurs de la région de Tambacounda.

La banane chasse la pauvreté
Banane MissirahIci, chacun cultive sa plantation. Chaque exploitant récolte les fruits de son labeur. «On ne se plaint pas vraiment. A notre arrivée ici, nous étions des célibataires. Aujourd’hui, nous sommes tous mariés et entretenons bien nos familles grâce à ce travail », avance Gabriel Ndiaye, un coupe-coupe en bandoulière. Ici, les exploitants ne mettent pas tous leurs œufs dans un même panier. Ils jouent sur la diversité des variétés qui vont de la «Robuesta » à la grande «naine », en passant par la petite «naine » et le «Williams ». Cette année, l’eau n’a pas manqué. L’affluent est sorti de son lit et a dévasté quelques hectares. Les pertes sont énormes dans d’autres localités. A Koar pourtant, les bonnes moissons sont un acquis. Les producteurs affichent le sourire. Ils savent que leurs recettes vont augmenter. Pape Dioum est le secrétaire général adjoint du Groupement d’intérêt économique « Koar II » créé en 1981 et qui regroupe en son sein 117 membres. Dans ces périmètres, plus de 400 tonnes sont produites annuellement. D’ailleurs, c’est la plus grande zone de production de la localité. Comme les premiers intervenants, cet homme de taille moyenne est habité déjà par la joie grâce aux promesses de bonne moisson. « J’espère que nous allons dépasser les 400 tonnes que nous mettons chaque année sur le marché parce qu’il y a eu beaucoup d’eau », a lâché le jeune producteur. Dans les villages de Koar, de Guène et de Gouloumbou, la verdure de la plantation de banane parvient à calmer les ardeurs de la forte chaleur notée dans la région.

Le conditionnement, le maillon faible de la chaîne
L’exploitation des plantations a aussi des contraintes. Elles réduisent les ambitions. L’assiette foncière n’est plus extensible. La cherté des intrants limite les possibilités des producteurs. Mais c’est surtout le stockage et le conditionnement qui plombent la filière. «Notre objectif est d’augmenter notre périmètre d’exploitation pour prendre en charge les besoins de notre famille. Nous disposons de 30 hectares non exploités. Je pense qu’il nous faut un fonds d’exploitation », soutient Gabriel François Ndiaye. Le coût d’une motopompe et d’un bac flottant s’élève à 12 millions de FCfa. Une somme hors de portée des producteurs. Les coûts de la production pèsent lourds sur les épaules des producteurs. Les charges d’exploitation de 12 hectares s’élèvent à 25 millions de FCfa. «Je pense qu’avec 50 millions de FCfa, nous pouvions exploiter les 30 hectares qui nous restent », laisse-t-il entendre. Le respect des normes internationales est l’autre écueil à surmonter. « C’est le conditionnement qui pose problème. D’ailleurs, c’est ce qui rend la qualité mauvaise. Nous avons un véritable problème d’infrastructures », mentionne M. Ndao. Dans ces localités, la production par hectare s’élève à 25 tonnes au moment où le potentiel tourne autour de 60 tonnes à l’hectare. Selon Saliou Camara, secrétaire général du Gie de Koar 3, cette situation s’explique en grande partie par le manque de renouvellement du matériel végétal. Ce n’est pas tout. Le système d’irrigation est d’un autre âge. « La solution, c’est de disposer des plantes in vitro », fait-il comprendre. A ces problèmes s’ajoutent les inondations devenues récurrentes depuis quelques années. En effet, dans ces localités, certains périmètres sont engloutis par les eaux du fleuve, obstruant du coup l’accès. Face à cette situation, les producteurs exhortent les autorités à remettre à flot le barrage de Samba Ngalou afin de réguler le cours des eaux du fleuve.

Marguerite Thiaw, productrice : Une transformatrice au milieu des bananeraies
BananesCe jour-là, elle vient de parcourir 30 km. Cette distance sépare son village de Missirah. C’est au siège de la communauté rurale qu’elle s’approvisionne. Marguerite Thiaw a pignon sur rue à Nguène. C’est dans cette localité qu’elle a ouvert en 2014 une unité de transformation et d’exploitation de la banane grâce à l’aide d’une agence de microcrédit. Un local de deux pièces est aménagé à l’entrée de sa concession. Sur le local, comme une épigraphe au fronton d’un panthéon, l’enseigne «Simon production» est bien visible. Marguerite Thiaw n’est pas une illustre inconnue. Les producteurs vantent son dynamisme. Exploitante et transformatrice, la native du département Tivaouane connaît cette filière comme sa main. Elle exploite une parcelle d’un hectare dont le rendement annuel est de quatre tonnes. Cette dame de 57 ans est à donner en exemple. A partir de cette plante, elle fabrique de la farine, du couscous et du savon. La poudre thérapeutique sort de ses mains avec des épluches de banane. C’est en 2003 que la vieille dame a commencé à transformer des produits dérivés de la banane. «C’est une connaissance que j’ai héritée de ma mère. Aussi, j’ai inventé quelques recettes à base thérapeutique», explique-t-elle, une croix en bandoulière. Mère de neuf bouts de bois de Dieux, l’histoire de Marguerite Thiaw est celle d’une femme généreuse. Elle a choisi de mettre son expérience au service des femmes de son village. «Lorsque j’ai remarqué que les femmes d’ici n’avaient pas les moyens d’acheter mes produits, je les ai formées sur les différentes méthodes de transformation afin qu’elles puissent fabriquer leurs propre produits afin d’assurer les besoins nutritionnels de leurs enfants», laisse-t-elle entendre.

Le rêve de Marguerite a toujours été d’intégrer l’Institut de technologie alimentaire (Ita) pour pouvoir disposer d’une autorisation d’homologation. Ce qui pourrait lui permettre d’approvisionner les différentes épiceries du Sénégal et devenir du coup une transformatrice professionnelle. Aujourd’hui, malgré son âge, elle continue toujours de croire à la possibilité de réaliser ce rêve d’adulte. «Je reçois beaucoup de commandes d’une manière informelle. J’aimerai vraiment que cela se fasse de façon formelle. Je pense que pour que cela arrive, il faut que j’intègre d’abord l’Ita », soutient-elle. Déjà il y a quelques années, Marguerite avait bénéficié d’une formation sur la transformation des jus locaux grâce à l’appui du Projet de microfinance rurale (Promer).

Emigration : A Missirah, le phénomène ne faiblit pas
MissirahDans la commune Missirah, chef-lieu de 87 villages, l’agriculture et l’horticulture ne font pas courir les jeunes. Ils ont un seul rêve : partir pour l’Europe. Cette Europe qui est synonyme de réussite dans cette commune où poussent de belles villas à côté des cases.

Dans la région de Tambacounda, des dizaines de jeunes qui ont échoué dans leur projet d’émigration se convertissent en agriculteurs. Certains ont choisi l’horticulture de la banane. Ils se partagent des hectares de plantations qui longent le long du fleuve Gambie. Ce qui fait dire au directeur régional du développement rural (Drdr), Samba Ndao Tall, que de plus en plus de jeunes émigrés reviennent pour cultiver la banane. « Le retour à la terre est une réalité dans certaines localités de Tambacounda », a soutenu M. Tall, qui a indiqué que d’autres jeunes explorent les domaines de l’élevage, du commerce, entre autres. Mais à Missirah, une commune du département de Tambacounda située à une trentaine de kilomètres à l’Est sur la route de Kédougou, la forte attraction de l’émigration est une réalité. « Ce sont les jeunes et les vieux émigrés qui ont fait de cette ville ce qu’elle est aujourd’hui », a expliqué Koutoubo Sylla, natif de la localité et conseiller municipal de la commune de Missirah. Dans ce village devenu une commune grâce l’Acte 3 de la décentralisation, les jeunes ne s’intéressent pas à l’agriculture. « Notre rêve ici est de voyager, d’aller en Europe et de revenir construire de belles villas », a lâché le jeune collégien Lassana Diaby. Ce rêve est déjà réalisé par beaucoup de ses aînés qui ont construit des immeubles de deux voire trois étages. Pour améliorer les conditions de vie et d’existence de ses parents, Koutoubo Sylla était lui aussi tenté par le phénomène de l’émigration. « En 1986, comme la plupart des jeunes du village, j’avais eu l’intention de partir parce que je n’en pouvais plus de voir mes camarades partir et revenir construire de belles villas quelles années après. Malheureusement, mon rêve ne s’est pas réalisé. Mais je ne regrette rien car aujourd’hui en tant qu’agent de la poste, je gagne dignement ma vie », a soutenu M. Sylla qui reconnaît que cette tentation est encore forte parce que beaucoup de jeunes collégiens du village n’hésitent pas à abandonner les études pour aller en Europe.

Mais le phénomène s’est accentué entre 1980 et 1984, avant de monter en puissance en 2006 où une centaine de jeunes de Missira sont entrés clandestinement en Europe. Et Malgré les conditions difficiles, aucun d’entre eux n’a péri dans l’océan. « Missirah n’a jamais perdu d’enfant dans l’émigration clandestine », a soutenu le représentant du maire, qui a révélé que les premiers émigrés ont quitté Missira en 1969. Depuis cette date, les populations de ce village continuent de migrer vers les pays européens. « L’émigration est un phénomène culturel chez le peuple Diankhaké », soutient Koutoubo Sylla. Ce qui se confirme devant le bureau de la poste de Missira où des centaines jeunes, de vieux et de femmes ont pris d’assaut l’institution financière pour récupérer les mandats envoyés par des parents depuis l’Europe. Parmi ces personnes, Alima Sylla. Elle est venue récupérer l’argent envoyé par son fils depuis l’Espagne pour la dépense familiale. « Si l’on parle de Missirah, c’est grâce aux émigrés. Ils nous donnent non seulement à manger mais toutes les belles maisons et certaines infrastructures de la commune comme des postes de santé sont construites par nos enfants qui sont à l’étranger. Nous les remercions infiniment », confie Mme Sylla, sous le regard des autres femmes et hommes qui attendent leur tour pour récupérer leurs mandats. Dans la commune de Missirah, loin des villages de plantations de bananes, les jeunes ont un seul rêve, s’envoler pour l’Europe et, au retour, doter leur ville natale de belles villas. Une ville qui a récemment fêté son centenaire mais qui reste toujours rurale malgré ses belles maisons.

Par Eugène KALY et Ibrahima BA (textes),
Assane Sow (photos)

Last modified on vendredi, 10 mars 2017 14:13

S’il y a une ville sénégalaise qui reflète parfaitement l’esprit de la Sénégambie, c’est bien Karang. Dernière localité avant la Gambie en venant par Foundiougne, cette commune a toujours ressenti les contrecoups des humeurs de l’ancien satrape gambien. Mais aujourd’hui, l’après-Jammeh a ouvert une nouvelle ère que cette commune entend bien mettre à profit pour raffermir ses relations avec les localités sœurs de l’autre côté de la frontière.

La vie a repris son cours normal à Karang, dans le fin fond du département de Foundiougne. Sur la place du marché, cœur de cette petite ville frontalière de la Gambie, les activités battent leur plein. La proximité de la gare routière rajoute une dose de fièvre à l’ambiance déjà animée. Motos « Jakarta », taxis-brousse et minicars d’un autre âge se disputent la chaussée rendue étroite par les tenanciers de petits commerces installés le long de la route bitumée. Ici, la page de la crise post-électorale gambienne est presque tournée. « Presque », car, sur les 4.212 réfugiés officiellement recensés par la Croix-Rouge qu’elle avait accueillis, tous ne sont pas retournés en Gambie. « Il y a 396 réfugiés gambiens qui sont restés d’eux-mêmes », informe le maire de la commune, Dioguine Gomis.

Au plus fort de la crise, quand l’ancien président Yaya Jammeh a refusé de quitter le pouvoir après sa défaite électorale et que les forces de la Cedeao ont pénétré en territoire gambien afin de l’en déloger, des milliers de Gambiens ont fui le pays. Une bonne partie de ces déplacés a trouvé refuge à Karang qui n’est séparé de la Gambie que par une barrière métallique. Cette petite commune de 

Karang

la région de Fatick n’a jamais porté aussi bien son surnom de « Sénégambie en miniature » que durant cet épisode. Ses populations se sont fortement mobilisées pour mettre à la disposition de leur

s frères gambiens gîte et nourriture pendant plusieurs jours.

Un élan de solidarité qui témoigne du beau brassage qui a toujours existé entre les deux peuples malgré les frictions qui survenaient, de temps à autre, au niveau étatique. « Nous avons su gérer la situation grâce à l’engagement sans failles des populations. Certains ont accueilli plusieurs familles. Il n’y avait aucune tente, tous les réfugiés ont été logés dans des maisons », confie l’édile de la commune. Ses propos sont corroborés par Rokhaya Gaye, cambiste de son état. Elle assure que cinq familles composées d’une dizaine de personnes chacune ont été accueillies chez elle. « Quand elles devaient rentrer, nous avons mobilisé deux cars », explique-t-elle.

Au poste frontalier, l’ambiance est un ton en-dessous de la fièvre de la place du marché. Ici se côtoient vendeurs de viande rôtie, monnayeurs, tenanciers de gargote, étables proposant sucre, thé, biscuits, fruits, etc. Les véhicules traversent la frontière dans un ballet incessant. Les piétons aussi. Cette frontière, comme les relations entre les deux peuples, est loin d’être hermétique. Des bâtiments sénégalais et gambiens s’adossent. Une partie des étals des vendeuses sénégalaises déborde en territoire gambien. Un grand pan du terrain vague de football du village gambien de Hamdalai se trouve en territoire sénégalais.

Côté sénégalais comme gambien, des postes de police et de douanes contrôlent les entrées et les sorties. Mais à part ce point de jonction officiel des deux pays matérialisé par une barrière métallique de fortune, prolongée de part et d’autre par un muret d’une centaine de mètres, franchir la frontière est un véritable jeu d’enfant.

La Sénégambie en miniature
On peut pénétrer en Gambie par le poste frontalier après avoir présenté sa pièce d’identité et en ressortir aussitôt par l’une des nombreuses ruelles sénégalo-gambiennes enchevêtrées. « En pénétrant en Gambie, ce qui change du Sénégal, c’est la langue des écriteaux sur le fronton des boutiques et l’accoutrement des agents de sécurité, sinon rien ne distingue les deux pays. Nous sommes un même peuple et parlons pratiquement les mêmes langues », souligne Seydou Diallo. Ce boucher a fait toutes ses études, du primaire au supérieur, en Gambie. Comme lui, beaucoup d’enfants de Karang ont fait leurs humanités dans le pays voisin pour différentes raisons. Et, assure-t-il, la plupart des fonctionnaires gambiens sont d’origine sénégalaise.

Dans cette ville cosmopolite de 23.000 habitants, dernière étape du territoire sénégalais avant d’accéder en Gambie, plane un parfum d’un peu de Sénégal et d’un peu de Gambie. Des Sénégalais quittent chaque jour Karang pour aller travailler de l’autre côté. Et il n’est pas rare, comme ce jour-là, de voir un véhicule de la police gambienne stationner près de la place du marché. Y voir circuler simultanément le FCfa et le Dalassi relève de l’anodin. Le réseau téléphonique y est imbriqué. On utilise les puces des opérateurs télécoms sénégalais et gambiens indifféremment.

Karang GambieCe caractère hybride de Karang trouve une explication historique. Le fondateur du village en 1906, Serigne Mass Kâ, a été obligé, sous la pression des colons, de franchir la frontière à la suite de son refus de faire enrôler ses disciples lors de la Première Guerre mondiale. Installé en territoire gambien, son influence continue de s’exercer sur Karang. Aujourd’hui, ce sont ses descendants qui dirigent la grande mosquée de Banjul.

A Karang, le départ de Jammeh a déridé l’atmosphère. Les appréhensions se sont dissipées. Du coup, on se remet à rêver des concerts, des randonnées pédestres, des festivals, des matches de football qui, jadis, rythmaient les relations entre les populations de Karang et de Hamdalai. Une belle harmonie qui a souffert des foucades de l’ancien président. « On a une occasion inespérée de relancer nos relations, surtout entre Karang et Banjul qui n’est distante que de 30 km. Aujourd’hui, plus rien ne s’oppose au jumelage entre nos deux villes », indique le maire Dioguine Gomis. Pour les habitants des deux côtés de la frontière, le changement à la tête de l’État gambien est un véritable bol d’air frais. Le maire a encore à l’esprit ce souvenir d’une randonnée pédestre que des officiels gambiens et sénégalais avaient convenu d’organiser ensemble l’année dernière. Au dernier moment, la partie gambienne s’est débinée. Le sentiment de peur a eu raison de la volonté de confraternité. « Le jour j, alors que nous avions fini de confectionner les blousons, les tee-shirts et les casquettes, nos amis gambiens ne se sont pas présentés. Ils avaient reçu des menaces de sanction venues de Banjul », dit-il. Aujourd’hui, pour M. Gomis, plus question de faire les choses en cachette comme lors du blocus de l’année dernière.

Les « excellents rapports » entre les officiels des deux localités frontalières se feront désormais au grand jour, dit-il. « Lors de cet événement, c’est nuitamment que nous rencontrions nos homologues gambiens pour essayer de régler certains détails. Il le fallait, car nos destins sont liés », ajoute-t-il. Des destins liés, mais qui ont failli faire les frais des lubies du Babili Mansa, regrette Youssoupha Diadhiou, commerçant gambien. Lui dont le gros de la clientèle est sénégalais voit ses recettes fortement baisser chaque fois qu’il y a friction entre les deux pays. « Les colons ont réussi à nous diviser, nos politiciens ont perpétué cette division en essayant de monter les uns contre les autres. Et le plus ridicule dans cette situation, c’est que nous avons tous des parents de part et d’autre de la frontière », assène-t-il sèchement et sans peur d’être entendu et cueilli par les redoutables agents de la National intelligence agency (Nia) dont les grandes oreilles captaient tout au temps de Yaya Jammeh. Les temps ont bien changé en Gambie.

Seydou Diallo : Diplômé en management, vendeur de viande…
Seydou DialloÀ lui seul, il est le prototype du Sénégambien. Sénégalais de naissance, Seydou Diallo a fait ses études en Gambie. Faute d’y trouver du boulot après avoir obtenu ses diplômes, il est revenu dans son pays natal pour vendre de la viande grillée.

Au coin de la principale ruelle qui mène au marché de Karang, un jeune homme de taille moyenne, carnation claire et barbe hirsute, découpe avec dextérité des morceaux de viande fumants. Autour de son pousse-pousse où s’exhale un fumet qui instille les narines et titille le palais, trois clients fixent des regards gourmands les morceaux de gibiers rôtis. Ils sont bientôt tous servis. Seydou Diallo n’est pas le seul rôtisseur installé ici, mais sa bonne réputation de « spécialiste » lui attire plus de clients que les autres. Et pourtant, c’est faute de mieux que Seydou s’est lancé dans cette activité en 2010.

Né à Karang en 1986, il fait partie de ces nombreux enfants de la ville à avoir fait tout leur cursus scolaire et universitaire en Gambie. Plus que le système d’enseignement, c’est la gratuité de l’école dans le pays voisin qui a poussé de nombreux parents à y amener leurs rejetons. Certains y ont décroché des diplômes, sont restés et ont été engagés comme des fonctionnaires gambiens. Seydou, lui, bien que titulaire d’un diplôme en Business management, n’a pas eu la même chance que ses autres compatriotes sénégambiens. Il a été donc obligé de revenir au bercail. « J’ai étudié au Sénégal jusqu’en classe de Cm2. À un certain moment, mes parents ne pouvaient plus me payer mes fournitures. En plus, le système du double flux avait commencé à entamer mes performances scolaires. C’est ainsi que, sur conseil d’une tante, on m’a amené en Gambie où les fournitures étaient gratuites et on mangeait à l’école sans bourse délier », explique-t-il.

Pour le futur vendeur de viande grillée, le changement de pays et de système scolaire ne fut pas difficile. Tous les jours, il franchit la frontière, marche un kilomètre pour atteindre sa nouvelle école située à Keur Sagna. Très vite, Seydou figure parmi les meilleures de sa classe et de son établissement. Il passe les classes sans accrocs et se retrouve au lycée Muslim High là où l’actuel président, Adama Barrow, a fait ses études. Trois ans plus tard, il est admis à l’équivalent de notre École normale supérieure. Il y passe trois ans et décroche une licence en Business management. Le master étant payant, Seydou se résout à arrêter ses études n’ayant pas les moyens de débourser les 200.000 FCfa exigés. Après de vaines tentatives de trouver un bon boulot dans son pays d’adoption, Seydou décide de revenir en 2010 dans son pays d’origine. « Quand j’ai eu le bac, on a voulu m’engager dans la Douane ou la police gambienne, j’ai refusé, car la solde était dérisoire. C’est l’équivalent de 30.000 FCfa », explique-t-il.

Deux mois plus tard, pour s’occuper, il se lance dans le commerce de viande grillée, une activité très lucrative à Karang. Si au début, c’était juste temporaire en attendant qu’il retourne en Gambie pour chercher du boulot, Seydou y a finalement pris goût et en a fait son gagne-pain. Les revenus qu’il en tire lui permettant de bien entretenir sa petite famille. Mais la nouvelle situation politique en Gambie risque de changer son agenda. « Je pense retourner en Gambie pour tenter à nouveau ma chance. Le nouveau président a appelé tout le monde à venir participer au développement du pays et je vais répondre à cet appel », indique-t-il.

El Hadji Ibrahima THIAM, Samba Oumar FALL (textes)
et Habib DIOUM (photos)

Last modified on lundi, 06 mars 2017 14:01

Réservée aux banques, l’activité de change de monnaies se fait depuis quelques années par des particuliers à la frontière sénégalo-gambienne. Le franc Cfa tient la vedette dans ce marché parallèle des devises qui permet à beaucoup de monnayeurs clandestins de joindre les deux bouts. À Karang, dans le département de Foundiougne, elle nourrit tant bien que mal ceux qui s’y adonnent, contrairement à Keur Ayib, dans le département de Nioro du Rip, où les cambistes conjuguent cette activité au passé. Ils pointent du doigt Yaya Jammeh et son régime qui les ont tous envoyés au chômage.

Karang et Keur Ayib ont la particularité d’être des villes frontalières à la Gambie. Cette situation géographique positionne ces deux localités comme de véritables plateformes commerciales. De nombreuses échoppes, ateliers de couture, de menuiserie, bijouteries et restaurants meublent le décor. La gare routière qui ne désemplit presque jamais et le marché qui grouille du matin au soir témoignent de l’intense activité commerciale. Avec un flux humain impressionnant et des véhicules, motos, charrettes, pousse-pousse et piétons qui se disputent la chaussée, la vie ne semble jamais s’y arrêter.

Le franc Cfa, monnaie vedette des Gambiens
Point de passage obligé pour rejoindre la Gambie, Karang a vu se développer plusieurs activités. Et le marché du change y a la cote. À quelques encablures du poste-frontière, s’érige à ciel ouvert une banque informelle où franc Cfa, dalasi, euro et dollar sont échangés. L’absence d’un bureau de change agréé a favorisé le développement de cette activité.

Cette profession très attractive n’est pas seulement l’apanage des fils du terroir. Des gens qui viennent d’autres contrées se rabattent sur ce secteur pour joindre les deux bouts. Téléphones portables, liasses de billets à la main, les monnayeurs vaquent tranquillement à leur commerce et guettent le moindre regard intéressé. Ce marché existe depuis des années à Karang. Sur les lieux, les opérations se concluent sur une simple négociation et l’argent circule très bien. « Le change est une activité très rentable. Plus de 80 % des personnes qui traversent la frontière sollicitent nos services, sans compter les opérateurs économiques qui ont besoin de devises pour leurs opérations commerciales de grande envergure », indique Ibrahima Diallo, un Guinéen qui a démarré ses activités en 2010.

À Karang, le franc Cfa est la monnaie vedette, une monnaie très convoitée. La faiblesse de la devise gambienne, le dalasi, qui connaît une forte dépréciation, a fait que les citoyens de ce pays frontalier se sont repliés sur le franc Cfa qui a plus de pouvoir d’achat que leur monnaie, mais aussi sur les autres devises comme l’euro et le dollar. Cette situation fait le bonheur des monnayeurs clandestins qui ne chôment presque pas. « La Gambie possède une monnaie qui n’a pas une très grande valeur. La preuve est que dès qu’on sort du territoire gambien, on ne peut rien acheter avec le dalasi. Le dalasi n’est utilisé qu’en Gambie, c’est pourquoi les Gambiens font des pieds et des mains pour se procurer le franc Cfa qui nourrit leur économie », ironise Wouri Ba. Avant, explique-t-il, 180 ou 170 dalasis étaient nécessaires pour obtenir 5.000 FCfa, mais aujourd’hui, informe-t-il, il faut 360 dalasis pour espérer se procurer 5.000 francs. « Les fluctuations sont dictées par la loi de l’offre et de la demande et très souvent, nous courons le risque de faire de très mauvaises affaires à cause de l’instabilité du taux du dalasi », souligne-t-il.

Une activité qui se féminise à Karang
À Karang, le change n’est pas seulement l’apanage des hommes. La gent féminine aussi est entrée dans la danse dès qu’elle a flairé que l’activité était porteuse. Avec les rigueurs de la vie, beaucoup de femmes ont franchi le Rubicon pour subvenir aux besoins de leurs familles.

À quelques encablures du poste-frontière, sous l’ombre des arbres, un petit groupe de dames mêlées à la foultitude de vendeuses d’eau, de petit déjeuner et autres provisions, guettent l’arrivée des candidats à la traversée dans une belle alacrité. Un visiteur aurait du mal à croire que ces femmes sont des cambistes clandestins. L’arrivée de véhicules en provenance de Dakar les sort de l’anonymat. Elles accourent et, tels des meurt-de-faim, se précipitent sur les clients qu’elles se disputent avec les hommes. Tout un spectacle !

« Ici, le change n’est pas sélectif, n’importe qui peut le faire, qu’on soit homme ou femme », nous dit Khady Dramé qui pratique cette activité depuis 2009. La quarantaine dépassée, elle a réussi à s’imposer dans ce milieu et aujourd’hui, elle est la présidente du Gie « Dalasi » qui regroupe une trentaine de femmes. Le porte-monnaie bourré de liquidités, elle est tout le temps sollicitée, soit pour de grosses ou petites coupures en dalasi, euro, dollar… « On fonctionne ainsi. On s’entraide pour pallier d’éventuels manques de liquidités », explique-t-elle. Vers les années 2010, confie-t-elle, les femmes qui s’activaient dans ce domaine étaient au nombre de 45, mais au fil des temps, beaucoup d’entre elles se sont mariées et sont parties. Maintenant, elles sont une vingtaine et n’ont pas d’autres choix. Faute de grives, on mange des merles. « Ce métier n’est pas fait pour nous parce que c’est trop contraignant. Heureusement que ce n’est qu’un tremplin en attendant de trouver autre chose », soutient-elle.

En attendant des lendemains meilleurs, elles se complaisent à ce marché qui brasse des capitaux colossaux. Il lui arrive, selon ses dires, de vendre quotidiennement 20.000 dalasis (250.000 FCfa) et des fois même beaucoup plus. « Les bénéfices varient selon les jours et la chance. Des fois, il m’arrive d’avoir 10 à 15.000 francs, des fois 5.000 francs et d’autres fois rien. Une fois, j’ai eu la malchance de tomber sur un faux billet de 200 euros, mais c’est le business, il y a des hauts et des bas », soutient-elle.

Moins loquace, Rokhaya Ndaw trouve que l’activité n’est pas de tout repos du fait que les passagers ont toujours besoin de faire du change. Des fois aussi, explique-t-elle, les clients se font désirer. « L’activité connaît souvent la crise. Quand la Gambie ferme sa frontière, tout le monde le ressent. Les activités sont au ralenti et bonjour la galère », fait-elle savoir. Cette activité n’est pas sans risque, explique-t-elle. Très dangereuse pour une femme. « Nous sommes tout le temps exposées. Pendant que nous travaillons tranquillement, des malfrats nous épient dans l’espoir de nous délester plus tard notre argent. C’est malhonnête. Si nous avions mieux, nous ne risquerions pas nos vies », jure-t-elle la main sur le cœur. Récemment, nous dit Khady Dramé, une femme a été agressée à Hamdallai. « Une bande armée a fait irruption chez elle pour mettre la main sur son argent. Les malfrats ont tiré des coups de feu en l’air mais ils n’ont malheureusement pas réussi leur coup ».

Ce sont les risques du métier, nous dit-elle. Naguère considéré comme un eldorado des cambistes, Keur Ayib a vu son activité chuter lourdement sous les effets conjugués des restrictions qui ont rythmé l’ère Jammeh. Aujourd’hui, cette localité n’offre plus ce décor avec ces monnayeurs clandestins qui pullulaient comme des mouches et proposaient au vu et au su de tout le monde le change aux passagers en partance pour la Gambie. Avant l’expansion de cette bourgade devenue une véritable terre d’accueil, l’agriculture était la principale activité des populations, mais faute de disponibilité de terres, beaucoup de paysans se sont reconvertis. « Avec le boom foncier engendré par la position stratégique de Keur Ayib, beaucoup de gens ont préféré vendre leurs champs. C’est ce qui a fait qu’on s’est retrouvé sans terre pour pratiquer l’agriculture », explique Malick Guèye, actuel chef de village. Si certains s’étaient tournés vers le foncier, d’autres flairant le coup, se sont faits cambistes. L’occasion fait bien le larron.

À Keur Ayib, nous dit Malick Guèye, pas moins d’une cinquantaine de personnes menait cette activité qui était très rentable. La preuve, souligne-t-il, quand on débarquait à la frontière, la première chose qui attirait l’attention, c’était les cambistes qui tenaient entre leurs mains des liasses de billets. Ils étaient partout visibles et offraient, à longueur de journée, leurs services aux voyageurs, commerçants et camionneurs se rendant en Gambie.

Le métier de monnayeur clandestin a suscité des vocations à Keur Ayib. Babacar Mbow fait partie de ceux qui ont investi très tôt ce créneau. Et il a amassé une petite fortune grâce à cette activité. Son ouverture d’esprit et ses connaissances l’ont aidé à s’imposer dans le milieu. « Le change était ma principale activité. Je faisais des affaires avec des commerçants qui allaient et venaient, des citoyens qui partaient régler une affaire de l’autre côté de la frontière, et surtout avec des transporteurs », explique-t-il avec un brin de nostalgie.

Le blues des cambistes de Keur Ayib
Pendant les années fastes, Babacar Mbow était incontournable dans ce métier. « Les choses marchaient tellement qu’il m’arrivait de prêter de l’argent à des transporteurs que je n’ai plus revus », fait-il savoir sans regret. Comme lui, Khalifa Sow fait partie de ces gens qui ont fait leur vie en monnayant à la frontière. Il a mené cette activité de 1993 à 2002 avant d’être conseiller rural en 2009 dans la collectivité de Médina Sabakh. Il a alors gelé ses activités pour les reprendre à la fin de son mandat en 2014. « Ici, l’activité principale, c’était le change. Dans presque chaque maison, il y avait quelqu’un qui pratiquait ce métier qui faisait vivre beaucoup de familles », indique ce sexagénaire qui a réussi à se frayer un chemin dans ce milieu très informel. Son secret : la débrouillardise et un coup de chance. Rien de plus.

L’actuel chef de village, Malick Guèye qui a pris le relais de son frère aîné, Mamoune Guèye, a, lui aussi, mené cette activité pendant plus de trois décennies. « À l’époque, le flux de personnes qui traversait la frontière était considérable et on était tout le temps sollicité. On ne se plaignait pas parce que cette activité nous rapportait plus que d’habitude », confie-t-il.

À Keur Ayib, ce métier a, par le passé, bien nourri son homme. Et ce n’est pas Malick Guèye qui dira le contraire. « Je me suis marié grâce aux revenus que me rapportait le change. J’ai construit ma maison et je subvenais également aux besoins de ma famille grâce à mes bénéfices », se glorifie-t-il.

