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Evasion (34)

Riche de sa culture, de ses ressources naturelles, mais aussi de son brassage, Toubacouta, situé aux portes du Delta du Sine Saloum classé patrimoine mondial de l’UNESCO en juin 2011, est devenu un havre de paix. Tout au long de l’année, cette ville carrefour distille joie et animation dans chacune de ses rues et de ses villages les plus reculés. Dans cette localité où le traditionnel se marie merveilleusement avec le moderne, les atouts culturels et naturels confèrent à l’activité touristique une place de choix en tant qu’axe majeur de l’économie locale.

Ville cosmopolite située dans le département de Foundiougne, dans la région de Fatick, et presque frontalier avec la Gambie, Toubacouta garde toujours son cachet traditionnel et se caractérise par un profond brassage ethnique. Sérères, Mandingues, Diolas et Wolofs y vivent en parfaite harmonie. Toubacouta, c’est sa diversité culturelle. C’est aussi sa diversité biologique, son patrimoine naturel, ses ressources animalières et fauniques composées de forêts très denses et communautaires, soutient Mahécor Diouf. Ce prestige, Toubacouta le doit, en grande partie, à l’admission du Delta du Saloum qui appartient à plusieurs circonscriptions territoriales au sein du club très fermé des « Plus belles baies du Monde » en 2005 et son classement en juin 2011 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Aujourd’hui, Toubacouta qui a gardé toute son authenticité, apparaît comme un véritable condensé culturel du Sénégal à travers un melting-pot de croyances, de pratiques et de valeurs culturelles qui font son charme et sa fierté. Dans cette ville carrefour, la vie est rythmée par les fêtes et cérémonies traditionnelles.

Au regard de ses énormes potentialités économiques, sociales et culturelles, Toubacouta, de l’avis de son maire, est une importante composante du département de Foundiougne et demeure le fleuron de la région de Fatick. « Notre commune est, aujourd’hui, le noyau dur de la région. Elle regroupe toutes les potentialités qui accompagnent le développement : agriculture, tourisme, pêche, élevage. Sur le plan géographique, tous ces facteurs se regroupent. Tous les produits halieutiques qui sont vendus dans la zone viennent de l’île de Bettenty qui fait face à l’océan, sans compter Missirah qui respire par la pêche. Toubacouta regorge également d’énormes potentialités et de ressources naturelles diversifiées, dont la valorisation constituera indubitablement un levier pour le développement de l’économie locale, le renforcement de son attractivité et la promotion de l’emploi », fait savoir Pape Seydou Dianko.

Depuis toujours, Toubacouta est une ville paisible, qui se développe à son rythme, mais avec une prédominance sur le plan touristique. Grâce à ses potentialités naturelles, cette localité reste un pôle d’attraction touristique. Et le classement du Delta du Saloum y est pour beaucoup, estime Mahécor Diouf.

Des merveilles à découvrir…
La fréquentation a augmenté et chaque année, on reçoit beaucoup de visiteurs qui viennent admirer les trésors que renferme Toubacouta », explique le gestionnaire du site du Delta du Saloum. Mieux, ajoute M. Diouf, la magnificence des lieux a suscité l’intérêt des médias étranger. « Une équipe de Tf1 est venue faire un reportage sur le Delta du Saloum et quelque temps après, on a reçu des touristes qui nous ont dit qu’ils ont découvert le site à travers la télévision française. D’autres journalistes français sont ensuite venus faire des reportages. C’est dire que le site suscite un intérêt particulier », explique le gestionnaire du site.

Selon lui, le touriste qui arrive à Toubacouta a une diversité de choix et peut visiter beaucoup de choses. « Il y a les amas coquilliers qui font l’objet du classement du Delta sur la liste du patrimoine mondial, les forêts classées et les forêts communautaires, l’île aux oiseaux, le village de Missirah avec son fromager millénaire, l’île de Sipo, le parc de Fathala, les bolongs, etc. », note M. Diouf.

Mamadou Dieng, guide touristique et par ailleurs président de cadre de concertation artisanat de Toubacouta, ajoute, pour sa part, que des circuits de visites ont été bien identifiés. Et la plus grande attraction, selon lui, reste l’île aux coquillages, plus connue sous le nom de Diorom Boumack. « Juchée sur une hauteur de 12 mètres, l’île aux coquillages est un endroit magnifique. C’est incontestablement le premier circuit de la zone. Ce site colonisé par les amas coquillers qui témoignent de l’exploitation du coquillage dans cette zone depuis des siècles. On y note la présence de plusieurs tumulus funéraires. À partir de cette île, on peut avoir une vue panoramique du Delta du Saloum », explique ce guide spécialisé en ornithologie. L’île aux oiseaux qui est un véritable refuge ornithologique où viennent se reproduire des espèces rares venues d’Europe fait aussi partie des charmes de Toubacouta, de même que l’île de Sipo avec la reine Fatou Mané, le fromager de Missirah aux images spectaculaires et des écritures coraniques sur les branches et beaucoup d’autres sites exceptionnels, renseigne M. Dieng. Selon lui, tous ces circuits sont aujourd’hui valorisés. « L’association des guides du delta a bénéficié d’une session de formation en partenariat avec le Conseil départemental de Foundiougne et Poitou Charente. Au cours de cette session, on a tracé tous les circuits qui ont ensuite été mis en valeur et l’on a fait en sorte que tous les guides parlent le même langage », indique-t-il. Toutefois, estime ce guide, l’accès au Delta du Saloum gagnerait à être facilité davantage. « Les touristes nous font tout le temps des suggestions. La construction d’un aérodrome est une forte demande. Cela va contribuer à développer davantage le tourisme local et permettra au Delta du Saloum de vivre pleinement. Les touristes vont avoir un gain de temps considérable sans compter que certains pourront même venir d’autres régions pour faire des excursions », fait-il savoir.

Pilier majeur de l’économie locale, le tourisme à Toubacouta bénéficie d’un intérêt particulier et grandissant. Mieux, estime le maire, Toubacouta, grâce à ses potentialités, a réussi à s’imposer comme une étape importante et incontournable dans les différents circuits de la destination Sénégal. « Le tourisme se porte bien ici, même si les potentialités ne sont pas pleinement exploitées. Des fils de Toubacouta établis à l’étranger ont investi dans ce créneau porteur. Et nous avons espoir qu’avec les nombreux projets que la ville va accueillir, le secteur va se développer davantage », indique-t-il. Sur le plan des infrastructures, soutient le maire Pape Seydou Dianko, Toubacouta dispose aujourd’hui d’hôtels de cinq, quatre et trois étoiles, de dix-neuf campements et d’une cinquantaine de résidences. Ce qui, dit-il, n’était pas évident au début.

Une belle mosaïque culturelle
Terre de brassage et de métissage où traditions et modernité se combinent, Toubacouta présente une incroyable richesse culturelle. Cette diversité constitue un atout pour l’attractivité et le développement de ce territoire qui s’impose aujourd’hui comme une destination à promouvoir davantage. Pour le maire, le secteur culturel de Toubacouta reste aussi foisonnant, caractérisé par une belle diversité et une incroyable vitalité. Ils participent grandement à l’épanouissement de la population. Ils proposent également une belle vitrine de notre région et contribuent à un dynamisme économique et social. Mahécor Diouf, Toubacouta est une zone culturellement riche avec beaucoup d’activités qui s’annoncent en matière de festivals, de journées culturelles, de rites et autres cérémonies. « Les populations ont conscience de cette richesse, en dehors de la commune qui organise un grand festival, il y a des journées culturelles qui s’organisent dans tous les villages. Il y a beaucoup de rites initiatiques dans les villages, le kankourang, le dimbadong », indique-t-il.

Parmi ces évènements phares de l’agenda culturel de Toubacouta, figure le « Niumi Badiya » ou Festival de l’amitié transfrontalière entre le Sénégal et la Gambie dont la première édition s’est tenue en 2015. Son objectif, selon M. Diouf, est de raffermir les relations de bon voisinage et de dialogue des peuples et des cultures.

Mamadou Dieng, un des acteurs de cet évènement, estime que ce festival marque la fusion entre le Niomi du Sénégal et de la Gambie et permettra d’enraciner davantage les relations entre les deux pays. Toubacouta peut aussi se prévaloir d’une vie artistique affirmée, comme en témoigne la forte présence de troupes folkloriques à l’image d’Allah Laké, de « Nala Soleil d’Afrique » qui fait la fierté de toute la région de Fatick. « Cette troupe, créée par un jeune de la localité, après un séjour de dix ans en Suisse, est un véritable brassage ethnique, en alliant toutes les musiques traditionnelles des différentes communautés », explique Mamadou Dieng. Il y a aussi le Kagnaleng qui est, selon Mahécor Diouf, un rite de fécondité organisé par un groupe de femmes qui sortent de l’ordinaire. « Ce rite exclusivement féminin est organisé pour les femmes qui ont des problèmes de fécondité ou qui perdent successivement leurs enfants. Il sert à éliminer la répétition de leur malheur et à préserver la procréation », explique-t-il. Selon Mamadou Dieng, les Mandingues, Diolas et beaucoup d’autres ethnies ont leur kagnaleng. « Ce groupe de femmes organise, à un moment donné, un rituel collectif qui garde encore toute son authenticité pour permettre aux femmes victimes de cette malédiction d’avoir un enfant ou de garder son enfant en vie. C’est un rite qui résiste encore à la modernité et des femmes viennent de tous les coins pour bénéficier du kagnaleng », indique-t-il. Une fois le rituel accompli, l’enfant est dotée d’un nouveau nom farcesque qu’il portera jusqu’à un certain âge pour le protéger. « Les kagnaleng sont reconnaissables à leurs accoutrements bizarres. Elles se maquillent, se fardent à outrance, portent des guenilles, des sacs, des chaussures usées, se coiffent de bonnets usés ou de caisses », indique Mamadou Dieng.

Sur la scène artistique de Toubacouta, est aussi présent le « Tollé Kaffo ». Comme les Kagnaleng, les « Tollés Kaffo » portent des accoutrements bizarres. Ce groupe de femmes intervient quand les pluies se font rares ou tardent à tomber. Armées de bâtons, elles se retirent dans la forêt et font des prières pour que la pluie tombe. En dehors de leurs rituels, ces femmes font des prestations lors des fêtes et cérémonies familiales.

À tous ces festivals de grande envergure, s’ajoutent d’autres manifestations organisées tout au long de l’année : le Kankourang, le diambadong ou danse des feuilles, la circoncision, les séances de luttes traditionnelles qui drainent beaucoup de monde.

Des menaces qui pèsent…
C’est pour assurer la protection et la valorisation des cultures locales de cette zone que le centre d’interprétation de Toubacouta a été créé, indique Mahécor Diouf. Ce centre, inauguré le 5 mai 2013, est composé d’un village artisanal, d’un musée qui présente les facettes de la culture locale, d’un bureau d’informations touristiques, d’un théâtre de verdure, etc. « Grâce au centre, tous les secteurs sont organisés en cadres de concertation. Et à chaque fois, il y a de grands évènements, on organise des foires et expositions », fait savoir Mahécor Diouf, gestionnaire du site du Delta du Saloum.

Pour le maire, Pape Seydou Dianko, « la force du tourisme à Toubacouta, c’est la culture ». Conscients que cette richesse constitue un atout touristique considérable, les acteurs multiplient les stratégies pour positionner davantage Toubacouta comme un produit à forte dominante culturelle.

À Toubacouta, le link tourisme et culture existe véritablement. C’est une réalité symbolisée, selon Mahécor Diouf, par le bureau d’information touristique. « La majeure partie des touristes qui arrivent ici viennent visiter le centre. On fait des missions dans les hôtels pour voir comment préserver les sites. Ensemble, on réfléchit pour voir comment valoriser le tourisme, mais aussi comment offrir aux touristes d’autres produits parce que ce n’est pas seulement la nature qu’il faudra vendre, mais aussi les cultures locales ». Aujourd’hui, prévient Mahécor Diouf, il y a des menaces à prendre très au sérieux qui pèsent, même concernant la protection du site. « Il y avait des aspects traditionnels de conservation qui commencent à disparaître. Aux temps, on disait qu’il ne fallait pas couper tel ou tel arbre le lundi, le mardi ou dans la journée. C’était une façon traditionnelle de protéger la nature, mais ces tendances commencent à disparaître », regrette-t-il. Concernant la culture, Mahécor Diouf, estime que la forte influence étrangère constitue aussi une menace. « Toubacouta, c’est des années de rencontre entre touristes et populations locales. C’est ce qui fait qu’il y a tout le temps des influences et l’on est en train de perdre petit à petit certains aspects de la culture locale », soutient-il. L’érosion côtière fait aussi partie des menaces, selon Mahécor Diouf. « On note une salinisation des amas coquillers et des bolongs, avec la remontée de la langue salée. Avec l’eau de l’océan qui entre dans les bolongs, on commence à avoir des modifications de la biodiversité », relève-t-il. Ces modifications, note-t-il, sont aussi perceptibles à Diorom Boumak où une partie commence à disparaître, tandis que Diorom Bou Ndaw est menacé par l’avancée de la mer. « L’île aux oiseaux est aussi sous la menace de l’avancée de la mer et ce n’est pas bon signe. Si ça continue, on risque de perdre tous ces oiseaux qui quittent l’Europe pour venir se reproduire ici », avertit Mahécor Diouf.

Par Mohamadou SAGNE et Samba Oumar FALL (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Forte d’une riche histoire, la presqu’île de Soum (département de Foundiougne, région de Fatick) suscite un attrait particulier pour le visiteur qui débarque. Cette fascination est exaltée par la vitalité d’un patrimoine culturel qui traverse les époques.

Longtemps considéré comme l’un des trois plus gros villages du Sénégal avec Dioffior et Thionck Essyl, Soum (dans le département de Foundiougne, région de Fatick), avec sa population d’environ 15.000 habitants, est devenu commune en 2008. Limitée à l’ouest au sud par le bras du fleuve, à l’est par Ndorong et au nord par le village de Thiaré, cette grande île du Loog, à 5 km de Foundiougne, est riche de ses traditions et de sa culture. Cette localité fondée par Mbappa Youngar Sarr possède une identité forte et attire par son histoire fascinante.

La paix et la prospérité ont depuis longtemps fait la particularité de Soum qui s’est toujours distinguée sur les plans économique, politique, socio-culturel et démographique. « Sur le plan économique, sa forte production de riz, de coton et de sel et son dynamisme sur le plan commercial ont longtemps fait de Soum une sorte de capitale économique du Loog encore appelé île de Foundiougne », explique Abibou Ngom, conseiller technique spécial du maire, par ailleurs chef des services administratifs de l’Ifan - Université Cheikh Anta Diop. Pour ce fils du terroir, Soum disposait à l’époque de terres des deux grandes îles de Poro (pour la coton-culture) et de Baout (pour la riziculture) situées à sa partie ouest. « Son port fluvial d’Annagar a servi à écouler sa grande production de sel », renseigne-t-il.

Sur le plan politique, ajoute Abibou Ngom, « Soum peut être considérée comme un espace d’expression démocratique où les aristocrates ne pouvaient mettre les pieds. Traditionnellement, Soum est interdit aux membres des familles royales ». Selon M. Ngom, « cette interdiction explique que, par le passé, toute personne menacée par les excès des hommes du pouvoir trouvait refuge à Soum qui était donc un havre de paix et de liberté ». De l’avis de M. Ngom, ce sont les particularités économique et politique de Soum qui expliquent aujourd’hui sa forte croissance démographique. « Même s’il n’est pas le plus ancien village du Loog, Soum qui se veut la Terre des braves hommes (Ngiin ngoor OSumb) en est incontestablement le plus peuplé ».

Des lieux de mémoire…
Soum FoundiougneSoum peut s’enorgueillir de son passé glorieux, mais aussi de nombreuses curiosités à découvrir. L’immensité et la notoriété des potentialités historique et culturelle de Soum sont bien établies avec de nombreux sites historiques qui constituent d’excellents lieux de mémoire. Il s’agit, entre autres, de Loot Sitor, Annagar, Diognick... Chacun de ces sites a son histoire. Et de l’avis du maire Moustapha Ngor Léon Diop, on ne peut pas parler de Soum sans évoquer Loot Sitor en souvenir de Sitor Ndour, un héros qui a fait face à l’envahisseur. « Loot Sitor est la termitière où Sitor est tombé les armes à la main pour défendre son village attaqué par un corps expéditionnaire dépêché par le Bour Saloum pour réprimer les populations qui s’étaient massivement converties à l’islam dans un contexte de conflit entre le Bour Saloum et Maba Diakhou Ba, le marabout du Rip », explique Abibou Ngom.

À en croire le maire de Soum, Loot Sitor est le symbole de la résistance villageoise. Sitor, selon ses dires, s’est sacrifié pour tous les villageois. « Pour faire face à l’envahisseur et ne pas fuir, il a rempli son pantalon de sable et a résisté jusqu’à sa mort », ajoute Amadou Sarr, un conseiller municipal.

À quelques encablures de Loot Sitor se trouve le Diognick, mare qui a fixé l’ancêtre fondateur Mbappa Youngar Sarr sur les lieux. « C’était une très grande mare aux crocodiles qui a laissé son nom à la province du Diognick encore appelé Djilor de l’ancien royaume du Saloum. Tout roi intronisé devait y prendre un bain rituel tout en évitant d’entrer à Soum », fait savoir Abibou Ngom. Cette mare, raconte Tamsir Bob, président des affaires sociales de la commune, avait des vertus curatives. « Elle avait des pouvoirs mystiques et les gens venaient de partout en profiter », ajoute-t-il. « Aujourd’hui, ce point d’eau s’est tari et ne se remplit que pendant l’hivernage, mais les gens viennent toujours pour prendre un bain, remplir leurs gourdes de cette eau miraculeuse », indique-t-il. Selon certaines indiscrétions, beaucoup de personnalités en quête de gloire ou d’aura se sont baignés dans cette mare.

Le baobab « Ngar Diam », situé au site initial de Soum, fait aussi partie des attractions de cette localité. Cet arbre, selon M. Ngom, symbolise l’importance de la paix. « Ce baobab est ainsi appelé parce qu’il a abrité la première initiation organisée après le saccage de Soum en 1859 par le Bour Saloum et l’exil des populations à l’île de Baout. Pendant toute la durée de l’insécurité, l’initiation n’était plus organisée. Une fois le calme revenu et la population de retour à leur lieu d’origine, l’initiation a été ressuscitée à partir de ce baobab appelé Ngar diam qui signifie (viens en paix) », explique M. Ngom. Aujourd’hui, ce baobab est agressé de toute part. Son tronc, ses branches et ses racines sont perforés par de clous, de fléchettes et autres aiguilles. Sur toute sa circonférence, on aperçoit des signes et inscriptions étranges. « Depuis toujours, ce baobab sacré aux vertus mystiques est fréquenté par des populations d’ici et d’ailleurs qui viennent sur indication de marabouts pour faire des rites, prendre des bains ou enfoncer un clou ou autres objets. Chacun vient en fonction de ses attentes », indique Amadou Sarr. Ce baobab, dit-il, reçoit des visites diurnes comme nocturnes.

Autre site : Annagar, l’important port fluvial de Soum. Cet endroit était jadis fréquenté par les courtiers de Joal. « Ce port est construit sur un bras de fleuve traversé d’Est en ouest par un gué qui relie Soum à l’île de Baout. À cet endroit, il est possible de traverser le bras de mer à pieds. En raison de l’étroitesse du gué et des profondeurs qui le côtoient, il était dangereux de s’y aventurer sans une bonne maîtrise du terrain d’où son appellation Anna Ogar qui signifie que vienne qui connaisse », informe M. Ngom. L’île de Poro-Poro a aussi son importance. « Cette île, tout comme l’île de Baout, était une propriété des populations de Soum qui y pratiquaient la coton-culture. Cette activité permettait la production d’une importante quantité de coton, matière première des tisserands qui venaient de plusieurs contrées. Les cotonnades étaient destinées à la satisfaction des besoins locaux relatifs à l’habillement et aux honneurs rendus à l’occasion de l’initiation, du mariage et des funérailles, entre autres. Elles étaient aussi destinées au commerce », explique l’administrateur civil. À l’époque, nous dit le maire, les populations n’avaient pas besoin d’acheter des pagnes. « Tous les pagnes qu’on portait provenaient de ce coton sauvage qui était récolté par les femmes qui filent la laine qu’elles remettaient ensuite aux tisserands du village », indique-t-il. Cette époque, reconnaît-il, est aujourd’hui révolue. La modernité est passée par là.

Une meilleure valorisation des potentialités
Ile SoumSoum offre un témoignage flamboyant de son passé. Son patrimoine riche et diversifié lui aurait permis d’affirmer sa vocation culturelle, mais ces potentialités sont sous-exploitées. Selon Abibou Ngom, cette richesse est méconnue aussi bien du grand public que des autorités déconcentrées et décentralisées. « La bonne exploitation des potentialités a longtemps été entravée par des obstacles liés à la méconnaissance et à la gouvernance », indique-t-il. Aujourd’hui, soutient-il, ces obstacles sont en train d’être levés. Les récentes journées culturelles organisées en décembre dernier sous le thème « L’importance des valeurs culturelles pour un Soum émergent » ont, à son avis, permis de vulgariser cette richesse. Il s’y ajoute, selon M. Ngom, que les nouvelles autorités municipales ont posé des actes forts pour que la culture soit mise au service du développement. « L’objectif poursuivi à travers ces journées était de faire découvrir ces richesses culturelles, mais aussi de réfléchir sur les voies et moyens de les mettre en valeur. Ainsi, on s’est aperçu que le tourisme culturel peut prospérer à Soum. L’essentiel étant l’installation d’infrastructures hôtelières jusque-là confinées à Foundiougne alors que nous partageons le même environnement fait de mangrove et de bolongs favorables aux activités touristiques », laisse-t-il entendre.

Pour le maire, l’inventaire du patrimoine culturel a été mené et les atouts dont la commune peut tirer profit pour son développement économique et social ont été identifiés. Ainsi, assure Moustapha Ngor Léon Diop, la municipalité entend mettre en place une série de mesure pour une meilleure valorisation du patrimoine. À en croire le maire, les journées culturelles ont marqué un nouveau départ. « Ces journées culturelles ont été un moment fort dans la vie de notre commune. La mairie de Banjul était notre hôte. On a visité quelques sites. On a ensuite été au bois sacré, on a prié pour la paix et posé une stèle », informe le maire qui demeure convaincu que son terroir est assis sur un trésor qui pourrait contribuer à l’essor et rendre beaucoup plus attractive leur communauté. Et il urge, selon ses dires, de valoriser ce riche passé porteur de valeurs d’humanisme et d’ouverture sous toutes ses facettes pour permettre à sa localité de profiter grandement de son riche passé.

Aujourd’hui, note Abibou Ngom, l’espoir est permis avec l’électrification, la piste de production, entres autres. Ainsi, dit-il, des conditions sont réunies pour une valorisation du patrimoine aussi bien par l’éducation scolaire que par la mise en place d’infrastructures hôtelières.

La boucle du Loog, la route de l’espoir
En matière d’infrastructures routières, Soum n’est pas bien dotée. L’espoir était permis avec la réalisation de la boucle du Loog qui fait 17,5 km et dont le tracé devait quitter Foundiougne, passer à Soum, Mbassis et terminer par Mbam. Malheureusement, déplore le maire, les travaux de cette piste qui avaient démarré en novembre 2013 ont été arrêtés en août 2014. « L’Ageroute avait en charge cette boucle et devait aussi réaliser d’autres pistes pour Soum en 2015 et 2016, malheureusement aucune de ces pistes n’a été réalisée. On nous a promis que très prochainement les travaux de la boucle seront achevés. On a demandé que cette route soit bitumée parce que c’est une route stratégique, socio-économique pour la zone. Elle nous facilitera le déplacement et l’écoulement des produits halieutiques et agricoles que nous avons », indique Moustapha Ngor Léon Diop, qui précise qu’avant le début de réalisation de cette route, Soum n’avait pas d’axes praticables. « Avant, tout se déchargeait à Foundiougne. C’est avec le début des travaux qu’on a vu pour la première fois un container de 40 pieds quitter Foundiougne pour venir jusqu’à Soum », explique-t-il. C’est dire combien l’espoir de voir se concrétiser la réalisation de cette boucle est immense pour les populations de cette contrée.