Aujourd’hui, malgré l’affluence des voyageurs, le va-et-vient incessant des voitures, des bus et autres camions de marchandises, cette activité qui a si longtemps nourri une bonne partie de la population de Keur Ayib se conjugue au passé. Malick Guèye et ses camarades sont aujourd’hui devenus des chômeurs. Ils accusent Yaya Jammeh d’avoir sonné le glas de cette activité naguère si fructueuse. Babacar Mbow se veut formel. Selon lui, c’est le président Yaya Jammeh qui a déclaré la guerre au dalasi. « Il a dit à qui voulait l’entendre qu’il ne voulait pas du dalasi, mais du FCfa. Il a exigé que les voitures qui traversent le bac de Farafenni paient en FCfa parce que le dalasi n’a aucune valeur », relève-t-il. Pour cet ancien monnayeur, le règne de Yaya Jammeh a complètement tué Keur Ayib et Sénoba, deux villes frontalières qui vivaient essentiellement au rythme de l’activité de change. Khalifa Sow est du même avis. « Banjul a déclaré la guerre à ce marché parallèle parce qu’il n’y trouvait pas son compte. Du coup, ce sont des dizaines de pères de famille qui ont été privés de leur gagne-pain », déplore-t-il.

Aujourd’hui, Khalifa Sow et beaucoup de ses anciens camarades se sont reconvertis. Ils sont, par la force des choses, devenus commerçants, quincaillers, tailleurs, transporteurs, etc. Néanmoins, ils gardent tous espoir et n’excluent pas de reprendre leur activité si la donne venait à changer avec le nouveau président gambien, Adama Barrow.

Samba Oumar FALL et El Hadji Ibrahima THIAM (textes)
et Habib DIOUM (photos)

Jusqu’au départ de l’ancien président Yaya Jammeh le 21 janvier dernier, la traversée de la Transgambienne reliant Dakar et Ziguinchor avait tout d’un véritable chemin de croix. Mais les tracasseries policières et douanières sur fond d’intimidation ont été emportées par le vent du changement démocratique. Aujourd’hui, c’est un vent nouveau qui souffle sur la Transgambienne.

En ce mardi, début février, un vent nouveau souffle sur la frontière entre le Sénégal et la Gambie. Un doux parfum d’un bon bol d’air frais embaume l’ambiance à bord du ferry « Farafenni ». Assis sur le pont supérieur de ce gros tas de ferraille, Abou Diallo, barbe de trois jours et visage poupin, respire la sérénité. Regard fixé sur l’écume des eaux du fleuve Gambie déchirées par le navire, ce commerçant sénégalais semble perdu dans ses pensées. Certes, c’est la énième fois qu’il emprunte ce ferry pour rejoindre la localité gambienne de Dialy où il mène ses activités aux côtés de sa femme gambienne et de ses enfants mais c’est sans doute la première fois qu’il fait cette traversée sans grande appréhension. Les tracasseries douanières, policières et même militaires auxquelles il était soumis sur le territoire gambien, comme bon nombre de ses compatriotes en partance pour le sud du pays, ont disparu comme par enchantement. Comme si l’ancien président Yaya Jammeh, en quittant le pouvoir, les a emportées avec lui. Toujours est-il que l’ambiance lourde, sur fond d’intimidation de jadis, a laissé place à une atmosphère détendue. « Les agents des services de renseignement gambiens pullulaient à bord et épiaient tout le monde à visage découvert. Ils se font moins visibles depuis que leur mentor a quitté le pouvoir », souligne cet habitué du ferry.

Moins de tracasseries, plus de sérénité
TransgambienneDepuis donc que l’ancien chef de l’État gambien a quitté le pouvoir, la chape de plomb qui pesait sur la Transgambienne a fondu. Les gens ne sont plus soumis au douloureux voyage avec son lot de tourments. Les langues se délient, la parole se libère comme jamais. « Dès qu’on franchissait Keur Ayib, c’était check-point sur check-point. Les fouilles étaient presque systématiques. Et arrivé au ferry, on pouvait rester des heures et des heures sans traverser. Cela dépendait des humeurs des officiels gambiens. Mais, depuis le départ de Jammeh, la situation s’est beaucoup améliorée », se félicite El Hadji Guèye. Pape Yague qui n’avait rien perdu de la discussion s’y invite. En partance pour Bignona, ce mécanicien sénégalais confirme et se dit surpris par la nouvelle ambiance qui règne sur la Transgambienne. « Cela fait un peu bizarre de traverser sans anicroche, tellement on s’était habitué aux sautes d’humeur et aux intimidations des forces de l’ordre gambiennes », explique-t-il. Ces dernières, notamment les militaires, se font désormais discrètes. Ils sont cantonnés dans le petit poste implanté juste avant le quai.

Ce changement est perceptible dès qu’on franchit Keur Ayib, dernière localité sénégalaise avant la Gambie, et qu’on arrive à Keur Ali. De ce côté-ci de la frontière entre les deux pays, la ligne de démarcation est juste matérialisée par un muret et deux barrières métalliques. Signe de dégel, des taxis gambiens de couleur jaune avec des parements verts traversent allègrement la frontière. « Quand il y a une tension entre les deux pays, ces véhicules de transport s’arrêtent à la frontière. C’est dire que la libre circulation des personnes est redevenue normale », souligne un agent de la Douane sénégalaise sous anonymat. Une fois les formalités administratives réglées côté sénégalais et muni d’un laissez-passer, on pénètre en territoire gambien. Les premiers bâtiments de Farafenni, située à 7 km du fleuve Gambie, apparaissent au loin. Cependant, avant d’accéder au cœur de cette ville-carrefour implantée à 120 km de la capitale, Banjul, il faut passer par bien de check-point. Le premier se trouve à Keur Ali, à 100 mètres après la frontière avec le Sénégal. La présentation d’une pièce d’identité et du laissez-passer aux douaniers et aux policiers suffit désormais pour poursuivre son chemin. Pas de bakchich exigé. Vingt mètres plus loin, il faut s’arrêter devant le camp militaire du deuxième bataillon d’infanterie et montrer patte blanche au soldat en faction. Pas d’intimidation ni de bakchich là aussi. Trois autres postes de contrôle franchis sans accrocs, on arrive enfin à Bamba Tenda, à sept kilomètres de Farafenni où se trouve le fleuve.

Une piste latéritique mène tout droit à l’embarcadère qui grouille de monde. À droite, sur le bas-côté du chemin poussiéreux, des camions et des bus en file indienne sur près d’un kilomètre. À gauche, des véhicules de moindre gabarit. Tous attendent de traverser le fleuve pour poursuivre leur chemin vers la Casamance. Même si le rythme de la traversée a connu une nette amélioration, il n’en demeure pas moins que certains camionneurs comme Babacar Ndiaye devront patienter au moins cinq jours pour espérer atteindre l’autre rive située dans le village de Yelli Tenda, à Soma. Si cinq jours pour traverser ce petit cours d’eau peut sembler long pour certains, pour ce jeune chauffeur, c’est même inespéré au regard de ce qu’il a vécu par le passé. « Il nous arrivait de rester une semaine sans pouvoir traverser, surtout quand les officiels gambiens décidaient de ne mettre en service qu’un seul des trois ferrys ou simplement de suspendre les rotations pour des raisons qui leur sont propres », confie-t-il. En attendant que son camion, placé en queue de peloton, embarque dans trois ou quatre jours, Babacar Ndiaye emprunte le ferry pour rejoindre la rive opposée où il va retrouver des amis afin de « passer du bon temps ».

Des rapports moins conflictuels
Poste frontière GambieComme sur le quai et ses abords, une intense activité commerciale règne à bord du ferry. Se faufilant entre l’emboîtement de camions, de bus, de véhicules particuliers et des passagers, des vendeurs à la sauvette proposent de petites babioles. Durant la traversée qui dure une quinzaine de minutes, certains se prennent en photo sur le pont supérieur du bateau tout près de la cabine de pilotage. Une scène assez illustrative de la nouvelle situation entraînée par le changement politique en Gambie. « Les gens n’osaient pas prendre des photos sur le ferry au risque de se faire confisquer leur téléphone. C’était inimaginable », insiste Moussa Guèye, un habitué du bac. Avec le départ de l’ancien homme fort de Banjul, le climat de suspicion s’est dissipé rendant ainsi les relations entre les passagers et le personnel du ferry beaucoup plus chaleureuses et moins conflictuelles. « En réalité, il n’y a jamais eu de conflit entre les deux peuples, le problème, c’était au niveau institutionnel », pense Aladji Saneh, membre de l’équipage du ferry.
 
Le ferry se stabilise enfin sur la rive opposée, à Yelli Tenda, dans la ville de Soma. Il vomit sa cargaison de véhicules et de passagers. Sur la terre ferme, c’est la même ambiance qu’à Farafenni. Même ferveur commerciale, même poste de contrôle, même enfilade de véhicules et de passagers qui attendent de monter à bord. Une vingtaine de minutes plus tard, les amarres sont lâchées. Un coup de sifflet strident annonce le départ. Petite manœuvre et le bac fait un tour sur lui-même pour entamer une nouvelle traversée. Ses gros moteurs fendent les eaux du fleuve dans un ronronnement sourd en direction de Farafenni où l’attendent des centaines de passagers et de véhicules. Ainsi est le quotidien de ce ferry, entre 8 heures du matin et 21 heures ; véritable cordon ombilical entre le nord et le sud du Sénégal, mais qui a beaucoup souffert des caprices et lubies d’un régime autocratique incarné par l’enfant de Kanilaï qui, aujourd’hui, se la coule douce en Guinée Équatoriale.

Un pont qui commence à sortir de… l’eau
Lancés en février 2015 par le Premier ministre Mohammad Boun Abdallah Dionne et l’ancienne vice-présidente de la Gambie, Isatou Njie Sady, les travaux du pont de Farafenni sur le fleuve Gambie vont bon train. Les plateformes de construction flottent sur le fleuve. Les grosses poutres métalliques qui doivent soutenir la structure commencent à sortir des eaux. De part et d’autre des deux rives, Yelli Tenda du côté de Soma et Bamba Tenda du côté de Farafenni, les ouvriers sont à pied d’œuvre. À l’évidence, les foucades et les frasques de l’ancien président gambien n’ont pas eu d’effet sur le déroulement des travaux qui doivent être exécutés dans un délai de 36 mois.

Faut-il le rappeler, Yaya Jammeh, au lendemain de la tentative de coup d’État dont il a été victime en novembre 2015, avait annoncé, dans un excès de colère, qu’il n’autorisait plus la poursuite de ce projet financé à hauteur de 50 milliards de FCfa par la Banque africaine de développement (Bad) avec une participation de la Gambie et du Sénégal. Le pont de Farafenni, comme l’avait laissé entendre le Premier ministre, s’inscrit dans une politique d’intégration sous-régionale qui vise à « favoriser l’interconnexion des réseaux routiers de nos pays, à réduire la durée des voyages, à accroître les échanges commerciaux et à renforcer la cohésion entre les communautés ». Mais surtout à lever les nombreux postes de contrôle, les longues et coûteuses procédures douanières et policières… qui avaient fini par indisposer tous ceux qui passaient par ce côté de la frontière pour rejoindre la Casamance.

El Hadji Ibrahima THIAM et Samba Oumar FALL (textes)
et Habib DIOUM (photos)

Last modified on lundi, 27 février 2017 11:39

Saint-Louis, le sanctuaire de la fine gastronomie sénégalaise. Ici, le « thiéboudieune » (riz au poisson) est renommé. C’est une spécialité de la région. Une passion de consommateurs qui en redemandent. Penda Mbaye, une des grandes toques de notre pays, voire du monde, est passée dans la vieille cité. Elle a laissé échapper de sa marmite quelques secrets de la haute gastronomie. Nous sommes sur ses traces. Pour déguster, avec nos chers lecteurs, un « thiéboudieune » de son cru.

Elle n’est pas comme le marmiton qui, au contact d’un restaurateur proposant de bonnes recettes, réussit finalement à faire de la grande cuisine. Elle a plutôt inventé un plat : le « thiéboudieune ». Penda Mbaye, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, intéresse les Sénégalais, ses compatriotes. Beaucoup veulent en savoir plus sur elle. Nous sommes sur les traces de l’inventrice de notre plat national. Dans cette volonté de revisiter sa vie et son œuvre, on s’est rendu à Guet-Ndar, Santhiaba, Sor, Khor et Goxu Bacc, ces quartiers de la vieille Cité pour une quête de nourritures « authentiques ». De Penda Mbaye, disons d’abord que sa réputation a dépassé Saint-Louis, et même le Sénégal.

L’inventrice du « thiéboudieune » aurait, dans un premier temps, vécu à Santhiaba, ensuite à Goxu Bacc. Aujourd’hui, dans sa cuisine, deux grandes castes circulent parmi ses marmites. Et chacune d’elles cherche à « breveter » la trouvaille de Penda Mbaye. Les « gewël » (griots), ces détenteurs de l’oralité, la revendiquent. « Le slogan, connu de tous, est « thiéboudieune ngéwël », rappelle Ndèye Dieumb Ngom, restauratrice à Saint-Louis. « Faux ! C’est chez nous les « tëg » (groupe des forgerons) que Penda Mbaye, dont le nom complet est Penda Mbaye Thiam, a vu le jour en 1904 », soutient Aïda Mboup Thioune, qui dit être « (sa) petite-fille ».

Ainsi, la haute stature de l’inventrice de notre plat historique aiguise-t-elle l’appétit « revendicatif » de deux grandes castes autour du « thiéboudieune » à la Penda Mbaye (Thiam). Pour mettre fin à leur « duel », disons aux uns et aux autres que cette maîtresse de l’art culinaire est nationale. Son histoire est riche comme son « thiéboudieune » Penda Mbaye. Elle est succulente. Elle est toujours savoureuse.

Quand Penda Mbaye divise griots et forgerons
« Ma grand-mère Penda Mbaye, la créatrice du « thiéboudieune » est de ceux et celles que les lumières de Ndar (Saint-Louis) ont attirés. Elle n’est pas une native de la vieille cité. Elle a vu le jour à Gandiol, à une vingtaine de kilomètres de l’ancienne capitale de l’Aof, en 1904 ». Ces propos sont ceux de Aïda Mboup Thioune, fille de feue Fatou Guèye Dioum. Cette dernière, décédée en 2006, est la fille de Mbayang Thiam, la sœur cadette de Penda Mbaye (Thiam). Notre interlocutrice, Aïda Mboup Thioune, rencontrée au beau milieu de sa famille dans ce quartier de pêcheurs qu’est Goxxu-Bacc ne tarit pas d’éloges sur ce coin de Saint-Louis. Ici, découvrons-nous des gens qui cultivent, à la fois, le savoir-vivre, le raffinement, la tradition et la convivialité.

C’est vrai, Goxxu-Bacc est un endroit où l’on peut absolument rêver d’un bon plat de riz au poisson, où l’on peut assister en direct à sa préparation qui est tout un rituel et où l’on peut déguster un « thiéboudieune » à la Penda Mbaye pour le plaisir de son palais. Penda Mbaye est d’ici. C’est du moins ce que nous dit sa petite-fille Aïda Mboup Thioune qui aurait appris de sa défunte maman Fatou Guèye Dioum que « Penda Mbaye, née en 1904 à Gandiol, est décédée le 1er novembre 1984 à Dakar et inhumée le lendemain à Andoulaye (Louga) sur instruction de son marabout Thierno Dramé ». Elle a laissé deux héritiers : Mawdo Malick Sèye, vivant en France et Adja Maguette Sèye, installée à Dakar.

Le « bol de la discorde »
C’est Penda Mbaye qui inventa le « thiéboudieune ». « Pour cette première, j’ai entendu dire que ma grand-mère n’avait pas utilisé de la tomate concentrée, mais des tomates fraîches. Ayant fini de les pétrir, elle avait recueilli la pâte ainsi obtenue. Cette trouvaille a beaucoup contribué dans le succès du « thiéboudieune », fait savoir Aïda Mboup Thioune. Sur ce point, nos interlocuteurs sont unanimes.

Par contre, ils ont de profondes divergences sur le groupe social et l’époque de Penda Mbaye. « Ma grand-mère est « tëg» (forgeron) », soutient Aida Mboup Thioune, fille de feue Fatou Guèye Dioum, elle-même fille de Mbayang Thiam, la sœur cadette de Penda Mbaye (Thiam). « C’est pour la première fois que j’entends dire que Penda Mbaye n’est pas « gewël » (griotte) », dit Ndèye Dieumb Ngom, restauratrice et fille de la célèbre Adja Nancy Niang, la première à ouvrir un restaurant à Saint-Louis en 1951. « Ma mère, née en 1933 et rappelée à Dieu le 25 juillet 2016, n’a pas connu l’inventrice de notre plat préféré », renseigne Ndèye Dieumb Ngom.

Et Rokhaya Mbaye, une habitante de Guet Ndar, souligne que « Penda Mbaye est beaucoup plus vieille que l’âge que lui a donné Fatou Guèye Dioum », la défunte maman de Aïda Mboup Thioune qui raconta que « (sa) tante, née en 1904, a inventé le « thiéboudieune vers 1916 ». En tout cas, à 12 ans, les filles de Saint-Louis, c’est connu, vont aux fourneaux. De 1916 à maintenant, c’est 101 ans. Le premier « thiéboudieune » à la Penda Mbaye est toujours dans le « bol de la discorde ».

Réhabiliter Penda Mbaye
En tout cas, allons-nous vous livrer des informations recueillies, en avril 2001, auprès de l’incontournable doyen Amadou Lamine Camara, une mémoire de Saint-Louis. Né le 27 mars 1907, il déclarait, il y a un peu plus de 15 ans, ne pas connaître personnellement Penda Mbaye. Alors chef de la section des affaires communales, Amadou Lamine Camara se rappelait la venue, en 1932, de Blaise Diagne à Saint-Louis sur invitation du gouverneur général. « A cette occasion, on avait, dans les jardins du gouverneur, servi au premier député noir un « thieboudieune » préparé par une femme « tëg » et non « gewël » qui habitait le quartier Lodo. Blaise Diagne avait ce jour en woloff demandé qu’on lui mette du « gedj » (poisson séché et salé) dans son assiette », nous contait-il. Amadou Lamine Camara se souvenait aussi de la poésie de Serigne Babacar Sy chantant « sa grande vénération du « thieboudieune ». Embouchant la même trompette que son ami Camara, un autre doyen de Guet Ndar, Bassirou Fall, déclarait, toujours en avril 2001, ne pas connaître personnellement Penda Mbaye. « Mais, j’ai vu des femmes trouver époux pour avoir réussi un « thieboudieune », des amoureux s’en faire expédier loin de Saint-Louis, une austérité d’un chef de famille se ramollir à la découverte d’un « thiéboudieune » fumant dans un grand bol posé sur la natte », avait-il raconté.

Convenons-en, le « thieboudieune » est un plat mythique, mais son inventrice n’est pas suffisamment honorée. A Saint-Louis, aucun monument ou place publique ou école ou avenue ne porte son illustre nom. Des recherches doivent être faites pour réhabiliter cette cuisinière de renommée dont le nom et l’image méritent d’être accrochés aux portes de nos écoles préparant aux métiers de la gastronomie. L’histoire générale du Sénégal qu’un comité rédactionnel va reconstruire page après page, pierre après pierre, pour la faire revivre, ne manquera pas, peut-être, de s’intéresser à Penda Mbaye. Nos historiens et autres brillants intellectuels, chargés de dresser le vrai portrait de notre pays dont la richesse est éternelle, ont la mission de nous replonger dans le passé du Sénégal de Penda Mbaye, cette belle terre d’Afrique où l’Orient et l’Occident se sont unis. En effet, c’est ici que les caravaniers arabes ont rencontré les négriers occidentaux. Là, ont-ils énormément gagné au contact des autochtones.

Les Saint-Louisiennes, ces imbattables en cuisine
Ndeye Dieumb Ngom« Thieboudieune » Ndar la fek baax » (le riz au poisson est une spécialité saint-louisienne). Les gens d’ici ont le secret de sa préparation. Longuement affiné, rougi à la tomate, de saveur délicate et très épicé avec des aromes flagrants et bien typés, ce mets est un délice. Il doit son originalité au respect de règles rigoureuses.

« Pour faire un « thieboudieune » digne de Penda Mbaye, il faut d’abord savoir faire le marché ». Ces propos sont de Ndèye Dieumb Ngom. Agée de 55 ans, cette femme de Saint-Louis, très connue des fonctionnaires en poste ou en mission dans la capitale du Nord, est une spécialiste de notre plat national. Ndèye Dieumb Ngom est la fille de la célèbre Adja Nancy Niang, la première à ouvrir un restaurant à Saint-Louis en 1951. « Ma mère, née en 1933 et rappelée à Dieu le 25 juillet 2016, n’a pas connu Penda Mbaye, l’inventrice du « thieboudieune », mais elle le préparait bien », a dit notre interlocutrice qui nous en a bouché un coin et même plusieurs.

Sa première leçon est celle-ci : « Thieboudieune dou waaxu day daagu » (La préparation du « thieboudieune » demande du temps). Vous autres non Saint-Louisiennes, ne faites donc plus comme si vous preniez un ticket de métro, c’est-à-dire du « vite fait », quoi ! Deuxième leçon : « Bagn di taalaale dieune, waaye diko diigël » (Ne plus frire le poisson, mais l’ajouter en pleine cuisson. Là, vous êtes sur la voie de réussir un plat plein de saveurs. Troisième leçon : « Thieboudieune, ken duko yak ci palat, ken duko leekee kuddu » (On ne sert pas le « thieboudieune » dans un plateau et on ne mange pas le « thieboudieune » avec une cuillère). Alors, respectons le rite : asseyons-nous autour d’une grande assiette et plongeons la main. Bon appétit !

Espèces nobles
Le « thieboudieune » à la Penda Mbaye doit aussi son originalité au respect d’une autre règle essentielle : le choix du poisson. Les espèces nobles comme les « thiof », « kothie », « warangal », « bërr », « deem », etc. sont les plus indiquées », nous dit Mme Rokhaya Mbaye, une habitante de Guet Ndar qui, avec un groupe d’amies, revenait du marché. Dans le panier de ces ménagères, ces ingrédients : riz local, poisson noble frais, « guedj » (poisson salé et séché), tomate concentrée, tomate fraîche, huile d’arachide, « yeet » (cymbium), piment rouge, sel, poivre, carotte, navet, manioc, chou, aubergine, oignon, ail, persil, etc. Pas un seul des bouillons vantés à travers des spots publicitaires n’a été acheté. « On n’a pas besoin de bouillon pour faire un bon « thieboudieune », nous les élèves et héritières de Penda Mbaye », disent en chœur Mmes Aminata Mbaye, Astou Lô et Astou Diop Guèye.

Vos deux serviteurs ont vu que, signe des temps, les Mbaye, Mboup, Samb, Cissé, Touré et Wade, mais aussi les Sow, Sy et Sall, mangent le « thieboudieune » avec la cuillère. Non, chers cousins à plaisanterie, c’est avec la main qu’il faut le faire. S’il vous plaît, pas les deux mains. Seulement, la main droite. Qu’il vous plaise, en respectant les rites, de retourner à ce plat mythique tout le sérieux qu’a demandé sa préparation. L’on doit être maître dans l’art de manger du « thieboudieune ».

A la main, de préférence
Il faut, d’abord, se laver proprement les deux mains. Mais, pas jusqu’aux coudes, chers cousins à plaisanterie. Ensuite, on s’essuie les mains. Et l’on attend la cuisinière arroser le plat avec du « niekh » (sauce relevée de tamarin). C’est après cela que le chef de famille, avec un retentissant « Bissimilah », donne le coup d’envoi. Alors, commencent les choses sérieuses. On plonge la main pour « convoquer » le gratin (khogne », les différents légumes, le cymbium et le poisson avant de rouler le tout, avec du riz, en boule (dank). Mettez dans la bouche et mâchez tout doucement. Quelle sensation exquise dans votre palais ! La succulence de cette bouchée nourrit votre fierté d’appartenir au peuple sénégalais qui a fait du « thieboudieune » une marque déposée. Ce mets est l’expression même du savoir-faire de la femme sénégalaise, elle-même subtile, raffinée, douce et. savoureuse. Gloire à cette dame qui fait le marché. De retour à la maison, elle écaille et coupe le poisson, prépare la farce (roof) en pilant dans un petit mortier (toukh) oignons, persil, ail, piment, poivre, le tout assaisonné de sel.

Elle pique chaque morceau de poisson et introduit du « roof ». Dans une marmite, l’huile est en train de chauffer. Elle y verse des oignons coupés en petits morceaux, la tomate concentrée délayée dans un peu d’eau et porte à ébullition. Quelques minutes après, elle ajoute les légumes déjà épluchés entiers ou coupés selon leur grosseur, ainsi que le poisson séché et le cymbium. Elle recouvre d’eau, met du sel, du piment et laisse mijoter à couvert pendant des minutes. C’est ensuite qu’elle ajoute le poisson frais et laisse continuer la cuisson à feu doux. Voilà l’essentiel.

Plus tard, c’est sur une table dans un salon, une natte dans la cour d’une concession ou à l’intérieur d’un restaurant que le mets est présenté. Une merveille ! Le plat est richement décoré. On ne se fait pas prier. En effet, le « thieboudieune » exerce un attrait sur son connaisseur. Et vite, il se lave les mains et mange. Son appréciation : « C’est bon ! C’est même très bon ! ». Sa préparatrice est souvent fière et ravie d’avoir réussi un bon plat. Devant un tel repas, servi par une ravissante créature de teint clair ou noir, voire café au lait, on se régale plus que de raison. Et last but not least, on se saisit du « mathiaat » (jus de cuisson dans la saucière). Là, s’il vous plaît, agitez délicatement la tête du poisson et dégustez ce qui en sort. Vous nous en direz des nouvelles.

C’est tout cela le « thieboudieune ». C’est une gourmandise accompagnée d’un rite immuable (manger à la main) que tend à changer une modernité qui n’a pas sa place ici. C’est donc une culture, un art, un mode de vie. D’ailleurs, nombreux sont les chefs de familles qui exigent ce plat à chaque déjeuner. Et ces « borom kër » (époux) gavés par l’auteure d’un « thieboudieune » à la Penda Mbaye prononcent un retentissant « diaraw lak » (merci de tout cœur) pour marquer leur appréciation. Et la maîtresse des céans, tout heureuse et sourire aux lèvres, souhaite à l’homme repu un « na rees ak diam » (bonne digestion).

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BÂ (photos)

Last modified on vendredi, 24 février 2017 15:24

Une exquise recette aux saveurs du Ndiambour : des pigeons bien dodus, capturés dans les environs de Louga, farcis d’oignon, d’ail et de persil, mijotés dans une sauce à la tomate. Ce plat, appelé « soosi pitakh » (sauce aux pigeons), est délicieux. En accompagnement, une purée de pomme de terre. Vous vous lécherez les babines de plaisir lorsque vous aurez terminé de le déguster. Voilà un mets dont on se souviendra. Nous vous proposons le récit d’un vol plané de pigeons à Louga : des airs à nos assiettes.

Nous n’allons pas, ici, à Louga, nous limiter seulement à déguster des pigeons. D’abord, faut-il en savoir sur le mysticisme qui lui est rattaché dans la lutte sénégalaise. Pourquoi les lutteurs libèrent-ils un pigeon lors de leur combat ? En tout cas, c’est une pratique très courante chez nos « gladiateurs ». Nombreux sont les lutteurs qui entrent dans l’arène en tenant un pigeon entre les mains. Le volatile sera libéré avant l’entame du combat. Selon les connaisseurs, un pigeon remis en liberté prie pour son bienfaiteur et s’envole, emportant avec lui le mauvais sort que l’adversaire a jeté à son libérateur.

Après le volet mystique, consacrons-nous au côté loisirs avec le pigeon voyageur. Son introduction, dans notre pays, a commencé avec la colonisation. Les militaires de l’armée française seraient les premiers à l’amener à Dakar. Plus tard, des Sénégalais, intéressés, ont commencé à en importer. Le pigeon voyageur, cette race d'oiseau de l'espèce du pigeon biset (columba livia), est spécialement sélectionné pour effectuer des concours au sein d'associations colombophiles. Aujourd’hui, dans beaucoup de grandes villes de notre pays, l’on compte de nombreux éleveurs de pigeons voyageurs et de race. Mais, ils sont peu à connaitre le sport colombophile. Ils sélectionnent, pour la plupart, les pigeons pour leur beauté, la couleur, la taille, etc. Nous avons cherché, en vain, à rencontrer des membres d’une association colombophile à Dakar. Sans risque de nous tromper, l’on peut dire que les éleveurs sénégalais sont moins actifs que leurs amis européens, notamment belges et français, qui pratiquent fréquemment la colombophilie comme activité de loisirs. A côté de ceux-là qui, au Sénégal, s’intéressent aux pigeons voyageurs et de race pour les raisons déjà invoquées, il y a d’autres qui, à la différence des Sow de Louga dont ledit volatile est un business, s’adonnent à la chasse du pigeon pour améliorer leur quotidien ou, sur des zones amodiées, pour le simple plaisir. Bref, de la famille des colombidés, le pigeon est un oiseau sauvage ou domestique granivore.

Riche en fer
Il se nourrit ainsi exclusivement de grains et se distingue des autres oiseaux par son bec grêle, courbé et renflé, ses ailes courtes et son plumage abondant. Il existe plusieurs espèces de pigeon. Toutes se mangent et toutes ont un goût apprécié des connaisseurs. La viande de pigeon est une viande rouge, serrée et maigre. Riche  en fer, elle est conseillée aux convalescents et anémiques. Le peu de gras se trouve sur la peau et autour du croupion. Dans la cuisine lougatoise, voire sénégalaise, le pigeon n'a sans doute pas la place qu'il mérite. Quelques rares restaurants le proposent à leur clientèle. Aussi faut-il en être friand pour l’avoir dans son assiette à la maison. Partout, il gagne à être mieux reconnu pour être mieux apprécié !

Ce n'est certes pas une viande que l'on consomme tous les jours, mais le pigeon présente pourtant une valeur nutritionnelle intéressante qu'il convient de remettre en lumière. Trop rares sont les occasions, au Sénégal, d'avoir du pigeon dans son assiette. Et c'est bien dommage tant cet oiseau parvient à allier harmonieusement qualités gustatives et nutritionnelles. Que ce soit un pigeon sauvage ou bien d'élevage, adulte ou jeune (pigeonneau), le volatile présente, dans tous les cas, une viande maigre avec une chair très fine et pauvre en graisses.

C'est pourquoi il convient tout à fait à un régime hypocalorique, à l'inverse d'autres viandes rouges beaucoup plus "riches". Le principal atout du pigeon réside dans sa teneur en fer, de l'ordre de 20 mg pour 100 g.

Un plat de roi
C'est d'ailleurs une viande conseillée pour les personnes souffrant d'anémie, à savoir un manque de fer dans l'organisme. Riche également en protéines, potassium, phosphore ou vitamines B3 et B6, le pigeon a toutes les qualités pour prendre une place de choix dans notre alimentation. Sa chair moelleuse, en particulier celle du pigeonneau, ne nécessite pas une cuisson très longue. Il est, de fait, assez simple et agréable à cuisiner, et de nombreuses recettes mettent le pigeon en valeur. Plats en sauce, pigeons rôtis à la broche, à l'ail, etc., il se décline au gré des envies, des saisons et des créativités culinaires. Réconcilier l'art de la gastronomie et les bienfaits nutritionnels, voilà qui n'est pas donné à toutes les viandes. Rôti, grillé, farci, le volatile se prête à toutes les cuissons et accompagnements. Ni volaille ni gibier, il est d’une saveur exquise. Quiconque s'est assis à la table d'un connaisseur peut en témoigner : le pigeon est un mets de choix. Il est très recherché par un confrère lougatois pour sa chair unique, tendre et ferme, fine et corsée à la fois. Chez lui, le pigeon est un incontournable. Sa famille raffole de cette viande rouge et subtile qui se marie aussi bien avec les petits pois qu'avec, l'ail, les légumes ou les céréales. Son épouse sait le cuire rôti, grillé, farci, en ragoût, etc. Le pigeon est un symbole de la bonne cuisine de l’épouse de notre confrère lougatois. Selon elle, il y a plusieurs façons de cuisiner le pigeon. En tout cas, des pigeons bien dodus, capturés dans les environs de Louga, farcis d’oignon, d’ail et de persil, mijotés dans une sauce à la tomate, c'est un plat de roi !