L’eau constitue aussi un casse-tête quotidien dans cette localité qui, depuis 1972, est confrontée à ce même problème. « Notre priorité, c’est l’eau, encore l’eau et toujours l’eau », martèle l’édile de Soum qui, en 1984 déjà, disposait d’un forage réalisé par Caritas-Sénégal. « C’est ce forage qui nous alimentait jusqu’au 15 mai 2015 avant de tomber en panne et d’être hors service », relève le maire. Selon Moustapha Ngor Léon Diop, les autorités ont été saisies et le président de la République a donné des instructions au ministre en charge de l’Hydraulique pour régler ce problème. « Le forage est tombé est panne, la nappe est salée ; ce qui fait que la zone ne peut plus abriter de forages. Ce qu’il faut, c’est un transfèrement d’eau. Avec les programmes des îles du Saloum, Soum sera intégré dans le dispositif », assure le maire, qui dit avoir demandé un transfèrement d’eau depuis la prise de Baout qui se trouve à quelques encablures de Soum et qui est bénéficiaire du réseau Notto-Diosmone-Palmarin. Paradoxe, le village de Baout, note le maire, était alimenté en eau par Soum. Mais aujourd’hui, c’est Soum qui demande à être raccordé à Baout. « Le réseau est là-bas et on a demandé à être raccordé là-bas, mais ce n’est pas très facile. Le ministère de l’Hydraulique a saisi la Sones pour qu’on nous raccorde provisoirement à Foundiougne avant le raccordement définitivement de Baout qui est à 6 km de Soum », fait savoir le maire. « L’eau est donc la priorité des priorités. Nous avons un cheptel très important qui a besoin d’eau pour s’abreuver. C’est capital. C’est une urgence et cela ne peut pas attendre », renseigne-t-il. En matière d’électricité, la commune est connectée depuis longtemps, mais il reste quelques poches. « Nous sommes à six quartiers électrifiés sur dix. C’est la commune qui devait prendre en charge cette extension, mais les moyens font défaut malgré la volonté », soutient-il.

Par Mohamadou SAGNE et Samba Oumar FALL (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Le village de Mbassis, relevant de la commune de Mbam, dans le département de Foundiougne, a vécu, au rythme de la traditionnelle cérémonie de circoncision appelée « ndut ». Depuis la nuit des temps, ce rite d’initiation masculine chez les Sérères et obligatoire pour devenir homme au sein de la communauté est une tradition jalousement préservée dans cette localité. Elle fait partie de leur identité. Récit de notre équipe qui a eu le privilège d’assister à cet événement grandiose et culturellement riche.

Ce dimanche 2 avril est un jour très particulier à Mbassis, dans le département de Foundiougne. Coincé entre Mbam et Ndorong, ce village sérère, d’ordinaire si calme et reposant, est gagné par une ferveur fantasmagorique. Une ambiance indescriptible a ravi la vedette à la quiétude habituelle. Malgré la canicule, hommes, femmes et enfants ont déserté les maisons pour converger vers la place publique, cœur du village, qui abrite pratiquement toutes les grandes cérémonies. Ce jour marque le retour des initiés après trois jours de retraite en brousse. Un moment inédit que le village n’a plus vécu depuis… 2004.

Depuis la nuit des temps, l’initiation à Mbassis constitue un évènement phare et le retour des initiés donne lieu à des réjouissances grandioses. Et à l’occasion, tout le village communie pour vivre les instants magiques de ce rassemblement sans précédent. Chants, louanges, panégyriques déchirent l’atmosphère et accueillent les initiés qui arrivent dans une allure soutenue, accompagnés de leurs encadreurs, et entourés de sages, de notables, du chef de village. Dans la foule, des hommes portent, sur leurs épaules, des enfants d’à peine quatre ou cinq ans plongés dans les bras de Morphée, fatigués par cette rude épreuve. Difficile de se retenir. On crie, chante, danse, applaudit. On n’est pas loin de l’hystérie. On immortalise ces beaux moments avec son téléphone portable. De temps à autre, des coups de fusil tonnent pour, dit-on, chasser les mauvais esprits.

Cette allégresse était déjà perceptible le jeudi, veille de l’ouverture du « ndut ». Selon les nombreux témoignages, les candidats à l’initiation, préparés mystiquement par leurs parents, sont restés toute la nuit dans leurs maisons où les gens avaient dansé jusqu’à l’aube. Le vendredi, au petit matin, voilés du pagne blanc de l’initiation et escortés par une horde de selbés (encadreurs) surexcités, ils avaient, par petits groupes, entamé leur marche silencieuse vers la maison du « Koumakh » pour prendre un bain spirituel puis, direction place publique où, au son de tam-tam appelé « douloub », ils ont effectué quatre tours de l’arbre sacré (un flamboyant). Tous les initiés sont ensuite rassemblés dans un endroit aménagé hors du village en attendant le grand départ pour la brousse.

« Depuis 2004, cette cérémonie d’envergure qui perpétue une vieille tradition léguée par les ancêtres sérères n’a pas été organisée à Mbassis », informe Mame Ndéné Senghor, un vieux notable de 80 ans, qui nous a guidés ce vendredi 31 mars, parce que l’ouverture des rites démarre toujours un vendredi. C’est ce qui explique, selon lui, cet engouement extraordinaire. Il est conforté dans ses dires par l’adjoint au chef de village de Mbassis. Selon Fary Diassé, le « ndut », chez les sérères, constitue une étape cruciale pour l’homme qui doit acquérir une bonne éducation de base. « C’est à travers des pratiques ancestrales de ce genre qu’on leur inculque toutes les vertus », indique-t-il.

Comme Fary Diassé, nombreux sont les notables de Mbassis qui considèrent le « ndut » comme un examen de socialisation qui consacre le passage de l’adolescence à l’âge adulte, mais aussi l’affirmation de l’identité culturelle sérère. « C’est une étape déterminante et lorsqu’elle est franchie, elle fait l’honneur de la famille », soutient Mody Senghor, un ancien agent des chemins de fer. Aux temps, explique l’adjoint au chef du village, la circoncision durait un voire trois mois. « Ce rite était pris très au sérieux par les anciens et les jeunes initiés passaient tout ce temps dans le bois sacré et à leur sortie, une grande fête était organisée. Et ceci était valable dans toute la contrée du Lôg comme dans les autres terroirs sérères», précise-t-il.

À Mbassis, fait-il remarquer, les ancêtres ont tracé la voie. Impossible donc de se départir de cette tradition sacrée, selon Mame Fodé Sarr, professeur de sciences de la vie et de la terre (Svt) au lycée Amadou Ndack Seck de Thiès. « Nous avons le devoir de pérenniser ce rite ancestral, de le faire connaître aux générations actuelles et futures », soutient-il. Une motivation supplémentaire qui a gagné la majorité des sages, notables et parents du village de Mbassis qui se sont organisés en rapport avec les initiés pour le choix de la période propice et cela 13 ans après la dernière édition du « ndut ».

153 initiés dans la case de l’homme
Ndut sérèreEn pays sérère, l’initiation est très bien organisée avec des rôles bien définis, explique le vieux Mody Senghor. « Nous avons une hiérarchisation qui comprend d’abord le « koumakh » qui est le chef suprême. Toutes les décisions émanent de lui. Ensuite vient le « kalma » qui est son second. Il y a aussi le « yayu njuli », la seule femme autorisée à être avec les initiés et qui est comme une mère pour eux. Il y a également les selbés qui se chargent de les surveiller et de les encadrer », fait savoir Mody Senghor. Et pour cette édition, Lamine Kor est choisi pour assurer la charge de « Koumakh ». Il est secondé par Mame Fodé Sarr, choisi comme protecteur des initiés. Selon ce dernier, l’initiation a lieu chaque fois qu’une classe d’âge ayant atteint l’âge requis en exprime le besoin.

« Pendant un certain temps, ils se réunissent pour voir si cette année la cérémonie pourrait se tenir ou non. Puis ils vont vers les personnes âgées afin de les informer de leur décision et de leur indiquer la personne qui sera leur protecteur spirituel ; celui qui va les emmener et les ramener sains et saufs », renseigne-t-il.

Le « ndut » est, aujourd’hui, le plus grand rassemblement à Mbassis. L’édition 2017 a mobilisé 153 enfants, toutes classes d’âge confondues, qui ont accompli le rituel depuis l’ouverture jusqu’à la sortie. Et ce ne sont pas uniquement des fils de Mbassis qui ont participé. Des jeunes venus d’autres contrées étaient également concernés. « Aujourd’hui, le « ndut » se fait rare en pays sérère. Il y a beaucoup de villages qui n’en ont plus organisé depuis des décennies. C’est pour cette raison que quand certains villages environnants sont au courant, ils envoient leurs candidats », informe Mody Senghor.

« Ici, on accorde une importance capitale à ce rituel. Il y a la cérémonie du mil concassé qui est versé sur les têtes des initiés. C’est une prière pour qu’ils vivent jusqu’à ce qu’ils aient des cheveux blancs », relève Mame Fodé Sarr. En charge de la sécurité physique et mystique des initiés pendant la période et même après le «ndut», il assure, avec la volonté de Dieu, la garantie d’une vie sauve aux initiés pendant les sept années à venir. « Notre mission, c’est de protéger mystiquement les enfants et de les ramener sains et saufs dans leurs familles respectives. Nous avons aussi le devoir de rassurer les parents qu’aucun enfant ne mourra ni ne subira un accident », indique-t-il, non sans insister sur la délicatesse de la mission.
« Quand il y a une cérémonie de ce genre, tout le monde apporte son pouvoir pour protéger au maximum les fils du village contre tout danger », assure-t-il. Le « ndut » permet d’inculquer aux jeunes certaines valeurs indispensables pour bien vivre en société. Ces valeurs ont pour nom courage, patience, endurance, solidarité, responsabilité, obéissance, humilité, abnégation et réserve. Un code de conduite leur est transmis.

Une vraie école de la vie
Sérère MbassisOn leur apprend aussi le respect de soi et de son prochain, mais surtout des parents, des anciens. « Au sortir de cette expérience, l’enfant était suffisamment armé de principes et de valeurs pour affronter les obstacles et aléas de la vie. C’est pourquoi, les parents mobilisent énormément de moyens financiers comme matériels pendant cette période », dit Mame Fodé Sarr. Selon lui, « ce rituel est une chance pour le village, car, des prières sont formulées pour que l’hivernage soit béni ». C’est aussi une chance, d’assurer la protection de tout le village. Mais si aux temps, le « ndut » se déroulait sur un ou plusieurs mois, ce rite de maturité est aujourd’hui concentré sur trois jours. « La tendance a fortement changé et avec l’école, on ne peut plus faire des circoncisions qui dépassent le temps des vacances. Il faut s’adapter au calendrier scolaire », argue Mody Senghor.

Ces quelques heures passées en brousse suffisent-elles pour acquérir suffisamment de savoir comme les anciens ? Le vieux Mody Senghor répond par l’affirmative. Le plus important, selon lui, c’est d’entrer dans la case des hommes. Et une fois qu’on en sort, on devient un homme mûr. Son nouveau statut lui permet d’acquérir des prérogatives très importantes. Il devient responsable et peut alors fonder une famille et perpétuer sa lignée. « L’initiation, chez les sérères, est incontournable pour tout jeune qui aspire au respect. Quand ils reviennent, ils sont assurés d’être de vrais hommes et peuvent prétendre épouser une femme et sont aptes à assurer tout ce qu’un chef de famille doit faire », note Mame Fodé Sarr. « Un non-initié n’est pas considéré et accepté dans certains cercles. Il n’a pas le droit de s’asseoir et de parler avec les adultes de sa communauté. Quand il y a une réunion dans le village, il ne peut non plus y assister. De même, il doit forcément passer par l’initiation avant d’être considéré comme un homme», précise Mame Fodé Sarr.

Moment de retrouvailles, de fêtes…
Le « ndut » apporte toujours un vent de bonheur dans les familles. C’est des moments de retrouvailles, de ripailles. Une fois de retour au village, une grande fête est organisée sur la place publique où chants et danses sont à l’honneur. Comme au premier jour, les initiés effectuent quatre fois le tours de l’arbre sacré devant toutes les populations toutes classes d’âges et sexes confondus. Des coups de fusil tonnent à tout va. Puis, place aux prières et aux remerciements. De retour dans leurs familles respectives, de grandes fêtes sont organisées en leur honneur. On ne lésine pas sur les moyens. Chacun, selon ses possibilités, immole bœufs, moutons, chèvres, volailles. Chez la famille de Waly Sène dont le fils de 17ans, Abdoulaye Sène, figurait parmi les initiés, la tradition sera encore respectée. « Nous allons immoler un mouton et faire la fête en l’honneur de notre fils nouvellement initié. C’est cela la tradition, un legs de nos ancêtres que nous devons suivre et sauvegarder. Cette pratique se prépare de longues années, différemment du mariage où les femmes suivent également un autre rituel, mais qui est toujours fêté chez les sérères dans l’apothéose », laisse entendre Waly Sène. Originaire de Mbassis, cette femme qui a requis l’anonymat, est venue spécialement de Dakar pour les besoins du « ndut ». Ses enfants figurent parmi les initiés. « Cet évènement est un rendez-vous bien inséré dans notre agenda et nous ne manquons jamais l’occasion de retourner au terroir pour nous ressourcer », note-t-elle. Dans pratiquement toutes les maisons, c’est l’effervescence. On mange, boit et danse. Tout le monde participe avec enthousiasme à ces réjouissances qui peuvent durer jusqu’à une semaine.

Depuis toujours, le « ndut » est un rite profondément ancré dans l’identité culturelle sérère. Malgré l’implantation de l’Islam et le modernisme, Mbassis, comme beaucoup de villages sérères, a gardé ses nombreuses traditions qui régulent chaque étape de la vie. L’importance de ce rite initiatique fait qu’à chaque organisation, les fils du village, où qu’ils soient, reviennent s’abreuver à la source des traditions.

Par Mohamadou SAGNE et Samba Oumar FALL (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Considéré comme l’un des villages les plus anciens du Niombato, Missirah, dans la commune de Toubacouta, est un coin plein de charme et riche de son passé. Le brassage culturel est une réalité dans ce village à 100 % musulman, très connu pour son fromager millénaire impressionnant entouré d’un fort mysticisme et qui possède aussi une très ancienne tradition de pêche.

Faisant partie intégrante du Parc national du Delta du Saloum et de la Réserve de biosphère du Delta du Saloum, le village côtier de Missirah représente un véritable havre de paix pour la communauté qui y vit. Situé à 12 km de Toubacouta et limité au nord par Néma Bah, au sud par Djinack et Bakadadji, à l’est par Taïba et à l’ouest par Bettenty, Missirah, accessible à travers une piste cahoteuse et caillouteuse (il est aussi accessible par pirogue), se distingue par son écosystème fluvial riche et varié. Sa végétation dominée par une colonie de badamiers, fromagers, baobabs, manguiers et anacardiers en font un coin très charmant. Créé vers 1856 par Diomaye Senghor qui se convertit plus tard à l’Islam pour porter le nom de Fodé Senghor, ce village historique compte cinq quartiers (Diatta Kounda, Djifandor, Mbarra Kounda, Ndoffane, Ngadior) peuplés majoritairement de Sérères et de Socés. Au centre de ce village plein de charme qui arbore une architecture tout à fait typique, et un mode de vie propre trône la grande mosquée.

Depuis la nuit des temps, la chefferie et l’imamat à Missirah sont assurés par la famille Senghor. Cette tradition remonte à la fondation du village, selon Diamé Cissé, une notable du village et par ailleurs conseiller municipal. C’est à son retour de Gambie où il était parti se soigner que Fodé Senghor, originaire du Mali, avait découvert ce site. Un marabout musulman l’avait soigné et converti à l’Islam. Il lui donna le nom de Fodé et lui enseigna le Coran. À la fin de sa formation, le marabout lui avait demandé de fonder un village dans la forêt où il trouverait un baobab avec des racines submergées dans l’eau et l’autre partie en terre ferme. « Fodé créa une daara où il enseignait le Coran en Socé et devint l’imam de la mosquée qu’il avait construite en banco et en bois. Le fauteuil de chef de village est laissé à son grand frère Mamadou Lamine Senghor ». Aujourd’hui, c’est Ismaïla Senghor qui assure la charge de chef de village depuis le rappel à Dieu d’El Hadji Sadio Senghor. Ce quadragénaire qui a vu le jour en 1933 est le 12e chef de village de Missirah.

Une vie au rythme de la pêche
MissirahComme dans toutes les villes ou villages côtiers, la vie à Missirah se résume en deux mots : pêche et poisson. La pêche est au centre de la vie de Missirah. Elle est le fondement principal de l’économie de ce village côtier et garantit l’existence de centaines de milliers de personnes, qui en dépendent, directement ou indirectement. Une flotte de 311 pirogues a été recensée entre son port et les îles de Bagadadji, Bettenty, Djinack et autres.

Selon Bouh Sidibé Sow, coordonnateur du Comité local de pêche artisanale (Clpa) de Missirah, le vieux ponton dont les travaux de réhabilitation ont été lancés par le ministre Oumar Guèye permet de saisir le pouls de la vie du village. Calme le jour, il vit le soir une animation fantasmagorique avec le retour des nombreuses pirogues parties en mer dans l’après-midi. L’effervescence du déchargement des prises est rythmée par un brouhaha extraordinaire et les cris stridents des pêcheurs et autres vendeurs.

« Missirah possède une tradition de pêche qui date de très longtemps. Il suffit de venir ici après le crépuscule pour se rendre compte que ce village ne respire que par la pêche. Des centaines de personnes, hommes, femmes et enfants s’activent dans une alacrité indescriptible. On assiste à un défilé incessant jusque tard dans la nuit. En attendant le retour du poisson, des centaines de voitures, charrettes, motos Jakarta et vélos venus de partout sont en vrac sur le quai », raconte Bouh Sidibé Sow. À l’en croire, la caisse de poisson se négocie des fois à 12.000 voire à 15.000 FCfa. « Quand il y a surabondance, ce qui est fréquent, les prix varient entre 3.000 et 2.000 francs. Il arrive même que le surplus soit jeté parce qu’il n’y a pas à Missirah d’unité de conservation », relève-t-il.

Selon Alassane Mbodji, le coordonnateur du Clpa départemental, Missirah qui abrite le centre et le quai de pêche de Toubacouta a la chance d’avoir en face un bras de mer. C’est ce qui fait qu’il accueille beaucoup de pêcheurs saisonniers de la petite côte et des îles du Saloum qui viennent pour des campagnes de pêche de 6 à 8 mois. « La pêche joue un rôle très important en termes d’emplois. Elle a pu régler le problème d’emplois directs et d’activités génératrices de revenus », soutient-il. Toutefois, déplore-t-il, la non-fonctionnalité du Centre de pêche de Missirah construit en 1989. « Sa vocation d’assister les pêcheurs locaux, d’appuyer et d’encadrer et de faciliter la vente de la glace pour assurer la conservation des produits. Les volontaires japonais ont, dans le cadre du séchage, appuyé et capacité certaines femmes qui étaient là dans le cadre de la formation, mais aussi dans les bonnes pratiques », renseigne-t-il. « Le centre qui était doté de camions frigorifiques, de chambre froide, a beaucoup contribué à l’amélioration de la qualité du poisson. La commercialisation a eu plus de coûts en termes de valeur et le prix du poisson a augmenté ; c’est ce qui a fait que la commercialisation a atteint son objectif », explique-t-il. Aujourd’hui, pense M. Mbodji, ce centre nécessite une relance en termes d’équipement, de personnel.

En attendant, la pêche continue de rythmer la vie des habitants de ce village côtier. Beaucoup d’entre eux se sont convertis en pêcheurs et en mareyeurs. « La pêche joue un rôle très important sur le plan économique et social à Missirah. Le poisson coûte de plus en plus cher et ici on ne sent pas trop si la saison des pluies a été bonne ou pas. La pêche est là et il y a l’activité sur toute l’année. On a un niveau de vie plus ou moins correct grâce à la pêche. Que ce soit les pêcheurs, les mareyeurs ou encore les transformatrices, les gens gagnent bien leur vie grâce à la pêche ».

Comme dans toutes les localités vivant essentiellement de la pêche, la quasi-totalité des femmes de Missirah intervient dans la transformation des produits de pêche. Leur tryptique : chercher du poisson, le transformer et le commercialiser. Et pour faire prospérer leurs activités, ces femmes au nombre de 219 et qui sont toutes membres du Clpa se sont organisées en Groupement d’intérêt économique (Gie), puis en union locale. Selon leur présidente, Aminata Diène, la volonté est là, mais cela ne suffit pas pour prospérer dans une activité pareille.

Aujourd’hui, ces femmes sont limitées par un manque de logistique au niveau des deux sites de transformation notamment les claies de séchage et les fours de braisage. Il s’y ajoute aussi le manque de charriot pour transporter le poisson à partir du quai de débarquement, le manque de financements pour l’acquisition de matériel de fumage adéquat, l’absence d’unités de congélation pour la conservation du surplus de captures en période de surabondance, entre autres.

Alassane Mbodji qui encadre ces femmes estime que leur rôle est considérable dans la chaîne de production. « Nous avons des femmes très braves et sur tous les maillons de la chaîne de valeur, de la production à la commercialisation. Leur souhait, c’est de sortir de l’informel et de travailler dans de bien meilleures conditions, mais cela demande un accompagnement conséquent, des financements pour l’optimisation de leur commerce », fait-il remarquer.

Un fromager mythique et millénaire
Missirah localitéMissirah, c’est aussi son fromager millénaire, témoin de l’histoire du village. Cet arbre gigantesque fascine avec ses branches immenses et multiformes et son tronc énorme qui semble écraser la terre de tout son poids. Ce fromager impressionne aussi bien par sa hauteur que par son ampleur. À y regarder de très près, des formes et images impressionnantes apparaissent. Loin de toute hypnose ou hallucination, un fin observateur pourra tantôt distinguer des formes humaines tantôt des formes de crocodile, de tortue ou encore de singe. Selon Bouh Sidibé Sow, ce fromager a été planté dans cette zone entourée de mangrove à l’époque et peuplée de boas par un certain Ansoumana Ndour. C’était bien avant la création de Missirah. Depuis, cet arbre sacré est géré par sa descendance.

L’histoire de ce fromager entouré de mythes et légendes est une ritournelle maîtrisée par tout le monde. « Visiter Missirah sans voir son fromager presque millénaire, c’est comme aller à Gorée sans voir la Maison des esclaves. Cet arbre fait partie intégrante du patrimoine de cette localité », soutient Alassane Mbodji. Toutefois, note-t-il, un fort mysticisme entoure cet arbre qui, selon certaines indiscrétions, abrite les esprits des ancêtres. C’est ce qui fait qu’il est respecté et bien protégé. « Le génie protecteur ne veut pas de souillures, c’est pour cela que l’endroit est toujours maintenu propre », Bouh Sidibé Sow. Le fromager est, selon lui, habité par un esprit. C’est ce qui fait qu’il est devenu un lieu de prières et accueille souvent des rituels. « Avant la pénétration l’Islam, les animistes vénéraient ce fromager qui fait partie de l’histoire de cette ville », explique Alassane Mbodji. Ce fromager, indique-t-il, est l’un des plus grands d’Afrique avec une circonférence exceptionnelle de plus de 30 mètres. « Cet arbre fait partie des éléments du patrimoine de Missirah. Des techniciens de l’Ist et de l’Ise qui sont venus jusqu’ici ont, après analyse des racines, affirmé que ce fromager daterait d’au moins 900 ans. D’autres chercheurs ont également assuré que c’était le deuxième plus grand fromager d’Afrique après celui du Ghana », fait-il savoir.

Depuis toujours, cet imposant arbre a été une attraction touristique qui a permis de faire la promotion de Missirah dans d’autres contrées. Et de tout temps, des touristes issus de divers horizons sont venus à sa découverte. « Ce fromager fait partie du circuit de nombreux hôtels et campements du delta du Saloum et même de la Gambie. Un touriste ne peut pas venir à Toubacouta sans venir à Missirah », assure-t-il.

L’autre attraction après le fromager est, selon Bouh Sidibé Sow, la mare aux crocodiles appelée « Mbaro Colon », située à 1 km. « Quand les pluies tardent à tomber, les populations y vont pour invoquer les esprits. Les femmes portent des pantalons et les hommes des pagnes. Aussitôt après les invocations, les pluies tombent », renseigne-t-il.

La route Toubacouta-Missirah, une surpriorité
A Missirah, les populations pensent que la pêche pourrait fortement contribuer à l’essor de leur localité et même de Toubacouta. Pour cela, la réhabilitation du tronçon Toubacouta-Missirah qui ne fait que 12 km doit être une réalité. Le chef de village, Ismaïla Senghor, estime que cette doléance vieille de plusieurs années n’est toujours pas satisfaite. « Notre plus grande difficulté aujourd’hui, c’est l’accessibilité, surtout pendant l’hivernage. C’était une promesse de Macky Sall bien avant son accession à la magistrature suprême. Depuis, nous attendons », indique-t-il. Et pourtant, note Alassane Mbodji, ce tronçon constitue une piste de production très importante. « Missirah est un lieu de débarquement où les gens viennent pour des raisons diverses. C’est un véritable carrefour d’échanges. Une fois que le ponton et la route seront réhabilités, ce village sortira de son enclavement. La pêche connaîtra un nouvel essor et contribuera grandement au développement de la commune de Toubacouta. Les autres activités comme l’agriculture et le commerce ne seront également pas en reste. C’est toute l’économie de la zone qui sera renforcée », estime M. Mbodji.

Par Mohamadou SAGNE et Samba Oumar FALL 

La musique fait partie intégrante de la culture peule et le «hoddu», sorte de luth à quatre cordes longues mélodiques, est l’apanage de leur tradition. Dans le Fouladou, les griots de cette communauté en jouent pour relater l’histoire des dynasties familiales. Et Aliou Djingui Baldé, plus connu sous le nom de «Djenguy Bambaado», fait partie de ces musiciens qui font encore résonner la complainte de cet instrument considéré comme la « pierre angulaire de la tradition orale des Peuls ». À 74 ans passés, il n’est pas encore prêt à ranger son «hoddu» qui lui a tout apporté.

Connue par son caractère pastoral prépondérant, la région de Kolda jouit d’un riche patrimoine culturel. Dans le domaine musical, beaucoup d’instruments dont certains sont encore d’usage interviennent pendant les grands moments du cycle vital de cette communauté. C’est le cas du « hoddu », instrument de musique traditionnelle ancestral et spécifique à la région qui occupe une place de choix dans le patrimoine musical du Fouladou.

Depuis des siècles, le « hoddu » est le fidèle compagnon des griots de cette ethnie pastorale. Autrefois, cet instrument de musique traditionnelle à quatre cordes avec une calebasse recouverte de peau était joué par un bambaado en l’honneur des souverains lorsqu’ils recevaient des hôtes de marque. C’était une occasion pour le griot de faire vibrer les cordes magiques de cet instrument et faire les éloges du roi dans la parfaite maîtrise de la parole et de son arbre généalogique. De nos jours, le hoddu est encore joué, mais assure plutôt une fonction festive.

Rares sont les cérémonies qui se déroulent sans la présence des griots qui sont de véritables icônes locales. Qu’il s’agisse de mariages, de baptêmes ou encore de veillées culturelles et autres fêtes privées, ils sont toujours présents et, grâce à leur virtuosité musicale et leur maîtrise de la parole, ils utilisent le hoddu pour rappeler aux familles le passé glorieux et héroïque de leurs ancêtres.

Un virtuose du « hoddu »
La musique se situe au cœur de la culture peule et le hoddu fait partie des instruments fétiches de cette communauté pastorale. Dans le Fouladou, c’est un héritage jalousement conservé par des Niégnebé dont le plus illustre est sans doute Aliou Djingui Baldé dit «Djenguy Bambaado». À Kolda, ce nom n’est pas méconnu tant cet artiste a pleinement contribué au rayonnement de la culture du Fouladou et particulièrement du « hoddu » qu’il joue avec une très grande virtuosité.

Âgé de 74 ans, « Djenguy Bambaado » ne passe pas inaperçu parce qu’étant l’un des traditionalistes, des transmetteurs de la mémoire collective, dont l’expertise est reconnue par tous. Au quartier Sikilo de Kolda, il n’est guère difficile de retrouver le domicile de ce grand monsieur qui s’est forgé un personnage grâce à son hoddu. Très tôt, le jeune Aliou Djingui Baldé s’intéresse à la musique. Il s’est initié à cet instrument, un héritage familial, à l’âge de 7 ans. Seulement, précise-t-il, ses ancêtres sont restés un siècle sans jouer au hoddu. Jusqu’à ce qu’un de ses oncles du nom de « Diarga Bambaado » le ressuscite sous le règne du roi Bouraïma Sama de Niantandim en Guinée-Bissau.

D’ailleurs, c’est lors de la guerre de libération que beaucoup de Bissau-guinéens, dont ses proches parents et ses nobles, ont fui ce pays voisin pour venir se réfugier au Sénégal, notamment à Kolda. Djenguy Bambaado et sa famille n’ont pas été en reste. Ils ont eux aussi franchi la frontière pour s’établir définitivement à Kolda.
Le don de l’enfant ne fait aucun doute. Et avec son bon doigté, il s’est tracé un chemin, celui de la prospérité. Sa première récompense en espèces, Djenguy Bambaado l’a reçue de sa grand-mère Khady Kousan. Coumbouya fut la première à lui offrir une chèvre et Rassidou le premier à lui donner un grand boubou comme cadeau. Tout cela s’est passé en Guinée-Bissau.

Perfectionnement au Mali
L’art de la parole est un héritage qui se transmet de père en fils, de génération en génération. Mais cela ne suffisait point pour entrer dans la cour des grands. Pour se perfectionner et élargir ses connaissances, le griot se devait de compléter sa formation en séjournant auprès d’autres familles de griots. C’était la règle pour aspirer au rang de maître et « Djenguy Bambaado » n’y a pas dérogé.

Après 7 ans de pratique du métier au Sénégal, il est parti se parfaire au Mali, un pays qui se trouve au croisement de plusieurs cultures et civilisations. Il y séjourna 16 ans. Les huit premières années, il les consacra au perfectionnement de son art et il passa les huit autres années à s’imprégner de l’histoire des royaumes du Sénégal, du Mali et de la Guinée-Bissau. Du Fouta Djallon au Fouladou en passant par le Fouta Toro, l’empire du Mali, Djenguy Bambaado a appris la genèse de ces empires et royaumes, les épopées et faits d’armes guerriers. À force de pratique, il est devenu un véritable maître de la parole, un musicien à la mémoire prodigieusement riche de partitions jamais écrites, mais jalousement bien conservées.

Une fois qu’il a jugé avoir atteint le niveau de connaissance requis, Djenguy Bambaado est revenu au bercail. Et à force de performances, il a réussi à franchir les portes de la gloire grâce à la magie de ses doigts, à sa musique qui l’a amené un peu partout. Outre le Sénégal, « Djenguy Bambaado » a sillonné tous les pays de la sous-région.

Malgré l’influence de la modernité, ce fidèle gardien de la tradition soutient qu’il n’y a aucune différence dans la pratique du hoddu d’hier et d’aujourd’hui. « La seule variable c’est la générosité des uns et des autres, des nobles d’hier et ceux d’aujourd’hui », dit-il.

Dans sa carrière, «Djenguy Bambaado » a formé treize jeunes qui sont devenus des pionniers en matière de hoddu à travers voire dans la sous-région. « Quand ils sont à l’œuvre, les initiés savent que ce sont mes disciples, car je suis un artiste-compositeur. J’ai un style qui m’est propre et je n’ai jamais imité qui que ce soit au cours de ma carrière », affirme-t-il.
«Djenguy Bambaado» prédit un avenir prometteur au hoddu qui, selon lui, se perpétuera avec la quête des origines. « Des artistes qui pratiquent cet instrument traditionnel réussissent et sont parvenus à réaliser beaucoup de choses », explique «Djenguy Bambaado» qui dit entretenir de bons rapports avec les artistes de son temps et ceux de la génération actuelle. D’ailleurs, un de ses fils, Aliou Djingui Bambado, joue la guitare dans le groupe de Baba Maal, le Dandé Lenol.

Malgré tout son talent, «Djenguy Bambaado» n’a pas réussi à mettre sur le marché un produit. À l’image de son cousin et ami, Dialy Sana Seydi, il soutient que l’absence de moyens et de soutiens a freiné son ardeur. Toutefois, il compte bien installer un studio au-dessus de l’étage de son immeuble à Sikilo (la maison où s’est déroulé l’entretien). « Ce projet fait partie de mes ambitions. J’ai les moyens et l’intelligence pour le réaliser », assure-t-il.

Déjà, en 1963, il jouait en solo sur les ondes de Radio Mali, alors qu’il suivait son maître Dialy Baba Cissokho. Ancien animateur à la Rts Kolda, il est aujourd’hui le président de l’Association « Nafooré niénegebé » de la région de Kolda, une structure qui n’arrive pas toujours à réaliser ses ambitions, faute de moyens. Mais «Djenguy Bambaado» mise sur les jeunes membres pour réaliser leurs projets qu’il n’a pas réussi à concrétiser.

La modernisation a certes favorisé l’émergence d’une nouvelle musique urbaine, mais «Djenguy Bambaado »est resté fidèle aux anciennes règles du jeu du hoddu. Il a contribué à révéler au monde les bases de cette belle musique avec des compositions qui maintiennent un caractère typiquement traditionnel. L’artiste reconnaît toutefois qu’il existe une différence entre le hoddu du Fouta et celui du Fouladou. Au nord, soutient-il, les sonorités de cet instrument sont dédiées à des héros qui se sont illustrés par de hauts faits, des gestes de haute portée par le passé. Ces sonorités visent, selon lui, à stimuler le courage, le sens du devoir chez la nouvelle génération. « Quand vous jouez le Garba, tout le monde sait qu’on rend hommage à Yéro Mama. Quant au « Jaaru », c’est Bouba Ardo », fait-il remarquer. Contrairement au Fouta, il est difficile de retrouver une telle spécificité du «hoddu» au Fouladou. Cela fait partie des actes qu’il souhaiterait poser. Il a ainsi appelé les membres de son association « Nafooré niénegebé » à travailler dans ce sens pour composer des sonorités sur la base de cet instrument musical dédiée aux dignes fils et filles du Fouladou qui ont contribué au rayonnement du Fulfuldé d’autant que beaucoup de leurs paroles sont reprises par des artistes voire des guides religieux. « Par ce geste, nous perpétuerons l’œuvre des vaillants fils du Fouladou », souligne-t-il.

Un instrument qui nourrit son homme
Les talents d’orateur de «Djenguy Bambaado» sont indéniables. Artiste dans l’âme, il est resté fidèle aux règles anciennes du jeu du hoddu et a le pouvoir de capter avec sa voix rauque son auditoire. Il sait aussi évoquer avec une rarissime aisance tous les thèmes musicaux. Ces atouts ont fait de lui une personne aimée et admirée dans cette contrée et ailleurs.
«Djenguy Bambaado» qui va bientôt boucler soixante-dix ans de carrière ne s’est jamais essayé à aucun autre métier. Comme la majorité des musiciens du Fouladou, il vit de son art. Son métier lui permet de faire face à ses obligations.

Pour sa subsistance, il ne peut compter que sur son art, et il dépend totalement des cadeaux qui lui sont offerts en échange de ses chants et louanges. Dans certains cas, le griot est invité par les chefs eux-mêmes ou par des personnes riches. Il se déplace souvent pour rendre des visites de courtoisie aux chefs coutumiers qu’il connaît. Pour ses belles paroles lors des cérémonies de mariage, de baptême ou de funérailles, ce périple lui rapporte de l’argent, des habits, des vivres, des chevaux, des moutons, des chèvres, etc.

En 1987, les ressortissants du Boundou vivant en France l’ont invité à venir se produire là-bas. Depuis lors, il fait des allers-retours entre Paris et Dakar. En 1989, il a pris la nationalité portugaise. Les difficultés liées à l’obtention du visa l’ont encouragé à chercher cette nationalité qui lui a beaucoup facilité les déplacements en Europe.

Le hoddu nourrit-il son homme ? Grâce à son art, «Djenguy Bambaado» a réussi à réaliser beaucoup de projets. Il est l’une des fiertés des joueurs de hoddu, des wambabés (pluriel de bambaado).

Grâce à son art, il effectua le pèlerinage à la Mecque, y envoya aussi ses deux parents. Il tient également un « empire » immobilier à Kolda tout comme à Dakar. Aussi, a-t-il réussi à construire une grande mosquée dans son quartier à Sikilo. Une véritable prouesse si l’on sait que rares sont les artistes, notamment des Niégnebés, qui investissent leurs propres moyens dans la réalisation d’édifices religieux de cette envergure. « Le hoddu m’a tout donné. Avec les revenus qu’il m’a procurés, j’ai eu à acheter treize véhicules. Je suis très bien placé pour dire que le hoddu nourrit bien son homme », affirme-t-il. La preuve, l’artiste ne s’est jamais départi de son outil de travail. « Partout où je vais, mon hoddu est à mes côtés », explique ce septuagénaire qui n’a pas encore fini de faire parler de lui. À 74 ans, «Djenguy Bambaado» n’est pas encore prêt à ranger son hoddu. Après cette performance, il s’est engouffré dans son véhicule, destination Guinée-Bissau où il est attendu pour des prestations.

Un devoir de préservation
Avec des virtuoses comme «Djenguy Bambaado» et ses pairs, le hoddu que l’on croyait tombé en désuétude a su survivre. L’instrument connait même un renouveau dans cette partie du pays. Et le mouvement ne semble pas s’essouffler. Pour le directeur du centre culturel régional, le hoddu est l’un des instruments de prédilection de la tradition peule, l’un des éléments du patrimoine culturel immatériel du Fouladou qui doit être préservé et transmis aux générations futures sous un meilleur aspect. « On ne peut promouvoir la culture qu’à travers sa propre langue, les artistes en sont conscients et ont commencé à introduire les sonorités locales. Le nianiérou et le hoddu sont des instruments phares de la musique du Fouladou. Ce sont des instruments qui fédèrent et les musiciens l’ont bien compris », indique Abdoulaye Lamine Baldé. « Quelle que soient l’ethnie à laquelle nous appartenons, quand il y a une fête à Kolda, il y a de fortes chances qu’on rencontre le nianiérou dans ces cérémonies, idem pour le hoddu et la kora. C’est des peuples qui vivent en harmonie et il n’y a pas de distinguo entre Mandingues, Balantes, Mancagnes, Pepels. C’est toute une symbiose, car ils ont presque toujours vécu ensemble », précise M. Baldé. C’est ce qui fait, à son avis, le charme de la Casamance. Le directeur du centre culturel régional déplore cependant la disparition à petit feu du kumu, genre musical traditionnel joué par des cantatrices à l’aide de calebasses renversées dans des bassines d’eau. « Il n’y a pas d’héritières pour ce genre musical et la relève pose souvent problème. Si on n’y prend garde, tous ces instruments vont disparaitre », assure-t-il.

Face à la concurrence de la musique urbaine et avec les jeunes qui s’ouvrent vers d’autres horizons, M. Baldé estime qu’il y a urgence de conserver et de sauvegarder ces instruments de musique traditionnelle. « Il faut assurer la relève et cela pose parfois un réel problème. On a eu à effectuer une tournée de promotion de la diversité culturelle, mais le constat est que rares sont les griots qui apprennent à leurs progénitures le métier de griot ou comment fabriquer certains instruments. On doit les sensibiliser sur la nécessité de préserver et de conserver ces instruments pour éviter qu’ils disparaissent du paysage culturel », soutient-il. Pour le directeur du centre culturel régional, Kolda jouit d’un patrimoine culturel et populaire traditionnel considérable qu’il est nécessaire de rassembler et conserver pour les générations futures, mais aussi pour qu’ils gardent toujours l’estime et la place qui leur revient.

Par Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes)
et Pape SEYDI (photos)

 

Plus d’un demi-siècle après sa construction, le lycée Valdiodio Ndiaye de Kaolack, qui occupe une place très importante dans le cœur de tous ceux qui l’ont fréquenté, est toujours là, debout, et affreusement défiguré. Si son âme semble toujours présente, ce haut lieu du savoir qui a vu passer beaucoup de futurs cadres du pays et des générations d’apprenants ploie, aujourd’hui, sous le poids de l’âge. Même ceux qui ne l’ont pas fréquenté sont touchés par son état de décrépitude, sa détresse. Aujourd’hui, anciens comme actuels pensionnaires militent activement pour le sauvetage de ce lieu prestigieux qui, pensent-ils, doit bénéficier d’une réhabilitation complète et d’un environnement confortable, convivial, propice aux apprentissages et à l’épanouissement des élèves.

Lycée Valdiodio Ndiaye. Le seul fait de prononcer ce nom provoque un pincement au cœur du côté de ceux qui ont fréquenté cet établissement. Le premier lycée de Kaolack, construit en 1958, agonise lentement. Aujourd’hui, avec l’état pitoyable de délabrement dans lequel il se trouve, ce haut lieu de savoir qui a marqué son époque n’est plus que l’ombre de lui même. L’état de délabrement de ce lycée transparaît à l’entrée de l’établissement. Dès qu’il pénètre dans le lycée, le visiteur marque un temps d’arrêt. Le premier constat est que l’établissement n’a pas bonne mine. L’aspect des bâtiments, rongés par l’usure, témoigne que rien n’est plus comme avant dans ce lieu emblématique qui a vu passer plusieurs générations de collégiens. Cet établissement qui se trouve dans un état de délabrement très avancé offre un véritable spectacle de désolation. Les bâtiments souffrent d’une vétusté sans mesure. Une situation qui interpelle sur l’état de dégradation d’un des fleurons de l’enseignement du pays.

Ce prestigieux lycée, partie intégrante de l’histoire de la ville de Kaolack, qui fut jadis un creuset d’excellence, a généreusement ouvert ses espaces à des dizaines de milliers de jeunes et moins jeunes pour leur permettre d’apprendre. Ceux qui ont fréquenté Valdiodio auront le bonheur de retrouver des noms illustres de l’histoire de notre pays. Beaucoup d’élèves qui sont passés par là sont devenus… président de la République, ministres, directeurs généraux, médecins, pharmaciens, magistrats, professeurs de lettres, inspecteurs du trésor, inspecteur général d’État, commissaires de police, avocats, notaires, écrivains, cadres supérieurs... Pour s’en rendre compte, il suffit de parcourir le tableau. De prestigieux noms défilent : Macky Sall, le général Amadou Tidiane Dia, Mamadou Lamine Loum, Aminata Touré, Souleymane Ndéné Ndiaye, Mariama Sarr, Abdou Latif Coulibaly, Coumba Ndoffène Diouf, Modou Diagne Fada, Mbagnick Ndiaye, Diène Farba Sarr, Yaye Kène Gassama, El Hadji Diouf, Aly Cotto Ndiaye, Aziz Sow, Daouda Faye, Salif Bâ, Mbaye Diack, Abdou Salam Sall, Sémou Pathé Guèye, Adama Ndiaye, Awa Guèye, Me Nafissatou Diop Cissé, Rose Wardini, Wagane Faye, Ousmane Sèye… et tant d’autres.

Comme tous les établissements scolaires, le lycée Valdiodio Ndiaye a une histoire. Et Mbaye Thiam, l’actuel proviseur, en parle avec un brin de nostalgie. « Le pouvoir colonial avait décidé de faire des locaux du jardin d’essais de Kaolack un collège classique et moderne. Les premiers élèves sont entrés le 8 novembre 1958. Parmi eux, le général Amadou Tidiane Dia, ancien commissaire national au pèlerinage, Ibrahima Ndao, ancien directeur général de la Sonatel, la Linguère Fatim Diop... », informe-t-il. À l’époque, explique M. Thiam, il n’y avait pas de lycée à Tambacounda, encore moins à Diourbel, Fatick et en Casamance. « Seules Dakar et Saint-Louis disposaient d’un lycée. Il fallait donc créer un grand lycée qui puisse recevoir les élèves provenant du centre, du sud et de l’est du Sénégal », souligne le proviseur.

Le lycée, selon lui, a connu de multiples péripéties. Peu de temps après les Indépendances, ce collège classique et moderne est rebaptisé. Il devient alors le lycée de Kaolack et a commencé à avoir un second cycle. Puis, en 1966, il devient le lycée Gaston Berger. « Vingt ans après, le professeur Iba Der Thiam, qui était alors ministre de l’Éducation nationale, a estimé qu’il fallait trouver un Sénégalais pour être le parrain de ce lycée. Le choix s’est valablement porté sur Valdiodio Ndiaye, avocat et homme politique, ancien maire de Kaolack qui est une fierté nationale, une référence pour le Saloum », indique Mbaye Thiam. Par la suite, le lycée a connu quelques mutations. À l’époque où il était un grand complexe, l’effectif tournait au tour de 8.000 élèves. « On a pris le premier cycle qui forme deux collèges d’enseignement moyen avec 3500 élèves chacun, le lycée qui gère le second cycle avec un effectif de 4000 élèves et, à côté, on a construit un franco-arabe, érigé un Bloc scientifique et technique et un Centre d’enseignement technique féminin (Cetf) », explique le proviseur. « Aujourd’hui, quand on vous parle du Complexe Valdiodio Ndiaye, c’est qu’il y a le lycée, le Cem 1 et 2, le collège franco-arabe, le bloc scientifique et technique et le Cetf », fait savoir M. Thiam.

Réhabilitation parcimonieuse
Depuis sa nomination, en octobre 2012, le proviseur et son équipe se battent pour améliorer les conditions de travail des enseignants et aussi la qualité de l’enseignement. « Quand j’ai pris service, le lycée n’était même pas clôturé. Il y a eu des efforts avec les moyens propres de l’école et l’action de madame Wouly Sène qui ont permis de reprendre la clôture ». Toutefois, déplore M. Thiam, ce mur, quinze jours après sa réhabilitation, a été détruit par les populations riveraines habitant la partie nord du lycée. Un geste d’incivisme caractérisé que n’a pas manqué de dénoncer le proviseur. « Les voisins immédiats considéraient le lycée comme un dépotoir d’ordures. C’était la pagaille. Les animaux morts étaient jetés dans la cour et il y avait aussi les voleurs qui avaient fait du lycée leur refuge. Quinze jours après l’inauguration du mur de clôture, ils n’ont rien trouvé de mieux que de le démolir pour simplement trouver des voies de passage. 

C’est ce climat stressant que nous vivons au quotidien et que nous cherchons à corriger », indique-t-il. Toutefois, précise Ndèye Ndour, tous les riverains ne doivent pas être mis dans le même sac. « Certaines populations sont d’un incivisme chronique et aiment trop la facilité. Mais, en déversant leurs ordures dans le lycée, elles devaient penser à leur environnement et celui de leurs enfants », confie-t-elle, déplorant la démolition du mur de clôture par certaines populations.

Si les efforts nécessaires n’ont pas encore été consentis par les autorités compétentes pour rénover cet établissement, il y a une synergie pour se pencher sur les problèmes du lycée et trouver des solutions. Et jusque-là, n’ont été réalisés que des travaux d’urgence. « Le Conseil départemental a réfectionné le bâtiment D où il y a 16 classes, une infirmerie, la bibliothèque, les archives et la salle d’Eps. La Sonatel a pris en charge le bloc B avec 10 salles de classe. La Direction des constructions scolaires a réhabilité cette année le bloc A. Ce qui fait qu’au niveau du campus pédagogique, sur les 60 classes, il reste 21 à réfectionner et nous pensons qu’à partir de l’année prochaine, tout sera remis à neuf », assure le proviseur non sans magnifier les actions de la mairie avec le pavage de la façade sud du lycée. Il s’y ajoute, selon lui, que « le Crédit mutuel et le Conseil départemental ont dégagé une subvention de 6 millions de FCfa pour réhabiliter le terrain de sport du lycée ».

En plus de ces différents partenaires, a souligné le proviseur, les anciens élèves interviennent beaucoup dans la réhabilitation du lycée, même au niveau de la diaspora.
Mbaye Thiam, qui fut un ancien du lycée Valdiodio, a eu la chance et le privilège d’étudier dans un cadre exceptionnel, de toute beauté, avec des arbres tout autour. « C’était un jardin dans lequel on trouvait la quasi-totalité des arbres fruitiers connus. Malheureusement il ne reste, aujourd’hui, qu’une végétation composée de niim », regrette-t-il. Toutefois, informe-t-il, un partenariat avec des Allemands va permettre la mise en place d’un mini parc écologique au niveau du lycée. « Tout cela rentre dans le cadre d’un vaste projet de réhabilitation des fonctions écologique et pédagogique du lycée Valdiodio Ndiaye pour un coût global de 462 millions de FCfa », éclaire M. Thiam. « Ce projet est porté par de grandes personnalités qui sont sorties de cet établissement, en tête desquelles Aminata Touré, ancien Premier ministre, Ibrahima Dème, ancien directeur de la Sonatel, Adama Ndiaye, procureur... », révèle-t-il. Dans ce même registre, ajoute le proviseur, des négociations sont en train d’être menées avec les Fonds verts des Nations unies pour doter le lycée d’espaces verts.