Une affaire de famille : Les Sow, ces oiseliers de père en fils
Cheikh Sow, 66 ans, habite un quartier périphérique de la commune de Louga. C’est là, assis au milieu de ses petits-fils, qu’il nous reçoit pour parler de son business : la capture et la vente d’oiseaux, principalement des pigeons.

Un vendredi de début février, dans l’après midi. L’équipe de « Grand air » se rend dans la périphérie de Louga. Là où Cheikh Sow vit paisiblement avec sa famille. Sur place, on le trouve assis sur une chaise pliable et tenant un bébé. Tout autour de lui, une dizaine d’enfants. « Comme vous pouvez le constater, je me plais en compagnie de mes petits-fils », lance Cheikh Sow, en guise de bienvenue. L’homme qui a bâti sa réputation dans la vente d’oiseaux offre de bonnes dispositions pour échanger.

Le sujet le passionne. Cela se voit et se lit sur son visage. Normal. Cheikh Sow ne connait que ça : attraper des oiseaux pour les revendre. Il le fait depuis l’âge de 17 ans, sous l’œil protecteur de son père, Pathé Sow, aujourd’hui disparu. Agé de 66 ans, notre interlocuteur ne compte arrêter ce lucratif commerce. « Je ne suis pas capable de faire autre chose. C’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Je l’accepte », convient le chef de famille. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé d’autres secteurs. Cheikh Sow a d’abord été paysan. Ensuite, il s’est lancé dans l’élevage de gallinacées, de moutons et de chèvres. Et, enfin, dans le petit commerce.

Faire fortune en vendant des oiseaux
De multiples centres d’intérêt qui se sont tous soldés par un échec. « Je ne m’y retrouvais pas. Il fallait que je change de métier. C’est ce que j’ai fait », souligne Cheikh qui dit avoir tout abandonné pour se consacrer à la vente d’oiseaux. Ce business, dit-il, a un avantage réel. Moins de travail, plus d’argent. Et comment faisait-il ? C’est simple. Cheikh avait un piège à oiseaux qu’il mettait autour des marigots, des rivières. Et le tour était joué. Il ne rentrait jamais les mains vides. « Il m’arrivait de revenir avec 150, 200 et même 300 oiseaux », se souvient Cheikh Sow. Une fois à la maison, les oiseaux pris sont cédés à un certain Demba Diallo. Et ce dernier, à son tour, prenait le train pour Dakar. Plus précisément à Thiaroye, chez Amadou Diallo, plus connu sous le nom de « Diallo Pithie ». Parfois, Cheikh Sow recevait directement la commande de Diallo Pithie. « Cela est arrivé à plusieurs reprises. J’avais de bonnes relations avec lui ». Cheikh Sow a perdu ses forces avec l’âge. Il ne va plus en brousse, mais continue pourtant son business. Se contentant de racheter « quelques paires » de « pitakh » (pigeons de brousse) sur place. Oui, les « pitakh », c’est sa trouvaille quand Diallo Pithie a cessé de passer commande.

Une reconversion dictée donc par le marché. « Les gens ne venaient plus de Dakar pour acheter les oiseaux. Et pour continuer de vivre, je me suis rabattu sur les « pitakh » prisés par une certaine catégorie de consommateurs ». Il faut dire que Cheikh Sow a bénéficié du soutien indirect des acteurs de la santé recommandant vivement la consommation de « pitakh » pour ses vertus. Aujourd’hui, restauratrices, personnes anodines et malades souffrant d’anémie viennent se ravitailler dans son oisellerie. Et quand Cheikh ne peut plus satisfaire la demande, il fait appel à son fils aîné, Alassane.

Celui-ci bénéficie déjà du riche carnet d’adresses de son père. Rien d’étonnant. Chez les Sow, ce business se transmet de père en fils. « C’est normal. Il l’a hérité de son papa. Aujourd’hui, je suis ses traces. Et demain, mes enfants feront le même business. C’est une affaire de famille », explique Alassane Sow. Son oisellerie, érigée juste derrière sa chambre, est une merveille.

On y voit des oiseaux de tout genre, petits et grands, dont certains viennent du Maghreb. Les nouvelles commandes pleuvent. Alassane s’en félicite. Son rêve : asseoir une renommée nationale et faire fortune en vendant des oiseaux. Exactement comme l’ex patron de son Papa, Amadou Diallo dit « Diallo Pithie ».

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BA (photos)

En 1979, de jeunes artistes « dissidents » du Cercle de la jeunesse ont mis en place une troupe, le « Ngalam ». Ce groupe a aussi été sacré à plusieurs reprises champion du Sénégal en théâtre.

On est en 1970. Le Cercle de la jeunesse de Louga qui avait fini de se faire connaître au niveau mondial est déclaré « hors concours » par les autorités compétentes. Une décision durement ressentie à Louga. Les artistes voient leur avenir en noir. Le malaise s’installe. « Le découragement était total. Pas de répétition, aucune réunion. Le Cercle entre en crise », se souvient Youssou Mbargane. Le groupe ne participait plus aux compétitions. Cela a duré presque dix ans. Préoccupés, mais surtout soucieux de leur avenir, des jeunes de Louga décident de prendre leurs responsabilités. Ils entrent en dissidence et créent le « Ngalam » en 1979.

« En réalité, on ne voulait pas créer cette dissidence. Mais, on n’avait pas le choix. On était stressé de ne plus pouvoir exprimer nos talents », explique Youssou Mbargane. Babacar Sarr, président du Fesfop, lui, refuse le terme « dissident ». Il parle de création « normale » d’un groupe émanant de jeunes qui ont grandi et qui ont voulu s’assumer. « Quand une troupe ne se produit plus, elle s’endort. C’est ce qui est arrivé au Cercle de la jeunesse de Louga. La vérité, c’est que le « Ngalam » a été créé juste pour permettre aux jeunes artistes lougatois de participer aux concours », explique Babacar Sarr qui dit être président fondateur du « Ngalam ». « L’objectif était donc d’assurer une relève au Cercle de la jeunesse même si aujourd’hui, à la lumière du bilan, on se rend compte que les résultats escomptés ne sont pas atteints », soutient Babacar Sarr.

Youssou Mbargane relativise. « Six mois après sa création, le « Ngalam » a été champion du Sénégal. Par la suite, il a été, plusieurs fois, vainqueur des coupes mises en compétition », argue le communicateur traditionnel, ancien du Cercle de la jeunesse et membre fondateur du « Ngalam ». Et pourtant, les deux se rejoignent sur un point. Tous sont d’accord que le « gigantesque » Cercle de la jeunesse qui a fait tant rêver n’a pas eu de relève. Les raisons de cet « impair » sont multiples : les nouveaux acteurs ne sont pas suffisamment imprégnés des réalités du terroir, ne vivent pas pour l’art mais veulent vivre de l’art et, surtout, ils manquent de professionnalisme et de charisme. « Tout cela réuni, ajouté au contexte qui n’est plus le même, ne peut donner que ce que l’on voit aujourd’hui, c’est-à-dire plusieurs groupes, mais sans aucune qualité », déplore le président Babacar Sarr.

Birahim Dieng, directeur artistique du Cercle en 1953, est du même avis. Il soutient : « On ne fait plus rien par amour ou par plaisir. Tout ce qu’on fait, maintenant, c’est pour de l’argent. Et cela change tout et impacte négativement sur la qualité des prestations ». Toujours est-il que Louga peut compter sur Babacar Sarr qui a réussi une belle idée, celle de fédérer toutes les troupes de Louga en une : la troupe communale. Celle-ci regorge de talents et voyage de temps en temps. Elle est sur la bonne voie. De même que le Cercle de la jeunesse version Zaccaria Niang, le « Ngalam », le Vec (Volontaires des échanges culturels) du jeune artiste Lébou, etc. Mais, la vérité c’est que ces groupes et troupes ont encore un long chemin à faire pour mériter le titre de « digne continuateur » de l’œuvre immense réalisée par le Cercle du génie Mademba Diop et compagnie.

RENCONTRE AVEC FATOU KASSE : La voix berceuse de « Mademba »
Fatou KasséL’équipe de « Grand air » est allée à Kébémer à la rencontre de mère Fatou Kassé, la voix d’or du Ndiambour. Cette dame est restée célèbre à travers sa chanson « Mademba », reprise aujourd’hui par plusieurs artistes.

C’est une matinée pas comme les autres. On a rendez-vous avec celle que tout le Sénégal appelle fièrement « Mère Fatou ». L’enthousiaste est réelle. Tout le monde est pressé de rencontrer cette dame de renom. Dans la voiture qui nous mène à Kébémer, ville où mère Fatou vit paisiblement sa retraite, les échanges sont assez riches. Notre chance, c’est qu’un membre de l’équipe, grand Amath, connaît relativement bien la diva. On se familiarise avec certains de ses chansons. Il nous parle surtout du succès national de « Mademba », titre repris par plusieurs artistes dont Viviane Ndour et Daro Mbaye. « C’est une grande dame de la musique. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la voix d’or du Ndiambour », conclut grand Amath. On vient juste d’arriver à Kébémer. Mbacké, le photographe avait déjà avisé sa cousine Dieynaba. Celle-ci nous attendait à la station Total. C’est elle qui nous emmène au quartier Gala des Hlm. En réalité, on pouvait y aller sans aide. Mère Fatou Kassé est une icône à Kébémer et environs. Tout le monde la connaît. Elle est accessible, sa maison ne se fermant presque jamais. Nous venons de franchir les portes de la demeure. Constat frappant : la dimension de la cour. Une vaste cour. Encore quelques pas de marche. Et nous voici devant Mère Fatou Kassé. Assise sur un petit lit, posé juste en face de la porte du salon. Elle se lève à l’aide d’une canne. Tient absolument à serrer la main à tout le monde. « Dal lene Diam (soyez les bienvenus) », dit-elle, cordialement. L’accueil est à la fois chaleureux et émouvant. Une fois le but de la visite déclinée, mère Fatou, en une femme soumise, nous demande de venir au salon. Sur place, son époux, malvoyant, est confortablement assis dans un divan. « Ce sont des journalistes du "Soleil", ce grand journal. Ils viennent m’interroger sur mon parcours », ainsi parle mère Fatou au patriarche. Celui-ci répond : « Ah ok, d’accord. C’est bien. Soyez les bienvenus ». Feu vert donné, les échanges peuvent maintenant démarrer.

Chevalier de l’Ordre national du Lion
« J’ai fait mes premiers pas au Cercle de la jeunesse de Louga en 1958 à l’âge de 16 ans », nous apprend Fatou Kassé. A l’époque, dit-elle, le contexte était difficile. Le Cercle venait de remporter son premier trophée majeur. La coupe du Conseil de la jeunesse de l’Afrique occidentale française (Aof) en 1957. Tous les jeunes artistes rêvaient d’intégrer ce groupe. « Le talent ne suffisait pas. Il fallait aussi et surtout être rigoureux, disciplinés, à la recherche permanente de la perfection », se souvient mère Fatou. Elle avait peur de ne pas convaincre. Finalement, tout s’est bien passé. « Mass me fait appeler. J’arrive, il m’écoute chanter. Il est séduit. J’en était fière », se réjouit aujourd’hui encore mère Fatou. Elle venait ainsi d’obtenir son ticket pour entrer dans le Cercle.

Sur place, elle côtoie de grands noms : Baba Diallo, Ibrahima Ndiaye et Birahim Dieng, le directeur artistique. Mais sa plus grande fierté reste d’avoir eu comme coach Mademba Diop. « Je dois tout à Mass Diop, le président du Cercle de la jeunesse », souligne mère Fatou, très reconnaissante. Avec lui, elle « apprend tout ». « J’avais la voix mais je devais être rassurée, soutenue parce que la musique, c’est d’abord et avant tout un art qu’il faut maîtriser », se plaît-elle à rappeler. Rapidement, elle obtient du plaisir s’éclate et partage son talent. Fin 1959, c’est la consécration. Le Sénégal entier découvre la belle et puissante voix de Fatou Kassé avec « Mademba ». Cette chanson également appelée « la berceuse » célèbre la naissance d’un bébé.

Il faut dire qu’à l’origine, « Mademba » est un poème, poème qui pose la question « Pourquoi mon bébé pleure-t-il ? ». Beaucoup l’ont déclamé et chanté. Mais c’est Fatou Kassé qui l’a rendue populaire. « Quand je chantais « Mademba », les gens écoutaient religieusement. L’émotion était palpable », se souvient Fatou. Les photos qu’elle garde et qu’elle aime montrer sont le témoin vivant de ce succès. « Tout le monde parlait de moi. Ce sont des souvenirs inoubliables ». Et pourtant sa carrière a subitement ralenti. Mère Fatou, victime de son succès, va quitter le Cercle en 1962. Quatre ans seulement après l’avoir intégrée. A la demande de ses parents. « Je devais me marier et fonder un foyer », soutient la dame à la voix d’or.

Plus tard, elle fera un bref comeback dans la musique avec la troupe de Sorano. C’est que Fatou avait finalement décidé de suivre les directives de son Papa qui ne voulait pas qu’elle reste dans la musique. Un choix qu’elle dit ne pas regretter aujourd’hui. « Je vis ma retraite paisiblement. Je n’ai aucun problème. Dieu merci », laisse-t-elle entendre. L’entretien tire à sa fin. Mais mère Fatou tient à partager son plus beau souvenir. Son élévation par Abdou Diouf, en 1998, au rang de Chevalier de l’Ordre national du Lion. « Cette médaille vaut tout l’or du monde ».

Ce n’est pas tout. Mère Fatou nous fait savoir qu’elle vit mal la situation qui prévaut actuellement au Parti socialiste, son parti. « Ce que je vois à la télé et entend à la radio n’est pas le Parti socialiste », confie-t-elle, préoccupée. Son souhait : que les jeunes se retrouvent autour de Ousmane Tanor Dieng. « C’est la moindre des choses que nous devons au père fondateur Senghor ».

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BA (photos)

Last modified on vendredi, 17 février 2017 12:32

Fondé en 1951, le Cercle de la jeunesse de Louga a marqué les esprits en remportant, entre 1957 et 1970, tous les prix qui étaient mis en compétition. Retour sur le parcours de ce groupe qui a aussi rayonné au-delà des frontières du Sénégal.

Louga, quartier Santhiaba nord. Pas besoin de chercher longtemps. La première personne rencontrée vous emmène directement chez feu Samba Mbodj, l’oncle de Massamba Diop dit « Mass Diop », président fondateur du Cercle de la jeunesse. Très souvent, une gentille septuagénaire vous accueille. Comme c’est le cas, ce jour du mois courant. Son nom : Sokhna Seynabou Cissé. C’est elle qui ouvre la porte en fer forgé de la maison. Elle nous conduit et nous installe au salon. Le temps d’appeler son époux, Mame Dieumb Mbodj. « Bienvenue au quartier général du Cercle de la jeunesse de Louga », lance, enthousiaste, cet homme qui a vu passer 86 printemps. Il est arrivé titubant. « Je suis chanceux parce que, Dieu merci, je suis encore là pour vous parler de Mass », sourit Mame Dieumb.

Lui et Massamba Diop sont cousins. « Nous avons grandi ensemble. Nous avons été élevés par mon père. C’est dans ce petit bâtiment, juste en face, où nous avions notre chambre, je veux dire la chambre qu’il avait transformée en siège du Cercle », raconte, nostalgique, Mame Dieumb. A l’époque, dit-il, la maison était composée d’un seul bâtiment de trois pièces. Le reste de l’espace étant utilisé pour l’élevage de vaches, de chèvres et de moutons. Et puisque son père Samba Mbodj, aide médecin, était rarement sur place, Mass et ses amis occupaient tout le bâtiment. Ils se réunissaient ici, mangeaient, réfléchissaient et vivaient leur passion : le théâtre, la danse et la musique.

Depuis, la maison a beaucoup changé. Un étage est érigé. Le sol est carrelé et les murs revêtus de peinture orange. « Très différent de ce qu’on avait ici », tranche Mame Dieumb Mbodj. Et pourtant, contraste frappant, la chambre de Mass, sortie de terre au début des années 50, est à peu près intacte. Tout est resté presque dans le même état. Un lieu rempli d’histoire et de création de la jeunesse lougatoise. « Le Cercle a été non seulement créé ici, mais tout se faisait dans cette cour : les réunions, les répétitions, les soirées anniversaires, etc. Je peux vous dire que notre maison était le foyer des jeunes de Louga », se souvient le vieux. Pour lui, Massamba est « incontestablement » l’un des plus doués de sa génération. « Son intelligence débordait. Le cercle de la jeunesse de Louga, c’est, d’abord et avant tout, lui », fait savoir Mame Dieumb Mbodj.

Un cercle englobant
Très tôt, Massamba et ses amis Baba Diallo, Allassane Camara, Birahim Dieng, Demba Dièye, Mbol Seck, Elimane Thiam, Abiboulaye Samb, Kader Dia, Ibou Diagne et Ibrahima Ndiaye, entre autres, se sont fait distinguer. Ils avaient une envie : celle de dialoguer avec l’histoire, de créer un système de pensée, un destin digne des valeurs traditionnelles sénégalaises. Leur champ de prédilection : le théâtre populaire destiné à conscientiser les populations sur les faits de société et de politique. L’idée et la démarche, simples, étaient de rassembler tous les artistes lougatois autour d’un projet commun mais aussi de les renouveler en repérant les talents en herbe. En réalité, le Cercle était englobant. Le théâtre, la danse et le chant étaient présents, mais il y avait aussi de l’éducation populaire, du sport.

Le Cercle a également lutté pour l’indépendance du Sénégal, sous le prisme, bien évidemment, de la culture. « Le Cercle a joué un rôle extrêmement important dans l’accession du Sénégal à l’indépendance », relève Youssou Mbargane Mbaye. Le communicateur traditionnel va plus loin : « Beaucoup parlent aujourd’hui, mais ce que le Cercle a fait pour un Sénégal libre, rares sont les associations qui l’ont fait ». Il faut dire que le contexte était favorable. Louga, ville à la croisée des chemins, a vu naître une culture, celle du Ndiambour, fruit d’un bouillonnement, d’un gigantesque brassage humain. Artistes, danseurs, troubadours, poètes s’y retrouvaient à la fin des travaux champêtres pour exprimer leur talent.

Un groupe qui raflait tous les prix
Les valeurs sénégalaises. Voilà qui était la principale source d’inspiration du Cercle de la jeunesse de Louga. L’avantage était double : le message passait vite et une belle communion créée entre les artistes et les populations. « Les pièces étaient toujours tirées du rituel, des rites et croyances, des traditions populaires et des activités champêtres », souligne Youssou Mbargane. Birahim Dieng, directeur artistique du Cercle, poste qu’il occupe depuis 1953, confirme. « Tout ce que nous faisions était tiré des réalités sénégalaises », dit-il. Birahim, 79 ans, ajoute : « Dans nos pièces, on mettait beaucoup en avant l’éthique, le respect de la parole donnée, le courage et l’humilité ». Mieux, insiste-t-il, l’élément lyrique n’était pas dissocié de l’élément dramatique.

Autre particularité à la base du renom culturel du Cercle : la danse traditionnelle. « C’était un plaisir de voir nos danseurs se produire sur scène. Les spectateurs étaient émerveillés. Les danses étaient un message du cœur et de l’esprit que le corps exprimait », commente, Youssou Mbargane. Bien évidemment, le succès ne s’est pas fait attendre. D’abord au Sénégal, ensuite en Afrique (Gambie, Mauritanie, Mali, Guinée, etc.), enfin sur les prestigieuses planches d’Europe et des Amériques (France, Angleterre, Finlande et Mexique). Rarement un groupe artistique et culturel du Tiers/monde n’a séduit autant le monde.

De 1951, année de sa création à 1970, date à laquelle il a été déclaré « hors concours », le Cercle de la jeunesse de Louga était imbattable, raflant tous les prix. 1957 : coupe du Conseil de la jeunesse de l’Afrique occidentale française (Aof), 1960 et 1962 : coupes du président du Conseil, Mamadou Dia. Justement, en 1962, le Cercle et le Star jazz de Saint-Louis ont représenté le Sénégal au Festival de la jeunesse et des étudiants à Helsinki, en Finlande. En 1964, le Cercle remporte à nouveau la coupe du président Senghor. Deux ans plus tard, en 1966, il prend part au festival mondial des maisons de jeunes de Narbonne en France.

« Le Cercle gagnait tous les prix aux concours. C’était incroyable. Aucun groupe n’avait le niveau des Lougatois », précise Babacar Sarr, président du Festival international de folklore et de percussions de Louga (Fesfop). Et en 1970, ce qui devait arriver arriva. Le Cercle est déclaré « hors concours ». Il est « victime » de son génie créateur. Mais avant, il avait fini d’être ce que tout le monde reconnait aujourd’hui : une grosse machine à talents qui brillent dans d’autres groupes et sous d’autres cieux.

MADEMBA DIOP DIT « MASS DIOP » : L’homme par qui tout a commencé
Si le Cercle de la jeunesse de Louga est devenu ce qu’il est, en raflant tous les prix, c’est d’abord et avant tout parce qu’il avait à sa tête Mademba Diop (1928-2007), un homme d’une fécondité intellectuelle extraordinaire.

A Louga, tout le monde vous dit la même chose. Le rayonnement mondial du Cercle de la jeunesse, on le doit à une seule personne : Mademba Diop, son ineffable chef de file. Mass Diop, comme l’appelaient les intimes, fait l’unanimité. « Mass s’est singularisé très tôt de par ses qualités, mieux encore de par les vertus qui le caractérisaient. C’est un des rares génies parmi les hommes que j’ai fréquentés », témoigne Birahim Dieng qui a travaillé avec lui au début des années 50. « Je suis devenu directeur artistique du Cercle en 1953. Mais, ce que je peux vous dire, c’est qu’il n’y en avait pas deux comme Mademba à Louga », soutient-il.

Birahim Dieng n’est pas le seul à avoir relevé les qualités exceptionnelles de Mademba Diop, père fondateur du Cercle de la jeunesse de Louga. Mame Dieumb Mbodj, « l’ami et le cousin » est formel : « Ce n’est pas seulement le Cercle, mais c’est tout Louga qui doit énormément à Mademba ». Un point de vue que partage le communicateur traditionnel Youssou Mbargane Mbaye. « Si beaucoup d’artistes sénégalais, notamment ceux de la région de Louga, sont sortis de l’anonymat, c’est grâce à leur passage au Cercle de la jeunesse, ce temple culturel, lieu de formation, d’initiation, créé par Mademba », explique Youssou Mbargane Mbaye.

Celui-ci dit avoir été formé par Mademba, « son guide » qu’il qualifie d’homme « d’une fécondité intellectuelle extraordinaire ». Pourtant, peu de gens le savent, mais Mademba est un autodidacte. C’est en classe de 6e qu’il quitte l’école. Pour se faire recruter dans une boutique de commerce à Sakal non loin de Louga. Sakal ! C’est dans ce village qu’il s’est fait remarquer en jouant, tous les soirs, de la guitare, du saxo et de la trompette. Il se perfectionne et devient un grand chorégraphe. Chemin faisant, Mademba se voit proposer un poste dans l’administration. Il accepte mais ne renonce pas à son amour pour l’art.

Commis d’administration au début, il termine sa carrière comme inspecteur principal de la jeunesse. Toujours à la pointe des combats sociaux et progressistes. C’est lui le père du théâtre populaire. Et c’est également lui qui est à l’origine de l’édification des Centres départementaux d’éducation populaire et sportive (Cdeps). Fédérateur qui sait écouter et très sensible aux préoccupations de ses concitoyens, Mademba est, comme le dit Youssou Mbargane, « l’école de Louga » au plan culturel. Sa mort en 2007 a sonné comme la fin d’une époque, d’une belle époque. Pas seulement. Cette disparition signe aussi l’acte de décès du théâtre populaire.

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BA (photos)

Last modified on lundi, 13 février 2017 16:09

Les villes de Saint-Louis et de Louga sont situées sur l’axe nord du Sénégal. Elles sont, sous l’éclairage de nos interlocuteurs, étonnantes par la diversité d’intérêts qu’elles offrent. La première est tricentenaire. C’est là qu’est né notre légendaire « thieboudieune » à la Penda Mbaye. La deuxième connut, à partir de 1900, un afflux de populations diverses et permit un développement de toutes les formes d’expression culturelle. Sa troupe mythique, dénommée le Cercle de la Jeunesse de Louga, a donné à la danse et au théâtre sénégalais leurs lettres de noblesse.

Si Saint-Louis est baignée par l’Océan Atlantique et le fleuve Sénégal, Louga n’est, par contre, parcourue par aucun grand cours d’eau. En ce mois de février, le climat est doux dans ces deux villes où l’on peut, sous le charme ensorceleur du soleil, se balader dans l’univers du Cercle, déguster des pigeons locaux ou un « thieboudieune » à la Penda Mbaye. A Louga, communément appelée la capitale du Ndiambou, et Saint-Louis, dont le nom traditionnel est Ndar, tous les centres d’intérêts évoqués plus haut sont une savoureuse osmose d’ingrédients (culturels ou culinaires) à consommer sans modération.

Un « sabar » (séance de tam-tam) en plein air et une soirée sénégalaise, dans une boite de nuit, valent bien un détour à Louga. Ici, tous vos sens sont titillés et tout votre corps subjugué par ces danses qui y ont cours. Tous sont en goguette. Il y a, dans cette délectable ambiance de jeux de jambes et/ou de lumières, tant d’alacrité dans le milieu, tant d’allégresse, tant d’allant dans le tam-tam qu’il est quasiment impossible de rester sans bouger, de refuser de se mouvoir, de se trémousser, de trépigner.

En ces lieux si rythmés de Louga, même un novice se découvre un talent, jusqu’ici insoupçonné, de « mbandkat » (danseur). En se laissant aller au tam-tam, l’on assimile vite la leçon qui enseigne que la danse est union du rythme et du mouvement, expression de liberté, de morale et de sentiments divers parce que sachant toucher aux instincts, c’est-à-dire au plus profond de l’être. Bref, la danse est l’union de l’esprit et du corps au service de la beauté et de l’équilibre physique et psychique.

Un ensemble culturel mythique
Voilà, entre autres enseignements, ce qu’a toujours véhiculé le Cercle de la jeunesse de Louga, cet ensemble culturel mythique qui a marqué les esprits en remportant, entre 1957 et 1970, tous les prix mis en compétition dans le domaine du théâtre populaire au Sénégal. Avant de revenir sur le parcours de ce groupe qui a aussi rayonné au-delà des frontières du Sénégal, sachez que la province du Ndiambour, dont dépendait Louga, s’est formée principalement à partir du Walo et de l’émigration de populations venues du Djolof.

Enclave musulmane en milieu païen
Elevage pigeonLe nom de Ndiambour proviendrait de l’occupation de la zone par une majorité de gens libres (Diambour). Aussi, son originalité est qu’elle est une « enclave musulmane en pays païen (ceddo) » dont le peuplement très ancien fut constitué par un métissage entre Wolofs et Mandingues vers le XVIe siècle. Ces « Kholbites » (Wolofs d’origine mandingue) se sont convertis très tôt à l’Islam. Et leur connaissance du Coran amenait les rois « ceddos » à les nommer « Serigne » (marabouts) de province ou de village. Louga, la locomotive du Ndiambour, qui serait la déformation de « Loug na fi » (il s’est enlisé ici). La cité peut s’enorgueillir de ses plats de pigeons fumants. La technique de capture de ces oiseaux, transmise de père en fils, est une affaire de la famille Sow, originaire de Pété Peulh.

Bâtie sur une plaine sableuse, Louga présente l’aspect d’une cité saharienne implantée au milieu du désert avec un environnement géographique offrant une diversité de paysages végétaux. La ville doit sa prospérité d’antan et son développement économique à sa situation de carrefour et à sa position de relais de voies de communication desservant les grandes localités comme Saint-Louis à 70 kilomètres, Linguère (130 kilomètres), Thiès (130 kilomètres), Dakar (200 kilomètres). Le cadre sécuritaire qu’offrit la localité dès 1882 avec la création d’un camp militaire contribue à son développement démographique.

La chanson fétiche « Mademba »
En effet, la zone d’implantation des militaires, appelée « Artillerie », permit un afflux de populations dès sa première annexion à la colonie française en 1883 et plus tard à son érection en chef-lieu de cercle de cercle et de commune mixte en 1905. Le mouvement d’urbanisation de Louga, renforcé par la création en 1905 du « Marbath » (marché à bétail), a donné à la ville son caractère cosmopolite et à son ouverture à toutes les formes d’expression culturelle. Ville à la croisée des chemins, Louga a développé la culture du Ndiambour, fruit d’un brassage humain.

« Artistes, danseurs, troubadours, poètes se retrouvaient à Louga à la fin des travaux champêtres pour exprimer leur talent », renseigne Youssou Mbargane Mbaye, communicateur traditionnel et ancien membre du Cercle de la jeunesse. « Pour être du groupe, le talent ne suffisait pas. Il fallait aussi et surtout être rigoureux, discipliné et en quête permanente de la perfection », ajoute Mme Fatou Kassé. Cette cantatrice, rencontrée chez elle à Kébémer, est restée célèbre à travers sa chanson fétiche « Mademba », reprise aujourd’hui par plusieurs artistes.

C’est connu, le Sénégal est considéré, partout dans le monde, comme le pays de la « téranga » (hospitalité). Ici, on tend ses bras à l’autre, on lui ouvre son cœur. On le met à l’aise, quoi ! D’ailleurs, ce serait un euphémisme si on nous appelait « le pays du sourire ». Et dans ce sourire quotidien pour assurer un bel accueil, les gens de Saint-Louis jouent les premiers rôles. Leur sourire permanent n’est pas synonyme d’insouciance, mais une expression du visage aux vertus thérapeutiques énormes. Par exemple, le large sourire, chez la femme saint-louisienne, recèle la promesse de mille faveurs apaisantes pour l’homme.

Penda Mbaye, une haute toque de la gastronomie
Thiébou DieuneEt l’on comprend aisément pourquoi certains mâles couvrent, en permanence, leurs compagnes saint-louisiennes de présents, de compliments, de déclarations fougueuses et d'attentions romantiques. Cerise sur le gâteau, ces bienheureux mangent à leur faim. C’est une belle chance, pour eux, d’avoir craqué sur une « Ndar-Ndar » séduisante, talentueuse et cordon bleu. Disons-le, en matière de « thieboudieune » les Saint-Louisiennes, armées de leur « mokk pooc » (art de la séduction), battent toutes leurs concurrentes aux olympiades de Penda Mbaye. Parce qu’elles maitrisent mieux que quiconque l’enseignement de l’inventrice de notre plat national, cette grande toque de la gastronomie mondiale.

Saint-Louis occupe une place à part dans la géographie culinaire du Sénégal. C’est dans ce lieu que s’est retrouvée une génération nouvelle, la première génération de Saint-Louisiennes décidées à conserver les « thiéré », « ndambé », « dakhine », « lakh », mais déjà capables d’innover dans la cuisine et d’envisager une vie gastronomique différente de celle de leurs mères et grands-mères. Nous sommes au début des années 1900. A cette époque, Saint-Louis, capitale de l’Afrique occidentale française (Aof) est avant tout un rêve de liberté, de réussite et d’identité qui attire, de plus en plus, les talentueux et les ambitieux. La ville, divisée en une cité résidentielle blanche et en plusieurs quartiers pour Noirs, palpite au son de groupes musicaux plus ou moins renommés et de virtuoses inconnus. Beaucoup de visiteurs finissent par s’y installer. Le mouvement des « Dolli Ndar » (ceux qui s’ajoutent) s’amplifie. Les « Dommu Ndar » (autochtones) accueillent à bras ouverts ceux qui décident de venir partager, avec eux, une commune volonté de vie commune. Saint-Louis ou Ndar est La Mecque sénégalaise. Des Saints, comme Mawdo Malick Sy, Cheikh Ahmadou Bamba, Khalifa Ababacar Sy, Cheikh Ibra Fall, etc., y ont vécu ou séjourné fréquemment. Il est difficile, après son installation, d’en sortir. La ville est attrayante et fascinante.