Le social au cœur de la politique du lycée
Lycée Valdiodio NdiayeLe lycée Valdiodio Ndiaye fut une référence au niveau national par la qualité. Aujourd’hui, le problème de cet établissement demeure, selon son proviseur, le nivellement des valeurs. « Nous avons une série S1 où les élèves réussissent toujours le baccalauréat avec un taux de 100 %, autant nous avons des classes où les résultats atteignent difficilement les 50 % », explique-t-il. Cette situation est liée, selon Mbaye Thiam, à une massification et à une forte demande sociale. « On a, pendant très longtemps, théorisé le maintien. Il vaut mieux avoir un élève à l’école plutôt que d’avoir un élève dans la rue. J’ai fait le choix de récupérer tous les élèves vulnérables à la déperdition scolaire. Tout cela est lié à une situation dont j’ai hérité », indique le proviseur non sans préciser que le lycée possède un club de l’excellence appuyé par des partenaires. « Tous les élèves qui ont une moyenne supérieure à 15/20 et les sportifs confirmés ne paient pas de droits d’inscription. Ils sont totalement pris en charge par le lycée », note-t-il. Il y a aussi nos partenaires allemands qui prennent en charge les inscriptions de 50 cas sociaux. Ils nous accordent aussi des subventions qui ont permis l’achat de vélos pour des élèves qui habitent très loin », ajoute M. Thiam.

Chaque année, pour magnifier l’œuvre du parrain, Valdiodio Ndiaye, et amener les jeunes générations à le considérer comme une référence, le lycée organise, le 5 mai, date de son décès, des journées qui lui sont consacrées. « Les journées Valdiodio Ndiaye sont des moments de retrouvailles entre toutes les générations qui ont fréquenté le lycée », explique-t-il.

Cris du cœur des anciens
C’est une lapalissade de dire que le lycée Valdiodio Ndiaye, naguère creuset d’excellence, a perdu son lustre d’antan. Cet établissement qui a joué un rôle si important, pour avoir accueilli depuis 1958 des dizaines de milliers d’élèves, est dans un état de délabrement inquiétant, malgré les tentatives de le relever de sa longue agonie. Certains bâtiments, frappés par le poids des ans, crient leur détresse. Les internes s’exaspèrent de l’état de vétusté qui touche leur établissement et ressentent un grand embarras en disant qu’ils étudient à Valdiodio Ndiaye. « C’est une fierté nationale, mais les autorités n’ont pas consenti les efforts nécessaires pour rénover ce lycée. Il est temps que cet établissement connaisse une seconde vie », dénonce Mariama Diouf. Pour les élèves, le parrain ne serait point fier de voir l’état dans lequel se trouve ce lycée qui porte son nom. Les anciens aussi s’alarment de la décrépitude du lycée. Nostalgiques de leurs années inoubliables qu’ils y ont passées, nombreux sont ceux qui ont un pincement au cœur en voyant la dégradation progressive des lieux. Ils trouvent anormal que rien n’ait été entrepris pour restaurer ce lycée historique. Pour Fatou Binetou Cissé, ce lycée porte le nom d’une illustre personnalité et mérite un bien meilleur sort. « C’est vraiment déplorable de constater que ce lycée aussi prestigieux par la qualité de ce que l’on y a enseigné soit aujourd’hui dans cet état », s’alarme cette ancienne élève qui y a eu son bac en 1999. Selon elle, la restauration et la conservation du lycée Valdiodio Ndiaye devraient être une priorité. Amath Diago, un statisticien qui y a également fait ses études secondaires, estime que ce lycée appartient au patrimoine tant régional que national. Il regrette, lui aussi, l’état de délabrement avancé de l’établissement. D’où l’urgence, selon lui, de lancer un programme de restauration de l’ensemble des bâtiments pour assurer la sauvegarde de ce prestigieux établissement. « C’est un lycée qui, depuis plus de cinquante ans, forme des générations d’élèves et a toujours fait la fierté de Kaolack. Il mérite un bien meilleur sort », note-t-il.

Des regrets, Ndèye Marème Sarr n’en manque pas chaque fois qu’elle passe devant ce lycée qu’elle a foulé pour la première fois en 1985. « Je garde d’excellents souvenirs de ce lycée qui fut une institution exceptionnelle. Avec le rôle qu’il a joué en contribuant à la formation de nos élites, je pense qu’il est indispensable de rénover cet établissement pour qu’il continue d’être le symbole de l’éducation et de l’excellence qu’il a toujours été », affirme cette technicienne en informatique.

De son côté, Babacar Seck, un enseignant qui est également passé par Valdiodio, lance un appel pressant aux autorités, afin qu’elles puissent sortir l’école de sa léthargie actuelle. Abdoulaye Marone dénonce, pour sa part, une absence de volonté des politiques. Selon lui, le lycée Valdiodio Ndiaye est une fierté nationale qui mérite de refaire sa toilette. « Cet établissement a été construit avant les Indépendances et a vu passer des potaches qui sont devenus des personnalités importantes dans ce pays. Rien que pour ça, il mérite une attention particulière et pratique de la part des autorités, des cadres qui l’ont fréquenté ou encore les personnes de bonne volonté ».

Comme beaucoup de parents d’élèves, Mamadou Faye tire aussi sur la sonnette d’alarme et alerte les autorités locales sur la dégradation qui prévaut dans le plus ancien établissement secondaire de Kaolack. Selon lui, le lycée Valdiodio Ndiaye doit bénéficier d’une réhabilitation complète et d’un environnement confortable, convivial, propice aux apprentissages, à l’épanouissement des élèves et adapté aux besoins des équipes pédagogique, technique et administrative.

Aujourd’hui, anciens comme actuels pensionnaires attachent une très grande importance au sauvetage de ce lycée devenu un patrimoine. Ils veulent que sa rénovation globale soit prise en charge dans les meilleurs délais, pour pérenniser à tout jamais son existence.

Par Samba Oumar FALL (texte) et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on vendredi, 31 mars 2017 15:05

Jusqu’à sa mort en octobre dernier à l’âge de 88 ans, le roi Bhumibol de la Thaïlande était le plus ancien des monarques en exercice. Il entretenait son aura mystique auprès de son peuple qui le vénérait grâce à sa vision du développement qui a transformé son pays au point d’en faire un cinquième tigre asiatique.

Il était un monarque adulé. Vénéré par ses sujets. Nombre de visiteurs et d’observateurs étrangers étaient bien obligés de constater l’amour unanime, inconditionnel de tout un peuple pour un monarque quasi divinisé, à la fois incarnation de Bouddha sur terre et «seigneur du territoire et de la vie» dans la tradition hindouiste. Les Thaïlandais connaissent tous par cœur le conte de fée, relaté dans les innombrables hagiographies. L'histoire du monarque «au cœur blanc, plein de magie et de bonté». De «l'esprit protecteur des Thaïlandais». De «l'artiste qui avait tous les dons». Il peignait, sculptait, photographiait, composait et croulait sous les distinctions, récitent les écoliers en chœur. Il était aussi un «agronome de génie» qui testait lui-même de nouvelles méthodes d'agriculture, transformait la piscine du palais Chitralada en étang de pisciculture et inventait le buffle mécanique ou les pluies artificielles. Enfin, c'était un homme de compassion pour les petites gens.

Il y a, dans ce fatras de louanges, des passages qui relèvent de la légende, mais la grandeur de l’homme est incontestable. On ne peut nier que ce monarque a eu le règne le plus long de l’histoire de la Thaïlande et l’un des plus prestigieux. Durant des décennies, il avait été le principal facteur d’unité dans un pays où une pesante structuration hiérarchique exacerbait les inégalités sociales. Il incarnait le lien entre tous les Thaïlandais quelle que soit leur classe sociale, le miroir dans lequel chacun pouvait se reconnaître comme faisant partie d’un tout. «Le sentiment qu’éprouvent les Thaïlandais pour le roi est quelque chose que les étrangers ne peuvent pas complètement comprendre», disait alors l’ancien premier ministre Anand Panyarachun.

Quand Bhumibol Adulyadej naît à Boston en 1927, personne, pas même ses parents, n’imagine le destin exceptionnel qui l’attend. Quand Ananda Mahidol, son frère, devient roi en 1934, après l’abdication de son oncle, les deux enfants vivent à Lausanne avec leur mère et leur grande sœur. Ils sont inséparables. Des photos les montrent aux sports d’hivers, bras dessus bras dessous, leur manteau maculé de neige. C’est le temps de l’insouciance, mais aussi des études à l’Ecole nouvelle de Lausanne. Le jeune Bhumibol se passionne des sciences, de la musique. La carrière d’ingénieur le tente. En 1946, la famille rentre en Thaïlande pour la cérémonie de couronnement d’Ananda. Celui-ci est accueilli avec soulagement par les Thaïlandais, mais la monarchie a connu une longue éclipse et son prestige est amoindri. Ananda ne règne que quelques mois. Un matin de juin 1946, il est retrouvé mort, dans son lit, d’une balle dans la tête. Il revient au jeune Bhumibol d’assurer la continuité de la dynastie Chakri, sous le nom de Rama IX.

Roi du développement
Roi ThaîlandeBhumibol est un roi qui a beaucoup voyagé. Il revient de ses nombreuses visites en Europe avec beaucoup d’influences et de certitudes qui changeront le visage de la Thaïlande. Le Bangkok trace est encore la trace vivante de cette influence européenne avec ses larges avenues inspirées par les Champs Elysées et ses grands temples bouddhiques (il y en a 430, rien qu’à Bangkok) en marbre et en fer forgé. C’est ici que l’on retrouve l’administration thailandaise. Le Palais royal y côtoie le siège du gouvernement et celui de l’Onu pour la zone Asie – Pacifique. On y est aussi frappé par les larges avenues bordées d’arbres (il n’y a pas d’arbre dans le Bangkok moderne) et ses nombreux canaux navigables.

Depuis les années 60, il sillonne son royaume, multipliant les initiatives et les projets. Grâce à lui, de nombreux grands projets d’irrigation en zone rurale ont vu le jour. En 1974, le souverain élabora un concept de développement original, nommé « économie de suffisance ». Il définit cette nouvelle politique, la même année, lors de la création de l’Université Kasetsart: « Le développement du pays doit être réalisé par étapes. Il doit débuter avec l’établissement d’infrastructures permettant l’accès à l’alimentation et aux besoins de base de la population, grâce à des méthodes qui doivent être économiques, prudentes et en conformité avec les principes. Une fois cette fondation fermement établie, le progrès peut être continuellement, soigneusement et économiquement promu. Cette approche permettra d’éviter les erreurs et les échecs et conduira à l’accomplissement certain et complet des objectifs ».
Il encourage alors les petits producteurs agricoles à rechercher avant tout l'autosuffisance alimentaire, la diversification de leur production et une moindre dépendance à l'achat de produits manufacturés. Plus largement, il propose une attitude de modération, d'intégration dans l'écosystème et d'organisation coopérative et solidaire au sein des communautés villageoises. Ainsi, face a une économie mondialisée et au développement débridé d'une agriculture intensive mécanisée et de la monoculture partout dans le monde qui n'a jamais vraiment enrichi les agriculteurs, le roi prônait un modèle de développement modéré qui se fait étape par étape et, surtout très diversifié.

Vision révolutionnaire
L'agriculture qui est promulguée est une forme d’agriculture durable complémentaire des agricultures biologiques, « agroforestières » ou raisonnées. Cependant, en plus d'être très conceptuelle, cette théorie a largement bénéficié d'une mise en pratique, au travers de centres de développement et de recherche et de champs-écoles pour agriculteurs (farmer's field school). Ceci a donc conduit à la proposition d'une ferme type de 2,3 ha avec quatre parties :

• 30 % d'étangs servant de stockage de l'eau à la saison sèche pour alimenter le verger. La digue de l'étang doit être surélevée et fixée à l'aide de plantes herbacées pour éviter l'érosion (vétiver notamment). L'étang est de plus utilisé pour élever diverses espèces aquatiques animales (poissons, grenouilles, etc.) et végétales.
• 30 % utilisé pour produire du riz à la saison des pluies, ce qui couvre au minimum la consommation familiale.
• 30 % de verger ou jardin avec différents arbres fruitiers, un grand potager, des herbes aromatiques, condimentaires et des champignons.
• 10 % restant sont des bâtiments, d'élevage et d'habitation pour la famille.

Derrière cette organisation, il y a une volonté d’accéder d'abord à une autosuffisance à l'échelle individuelle puis, à mesure de la maîtrise de la production, de générer du surplus qui peut être vendu et dégager ainsi un revenu.

Depuis les années soixante, environ 3.000 projets royaux verront le jour. Ils englobent des thématiques qui vont de l’agriculture durable à la santé publique en passant par les transports et les télécommunications avec toujours comme objectif la réduction de la pauvreté et de la faim.

Des projets de développement lancés et réalisés grâce aux moyens financiers du Bureau des Propriétés de la Couronne. Cet organisme qui gère les biens de la couronne est indépendant du gouvernement. Il ne rend compte qu’au roi et la fortune qu’il gère est immense. La couronne est, en effet, le premier propriétaire terrien du pays, et les revenus générés par ces propriétés ont été savamment investis, faisant du Bureau un acteur essentiel de l’économie thaïlandaise: industrie, assurance, banque, etc. Une richesse estimée à 30 milliards de dollars. Ce sont ces projets qui proposent et distribuent aux fermiers une soixantaine d'espèces animales et végétales pour les quatre parties de la ferme type promue par le roi.

Nouveau tigre asiatique
Sous l’impulsion de son roi visionnaire, la Thaïlande connait une croissance économique remarquée au sein de la zone du Sud-Est asiatique et ambitionne de rejoindre les nouveaux pays industrialisés de la bande des quatre (Corée du Sud, Singapour, Taïwan et Hong-Kong). Par son dynamisme, l’agriculture thaïlandaise a joué un rôle moteur dans l’essor de l’économie nationale. Elle contribue pour près d’un quart à la formation du PNB, emploie près de 70 % de la population active et ses activités dégagent un surplus exportable permettant de couvrir le déficit des échanges manufacturiers.

VISITE DE FAMILIARISATION : Des hommes d’affaires sénégalais en quête d’opportunités en Thaïlande
Sénégalais à ThaïlandeUne délégation d’hommes d’affaires sénégalais à répondu à l’invitation de l’ambassade royale de la Thaïlande pour une visite de familiarisation d’une dizaine de jours dans l’ancien royaume de Siam. Une visite au cours de laquelle de nombreuses opportunités d’affaires leur ont été présentées.
 
« La téranga n’est pas que sénégalaise ». Mme Ndom qui accompagne son époux depuis plusieurs années en Thaïlande pour importer des tissus au Sénégal ne tarit pas d’éloges pour le pays thaï. L’ouverture des Thaïlandais est, en effet, frappante. Contrairement à nombre de pays asiatiques qui ont du mal à cacher leur racisme, la Thaïlande est le pays du sourire. « Ils ne développent aucune méfiance vis-à-vis des étrangers, bien au contraire ». Pays très touristique (30 millions de touristes en 2015), leshabitants ont l’habitude d’accueillir et de converser avec les étrangers. Partout, ce sont des voix généreusement chantonnantes qui vous accueillent avec le bonjour local (Suwadikha).
 
La visite commence par une rencontre avec des chefs d’entreprises thaïlandaises à la Chambre de commerce à Bangkok. La rencontre, présidée par le vice-président de la structure est une prise de contact entre hommes d’affaires des deux pays qui s’échangent des cartes de visite et prennent rendez-vous pour des discussions plus poussées et des visites organisées pour une plus grande visibilité des activités des différentes entreprises locales présentes. Le vice-président de la Chambre de commerce qui a déjà séjourné au Sénégal est un ami de l’écrivain Cheikh Hamidou Kâne. Il explique qu’une dizaine de compagnies thaï commencent à investir à l’étranger. « Les produits de mer et les minéraux pourraient attirer nos investisseurs », soutient-il. A son tour, le porte-parole de la délégation sénégalaise, M. Serigne Amar, secrétaire général du holding Tse fixe les centres d’intérêt des hommes d’affaires sénégalais : « Nous avons, au Sénégal, un secteur privé important et très dynamique qui est la quête d’opportunités pour le marché sénégalais. Nous sommes intéressés par le textile, les services, l’agriculture, la machinerie agricole et industrielle ».
 
Rendez-vous est donc pris avec certaines entreprises thaïlandaises pour des visites de terrain qui commencent Ubon Ratchathani. Capitale de la province du même nom au nord-est de la Thaïlande, elle est frontalière du Cambodge et du Laos, Ubon est surtout connue pour son festival des bougies qui se tient au mois de juillet. La rivière Mun et le Mékong entretiennent une nature luxuriante qui offre de très beaux paysages. La concentration de temples bouddhiques est ici impressionnante. « C’est parce que le bouddhisme est peut-être encore plus présent ici que dans d’autres villes », explique le docteur Philatlak Kongsim, une enseignante qui conseille le groupe Panpee, hôte de la délégation sénégalaise à Ubon. Le groupe Panpee s’active, pour l’essentiel, dans l’agriculture et le tourisme. Il produit différentes variétés de riz et des cultures énergétiques comme l’huile de palme, le jatropha, le manioc et la canne à sucre. La firme encadre aussi des groupements de petits producteurs locaux pour la transformation des produits agricoles.

Après Ubon, cap sur Chiang Mai. C’est la deuxième plus grande ville de Thaïlande après Bangkok bien que cinquante fois moins peuplée. Détendue, créative et policée, Chiang Mai est aussi une cité dynamique et moderne qui a conservé une charmante simplicité. Ouverte aux autres, elle accueille la plupart des organisations non gouvernementales (Ong) qui travaillent avec les réfugiés birmans. Malgré la circulation, la pollution, les bâtiments en béton et les influences occidentales, elle reste authentiquement thaïlandaise et résolument tournée vers le progrès. La population estudiantine lui vaut une ambiance jeune, particulièrement notable dans les bars et les boîtes de nuit.

Une visite au ministère du Commerce de Thaïlande, représenté dans chaque province par un département de la promotion du commerce international permet à la délégation sénégalaise de se familiariser avec les atouts de la région. Chiang Mai est, en effet, réputé pour son artisanat. La céramique, la porcelaine, l’argenterie, le tissage du coton et de la soie, le bois et les produits alimentaires sont des activités réputées dans la région. Des chefs d’entreprise thaïlandais intéressés par l’importation du coton ne cachent pas leur intérêt pour le coton sénégalais et se disent prêts à saisir les opportunités dans ce sens.

La visite se poursuivra par la visite de l’usine Polowat Engine Ltd qui s’active dans la machinerie agricole. Une visite qui a particulièrement intéressé le représentant de Tse. « Notre agriculture a certes besoin de tracteurs pour les grands domaines, mais ce sont surtout les petites machines agricoles qui nous feront faire de grands pas dans notre combat pour l’autosuffisance », explique Serigne Amar. En effet, explique le secrétaire général du Holding Tse, « notre agriculture est surtout familiale. Elle est pour l’essentiel faite par de petits producteurs qui ne peuvent pas utiliser les tracteurs, c’est pourquoi nous sommes intéressés par l’importation de petites machines agricoles qui pourront alléger la pénibilité du travail de ces paysans ». M. Amar se verra d’ailleurs offrir deux machines pour les tester au Sénégal. « Si les tests sont concluants et que ces machines s’avèrent solides et économes en énergie, nous en importerons au Sénégal », s’engage-t-il.

Le programme de la visite se termine par une rencontre avec les dirigeants d’Eximbank à Bangkok pour étudier les modalités de financement d’éventuels partenariats entre hommes d’affaires thaïlandais et sénégalais.


CENTRE ROYAL D’ETUDES DU DEVELOPPEMENT HUAI HONG KHAR : La pépinière du roi
Le Centre royal d’études du développement Huai Hong Khrai a été créé sur l’initiative du roi Bhumibol, le 11 décembre 1982, dans la zone de la réserve forestière nationale Khun Mae Kuang de Chiang Mai. Il couvre une superficie de 1360 hectares. Ayant constaté que la région qui avait autrefois des forêts abondantes voyait ses ressources se dégrader progressivement, il ordonne au centre d’études de faire des recherches et des expérimentations sur des méthodes de développement adaptés aux besoins de cette partie du pays. Il insiste particulièrement sur la conservation des bassins hydrographiques, sur le reboisement et le développement agricole.

La région était naguère maltraitée à cause de l’agriculture des pavots qui y poussent naturellement. Après la récolte, on brûlait les champs pour préparer les prochaines cultures. Au fil des ans, l’aridité s’était installée dans la région. Le roi recommande alors sa reforestation en commençant par la préservation de l’eau. Ce sont donc 18 villages qui vivent autour du centre où ils sont formés aux techniques d’agriculture et d’élevage. Des bœufs danois sont importés pour les croiser avec les vaches locales qui parviennent ainsi à améliorer leur production laitière en donnant 10 à 12 litres par jour. Des chèvres y sont aussi élevées et leur production laitière sert à fabriquer du fromage et du savon (la viande de chèvre n’est pas consommée en Thaïlande). C’est aussi le cas de cochons et de poules. Des poules chinoises sont croisées avec des races locales pour améliorer leur production en viande. Tous les croisements sont faits dans le centre et les semences sont données aux producteurs de la région.

Par notre envoyé spécial Sidy DIOP

Last modified on jeudi, 30 mars 2017 12:29

Darou Hidjiratou est un village chérifien créé en 1950 par un descendant du prophète Mohamed (Psl). Ce qui fait de la localité une cité religieuse où les valeurs de l’islam sont enseignées et appliquées. Mais Darou souffre de son enclavement. Isolé dans le département de Vélingara, il faut faire des heures de route pour s’y rendre.

Darou Hidjiratou. Un village chérifien situé au bout de la forêt du département de Vélingara. Pour s’y rendre, il faut faire plus de 150 kilomètres en venant de la commune de Vélingara. L’accès est difficile. La seule piste de production qui mène à ce village en passant par Bonconto, chef-lieu d’arrondissement, est impraticable pendant la saison des pluies. L’eau de pluie prend le pouvoir pendant les mois de juillet, août et septembre. Par conséquent les villages de cet arrondissement deviennent inaccessibles. Il est difficile pour un chauffeur étranger de rouler sous ces eaux puisqu’il faut bien connaître la vraie piste au risque de perdre son véhicule. Pour ne pas perdre le nôtre, nous sommes obligés de louer les services d’un transporteur originaire d’un village situé à trois kilomètres de Bonconton. Le trajet nous coûta 20.000 FCfa. Pourtant, une fois en pleine forêt, le chauffeur nommé Amadou Diao s’arrête pour demander une augmentation de 5.000 FCfa à cause de la difficulté du trajet. Un montant accordé tout de suite puisque nous sommes tous conscients que les manœuvres ne sont pas faciles. Alors le jeune chauffeur reprend son volant en roulant dans l’eau mais en choisissant bien les endroits où mettre les pneus de son véhicule. Malgré les secousses, nous avons eu le temps d’admirer la belle faune de la campagne en profitant de la fraicheur matinale et de la verdure. Car, pour aller dans ce village chérifien, il faut traverser une plaine herbacée et peuplée d’arbustes. Une beauté qui pousse les touristes à tenter le voyage en affrontant cette piste sans mesurer les conséquences. Pourtant les risques sont réels. Deux véhicules 4x4 appartenant à des touristes sont pris dans le piège des eaux glauques qui cachent la piste. Et le nôtre, un ancien modèle de la marque française Renault, résiste dans bien que mal en dépassant les deux véhicules sous les regards impuissants des propriétaires. Le chauffeur en pleine manœuvre nous demande de prendre notre mal en patience parce qu’il reste encore quelques kilomètres à parcourir. Le paysage est captivant. On ne se lasse pas d’admirer la beauté de la forêt de la région de Kolda. Deux heures plus tard, Bonconto se pointe à l’horizon, au bonheur de toute l’équipe. Mais, il reste encore quelques cinq longs kilomètres à parcourir toujours dans la forêt dense de la Casamance avant d’arriver à destination. Ces derniers kilomètres nous prendront encore deux heures. Il était 11 heures quand nous entrons enfin à Darou Hidjiratou.