Savoureuse osmose
La cuisine de Saint-Louis est simple, sans artifice et métissée. Bref, c’est une savoureuse osmose de tous les peuples qui y ont fait escale. A l’Orient, Ndar a emprunté ses épices de qualité, à l’Occident quelques légumes et certains fruits pour créer, avec le disponible local, un tableau culinaire aux saveurs multiples, aux sensations fortes et aux arômes colorés. Cette cuisine, comme les femmes de cette terre de « téranga » (hospitalité), fait saliver.

Donc, Saint-Louis, c’est surtout son légendaire « thieboudieune » à la Penda Mbaye. Le nom de la vieille cité est intimement lié à ce plat qu’on y offre aux hôtes depuis de très longues années. Le « thieboudieune » demeure une des grandes spécialités de la région, consommé très couramment autant par les habitants du pays que par les étrangers qui sacrifient facilement au rite de sa dégustation. Le « thieboudieune » est l’apanage des Saint-Louisiennes qui, avec leur « mokk pooc » (art de la séduction), battraient toutes leurs concurrentes aux olympiades de Penda Mbaye. Parce qu’elles maitrisent mieux que quiconque l’enseignement de l’inventrice de notre plat national, cette grande toque de la gastronomie mondiale.

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BA (photos)

Last modified on vendredi, 10 février 2017 12:37

La partie Sud-est de l’île de Carabane abrite le cimetière des colons. Aujourd’hui, des autochtones reposent côte à côte avec ces derniers. La mort a effacé les divergences de la période coloniale. Mais, ce site doit sa célébrité à un capitaine téméraire, Protêt, qui veut continuer à défier l’ennemi y compris après sa mort. C’est pour cette raison, de son vivant, qu’il a demandé à ce qu’on l’enterre debout avec des ouvertures à la hauteur des yeux sur sa tombe. Le cimetière, coincé entre le rivage et une zone de balancement des marées, abrite les sépultures d’autres colons.

A Carabane, le climat s’adoucit davantage dans la soirée. L’île, ce jour, sombre dans la quiétude aux environs de 17 heures. C’est en ce moment que nous empruntons le sentier menant au cimetière. De l’hôtel Barracuda, nous longeons la rive, légèrement agitée. L’incursion révèle l’ampleur de l’avancée de la mer. Si l’hôtel Carabane est protégé par une digue, des sacs de graviers et de coques sont posés sur le rivage pour arrêter la… mer. A certains endroits, la langue de sable a disparu. « Une partie de nos champs sont dans l’eau. Nous avons planté des filaos. Malgré tout la mer continue d’avancer. Nous sommes face à l’embouchure », s’inquiète le chef de village, Moussa Guèye.

Nous décidons alors de remonter sur la terre, à hauteur de l’école primaire. Juste après, une plantation de cocotiers alignés et rangés. C’est l’héritage colonial. Les habitants l’ont bien conservé. « Nous pratiquons la plantation de cocotiers. Nous vendons des noix et des plants. Nous faisons des gâteaux », confie un jeune qui nous a offert des noix à goûter. Les feuilles des cocotiers s’entrelacent. Leurs feuilles forment une voûte assombrissant le sentier. Les autres arbres comme le Detarium Senegalensis et le Saba Senegalensis protègent les sépultures contre l’avancée de la mer. A l’entrée, une grille en fer forgé isole une stèle de forme trapézoïdale peinte en blanc. Sur une plaque en fer, il est marqué : « Capitaine Aristide Protêt de l’infanterie de la marine de 1836 ».

C’est l’un des marins français les plus connus et plus redoutés des autochtones. Son nom est lié à jamais à l’histoire de Carabane. De son vivant, il a fait parler de lui. A sa mort, en 1850, il a fait l’objet de tous les commentaires laissant planer davantage l’énigme sur la personnalité. « D’après ce que j’ai appris, le capitaine Protêt avait des relations houleuses avec les populations locales. Il a été atteint par une flèche empoisonnée lors d’une bataille », nous rapporte Lamine Sarr, un habitant rencontré sur le chemin menant au cimetière. C’est le 9 mars 1836 que le capitaine a péri dans la bataille de Hillol.

Ce n’est pas sa mort qui attire les curieux, mais sa sépulture. D’ailleurs, c’est la position de celle-ci qui a sorti ce cimetière des colons de l’anonymat. Sa pierre tombale est verticale. Selon la version la plus répandue, le capitaine est enterré debout comme s’il voulait continuer à résister encore, même après la mort. « Pour beaucoup de personnes, Protêt est enterré debout.

Mais, certains disent qu’il a été inhumé assis, d’autres avancent qu’il a été enterré accroupi », nous détaille Lamine Sarr avec un peu de recul. Ce qui est sûr, c’est l’un des morts les plus célèbres de ce cimetière coincé entre une dépression marécageuse et une dune côtière boisée. Le cimetière des colons a quelque chose de particulier. Il est une sorte de pont entre la première capitale de la Casamance et les descendants des colons.

D’autres colons enterrés à Carabane
« Les marins français venaient régulièrement commémorer la disparition du capitaine. Lorsqu’ils venaient, c’était la grande fête sur l’île. Mais, depuis quelques années, l’armée française ne vient plus. Nous ne savons pas pourquoi », se contente de dire Lamine Sarr. Le capitaine Protêt n’est pas le seul colon qui gît à Carabane. A l’île des éléphants reposent Maria Pillewizer, décédée le 27 avril 1883, Marie Besnard, décédée le 11 décembre 1893, ou encore Jean Léon Festugière, né le 25 mai 1878 et décédé le 17 octobre 1899. La liste est loin d’être exhaustive. Près des haies de mangrove et des rideaux des plantes rampantes, les croix gammées et celles incurvées, avec un bout légèrement rond, laissent apparaître la diversité des convictions religieuses de ces conquérants, de ces commerçants venus des pays d’Europe.

Ils gisent à jamais à Carabane. A y regarder de près, l’on remarque le décalage entre les plaques et l’ancienneté des murets qui délimitent les différents tombeaux. Les descendants viennent de temps à autre pour se recueillir et entretenir les sépultures. Aujourd’hui, des autochtones chrétiens sont également enterrés dans le cimetière des colons. La mort a effacé les divergences. Le cimetière n’est pas seulement un patrimoine des colons. « Nous avons deux cimetières : un pour les musulmans et un autre hérité des colons  et réservé aux chrétiens », renseigne le président des 72 heures de Carabane, Georges Diémé. Le cimetière des colons est un site touristique. Le capitaine Protêt attire des visiteurs sénégalais et étrangers. La perle posée sur l’embouchure du fleuve Casamance a connu son âge d’or de commerce. Toutes les grandes compagnies européennes surtout françaises avaient un pied à Carabane. D’autres y sont enterrés. L’île a connu beaucoup d’épidémies. C’est d’ailleurs cette difficile situation sanitaire qui a commandé la délocalisation de la capitale de Carabane à Sédhiou. Aujourd’hui, ce patrimoine historique est sous la menace de l’érosion côtière.

Par Maguette NDONG, Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

CARABANE : UNE ÉGLISE VIEILLE DE 124 ANS
Carabane egliseDe style breton, l’église de l’île de Carabane est en pleine rénovation. D’ici quelques mois, cet édifice, qui a joué un rôle important dans l’entrée du christianisme au Sud du Sénégal, sera réceptionné, au grand bonheur de la communauté catholique de l’île.

Aujourd’hui, c’est un jour sans bateau. Les eaux de la mer sont calmes et quelques vagues viennent mourir sur le ponton de l’île de Carabane. Ni « Aline Sitoé Diatta », « Aguene » ou « Diambogne », les trois navires qui assurent la navette entre Dakar et Ziguinchor, ne sont prévus d’accoster sur l’île. Pour les garde-côtes et les travailleurs de la compagnie Cosama, c’est presque quartier libre. Cette île, célèbre dans l’histoire de la Casamance et du transport maritime, est étrangement calme. Il faut avancer et traverser l’ancien Centre de redressement (prison-école pour certains), aujourd’hui en ruines, pour entendre des coups de marteau et le grincement des chaînes. En face de nous, l’église, de style breton, construite depuis 1892, est en pleins travaux. Une dizaine de travailleurs de l’entreprise Eiffage, vêtus de leur gilet rouge, casque sur la tête, sont à pied d’œuvre. La quasi-totalité de l’édifice religieux est décapée, donnant à cette église une seconde jeunesse. L’intérieur du bâtiment est redevenu un grand espace rectangulaire, avec au fond l’autel en forme de demi-cercle où les religieux dirigeront bientôt des messes. Depuis novembre dernier, les travailleurs s’activent à rénover cette imposante bâtisse qui est la première église construite par les colons en Casamance. « Il y a actuellement 12 ouvriers qui travaillent sur le site, mais d’autres vont venir d’ici peu pour entamer les gros œuvres. Les travaux vont durer six mois », selon Emmanuel Diatta, président de la Communauté catholique de Carabane.

Depuis plusieurs années, les catholiques de Carabane ont cessé de prier dans cette église si importante à cause, d’une part, de sa vétusté et, d’autre part, de l’envahissement du bâtiment par les eaux pendant la saison des pluies. Plusieurs pans de la toiture en zinc ont lâché.

Porte d’entrée du christianisme en Casamance
Ce qui rendit l’église impraticable et aussi très vulnérable face aux intempéries. Pour continuer à cultiver leur foi, les catholiques de Carabane ont construit une chapelle en face. Aujourd’hui, les chrétiens de l’île sont enthousiastes à l’idée de pouvoir, encore une fois, prier dans leur ancienne église. « La réhabilitation de l’édifice est bien accueillie, parce que l’église a joué un grand rôle en Casamance. Certes, elle a été abandonnée pendant plusieurs années à cause de son état, mais on attend d’y prier à nouveau », renseigne Emmanuel Diatta. Il y a quelques années, cette église était une référence dans la zone. Elle est d’ailleurs la première construite en Casamance. Elle a beaucoup contribué à l’évangélisation des populations du Sud et à la pénétration du catholicisme dans cette partie du pays.

C’est la troisième église la plus ancienne du Sénégal. Mais, l’évangélisation de la Casamance a commencé bien avant la construction de l’Eglise. Le premier, baptisé Carabanais, date de 1863. Et c’est en 1889 que Monseigneur Picarda fonda la mission catholique de Ziguinchor. La plupart des fidèles chrétiens s’y rendaient pour faire la messe du dimanche et les prêtes y baptisaient les enfants. Aujourd’hui, à Carabane, les catholiques regrettent cette période de gloire.

200 catholiques à Carabane
Depuis que l’édifice est fermé, les fidèles ne font la messe qu’une fois sur deux à cause d’une absence de religieux. « Il n’y a que deux prêtres dans la zone. Ils sont basés à Elinkine et ils gèrent au moins six villages. C’est pourquoi l’on ne fait pas la messe tous les dimanches », explique le président de la Communauté chrétienne de Carabane. Toutefois, les chrétiens de Carabane vivent leur foi dans la paix et cohabitent avec les musulmans et les animistes. Selon le chef de village de l’île, Moussa Guèye, il existe une réelle solidarité entre les différentes religions de la localité. La mosquée des musulmans est située non loin de la chapelle. Et le plus souvent, quand les animistes font leurs cérémonies, tout le monde est convié.

Avec une population estimée à 900 âmes au dernier recensement, les chrétiens seraient une communauté de 200 membres sur l’île. Un nombre qui s’est considérablement effrité au fil des années au profit des musulmans majoritaires. Certains témoignages rapportés estiment qu’à un moment donné de son histoire, Carabane avait connu une grave épidémie qui avait fait fuir la plupart des personnes qui y vivaient. Aujourd’hui, avec la réhabilitation de cette église inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, on peut espérer voir les chrétiens de la contrée revenir à Carabane pour y prier comme avant.

Car comme le cimetière des colons, le Centre de redressement de la colonie, l’église a toujours fait partie des sites touristiques très convoités de Carabane. Sa réhabilitation incitera certainement d’autres visiteurs à venir sur cette île qui, comme Gorée, continue de jouer un grand rôle dans notre mémoire collective.

Par Maguette NDONG, Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

Une forte volonté des hautes autorités est notée dans les mesures de soutien au développement économique et social de la région de Matam. Cette démarche s’apprécie dans le domaine de l’agriculture avec le Pracas (Programme de relance et d'accélération de la cadence de l'agriculture sénégalaise). Depuis deux ans, il y a un rythme soutenu de l’Etat en aménagement hydro-agricole. Le long de la vallée, c’est-à-dire de sa limite avec Saint-Louis jusqu’à celle avec Tambacounda, Matam connait un rythme très soutenu  dans les aménagements.

Les aménagements hydro-agricoles constituent, à Matam, un élément très important dans le programme de relance et d'accélération de la cadence de l'agriculture sénégalaise (Pracas). Ici, l’accompagnement de l’Etat est aussi dans le matériel agricole mis en place, notamment des tracteurs adaptés. « Les efforts soutenus de l’État et une orientation claire ont permis à la région de Matam de disposer du nombre de tracteurs qui vont booster la production rizicole », s’est réjoui Oumar Mamadou Baldé, gouverneur de la région de Matam. En soutien, Matam sent cette volonté du chef de l’État, Macky Sall.
Depuis deux ans, a assuré le gouverneur Oumar Mamadou Baldé, les productions sont en hausse, sans compter la bonne tenue de tous les programmes que l’État a mis en œuvre et qui permettent d’avoir un espoir. « Pour la région de Matam, les signaux sont au vert », a-t-il indiqué. « À l’occasion de nos déplacements, je suis attiré par un sentiment en voyant cette verdure à perte de vue. On a l’impression de se situer dans l’Inde rizicole. Il y a des zones de très grande production et si la cadence est maintenue entre trois et cinq ans avec le même volume d’investissement de la part des pouvoirs publics, accompagné d’une ferme volonté des populations à soutenir cette politique, nous pourrons atteindre l’autosuffisance alimentaire », a souligné Oumar Mamadou Baldé.

Accompagnement de l’Etat
Le gouverneur de Matam a magnifié la forte adhésion des populations autour de la volonté des autorités d’atteindre l’autosuffisance dans des délais raisonnables. La hausse progressive des productions et des rendements permettent d’espérer que cet objectif-là sera atteint. « Dans les zones du Diéry et du Ferlo, on sent un important programme d’investissement. De plus, le Pudc a permis de faire de très grandes avancées dans le domaine de l’accès à l’eau, de l’électrification rurale, de l’aménagement de pistes de production rurales, de l’accompagnement des populations dans le domaine du maillage en postes de santé, etc. », a énuméré le gouverneur Baldé.

Le Ferlo étant une zone pastorale par essence, cette donne a été bien intégrée dans la politique d’accompagnement des populations. Ici, l’autorité se bat pour ne pas autoriser les installations, ne serait-ce que provisoire, des populations à tous les endroits de la réserve. « Dans les zones où les populations résident, il y a le même programme Pudc qui est ressenti par les gens. Des pistes ont fini d’être réalisées. Des populations qui étaient restées, pendant de longues décennies sans accès à l’eau, disposent désormais d’un forage ou point d’eau », a-t-il rassuré. De même, des efforts très importants ont été faits par le ministère de l’Élevage en termes de projet.

C’est ainsi que les interventions du Pasa Loumakaf, du Padaer dans le département de Ranérou permettent, aujourd’hui, aux éleveurs d’avoir l’encadrement et l’accompagnement nécessaires pour passer à un nouveau type d’élevage qui est très rentable. Le gouverneur Oumar Mamadou Baldé se veut optimiste. Il est d’avis que si cette dynamique est maintenue, Matam sera la région d’avenir du Sénégal. « Elle peut, du point de vue rizicole, devenir un important grenier qui permettra de nourrir les populations sur place et même, à d’autres zones du Sénégal et de l’extérieur, de disposer de cette denrée importante ».

Engagement des acteurs à la base
Gouverneur MatamD’ailleurs, a-t-il indiqué, certains opérateurs économiques, pressentant cet avenir prometteur, ont commencé à investir. C’est le cas de la rizerie de Kalidou Wagué à Boki Diawé, mais également les autres projets en cours d’installation des rizeries qui vont permettre d’accompagner les producteurs dans la phase commercialisation. « Nous ne cessons de rappeler aux producteurs qu’il y a forcément une part qui reviendra à eux. L’État va certes accompagner et réunir les conditions pour qu’ils puissent produire, mais pour le design et la commercialisation de leur production, ils sont obligés de faire preuve d’inventivité. Car si le riz est bien traité, s’il y a un bon design, il y a une possibilité de percer des marchés que d’autres opérateurs maîtrisent à l’heure actuelle », a assuré M. Baldé.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue, selon le gouverneur, que, quels que soient le cadre ou les conditions mises en place, il faut un engagement déterminé des acteurs à la base que sont les producteurs. Il s’est, cependant, félicité de l’engagement de plus en plus affirmé des populations à se mettre dans le programme et à s’engager pour des productions de plus en plus rentables et élevées. « Le développement est une œuvre commune. Ce n’est pas de l’État seulement que nous devons attendre le développement de la région, mais nous populations avons notre rôle à jouer. Que chacun, dans le secteur où il se trouve, se dise qu’il a une contribution à apporter pour le développement de la région de Matam et de manière plus globale pour l’épanouissement du Sénégal », a-t-il dit.

Avec la Mauritanie voisine : La coopération transfrontalière, une priorité
Aujourd’hui, l’autorité administrative de Matam, sur instruction de l’administration centrale, veille au maintien et au renforcement du climat de coexistence pacifique avec la République islamique de Mauritanie. A en croire le gouverneur Oumar Mamadou Baldé, c’est une priorité absolue.

« Au jour le jour, nous constatons le renforcement de cette coexistence. Il faut que nous confirmions cette coexistence pour mobiliser nos énergies vers les activités de développement », a indiqué le gouverneur Oumar Mamadou Baldé. Toutefois, a-t-il précisé, les petites tensions à même de desservir cette relation sont à éviter. Car, a-t-il relevé, une telle situation pourrait nous faire perdre les énergies devant aller dans nos efforts de développement. « L’État de la coopération transfrontalière entre les deux régions est à l’image des bonnes relations qu’il y a entre les deux chefs d’État », a-t-il affirmé.

La sécurité des populations fait aussi partie des priorités. Cela s’explique par le fait que Matam est une région frontalière éloignée des centres opérationnels. « Nous sommes obligés d’avoir une veille permanente qui puisse nous permettre d’anticiper d’abord et ensuite de prévenir l’administration centrale qui aura la possibilité de réaction ». Ainsi, un dispositif très fonctionnel est mis en place et permet aux différents acteurs de se retrouver régulièrement pour faire le point de la situation sécuritaire de la région en temps réel. Il s’y ajoute aussi le suivi du programme agricole du chef de l’État qui constitue l’un des nombreux projets de Macky Sall en direction de cette zone et dans son désenclavement. Depuis longtemps, la réhabilitation de la route Ndioum-Ourossogui-Bakel, longue de 335 kilomètres, est une réelle préoccupation des populations. Selon le gouverneur Oumar Mamadou Baldé, cet axe a subi l’usure du temps et le chef de l’État, a-t-il assuré, s’est personnellement impliqué pour obtenir un financement avec le soutien de la Bad (Banque africaine de développement) et de la Bid (Banque islamique de développement). « Les travaux ne vont pas tarder à démarrer. Cela va faire revivre toutes les localités que cette route va traverser de Ndioum à Bakel », a assuré le gouverneur qui n’a pas manqué de rappeler la place importante occupée par la religion à Matam où les relations entre le spirituel et le temporel sont un véritable exemple.

Selon lui, le Fouta et la région de Matam tout entière reposent sur le socle religieux. « La région a toujours eu la chance de faire émerger des figures religieuses emblématiques pour l’Islam au Sénégal et dans le monde », a-t-il soutenu. « Les marabouts jouent un rôle important, déterminant dans la paix sociale dans cette région. Ils sont souvent sur le terrain pour apaiser des divergences entre des communautés, toujours présents lorsqu’il s’agit d’aider l’État à sensibiliser ou à communiquer. Bref, ils sont des régulateurs très conscients de leur rôle dans la consolidation de la paix sociale.

Par Cheikh Aliou AMATH, Samba Oumar FALL (textes)
et Pape SEYDI (photos)

Last modified on vendredi, 03 février 2017 12:42

Après la ville de Oussouye, sur la route d’Elinkine, le gros village de Mlomp sort à peine des espèces végétales emblématiques en cette matinée du 24 décembre 2016. Ses cases à étage, construites par les vétérans de la Seconde guerre mondiale, sont à l’ombre des fromagers. Elles ont sorti Mlomp de l’anonymat. Comme les pyramides en Egypte, ces bâtisses ont été bâties avec de la terre cuite mélangée avec l’argile et la paille. Les dalles et les escaliers sont un assemblage de planches de rônier et de lattes de palétuvier couvertes de terre crue. La structure est une adaptation de l’architecture occidentale qui a fasciné les anciens combattants de la Seconde guerre mondiale. C’est un passage obligé pour beaucoup de visiteurs et des touristes étrangers en quête d’ataraxie en Basse Casamance.

A l’ombre des fromagers tricentenaires s’élèvent des cases à étage. Celles-ci ne sont pas construites avec du ciment. C’est une superposition de strates de terre cuite. Au rez-de-chaussée, à l’angle, un livre d’or est posé sur une table. Elle renferme le nombre de visiteurs, leur origine, leur impression et leur date de passage. A partir du salon, on peut se rendre dans des chambres qui donnent d’abord sur une véranda, ensuite sur une cour-arrière. Une pénombre flotte dans une chambre où une maman échange avec ses petits-fils en français.

Oussouye 2Les murs ne sont pas construits d’un trait. « Toute cette maison est en terre cuite. Ceux qui l’ont construite posent une couche. Ils attendent que celle-ci sèche pour en faire une autre.

C’est ainsi qu’ils avaient procédé », explique Gilbert Sambou. C’est un travail de fourmi. Une œuvre gigantesque. Une chimère pour beaucoup d’habitants de Mlomp lorsque les vétérans de la Seconde guerre mondiale avaient décidé de reproduire l’architecture qui les a fascinés en France. « Lorsque Basile Diédhiou et les anciens combattants sont revenus de la Seconde guerre mondiale et qu’ils avaient décidé de construire des cases à étage, leurs parents qui n’étaient pas partis en Europe ironisaient en disant que nos frères sont devenus fous à cause des coups de canon. Ils disent qu’ils veulent construire des maisons à étage », raconte ce jeune qui fait office de conservateur.

En face de l’entrée, les photos du bâtisseur Basile Diédhiou, décédé le 32 octobre 1989, et de son épouse, Martine, décédée elle aussi le 10 septembre 2016, après plus de 100 ans d’une vie remplie, sont accrochées. Les deux personnes semblent veiller encore sur les entrées et les sorties.

A l’aide des planches de rônier avec un angle d’inclinaison, les anciens combattants ont élevé un escalier. Au premier étage, un balcon de plus de 8 mètres de hauteur et d’un mètre de largeur est un endroit fouetté par l’air pur brassé par une végétation dense juste derrière la bâtisse. Au bout du balcon, une ouverture donne accès à une aire de séchage séparée d’un mètre de la toiture en zinc. « C’est un endroit utilisé pour le séchage du riz et des produits agricoles », nous informe Gilbert Sambou.

Par un petit couloir, nous traversons une chambre et nous voici sur un balconnet. Les pieux cylindriques en banco rappellent l’architecture nubienne. Le faux-plafond est un assemblage de planches de rônier couvertes de terre moite et des lattes imputrescibles. L’architecture est occidentale, mais la technique de construction est locale. L’ensemble de la structure n’est pas tenu par un coffrage. « C’est ici que l’on retrouve une maison à étage sans aucune barre de fer. Elles sont construites en 1947 et elles tiennent encore. Dès fois, nous retirons des lattes attaquées par les termites pour les remplacer par d’autres. Pour les planches de rônier, elles résistent à l’attaque des termites et des insectes », relève M. Sambou tout en pinçant les cordes de sa guitare.

Un patrimoine bien préservé
Les bâtisseurs n’ont pas utilisé de truelle. Le façonnage des murs est fait à l’aide des mains. C’est pour cela que les visiteurs refusent de s’arrêter à l’interprétation de la réalité lorsqu’ils admirent l’architecture des cases à étage. Si elles n’étaient pas habitées, elles seraient tombées dans le domaine public. Mais, les héritières des bâtisseurs veulent encore en faire une affaire de famille. « Nous venons régulièrement en vacances au mois de décembre ou en juillet et août. Nous nous occupons de la restauration avec l’argent collecté. Mais, ce n’est pas sûr que si nous laissons l’entretien entre les mains de l’Etat, il en fera autant. Nous risquons de les perdre », craint Mme Diédhiou née Florence Corréa, l’épouse du fils aîné de la famille.

Au bas de côté de la route où se trouve cette concession, deux maisons en banco font partie du patrimoine local. C’est aussi la carte postale de Mlomp qui est à une dizaine de kilomètres d’Oussouye, sur la route d’Elinkine. Avant notre départ, ce samedi 24 décembre 2016, une jeune française accompagnée par un guide touristique s’engouffre dans le bâtiment pendant que nous attendions notre photographe qui épiait la sortie des touristes du Musée de la civilisation diola de Mlomp. C’est un site touristique.

Honneur aux rescapés de la Seconde guerre mondiale
Ces cases à étage n’existent qu’à Mlomp, un village plus peuplé que son chef-lieu de département. La localité a été le bastion pourvoyeur de tirailleurs. Comme par enchantement, beaucoup de combattants ressortissants de ce village ont survécu sur les différents fronts durant la Seconde guerre mondiale. A leur retour, la plupart d’entre eux ont vécu au moins 100 ans. « Nous avions beaucoup d’anciens combattants qui ont participé à la Seconde guerre mondiale. La plupart d’entre eux ont vécu plus de 100 ans. Ils aiment raconter les périodes de guerre. Parce que beaucoup sont revenus sains et saufs », rapporte le jeune conservateur. Lorsque ces anciens combattants sont rappelés à Dieu, des funérailles dignes de leur rang sont organisées comme s’ils étaient morts au front.

Par nos envoyés spéciaux Maguette NDONG et Idrissa SANE (Textes)
et Assane SOW (Photos)

Naguère, Elinkine était cette zone de pêche courue par bon nombre de pêcheurs sénégalais et étrangers. Aujourd’hui, l’activité a beaucoup ralenti à cause de la rareté du poisson et de bien d’autres facteurs qui impactent négativement sur le travail des hommes de mer.

Comme la plupart de ses collègues pêcheurs, Ibra Lô est sur terre. Il n’est pas allé en mer. A l’ombre des cocotiers bercés par la brise marine, cet homme maigrichon, coiffé d’un bonnet blanc aux rayures noires, est assis à même le sol. Il profite de cette journée de répit pour raccommoder ses différents filets de pêche et en tisser d’autres. Epingle à la main, il manie avec dextérité les fils. Ce Baol-Baol d’une soixantaine d’années s’est installé à Elinkine, une zone de pêche célèbre en Casamance, depuis plus d’une quinzaine d’années. A son arrivée sur le site à maintenant, la pratique de la pêche a beaucoup changé. A cette heure de la journée, il est impossible de voir un pêcheur débarquer avec des poissons à bord de son embarcation.

Aujourd’hui, il faut aller jusqu’en Guinée-Bissau pour chercher du poisson. « Il n’y a presque plus de poissons dans les eaux sénégalaises et les bateaux européens nous causent de sérieuses difficultés en haute mer. C’est pourquoi il nous faut aller jusqu’en Guinée-Bissau pour avoir du poisson », souligne l’homme de mer. Certes Elinkine est plus proche de la Guinée-Bissau que les autres sites de la Casamance comme Kafountine, mais il leur faut débourser chaque année 900.000 FCfa pour pouvoir disposer d’une licence de pêche dans ce pays frontalier.

A cette période de l’année, mi-décembre, les pêcheurs d’Elinkine sont inquiets à cause de l’expiration du permis pour la plupart d’entre eux. « Cette licence en Guinée-Bissau est valable pour douze mois et à la fin de ce mois, il faut attendre un bon bout de temps pour en disposer encore », signale Ibrahima Kaling. Outre ce problème de licence, les pêcheurs doivent faire face à d’autres facteurs dans leur travail. Parmi ces facteurs, il y a la cherté du carburant.

Pour effectuer un séjour d’une vingtaine de jours, il leur faut débourser 500.000 FCfa pour disposer d’assez de carburant en haute mer. « Avec 497 FCfa le litre, l’essence coûte encore cher et il faut au moins 1.000 litres avant de quitter », rappelle Ibra Lô. Compte tenu de sa rareté et de son interdiction par le service des Eaux et Forêts, le bois reste une matière de luxe qui ne facilite guère la tâche aux pêcheurs. Le charpentier Pape Ibra Diène est victime de cette situation. Depuis un an, il dit n’avoir pas construit une nouvelle pirogue à cause de la rareté du bois. « La plupart des charpentiers d’ici sont allés en Gambie où ils peuvent trouver assez de bois pour faire leur travail. Actuellement, je me limite à réparer les pirogues avec mes six employés », renseigne ce bonhomme de 45 ans.

La conservation, un gros problème
Elinkine 3La pratique de la pêche à Elinkine reste aussi handicapée par le manque d’électricité dans le village. Même si l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (Aser) a commencé à poser les premiers poteaux dans le village, le courant n’est pas encore disponible dans les ménages. Ce qui constitue un réel frein pour la conservation des produits halieutiques. « La conservation reste un gros problème ici, parce que les femmes qui font de la transformation ne parviennent pas toujours à bien conserver leurs produits », renseigne Mamadou Thiam dit « Douday ». Cette situation constitue un réel manque à gagner pour les femmes transformatrices. Toutefois, les mareyeurs présents sur le site se débrouillent pour convoyer le poisson dans les grandes villes telles que Ziguinchor, Kolda, Kaolack et Dakar.

Seulement, ce blues des pêcheurs d’Elinkine contraste bien avec la période où le site vivait ses heures de gloire. Les eaux d’Elinkine étaient réputées pour leur richesse en poissons. « De 1980 à 2000, Elinkine était un coin où il faisait bon vivre. Les pirogues faisaient rarement plus d’une semaine en mer et rentraient avec de grosses captures. Les petites embarcations allaient seulement dans les bolongs et ramenaient assez de poissons pour nourrir tout le monde », signale Pape Ibra Diène. Natif d’Elinkine, cet originaire de Dionwar, dans la région de Fatick, rapporte que ses parents pêcheurs ont débarqué à Elinkine il y a une cinquantaine d’années.

A cette époque, Elinkine était cette zone de pêche très convoitée par les pêcheurs sénégalais et aussi d’autres venant d’ailleurs. C’est le cas des Bissau-guinéens, des Sierra-Léonais, des Maliens et surtout des Ghanéens. Il n’est pas rare de voir ici des pirogues portant étendard ghanéen ou bissau-guinéen. A eux seuls, les Ghanéens sont estimés à environ 800 personnes à Elinkine, selon le chef de village, Fréderic Sambou. Cette forte communauté ghanéenne fait aujourd’hui partie intégrante de la population d’Elinkine. La quarantaine sonnée, Joe Ndiaye est un Ghanéen établi à Elinkine depuis une vingtaine d’années. Le bonhomme s’exprime couramment en wolof. Il a suivi les pas de ses grands-parents qui l’ont mené jusque dans ce site.

Aujourd’hui, comme bon nombre de ses compatriotes, il contribue au développement de l’économie locale en achetant une grande quantité de la production de poisson fumé qu’il achemine au Ghana. Chaque année, il effectue deux fois la navette entre le Sénégal et le Ghana.

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

FREEMAN, HARRYS ET LAÏT : CES NOMS DE FAMILLE SÉNÉGALAIS QU’ON NE RETROUVE QU’À ELINKINE
Au fil du temps, Elinkine est devenue une localité cosmopolite. Elle regroupe de nombreuses ethnies sénégalaises, mais aussi plusieurs nationalités ouest-africaines. Outre les Maliens, Bissau-Guinéens et autres Ghanéens, les Sierra-Léonais y séjournent aussi. C’est pourquoi, selon Frédéric Sambou, le chef de village d’Elinkine, il est facile de trouver dans le site des personnes qui portent des noms qu’on ne pourrait trouver nulle part ailleurs au Sénégal. « Vous pouvez trouver ici des noms comme Harris, Laït ou encore Freeman qui sont des noms sierra-léonais », selon le chef de village. D’autres Sénégalais originaires de l’intérieur du pays sont nés et ont grandi à Elinkine. Ils ne connaissent que la localité. C’est le cas du charpentier Pape Ibra Diène dont le père, originaire de Dionwar, dans le Sine, est venu dans la localité pour travailler. « Je suis né ici, j’ai grandi ici et j’ai aujourd’hui 45 ans. Je ne connais que Elinkine », renseigne le charpentier. Marié et père de plusieurs enfants, Pape Ibra Diène vit paisiblement à Elinkine où il exerce son métier.