Mosquée en construction
Mosquée Darou HijratouAu milieu de ce village d’émigrés, une grande mosquée est en construction. « Notre ancienne mosquée ne peut plus contenir les fidèles. Un ami du village a décidé de nous construire celle-ci », lâche Abdoul Aziz Aïdara, un fils du village. Ce dernier est notre premier interlocuteur. Il décida alors de nous conduire chez son aîné qui est aujourd’hui chef et khalife du village. Il se nomme Cherif Mamadou Seydou Aïdara. En bon paysan, ce vieux marabout est absent de chez lui. Il est dans les champs. Alors, notre jeune chauffeur, après quelques minutes de repos, reprend son volant en direction du champ. Heureusement celui-ci n’est pas loin. Entouré de ses talibés, le marabout est en train de défricher son champ de coton. Celui qui se décrit comme paysan et enseignant de la littérature arabe va au champ dès les premières lueurs de la matinée, vers 6 heures, avant d’être rejoint par ses talibés. Trouvé en pleine activité, cet homme de taille moyenne et au teint clair prend son temps pour nous faire l’histoire du village de son défunt père Khalife Alassane Aïdara, né en 1917 et décédé le 24 décembre 2011 à l’âge de 94 ans. Père de 20 enfants dont 12 garçons, le fondateur de Darou Hidjiratou a laissé derrière lui 94 petits-fils. « Au moment de son décès, il avait 15 arrières petits-fils », raconte le marabout les yeux fixés au ciel. Après ce petit récit, Cherif Mamadou Seydou Aïdara essaie de retracer l’histoire de la création du village son papa. Il raconte que son père, avant de créer le village, est passé par le Mali avant rejoindre Médina Gounass après des séjours à Nioro De Rip et à Kounkané. « C’était vers les années 1942 », se souvient-il. C’est à Médina Gounass, après sa rencontre avec le marabout des lieux, qu’il a décidé, sur ses conseils, de fonder en 1950 le village chérifien en lui donnant le nom de Darou Hidjiratou. « C’était en 1948, un an après ma naissance », raconte Chérif Mamadou Seydou Aïdara, l’homonyme du marabout de Médina de Gounass.

Village religieux
A sa création, le village ne comptait que trois maisons. « Aujourd’hui nous sommes à 140 maisons avec plus de 2.000 habitants composés essentiellement de chérifiens car nous sommes tous des frères et sœurs, avec nos enfants dont certains sont en Europe », informe notre interlocuteur qui ajoute que ses ancêtres étaient des descendants du prophète Mohamed (Psl). Ces liens de parenté avec le fondateur de l’islam fait de la localité un village religieux où l’on enseigne aux enfants, dès le bas âge, les valeurs de la religion musulmane et la littérature arabe. « Nous sommes un village religieux où il est interdit de fumer ou de danser », nous signifie Mamadou Seydou Aïdara. Dans le village de son papa, toutes les femmes portent un voile et sont soumises aux règles et lois de la religion musulmane, c’est-à-dire de « la charia ». C’est grâce à cette charia que tous les conflits entre les habitants sont tranchés au village. « La justice ne juge que des rares cas de crimes. Sinon, la charia est appliquée ici à la lettre », précise-t-il. Mamadou Seydou Aïdara est titulaire d’un doctorat en arabe. Il a étudié dans les pays arabes avant de rejoindre la France en 1975 pour poursuivre les études sur l’Astronomie.

Aujourd’hui, en tant que chef du village, l’homme inculque son savoir à plus de 220 talibés répartis dans trois daaras. « Tous mes talibés sont pris en charge. Ici, on ne demande pas l’aumône. Les enfants vivent de ce que nous cultivons », souligne-t-il. En plus de l’agriculture, le vieux marabout dispose de vergers de mangues et d’autres fruits. « Nous avons tout ici », se réjouit-il, avant de reconnaître que leur seul problème reste et demeure la route. Le village est inaccessible. « Nous espérons que le président Macky Sall qui connaît bien ici fera quelque chose pour le village en nous construisant la route. Le marabout peut aussi compter sur l’un de ses jeunes frères qui est membre du parti au pouvoir. Ce dernier est d’ailleurs le maire de la commune rurale de Darou Hidjiratou.

Puits de la fécondité et de la guérison
Puits de Darou HijratouAu fond du village de Darou Hidjiratou est creusé un puits miraculeux. Construit parmi les 120 autres puits du village, il était le seul où l’eau a choisi un vendredi pour jaillir comme l’aurait souhaité un des savants et conseillers du fondateur du village, khalife Alassane Aïdara. « C’est pour cette raison qu’il fait objet de pèlerinage », explique l’actuel khalife Cherif Mamadou Seydou Aïdara. Il raconte que son père avait suivi le conseil d’un certain Thierno Amadou Barro en creusant ce puits 15 ans après son installation au village. L’eau devait jaillir de ce puits un vendredi, lui avait annoncé son conseiller. Ne connaissant l’emplacement exact à choisir, le fondateur du village fait creuser plusieurs puits à divers endroits du village. Dans l’un des puits, l’eau jaillit des entrailles du sil un vendredi, conformément à la prédiction de son conseiller.

Ce puits a été creusé en 1082. Depuis lors, il fait l’objet de pèlerinage parce que, d’après notre interlocuteur, il est source de fécondité, de guérison et de miracles. Et les pèlerins viennent de partout et même des pays de la sous-région pour chercher cette eau. On raconte l’histoire de cette femme originaire de la commune de Kounkané qui était entre la mort et la vie quand on l’a amené au village. Elle a survécu après pris un bain en utilisant l’eau de ce puits. « Non seulement, elle était guérie mais elle a mis au monde des enfants alors qu’elle avait des difficultés à en avoir », se rappelle Chérif Mamadou Seydou Aïdara. Ce dernier est formel, la majeure partie des femmes qui ont utilisé cette eau pour un bain ou en la buvant ont eu des enfants après. « C’est pour cette raison que nous disons souvent que l’eau de notre puits est source de fécondité », soutient Cherif Seydou Mamadou Aïdara. En plus de ces femmes, les hommes viennent de partout pour effectuer le pèlerinage dans ce puits. « Beaucoup boivent cette eau car elle peut guérir certaines maladies. C’est un puits miraculeux », lance-t-il.

Ce puits d’une profondeur de 12 mètres a besoin aujourd’hui d’être réhabilité. « Mon père ne voulait pas d’une construction moderne autour du puis. C’est pour cette raison que nous avons préféré ne rien construire autour de ce puits. Nous comptons cependant réaliser quelques travaux pour le protéger », assure le khalife et chef du village de Darou Hidjiratou qui, avec fierté, explique les bienfaits de ce puits qui, à son avis, mérite d’être connus par les Sénégalais. A l’en croire, grâce à cette eau, les populations de son village tombent rarement malades.

Par Eugene KALY et Ibrahima BA (textes), Assane Sow (photos)

Last modified on lundi, 27 mars 2017 13:22

Après plusieurs semaines de morosité liée à la crise postélectorale en Gambie, la ville de Farafenni déborde à nouveau d’activités. Et le marché central, poumon économique de cette ville, est l’un des meilleurs baromètres pour apprécier cette reprise effective. Les commerçants sénégalais qui avaient le moral dans les chaussettes depuis quelques semaines ont repris leur business et affichent le sourire. Ce nouveau climat de paix favorise leurs affaires et ils espèrent que la fin du règne de Jammeh annonce des lendemains enchanteurs.

Une fois la frontière franchie à partir de Keur Ayib, dans le département de Nioro, Keur Ali, un minuscule village complètement dépourvu se découvre. Pour regagner Farafenni, la première grande ville de l’Etat gambien, distante de 5 km et situé à 7 km du fleuve Gambie, il faut impérativement passer par là. Le trajet, selon les moyens, se fait à pied, à moto, en charrette ou en voiture. Le décor est tout autre. Des maisons en dur se succèdent. Avec la complicité du soleil assassin, leurs tôles en zinc luisent et, de leurs éclats, martyrisent les yeux mal protégés. A intervalles réguliers, des stations-services qui ont cessé toute activité sont squattées par des chèvres et autres volailles. Ça et là pullulent des garages de mécaniciens avec de vieilles guimbardes d’une autre époque exposées comme des objets d’art hors de prix. De part et d’autres de la route, des piétons vaquent à leurs occupations. Des vrombissements de véhicules de tout genre et de motos polluent l’atmosphère.

Au bout de cinq kilomètres, Farafenni se dévoile dans toute sa splendeur. Il faut d’abord passer les formalités d’usage au poste à l’Immigration passport control et au Farafenni custom office pour espérer fouler le sol de cette ville carrefour. Sur les lieux, un policier fagoté comme un charmeur de serpent nous demande notre destination, l’objet de notre visite et notre laissez-passer. Ni plus. Puis, il nous autorise à passer. Depuis la chute de Yaya Jammeh nous dit-on, les tracasseries ont diminué au niveau de la frontière gambienne. Même si du côté des transporteurs on affirme le contraire.

Dans cette ville, la circulation est très dense. Normal puisque c’est un passage obligé pour aller en Casamance et d’autres localités de la Gambie. Des bus, camions, taxi brousses qui ont fini de traverser la frontière foncent directement vers le quai de Bamba Tenda où ils devront embarquer dans le ferry pour rejoindre la ville de Soma, sur la rive opposée. Mais avant le village de Bereto, un autre contrôle s’impose à la 2nd Infantry Battalion.

Reprise des activités …
Finie la terreur silencieuse instaurée en Gambie, Farafenni a retrouvé sa quiétude d’antan. Dans cette ville-carrefour gambienne où les Sénégalais sont légion et s’activent dans le commerce et plusieurs autres domaines, la vie a repris son cours normal. Les populations se sont remises au travail. Ce nouveau climat de paix a favorisé la reprise des affaires. Il suffit, pour s’en convaincre, de sillonner la July 22nd Highway ou encore la Seyfo Mama Tamba Jammeh Highway. Banques, magasins, pharmacies, supermarchés, boulangeries, restaurants, stations d’essence, compagnie d’assurance et autres ont repris service.

Au marché central de Farafenni, poumon économique de cette ville frontalière, l’ambiance d’antan est au rendez-vous. Les commerçants qui avaient déserté leurs cantines ont repris leur business qui tourne aujourd’hui à plein régime ; ce qui était inimaginable quelques semaines plus tôt, quand Yaya Jammeh s’agrippait encore au pouvoir. A Farafenni, le commerce est l’activité vedette de la communauté sénégalaise établie dans cette partie de la Gambie. Le marché central est animé par des commerçants sénégalais venus de villes et villages environnants pour gagner dignement leur vie de ce côté de la frontière. Il suffit de poser les pieds au Farafenni market pour s’en rendre compte. On se croirait dans un des plus grands marchés sénégalais. Pas de marchands ambulants ni de meute de talibés qui assaillent les piétons, mais les dialectes utilisés laissent croire qu’on se trouve en terre sénégalaise. « Tout le monde sait que l’anglais est la langue officielle gambienne, mais l’usage du wolof, du peul, du sérère et du mandingue est très courante », explique Mamadou Sakho qui a presque fait ses humanités en Gambie. Selon lui, Farafenni, c’est presque un Sénégal en miniature. « On y retrouve une forte colonie de Sénégalais. C’est aussi le cas des beaucoup de villes gambiennes. Que ce soit à Banjul, Kerewan, Soma, Bansan, Birkama, Basse, Serekunda ou encore à Barra. Cela vient confirmer que les deux pays constituent un même peuple. Nous avons les mêmes ethnies, les mêmes coutumes, avec des pratiques sociales identiques », ajoute-t-il sur un fort accent gambien.

Fraternité
FarafenniTout se concentre dans ce marché : vendeurs de tissus, de vaisselles, de matériels électroniques, de poisson, de viande, de légumes, de fripes, sans compter les parfumeries, cosmétiques, les merceries, les bijouteries et autres tailleurs et vendeurs de prêt à porter. Et plusieurs échoppes sont tenues par des Sénégalais qu’on arrive difficilement à distinguer des Gambiens. Ici, le Dalasi, devise gambienne, et le Franc Cfa circulent sans difficulté et on peut régler ses achats avec les deux monnaies.

Dans cet espace où cohabitent Gambiens et Sénégalais, la fraternité et la solidarité sont une réalité, même si, de temps à autres, des policiers effectuent des rondes, rappellent à l’ordre certains récalcitrants, réprimandent. Après de longues semaines vécues dans l’inquiétude, Farafenni et son marché ont retrouvé l’ambiance des grands jours. Et pourtant, la crise post-électorale avait poussé beaucoup de commerçants sénégalais à prendre le chemin du retour au bercail en attendant que l’horizon s’éclaircisse. L’ambiance était à cette époque malsaine et la sécurité n’était pas garantie. La meilleure solution était, pour ces Sénégalais, de rentrer au pays en attendant que les choses se normalisent. « Avec cette situation, nos activités ont connu un brusque coup d’arrêt. On a broyé du noir pendant quelques semaines parce qu’il y avait une psychose qui régnait et on a jugé plus sage de fermer boutique, car Yaya Jammeh et son régime étaient capables du pire », informe Mamadou Lam, un commerçant.

Aujourd’hui, cette crise se conjugue au passé. La Gambie a ouvert un nouveau chapitre de son histoire et le discours du Barrow qui a plaidé le renforcement des relations entre les deux pays pour garantir une paix durable a rallumé l’espoir chez ces Sénégalais qui travaillent à la sueur de leur front pour subvenir aux besoins de leurs familles restées au pays. Farafenni a retrouvé son dynamisme économique et affiche le sourire. Un sourire retrouvé aussi par les commerçants sénégalais dont certains sont sur place depuis plus de deux décennies. « Les choses sont revenues à la normale depuis que Jammeh est parti. La reprise est certes timide, mais on espère qu’elle sera totale dans les semaines à venir. On espère aussi que le nouveau président fera tout pour que les relations entre nos deux pays soient beaucoup plus fluides » indique-t-il.

A Farafenni, nombreux sont ces Sénégalais qui se sont installés avec leurs familles. Définitivement pour certains d’entre eux qui considèrent la Gambie comme une seconde patrie. « Quand on travaille dans un pays et qu’on a des enfants qui y sont nés, on peut bien se réclamer de ce pays », argumente Amadou Bâ qui vit à Farafenni depuis plus de deux décennies. Vendeur de tissus, il a vécu avec amertume la crise électorale gambienne qui a menacé leur activité. « Malgré la frontière qui sépare le Sénégal de la Gambie, les populations sont les mêmes puisqu’elles sont unies par les mêmes liens socioculturels et religieux. Nous nous exprimons dans les mêmes dialectes. L’usage du wolof, du peul, du sérère et du mandingue est presque banal. C’est extraordinaire », explique-t-il. « Je suis moitié Sénégalais et moitié Gambien. J’ai des enfants qui sont nés au Sénégal et d’autres ici. J’ai même une épouse gambienne, donc je n’ai pas de problème d’intégration puisque mes voisins gambiens me considèrent comme un des leurs », ajoute-t-il. Ses garçons ont épousé des Gambiennes et une de ses filles a convolé avec un Gambien. Amadou Bâ n’est pas le seul dans cette situation qui est assez fréquente. Mamadou Lam a lui aussi vécu 27 ans dans cette ville. Vendeur de tissus au marché central de Farafenni, il n’est retourné que très rarement dans son Pété natal.

Farafenni, terre d’intégration…
Farafenni town« La majorité de mes enfants sont nés à Farafenni et ne sont jamais allés au Sénégal. Deux d’entre eux sont enseignants. Avec le poids de l’âge, je ne me déplace plus ». Selon lui, les Sénégalais s’intègrent facilement en Gambie, même si des fois ils ne sont pas épargnés des tracasseries. Originaire de Thiès et spécialisée dans la vente de vaisselle, Astou Mané, elle, a préféré loger à Keur Ayib qu’elle quitte tous les matins pour se rendre à son lieu de travail. « Je connais bien Farafenni pour y avoir vécu pendant trois années. Mais comme j’ai un magasin à Keur Ayib, j’ai préféré loger là-bas ». Selon elle, l’intégration des Sénégalais en Gambie est facilitée par liens qui unissent les deux peuples. « Nous ne sommes pas inquiétés ici, nous faisons notre travail en respectant le règlement, en nous acquittant aussi des taxes. C’est plus simple que cela. Je crois que quand on vit dans un pays et qu’on respecte ses lois et règlements, on peut vivre sans crainte », assure-t-elle.

Modou Ndiaye qui tient une parfumerie a connu une lente intégration. Après une tentative d’émigration avortée vers l’Espagne via la mer, le bonhomme a déposé ses baluchons en Gambie en attendant que la chance lui sourie à nouveau. « Quand on n’est pas chez soi, c’est normal que l’intégration soit difficile au début. Il fallait donc se plier aux règles du pays, ce que j’ai fait et à la longue je me suis habitué.

Depuis qu’il est arrivé, le jeune homme n’a pas connu de problème. « Ici, c’est presque le Sénégal, il n’y a pas de barrière linguistique et la fraternité se vit au quotidien avec nos parents gambiens ». Aujourd’hui, il est appuyé par son jeune frère, Moussa, qui était marchand ambulant à Dakar. « A deux, on se sent beaucoup plus en sécurité, même si jusque-là, on n’a connu la moindre embrouille », soutient-il. Comme nombre de ses compatriotes, Moussa avait fermé sa boutique avec la psychose installée par le refus de Jammeh de quitter le pouvoir. « Avec mon frère, on a loué une chambre à Keur Ayib en attendant que les choses se calment ». Mais avec le départ de Jammeh, ils sont revenus. « Depuis que nous sommes revenus, tout va bien. Les tracasseries ont diminué et on espère des lendemains meilleurs avec le nouveau président élu », assure-t-il.

Même les cireurs qui, pour la plupart, viennent du Fouta ne pensent pas à un retour au Sénégal. « A quoi bon rentrer quand on vit dans un pays et y gagne très bien sa vie sans être inquiété », indique Amadou Thiam.

Par Samba Oumar FALL et El Hadji Ibrahima THIAM (textes)
et Habib DIOUM (photos)

Last modified on vendredi, 24 mars 2017 15:41

Les bassins versants d’un affluent du fleuve Gambie traversent plusieurs villages de la commune de Missirah. Le microclimat et la richesse des sols font de cette localité un terreau fertile de la production de banne. Sa part dans la production nationale est estimée à 80%. Cependant, la filière a ses contraintes.

À 35 km de Tambacounda sur la route de Kédougou, l’arrondissement de Missirah se particularise par le Parc national du Niokolo-Koba. Le fleuve Gambie qui le parcourt sur toute sa longueur a permis d’installer des milliers d’hectares de terres irriguées pour le maraîchage et l’arboriculture.

Pour se rendre à Koar, à environ 70 kilomètres de la commune de Missirah, il faut se ceindre les reins. La piste est défoncée, ravinée à l’extrême. L’intensité des pluies a laissé des marques sur la route. La voiture danse dans les crevasses. Il faut savoir résister aux déviations les plus périlleuses pour éviter de s’engouffrer dans les étangs d’eau éparpillés un peu partout. Au bout de quelques heures, le village de Koar surgit. Ici, les champs de banne s’étendent à perte de vue. Ils forment des pans de verdure. Les plantations se suivent. Des pieds portent des régimes de banane. Entre les plantations, les exploitants, le plus souvent à bord de leur vélo, vont et viennent. Dans ce village, on ne se tourne pas les pouces. Les plantations sont généreuses. Elles nourrissent bien des familles. Sur les routes, les agriculteurs en tenues dépenaillées marchent à grandes enjambées sur une pente qui offre une vue splendide de l’affluent du fleuve Gambie qui apporte la vie à l’intérieur de cette localité. A Koar, on remercie le ciel, mais on ne doit pas oublier ce cours d’eau qui est le siège d’activités économiques les plus florissantes. Les conditions ne sont pas aussi défavorables à l’agriculture. Koar est bordé par l’une des formations forestières les plus denses des environs. On a l’impression d’être coupé du reste du Sénégal. Du moins, l’air n’est pas pollué. Et la nature étale toute sa splendeur. Une saisissante impression de bien-être nous envahit au fur et à mesure que les champs et les formations arbustives défilent au passage de notre voiture.

A Koar, l’exploitation des plantations se transmet de génération en génération. Aujourd’hui, des groupements d’intérêts économiques ont vu le jour. C’est l’une des preuves que l’activité a porté ses fruits. En dépit des revenus non négligeables qui transitent sur les berges de cet affluent du fleuve Gambie, les exploitants portent sur leurs épaules un lourd panier d’écueils. Koar fait courir des Sénégalais des autres régions. Le président du Gie, François Gabriel Ndiaye, raconte que parmi les membres, certains viennent de Thiès, de Fatick, de Kaolack et de Louga. Ils sont arrivés à Koar à la suite du Plan d’ajustement structurel (Pas) avec son lot de chômeurs en 1986. Les têtes pensantes de ce Gie sont issues de la même promotion au Centre de formation en horticulture de Cambérène. «A la fin de notre formation, nous avons bénéficié de l’appui de l’Office africain pour le développement et la coopération (Ofadec). Il nous a affecté des terrains, du matériel, des intrants et nous a accompagnés jusqu’à la production», se souvient-il. Après cette étape, chaque propriétaire de parcelle devait rembourser une somme de 150 000 FCfa pour devenir autonome. Avec une production annuelle de 225 à 230 tonnes pour un chiffre d’affaires d’environ 41 millions de FCfa, le Gie exploite actuellement 9,5 hectares. Chaque membre dispose d’un quart d’hectare, soit environ 600 pieds de banane. «Nous fonctionnons sur la base d’un budget. Chacun d’entre nous doit verser une cotisation de 300 000 FCfa au début de chaque saison. C’est à partir de ce fonds que nous nous occupons du fonctionnement du Gie», explique Adama Ndao, secrétaire général du collectif régional des producteurs de la région de Tambacounda.

La banane chasse la pauvreté
Banane MissirahIci, chacun cultive sa plantation. Chaque exploitant récolte les fruits de son labeur. «On ne se plaint pas vraiment. A notre arrivée ici, nous étions des célibataires. Aujourd’hui, nous sommes tous mariés et entretenons bien nos familles grâce à ce travail », avance Gabriel Ndiaye, un coupe-coupe en bandoulière. Ici, les exploitants ne mettent pas tous leurs œufs dans un même panier. Ils jouent sur la diversité des variétés qui vont de la «Robuesta » à la grande «naine », en passant par la petite «naine » et le «Williams ». Cette année, l’eau n’a pas manqué. L’affluent est sorti de son lit et a dévasté quelques hectares. Les pertes sont énormes dans d’autres localités. A Koar pourtant, les bonnes moissons sont un acquis. Les producteurs affichent le sourire. Ils savent que leurs recettes vont augmenter. Pape Dioum est le secrétaire général adjoint du Groupement d’intérêt économique « Koar II » créé en 1981 et qui regroupe en son sein 117 membres. Dans ces périmètres, plus de 400 tonnes sont produites annuellement. D’ailleurs, c’est la plus grande zone de production de la localité. Comme les premiers intervenants, cet homme de taille moyenne est habité déjà par la joie grâce aux promesses de bonne moisson. « J’espère que nous allons dépasser les 400 tonnes que nous mettons chaque année sur le marché parce qu’il y a eu beaucoup d’eau », a lâché le jeune producteur. Dans les villages de Koar, de Guène et de Gouloumbou, la verdure de la plantation de banane parvient à calmer les ardeurs de la forte chaleur notée dans la région.

Le conditionnement, le maillon faible de la chaîne
L’exploitation des plantations a aussi des contraintes. Elles réduisent les ambitions. L’assiette foncière n’est plus extensible. La cherté des intrants limite les possibilités des producteurs. Mais c’est surtout le stockage et le conditionnement qui plombent la filière. «Notre objectif est d’augmenter notre périmètre d’exploitation pour prendre en charge les besoins de notre famille. Nous disposons de 30 hectares non exploités. Je pense qu’il nous faut un fonds d’exploitation », soutient Gabriel François Ndiaye. Le coût d’une motopompe et d’un bac flottant s’élève à 12 millions de FCfa. Une somme hors de portée des producteurs. Les coûts de la production pèsent lourds sur les épaules des producteurs. Les charges d’exploitation de 12 hectares s’élèvent à 25 millions de FCfa. «Je pense qu’avec 50 millions de FCfa, nous pouvions exploiter les 30 hectares qui nous restent », laisse-t-il entendre. Le respect des normes internationales est l’autre écueil à surmonter. « C’est le conditionnement qui pose problème. D’ailleurs, c’est ce qui rend la qualité mauvaise. Nous avons un véritable problème d’infrastructures », mentionne M. Ndao. Dans ces localités, la production par hectare s’élève à 25 tonnes au moment où le potentiel tourne autour de 60 tonnes à l’hectare. Selon Saliou Camara, secrétaire général du Gie de Koar 3, cette situation s’explique en grande partie par le manque de renouvellement du matériel végétal. Ce n’est pas tout. Le système d’irrigation est d’un autre âge. « La solution, c’est de disposer des plantes in vitro », fait-il comprendre. A ces problèmes s’ajoutent les inondations devenues récurrentes depuis quelques années. En effet, dans ces localités, certains périmètres sont engloutis par les eaux du fleuve, obstruant du coup l’accès. Face à cette situation, les producteurs exhortent les autorités à remettre à flot le barrage de Samba Ngalou afin de réguler le cours des eaux du fleuve.