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

L’île de Carabane est nichée à l’embouchure du Fleuve Casamance au sud du Sénégal. Le paysage, le relief, le microclimat, la position géographique avaient exercé une fascination chez les colons en escale à Diogué, une autre île. Porte d’entrée des colons français en Casamance, Carabane a connu des périodes glorieuses avec une population estimée à plus de 3.000 âmes durant la période coloniale. C’était une plaque tournante des échanges dans la zone fluviomaritime. Toutes les grandes compagnies étrangères avaient le pied à Carabane. Mais l’épidémie a précité le transfert de la capitale à Sédhiou. C’était le début d’une décadence. La ville d’hier est devenue un village aujourd’hui.

Carabane 2La température ne se faisait pas sentir au quai d’embarquement d’Elinkine à 13 heures. Un vent frisquet souffle en permanence. Au bord d’une pirogue motorisée, nous sortons de la baie après une identification, sur le ponton de la base navale de l’armée. L’embarcation déchire la platitude des eaux. Nos yeux sont accrochés à la splendeur des mangroves. Parfois à quelques mètres avant ce campement perché sur une île qui regarde Elinkine, on peut admirer des vols planés des oiseaux marins. Au loin, des pélicans plongent dans l’eau leur large bec, de temps à temps. Après une vingtaine de minutes de balade dans les bolongs, nous sommes en zone plus ou moins agitée avec l’influence de la mer. Le temps est suspendu. On ne se rend pas compte. Sur notre droite, les toits des édifices de Carabane pointent à peine. Quelques minutes plus tard, nous jetons l’ancre, sur le rivage, du premier comptoir français de la Casamance : Carabane. Elle regarde l’autre île, Diogué. C’est là, que les colons sont venus s’installer le 22 janvier 1836 après un accord entre l’administration coloniale française et le chef de village de Kagnout. Lorsque les colons français avaient fait escale à Diogué, ils avaient demandé à un indigène « A qui appartient l’autre côté de la rive que nous apercevons ? ». Ce denier ne comprenant pas leur langue française, répond en disant : « Karab-Ane » qui signifiait en Diola, la part de quelqu’un. Durant cette période, l’île, selon certains, appartenait aux gens de Kagnout. C’est une version. Dans l’île, les insulaires vous présentent d’autres étymologies laissant les interlocuteurs dans l’embarras. Par contre, les versions sont concordantes que l’île a été la porte de pénétration de l’administration coloniale en Casamance. « Carabane est la première capitale de la Casamance. Elle jouait un rôle déterminant dans l’implication des colons au sud du Sénégal », raconte l’actuel chef de village, Moussa Guèye.

Le passé historique est sur le rivage. Des murs enrochés des bâtiments coloniaux défient le temps et la mer. Sur un pan, « la porte du non-retour » de l’île a cédé. Mais les reliques sont là. Carabane était un port de transit des bras valides. « A l’image de Gorée, voici la porte du non-retour de Carabane. Contrairement à ce que certains disent, il n’y avait pas d’esclaverie.

Les esclaves qui sont capturés dans le « Fogny » sont amenés de bolong en bolong, d’île en île pour les désorienter. On faisait en sorte que lorsqu’ils sont à Carabane, que cela coïncide avec l’arrivée du bateau qui les achemine vers l’île de Gorée », concède le conseiller du chef de village, Lamine Sarr.

Centre de redressement
Au milieu du village, de gros murs d’une grande épaisseur faits de briques autobloquantes ne portent plus l’architecture originelle. La toiture a cédé depuis plusieurs décennies. Quelques barres de fer sont fixées entre les pieux. Les pans entiers des murs des petites chambres des détenus cèdent les uns après les autres. La structure murale des lits des chambrettes est encore nette. En face, les tables de coupe de menuiserie, l’ébénisterie sont visibles. Les murs latéraux s’élèvent à plusieurs mètres. L’édifice est couvert d’une couche noirâtre issue de la dégradation des nains. Depuis longtemps, sa vocation a été sujette à des interprétations. « Il n’a eu jamais d’esclaverie à Carabane. Ce qu’on appelait esclaverie était un centre de redressement. C’est ici, qu’on internait tous les récalcitrants pris à Kaolack, Thiès et dans d’autres villes. On les apprenait des métiers avant de les libérer dans l’île », tranche, Lamine Sarr, l’historien de ce bâtiment colonial. L’histoire du bâtiment durant la période coloniale est peu connue comme du reste l’histoire de l’île aux éléphants durant la période précoloniale.

Carabane 4Car la tradition orale était pauvre, comparée aux grands conteurs analystes mandingues. « C’est le 22 janvier 1836 qu’un accord avec le Roi de Kagnout octroya à la France la totalité de l’île au prix d’une rente annuelle de 39 barres : c’est-à-dire 196 FF », nous renseigne Alioune Sarr, dans une chronique intitulée « Carabane d’hier 1800-1900 ». Ce troque marque le point de départ d’une activité commerciale florissante. C’est à Carabane que l’on retrouvait le plus grand appontement de l’Afrique. Le comptoir de commerce s’ouvre avec l’abolition programmée de la traite négrière. La famille Baudin s’y installe. Mais c’est sous l’ère de l’homme d’affaires Nantais Bertrand Bocandé que les activités commerciales fleurissent. L’île aux moustiques exportait du riz, du coton, des amandes de palme et de l’huile « touloucouna ». « C’est à partir de 1896 que date l’apogée de Carabane, l’administration française régnait sur deux cercles (Sédhiou et Carabane) et deux postes (Bignona et Diebaly). Le village, mieux vaudrait dire la ville de Carabane, atteignait même 3.000 habitants et les affaires semblaient prospérer », rappelle Alioune Sarr.

Si loin, si proche de Gorée
Mais les épisodes des épidémies de paludisme ont obligé l’administration coloniale à procéder à un transfert de la capitale d’abord à Sédhiou et puis à Ziguinchor. Ce nouveau traité freine à jamais l’essor d’une perle perdue à l’embouchure du fleuve Casamance. Sous les arbres, sur les vérandas, au rivage et au milieu du village, les habitants ont connu un passé un peu glorieux : les escales du bateau le Joola. « Il y a un port qui a été construit. Mais il n’a pas d’incidence réelle sur la vie des insulaires parce que nous ne pouvions plus nous approcher ni écouler nos produits au quai lors de l’escale du bateau Aline Sitoé Diatta. Carabane vivait du temps du bateau le Joola. Nous pouvions faire exporter plusieurs dizaines de pirogues chargées de marchandises. Les femmes, les hommes gagnaient bien leur vie. Aujourd’hui, à cause des questions sécuritaires, les habitants de Carabane ne font qu’apercevoir Aline Sitoé Diatta », regrette le chef de village. L’île de Carabane est si loin et si proche de Gorée.

Aujourd’hui, ils se sentent seuls dans le combat pour la sauvegarde du patrimoine historique. Certains édifices sont inscrits au patrimoine de l’Unesco. « Pas au même degré, Carabane et Gorée ont joué un rôle dans le commerce de l’esclavage. Mais on s’occupe plus de Gorée alors que de Carabane qui est délaissée. Nous avons un patrimoine historique qu’il faut sauvegarder et valoriser », compare le résident. L’autre paradoxe, contrairement aux autres villes historiques du Sénégal, la population de Carabane est passée de 3.000 en 1889 à 900 âmes au dernier recensement.

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

Last modified on lundi, 23 janvier 2017 12:34

L’héroïne Aline Sitoé Diatta est une figure très connue. Son royaume, Cabrousse, lui doit sa célébrité. Mais la Cité des vieilles veuves de Cabrousse est méconnue de beaucoup de Sénégalais y compris ceux de la région de Ziguinchor. Au centre de Kabrousse, un bloc de maisons se détache de la succession de concessions : c’est la Cité des vieilles veuves. C’est une tradition typique du Kabrousse. Ici, on se garde d’appeler hospice pour ne pas entretenir la confusion. Ce ne sont pas des maisons de retraite. Au royaume d’Aline Sitoé Diatta, les hommes n’osent pas reléguer ces vieilles mères à l’arrière-plan. La Cité des vieilles veuves a ses fonctions sociales qui ne sont pas toujours très connues.

La découverte de l’espace physique est plus envoûtante que la belle rumeur. Lorsqu’on vous parle de la Cité des vieilles mères de Cabrousse, vous pensez tout naturellement à une sorte d’hospice. C’est une méprise. Comment peut-on oser mettre en quarantaine des vieilles femmes au royaume de la reine Aline Sitoé Diatta ? Ici, l’héroïne a combattu l’oppression et la domination de l’homme blanc et aujourd’hui, les femmes ne sont pas soumises à une domination sociale.

La Cité proprement dite est logée au cœur de Cabrousse. Ce sont des maisons soit couvertes en zinc soit en paille. Elles ont, toutes, une cour-arrière et une véranda. Elles sont clôturées avec piquets ou des feuilles de palmier. Les filets usés ceinturent toutes les palissades. La Cité est calme. Près de la route, à l’entrée d’une cour d’une maison, une femme tresse sa fillette.

Les demoiselles tiennent compagnie à la vieille dame. En face, une vieille courbée balaie devant sa cour. Elle a le poids de l’âge sur les épaules. A l’intérieur, de la cour de logis d’en face, une autre, mince, les pompettes creuses, a le regard perdu. Ces dernières n’ont pas le droit de rendre visite à leur fils dans leur foyer. C’est un précepte dans la tradition à Kabrousse.

« Ces vieilles n’ont pas le droit de rendre visite à leur fils qui ont une ou des époux. Par contre, leurs fils et petits-fils peuvent venir dans cette maison. Dans la société à Kabrousse, nous évitons que la mère de l’époux n’interfère dans la vie de couple de son fils », explique Assoule Diatta, un jeune passionné et spécialiste de l’histoire de Kabrousse. C’est un mécanisme de prévention des heurts au sein des unions. Cette culture prend racine à la source de la sacralisation des mariages dans les sociétés traditionnelles africaines. En suivant les explications de l’historien, ma mémoire remonte à l’idée avancée par la sociologue Fatou Bintou Dial, dans sa thèse : « Mariage et divorce à Dakar, itinéraires féminins ». Elle avait soutenu que les belles-familles avaient une grande part de responsabilité dans l’augmentation des divorces au Sénégal.

Une tradition typique du Kabrousse
Depuis l’aube des temps, la tradition se perpétue, loin des yeux indiscrets. Cette facette de la culture est méconnue de beaucoup de Sénégalais. C’est une tradition typique de Cabrousse.

« Dans cette zone, c’est seulement à Cabrousse où l’on voit une cité pareille destinée exclusivement aux vieilles mères. Ce n’est pas une tradition diola. Ce n’est pas pour mettre à l’écart ces vieilles mamans », assure le jeune garçon.

Ses explications nous figent dans cette ruelle sinueuse serpentant entre des maisons. Nous observons avec force admiration la Cité sans entrevoir un voile sur les autres fonctions sociales. Les allées et les cours sont débarrassées de tout détritus. Ces vieilles passent le plus clair de leur temps à balayer leur cour. Leur environnement respire la pureté. « Je suis fière d’être dans cette maison. Je suis entretenue par mon fils qui est en Europe », confesse Marie Diatta, une résidente de cette Cité.

A Cabrousse, on se garde de parler hospice pour ne pas entretenir la confusion. C’est certainement pour cela qu’on n’en parle pas beaucoup. Ces femmes ne sont pas en retrait de la société. Un étranger ne peut pas remarquer les délimitations physiques de la cité par rapport aux autres quartiers.

Les maisons des morts abandonnées
L’architecture des maisons ne contraste pas fondamentalement avec les anciennes et nouvelles constructions. La Cité est à quelques mètres du site rituel de la reine Aline Sitoé Diatta. Ce n’est pas fortuit. Elles sont dépositaires de sagesse.

Les femmes plus jeunes ont besoin de ces sages lors des cérémonies traditionnelles. Cette cité ne dévoile pas les rapports que les habitants de Cabrousse entretiennent avec l’habitat. Les relations transcendent l’entendement. A Cabrousse, çà et là, on peut voir des maisons en ruines. Leurs propriétaires ne sont plus de ce monde.

Dans cette commune, depuis très longtemps, la restauration des maisons fondées par des personnes décédées ne fait pas partie des us et coutumes. « A Cabrousse, lorsque vous perdez votre papa, vous ne pouvez pas restaurer sa maison. C’est pour cela, après sa mort, ses fils sont obligés d’aller construire une nouvelle maison. La tradition veut que l’on laisse la maison s’écrouler complètement et ensuite envisager sa reconstruction », dévoile ce jeune attaché à sa tradition et ouvert aux flux de la modernité que l’on peut lire à travers son port vestimentaire.

Par nos envoyés spéciaux Maguette NDONG et Idrissa SANE (texte)
et Assane SOW (photos)

Les îles du Saloum regorgent d’attraits exceptionnels et de sites merveilleux. Mar Lodj (région de Fatick) fait partie de cette remarquable mosaïque qui ne laissera pas indifférent le visiteur. Enveloppé de mystère, ce village typique de Sérères tournés vers la pêche et l’agriculture liées avec l’élevage offre une splendide et fascinante retraite où l’on peut savourer les charmes d’une vie très simple. Dans ce havre de paix, musulmans et chrétiens vivent en parfaite harmonie et restent plus que jamais attachées à leurs traditions.

Lendemain d’Achoura. Mar Lodj s’est réveillé très tôt après une nuit arrosée par un copieux et délicieux couscous. La communauté musulmane, en habits de fête, s’est rassemblée pour sacrifier à la traditionnelle prière annuelle organisée, depuis quelques années maintenant, sur l’île. En l’espace d’une journée, la place publique du village devient le lieu de convergence des centaine de fidèles venus en quête de bénédiction, s’adonner aux prières et faire des vœux pour la prospérité et la paix. Au-delà de son aspect religieux, Achoura est une occasion privilégiée, pour des retrouvailles familiales, et aussi un moment festif propice au resserrement des liens et à un regain de solidarité. Et chaque année à Mar Lodj, cette fête constitue une occasion pour les musulmans de communier.

Selon l’imam Babacar Diène, cette séance de prières est une tradition qui est perpétuée sur l’île depuis une décennie maintenant. « Chaque lendemain d’Achoura, toute la communauté musulmane de l’île se rencontre sur la place publique pour prier, rendre grâce à Dieu. On organise une conférence pour rappeler les fidèles à Dieu et à raffermir leur foi », précise l’imam.

Ces séances de prière se déroulent sous l’œil avisé des chrétiens dont les maisons sont contiguës à la mosquée. Mar Lodj n’est pas seulement musulman. L’île est aussi chrétienne et les deux communautés vivent côte à côte et l’on ne sent pas trop la différence. Le dialogue islamo chrétien y est une réalité depuis fort longtemps. Et même les enfants, dans les rues, vous diront, sans difficultés, que chrétiens et musulmans sont unis par le lien du sang. De l’avis des anciens du village, cette coexistence pacifique a toujours existé. « Depuis toujours, les deux communautés vivent en paix, dans la fraternité, la coopération et le respect mutuel », indique l’imam.

Plus d’un siècle de cohabitation a soudé les relations entre les deux communautés. « Un étranger qui vient à Mar Lodj aura du mal à savoir qui est musulman ou chrétien grâce au climat exceptionnel de convivialité qui caractérise les relations. On ne considère pas qu’il y ait des chrétiens ou des musulmans. Car au sein d’une même famille, on peut retrouver aussi bien des chrétiens que des musulmans. », fait savoir le vieux Sékou Kane. Pour Georges Faye, chrétiens et musulmans continuent toujours de marcher ensemble pour avancer dans la même direction tracée par leurs ancêtres. « Ici, chrétiens et musulmans ont toujours vécu côte à côte et partagent tout. Les couples islamo-chrétiens se multiplient. Les chrétiens assistent aux cérémonies de mariage de leurs frères musulmans et vice-versa », explique-t-il. Le puzzle que constitue la cohabitation des deux communautés s’illustre pendant les fêtes religieuses qui sont célébrées collectivement dans le respect absolu et la communion. Bien que chaque fête religieuse soit célébrée par chaque communauté, précisent les notables, il y a une vraie participation de tous les insulaires lors de ces manifestations. Les populations s’unissent aussi dans les travaux ; que ce soit pour la construction de mosquées ou d’églises.

Une île accueillante
Quai Mar LodjSituée dans la commune de Fimela et à 150 km au Sud de Dakar, l’île de Mar Lodj qui regroupe plus de 5000 habitants est accessible par pirogue depuis le charmant village de Ndangane Sambou. Avec son embarcadère et ses piroguiers très dynamiques, ce village de pêcheurs constitue aussi le point de départ pour des excursions et balades, notamment sur les bolongs et vers les différentes îles. Les populations de Mar Lodj ne sont pas fermées aux autres. Toujours disponibles, ces insulaires accueillent volontiers l’étranger et partagent volontiers leur culture, leur savoir-faire, leurs traditions, mais aussi leur temps. Un tour sur l’île permet de s’en rendre compte et d’apprécier la générosité de la nature et de découvrir l’entrelacement de trois arbres, un fromager, un rônier et un caïlcédrat, symbolisant l’harmonie entre musulmans, chrétiens et animistes.

A Mar Lodj, le dynamisme des femmes a été fortement magnifié. Pour obtenir leur indépendance économique et améliorer leur niveau de vie, elles mènent une lutte quotidienne, développent des activités génératrices de revenus. Elles sont présentes partout. Elles s’activent dans la transformation des produits halieutiques, l’apiculture, l’aviculture, le maraîchage, l’artisanat, le commerce. L’exercice de ces activités, indispensables à l’autonomie économique et l’épanouissement personnel, leur permet de s’élever socialement et économiquement.

Cependant, note Anna Sonko, leurs capacités et moyens de production restent trop limités pour leur permettre de vivre décemment de leur activité. La cause, elles ne bénéficient ni de soutiens ni de financements. « Les femmes de Mar Lodj sont très engagées et ont besoin d’appuis pour améliorer la qualité de leurs produits pour satisfaire les exigences du marché. Elles ont aussi besoin de valoriser leur savoir-faire et leurs produits et de renforcer leurs capacités à travers l’alphabétisation et avec des cours de formation spécifique », plaide Anna Sonko.

Des traditions jalousement conservées
Au cœur de l’île, vit une population qui a su conserver quelques traditions fortement identitaires et une vie sociale solidaire. Le cycle des fêtes célébrées tout au long de l’année à Mar Lodj témoigne de l’attachement à leur culture. « Face à l’influence de la culture du monde entier, l’île est restée fidèle à ses traditions. Plusieurs rites traditionnels sont encore célébrés. Et le « ndut » est l’un des temps forts de la vie des Sérères », explique Georges Faye, président de l’association des parents d’élèves de l’île. Ce rite initiatique marque le passage de l’enfance à l’âge adulte. « Avant, le « ndut » était organisé chaque année. Les jeunes partaient pour plusieurs mois en brousse et durant cette retraite, on leur apprenait à devenir des hommes.

Maintenant, ce n’est plus possible. Pratiquement, tous les enfants vont à l’école, donc, ils n’ont que les vacances scolaires. C’est pourquoi on l’organise périodiquement maintenant, tous les trois ou cinq ans », indique-t-il.

Cette nouvelle donne, note-t-il, a donné plus d’envergure et une portée à cet évènement. « Tous les jeunes en âge d’être initiés sont recensés et leurs parents sont avertis. Ensuite, c’est le grand rassemblement à la grande place du village. Les candidats sont amenés en brousse pour une retraite d’une semaine pour subir un certain nombre d’épreuves. « On leur apprend certaines valeurs comme l’endurance, la rigueur, le courage, l’honneur, la dignité, la bravoure, mais aussi certaines valeurs mystiques », indique-t-il.

Quand ils reviennent, ils deviennent des adultes et peuvent prendre part aux décisions, auront le devoir de veiller à leur tour à la formation des jeunes générations. Chez les Sérères, explique M. Faye, le « ndut » est indispensable. Quiconque n’a pas subi le rite d’initiation n’est pas considéré comme un vrai homme. C’est pour cette raison que les femmes sérères ont aussi leur initiation. Ce rite placé sous le signe de la transmission mère-fille, constitue un passage obligé pour leur permettre d’être considérées comme des femmes matures et accomplies.

La lutte traditionnelle est une discipline très pratiquée sur l’île. Elle a pu conserver son origine très ancienne et chaque fête constitue une occasion pour organiser des séances de lutte et perpétuer cette tradition. Le Nguel aussi occupe une place importante dans l’agenda culturel de l’île.

Les mystérieux canons de Cap Margnane
Situé à quelques kilomètres au nord de Mar Lodj, Cap Margnane est un coin paradisiaque qui invite à la découverte. La présence de deux imposants canons, dont l’un est tourné vers la mer, constitue la principale attraction. De l’existence de ces canons, les villageois n’en connaissent pas grand-chose. C’est à peine même s’ils viennent dans cette partie inhabitée de l’île.

Tout ce qu’ils savent, c’est que Cap Margnane abrite un grand campement dans lequel travaillent des enfants de Mar Lodj. Rien de plus. Mais vu l’état de ces canons complètement rongés par la rouille, on serait tenté de dire qu’ils ont été installés à l’époque coloniale pour protéger l’île. Mais contre qui, contre quoi ? Mystère. Aujourd’hui, ces vestiges historiques qui mériteraient d’être valorisés, sont colonisés par le campement touristique qui les a intégrés dans son domaine de sorte que le visiteur ne pourra que les contempler de loin.

Mar Soulou, la partie la plus musulmane de l’île
Imam Mar LodjContrairement à Mar Lodj, Mar Soulou est uniquement peuplé de musulmans. Ici, la population est tournée, à la fois, vers la mer avec une activité de pêche importante et vers l’agriculture qui a toujours rythmé leur quotidien. Mamadou Thior, imam de la localité, est formel. Mar Soulou, assure-t-il, est le premier village de l’île. Même si, reconnait-il, beaucoup de gens ont quitté Mar Soulou pour fonder d’autres villages. L’agriculture, selon l’imam, a toujours constitué l’activité principale des populations. A l’époque, indique-t-il, l’autosuffisance était une réalité dans le village. Les paysans produisaient en abondance, consommaient et vendaient le surplus. « On cultivait ce qu’on mangeait et les paysans vivaient bien de leur activité. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. L’agriculture s’est modernisée et si l’on n’a pas les moyens, il est difficile de s’en sortir », indique-t-il. Selon lui, l’avenir de l’agriculture ne s’annonce guère meilleur.

Celui de la pêche non plus. Ces activités, note-t-il, sont de plus en plus délaissée par la jeunesse. « Les jeunes sont devenus paresseux. Ils veulent s’enrichir sans peiner. Rares sont ceux qui pratiquent l’agriculture et beaucoup ne veulent plus pêcher. Chacun rêve d’émigration. C’est un problème complexe », indique le vieux Thior. Mais, avoue-t-il, les populations ont réussi à sauvegarder bon nombre de traditions qui existent depuis la nuit des temps. « Malgré la modernité et l’islam, Mar Soulou continue de vivre au rythme de rites ancestraux », fait-il savoir.

Comme partout ailleurs, la naissance est un moment qui revêt une importance particulière dans la vie sociale et familiale et à Mar Soulou, un enfant qui vient au monde est soumis à un rite ancestral auquel il ne faut pas déroger. « La naissance annonce le commencement d’un nouveau cycle et il est bon de protéger le nouveau-né contre tout ce qui pourrait le nuire. C’est pourquoi, à chaque naissance, on procède à un rituel avant même que l’enfant ne soit allaité. Il est lavé et porté sur le dos. On prie pour le protéger, mais aussi conjurer le mauvais sort, entre autres. Cette tradition est scrupuleusement respectée. Tous ceux qui ne le font pas, seront exposés aux conséquences. L’enfant risque d’attraper des maladies qui forceront ses parents à l’amener ici », indique-t-il.

Le rituel est célébré sous un arbre sacré qui, selon l’imam, se trouve quelque part dans le village. Ce rite a tout son sens, assure la dame Astou Diouf. « Tous ceux qui l’ont fait ne l’ont pas regretté. Ce n’est pas pour rien que nos ancêtres nous l’ont légué et que nos parents l’ont perpétué », fait-elle savoir. Un autre rite est consacré aux personnes en proie aux difficultés, selon l’imam Thior.

A Mar Soulou, la communauté célèbre aussi la fête de la récolte de mil qui est tout aussi importante, à en croire l’imam. « Cette fête est un moment de grand regroupement. Toute la population se retrouve au tour du baobab pour sacrifier à un rituel. Chacun amène deux kilogrammes de mil. On profite de l’occasion pour demander des récoltes abondantes au Bon Dieu », indique-t-il.

Mar Fafacou et Wandié sont les autres villages de l’île qui regorge de potentialités touristiques, mais qui sont malheureusement sous exploitées. « Il y a beaucoup de campements sur l’île, mais cela ne suffit pas pour booster le tourisme. Il faut un accompagnement de l’Etat pour exploiter ce riche potentiel qu’offre l’île et permettre à la localité et à ses populations de vivre des retombées du tourisme », plaide George Faye.

Par Samba Oumar FALL (textes) et Ndèye Seyni SAMB (photos)

UNE ÎLE QUI A SOIF DE DÉVELOPPEMENT
Place Pub Mar LodjMalgré ses nombreux atouts, Mar Lodj vit avec ses contraintes. L’île qui dispose de deux postes de santé, de deux maternités, de quatre écoles dont trois publiques, de deux maternelles et d’un Collège d’enseignement moyen, fait face à de nombreux défis. Une bonne partie de ses terres restent gagnées par la salinisation. « Nous n’avons que l’agriculture comme activité et depuis quelques années, on note la remontée de la langue salée qui détériore nos terres de façon irrémédiable. Notre activité est menacée et nous avons besoin d’aide », indique l’imam, Babacar Diène. Si rien n’est fait, soutient-il, c’est l’avenir de toute l’île qui pourrait être compromise. « Nous voulons que l’État nous aide à mettre au point des stratégies appropriées pour lutter contre ce fléau », note-t-il. Le vieux Sékou Kane est du même avis. « Si rien n’est fait, le sel continuera d’endommager nos terres ; ce qui, à terme, risque de mettre en péril la sécurité alimentaire à Mar Lodj », relève-t-il. Mar Lodj n’est pas épargnée par l’érosion qui gagne du terrain sur l’île. Ce phénomène naturel empêche les populations de dormir. Les notables ne cachent pas leur inquiétude pour l’avenir de leur île. À leur avis, le risque est réel et une solution pérenne devrait être trouvée très rapidement. Ils ont invité l’État à lancer des opérations à grande échelle pour enrayer le phénomène.

Ces notables souhaitent également le désenclavement de leur localité avec la construction d’un pont qui va relier l’île à la rive de Ndangane. Pour l’imam et les vieux du village, il s’agit là de la meilleure option à long terme pour répondre aux besoins des populations. « La construction de pont contribuera à briser l’enclavement de l’île et facilitera la circulation des biens et des personnes ». « L’île est une terre d’agriculture. Les populations sont, pour la majorité, des paysans, des cultivateurs. Ce pont va donc faciliter l’écoulement des productions agricoles. Il en est de même pour la pêche », indique Sékou Kane.

Pour les notables de Mar Lodj, ce pont sera un indicateur de développement et va permettre aux paysans, pêcheurs, femmes transformatrices et autres commerçants de mener, avec plus de facilité, leurs activités. Toutefois, même si ce pont contribuera à la valorisation des atouts touristique de l’île et générera un gain substantiel de temps et d’argent, sa construction laisse perplexes certains jeunes. La crainte de Mamou Sarr, c’est l’envahissement de leur havre de paix, mais aussi la mort de plusieurs métiers. « Un pont risque de porter un sacré coup au caractère original de l’île. Les piroguiers risquent de se retrouver au chômage, de même que les charretiers. Avec le tourisme qui va se développer, l’agriculture et la pêche seront délaissées au profit de nouveaux métiers », indique-t-il.

Par Samba Oumar FALL (textes) et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Érigé en chef-lieu administratif depuis le début du 20e siècle, Gossas ne s’est jamais paré d’un caractère véritablement urbain. Traversée par la route nationale n°3, cette ville carrefour, qui a connu une épopée glorieuse avec les chemins de fer et la commercialisation de l’arachide, a complètement manqué le virage du développement. Les différents maires qui se sont succédé à la tête de la commune ont essayé, au-delà de leurs capacités, d’insuffler un nouveau dynamisme à Gossas qui ne parvient toujours pas à retrouver son âge d’or.

L’évocation de Gossas laisse penser aux nostalgiques de la période de la prospérité, quand le chemin de fer était à son apogée. Gossas était alors une étape obligée pour le train Dakar-Bamako qui y faisait une halte. Ville cosmopolite très en vue à l’époque, Gossas vivait et respirait la prospérité. Zone tampon entre le Sine et le Saloum, Gossas était alors un important pôle commercial et rivalisait avec les grandes villes comme Diourbel, Fatick et Kaolack. Mais le déclin du trafic ferroviaire a sonné le glas de l’activité commerciale. Et Gossas n’est jamais parvenu à se relever de ce coup de massue. Aujourd’hui, Gossas offre un visage désolant et ressemble, par bien des aspects, à un gros village. Certains de ses quartiers ne parviennent toujours pas à s’extirper de leurs anciens décors qui portent jusqu’à l’heure les marques de l’époque coloniale. Au cœur de cette ville au passé riche qui incite à la découverte, les vieilles bâtisses laissent conter leur histoire. Gossas a été fondé en 1906. Cette ville, selon le notable Amadoune Mar Ndiaye, qui fut le premier adjoint au maire Seyni Ndiaye de 1975 à 2002, a été érigée en commune de premier degré en 1926 avant d’avoir un statut de plein exercice en 1960. À en croire cet octogénaire, le vrai Gossas se trouve à l’emplacement du marigot Njaluk, le site où se trouve l’Hôtel de ville. « Quand on a voulu construire le chemin de fer qui devait rallier Kaolack, ceux qui l’avaient construit en premier se sont trompés. Ils sont partis de Patar pour rallier directement Kaolack. Quand les ingénieurs sont venus, ils ont dit que le chemin de fer devait passer là où il y a le marigot, c’est-à-dire le Njaluk. C’est ensuite que la ligne a été rectifiée ; ce qui a fait que le train passe par Gossas qui est sorti de l’anonymat », précise-t-il.

Gossas a connu un rayonnement grâce à l’agriculture, l’élevage, mais aussi au chemin de fer. « Par le passé, Gossas était une ville très rurale. L’agriculture et l’élevage occupaient une place importante dans l’économie locale », explique Amadoune Mar Ndiaye. Selon lui, le vrai bassin arachidier, ce n’est ni Kaolack, ni Kaffrine, encore moins Fatick, mais bien Gossas.

Rayonnement et déclin d’une ville
« Au siècle dernier, Gossas faisait partie des localités les plus reconnues dans la production et la commercialisation de l’arachide. C’était un vrai point de ralliement pendant la traite. Avec tous les âniers, les chameliers et les charretiers conduisant les graines, on ne pouvait pas se rendre compte que tout ceci venait de Gossas », indique-t-il. La gare ferroviaire, soutient-il, a aussi joué un rôle très important dans la vie économique de Gossas, avec les nombreux mouvements qui y étaient notés. Pendant la traite, explique l’ancien adjoint au maire, les Lébous affluaient vers Gossas. « Gossas était devenu un important point de convergence. Les gens venaient de partout. Ils étaient tailleurs, commerçants, manœuvres, vendeurs de poissons. Ils s’installaient dans le village, on leur donnait des femmes et ils restaient », fait savoir l’octogénaire, témoin de l’évolution de cette ville.