Marguerite Thiaw, productrice : Une transformatrice au milieu des bananeraies
BananesCe jour-là, elle vient de parcourir 30 km. Cette distance sépare son village de Missirah. C’est au siège de la communauté rurale qu’elle s’approvisionne. Marguerite Thiaw a pignon sur rue à Nguène. C’est dans cette localité qu’elle a ouvert en 2014 une unité de transformation et d’exploitation de la banane grâce à l’aide d’une agence de microcrédit. Un local de deux pièces est aménagé à l’entrée de sa concession. Sur le local, comme une épigraphe au fronton d’un panthéon, l’enseigne «Simon production» est bien visible. Marguerite Thiaw n’est pas une illustre inconnue. Les producteurs vantent son dynamisme. Exploitante et transformatrice, la native du département Tivaouane connaît cette filière comme sa main. Elle exploite une parcelle d’un hectare dont le rendement annuel est de quatre tonnes. Cette dame de 57 ans est à donner en exemple. A partir de cette plante, elle fabrique de la farine, du couscous et du savon. La poudre thérapeutique sort de ses mains avec des épluches de banane. C’est en 2003 que la vieille dame a commencé à transformer des produits dérivés de la banane. «C’est une connaissance que j’ai héritée de ma mère. Aussi, j’ai inventé quelques recettes à base thérapeutique», explique-t-elle, une croix en bandoulière. Mère de neuf bouts de bois de Dieux, l’histoire de Marguerite Thiaw est celle d’une femme généreuse. Elle a choisi de mettre son expérience au service des femmes de son village. «Lorsque j’ai remarqué que les femmes d’ici n’avaient pas les moyens d’acheter mes produits, je les ai formées sur les différentes méthodes de transformation afin qu’elles puissent fabriquer leurs propre produits afin d’assurer les besoins nutritionnels de leurs enfants», laisse-t-elle entendre.

Le rêve de Marguerite a toujours été d’intégrer l’Institut de technologie alimentaire (Ita) pour pouvoir disposer d’une autorisation d’homologation. Ce qui pourrait lui permettre d’approvisionner les différentes épiceries du Sénégal et devenir du coup une transformatrice professionnelle. Aujourd’hui, malgré son âge, elle continue toujours de croire à la possibilité de réaliser ce rêve d’adulte. «Je reçois beaucoup de commandes d’une manière informelle. J’aimerai vraiment que cela se fasse de façon formelle. Je pense que pour que cela arrive, il faut que j’intègre d’abord l’Ita », soutient-elle. Déjà il y a quelques années, Marguerite avait bénéficié d’une formation sur la transformation des jus locaux grâce à l’appui du Projet de microfinance rurale (Promer).

Emigration : A Missirah, le phénomène ne faiblit pas
MissirahDans la commune Missirah, chef-lieu de 87 villages, l’agriculture et l’horticulture ne font pas courir les jeunes. Ils ont un seul rêve : partir pour l’Europe. Cette Europe qui est synonyme de réussite dans cette commune où poussent de belles villas à côté des cases.

Dans la région de Tambacounda, des dizaines de jeunes qui ont échoué dans leur projet d’émigration se convertissent en agriculteurs. Certains ont choisi l’horticulture de la banane. Ils se partagent des hectares de plantations qui longent le long du fleuve Gambie. Ce qui fait dire au directeur régional du développement rural (Drdr), Samba Ndao Tall, que de plus en plus de jeunes émigrés reviennent pour cultiver la banane. « Le retour à la terre est une réalité dans certaines localités de Tambacounda », a soutenu M. Tall, qui a indiqué que d’autres jeunes explorent les domaines de l’élevage, du commerce, entre autres. Mais à Missirah, une commune du département de Tambacounda située à une trentaine de kilomètres à l’Est sur la route de Kédougou, la forte attraction de l’émigration est une réalité. « Ce sont les jeunes et les vieux émigrés qui ont fait de cette ville ce qu’elle est aujourd’hui », a expliqué Koutoubo Sylla, natif de la localité et conseiller municipal de la commune de Missirah. Dans ce village devenu une commune grâce l’Acte 3 de la décentralisation, les jeunes ne s’intéressent pas à l’agriculture. « Notre rêve ici est de voyager, d’aller en Europe et de revenir construire de belles villas », a lâché le jeune collégien Lassana Diaby. Ce rêve est déjà réalisé par beaucoup de ses aînés qui ont construit des immeubles de deux voire trois étages. Pour améliorer les conditions de vie et d’existence de ses parents, Koutoubo Sylla était lui aussi tenté par le phénomène de l’émigration. « En 1986, comme la plupart des jeunes du village, j’avais eu l’intention de partir parce que je n’en pouvais plus de voir mes camarades partir et revenir construire de belles villas quelles années après. Malheureusement, mon rêve ne s’est pas réalisé. Mais je ne regrette rien car aujourd’hui en tant qu’agent de la poste, je gagne dignement ma vie », a soutenu M. Sylla qui reconnaît que cette tentation est encore forte parce que beaucoup de jeunes collégiens du village n’hésitent pas à abandonner les études pour aller en Europe.

Mais le phénomène s’est accentué entre 1980 et 1984, avant de monter en puissance en 2006 où une centaine de jeunes de Missira sont entrés clandestinement en Europe. Et Malgré les conditions difficiles, aucun d’entre eux n’a péri dans l’océan. « Missirah n’a jamais perdu d’enfant dans l’émigration clandestine », a soutenu le représentant du maire, qui a révélé que les premiers émigrés ont quitté Missira en 1969. Depuis cette date, les populations de ce village continuent de migrer vers les pays européens. « L’émigration est un phénomène culturel chez le peuple Diankhaké », soutient Koutoubo Sylla. Ce qui se confirme devant le bureau de la poste de Missira où des centaines jeunes, de vieux et de femmes ont pris d’assaut l’institution financière pour récupérer les mandats envoyés par des parents depuis l’Europe. Parmi ces personnes, Alima Sylla. Elle est venue récupérer l’argent envoyé par son fils depuis l’Espagne pour la dépense familiale. « Si l’on parle de Missirah, c’est grâce aux émigrés. Ils nous donnent non seulement à manger mais toutes les belles maisons et certaines infrastructures de la commune comme des postes de santé sont construites par nos enfants qui sont à l’étranger. Nous les remercions infiniment », confie Mme Sylla, sous le regard des autres femmes et hommes qui attendent leur tour pour récupérer leurs mandats. Dans la commune de Missirah, loin des villages de plantations de bananes, les jeunes ont un seul rêve, s’envoler pour l’Europe et, au retour, doter leur ville natale de belles villas. Une ville qui a récemment fêté son centenaire mais qui reste toujours rurale malgré ses belles maisons.

Par Eugène KALY et Ibrahima BA (textes),
Assane Sow (photos)

Last modified on vendredi, 10 mars 2017 14:13

S’il y a une ville sénégalaise qui reflète parfaitement l’esprit de la Sénégambie, c’est bien Karang. Dernière localité avant la Gambie en venant par Foundiougne, cette commune a toujours ressenti les contrecoups des humeurs de l’ancien satrape gambien. Mais aujourd’hui, l’après-Jammeh a ouvert une nouvelle ère que cette commune entend bien mettre à profit pour raffermir ses relations avec les localités sœurs de l’autre côté de la frontière.

La vie a repris son cours normal à Karang, dans le fin fond du département de Foundiougne. Sur la place du marché, cœur de cette petite ville frontalière de la Gambie, les activités battent leur plein. La proximité de la gare routière rajoute une dose de fièvre à l’ambiance déjà animée. Motos « Jakarta », taxis-brousse et minicars d’un autre âge se disputent la chaussée rendue étroite par les tenanciers de petits commerces installés le long de la route bitumée. Ici, la page de la crise post-électorale gambienne est presque tournée. « Presque », car, sur les 4.212 réfugiés officiellement recensés par la Croix-Rouge qu’elle avait accueillis, tous ne sont pas retournés en Gambie. « Il y a 396 réfugiés gambiens qui sont restés d’eux-mêmes », informe le maire de la commune, Dioguine Gomis.

Au plus fort de la crise, quand l’ancien président Yaya Jammeh a refusé de quitter le pouvoir après sa défaite électorale et que les forces de la Cedeao ont pénétré en territoire gambien afin de l’en déloger, des milliers de Gambiens ont fui le pays. Une bonne partie de ces déplacés a trouvé refuge à Karang qui n’est séparé de la Gambie que par une barrière métallique. Cette petite commune de 

Karang

la région de Fatick n’a jamais porté aussi bien son surnom de « Sénégambie en miniature » que durant cet épisode. Ses populations se sont fortement mobilisées pour mettre à la disposition de leur

s frères gambiens gîte et nourriture pendant plusieurs jours.

Un élan de solidarité qui témoigne du beau brassage qui a toujours existé entre les deux peuples malgré les frictions qui survenaient, de temps à autre, au niveau étatique. « Nous avons su gérer la situation grâce à l’engagement sans failles des populations. Certains ont accueilli plusieurs familles. Il n’y avait aucune tente, tous les réfugiés ont été logés dans des maisons », confie l’édile de la commune. Ses propos sont corroborés par Rokhaya Gaye, cambiste de son état. Elle assure que cinq familles composées d’une dizaine de personnes chacune ont été accueillies chez elle. « Quand elles devaient rentrer, nous avons mobilisé deux cars », explique-t-elle.

Au poste frontalier, l’ambiance est un ton en-dessous de la fièvre de la place du marché. Ici se côtoient vendeurs de viande rôtie, monnayeurs, tenanciers de gargote, étables proposant sucre, thé, biscuits, fruits, etc. Les véhicules traversent la frontière dans un ballet incessant. Les piétons aussi. Cette frontière, comme les relations entre les deux peuples, est loin d’être hermétique. Des bâtiments sénégalais et gambiens s’adossent. Une partie des étals des vendeuses sénégalaises déborde en territoire gambien. Un grand pan du terrain vague de football du village gambien de Hamdalai se trouve en territoire sénégalais.

Côté sénégalais comme gambien, des postes de police et de douanes contrôlent les entrées et les sorties. Mais à part ce point de jonction officiel des deux pays matérialisé par une barrière métallique de fortune, prolongée de part et d’autre par un muret d’une centaine de mètres, franchir la frontière est un véritable jeu d’enfant.

La Sénégambie en miniature
On peut pénétrer en Gambie par le poste frontalier après avoir présenté sa pièce d’identité et en ressortir aussitôt par l’une des nombreuses ruelles sénégalo-gambiennes enchevêtrées. « En pénétrant en Gambie, ce qui change du Sénégal, c’est la langue des écriteaux sur le fronton des boutiques et l’accoutrement des agents de sécurité, sinon rien ne distingue les deux pays. Nous sommes un même peuple et parlons pratiquement les mêmes langues », souligne Seydou Diallo. Ce boucher a fait toutes ses études, du primaire au supérieur, en Gambie. Comme lui, beaucoup d’enfants de Karang ont fait leurs humanités dans le pays voisin pour différentes raisons. Et, assure-t-il, la plupart des fonctionnaires gambiens sont d’origine sénégalaise.

Dans cette ville cosmopolite de 23.000 habitants, dernière étape du territoire sénégalais avant d’accéder en Gambie, plane un parfum d’un peu de Sénégal et d’un peu de Gambie. Des Sénégalais quittent chaque jour Karang pour aller travailler de l’autre côté. Et il n’est pas rare, comme ce jour-là, de voir un véhicule de la police gambienne stationner près de la place du marché. Y voir circuler simultanément le FCfa et le Dalassi relève de l’anodin. Le réseau téléphonique y est imbriqué. On utilise les puces des opérateurs télécoms sénégalais et gambiens indifféremment.

Karang GambieCe caractère hybride de Karang trouve une explication historique. Le fondateur du village en 1906, Serigne Mass Kâ, a été obligé, sous la pression des colons, de franchir la frontière à la suite de son refus de faire enrôler ses disciples lors de la Première Guerre mondiale. Installé en territoire gambien, son influence continue de s’exercer sur Karang. Aujourd’hui, ce sont ses descendants qui dirigent la grande mosquée de Banjul.

A Karang, le départ de Jammeh a déridé l’atmosphère. Les appréhensions se sont dissipées. Du coup, on se remet à rêver des concerts, des randonnées pédestres, des festivals, des matches de football qui, jadis, rythmaient les relations entre les populations de Karang et de Hamdalai. Une belle harmonie qui a souffert des foucades de l’ancien président. « On a une occasion inespérée de relancer nos relations, surtout entre Karang et Banjul qui n’est distante que de 30 km. Aujourd’hui, plus rien ne s’oppose au jumelage entre nos deux villes », indique le maire Dioguine Gomis. Pour les habitants des deux côtés de la frontière, le changement à la tête de l’État gambien est un véritable bol d’air frais. Le maire a encore à l’esprit ce souvenir d’une randonnée pédestre que des officiels gambiens et sénégalais avaient convenu d’organiser ensemble l’année dernière. Au dernier moment, la partie gambienne s’est débinée. Le sentiment de peur a eu raison de la volonté de confraternité. « Le jour j, alors que nous avions fini de confectionner les blousons, les tee-shirts et les casquettes, nos amis gambiens ne se sont pas présentés. Ils avaient reçu des menaces de sanction venues de Banjul », dit-il. Aujourd’hui, pour M. Gomis, plus question de faire les choses en cachette comme lors du blocus de l’année dernière.

Les « excellents rapports » entre les officiels des deux localités frontalières se feront désormais au grand jour, dit-il. « Lors de cet événement, c’est nuitamment que nous rencontrions nos homologues gambiens pour essayer de régler certains détails. Il le fallait, car nos destins sont liés », ajoute-t-il. Des destins liés, mais qui ont failli faire les frais des lubies du Babili Mansa, regrette Youssoupha Diadhiou, commerçant gambien. Lui dont le gros de la clientèle est sénégalais voit ses recettes fortement baisser chaque fois qu’il y a friction entre les deux pays. « Les colons ont réussi à nous diviser, nos politiciens ont perpétué cette division en essayant de monter les uns contre les autres. Et le plus ridicule dans cette situation, c’est que nous avons tous des parents de part et d’autre de la frontière », assène-t-il sèchement et sans peur d’être entendu et cueilli par les redoutables agents de la National intelligence agency (Nia) dont les grandes oreilles captaient tout au temps de Yaya Jammeh. Les temps ont bien changé en Gambie.

Seydou Diallo : Diplômé en management, vendeur de viande…
Seydou DialloÀ lui seul, il est le prototype du Sénégambien. Sénégalais de naissance, Seydou Diallo a fait ses études en Gambie. Faute d’y trouver du boulot après avoir obtenu ses diplômes, il est revenu dans son pays natal pour vendre de la viande grillée.

Au coin de la principale ruelle qui mène au marché de Karang, un jeune homme de taille moyenne, carnation claire et barbe hirsute, découpe avec dextérité des morceaux de viande fumants. Autour de son pousse-pousse où s’exhale un fumet qui instille les narines et titille le palais, trois clients fixent des regards gourmands les morceaux de gibiers rôtis. Ils sont bientôt tous servis. Seydou Diallo n’est pas le seul rôtisseur installé ici, mais sa bonne réputation de « spécialiste » lui attire plus de clients que les autres. Et pourtant, c’est faute de mieux que Seydou s’est lancé dans cette activité en 2010.

Né à Karang en 1986, il fait partie de ces nombreux enfants de la ville à avoir fait tout leur cursus scolaire et universitaire en Gambie. Plus que le système d’enseignement, c’est la gratuité de l’école dans le pays voisin qui a poussé de nombreux parents à y amener leurs rejetons. Certains y ont décroché des diplômes, sont restés et ont été engagés comme des fonctionnaires gambiens. Seydou, lui, bien que titulaire d’un diplôme en Business management, n’a pas eu la même chance que ses autres compatriotes sénégambiens. Il a été donc obligé de revenir au bercail. « J’ai étudié au Sénégal jusqu’en classe de Cm2. À un certain moment, mes parents ne pouvaient plus me payer mes fournitures. En plus, le système du double flux avait commencé à entamer mes performances scolaires. C’est ainsi que, sur conseil d’une tante, on m’a amené en Gambie où les fournitures étaient gratuites et on mangeait à l’école sans bourse délier », explique-t-il.

Pour le futur vendeur de viande grillée, le changement de pays et de système scolaire ne fut pas difficile. Tous les jours, il franchit la frontière, marche un kilomètre pour atteindre sa nouvelle école située à Keur Sagna. Très vite, Seydou figure parmi les meilleures de sa classe et de son établissement. Il passe les classes sans accrocs et se retrouve au lycée Muslim High là où l’actuel président, Adama Barrow, a fait ses études. Trois ans plus tard, il est admis à l’équivalent de notre École normale supérieure. Il y passe trois ans et décroche une licence en Business management. Le master étant payant, Seydou se résout à arrêter ses études n’ayant pas les moyens de débourser les 200.000 FCfa exigés. Après de vaines tentatives de trouver un bon boulot dans son pays d’adoption, Seydou décide de revenir en 2010 dans son pays d’origine. « Quand j’ai eu le bac, on a voulu m’engager dans la Douane ou la police gambienne, j’ai refusé, car la solde était dérisoire. C’est l’équivalent de 30.000 FCfa », explique-t-il.

Deux mois plus tard, pour s’occuper, il se lance dans le commerce de viande grillée, une activité très lucrative à Karang. Si au début, c’était juste temporaire en attendant qu’il retourne en Gambie pour chercher du boulot, Seydou y a finalement pris goût et en a fait son gagne-pain. Les revenus qu’il en tire lui permettant de bien entretenir sa petite famille. Mais la nouvelle situation politique en Gambie risque de changer son agenda. « Je pense retourner en Gambie pour tenter à nouveau ma chance. Le nouveau président a appelé tout le monde à venir participer au développement du pays et je vais répondre à cet appel », indique-t-il.

El Hadji Ibrahima THIAM, Samba Oumar FALL (textes)
et Habib DIOUM (photos)

Last modified on lundi, 06 mars 2017 14:01

Réservée aux banques, l’activité de change de monnaies se fait depuis quelques années par des particuliers à la frontière sénégalo-gambienne. Le franc Cfa tient la vedette dans ce marché parallèle des devises qui permet à beaucoup de monnayeurs clandestins de joindre les deux bouts. À Karang, dans le département de Foundiougne, elle nourrit tant bien que mal ceux qui s’y adonnent, contrairement à Keur Ayib, dans le département de Nioro du Rip, où les cambistes conjuguent cette activité au passé. Ils pointent du doigt Yaya Jammeh et son régime qui les ont tous envoyés au chômage.

Karang et Keur Ayib ont la particularité d’être des villes frontalières à la Gambie. Cette situation géographique positionne ces deux localités comme de véritables plateformes commerciales. De nombreuses échoppes, ateliers de couture, de menuiserie, bijouteries et restaurants meublent le décor. La gare routière qui ne désemplit presque jamais et le marché qui grouille du matin au soir témoignent de l’intense activité commerciale. Avec un flux humain impressionnant et des véhicules, motos, charrettes, pousse-pousse et piétons qui se disputent la chaussée, la vie ne semble jamais s’y arrêter.

Le franc Cfa, monnaie vedette des Gambiens
Point de passage obligé pour rejoindre la Gambie, Karang a vu se développer plusieurs activités. Et le marché du change y a la cote. À quelques encablures du poste-frontière, s’érige à ciel ouvert une banque informelle où franc Cfa, dalasi, euro et dollar sont échangés. L’absence d’un bureau de change agréé a favorisé le développement de cette activité.

Cette profession très attractive n’est pas seulement l’apanage des fils du terroir. Des gens qui viennent d’autres contrées se rabattent sur ce secteur pour joindre les deux bouts. Téléphones portables, liasses de billets à la main, les monnayeurs vaquent tranquillement à leur commerce et guettent le moindre regard intéressé. Ce marché existe depuis des années à Karang. Sur les lieux, les opérations se concluent sur une simple négociation et l’argent circule très bien. « Le change est une activité très rentable. Plus de 80 % des personnes qui traversent la frontière sollicitent nos services, sans compter les opérateurs économiques qui ont besoin de devises pour leurs opérations commerciales de grande envergure », indique Ibrahima Diallo, un Guinéen qui a démarré ses activités en 2010.

À Karang, le franc Cfa est la monnaie vedette, une monnaie très convoitée. La faiblesse de la devise gambienne, le dalasi, qui connaît une forte dépréciation, a fait que les citoyens de ce pays frontalier se sont repliés sur le franc Cfa qui a plus de pouvoir d’achat que leur monnaie, mais aussi sur les autres devises comme l’euro et le dollar. Cette situation fait le bonheur des monnayeurs clandestins qui ne chôment presque pas. « La Gambie possède une monnaie qui n’a pas une très grande valeur. La preuve est que dès qu’on sort du territoire gambien, on ne peut rien acheter avec le dalasi. Le dalasi n’est utilisé qu’en Gambie, c’est pourquoi les Gambiens font des pieds et des mains pour se procurer le franc Cfa qui nourrit leur économie », ironise Wouri Ba. Avant, explique-t-il, 180 ou 170 dalasis étaient nécessaires pour obtenir 5.000 FCfa, mais aujourd’hui, informe-t-il, il faut 360 dalasis pour espérer se procurer 5.000 francs. « Les fluctuations sont dictées par la loi de l’offre et de la demande et très souvent, nous courons le risque de faire de très mauvaises affaires à cause de l’instabilité du taux du dalasi », souligne-t-il.

Une activité qui se féminise à Karang
À Karang, le change n’est pas seulement l’apanage des hommes. La gent féminine aussi est entrée dans la danse dès qu’elle a flairé que l’activité était porteuse. Avec les rigueurs de la vie, beaucoup de femmes ont franchi le Rubicon pour subvenir aux besoins de leurs familles.

À quelques encablures du poste-frontière, sous l’ombre des arbres, un petit groupe de dames mêlées à la foultitude de vendeuses d’eau, de petit déjeuner et autres provisions, guettent l’arrivée des candidats à la traversée dans une belle alacrité. Un visiteur aurait du mal à croire que ces femmes sont des cambistes clandestins. L’arrivée de véhicules en provenance de Dakar les sort de l’anonymat. Elles accourent et, tels des meurt-de-faim, se précipitent sur les clients qu’elles se disputent avec les hommes. Tout un spectacle !

« Ici, le change n’est pas sélectif, n’importe qui peut le faire, qu’on soit homme ou femme », nous dit Khady Dramé qui pratique cette activité depuis 2009. La quarantaine dépassée, elle a réussi à s’imposer dans ce milieu et aujourd’hui, elle est la présidente du Gie « Dalasi » qui regroupe une trentaine de femmes. Le porte-monnaie bourré de liquidités, elle est tout le temps sollicitée, soit pour de grosses ou petites coupures en dalasi, euro, dollar… « On fonctionne ainsi. On s’entraide pour pallier d’éventuels manques de liquidités », explique-t-elle. Vers les années 2010, confie-t-elle, les femmes qui s’activaient dans ce domaine étaient au nombre de 45, mais au fil des temps, beaucoup d’entre elles se sont mariées et sont parties. Maintenant, elles sont une vingtaine et n’ont pas d’autres choix. Faute de grives, on mange des merles. « Ce métier n’est pas fait pour nous parce que c’est trop contraignant. Heureusement que ce n’est qu’un tremplin en attendant de trouver autre chose », soutient-elle.

En attendant des lendemains meilleurs, elles se complaisent à ce marché qui brasse des capitaux colossaux. Il lui arrive, selon ses dires, de vendre quotidiennement 20.000 dalasis (250.000 FCfa) et des fois même beaucoup plus. « Les bénéfices varient selon les jours et la chance. Des fois, il m’arrive d’avoir 10 à 15.000 francs, des fois 5.000 francs et d’autres fois rien. Une fois, j’ai eu la malchance de tomber sur un faux billet de 200 euros, mais c’est le business, il y a des hauts et des bas », soutient-elle.