Situé au quartier Escale, la gare de Gossas, qui était sur l’axe du chemin de fer Dakar-Bamako, était très stratégique. En plus de sortir plusieurs localités de la zone de l’isolement, le chemin de fer a contribué à faire de Gossas une ville très dynamique et animée. Mieux, il a été, pendant longtemps, le moteur de développement socio-économique de cette ville et toutes ces localités que traversait le train. « À l’époque où la traite de l’arachide était à son apogée, Gossas représentait un point de passage obligé pour le train ; ce qui fait que la ville a connu un développement fulgurant », indique le notable. Malheureusement, la suppression du trafic, dans les années 1980, a complètement déstabilisé le réseau marchand qui en dépendait et porté un sacré coup aux activités commerciales qui occupaient la majeure partie de la population. Depuis cette date, le train express Dakar-Bamako ne siffle plus à Gossas. Une situation que regrette Mme Marième Ndiaye et beaucoup d’habitants de Gossas qui ont vécu cette époque glorieuse. « Notre ville n’est plus desservie par le train. Cet état de fait a porté un sacré coup à l’économie locale. Quand j’étais plus jeune, j’allais à la gare aider ma mère qui achetait de la marchandise qu’elle revendait. C’était une époque de prospérité pour bon nombre de familles », se remémore cette commerçante. Selon elle, le chemin de fer a eu un impact très positif sur l’économie de Gossas et a permis la création d’emplois pour les populations locales et d’améliorer leurs conditions de vie. « Des gens sont venus de partout pour tenter leur chance. Gossas, devenu un point de convergence, débordait d’activités tous les jours ». Mais aujourd’hui, cette gare qui a joué un rôle non négligeable dans le transport des personnes et des marchandises est devenue un champ de ruines. Ces périodes fastes, les populations l’évoquent avec nostalgie.

En plus de la mort du chemin de fer, le vieux Amadoune Mar Ndiaye estime que l’avènement de l’indépendance a beaucoup contribué au déclin économique de Gossas. « Alors qu’il était en tournée à Gossas, quelqu’un a interpellé le président Senghor pour lui demander à quand la fin de l’indépendance », ironise-t-il. Gossas ne décolle pas, indique M. Ndiaye. « Tout ça, c’est une question de mentalité. Il n’y a pas de moyens, pas de ressources à Gossas. Les gens ont fui. Ils ont abandonné la ville pour aller chercher d’autres débouchés », explique-t-il.

Aujourd’hui, reconnait le vieux Amadoune Ndiaye, la commune de Gossas souffre encore d’un exode rural des plus spectaculaires et qui reste difficilement maîtrisable. « Des familles entières sont parties pour s’installer ailleurs et ont jugé meilleur d’investir là-bas », note-t-il.

Un redécollage très timide
L’âge d’or de Gossas, c’est aujourd’hui de l’histoire ancienne et son redécollage s’avère pénible. Pis, cette ville qui couvre une superficie de 2,69 km² pour une population de plus de 15.000 habitants enregistre des retards en équipements qui entravent son développement. Tout ou presque reste à faire à Gossas qui garde toujours son urbanité coloniale. De vieux bâtiments, héritage du passé de la localité, meublent toujours le décor du centre-ville. Selon le maire Madiagne Seck, ces bâtisses d’un autre âge montrent le passage des Occidentaux dans la commune. « Ces bâtiments sont des titres privés et la commune n’y peut grand-chose. Certains bâtiments sont de la propriété privée de l’État », note le maire de Gossas.

Toutefois, Gossas a beaucoup de défis à relever pour assurer un cadre de vie des plus agréables à ses populations qui soulèvent l’insuffisance d’infrastructures. « Ici, il n’y a aucune perspective qui s’offre aux jeunes qui se battent avec leurs propres moyens pour sortir de la misère. C’est ce qui explique le recours massif au commerce informel devenu un moyen incontournable qui nous permet de subvenir aux besoins de nos familles », explique le jeune Ndiaga Diop. Ce dernier, comme beaucoup d’autres jeunes, invite les pouvoirs publics à accorder plus de considération à leur commune. « Quand on vient à Gossas, on croirait que le pouvoir central n’a jamais beaucoup aidé la ville à se développer ou qu’elle a manqué de dirigeant d’envergure pour la ramener au premier plan », se désole Mame Ibra Diagne, un étudiant.

Pourtant, les maires qui se sont succédé à la tête de la municipalité ont œuvré pour que Gossas redevienne un carrefour économique et un espace d’opportunités d’emplois, mais le manque de ressources a freiné leurs ambitions.

Selon le maire Madiagne Seck, plusieurs projets réalisés ou en cours de réalisation sont à mettre à l’actif de son équipe. « En plus de l’extension électrique et hydraulique, il y a la réhabilitation du stade municipal avec gazon naturel en cours, la construction d’un théâtre de verdure, d’un cyber municipal, d’une case de santé, d’un lycée, d’un Cem. Nous prévoyons la réhabilitation de l’Hôtel de ville, la construction de toilettes au marché hebdomadaire et à la gare routière, de même qu’un abri pour les Jakarta et les marchands, ainsi qu’un hangar pour les corps de métiers et une usine de décorticage d’arachide », indique-t-il. Selon lui, les projets imminents concernent la construction d’une gare routière et d’un abattoir et la mise en place d’un Pôle internet et services associés (Pisa).

Malgré toutes ces réalisations et projets, les attentes restent nombreuses. Et le maire Madiagne Seck dit en être bien conscient. « Il nous reste beaucoup à faire surtout pour l’emploi de la jeunesse et l’accès des femmes au crédit », soutient-il.

Gossas se bat pour opérer une rupture avec son statut de ville rurale. Les autorités locales ambitionnent de réussir la mutation économique, socioculturelle et politique de leur cité. Mais, selon l’édile de la ville, l’émergence de Gossas passe forcément par l’engagement indéfectible et sans faille de toutes les forces vives de la commune aux côtés de Mahammed Boun Abdallah Dionne, actuel chef du gouvernement et originaire de la localité.

Comme dans beaucoup de localités, Gossas a aussi son marché hebdomadaire. Le louma de 106, qui se tient chaque samedi, est le point fort de l’animation commerciale de toute la zone.

Un marché hebdomadaire à rentabiliser
Très fréquenté par les populations des villages environnants, ce lieu de rencontres, d’échanges commerciaux et de mixité sociale ouvert à tous les types de commerces fait la part belle aux produits locaux, agricoles, artisanaux, phytosanitaires, vêtements, friperies, vaisselles, ustensiles, accessoires. Tout se vend et tout s’y achète. Il suffit de négocier le prix. Selon le vieux Amadoune Mar Ndiaye, ce marché est une création de Seyni Ndiaye vers les années 1985. « Cet espace commercial a donné un boom économique à la commune. On voyait des marchandises qu’on ne voyait pas à Gossas. Des gens venaient de partout. Chaque samedi, on assistait à un défilé ininterrompu de charrettes et d’ânes pour faire des échanges.

L’importance de ce marché n’est plus à démontrer à Gossas qui vivait, revivait même avec l’affluence qui était notée », explique-t-il. « Au bon vieux temps comme aujourd’hui, ce marché constitue un lieu de rencontres et de palabres pour les différents villageois qui viennent pour faire leurs emplettes à des prix défiant toute concurrence », ajoute-t-il.

Ce marché n’a pas perdu sa vocation et continue de grouiller de monde affluant des villages et localités avoisinants. Malheureusement, regrettent certains usagers, il est caractérisé par son sous-équipement. En plus du manque d’organisation, l’insalubrité qui y sévit est décriée. De même que l’absence d’un système adapté de collecte et de transfert des ordures. D’autres déplorent les conditions de travail, la promiscuité et l’absence d’électricité.

« Ce marché gagnerait à être organisé, car il contribue fortement à l’économie locale, mais les conditions de travail ne sont pas encourageantes », indique Kiné Sarr qui y tient un commerce depuis plus de dix ans. « Une ville comme Gossas mérite un marché beaucoup plus moderne. Ces étals doivent être dépassés et l’espace est devenu exigu avec l’augmentation des commerçants. Nous interpelons donc la municipalité qui gagnerait à nous mettre dans de meilleures conditions puisque nous nous acquittons chaque samedi de nos taxes », soutient-elle. Pour le maire de Gossas, le marché 106 joue un rôle essentiel dans l’économie de la ville. « Le marché hebdomadaire a un impact réel sur les ressources financières de la commune.

C’est un marché qui reçoit des centaines de personnes provenant de tout le Sénégal », indique-t-il. L’ambition de la municipalité, note-t-il, est de le moderniser, de le réorganiser, pour le rendre beaucoup plus attractif et permettre un bon épanouissement des commerçants et des clients. « Nous allons sous peu réhabiliter les souks, doter le marché de halls et mettre en place un système de collecte et de transfert des ordures », assure M. Seck.

Ville carrefour depuis longtemps, Gossas est aussi confronté à un problème de mobilité urbaine. Cette ville ne dispose même pas d’une gare routière digne de ce nom. Une gare routière mal équipée avec un parc automobile d’un autre âge. Le transport à Gossas est loin d’être développé et, en l’absence de taxi urbain pour assurer la desserte à l’intérieur de la commune, ce sont les véhicules hippomobiles et les vélos taxis qui assurent le déplacement des populations.

Par Samba Oumar FALL (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

IL ÉTAIT UNE FOIS OUMAR GUÈYE DIT « NDAMAL GOSSAS »…
Plus connu sous le nom de « Ndamal Gossas », Oumar Guèye a fortement marqué Gossas, ville où il a passé une plus grande partie de son existence. Philosophe et penseur, doublé d’un griot, il a été adopté par les populations de cette localité qui le portaient dans leur cœur. Aujourd’hui, une école primaire porte son nom à Gossas.

« Il était court de taille, comme un pygmée, et habitait Gossas. Le nom de « Ndamal Gossas » est venu comme ça. Mais son vrai nom, c’est Oumar Guèye », explique d’emblée le vieux Amadoune Ndiaye. Selon lui, Oumar Guèye a beaucoup marqué Gossas et a été adopté par les populations de la localité qui le chérissaient.

Originaire du Cayor, « Ndamal Gossas » s’est établi dans cette ville au 19e siècle pour des raisons qu’ignore le vieux Amadoune Ndiaye. Mais, assure-t-il, il ne l’a connu ailleurs qu’à Gossas. « Il n’était pas de Gossas, mais il y a vécu pendant de très longues années. Ceux qui ne le connaissent pas bien croyaient qu’il était de Gossas, mais ce n’était pas le cas », clarifie-t-il.

« Ndamal Gossas », selon M. Ndiaye, était un philosophe, un penseur très inspiré et à l’imagination très fertile, doublé d’un griot, d’un troubadour qui passait tout son temps à danser. D’humeur joviale, il ne passait jamais inaperçu, parce que bénéficiant d’une grande renommée auprès des populations. « Avec sa petite taille, il avait toujours son chapeau de paille bien vissé sur la tête et un gros gri-gri au tour du cou. Il retenait toujours l’attention parce qu’il avait un grand sens de l’humour. Il charmait son auditoire par ses anecdotes alléchantes, ses petites histoires qu’il racontait et il n’hésitait pas à esquisser des pas de danse », raconte l’octogénaire.

« Ndamal Gossas » a beau avoir l’imagination très fertile, il n’égalait pas Kocc Barma Fall qui fut le plus grand penseur et philosophe que le Sénégal ait connu, soutient le vieux Amadoune Ndiaye qui reconnait cependant tout son mérite.

« Il était très aimé des gens. Il les faisait rire, aimait perdre son temps avec eux. C’est pour cette raison qu’il n’avait pas d’ennemis », indique-t-il. « « Ndamal Gossas » était comme un père pour moi. Je lui amenais tous les jours ses repas à midi et là nuit au quartier Dango où il habitait. Quand j’accusais du retard, il me donnait des paires de baffes », se remémore le vieux avec un brin de nostalgie.

Chaque fois que « Ndamal Gossas » voyait une meute de chiens, raconte le vieux Amadoune Ndiaye, il les chassait à coups de pierres en leur disant : « Allez chez Samba Yombe Guilé Mbodj » qui était le chef de canton à l’époque.

Selon M. Ndiaye, Samba Yombe Guilé Mbodj était plus qu’un chef de canton. « Samba Yombe était un prince royal qui venait du Walo. Il descendait des Bracks par sa mère et son père. Il avait fait l’école des fils de chef et en était sorti major. Il avait aussi fait l’école d’Alger. C’était un élève très brillant qui a choisi la fonction d’interprète. Il a fait le canton de Foundiougne et de Gossas où il est resté jusqu’en 1942, avant de faire valoir ses droits à la retraite », rapporte-t-il.

« Quand ses agents de renseignements lui rapportèrent les propos de « Ndamal Gossas », Samba Yombe fit appeler ce dernier et lui demanda pourquoi il demandait toujours aux chiens d’aller chez lui. « Ndamal Gossas » lui répondit que seuls les chefs avaient la possibilité de manger de la viande, c’est pour cette seule raison qu’il leur demandait d’aller chez le chef de canton où ils étaient sûrs de trouver de la viande », raconte M. Ndiaye.

« Le chef a alors souri et l’a laissé partir. Il était malin, sinon il allait passer un sale quart d’heure », indique-t-il.

« Ndamal Gossas » a beaucoup marqué la ville de Gossas. Selon M. Ndiaye, le philosophe est mort vers les années 1952 et enterré à Keur Gou Mak, à Diourbel. Une école primaire porte son nom à Gossas.

Lompoul sur mer est un charmant village de pêcheurs. Mais, sa position stratégique, (le village est distant de 6km du désert) attire le plus les touristes. Une merveille de la nature dotée d’une belle plage qui a fini d’offrir à ce village un attrait touristique important. Découverte.

Dans la contrée, les populations vaquent à leurs occupations quotidiennes. Elles sont partagées entre les activités de pêche, de maraîchage, le petit commerce et la transformation des produits halieutiques. Le village est actuellement rattaché au département de Kébémer (Louga).

Le plus grand désert du Sénégal
Alors qu’anciennement, il était situé dans la communauté rurale de Mboro (actuelle commune) dans le département de Tivaouane (Thiès). Mais, c’est le décret 2002-170 du 21 février 2002 signé par le président de la République d’alors, en son article 1e, qui l’a rattaché administrativement à la communauté rurale de Kab Gaye (arrondissement de Ndande).

« C’est à juste titre eu égard à la distance qui séparait notre village à la commune de Mboro au moment où l’Etat s’est assigné un objectif constant de rapprocher davantage son administration de ses administrés », nous lance Malick Bâ, président de l’union des groupements paysans de Lompoul. En fait, ces populations étaient même, parfois, obligées d’adresser leurs demandes aux services administratifs du département de Kébémer qui n’est distant que de trente (30) kilomètres. « Ce qui constituait un dysfonctionnement a donc été corrigé avec l’intégration du village de Lompoul sur Mer dans l’actuelle commune rurale de Kab Gaye (Arrondissement de Ndande) avec toutes les incidences positives considérables. Notamment sur les plans : administratif, économique ce qui a permis une ouverture sur la grande côte pour la localité de Kab Gaye et sur le plan sociologique qui intègre Lompoul dans son milieu naturel », souligne M. Ba. De son nom : Lompoul-sur-Mer (ou Lompoul), la localité est située à l'ouest du Sénégal, sur la Grande-Côte plus précisément entre la ville de Mboro et la zone du Gandiolais.

Sa date de création remonterait vers l’an 1800, selon Malick Ba, le président de l’union des groupements paysans. Les premiers habitants étaient des Peuls et le village qui s’appelait à l’époque : « Thiacougne-Peul », était également une des zones de repli pour Lat-Dior, un des « Damels » du Cayor et ses troupes à l’époque coloniale. Aujourd’hui, le village est décrit par son désert qui constitue, pourrait-on dire, le plus grand du Sénégal avec ses dunes de sable pouvant atteindre les 50 mètres de haut. Une zone très vaste, située dans le nord-ouest entre Dakar et Saint Louis, dans la région de Louga avec une superficie de 18 km2.

La bande de filaos a favorisé le maraîchage
L’exercice auquel notre équipe de reporters s’est soumis pour rallier le village débuta à Kelle via Kébémer. En cette période hivernale qui se caractérise par la beauté de l’environnement naturel, le paysage qui s’offre à nous, le long du chemin, montre un tapis herbacé très fourni, des champs de cultures d’arachide et de mil, de haricot, de pastèque en nette évolution sur la route nationale 2. Mais aussi sur tout le long de l’axe Kébémer-Lompoul bitumé et est bordé par des espèces comme le prosopis et l’eucalyptus.

Jusqu’à l’entrée du village de Lompoul sur mer, c’est un décor exceptionnel auquel est venu s’ajouter la bande de nombreux filaos qui peuvent mesurer une quinzaine de mètres de hauteur. « C’est une autre image fantastique de la végétation des Niayes, les filaos, un écosystème unique qui a le plus favorisé les activités de maraîchage à partir de l’année 1974 avec la fixation de dunes pour permettre la réalisation de cuvettes dans la zone », nous raconte Malick Ba. Il souligne, cependant, que dans cette aire géographique, il reste 17ha de dunes qui symbolisent, aujourd’hui, cette image ancienne qu’offrait la zone dans les années 1970-1974 et même 1975 et qui avait alors motivé ce projet de fixation des dunes à travers cette bande de filaos.

Un boom maraîcher à partir des années 80
A Lompoul sur mer on note une diversité de l’activité économique exercée à travers le maraîchage, la pêche, l’élevage, le petit commerce et le tourisme, entre autres. « A l’époque, les premiers habitants Peuls s’adonnaient à l’élevage. C’est après l’indépendance que le maraîchage a fait son apparition et a même fini de s’imposer aujourd’hui avec plus 80% de la population active dans ce secteur. Ce, malgré l’installation, vers les années 1966-1967, des premiers pécheurs saisonniers venus de Guet Ndar et Kayar mais aussi l’intégration des Peuls dans le système à partir de l’année 1980 après que l’Etat a mis en place des projets ruraux de développement de l’horticulture », soutient notre interlocuteur.

Pour autant, cette longue tradition de village de pêche de Lompoul sur mer reste toujours ancrée. De nombreuses pirogues sont alignées le long de la plage. Des embarcations aux couleurs vives d’identification du propriétaire ou groupes de pêcheurs organisés au sein du comité de gestion du centre de pêche où plusieurs femmes s’activent dans la transformation des produits halieutiques. C’est à l’intérieur du centre que le marché est presque implanté le long du quai favorisant les échanges à longueur de journée. « Le poisson frais, séché ou fumé, les légumes constituent les principaux produits vendus ici », nous lance une vendeuse de pastèques. Les activités de pêche des autochtones sont toujours de mise. Plus d’une centaine d’embarcations peuvent être, aujourd’hui, énumérées dans le village là où, entre 1985 et 86, une seule pirogue était recensée. Lompoul sur mer dispose d’un grand centre de pêche dont le port est très animé de jour comme de nuit avec les départs et arrivées des pirogues de pêcheurs. « Mais, il faut dire que 90% de ces pirogues appartiennent aux Peuls dont il faut reconnaître que la situation inédite favorisée par la rentabilité de la filière horticole les a un peu transformés et ils allient à la fois ces deux activités (maraîchage et pêche). Ce qui a beaucoup contribué à la lutte contre la pauvreté et l’exode rural », indique le président de l’Union des groupements de producteurs (Ugp) de Lompoul sur mer, Malick Ba. D’ailleurs, nous révèle-t-il, « vous pourrez remarquer qu’à Lompoul, il n’y a pas de chômeur, tout le monde s’active au moins dans un secteur ce qui fait que vous ne verrez pas de mendiants ici. Et mieux, seuls quatre (4) jeunes du terroir ont été identifiés jusqu’à présent comme étant des émigrés en Espagne et en Italie. C’est pour vous dire que l’exode comme l’émigration ne sont pas courantes à Lompoul sur mer ».

Le tourisme se positionne
Par ailleurs, Lompoul est devenu une destination de plus en plus prisée pour la beauté des paysages et le développement de nombreux sites d’hébergement. « Ce qui fait que le tourisme aussi joue un rôle de premier plan avec la particularité de la position stratégique du village qui est distant de 6km du désert qui attire le plus les touristes », nous indique Malick Ba. Et pour lui, c’est une merveille de la nature qui est dotée d’une belle plage et où seuls les bons nageurs peuvent s’aventurer car les vagues et le courant sont assez forts. Ainsi, les quelques habitants que nous avons interrogés estiment que, « des initiatives sont prises par des nationaux pour promouvoir le secteur à travers la construction de gites d’hébergement tout en proposant aux visiteurs (touristes) d’autres activités plus exotiques en circuit ». C’est dans ce sens qu’est organisé, depuis 2009, au mois de novembre, un festival dénommé : « Festival du Sahel », qui accueille le plus souvent de grands artistes et propose également des ateliers de danses et des spectacles traditionnels.

Lompoul sur mer, village tranquille et accueillant sur la côte atlantique, est à un peu plus de 183 km au nord-est de Dakar et à environ 80 km au sud de Saint-Louis avec sa forêt de résineux, à quelques centaines de mètres de la plage de sable blanc, dans un cadre magnifique et très calme. L’édification d’un poste de santé est devenu une exigence pour soulager les souffrances des patients souvent obligés de se rendre à Diokoul (30km) ou Kébémer (35km) pour se faire consulter.


LA ROUTE DE LA GRANDE CÔTE VA RELANCER L’ÉCONOMIE À THIEPPE
Dans le sillage de Lompoul, la commune de Thieppe (département de Kebemer) attend avec impatience la fin des travaux de construction de la route de la grande côte reliant Dakar et Saint-Louis. Avec un potentiel économique énorme et s’étendant sur une superficie globale de 523 km2. Thieppe, pourtant très enclavée, est l’une des premières zones de culture de l’oignon au Sénégal.

A la sortie de Kebemer sur la route de Saint-Louis, il faut emprunter une piste latéritique de 22 km pour enfin arriver à la commune de Thieppe. La route est actuellement en très mauvais état. Elle est en train de recevoir un coup de neuf. Sur le chemin, juste à l’entrée de Thieppe, on remarque la présence de pelleteuses, de bulldozers et autres engins de chantier. Mais point d’ouvriers. Renseignements pris auprès d’un habitant de la contrée, les travaux de réfection de la route sont à l’arrêt. L’entreprise en charge des travaux serait confrontée à des difficultés financières. Le maire de Thieppe, Mohamed Dia nous rassure et soutient qu’il a entrepris des démarches auprès des autorités compétentes pour une reprise imminente des travaux. Avec l’appui de la coopération canadienne, la commune espère que la livraison de l’infrastructure se fera en décembre prochain. Cette situation rajoute à l’enclavement de la contrée car à partir de Thieppe, on accède difficilement aux autres localités de cette zone des Niayes. Les habitants se plaignent du fait que le programme d’urgence pour le développement communautaire (Pudc) n’a pas encore investi le département de Kebemer, pourtant très peu pourvue en infrastructures routières de qualité. Faute de pistes praticables, toute la production maraîchère est écoulée sur les sites voisins de Lompoul et de Potou, selon le producteur Ibrahima Diouck. Ici, les terres sont réputées très fertiles. Selon l’édile de la commune, lui-même grand producteur maraîcher devant l’Eternel, en tant que président de l’association des unions maraîchères des Niayes (Aumn), des centaines d’hectares de terres arables sont encore en friche.

C’est que Thieppe est une localité qui se caractérise par une très faible densité due en partie à la transhumance des Peuls qui représentent une partie considérable de la population. De même, Thieppe s’étend sur une large superficie de 523 km2, à savoir l’équivalent de tout l’espace qu’occupe la région de Dakar. Les avantages comparatifs de la localité sont nombreux avec notamment un climat assez frais et la possibilité pour les habitants de s’adonner au maraîchage en toute saison. En sus d’une nappe phréatique qui affleure et qui assure une disponibilité régulière du liquide précieux. Thieppe regorge de ressources naturelles. Ici, le potentiel est énorme. On comprend alors la propension des habitants à privilégier les cultures maraîchères. Le site fait partie des premières zones de cultures de l’oignon au Sénégal avec une production record de 31 000 tonnes en 2015 sur une production nationale de 367 000 tonnes. Le producteur Moustapha Kébé révèle, pour sa part, qu’il a réussi lors de la dernière campagne écoulée à cultiver de la pomme de terre sur une superficie de 5 hectares. Même s’il n’a pas manqué de déplorer l’impraticabilité des pistes. Une situation qui ne favorise guère un écoulement régulier des produits. L’Etat est venu à la rescousse des producteurs en mettant à leur disposition une dizaine de forages pour favoriser cette activité. Des perspectives heureuses se profilent à l’horizon avec la réalisation, en cours, de la route Kébemer-Thieppe-Saré-Ndao qui va permettre une ouverture sur l’océan Atlantique.

Mamadou Lamine Diatta et
Mouhamadou Sagne (textes)
Pape Samba Seydi (photos)

Last modified on mardi, 15 novembre 2016 00:16

Héritier d’un passé de près de sept siècles, Kahone constitue, à elle seule, les pages d’un livre d’histoire à ciel ouvert. Hier, ancienne capitale du royaume du Saloum, cette ville carrefour située dans le bassin arachidier refuse de lire son avenir au passé. Elle a retrouvé l’espoir et affiche un autre visage. Aujourd’hui, Kahone est promise à un bel avenir où la culture pourra jouer un rôle de premier plan dans son développement durable.

Celui qui ne maîtrise pas très bien l’histoire de Kahone ne peut pas imaginer que cette ville, plongée dans l’anonymat, a écrit l’une des plus belles pages de l’histoire du Saloum. Mais au contact des mémoires vivantes de cette localité, on se rend bien vite compte que son passé historique est très riche. De l’intronisation du premier Buur Saloum, Mbégane Ndour, en 1493, à aujourd’hui, Kahone a connu une expansion fulgurante, sa population a augmenté et de nouvelles implantations ont vu le jour.

Une ville, près de sept siècles d’histoire !
Située à quelques jets de pierres de Kaolack, la commune de Kahone, ancienne capitale du Saloum, reste une ville très ancienne avec près de 700 ans d’histoire. Kahone qui a connu les aléas de l’histoire riche et mouvementée du royaume du Saloum, concentre le plus grand nombre de monuments historiques, témoins d’un riche passé. Une flânerie dans le cœur historique de la ville se transforme en un voyage dans le temps. De sa création à 1969, quarante-neuf Buur Saloum se sont succédé au trône. Mais avec l’avènement de l’indépendance, Kahone est presque tombée dans l’oubli, vivant pendant plusieurs décennies, dans l’ombre de sa grande voisine : Kaolack.

Traversée par la route nationale n° 1, cette ville qui couvre une superficie de 25 km2 avec une population de plus de 15.000 habitants, jouit d’une position privilégiée. Une fois les pieds à terre, le visiteur découvre une ville paisible, mais en pleine renaissance. Premiers symboles de la modernisation de Kahone érigée en commune en 1996 : les équipements ont sonné le glas à cette allure villageoise restée longtemps collée à la peau de cette ville. Selon le maire, Ousseynou Senghor, en place depuis 2009, son équipe œuvre, sans relâche, pour la prospérité de la ville.

Beaucoup de changements ont également été notés, notamment sur le plan socioéconomique, des infrastructures de base, de l’éducation, de la santé, de l’électrification, de l’accès à l’eau. Selon le maire, la renaissance de Kahone était perceptible vers les années 1996 et 1997, mais le décollage s’est réellement fait ressentir en 2009. « La ville a grandi très vite et a connu une expansion démographique galopante. Des quartiers comme Kanda ont doublé leur population en cinq ans. C’est étonnant du fait des extensions concernant les lotissements, car Kaolack ne disposant plus de terres, tout le monde se rue vers Kahone qui est devenue une véritable terre d’accueil », explique le maire Ousseynou Senghor. Selon lui, Kahone s’est totalement urbanisée du fait de sa proximité avec Kaolack. Même si, soutient-il, la proximité avec Kaolack n’apporte pas grand-chose à Kahone. Malgré cette renaissance, le maire reconnait que les défis sont nombreux. Sur la liste, figure la construction d’un lycée digne de ce nom, mais aussi d’un poste de santé. « Kahone est devenue très grand. On est très proche de Kaolack, mais avec cette population, on a besoin d’un centre de santé de référence avec le soutien des pouvoirs publics », plaide-t-il.

Guy Ndiouli, symbole du royaume
Kahone Gouye NdioulyGuy Ndiouli (le baobab des circoncis) occupe une place centrale dans l’histoire, la culture et la tradition du Saloum. Tous les rois du Saloum, sans exception, ont été intronisés à Guy Ndiouli. « Le promu Buur Saloum, après quelques épreuves comme le tas de sable, venait vers le baobab. Il y avait une branche oblique qu’il devait monter sans s’appuyer nulle part. Le nombre de pas franchis sur le trône équivalait au nombre d’années de règne », explique Cheikh Mbaye, actuel « Ngarandou » du Saloum sous le règne de Buur Saloum Mbaye Badiane. Selon lui, le huitième Buur Saloum, Maléotane Diouf, a le plus duré au pouvoir avec 45 ans de règne et Socé Bigué Ndiaye, trente sixième roi, a eu le règne le plus court avec seize jours. « Ce n’était pas n’importe qui, qui était intronisé Buur Saloum. En plus d’être descendant de la lignée des Guélewars, le promu Buur devait aussi être une tête », précise-t-il.

Guy Ndiouli était la place où le Buur Saloum organisait les cérémonies de circoncision. À l’époque, indique M. Mbaye, les circoncisions ne se faisaient pas n’importe comment. C’est le Buur Saloum qui donnait l’autorisation. Et il le faisait périodiquement. « Il regroupait tous les adolescents à Guy Ndiouli pour qu’ils subissent l’épreuve de circoncision. Après, on les gardait là-bas des mois pour leur inculquer certaines valeurs comme le civisme, la bravoure, mais aussi le métier des armes parce que les attaques étaient nombreuses à l’époque. Et ces adolescents devaient plus tard être les défenseurs du royaume », fait-il savoir. Guy Ndiouli a également été le théâtre d’une grande bataille appelée « dimansou Guy Ndiouli », qui opposaen 1862 Macodou Birama Fall du Cayor (un damel déchu) et son fils, le buur Saloum, Samba Laobé. « C’est pourquoi, aujourd’hui, c’est un grand symbole. Nous Saloum Saloum, qui connaissons bien l’histoire de cet arbre, allons très souvent nous ressourcer là-bas », assure-t-il.

Guy Guewel, une fierté pour les griots
Il n’y a pas que Guy Ndiouli à Kahone. Guy Guewel fait aussi partie de l’histoire. C’était le cimetière des « pares », illustres griots de la cour royale. Selon M. Mbaye, Wal Boumy, frère du Buur Saloum Latmingué Diélène Ndiaye, avait une affection vis-à-vis de son griot Mbathie Ndiaye. « À la mort de ce dernier, il n’a pas voulu qu’on l’enterre parce qu’il ne voulait pas être nostalgique. Il a donc préféré creuser le tronc d’un baobab pour mettre son griot à l’intérieur. Chaque fois qu’il avait envie de le voir, il venait se ressourcer et repartir. C’est ce qui a fait Guy Guéwél », raconte M. Mbaye. Selon lui, beaucoup de griots qui étaient considérés comme des personnages importants du royaume étaient enterrés dans cet arbre, mais avec l’islamisation, précise-t-il, ces pratiques ont disparu. « Bien que nous consolidions cet acquis historique, nous sommes des musulmans à part entière », souligne-t-il.

Un Gamou qui attend l’implication de ses fils
Kahone, c’est aussi son gamou initié sous le règne du Buur Saloum Latmingué Diélène Ndiaye. Cet évènement qui reçoit, chaque année, pendant trois jours, des milliers de personnes était organisé à chaque approche de l’hivernage. « L’idée principale était de prier pour un bon hivernage, des récoltes abondantes, mais c’était aussi la période où le Buur Saloum devait procéder à l’évaluation de son royaume. C’était comme une sorte de conseil des ministres », explique M. Mbaye. « Aujourd’hui, le gamou vise à sauvegarder l’histoire de Kahone. Pour que cette culture et cette tradition ne s’envolent, il faut des gens qui soient debout, dynamiques, très organisés pour consolider les acquis », affirme-t-il. El Hadji Ousmane Sarr, responsable de l’organisation de ce gamou, a déploré la mauvaise interprétation de l’évènement. « Le gamou n’est pas un moment de réjouissances. C’est un évènement qui nous permet de faire revivre l’histoire. A chaque édition, on organise un panel avec une famille qui parle de l’histoire de ce Buur. C’est aussi une occasion pour permettre aux jeunes de connaitre l’histoire de leur terroir », indique-t-il. Selon lui, beaucoup de valeurs se perdent aujourd’hui avec la modernité. « On est envahi par l’Occident alors que nous avons nos propres valeurs. À travers cette manifestation, qui n’est pas une fête païenne, nous parvenons à faire un retour aux sources. Nous profitons aussi de ce gamou pour introniser les nouveaux dignitaires », précise-t-il. En 2012, le soutien de l’État était bien senti, mais depuis, plus rien. M. Sarr a ainsi invité les cadres du Saloum à s’impliquer davantage dans l’organisation du Penc. « Il y a de la volonté et des personnes qui sont capables de tenir ce Penc à la hauteur de nos ambitions, mais ils ne doivent donc pas attendre à ce qu’on leur lance un appel. Ils doivent s’impliquer volontairement », indique M. Sarr.

Un riche patrimoine à revaloriser
Kahone Residence RoyaleKahone offre un témoignage flamboyant de son passé. Mais aujourd’hui, voir Kahone c’est découvrir une ville qui souffre du dépérissement de son patrimoine. Conscients de son inestimable valeur et de l’importance de sa revalorisation, les fils de la localité s’en préoccupent profondément et demandent l’appui des pouvoirs publics.

Kahone est une terre riche d’histoires, avec un patrimoine qui demeure le témoignage vivant des traditions séculaires. Selon Cheikh Mbaye, l’objectif de Pencum Saloum est de préserver cet acquis culturel, mais le soutien fait défaut. « L’organisation interne actuelle du Saloum n’existe nulle part. Nous n’avons pas perdu nos repères et nous faisons tout pour sauvegarder ce qui existait auparavant, malheureusement, l’État ne suit pas », soutient-il. Pour M. Mbaye, les chantiers sont nombreux. « Il faut ressusciter Guy Ndiouli, la maison royale du dernier Buur Saloum en état de délabrement très avancé et qui pouvait être un écomusée, un lieu de mémoires que l’on peut visiter tout le temps ». Il y a aussi Mama Diana, le génie protecteur de Kahone, Mama Yumang qui est dans l’enceinte de l’hôtel Aldiana. « En allant à Kaolack vendre leurs canaris, les femmes passaient vers Mama Yumang et prenaient un petit bâton ou un bout de bois qu’elles jetaient là-bas pour solliciter des prières. Ces jets sont aujourd’hui devenus une montagne. Nous avons perdu tous ces repères parce que l’État ne s’est pas impliqué », déplore M. Mbaye. Selon lui, les populations de Kahone ne doivent pas céder au découragement. A son avis, la sauvegarde de tout ce patrimoine exige la mobilisation des moyens et la conjugaison des efforts des différents acteurs pour concrétiser ce projet. « Nous avons interpellé une bonne partie des ministres de la Culture qui se sont succédé au Sénégal, mais nous n’avons eu aucun retour. Il est grand temps que l’État jette un coup d’œil au Saloum pour nous aider à assurer la promotion culturelle de cet ancien royaume qui mérite d’être soutenu », fait-il savoir. Selon lui, la culture peut contribuer au développement de Kahone si l’État y met sa main.

El Hadji Ousmane Sarr est du même avis. Pour cet ancien gendarme à la retraite qui a intégré le Pencum Saloum, la culture du Saloum doit être vulgarisée. « Nous avons besoin de préserver l’histoire du Saloum, mais nous sommes conscients que nous avons des limites. C’est pour cette raison que nous invitons tous les fils du Saloum à s’impliquer pour relever les nombreux défis », note-t-il.

A l’origine des « djoung-djoung » !
C’est sous le règne de Latmingué Diélène Ndiaye, initiateur du gamou de Kahone, que les djoung-djoung du Saloum ont existé. Selon M. Mbaye, le Buur avait un griot qui s’appelait Mbathie Ndiaye. Ce dernier, se promenant un jour, avait rencontré un chasseur du nom de Konta Camara qui avait par-devers lui un tambour. «Chaque fois qu’il voulait aller à la chasse, il battait son tambour et les chiens, d’où qu’ils se trouvent, accouraient. Cela a impressionné le « pare », noble griot du Buur, qui est venu rendre compte au roi. Latmingué Diélène demanda à son griot de faire appeler le chasseur. Ce dernier, sachant qu’il allait recevoir la visite de Mbathie Ndiaye, avait rendu féroce ces chiens pour qu’à l’arrivée du pare, ils puissent l’attaquer.

Le griot du Buur qui détenait un pouvoir mystique avait déjoué tous ses plans. À son arrivée, tous les chiens se sont couchés. Aussitôt, le chasseur a compris que l’envoyé du Buur Saloum était un grand homme », explique M. Mbaye. C’est ainsi, poursuit-il, que le chasseur a accepté de le recevoir et de partir répondre à l’invite du roi. À son arrivée, le Buur Saloum lui a posé des questions à propos de son tambour. « C’est alors qu’il lui confia que le tambour s’appelle « dounou », ce nom en bambara a été déformé et a entrainé le nom de « djoung-djoung » », éclaire M. Mbaye. « Le Buur Saloum demanda alors au chasseur de le lui léguer et il accepta sans rechigner. C’est à partir de ce jour que les « djoung-djoung » du Saloum ont été initié », soutient-il.

Selon M. Mbaye, le Buur Saloum qui avait élu domicile à Latmingué avait confié les commandes de Kahone à son frère Wal Boumy. Ce dernier était tellement séduit par les « djoung-djoung » qu’il ne pouvait pas dormir ni se réveiller sans entendre le son des « djoung-djoung ». L’ayant compris, son grand frère envoyait chaque matin les instruments de Latmingué à Kahone pour assouvir les caprices de son jeune frère. « Comme cela était extrêmement éprouvant, le Buur Saloum avait trouvé une solution en éclatant le dispositif des « djoung-djoung » en deux. L’un devant rester à Kahone et l’autre à Latmingué. Ainsi, Wal Boumy avait la possibilité d’entendre les « djoung-djoung » quand il le souhaitait », rapporte-t-il.

Les griots, dit-il, avaient tendance, en chantant ses louanges, de dire « Wal Boumy Diélène Ndiaye sou namé « djoung-djoung » lak day » (si Wal Boumy Diélène Ndiaye a envie d’entendre les « djoung-djoung », il déclenchait un feu de brousse). Même dans sa tombe, raconte M. Mbaye, quand Wal Boumy avait envie d’entendre le « djoung-djoung », le feu jaillissait en évolution vers Kahone. « Seul le son des « djoung-djoung » pouvait éteindre cet incendie. Les vieux montaient alors les chevaux, arboraient les instruments en direction du feu qui s’éteignait rapidement ».

PORTRAIT : CHEIKH MBAYE, ACTUEL « NGARANDOU » ET MÉMOIRE VIVANTE DU SALOUM
Kahone Cheikh MbayeNé en 1953, à Kahone, Cheikh Mbaye est l’actuel « Ngarandou » du Saloum sous le règne de Buur Saloum Mbaye Badiane. Fils du vieux Garandou Mbaye, griot du Buur Saloum El Hadji Fodé Diouf, le dernier à occuper le trône de 1934 à 1969, cet infirmier de formation, historien à ses heures perdues, montre avec humilité son attachement à ses racines et sa fierté d’être acteur dans sa ville.

Malgré ses 63 ans, Cheikh Mbaye parait en avoir 50. Le sexagénaire est débordant d’énergie et généreux dans l’effort. D’un abord facile, il adore parler de sa culture et l’histoire de sa localité. Cheikh Mbaye n’a pas fait des études en histoire, mais, à force de fréquenter son père, il est devenu une mémoire vivante. « J’ai été élevé à côté de mon père qui était un grand historien. Il animait une émission à la Rts 5 et est décédé en 1985. J’ai essayé de suivre ses pas, mais sans jamais l’égaler. Ce n’est pas toujours évident puisqu’il détenait une connaissance extrêmement vaste sur le plan historique, culturel et traditionnel et il en faisait son propre métier », explique-t-il. Infirmier de son état, Cheikh Mbaye a touché à la politique et son cursus l’a amené à devenir premier adjoint au maire de Kahone de 1977 à 2009. « J’ai commencé à exercer le métier d’infirmier en 1970. Mais je n’avais pas le temps pour être tout le temps aux côtés de mon père. Je me suis tout de même efforcé à lui soutirer un peu de sa connaissance », indique-t-il.

Aujourd’hui, Cheikh Mbaye est l’actuel « Ngarandou » du Saloum sous le règne de Buur Saloum Mbaye Badiane qui se trouve présentement à Guinguinéo. Le « Ngarandou », explique-t-il, c’est le proche collaborateur du Buur Saloum, mais aussi son griot. « Le Buur Saloum ne voyageait jamais sans son « Ngarandou ». Il l’avait toujours à ses côtés et celui-ci détenait beaucoup de ses secrets », note-t-il. Dans le Saloum, fait savoir M. Mbaye, la royauté a commencé en 1493 avec le Buur Saloum Mbegane Ndour qui a fait 20 ans de règne. Mais avec l’accession du Sénégal à l’indépendance, le colonisateur a cédé une bonne partie sinon l’intégralité de son pouvoir aux autochtones, de sorte que la royauté a été complètement bannie. « Les chefs coutumiers ont remplacé les rois. Mais, ne voulant pas perdre leur histoire, les Saloum Saloum se sont réunis au tour d’une association dénommée Pencum Saloum dans les années 70. Le grand farba, El Hadji Malick Sarr, a été l’initiateur de cette restructuration du Saloum en Penc. Et le premier à avoir occupé la tête du trône est Momar Diarra Ndao, un ancien douanier à la retraite qui a été intronisé à Guy Ndiouli. À sa mort, le trône du Saloum était vacant. Des années après, les Kahonois se sont organisés et ont cotisé pour faire ressusciter le trône et le gamou. C’est à partir de ce moment que Mbaye Badiane, neveu direct du Buur Saloum Fodé Diouf, a été intronisé », relève-t-il. Aujourd’hui, Mbaye Badiane est le conseiller culturel du gouverneur de la région et est en train de faire son chemin pour gérer le patrimoine historique et culturel du Saloum ayant au tour de lui des chefs de province. À l’époque, précise M. Mbaye, le Saloum était constitué de 13 provinces, mais actuellement, six d’entre elles seulement fonctionnent. « Notre ambition est de restructurer et de redynamiser les sept autres provinces pour permettre au Saloum de retrouver son lustre d’antan », soutient-il.

Pour Cheikh Mbaye, il n’existe pas, au Sénégal, un royaume aussi important que celui du Saloum. « Vu l’histoire et l’importance du Saloum, il nous revient de nous organiser, d’être plus dynamiques afin que cette culture que nous ont léguée nos ancêtres puisse survivre pour la future génération ».

Par Samba Oumar FALL (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

La région de Kolda recèle un potentiel diversifié et richement fourni qui devrait lui conférer une place de leadership dans le développement d’un tourisme compétitif. Mais ce créneau s’apparente à un véritable filon d’or dormant. Ce riche patrimoine histoire et culturel inexploité attend toujours d’être mis sur le marché, dans les circuits touristiques. Kolda pourrait devenir un pôle touristique et culturel digne de la richesse dont elle regorge, mais, en attendant, l’existant est surtout lié à la chasse en raison de ses potentialités fauniques et forestières.

Kolda ne dispose pas de plage à perte de vue encore moins d’aires de détente ou de forêts récréatives, mais cette région, avec son passé historique très riche, peut se targuer d’être un véritable creuset de cultures et de civilisations. De Kolda à Vélingara en passant par Médina Yéro Foula, presque chaque contrée regorge de sites historiques qui sommeillent dans les méandres de l’oubli.

Des ruines du palais de Moussa Moolo au village de Hamdallaye à son tata à Ndorna en passant par son magasin de munitions au village de Djignawouling, l’emplacement du palais de la reine Sona, à Mansacounda, les vestiges du château des rois mandingues.

Sans compter l’ancienne capitale des rois Pathiana, la grotte de Kadiama, l’ancienne capitale du roi de Mandé, Faramba Tamba, dans le village de Kabendou, les ruines du château de l’ancien roi Malick dans le village de Malick-Thiangel, le puits centenaire de Kandian, le Lingué de Kaoné, arbre multiséculaire dont les feuilles et les branches sont tatouées ou encore les fromagers de Biaro, deux arbres accolés représentant deux jeunes filles frappées par une malédiction. Autant de curiosités qui, ajoutées aux cultures populaires, aux savoir-faire séculaires et coutumes anciennes, constituent une attraction à haute valeur touristique, mais ce créneau s’apparente à un véritable filon d’or dormant parce qu’inexploité. Tous ces sites qui ont défié le temps et qui ont réussi à survivre sommeillent en attendant d’hypothétiques visiteurs.

Une activité au petit trot
Aujourd’hui, force est de reconnaître que le tourisme n’est pas un secteur très dynamique à Kolda. Dans la région, les professionnels du secteur sont unanimes sur ce constat. Cette situation se perçoit à travers le nombre peu important de réceptifs.

Pour le chef de service régional du Tourisme de Ziguinchor, Sédhiou et Kolda, la capacité d’hébergement de cette région est relativement faible. Cela résulte, selon Tekhéye Faye, de la faiblesse des flux touristiques en direction de la destination Kolda. « La capacité d’hébergement est d’environ 320 chambres et 450 lits répartis entre les différents réceptifs touristiques dont dix à Kolda et douze à Vélingara », a expliqué M. Faye.

Alpha Diallo, un professionnel du secteur, explique cette morosité du tourisme par le fait que Kolda n’ait pas beaucoup de choses à montrer, faute de valorisation du patrimoine. De plus, ajoute M. Diallo, l’activité touristique ne peut se développer sans l’existence d’infrastructures d’accueil. « Si l’on veut que le tourisme marche, il faut que l’Etat s’investisse et crée des infrastructures », relève-t-il en invitant les pouvoirs publics à réaliser des infrastructures hôtelières de qualité à même de satisfaire les ambitions touristiques de la zone.

Avec l’ancienne route Tanaff-Ziguinchor, souligne-t-il, beaucoup de touristes passaient par Kolda parce que l’accès était plus facile pour aller à Ziguinchor. La plupart partaient visiter le parc national Niokolo Koba, allaient à Kédougou puis venaient dormir à Kolda.

C’était un circuit bien dessiné. Des gens quittaient même la Gambie, visitaient le parc, puis passaient par Kolda. A l’époque le campement de Simenti fonctionnait à merveille et recevait beaucoup de touristes qui, au retour, partaient pour Ziguinchor et étaient obligés de s’arrêter à Kolda. Aujourd’hui, le campement ne fonctionne plus. Du coup, 80% des touristes qui passaient par Kolda ne reviennent plus. Depuis quelques années, le parc a perdu de son attractivité et cela a tué le tourisme dans la zone », note M. Diallo. Les mêmes griefs sont soulevés par Mamadou Dramé, gérant de l’hôtel Moya. Selon lui, le tourisme à Kolda souffre de l’absence de touristes étrangers et reste tributaire de la clientèle nationale à travers les séminaires et autres. Pour Mamadou Dramé, il y a un travail de longue haleine qui devrait se faire dans le but d’attirer beaucoup de touristes.

Pour attirer davantage de touristes, Alpha Diallo soutient qu’avec le manque d’attractivité du parc Niokolo Koba, la région de Kolda devrait se doter d’une réserve animalière. Une telle initiative, selon le colonel Allé Seck, inspecteur des Eaux et Forêts de Kolda, nécessite beaucoup de moyens et, à son avis, l’Etat ne peut pas tout faire. « Une réserve animalière demande beaucoup de ressources financières, surtout pour faire voyager des girafes, des hippotragues et autres espèces. Il faut une initiative privée pour concrétiser ce souhait des acteurs et nous sommes prêts à les appuyer », indique-t-il.

Absence de syndicat d’initiative depuis 2000
Le chef de service régional du tourisme de Ziguinchor, Sédhiou et Kolda, Tékhéye Faye liste ainsi, les contraintes au développement du secteur sont nombreuses. En plus de l’insuffisance des capacités d’accueil, les principaux facteurs de blocage ont pour nom faible taux de fréquentation de la région résultant de plusieurs paramètres dont l’enclavement de la région. « Le voyage par la route est long et les vols aériens inexistants. Il y a aussi la dégradation des routes en dehors de la commune et des pistes de production, de même que la concurrence déloyale », indique M. Faye. Il s’y ajoute l’état de certains campements qui ont souffert de la situation qui a prévalu dans cette partie sud du pays et l’absence de zones à vocation touristique aménagées. L’inexistence d’un syndicat d’initiative et de tourisme a constitué un frein considérable à la promotion de la destination. En effet, Kolda s’est retrouvé sans syndicat d’initiative depuis 2000 suite au décès de son président. Selon Alpha Diallo, il était difficile de rassembler tous les acteurs qui avaient préféré aller chacun de son côté. « Depuis 2000, on a essayé de redémarrer la structure, mais elle n’arrive pas à être fonctionnelle. L’absence de syndicat d’initiative est l’un des facteurs qui ont plombé le secteur », estime-t-il.

La culture en appoint
Kolda Jrnee CulturellePour M. Faye, la redynamisation du syndicat d’initiative constitue une priorité. « Un syndicat d’initiative est une nécessité dans toute zone touristique, car permettant aux acteurs de parler d’une même voix, de bénéficier de la subvention du ministère. Une bonne occasion pour assurer une promotion adéquate de la destination au niveau national et international », indique-t-il.

Pour le directeur du Centre culturel régional, le tourisme et la culture sont les revers d’une seule médaille. L’un ne peut aller sans l’autre. Et, à son avis, le secours que la culture peut apporter, c’est un contenu culturel à ces différents sites à haute valeur touristique. « La touriste ne vient pas pour le confort, mais pour la touche culturelle. C’est pourquoi il faut leur proposer des animations culturelles, des séances d’apprentissage aux instruments de musique traditionnelle », fait savoir Abdoulaye Lamine Baldé. Selon lui, le tourisme doit s’appuyer sur la culture parce que seule la culture peut vendre une localité. Pour le maire de Kolda et non moins ministre de l’Environnement et du Développement durable, la région a d’énormes potentialités qui ne sont pas suffisamment exploitées. « Sur le plan touristique, Kolda est dans la Casamance, donc bénéficie de mesures prises par l’Etat pour relancer le tourisme. On va essayer d’accompagner tout cela pour rendre la destination plus attrayante parce que ce n’est pas une grande destination », indique Abdoulaye Bibi Baldé tout en magnifiant les nombreuses initiatives qui ont été prises jusque-là. « On peut encore franchir des pas importants parce qu’il y a un tourisme spécifique lié à la chasse, qui est un tourisme de luxe. C’est une opportunité que nous allons saisir pour rendre encore plus dynamique l’industrie touristique à Kolda », assure M. Baldé. « La culture était une fenêtre, on va en faire une porte pour l’industrie touristique ».

Malgré la situation actuelle, le chef de service régional du Tourisme estime que des perspectives favorables s’ouvrent à l’industrie touristique à Kolda. Pour M. Faye, le développement du secteur passe d’abord par une redynamisation du syndicat d’initiative pour assurer une très bonne promotion de la destination. « Il faut aussi inciter les agences de voyage et autres tours operators à s’intéresser, à programmer et à organiser des circuits en direction de la région de Kolda qui regorge d’attraits culturels et historiques parfois méconnus », indique-t-il. Le rétablissement de la ligne aérienne, après avoir satisfait à tous les aménagements aéroportuaires nécessaires au bon fonctionnement de l’aéroport, constitue également une priorité, selon M. Faye. D’autres actions pourraient également jouer en faveur du développement du secteur. Il s’agit de l’attractivité de la commune par la lutte contre l’insalubrité et la pollution, l’aménagement de zones à vocation touristique, la création d’infrastructures d’accompagnement au secteur (centre culturel, village artisanal, réserves animalières, etc.).

Le tourisme cynégétique se porte bien
Kolda Jrnee Cult Bibi BaldeLa forte présence du gibier constitue un facteur déterminant dans le développement du tourisme cynégétique à Kolda. Dans le but de développer cette activité et permettre aux touristes cynégètes venus particulièrement de France de chasser le petit gibier (francolins, lièvres, pintades, gangas, tourterelles), onze zones ont été amodiées entre Dabo, Médina Yéro Foula, Fafacoura, Pata, Salikégné et autres localités.

Selon Tékhéye Faye, Kolda recèle d’énormes potentialités axées particulièrement sur le tourisme cynégétique, avec une moyenne de 2.500 touristes qui séjournent chaque année dans la région entre décembre et février », a-t-il souligné. L’importance et la diversité des ressources fauniques, a-t-il dit, offrent des opportunités réelles au développement du tourisme cynégétique dans la région. Ce qui, à son avis, justifie l’augmentation des superficies amodiées.

Comme beaucoup d’acteurs, Alpha Diallo a développé depuis trois décennies une économie tournée vers le tourisme cynégétique.

Pour cet amodiateur, cette activité marche bien. Le seul hic, déplore-t-il, c’est le vieillissement de la clientèle. « Chaque année, ce sont les mêmes clients qui font de la chasse depuis 50 ans qui reviennent pour une à deux semaines au maximum. On est en train de faire des pertes de clientèles parce que la nouvelle génération ne suit pas », regrette-t-il. Selon Alpha Diallo, il faut vraiment aimer la chasse pour pratiquer cette activité qui demande beaucoup de moyens. Et avec la crise économique qui sévit en Europe et la retraite, ce n’est pas toujours évident, reconnaît-il.

Pour rentabiliser leurs affaires, précise M. Diallo, les amodiateurs sont obligés de faire leur propre promotion. « Dans ce contexte de rareté de la clientèle, il faut faire une très bonne promotion. Il faut dégager un budget pour aller dans les salons en France. Ce qui demande beaucoup de moyens et de sacrifices », souligne M. Diallo, qui invite l’Etat à s’impliquer davantage, surtout dans la création d’infrastructures. « Si l’on a un réceptif d’une capacité maximale de 50 chambres et qu’on reçoit un groupe de 120 chasseurs, cela pose problème ». L’autre contrainte, selon M. Diallo, est la dégradation de l’habitat sauvage, la disparition de certaines espèces. « Dans les zones de chasse à Kolda, il y a beaucoup plus d’habitations, donc moins de forêt. L’accès est devenu très facile parce qu’il y a des routes un peu partout, et avec les coupeurs d’arbre, le gibier n’a plus d’endroit où se reposer, où se cacher. Et quand la population locale se met à pratiquer la chasse, cela devient inquiétant pour les amodiateurs. Tous ces facteurs contribuent à diminuer le gibier qui se retrouve sans refuge et s’en va », fait-il savoir. Pour M. Diallo, la chasse a encore de beaux jours à Kolda, mais, précise-t-il, cela dépend en partie de la conservation de la forêt qui est aujourd’hui envahie. « La chasse va durer 20 ans environ, mais si l’on arrive à bien conserver la forêt, on va faire plus. Toutes les forêts classées sont habitées, elles ne le sont plus que de nom », avertit-il.

Potentiel sous-exploité
Kolda descente pontPour le colonel Alla Seck, la chasse est rentable. Du point de vue économique, fait-il remarquer, cette niche s’avère être une manne séduisante pour les opérateurs qui y trouvent leur compte. Elle fait aussi rentrer beaucoup d’argent dans les caisses du trésor public, entre location de la zone amodiée par hectare, la taxe d’amodiation, la licence de chasse, le permis qui varie, le timbre entre autres.

Dans cette partie du pays, affirme le colonel Seck, c’est la petite chasse qui est pratiquée et le francolin est très prisé. « Cette espèce arrive à partir de janvier parce qu’on a fait en sorte de la protéger. La chasse s’ouvre en général le 25 décembre et jusqu’en fin janvier les chasseurs n’ont pas droit au francolin, qui est très demandé », indique le colonel Seck, qui assure que l’activité de chasse menée de décembre à avril par les touristes ne menace nullement le gibier. « C’est de la chasse touristique, de l’écotourisme qu’on est en train de faire. Ces chasseurs ne sont pas venus ici pour le gibier. Ce sont des gens qui ont de l’argent et qui ont la chasse dans le sang. Ils ne tuent pas le gibier pour le manger. C’est un sport qu’ils pratiquent. Ils peuvent rester une journée sans rien tuer et ça ne se cumule pas », précise-t-il.

Malgré la bonne tenue du tourisme de chasse, le potentiel reste encore sous-exploité, selon le colonel Seck. Pour sa part, M. Tékhéye Faye estime qu’il y a nécessité à réfléchir sur la possibilité d’élaborer un plan d’aménagement de mise en valeur des ressources naturelles et culturelles pour soutenir le tourisme cynégétique dans la compétition existante par rapport aux autres destinations concurrentielles et l’exigence de plus en plus accrue de la clientèle internationale.

De nos envoyés spéciaux Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes) et Pape SEYDI (photos)

Last modified on mercredi, 27 juillet 2016 12:52

De Djibélor, les Sénégalais ne retiennent que le village de reclassement des lépreux créé avant les indépendances. Toutefois, ce village est en train de changer de visage avec les nouveaux habitants qui s’y sont installés et d’autres personnes nanties qui sont tombées sous le charme de la zone. Aujourd’hui, elles y ont acheté des vergers.

Sur la route qui mène vers Oussouye, une fois sorti de Ziguinchor, Djibélor est niché au beau milieu des caïlcédrats, des technona grandis, des fromagers. Les espèces végétales colonisent les élévations et dénivellations. Des espèces exotiques sont nombreuses.

En face, nous avons l’école des Eaux et forêts de Djibélor. La formation des forestiers peut contribuer à l’introduction des espèces étrangères, comme ce jaquier se dressant dans une famille.

La voie qui mène directement dans ce village de reclassement pour les lépreux est constituée d’une pente latéritique bordée de manguiers. De part et d’autre, les maisons en dur recouvertes de taule sont toutes identiques. Elles sont construites sous forme d’appartements, permettant de regrouper les différentes familles. L’endroit est calme. A la place publique, des enfants poussent des cris stridents perturbant la quiétude. A quelques pas de là, un groupe d’hommes et de femmes sont sagement assis autour de Moussa Faye, le chef de village qui distribue des vivres aux populations.

En cette période de ramadan, les habitants ont reçu un don d’une Ong musulmane en guise d’appui. Mais le partage ne fera pas de distinction entre musulmans et catholiques. « Il y a des musulmans et des catholiques ici et même si ces vivres proviennent d’une structure musulmane, nous en donnons à toutes les familles », explique le chef de village.

Au fur et à mesure qu’il appelle les noms, les femmes ou les jeunes filles viennent enlever soit du sucre, de l’huile, du riz ou encore du lait pour leur famille. Ces familles vivent dans une parfaite harmonie depuis qu’elles ont été contraintes de venir dans cette partie de la Casamance, avec la création des villages de reclassement au Sénégal par la Fondation Raoul Follereau. Depuis lors, le village s’est agrandi et beaucoup d’enfants sont nés des différentes unions. Car, il existe ici différentes ethnies telles que les Diolas, les Sérères, les Mandingues, les Balantes, les Mancagnes etc. « L’image d’un village de lépreux n’est pas une entrave pour les unions. Les hommes viennent ici pour prendre femmes comme d’autres filles d’ailleurs sont venues se marier à Djibélor. C’est mon cas », a attesté Sira Seydi. Les enfants nés de ces mariages n’ont guère attrapé la lèpre comme leurs parents. Ce qui a le mérite de transformer radicalement la physionomie de ce village.

Nouvelle génération
moussa faye chef de villageAdossé à un tronc d’arbre, Nicolas Diatta, un vieux de près de 80 ans, torse nu, est l’une des rares personnes âgées qui vivent encore dans ce village. Par contre, il y a comme un renouvellement de la génération qui est en train de s’opérer dans ce village, avec plus de jeunes et moins de vieilles personnes. Djibélor tend à perdre son statut de village des lépreux. « On ne veut plus qu’on nous appelle village de reclassement, parce que la population s’est beaucoup transformée ces dernières années. On est devenu un village à part entière », rappelle Moussa Faye, le chef de village. En effet, même si Djibélor continue de renvoyer au village de reclassement, plusieurs autres familles sont venues habiter ce village. Après ces petites maisons avec de petits perrons, l’excroissance du village s’étale de part et d’autre de la route de brin. A côté des maisons modestes et de belles villas, des étages commence à éclore au milieu des bougainvilliers, des filaos et des espèces végétales sauvages. Ces nouveaux foyers, originaires de Ziguinchor ou des autres localités, se sont installés à quelques mètres du village des lépreux. Ce village a son chef différent de Moussa Faye. C’est un village qui a deux chefs. Aux environs de 18 heures, alors que le ciel est la déclinaison du couchant, les jeunes et les adultes trottent sur les trottoirs dans les deux sens. L’air est chargé d’effluve des plantes. Dans les rues, on croiser les Occidentaux dans la rue ou apercevoir au milieu de leur jardin. Djibélor attire.

Une retraite paisible
nicola diattaLa spéculation foncière est une réalité. « Il y a une fréquence des problèmes de terre. Même moi, je suis victime de cela. Il y en aura davantage dans les années à venir », prédit Joseph Diatta. Djibélor s’agrandit avec la césure sociale : d’un côté, des personnes pauvres, de l’autre, côté des nanties. Les nouveaux habitants ne viennent pas uniquement de Ziguinchor qui est à moins deux kilomètres. Mariama Diallo a vécu 23 ans entre les Parcelles Assainies et Rufisque. Elle s’est installée à Djibélor depuis que son mari a fait valoir ses droits à la retraite. Ses garçons se sont vite adaptés à leur nouvel environnement. La dame est sous le charme de son nouvel cadre de vie. « C’est un village qui me plaît. Il y a une cohabitation harmonieuse entre les ethnies. C’est paisible. Nous avons des fruits en abondance selon différentes périodes de l’année », admire Mariama Diallo. Caroline Mendy, une jeune fille d’une vingtaine d’années dont les parents vivent en Guinée-Bissau, habite, elle aussi, à Djibélor avec sa sœur Anta et son frère Louis. Leur oncle Jon Mendy les a hébergés chez lui. Ramatoulaye Mbow et sa sœur Ivonne sont venues rendre visite à leurs cousines à Djibélor. Mais les deux sœurs habitent à Rufisque depuis que leur père y a acheté une maison. « Ma maman est originaire de Djibélor, moi-même j’ai grandi ici parce que mon père était le directeur général de l’Isra de Ziguinchor plusieurs années durant », confie Ramatoulaye. La jeune fille n’oubliera jamais la date du 11 juin 1998, lorsque des troupes rebelles sont entrées dans le verger de son père et procédé à la destruction de leurs biens. Son père s’en est sorti avec des blessures. Il était alors obligé de vendre son verger et d’aller à Rufisque.

C’est avec le cœur lourd que son papa va se séparer des 7 hectares de son verger pour des raisons de sécurité. Seulement, les habitants de Djibélor sont tous unanimes à parler de la bonne atmosphère qui règne dans ce village. D’ailleurs, la plupart des vergers à Djibélor ont été achetés par des Occidentaux qui y vivent en toute quiétude. Ici également tout le monde connaît la maison de l’écologiste Aly Haïdar qui y détient une célèbre propriété sur la route.

Haïdar comme beaucoup d’autres « toubab » qui y ont acheté des maisons font désormais partie des populations de Djibélor. Quant au village de reclassement, ses populations réclament un nouveau statut, celui d’un village à part entière et non leur maintien dans l’isolement.

De nos envoyés spéciaux Idrissa SANE, Maguette NDONG (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on lundi, 18 juillet 2016 14:45

Les échanges s’équilibrent sur l’ancien comptoir de commerce. Le comptoir d’Affiniam niché sur les bergers du fleuve Casamance, dans l’arrondissement de Tendouck, département de Bignona, vit une nouvelle période de commerce. La vie est rythmée par une activité commerciale tout au long de l’année depuis des périodes coloniales. Contrairement à avant 1960, les autochtones ne sont plus les grands perdants de cet échange.