Moins loquace, Rokhaya Ndaw trouve que l’activité n’est pas de tout repos du fait que les passagers ont toujours besoin de faire du change. Des fois aussi, explique-t-elle, les clients se font désirer. « L’activité connaît souvent la crise. Quand la Gambie ferme sa frontière, tout le monde le ressent. Les activités sont au ralenti et bonjour la galère », fait-elle savoir. Cette activité n’est pas sans risque, explique-t-elle. Très dangereuse pour une femme. « Nous sommes tout le temps exposées. Pendant que nous travaillons tranquillement, des malfrats nous épient dans l’espoir de nous délester plus tard notre argent. C’est malhonnête. Si nous avions mieux, nous ne risquerions pas nos vies », jure-t-elle la main sur le cœur. Récemment, nous dit Khady Dramé, une femme a été agressée à Hamdallai. « Une bande armée a fait irruption chez elle pour mettre la main sur son argent. Les malfrats ont tiré des coups de feu en l’air mais ils n’ont malheureusement pas réussi leur coup ».

Ce sont les risques du métier, nous dit-elle. Naguère considéré comme un eldorado des cambistes, Keur Ayib a vu son activité chuter lourdement sous les effets conjugués des restrictions qui ont rythmé l’ère Jammeh. Aujourd’hui, cette localité n’offre plus ce décor avec ces monnayeurs clandestins qui pullulaient comme des mouches et proposaient au vu et au su de tout le monde le change aux passagers en partance pour la Gambie. Avant l’expansion de cette bourgade devenue une véritable terre d’accueil, l’agriculture était la principale activité des populations, mais faute de disponibilité de terres, beaucoup de paysans se sont reconvertis. « Avec le boom foncier engendré par la position stratégique de Keur Ayib, beaucoup de gens ont préféré vendre leurs champs. C’est ce qui a fait qu’on s’est retrouvé sans terre pour pratiquer l’agriculture », explique Malick Guèye, actuel chef de village. Si certains s’étaient tournés vers le foncier, d’autres flairant le coup, se sont faits cambistes. L’occasion fait bien le larron.

À Keur Ayib, nous dit Malick Guèye, pas moins d’une cinquantaine de personnes menait cette activité qui était très rentable. La preuve, souligne-t-il, quand on débarquait à la frontière, la première chose qui attirait l’attention, c’était les cambistes qui tenaient entre leurs mains des liasses de billets. Ils étaient partout visibles et offraient, à longueur de journée, leurs services aux voyageurs, commerçants et camionneurs se rendant en Gambie.

Le métier de monnayeur clandestin a suscité des vocations à Keur Ayib. Babacar Mbow fait partie de ceux qui ont investi très tôt ce créneau. Et il a amassé une petite fortune grâce à cette activité. Son ouverture d’esprit et ses connaissances l’ont aidé à s’imposer dans le milieu. « Le change était ma principale activité. Je faisais des affaires avec des commerçants qui allaient et venaient, des citoyens qui partaient régler une affaire de l’autre côté de la frontière, et surtout avec des transporteurs », explique-t-il avec un brin de nostalgie.

Le blues des cambistes de Keur Ayib
Pendant les années fastes, Babacar Mbow était incontournable dans ce métier. « Les choses marchaient tellement qu’il m’arrivait de prêter de l’argent à des transporteurs que je n’ai plus revus », fait-il savoir sans regret. Comme lui, Khalifa Sow fait partie de ces gens qui ont fait leur vie en monnayant à la frontière. Il a mené cette activité de 1993 à 2002 avant d’être conseiller rural en 2009 dans la collectivité de Médina Sabakh. Il a alors gelé ses activités pour les reprendre à la fin de son mandat en 2014. « Ici, l’activité principale, c’était le change. Dans presque chaque maison, il y avait quelqu’un qui pratiquait ce métier qui faisait vivre beaucoup de familles », indique ce sexagénaire qui a réussi à se frayer un chemin dans ce milieu très informel. Son secret : la débrouillardise et un coup de chance. Rien de plus.

L’actuel chef de village, Malick Guèye qui a pris le relais de son frère aîné, Mamoune Guèye, a, lui aussi, mené cette activité pendant plus de trois décennies. « À l’époque, le flux de personnes qui traversait la frontière était considérable et on était tout le temps sollicité. On ne se plaignait pas parce que cette activité nous rapportait plus que d’habitude », confie-t-il.

À Keur Ayib, ce métier a, par le passé, bien nourri son homme. Et ce n’est pas Malick Guèye qui dira le contraire. « Je me suis marié grâce aux revenus que me rapportait le change. J’ai construit ma maison et je subvenais également aux besoins de ma famille grâce à mes bénéfices », se glorifie-t-il.

Aujourd’hui, malgré l’affluence des voyageurs, le va-et-vient incessant des voitures, des bus et autres camions de marchandises, cette activité qui a si longtemps nourri une bonne partie de la population de Keur Ayib se conjugue au passé. Malick Guèye et ses camarades sont aujourd’hui devenus des chômeurs. Ils accusent Yaya Jammeh d’avoir sonné le glas de cette activité naguère si fructueuse. Babacar Mbow se veut formel. Selon lui, c’est le président Yaya Jammeh qui a déclaré la guerre au dalasi. « Il a dit à qui voulait l’entendre qu’il ne voulait pas du dalasi, mais du FCfa. Il a exigé que les voitures qui traversent le bac de Farafenni paient en FCfa parce que le dalasi n’a aucune valeur », relève-t-il. Pour cet ancien monnayeur, le règne de Yaya Jammeh a complètement tué Keur Ayib et Sénoba, deux villes frontalières qui vivaient essentiellement au rythme de l’activité de change. Khalifa Sow est du même avis. « Banjul a déclaré la guerre à ce marché parallèle parce qu’il n’y trouvait pas son compte. Du coup, ce sont des dizaines de pères de famille qui ont été privés de leur gagne-pain », déplore-t-il.

Aujourd’hui, Khalifa Sow et beaucoup de ses anciens camarades se sont reconvertis. Ils sont, par la force des choses, devenus commerçants, quincaillers, tailleurs, transporteurs, etc. Néanmoins, ils gardent tous espoir et n’excluent pas de reprendre leur activité si la donne venait à changer avec le nouveau président gambien, Adama Barrow.

Samba Oumar FALL et El Hadji Ibrahima THIAM (textes)
et Habib DIOUM (photos)

Jusqu’au départ de l’ancien président Yaya Jammeh le 21 janvier dernier, la traversée de la Transgambienne reliant Dakar et Ziguinchor avait tout d’un véritable chemin de croix. Mais les tracasseries policières et douanières sur fond d’intimidation ont été emportées par le vent du changement démocratique. Aujourd’hui, c’est un vent nouveau qui souffle sur la Transgambienne.

En ce mardi, début février, un vent nouveau souffle sur la frontière entre le Sénégal et la Gambie. Un doux parfum d’un bon bol d’air frais embaume l’ambiance à bord du ferry « Farafenni ». Assis sur le pont supérieur de ce gros tas de ferraille, Abou Diallo, barbe de trois jours et visage poupin, respire la sérénité. Regard fixé sur l’écume des eaux du fleuve Gambie déchirées par le navire, ce commerçant sénégalais semble perdu dans ses pensées. Certes, c’est la énième fois qu’il emprunte ce ferry pour rejoindre la localité gambienne de Dialy où il mène ses activités aux côtés de sa femme gambienne et de ses enfants mais c’est sans doute la première fois qu’il fait cette traversée sans grande appréhension. Les tracasseries douanières, policières et même militaires auxquelles il était soumis sur le territoire gambien, comme bon nombre de ses compatriotes en partance pour le sud du pays, ont disparu comme par enchantement. Comme si l’ancien président Yaya Jammeh, en quittant le pouvoir, les a emportées avec lui. Toujours est-il que l’ambiance lourde, sur fond d’intimidation de jadis, a laissé place à une atmosphère détendue. « Les agents des services de renseignement gambiens pullulaient à bord et épiaient tout le monde à visage découvert. Ils se font moins visibles depuis que leur mentor a quitté le pouvoir », souligne cet habitué du ferry.

Moins de tracasseries, plus de sérénité
TransgambienneDepuis donc que l’ancien chef de l’État gambien a quitté le pouvoir, la chape de plomb qui pesait sur la Transgambienne a fondu. Les gens ne sont plus soumis au douloureux voyage avec son lot de tourments. Les langues se délient, la parole se libère comme jamais. « Dès qu’on franchissait Keur Ayib, c’était check-point sur check-point. Les fouilles étaient presque systématiques. Et arrivé au ferry, on pouvait rester des heures et des heures sans traverser. Cela dépendait des humeurs des officiels gambiens. Mais, depuis le départ de Jammeh, la situation s’est beaucoup améliorée », se félicite El Hadji Guèye. Pape Yague qui n’avait rien perdu de la discussion s’y invite. En partance pour Bignona, ce mécanicien sénégalais confirme et se dit surpris par la nouvelle ambiance qui règne sur la Transgambienne. « Cela fait un peu bizarre de traverser sans anicroche, tellement on s’était habitué aux sautes d’humeur et aux intimidations des forces de l’ordre gambiennes », explique-t-il. Ces dernières, notamment les militaires, se font désormais discrètes. Ils sont cantonnés dans le petit poste implanté juste avant le quai.

Ce changement est perceptible dès qu’on franchit Keur Ayib, dernière localité sénégalaise avant la Gambie, et qu’on arrive à Keur Ali. De ce côté-ci de la frontière entre les deux pays, la ligne de démarcation est juste matérialisée par un muret et deux barrières métalliques. Signe de dégel, des taxis gambiens de couleur jaune avec des parements verts traversent allègrement la frontière. « Quand il y a une tension entre les deux pays, ces véhicules de transport s’arrêtent à la frontière. C’est dire que la libre circulation des personnes est redevenue normale », souligne un agent de la Douane sénégalaise sous anonymat. Une fois les formalités administratives réglées côté sénégalais et muni d’un laissez-passer, on pénètre en territoire gambien. Les premiers bâtiments de Farafenni, située à 7 km du fleuve Gambie, apparaissent au loin. Cependant, avant d’accéder au cœur de cette ville-carrefour implantée à 120 km de la capitale, Banjul, il faut passer par bien de check-point. Le premier se trouve à Keur Ali, à 100 mètres après la frontière avec le Sénégal. La présentation d’une pièce d’identité et du laissez-passer aux douaniers et aux policiers suffit désormais pour poursuivre son chemin. Pas de bakchich exigé. Vingt mètres plus loin, il faut s’arrêter devant le camp militaire du deuxième bataillon d’infanterie et montrer patte blanche au soldat en faction. Pas d’intimidation ni de bakchich là aussi. Trois autres postes de contrôle franchis sans accrocs, on arrive enfin à Bamba Tenda, à sept kilomètres de Farafenni où se trouve le fleuve.

Une piste latéritique mène tout droit à l’embarcadère qui grouille de monde. À droite, sur le bas-côté du chemin poussiéreux, des camions et des bus en file indienne sur près d’un kilomètre. À gauche, des véhicules de moindre gabarit. Tous attendent de traverser le fleuve pour poursuivre leur chemin vers la Casamance. Même si le rythme de la traversée a connu une nette amélioration, il n’en demeure pas moins que certains camionneurs comme Babacar Ndiaye devront patienter au moins cinq jours pour espérer atteindre l’autre rive située dans le village de Yelli Tenda, à Soma. Si cinq jours pour traverser ce petit cours d’eau peut sembler long pour certains, pour ce jeune chauffeur, c’est même inespéré au regard de ce qu’il a vécu par le passé. « Il nous arrivait de rester une semaine sans pouvoir traverser, surtout quand les officiels gambiens décidaient de ne mettre en service qu’un seul des trois ferrys ou simplement de suspendre les rotations pour des raisons qui leur sont propres », confie-t-il. En attendant que son camion, placé en queue de peloton, embarque dans trois ou quatre jours, Babacar Ndiaye emprunte le ferry pour rejoindre la rive opposée où il va retrouver des amis afin de « passer du bon temps ».

Des rapports moins conflictuels
Poste frontière GambieComme sur le quai et ses abords, une intense activité commerciale règne à bord du ferry. Se faufilant entre l’emboîtement de camions, de bus, de véhicules particuliers et des passagers, des vendeurs à la sauvette proposent de petites babioles. Durant la traversée qui dure une quinzaine de minutes, certains se prennent en photo sur le pont supérieur du bateau tout près de la cabine de pilotage. Une scène assez illustrative de la nouvelle situation entraînée par le changement politique en Gambie. « Les gens n’osaient pas prendre des photos sur le ferry au risque de se faire confisquer leur téléphone. C’était inimaginable », insiste Moussa Guèye, un habitué du bac. Avec le départ de l’ancien homme fort de Banjul, le climat de suspicion s’est dissipé rendant ainsi les relations entre les passagers et le personnel du ferry beaucoup plus chaleureuses et moins conflictuelles. « En réalité, il n’y a jamais eu de conflit entre les deux peuples, le problème, c’était au niveau institutionnel », pense Aladji Saneh, membre de l’équipage du ferry.
 
Le ferry se stabilise enfin sur la rive opposée, à Yelli Tenda, dans la ville de Soma. Il vomit sa cargaison de véhicules et de passagers. Sur la terre ferme, c’est la même ambiance qu’à Farafenni. Même ferveur commerciale, même poste de contrôle, même enfilade de véhicules et de passagers qui attendent de monter à bord. Une vingtaine de minutes plus tard, les amarres sont lâchées. Un coup de sifflet strident annonce le départ. Petite manœuvre et le bac fait un tour sur lui-même pour entamer une nouvelle traversée. Ses gros moteurs fendent les eaux du fleuve dans un ronronnement sourd en direction de Farafenni où l’attendent des centaines de passagers et de véhicules. Ainsi est le quotidien de ce ferry, entre 8 heures du matin et 21 heures ; véritable cordon ombilical entre le nord et le sud du Sénégal, mais qui a beaucoup souffert des caprices et lubies d’un régime autocratique incarné par l’enfant de Kanilaï qui, aujourd’hui, se la coule douce en Guinée Équatoriale.

Un pont qui commence à sortir de… l’eau
Lancés en février 2015 par le Premier ministre Mohammad Boun Abdallah Dionne et l’ancienne vice-présidente de la Gambie, Isatou Njie Sady, les travaux du pont de Farafenni sur le fleuve Gambie vont bon train. Les plateformes de construction flottent sur le fleuve. Les grosses poutres métalliques qui doivent soutenir la structure commencent à sortir des eaux. De part et d’autre des deux rives, Yelli Tenda du côté de Soma et Bamba Tenda du côté de Farafenni, les ouvriers sont à pied d’œuvre. À l’évidence, les foucades et les frasques de l’ancien président gambien n’ont pas eu d’effet sur le déroulement des travaux qui doivent être exécutés dans un délai de 36 mois.

Faut-il le rappeler, Yaya Jammeh, au lendemain de la tentative de coup d’État dont il a été victime en novembre 2015, avait annoncé, dans un excès de colère, qu’il n’autorisait plus la poursuite de ce projet financé à hauteur de 50 milliards de FCfa par la Banque africaine de développement (Bad) avec une participation de la Gambie et du Sénégal. Le pont de Farafenni, comme l’avait laissé entendre le Premier ministre, s’inscrit dans une politique d’intégration sous-régionale qui vise à « favoriser l’interconnexion des réseaux routiers de nos pays, à réduire la durée des voyages, à accroître les échanges commerciaux et à renforcer la cohésion entre les communautés ». Mais surtout à lever les nombreux postes de contrôle, les longues et coûteuses procédures douanières et policières… qui avaient fini par indisposer tous ceux qui passaient par ce côté de la frontière pour rejoindre la Casamance.

El Hadji Ibrahima THIAM et Samba Oumar FALL (textes)
et Habib DIOUM (photos)

Last modified on lundi, 27 février 2017 11:39

Saint-Louis, le sanctuaire de la fine gastronomie sénégalaise. Ici, le « thiéboudieune » (riz au poisson) est renommé. C’est une spécialité de la région. Une passion de consommateurs qui en redemandent. Penda Mbaye, une des grandes toques de notre pays, voire du monde, est passée dans la vieille cité. Elle a laissé échapper de sa marmite quelques secrets de la haute gastronomie. Nous sommes sur ses traces. Pour déguster, avec nos chers lecteurs, un « thiéboudieune » de son cru.

Elle n’est pas comme le marmiton qui, au contact d’un restaurateur proposant de bonnes recettes, réussit finalement à faire de la grande cuisine. Elle a plutôt inventé un plat : le « thiéboudieune ». Penda Mbaye, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, intéresse les Sénégalais, ses compatriotes. Beaucoup veulent en savoir plus sur elle. Nous sommes sur les traces de l’inventrice de notre plat national. Dans cette volonté de revisiter sa vie et son œuvre, on s’est rendu à Guet-Ndar, Santhiaba, Sor, Khor et Goxu Bacc, ces quartiers de la vieille Cité pour une quête de nourritures « authentiques ». De Penda Mbaye, disons d’abord que sa réputation a dépassé Saint-Louis, et même le Sénégal.

L’inventrice du « thiéboudieune » aurait, dans un premier temps, vécu à Santhiaba, ensuite à Goxu Bacc. Aujourd’hui, dans sa cuisine, deux grandes castes circulent parmi ses marmites. Et chacune d’elles cherche à « breveter » la trouvaille de Penda Mbaye. Les « gewël » (griots), ces détenteurs de l’oralité, la revendiquent. « Le slogan, connu de tous, est « thiéboudieune ngéwël », rappelle Ndèye Dieumb Ngom, restauratrice à Saint-Louis. « Faux ! C’est chez nous les « tëg » (groupe des forgerons) que Penda Mbaye, dont le nom complet est Penda Mbaye Thiam, a vu le jour en 1904 », soutient Aïda Mboup Thioune, qui dit être « (sa) petite-fille ».

Ainsi, la haute stature de l’inventrice de notre plat historique aiguise-t-elle l’appétit « revendicatif » de deux grandes castes autour du « thiéboudieune » à la Penda Mbaye (Thiam). Pour mettre fin à leur « duel », disons aux uns et aux autres que cette maîtresse de l’art culinaire est nationale. Son histoire est riche comme son « thiéboudieune » Penda Mbaye. Elle est succulente. Elle est toujours savoureuse.

Quand Penda Mbaye divise griots et forgerons
« Ma grand-mère Penda Mbaye, la créatrice du « thiéboudieune » est de ceux et celles que les lumières de Ndar (Saint-Louis) ont attirés. Elle n’est pas une native de la vieille cité. Elle a vu le jour à Gandiol, à une vingtaine de kilomètres de l’ancienne capitale de l’Aof, en 1904 ». Ces propos sont ceux de Aïda Mboup Thioune, fille de feue Fatou Guèye Dioum. Cette dernière, décédée en 2006, est la fille de Mbayang Thiam, la sœur cadette de Penda Mbaye (Thiam). Notre interlocutrice, Aïda Mboup Thioune, rencontrée au beau milieu de sa famille dans ce quartier de pêcheurs qu’est Goxxu-Bacc ne tarit pas d’éloges sur ce coin de Saint-Louis. Ici, découvrons-nous des gens qui cultivent, à la fois, le savoir-vivre, le raffinement, la tradition et la convivialité.

C’est vrai, Goxxu-Bacc est un endroit où l’on peut absolument rêver d’un bon plat de riz au poisson, où l’on peut assister en direct à sa préparation qui est tout un rituel et où l’on peut déguster un « thiéboudieune » à la Penda Mbaye pour le plaisir de son palais. Penda Mbaye est d’ici. C’est du moins ce que nous dit sa petite-fille Aïda Mboup Thioune qui aurait appris de sa défunte maman Fatou Guèye Dioum que « Penda Mbaye, née en 1904 à Gandiol, est décédée le 1er novembre 1984 à Dakar et inhumée le lendemain à Andoulaye (Louga) sur instruction de son marabout Thierno Dramé ». Elle a laissé deux héritiers : Mawdo Malick Sèye, vivant en France et Adja Maguette Sèye, installée à Dakar.

Le « bol de la discorde »
C’est Penda Mbaye qui inventa le « thiéboudieune ». « Pour cette première, j’ai entendu dire que ma grand-mère n’avait pas utilisé de la tomate concentrée, mais des tomates fraîches. Ayant fini de les pétrir, elle avait recueilli la pâte ainsi obtenue. Cette trouvaille a beaucoup contribué dans le succès du « thiéboudieune », fait savoir Aïda Mboup Thioune. Sur ce point, nos interlocuteurs sont unanimes.

Par contre, ils ont de profondes divergences sur le groupe social et l’époque de Penda Mbaye. « Ma grand-mère est « tëg» (forgeron) », soutient Aida Mboup Thioune, fille de feue Fatou Guèye Dioum, elle-même fille de Mbayang Thiam, la sœur cadette de Penda Mbaye (Thiam). « C’est pour la première fois que j’entends dire que Penda Mbaye n’est pas « gewël » (griotte) », dit Ndèye Dieumb Ngom, restauratrice et fille de la célèbre Adja Nancy Niang, la première à ouvrir un restaurant à Saint-Louis en 1951. « Ma mère, née en 1933 et rappelée à Dieu le 25 juillet 2016, n’a pas connu l’inventrice de notre plat préféré », renseigne Ndèye Dieumb Ngom.

Et Rokhaya Mbaye, une habitante de Guet Ndar, souligne que « Penda Mbaye est beaucoup plus vieille que l’âge que lui a donné Fatou Guèye Dioum », la défunte maman de Aïda Mboup Thioune qui raconta que « (sa) tante, née en 1904, a inventé le « thiéboudieune vers 1916 ». En tout cas, à 12 ans, les filles de Saint-Louis, c’est connu, vont aux fourneaux. De 1916 à maintenant, c’est 101 ans. Le premier « thiéboudieune » à la Penda Mbaye est toujours dans le « bol de la discorde ».

Réhabiliter Penda Mbaye
En tout cas, allons-nous vous livrer des informations recueillies, en avril 2001, auprès de l’incontournable doyen Amadou Lamine Camara, une mémoire de Saint-Louis. Né le 27 mars 1907, il déclarait, il y a un peu plus de 15 ans, ne pas connaître personnellement Penda Mbaye. Alors chef de la section des affaires communales, Amadou Lamine Camara se rappelait la venue, en 1932, de Blaise Diagne à Saint-Louis sur invitation du gouverneur général. « A cette occasion, on avait, dans les jardins du gouverneur, servi au premier député noir un « thieboudieune » préparé par une femme « tëg » et non « gewël » qui habitait le quartier Lodo. Blaise Diagne avait ce jour en woloff demandé qu’on lui mette du « gedj » (poisson séché et salé) dans son assiette », nous contait-il. Amadou Lamine Camara se souvenait aussi de la poésie de Serigne Babacar Sy chantant « sa grande vénération du « thieboudieune ». Embouchant la même trompette que son ami Camara, un autre doyen de Guet Ndar, Bassirou Fall, déclarait, toujours en avril 2001, ne pas connaître personnellement Penda Mbaye. « Mais, j’ai vu des femmes trouver époux pour avoir réussi un « thieboudieune », des amoureux s’en faire expédier loin de Saint-Louis, une austérité d’un chef de famille se ramollir à la découverte d’un « thiéboudieune » fumant dans un grand bol posé sur la natte », avait-il raconté.

Convenons-en, le « thieboudieune » est un plat mythique, mais son inventrice n’est pas suffisamment honorée. A Saint-Louis, aucun monument ou place publique ou école ou avenue ne porte son illustre nom. Des recherches doivent être faites pour réhabiliter cette cuisinière de renommée dont le nom et l’image méritent d’être accrochés aux portes de nos écoles préparant aux métiers de la gastronomie. L’histoire générale du Sénégal qu’un comité rédactionnel va reconstruire page après page, pierre après pierre, pour la faire revivre, ne manquera pas, peut-être, de s’intéresser à Penda Mbaye. Nos historiens et autres brillants intellectuels, chargés de dresser le vrai portrait de notre pays dont la richesse est éternelle, ont la mission de nous replonger dans le passé du Sénégal de Penda Mbaye, cette belle terre d’Afrique où l’Orient et l’Occident se sont unis. En effet, c’est ici que les caravaniers arabes ont rencontré les négriers occidentaux. Là, ont-ils énormément gagné au contact des autochtones.

Les Saint-Louisiennes, ces imbattables en cuisine
Ndeye Dieumb Ngom« Thieboudieune » Ndar la fek baax » (le riz au poisson est une spécialité saint-louisienne). Les gens d’ici ont le secret de sa préparation. Longuement affiné, rougi à la tomate, de saveur délicate et très épicé avec des aromes flagrants et bien typés, ce mets est un délice. Il doit son originalité au respect de règles rigoureuses.