Le chauffeur rallie Ziguinchor à Tobor au bout d’une dizaine de minutes. Il s’engage sur une piste latéritique à droite. Il roule modérément. On dépasse Baghagha avec ses maisons en zinc et des arrière-plans de formations arbustives denses. On pénètre dans une forêt touffue sans dominance d’une espèce végétale. Suit Kassankil, inséré entre les rizières et une palmeraie et une formation arbustive impénétrable. Tout au long du trajet, le visiteur est envahi par un sentiment : celui d’impuissance à face à la perte de production.

Aliou Manga AffiniamDes mangues pourrissent à l’ombre des manguiers. On aborde un virage. Le trajet commence à devenir long. On le sent en dépit de la traversée d’une lame d’eau ou encore des murs naturels dans lequel on s’engouffre jusqu’à Bandialatte. « Mais est-ce qu’on a pris une bonne route ? Est-ce qu’on ne va pas retourner ? », s’inquiète la photographe. A la sortie de Bandiallate, voici deux guérites, sur celui de la gauche est inscrit Diagobel. Celui de la droite indique la direction d’Afigniam. Une piste plus élevée éventre des marécages. Au bout d’un kilomètre, la voiture s’arrête au barrage d’Affiniam. Un ouf de soulagement. Le village est au cœur d’une forêt subtropicale.

Il a été fondé par des familles nomades, Coly, Sagna, Diémé, Djiba, Niassy, Diatta, Sambou, Manga. Certaines de ces familles seraient originaires du royaume Bandaile. La beauté du barrage et de la mangrove immobilisent l’équipe de reporters. Deux aires aux allures de jardins sont suspendues à chaque extrémité limitée par des garde-fous.

Sur ce côté, on ne s’ennuie pas de contempler l’eau tirant entre le bleu et le vert. Cinq vannes de forme de pelle mécanique sont reliées à des poulies suspendues à une dizaine de mètres de hauteur sur le palier supérieur du barrage où sont perchées d’autres installations.

De l’autre côté, la couleur de l’eau est plus ou moins nette. Sur la rive, du côté des habitats, des pirogues sont amarrées. Des deux côtés, la nature étale sa splendeur. Construit depuis le 8 mai 1981, l’ouvrage dont la première pierre a été posée par Abdou Diouf alors Premier ministre a sorti le village de l’anonymat.

Mais l’ouvrage n’a pas de lien avec l’étymologie de Affiniam qui était un ancien embarcadère, un comptoir d’échange aux antipodes du commerce équitable. « Le mot Affiniam est une déformation du mot diola « Atignam » qui signifie qu’il m’a bouffé. En fait, durant l’époque coloniale, les Blancs trompaient nos ancêtres dans des échanges.

Il y avait un échange commercial où les grands perdants étaient nos ancêtres. Mais, auparavant, l’appellation de ce village était Bagane. Donc Affiniam est venu des échanges avec les Blancs et les autochtones  », rapporte Sadibou Diatta. L’eau a beaucoup coulé sous les ponts depuis les périodes coloniales à nos jours.

Le village reste encore une plateforme d’échanges durant toute l’année. Les maisons sont séparées par des vergers de manguiers, de citronniers et d’orangers. Le village a tiré des enseignements du passé.

Plateforme d’échanges
« Vous voyez, nos parents ont acheté les taules des maisons avec la vente de l’argent tiré du commerce des citrons. Les femmes après le repiquage du riz partent à Dakar pour vendre le citron. Beaucoup de personnes ont fait fortune dans la vente du citron », affirme Salif Badji. Dans l’arrière-cour de leur maison, 30 bouteilles de 20 litres sont couvertes par des feuilles de rônier. Il attend la bonne période pour les évacuer vers les marchés où le prix est intéressant. Ce n’est pas la bonne période. Affiniam vit la traite des mangues.

Dans les vergers, les jeunes garçons élaguent des branches chargées de mangues qui retombent en soulevant des nuées de poussière. Des garçons les ramassent et les transportent au camion stationné à l’entrée du verger. De nos jours, presque tout le monde trouve son compte. Mbaye Bèye, originaire de Touba, rencontré dans le verger, est un vieux routier. Depuis 1982, il parcourt la Casamance pour acheter des mangues et des oranges, des citrons. Il emploie une quinzaine de personnes par campagne.

« Je peux avoir 22 chargements de camion par année dans la zone d’Affigniam », nous confie Mbaye Bèye. Comme dans le passé, les échanges se poursuivent sur l’ancien comptoir, cette fois-ci entre les autochtones. Ici, un propriétaire de verger peut se retrouver un beau jour avec 600.000 FCfa dans la poche.

« Le vieux Mbaye Bèye est un habitué de la zone. Il nous arrive de débourser 600.000 FCfa à un propriétaire de verger », confirme Aliou Manga. Hier comme aujourd’hui, Affiniam garde le cap, d’une plateforme d’échanges.

Kandiou : Des confitures en souffrance à l’ombre des manguiers
Affiniam ManguiersUn gâchis. Les mangues pourrissent sous les manguiers à Kandiou. Ici, comme dans les villages que nous avons traversés en direction d’Affiniam, la perte pour les populations fait meurtrir des personnes qui ne sont pas de la zone. A Kandiou, les femmes s’élèvent contre cette fatalité. Khady Djiba et Khady Coly, chacune munie d’une grosse cuillère, remuent de façon continue les tranches contenues dans des marmites posées sur un brasier. Elles se relaient jusqu’à 17 heures. « Nous avons assimilé les recettes de fabrication de confiture à base de mangues et de « madd ». Nous avons des confitures qu’on peut conserver durant une année », assure la vieille Fatouding Diémé. Le processus de fabrication de la confiture n’est pas une promenade de santé. A Kandiou, ce sacrifice vaut la chandelle. Le contenu des grandes marmites sera réparti dans des bocaux.

Ces confitures produites à Kandiou seront consommées dans ce village. L’écoulement est une équation sans solution pour le moment. « Nous n’avons pas de clients. Les confitures que nous fabriquons sont revendues aux membres de notre groupe. C’est l’année dernière que nous avions commencé à exporter la confiture de « madd » vers Dakar », déplore Diariétou Diémé. 

La transformation locale des produits locaux est susceptible de générer plus de revenus pour les habitants. Mais encore faudrait-il que ces produits soient écoulés.

De nos envoyés spéciaux Idrissa SANE, Maguette NDONG (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on vendredi, 15 juillet 2016 14:56

Dans le royaume Bandial, on pleure déjà la disparition programmée des cases à impluvium avec leurs charpentes superposées de l’extérieur et une autre de forme d’entonnoir inversée de l’intérieur communicant avec un bassin de captage des eaux pluviales. Les touristes et les curieux effectuent des tours et des visites pour admirer les derniers jours d’une architecture atypique inscrite sur la liste indicative de l’Unesco.

A l’ombre des palmiers, des rôniers et des fromagers, la case bicentenaire de Séléky, à l’image d’une vieille personne sous le poids de l’âge, porte les rides de sa longévité. La paille se déstresse. La toiture porte des entailles çà et là. A partir de l’intérieur on peut apercevoir le ciel. Derrière, dans la cour arrière, des adjonctions de couleur de terre moins foncée se différentient avec les pans noirs foncés datant de la période précoloniale. « Je me consacre à la réhabilitation et à la rénovation de cette case depuis une décennie.

Regardez, voici en photo mon père, il a fait la guerre d’Algérie. Il n’est plus de ce monde. Pourtant il est né dans cette case. C’est la plus vieille et la plus ancienne du royaume », se vante EvasionAtendeng Tendeng, un homme frêle, rongé par le souci de préservation d’un patrimoine en danger. Depuis plus deux siècles, chaque génération ne trahit pas sa mission. Le nouvel héritier est au bout de ses peines. A Séléky comme du reste, dans le pays Bandial, personne ne veut de la disparition de la case bicentenaire. Mais personne n’est prêt à faire le sacrifice pour la conserver. Assis sur une natte, savourant son vin de palme avec un ancien ami d’enfance, Atendeng Tendeng, le corps émincé et la voix rauque, laisse éclore des regrets.

Il ne peut plus supporter le lourd héritage de ses ancêtres à son corps défendant. « C’est la dernière réfection. Ici, tout le monde veut la conservation de ce patrimoine. Mais personne ne vous aide. Nous allons perdre cette case. Je ne vais plus me fatiguer. Ce n’est pas pour moi, mais pour la communauté », avertit Atendeng Tendeng. Le jeune écolier Alexandre Tendeng ne veut pas entendre ce discours. « Non, mon père ne dit pas cela », laisse-t-il glisser. « Ah oui je vais le dire », renchérit Atendeng Tendeng. 

La case bicentenaire n’est plus une maison familiale. A l’entrée, dans un coin, le fétiche veille sur tout. Au-dessus des récipients, des jerricanes et une grosse cuillère taillée dans le bois sont accrochés au mur. A l’entrée principale, un tambour traditionnel, une sorte de tronc d’arbre rongé de l’intérieur, est sur la véranda. Cette case est un musée pour la communauté. « Séléky est réparti en six quartiers et chaque quartier a son chef. Au quartier Batendeng, c’est dans cette case où se tiennent toutes les réunions pour prendre les grandes décisions, ce tambour sert à annoncer des événements », tente de convaincre Alexandre Bassène.

Une case sur la liste indicative de l’Unesco 
Construite à l’image des voûtes nubiennes avec des murs de grande épaisseur, la bâtisse laisse apparaître des fissures. Elle menace ruine. L’éclatement des familles, la rareté de la paille sont les principales raisons de l’abandon de cette architecture inscrite sur la liste indicative de l’Unesco. « Les Espagnols nous disent de conserver ces cases. Il faut reconnaître que c’est difficile. Dans la zone il n’y a plus de paille en abondance. Mon frère a dépensé plus de 100.000 francs Cfa pour recouvrir une partie de la toiture. L’année prochaine, nous allons renouveler l’autre pan de la toiture », rapporte Gilbert Bassène, au village de Bandial. La case à impluvium de sa forme originelle n’a pas de beaux jours devant elle.

A la sortie de Séléky en se dirigeant vers Etama, les taules ondulées épousent la forme circulaire des chaumières. De l’intérieur, une autre toiture inversée en taules ondulées complète la charpente. La modernisation de la case à impluvium est une stratégie de conservation qui ne sauvegardera pas pourtant tout le patrimoine en voie disparition.

Idrissa Manga : L’avocat d’une architecture en péril
Idrissa MANGAIdrissa Manga est l’un des plus ardents défenseurs de la case à impluvium dans le royaume Bandial. Il parle de cette architecture avec une passion teintée de regrets. Il ne sait pas pour combien de temps cette case sera la marque identitaire de leur architecture traditionnelle.

C’est toujours avec une grande fierté qu’Idrissa Manga, le gestionnaire du campement villageois d’Enampor, parle de la case à impluvium. C’est d’ailleurs un sujet de prédilection pour ce jeune homme trapu âgé de 35 ans. « Je suis né et j’ai grandi dans une case à impluvium. C’est normal que je connaisse quelque chose de cette architecture traditionnelle de chez-nous », souffle celui qui sert régulièrement de guide aux touristes qui viennent dans cette partie de la région naturelle de la Casamance pour admirer ces cases à l’architecture originale dont certaines datent du 17ème siècle. Lorsqu’il parle de ces cases, il ne laisse aucun détail.

D’abord la fonction protectrice de ces maisons lors des conflits opposant les groupes ethniques de la basse Casamance, sa fraîcheur ambiante. Il mentionne également la vie en communauté et en harmonie. « Sous une case, on peut retrouver plus de 5 familles issues toutes du même arbre généalogique. On retrouve des musulmans, des chrétiens et des animistes », raconte Idrissa Manga. Cet habitat cimente les relations entre les membres d’une même famille, préservant ainsi l’héritage culturel des sociétés africaines qui ne connaissent pas des ménages nucléaires. « Les cases à impluvium vont disparaître avec le mode africain de vie en famille », regrette le défenseur d’une architecture en péril.

Dans le royaume Bandial, cette case à impluvium a plus résisté au temps que les cases carrées ou rectangulaires qui ont été par la suite adoptées par les populations autochtones. En 2016, il reste trois prototypes que le bonhomme continue de vanter les bienfaits.

« Je plaide pour que ces cases soient sauvegardées, parce que si l’on parle de tourisme dans cette zone de la Casamance, c’est en grande partie lié à ces cases à impluvium. Elles font partie de notre patrimoine », défend Idrissa Manga. Signe de l’importance de ces cases, le guide renseigne que l’architecte Pierre Goudiaby Atepa s’en est inspiré pour construire la Case de l’Alliance française de Ziguinchor. Pour cela, il aura séjourné plusieurs jours durant à Enampore et dans les environs. 

Même Idrissa Manga a fait de la sauvegarde des cases à impluvium une lutte personnelle, le gérant du campement avait essayé d’embrasser la carrière d’enseignant sans succès. De même que celle d’infirmier d’Etat en vain. C’est par la suite qu’il a jeté son dévolu sur le tourisme en se formant au métier de guide. En 2011, il est coopté pour gérer le campement villageois d’Enampore. Actuellement, le secteur touristique n’est guère florissant à cause de plusieurs facteurs tels que les taxes douanières, les problèmes de sécurité de la zone, le blocus de la transgambienne, etc. Marié et père de quatre enfants, Idrissa ne désespère pas pour autant de voir et de revoir des bus remplis de touristes venir séjourner dans son campement et visiter les cases à impluvium.

I. SANE et M. NDONG

Last modified on mercredi, 13 juillet 2016 12:21

En bordure de la route qui mène à Gandiol, dans la région de Saint-Louis, un tableau indicatif de la « Reserve spéciale de Guembeul », passe presque inaperçu. De l’extérieur, l’endroit ne se démarque guère de l’ordinaire. Que d’illusion ! En effet, une fois à l’intérieur, on découvre une réserve de 720 ha abritant essentiellement des oiseaux, des gazelles, des tortues et des singes.

C’est vers 17h que nous foulons l’entrée de la Reserve spéciale de Geumbeul. De jeunes filles à peine sorties de la puberté s’amusent à regarder le spectacle qu’offre le ballet incessant de va-et-vient des véhicules qui empruntent à vive allure cette bretelle qui conduit au centre de Gandiol. Leur attention est captée par le mouvement incessant des bolides. Et pourtant, derrière elles, se cachent une Réserve fabuleuse qui offre un paysage à couper le souffle.

Ce site écologique se distingue par de fortes concentrations d’oiseaux. Situé dans la région Saint-Louis, il couvre une superficie de 720 ha. La Reserve de Geumbeul abrite, entre autres, la gazelle Dama Mhorr, celle-là même qui traîne la réputation d’être la plus belle des gazelles sahélo-sahariennes. On y trouve également des singes rouges et la Sulcata Geochelone qui demeure la plus grosse des tortues africaines. 

Dans la grande cour, de jeunes tortues âgées de 30 ans sont regroupées dans un enclos dédié, tandis que les gros spécimens bénéficient davantage d’espace. Toutes appartiennent à la même espèce, la « Tortue sillonnée », aussi appelée « Tortue de savane ».

Cette espèce est, mine de rien, la troisième plus grosse au monde, avec des mâles pouvant atteindre les 100 kg et une espérance de vie estimée à 150 ans. Sa spécificité anatomique lui confère une carapace aplatie. Autrefois commune au Sénégal, elle serait à présent devenue très rare. 

Un peu plus loin, nous progressons à bord de la voiture du commandant Thialaw Sarr qui, pour la circonstance, fait également office de guide. Dans les alentours de l’étang, un groupe de singes s’enfuit à notre approche, mais deux jeunes individus décident de rester sur place. Ils se camouflent derrière les salicornes, nous permettant d’observer de plus près leurs visages mutins.

« Cette réserve privée est une zone classée Ramsar en raison du stationnement en fin d’hiver de plusieurs milliers d’Avocettes, mais c’est aussi une zone où sont élevées, dans le but d’être réintroduits dans leur environnement, différentes espèces « animales », informe le Commandant Sarr, Vétérinaire conservateur des Parcs nationaux. 

La Reserve de Guembeul a été créée le 30 mai 1980. Elle est étendue sur une superficie totale de 720 ha. Les autorités s’étaient alors fixé trois objectifs. Il s’agissait d’abord de la mise en défens, (terme forestier qui veut dire clôturer un espace tout en laissant la végétation s’y remettre naturellement). Le deuxième objectif consistait à la protection de la cuvette, qui joue à la fois un rôle économique et écologique.

Le troisième objectif est relatif à la réintroduction des animaux sahélo-sahéliens qui existaient déjà dans la sous région et qui, malheureusement, avaient, en un moment donné, disparu. «Nous procédons à l’élevage en semi captivité et parfois en captivité. Nous surveillons aussi le processus de reproduction de ces animaux, pour qu’au moins, d’ici à un ou deux ans, qu’on puisse les transférer vers les autres Parcs et Réserves de la sous-région. Ce n’est pas seulement le Sénégal qui est concerné », note le commandant Thialaw Sarr.

Particularité de la Réserve Guembeul
Depuis l’ouverture de la Reserve, les trois objectifs ont été largement atteints, assure le commandant des lieux. Preuve à l’appui, nous indique t-il, le bois qui était voué à la mort s’est suffisamment remis. « D’ailleurs, nous tendons à diminuer les arbres en autorisant les populations riveraines à couper le bois mort. Le taux de couverture végétale a été largement dépassé. La protection de la cuvette a également été atteinte.

Les ressources naturelles qui entourent la cuvette sont également bien conservées. Des ponts ont été, dans ce sens, aménagés avec le soutien des populations locales », assure-t-il.

En ce qui concerne le troisième objectif qui a trait à l’élevage de l’animale gazelle sahélo- sahélien, là aussi, les résultats obtenus sont satisfaisants. « Nous pouvons dire qu’il est atteint, dans la mesure où, si un animal quitte un lieu pour un autre et commence à se reproduire, l’objectif est touché. Cependant, nous assistons, parfois, à des problèmes d’avortement, de prédations. Cela va de pair avec l’élevage. Nous essayons d’y apporter des solutions, d’autant plus que le programme renferme un volet d’acclimatation », souligne le vétérinaire.

La particularité, à Guembeul, est que les animaux ne doivent pas sortir des enclos. La Reserve reste exiguë pour ces bêtes qui avaient l’habitude de faire, en état de liberté, 30 à 40 Km de rayon de divagation. De fait, des enclos de 150 m sur 10 ont été confectionnés, ce qui permet de facilement capturer les animaux en cas de soins vétérinaires. L’acclimatation a des normes. L’animal est certes laissé à lui-même, mais il est toujours capturé en cas de besoin de soins vétérinaires. Au total, 200 sujets seraient réunis dans cette Réserve.

Quatre sortes d’espèces sont regroupées à Guembeul. La gazelle d’Amamore est venue au Sénégal en 1984 en acclimatation. Elle existe toujours. Elle a été libérée dans les années 2000 dans cette enceinte de 720 hectares. Elle a vécu et s’est reproduite de 1984 à nos jours. Sa durée de vie est de 25 ans. « Si nous parvenons à toujours observer l’espèce, cela veut dire que l’objectif a été atteint», note le commandant.

Il y a aussi l’Oryx Al gazelle, arrivée en 1999. C’est l’animal qui s’est le mieux acclimaté. Un certain noyau a d’ailleurs été transféré dans le Ferlo. Les animaux sont envoyés dans ce site en conformité avec la phase d’acclimatation. 

L’acclimatation n’est pas assujettie à un nombre d’années défini d’avance. Quand l’animal arrive vivant sur les lieux, cela constitue déjà un acquis. Cet acquis est encore meilleur quand il parvient à se reproduire.

« Quand l’animal parvient à se reproduire jusqu’au nombre de 50 sujets, nous sommes tenus, par l’obligation, de désengorger le site. Sinon, il risque de se poser des difficultés», souligne le commandant Sarr. Les animaux sont alors transférés au Ferlo ou dans d’autres pays qui ont signé des conventions dans ce sens avec l’Etat du Sénégal.

L’intérêt de protéger les cuvettes d’eau est avéré. Les gérants sont parvenus à trouver un cadre climatologique adapté pour permettre aux animaux qui ont quitté l’Afrique pendant des années d’y revenir. Cette transition confère à la cuvette un rôle très important.

« Nous parvenons aussi à capter tout ce qui est oiseau d’eau. Ce qui rend la cuvette très riche concernant tout ce qui est aquatique et cela impacte sur les oiseaux piscivores », note le commandant Sarr. 

La seule espèce qui rencontre, cependant, quelques gênes d’adaptation, est l’addax Namoclatus. Une politique d’insémination est en gestation dans le sens de procéder à sa réintroduction. La gazelle d’Ocrisasse demeure, elle, l’illustration la plus expressive d’une procédure d’acclimatation réussie.

Des touristes qui se font désirer

A bien des égards, l’apparence peut parfois s’avérer trompeuse. Malgré ses multiples charmes, le tourisme ne se porte pas bien dans ce merveilleux site réservé. Toutefois, la particularité du site réside sur le fait qu’il n’est pas saisonnier.

En effet, le Parc est praticable à n’importe quelle période de l’année. En plus de renfermer des animaux, le site demeure une surface à eau. «Alors que les autres parcs regorgent essentiellement d’oiseaux. Nous, nous élevons également des ruminants, ce qui constitue un atout », se glorifie le commandant des lieux. Le paysage vaut bien le détour. Bienvenue dans le grand étang de la réserve de Guembeul où se concentrent les oiseaux migrateurs lorsqu’ils arrivent d’Europe.

Aujourd’hui, ils ne sont pas très nombreux. Il y a surtout des bécasseaux sur les vasières. Seuls des tours de jumelles permettent d’ailleurs de mieux les apercevoir. Les Gazelles dorcas sont également visibles. Elles sont enfermées dans des enclos, un milieu désertique et pré-désertique qui leur permet de divaguer librement. « La Dorcas occupait aussi les zones sahéliennes du Sénégal d’où elle a disparu suite à une chasse intensive.

Classée comme vulnérable, l’espèce a été, après acclimatation à Guembeul, relâchée dans le Ferlo en 2009. En collaboration avec les habitants de la région, 23 individus y ont retrouvés leur liberté », informe le vétérinaire. Il précise que les individus présents ici peuvent servir dans tout programme de réintroduction au Sénégal et dans les pays voisins.

Autre espèce emblématique de cette réserve, l’Addax dont un adulte se tient près de l’étang. Il s’agit d’une espèce d’antilope en voie de disparition. Son aire de répartition a fondu comme neige au soleil, au cours des 50 dernières années. Pourtant, cette gazelle peut s’adapter aux rudes conditions des ergs sahariens, ce qui lui permettait de couvrir les zones les plus arides allant de la Mauritanie au Soudan.

Aujourd’hui, il ne reste que de très petites populations isolées dans les zones les plus reculées du nord du Mali et au Niger. « Cette espèce très farouche a subi, et continue de subir dans les zones non protégées, une importante pression de chasse. Il est à présent très rare de pouvoir l’observer dans la nature et la plupart des mentions proviennent d’observations indirectes, notamment de traces dans le sable », informe le commandant.

C’est vers 17h que nous foulons l’entrée de la Reserve spéciale de Geumbeul. De jeunes filles à peine sorties de la puberté s’amusent à regarder le spectacle qu’offre le ballet incessant de va-et-vient des véhicules qui empruntent à vive allure cette bretelle qui conduit au centre de Gandiol.

Leur attention est captée par le mouvement incessant des bolides. Et pourtant, derrière elles, se cachent une Réserve fabuleuse qui offre un paysage à couper le souffle. Ce site écologique se distingue par de fortes concentrations d’oiseaux. Situé dans la région Saint-Louis, il couvre une superficie de 720 ha. La Reserve de Geumbeul abrite, entre autres, la gazelle Dama Mhorr, celle-là même qui traîne la réputation d’être la plus belle des gazelles sahélo-sahariennes. On y trouve également des singes rouges et la Sulcata Geochelone qui demeure la plus grosse des tortues africaines. 

Dans la grande cour, de jeunes tortues âgées de 30 ans sont regroupées dans un enclos dédié, tandis que les gros spécimens bénéficient davantage d’espace. Toutes appartiennent à la même espèce, la « Tortue sillonnée », aussi appelée « Tortue de savane ». Cette espèce est, mine de rien, la troisième plus grosse au monde, avec des mâles pouvant atteindre les 100 kg et une espérance de vie estimée à 150 ans. Sa spécificité anatomique lui confère une carapace aplatie. Autrefois commune au Sénégal, elle serait à présent devenue très rare.

Un peu plus loin, nous progressons à bord de la voiture du commandant Thialaw Sarr qui, pour la circonstance, fait également office de guide. Dans les alentours de l’étang, un groupe de singes s’enfuit à notre approche, mais deux jeunes individus décident de rester sur place. Ils se camouflent derrière les salicornes, nous permettant d’observer de plus près leurs visages mutins.

« Cette réserve privée est une zone classée Ramsar en raison du stationnement en fin d’hiver de plusieurs milliers d’Avocettes, mais c’est aussi une zone où sont élevées, dans le but d’être réintroduits dans leur environnement, différentes espèces « animales », informe le Commandant Sarr, Vétérinaire conservateur des Parcs nationaux. 

La Reserve de Guembeul a été créée le 30 mai 1980. Elle est étendue sur une superficie totale de 720 ha. Les autorités s’étaient alors fixé trois objectifs. Il s’agissait d’abord de la mise en défens, (terme forestier qui veut dire clôturer un espace tout en laissant la végétation s’y remettre naturellement). Le deuxième objectif consistait à la protection de la cuvette, qui joue à la fois un rôle économique et écologique.

Le troisième objectif est relatif à la réintroduction des animaux sahélo-sahéliens qui existaient déjà dans la sous région et qui, malheureusement, avaient, en un moment donné, disparu. «Nous procédons à l’élevage en semi captivité et parfois en captivité. Nous surveillons aussi le processus de reproduction de ces animaux, pour qu’au moins, d’ici à un ou deux ans, qu’on puisse les transférer vers les autres Parcs et Réserves de la sous-région. Ce n’est pas seulement le Sénégal qui est concerné », note le commandant Thialaw Sarr.

Particularité de la Réserve Guembeul
Depuis l’ouverture de la Reserve, les trois objectifs ont été largement atteints, assure le commandant des lieux. Preuve à l’appui, nous indique t-il, le bois qui était voué à la mort s’est suffisamment remis. « D’ailleurs, nous tendons à diminuer les arbres en autorisant les populations riveraines à couper le bois mort. Le taux de couverture végétale a été largement dépassé. La protection de la cuvette a également été atteinte. Les ressources naturelles qui entourent la cuvette sont également bien conservées. Des ponts ont été, dans ce sens, aménagés avec le soutien des populations locales », assure-t-il.

En ce qui concerne le troisième objectif qui a trait à l’élevage de l’animale gazelle sahélo- sahélien, là aussi, les résultats obtenus sont satisfaisants. « Nous pouvons dire qu’il est atteint, dans la mesure où, si un animal quitte un lieu pour un autre et commence à se reproduire, l’objectif est touché. Cependant, nous assistons, parfois, à des problèmes d’avortement, de prédations. Cela va de pair avec l’élevage. Nous essayons d’y apporter des solutions, d’autant plus que le programme renferme un volet d’acclimatation », souligne le vétérinaire.

La particularité, à Guembeul, est que les animaux ne doivent pas sortir des enclos. La Reserve reste exiguë pour ces bêtes qui avaient l’habitude de faire, en état de liberté, 30 à 40 Km de rayon de divagation. De fait, des enclos de 150 m sur 10 ont été confectionnés, ce qui permet de facilement capturer les animaux en cas de soins vétérinaires. L’acclimatation a des normes. L’animal est certes laissé à lui-même, mais il est toujours capturé en cas de besoin de soins vétérinaires. Au total, 200 sujets seraient réunis dans cette Réserve.

Quatre sortes d’espèces sont regroupées à Guembeul. La gazelle d’Amamore est venue au Sénégal en 1984 en acclimatation. Elle existe toujours. Elle a été libérée dans les années 2000 dans cette enceinte de 720 hectares. Elle a vécu et s’est reproduite de 1984 à nos jours. Sa durée de vie est de 25 ans. « Si nous parvenons à toujours observer l’espèce, cela veut dire que l’objectif a été atteint», note le commandant.

Il y a aussi l’Oryx Al gazelle, arrivée en 1999. C’est l’animal qui s’est le mieux acclimaté. Un certain noyau a d’ailleurs été transféré dans le Ferlo. Les animaux sont envoyés dans ce site en conformité avec la phase d’acclimatation. 

L’acclimatation n’est pas assujettie à un nombre d’années défini d’avance. Quand l’animal arrive vivant sur les lieux, cela constitue déjà un acquis. Cet acquis est encore meilleur quand il parvient à se reproduire. « Quand l’animal parvient à se reproduire jusqu’au nombre de 50 sujets, nous sommes tenus, par l’obligation, de désengorger le site. Sinon, il risque de se poser des difficultés», souligne le commandant Sarr. Les animaux sont alors transférés au Ferlo ou dans d’autres pays qui ont signé des conventions dans ce sens avec l’Etat du Sénégal.

L’intérêt de protéger les cuvettes d’eau est avéré. Les gérants sont parvenus à trouver un cadre climatologique adapté pour permettre aux animaux qui ont quitté l’Afrique pendant des années d’y revenir. Cette transition confère à la cuvette un rôle très important.

« Nous parvenons aussi à capter tout ce qui est oiseau d’eau. Ce qui rend la cuvette très riche concernant tout ce qui est aquatique et cela impacte sur les oiseaux piscivores », note le commandant Sarr. 

La seule espèce qui rencontre, cependant, quelques gênes d’adaptation, est l’addax Namoclatus. Une politique d’insémination est en gestation dans le sens de procéder à sa réintroduction. La gazelle d’Ocrisasse demeure, elle, l’illustration la plus expressive d’une procédure d’acclimatation réussie.

Des touristes qui se font désirer
A bien des égards, l’apparence peut parfois s’avérer trompeuse. Malgré ses multiples charmes, le tourisme ne se porte pas bien dans ce merveilleux site réservé. Toutefois, la particularité du site réside sur le fait qu’il n’est pas saisonnier. En effet, le Parc est praticable à n’importe quelle période de l’année. En plus de renfermer des animaux, le site demeure une surface à eau. «Alors que les autres parcs regorgent essentiellement d’oiseaux.

Nous, nous élevons également des ruminants, ce qui constitue un atout », se glorifie le commandant des lieux. Le paysage vaut bien le détour. Bienvenue dans le grand étang de la réserve de Guembeul où se concentrent les oiseaux migrateurs lorsqu’ils arrivent d’Europe. Aujourd’hui, ils ne sont pas très nombreux. Il y a surtout des bécasseaux sur les vasières. Seuls des tours de jumelles permettent d’ailleurs de mieux les apercevoir.

Les Gazelles dorcas sont également visibles. Elles sont enfermées dans des enclos, un milieu désertique et pré-désertique qui leur permet de divaguer librement. « La Dorcas occupait aussi les zones sahéliennes du Sénégal d’où elle a disparu suite à une chasse intensive. Classée comme vulnérable, l’espèce a été, après acclimatation à Guembeul, relâchée dans le Ferlo en 2009. En collaboration avec les habitants de la région, 23 individus y ont retrouvés leur liberté », informe le vétérinaire. Il précise que les individus présents ici peuvent servir dans tout programme de réintroduction au Sénégal et dans les pays voisins.

Autre espèce emblématique de cette réserve, l’Addax dont un adulte se tient près de l’étang. Il s’agit d’une espèce d’antilope en voie de disparition. Son aire de répartition a fondu comme neige au soleil, au cours des 50 dernières années. Pourtant, cette gazelle peut s’adapter aux rudes conditions des ergs sahariens, ce qui lui permettait de couvrir les zones les plus arides allant de la Mauritanie au Soudan.

Aujourd’hui, il ne reste que de très petites populations isolées dans les zones les plus reculées du nord du Mali et au Niger. « Cette espèce très farouche a subi, et continue de subir dans les zones non protégées, une importante pression de chasse. Il est à présent très rare de pouvoir l’observer dans la nature et la plupart des mentions proviennent d’observations indirectes, notamment de traces dans le sable », informe le commandant. 

De nos envoyés spéciaux El Hadj Ibrahima THIAM, Oumar BA (textes) et Mbacké BA (Photos)

Last modified on mercredi, 22 juin 2016 14:48

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