« Pour faire un « thieboudieune » digne de Penda Mbaye, il faut d’abord savoir faire le marché ». Ces propos sont de Ndèye Dieumb Ngom. Agée de 55 ans, cette femme de Saint-Louis, très connue des fonctionnaires en poste ou en mission dans la capitale du Nord, est une spécialiste de notre plat national. Ndèye Dieumb Ngom est la fille de la célèbre Adja Nancy Niang, la première à ouvrir un restaurant à Saint-Louis en 1951. « Ma mère, née en 1933 et rappelée à Dieu le 25 juillet 2016, n’a pas connu Penda Mbaye, l’inventrice du « thieboudieune », mais elle le préparait bien », a dit notre interlocutrice qui nous en a bouché un coin et même plusieurs.

Sa première leçon est celle-ci : « Thieboudieune dou waaxu day daagu » (La préparation du « thieboudieune » demande du temps). Vous autres non Saint-Louisiennes, ne faites donc plus comme si vous preniez un ticket de métro, c’est-à-dire du « vite fait », quoi ! Deuxième leçon : « Bagn di taalaale dieune, waaye diko diigël » (Ne plus frire le poisson, mais l’ajouter en pleine cuisson. Là, vous êtes sur la voie de réussir un plat plein de saveurs. Troisième leçon : « Thieboudieune, ken duko yak ci palat, ken duko leekee kuddu » (On ne sert pas le « thieboudieune » dans un plateau et on ne mange pas le « thieboudieune » avec une cuillère). Alors, respectons le rite : asseyons-nous autour d’une grande assiette et plongeons la main. Bon appétit !

Espèces nobles
Le « thieboudieune » à la Penda Mbaye doit aussi son originalité au respect d’une autre règle essentielle : le choix du poisson. Les espèces nobles comme les « thiof », « kothie », « warangal », « bërr », « deem », etc. sont les plus indiquées », nous dit Mme Rokhaya Mbaye, une habitante de Guet Ndar qui, avec un groupe d’amies, revenait du marché. Dans le panier de ces ménagères, ces ingrédients : riz local, poisson noble frais, « guedj » (poisson salé et séché), tomate concentrée, tomate fraîche, huile d’arachide, « yeet » (cymbium), piment rouge, sel, poivre, carotte, navet, manioc, chou, aubergine, oignon, ail, persil, etc. Pas un seul des bouillons vantés à travers des spots publicitaires n’a été acheté. « On n’a pas besoin de bouillon pour faire un bon « thieboudieune », nous les élèves et héritières de Penda Mbaye », disent en chœur Mmes Aminata Mbaye, Astou Lô et Astou Diop Guèye.

Vos deux serviteurs ont vu que, signe des temps, les Mbaye, Mboup, Samb, Cissé, Touré et Wade, mais aussi les Sow, Sy et Sall, mangent le « thieboudieune » avec la cuillère. Non, chers cousins à plaisanterie, c’est avec la main qu’il faut le faire. S’il vous plaît, pas les deux mains. Seulement, la main droite. Qu’il vous plaise, en respectant les rites, de retourner à ce plat mythique tout le sérieux qu’a demandé sa préparation. L’on doit être maître dans l’art de manger du « thieboudieune ».

A la main, de préférence
Il faut, d’abord, se laver proprement les deux mains. Mais, pas jusqu’aux coudes, chers cousins à plaisanterie. Ensuite, on s’essuie les mains. Et l’on attend la cuisinière arroser le plat avec du « niekh » (sauce relevée de tamarin). C’est après cela que le chef de famille, avec un retentissant « Bissimilah », donne le coup d’envoi. Alors, commencent les choses sérieuses. On plonge la main pour « convoquer » le gratin (khogne », les différents légumes, le cymbium et le poisson avant de rouler le tout, avec du riz, en boule (dank). Mettez dans la bouche et mâchez tout doucement. Quelle sensation exquise dans votre palais ! La succulence de cette bouchée nourrit votre fierté d’appartenir au peuple sénégalais qui a fait du « thieboudieune » une marque déposée. Ce mets est l’expression même du savoir-faire de la femme sénégalaise, elle-même subtile, raffinée, douce et. savoureuse. Gloire à cette dame qui fait le marché. De retour à la maison, elle écaille et coupe le poisson, prépare la farce (roof) en pilant dans un petit mortier (toukh) oignons, persil, ail, piment, poivre, le tout assaisonné de sel.

Elle pique chaque morceau de poisson et introduit du « roof ». Dans une marmite, l’huile est en train de chauffer. Elle y verse des oignons coupés en petits morceaux, la tomate concentrée délayée dans un peu d’eau et porte à ébullition. Quelques minutes après, elle ajoute les légumes déjà épluchés entiers ou coupés selon leur grosseur, ainsi que le poisson séché et le cymbium. Elle recouvre d’eau, met du sel, du piment et laisse mijoter à couvert pendant des minutes. C’est ensuite qu’elle ajoute le poisson frais et laisse continuer la cuisson à feu doux. Voilà l’essentiel.

Plus tard, c’est sur une table dans un salon, une natte dans la cour d’une concession ou à l’intérieur d’un restaurant que le mets est présenté. Une merveille ! Le plat est richement décoré. On ne se fait pas prier. En effet, le « thieboudieune » exerce un attrait sur son connaisseur. Et vite, il se lave les mains et mange. Son appréciation : « C’est bon ! C’est même très bon ! ». Sa préparatrice est souvent fière et ravie d’avoir réussi un bon plat. Devant un tel repas, servi par une ravissante créature de teint clair ou noir, voire café au lait, on se régale plus que de raison. Et last but not least, on se saisit du « mathiaat » (jus de cuisson dans la saucière). Là, s’il vous plaît, agitez délicatement la tête du poisson et dégustez ce qui en sort. Vous nous en direz des nouvelles.

C’est tout cela le « thieboudieune ». C’est une gourmandise accompagnée d’un rite immuable (manger à la main) que tend à changer une modernité qui n’a pas sa place ici. C’est donc une culture, un art, un mode de vie. D’ailleurs, nombreux sont les chefs de familles qui exigent ce plat à chaque déjeuner. Et ces « borom kër » (époux) gavés par l’auteure d’un « thieboudieune » à la Penda Mbaye prononcent un retentissant « diaraw lak » (merci de tout cœur) pour marquer leur appréciation. Et la maîtresse des céans, tout heureuse et sourire aux lèvres, souhaite à l’homme repu un « na rees ak diam » (bonne digestion).

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BÂ (photos)

Last modified on vendredi, 24 février 2017 15:24

Une exquise recette aux saveurs du Ndiambour : des pigeons bien dodus, capturés dans les environs de Louga, farcis d’oignon, d’ail et de persil, mijotés dans une sauce à la tomate. Ce plat, appelé « soosi pitakh » (sauce aux pigeons), est délicieux. En accompagnement, une purée de pomme de terre. Vous vous lécherez les babines de plaisir lorsque vous aurez terminé de le déguster. Voilà un mets dont on se souviendra. Nous vous proposons le récit d’un vol plané de pigeons à Louga : des airs à nos assiettes.

Nous n’allons pas, ici, à Louga, nous limiter seulement à déguster des pigeons. D’abord, faut-il en savoir sur le mysticisme qui lui est rattaché dans la lutte sénégalaise. Pourquoi les lutteurs libèrent-ils un pigeon lors de leur combat ? En tout cas, c’est une pratique très courante chez nos « gladiateurs ». Nombreux sont les lutteurs qui entrent dans l’arène en tenant un pigeon entre les mains. Le volatile sera libéré avant l’entame du combat. Selon les connaisseurs, un pigeon remis en liberté prie pour son bienfaiteur et s’envole, emportant avec lui le mauvais sort que l’adversaire a jeté à son libérateur.

Après le volet mystique, consacrons-nous au côté loisirs avec le pigeon voyageur. Son introduction, dans notre pays, a commencé avec la colonisation. Les militaires de l’armée française seraient les premiers à l’amener à Dakar. Plus tard, des Sénégalais, intéressés, ont commencé à en importer. Le pigeon voyageur, cette race d'oiseau de l'espèce du pigeon biset (columba livia), est spécialement sélectionné pour effectuer des concours au sein d'associations colombophiles. Aujourd’hui, dans beaucoup de grandes villes de notre pays, l’on compte de nombreux éleveurs de pigeons voyageurs et de race. Mais, ils sont peu à connaitre le sport colombophile. Ils sélectionnent, pour la plupart, les pigeons pour leur beauté, la couleur, la taille, etc. Nous avons cherché, en vain, à rencontrer des membres d’une association colombophile à Dakar. Sans risque de nous tromper, l’on peut dire que les éleveurs sénégalais sont moins actifs que leurs amis européens, notamment belges et français, qui pratiquent fréquemment la colombophilie comme activité de loisirs. A côté de ceux-là qui, au Sénégal, s’intéressent aux pigeons voyageurs et de race pour les raisons déjà invoquées, il y a d’autres qui, à la différence des Sow de Louga dont ledit volatile est un business, s’adonnent à la chasse du pigeon pour améliorer leur quotidien ou, sur des zones amodiées, pour le simple plaisir. Bref, de la famille des colombidés, le pigeon est un oiseau sauvage ou domestique granivore.

Riche en fer
Il se nourrit ainsi exclusivement de grains et se distingue des autres oiseaux par son bec grêle, courbé et renflé, ses ailes courtes et son plumage abondant. Il existe plusieurs espèces de pigeon. Toutes se mangent et toutes ont un goût apprécié des connaisseurs. La viande de pigeon est une viande rouge, serrée et maigre. Riche  en fer, elle est conseillée aux convalescents et anémiques. Le peu de gras se trouve sur la peau et autour du croupion. Dans la cuisine lougatoise, voire sénégalaise, le pigeon n'a sans doute pas la place qu'il mérite. Quelques rares restaurants le proposent à leur clientèle. Aussi faut-il en être friand pour l’avoir dans son assiette à la maison. Partout, il gagne à être mieux reconnu pour être mieux apprécié !

Ce n'est certes pas une viande que l'on consomme tous les jours, mais le pigeon présente pourtant une valeur nutritionnelle intéressante qu'il convient de remettre en lumière. Trop rares sont les occasions, au Sénégal, d'avoir du pigeon dans son assiette. Et c'est bien dommage tant cet oiseau parvient à allier harmonieusement qualités gustatives et nutritionnelles. Que ce soit un pigeon sauvage ou bien d'élevage, adulte ou jeune (pigeonneau), le volatile présente, dans tous les cas, une viande maigre avec une chair très fine et pauvre en graisses.

C'est pourquoi il convient tout à fait à un régime hypocalorique, à l'inverse d'autres viandes rouges beaucoup plus "riches". Le principal atout du pigeon réside dans sa teneur en fer, de l'ordre de 20 mg pour 100 g.

Un plat de roi
C'est d'ailleurs une viande conseillée pour les personnes souffrant d'anémie, à savoir un manque de fer dans l'organisme. Riche également en protéines, potassium, phosphore ou vitamines B3 et B6, le pigeon a toutes les qualités pour prendre une place de choix dans notre alimentation. Sa chair moelleuse, en particulier celle du pigeonneau, ne nécessite pas une cuisson très longue. Il est, de fait, assez simple et agréable à cuisiner, et de nombreuses recettes mettent le pigeon en valeur. Plats en sauce, pigeons rôtis à la broche, à l'ail, etc., il se décline au gré des envies, des saisons et des créativités culinaires. Réconcilier l'art de la gastronomie et les bienfaits nutritionnels, voilà qui n'est pas donné à toutes les viandes. Rôti, grillé, farci, le volatile se prête à toutes les cuissons et accompagnements. Ni volaille ni gibier, il est d’une saveur exquise. Quiconque s'est assis à la table d'un connaisseur peut en témoigner : le pigeon est un mets de choix. Il est très recherché par un confrère lougatois pour sa chair unique, tendre et ferme, fine et corsée à la fois. Chez lui, le pigeon est un incontournable. Sa famille raffole de cette viande rouge et subtile qui se marie aussi bien avec les petits pois qu'avec, l'ail, les légumes ou les céréales. Son épouse sait le cuire rôti, grillé, farci, en ragoût, etc. Le pigeon est un symbole de la bonne cuisine de l’épouse de notre confrère lougatois. Selon elle, il y a plusieurs façons de cuisiner le pigeon. En tout cas, des pigeons bien dodus, capturés dans les environs de Louga, farcis d’oignon, d’ail et de persil, mijotés dans une sauce à la tomate, c'est un plat de roi !

Une affaire de famille : Les Sow, ces oiseliers de père en fils
Cheikh Sow, 66 ans, habite un quartier périphérique de la commune de Louga. C’est là, assis au milieu de ses petits-fils, qu’il nous reçoit pour parler de son business : la capture et la vente d’oiseaux, principalement des pigeons.

Un vendredi de début février, dans l’après midi. L’équipe de « Grand air » se rend dans la périphérie de Louga. Là où Cheikh Sow vit paisiblement avec sa famille. Sur place, on le trouve assis sur une chaise pliable et tenant un bébé. Tout autour de lui, une dizaine d’enfants. « Comme vous pouvez le constater, je me plais en compagnie de mes petits-fils », lance Cheikh Sow, en guise de bienvenue. L’homme qui a bâti sa réputation dans la vente d’oiseaux offre de bonnes dispositions pour échanger.

Le sujet le passionne. Cela se voit et se lit sur son visage. Normal. Cheikh Sow ne connait que ça : attraper des oiseaux pour les revendre. Il le fait depuis l’âge de 17 ans, sous l’œil protecteur de son père, Pathé Sow, aujourd’hui disparu. Agé de 66 ans, notre interlocuteur ne compte arrêter ce lucratif commerce. « Je ne suis pas capable de faire autre chose. C’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Je l’accepte », convient le chef de famille. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé d’autres secteurs. Cheikh Sow a d’abord été paysan. Ensuite, il s’est lancé dans l’élevage de gallinacées, de moutons et de chèvres. Et, enfin, dans le petit commerce.

Faire fortune en vendant des oiseaux
De multiples centres d’intérêt qui se sont tous soldés par un échec. « Je ne m’y retrouvais pas. Il fallait que je change de métier. C’est ce que j’ai fait », souligne Cheikh qui dit avoir tout abandonné pour se consacrer à la vente d’oiseaux. Ce business, dit-il, a un avantage réel. Moins de travail, plus d’argent. Et comment faisait-il ? C’est simple. Cheikh avait un piège à oiseaux qu’il mettait autour des marigots, des rivières. Et le tour était joué. Il ne rentrait jamais les mains vides. « Il m’arrivait de revenir avec 150, 200 et même 300 oiseaux », se souvient Cheikh Sow. Une fois à la maison, les oiseaux pris sont cédés à un certain Demba Diallo. Et ce dernier, à son tour, prenait le train pour Dakar. Plus précisément à Thiaroye, chez Amadou Diallo, plus connu sous le nom de « Diallo Pithie ». Parfois, Cheikh Sow recevait directement la commande de Diallo Pithie. « Cela est arrivé à plusieurs reprises. J’avais de bonnes relations avec lui ». Cheikh Sow a perdu ses forces avec l’âge. Il ne va plus en brousse, mais continue pourtant son business. Se contentant de racheter « quelques paires » de « pitakh » (pigeons de brousse) sur place. Oui, les « pitakh », c’est sa trouvaille quand Diallo Pithie a cessé de passer commande.

Une reconversion dictée donc par le marché. « Les gens ne venaient plus de Dakar pour acheter les oiseaux. Et pour continuer de vivre, je me suis rabattu sur les « pitakh » prisés par une certaine catégorie de consommateurs ». Il faut dire que Cheikh Sow a bénéficié du soutien indirect des acteurs de la santé recommandant vivement la consommation de « pitakh » pour ses vertus. Aujourd’hui, restauratrices, personnes anodines et malades souffrant d’anémie viennent se ravitailler dans son oisellerie. Et quand Cheikh ne peut plus satisfaire la demande, il fait appel à son fils aîné, Alassane.

Celui-ci bénéficie déjà du riche carnet d’adresses de son père. Rien d’étonnant. Chez les Sow, ce business se transmet de père en fils. « C’est normal. Il l’a hérité de son papa. Aujourd’hui, je suis ses traces. Et demain, mes enfants feront le même business. C’est une affaire de famille », explique Alassane Sow. Son oisellerie, érigée juste derrière sa chambre, est une merveille.

On y voit des oiseaux de tout genre, petits et grands, dont certains viennent du Maghreb. Les nouvelles commandes pleuvent. Alassane s’en félicite. Son rêve : asseoir une renommée nationale et faire fortune en vendant des oiseaux. Exactement comme l’ex patron de son Papa, Amadou Diallo dit « Diallo Pithie ».

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BA (photos)

En 1979, de jeunes artistes « dissidents » du Cercle de la jeunesse ont mis en place une troupe, le « Ngalam ». Ce groupe a aussi été sacré à plusieurs reprises champion du Sénégal en théâtre.

On est en 1970. Le Cercle de la jeunesse de Louga qui avait fini de se faire connaître au niveau mondial est déclaré « hors concours » par les autorités compétentes. Une décision durement ressentie à Louga. Les artistes voient leur avenir en noir. Le malaise s’installe. « Le découragement était total. Pas de répétition, aucune réunion. Le Cercle entre en crise », se souvient Youssou Mbargane. Le groupe ne participait plus aux compétitions. Cela a duré presque dix ans. Préoccupés, mais surtout soucieux de leur avenir, des jeunes de Louga décident de prendre leurs responsabilités. Ils entrent en dissidence et créent le « Ngalam » en 1979.

« En réalité, on ne voulait pas créer cette dissidence. Mais, on n’avait pas le choix. On était stressé de ne plus pouvoir exprimer nos talents », explique Youssou Mbargane. Babacar Sarr, président du Fesfop, lui, refuse le terme « dissident ». Il parle de création « normale » d’un groupe émanant de jeunes qui ont grandi et qui ont voulu s’assumer. « Quand une troupe ne se produit plus, elle s’endort. C’est ce qui est arrivé au Cercle de la jeunesse de Louga. La vérité, c’est que le « Ngalam » a été créé juste pour permettre aux jeunes artistes lougatois de participer aux concours », explique Babacar Sarr qui dit être président fondateur du « Ngalam ». « L’objectif était donc d’assurer une relève au Cercle de la jeunesse même si aujourd’hui, à la lumière du bilan, on se rend compte que les résultats escomptés ne sont pas atteints », soutient Babacar Sarr.

Youssou Mbargane relativise. « Six mois après sa création, le « Ngalam » a été champion du Sénégal. Par la suite, il a été, plusieurs fois, vainqueur des coupes mises en compétition », argue le communicateur traditionnel, ancien du Cercle de la jeunesse et membre fondateur du « Ngalam ». Et pourtant, les deux se rejoignent sur un point. Tous sont d’accord que le « gigantesque » Cercle de la jeunesse qui a fait tant rêver n’a pas eu de relève. Les raisons de cet « impair » sont multiples : les nouveaux acteurs ne sont pas suffisamment imprégnés des réalités du terroir, ne vivent pas pour l’art mais veulent vivre de l’art et, surtout, ils manquent de professionnalisme et de charisme. « Tout cela réuni, ajouté au contexte qui n’est plus le même, ne peut donner que ce que l’on voit aujourd’hui, c’est-à-dire plusieurs groupes, mais sans aucune qualité », déplore le président Babacar Sarr.

Birahim Dieng, directeur artistique du Cercle en 1953, est du même avis. Il soutient : « On ne fait plus rien par amour ou par plaisir. Tout ce qu’on fait, maintenant, c’est pour de l’argent. Et cela change tout et impacte négativement sur la qualité des prestations ». Toujours est-il que Louga peut compter sur Babacar Sarr qui a réussi une belle idée, celle de fédérer toutes les troupes de Louga en une : la troupe communale. Celle-ci regorge de talents et voyage de temps en temps. Elle est sur la bonne voie. De même que le Cercle de la jeunesse version Zaccaria Niang, le « Ngalam », le Vec (Volontaires des échanges culturels) du jeune artiste Lébou, etc. Mais, la vérité c’est que ces groupes et troupes ont encore un long chemin à faire pour mériter le titre de « digne continuateur » de l’œuvre immense réalisée par le Cercle du génie Mademba Diop et compagnie.

RENCONTRE AVEC FATOU KASSE : La voix berceuse de « Mademba »
Fatou KasséL’équipe de « Grand air » est allée à Kébémer à la rencontre de mère Fatou Kassé, la voix d’or du Ndiambour. Cette dame est restée célèbre à travers sa chanson « Mademba », reprise aujourd’hui par plusieurs artistes.

C’est une matinée pas comme les autres. On a rendez-vous avec celle que tout le Sénégal appelle fièrement « Mère Fatou ». L’enthousiaste est réelle. Tout le monde est pressé de rencontrer cette dame de renom. Dans la voiture qui nous mène à Kébémer, ville où mère Fatou vit paisiblement sa retraite, les échanges sont assez riches. Notre chance, c’est qu’un membre de l’équipe, grand Amath, connaît relativement bien la diva. On se familiarise avec certains de ses chansons. Il nous parle surtout du succès national de « Mademba », titre repris par plusieurs artistes dont Viviane Ndour et Daro Mbaye. « C’est une grande dame de la musique. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la voix d’or du Ndiambour », conclut grand Amath. On vient juste d’arriver à Kébémer. Mbacké, le photographe avait déjà avisé sa cousine Dieynaba. Celle-ci nous attendait à la station Total. C’est elle qui nous emmène au quartier Gala des Hlm. En réalité, on pouvait y aller sans aide. Mère Fatou Kassé est une icône à Kébémer et environs. Tout le monde la connaît. Elle est accessible, sa maison ne se fermant presque jamais. Nous venons de franchir les portes de la demeure. Constat frappant : la dimension de la cour. Une vaste cour. Encore quelques pas de marche. Et nous voici devant Mère Fatou Kassé. Assise sur un petit lit, posé juste en face de la porte du salon. Elle se lève à l’aide d’une canne. Tient absolument à serrer la main à tout le monde. « Dal lene Diam (soyez les bienvenus) », dit-elle, cordialement. L’accueil est à la fois chaleureux et émouvant. Une fois le but de la visite déclinée, mère Fatou, en une femme soumise, nous demande de venir au salon. Sur place, son époux, malvoyant, est confortablement assis dans un divan. « Ce sont des journalistes du "Soleil", ce grand journal. Ils viennent m’interroger sur mon parcours », ainsi parle mère Fatou au patriarche. Celui-ci répond : « Ah ok, d’accord. C’est bien. Soyez les bienvenus ». Feu vert donné, les échanges peuvent maintenant démarrer.

Chevalier de l’Ordre national du Lion
« J’ai fait mes premiers pas au Cercle de la jeunesse de Louga en 1958 à l’âge de 16 ans », nous apprend Fatou Kassé. A l’époque, dit-elle, le contexte était difficile. Le Cercle venait de remporter son premier trophée majeur. La coupe du Conseil de la jeunesse de l’Afrique occidentale française (Aof) en 1957. Tous les jeunes artistes rêvaient d’intégrer ce groupe. « Le talent ne suffisait pas. Il fallait aussi et surtout être rigoureux, disciplinés, à la recherche permanente de la perfection », se souvient mère Fatou. Elle avait peur de ne pas convaincre. Finalement, tout s’est bien passé. « Mass me fait appeler. J’arrive, il m’écoute chanter. Il est séduit. J’en était fière », se réjouit aujourd’hui encore mère Fatou. Elle venait ainsi d’obtenir son ticket pour entrer dans le Cercle.

Sur place, elle côtoie de grands noms : Baba Diallo, Ibrahima Ndiaye et Birahim Dieng, le directeur artistique. Mais sa plus grande fierté reste d’avoir eu comme coach Mademba Diop. « Je dois tout à Mass Diop, le président du Cercle de la jeunesse », souligne mère Fatou, très reconnaissante. Avec lui, elle « apprend tout ». « J’avais la voix mais je devais être rassurée, soutenue parce que la musique, c’est d’abord et avant tout un art qu’il faut maîtriser », se plaît-elle à rappeler. Rapidement, elle obtient du plaisir s’éclate et partage son talent. Fin 1959, c’est la consécration. Le Sénégal entier découvre la belle et puissante voix de Fatou Kassé avec « Mademba ». Cette chanson également appelée « la berceuse » célèbre la naissance d’un bébé.

Il faut dire qu’à l’origine, « Mademba » est un poème, poème qui pose la question « Pourquoi mon bébé pleure-t-il ? ». Beaucoup l’ont déclamé et chanté. Mais c’est Fatou Kassé qui l’a rendue populaire. « Quand je chantais « Mademba », les gens écoutaient religieusement. L’émotion était palpable », se souvient Fatou. Les photos qu’elle garde et qu’elle aime montrer sont le témoin vivant de ce succès. « Tout le monde parlait de moi. Ce sont des souvenirs inoubliables ». Et pourtant sa carrière a subitement ralenti. Mère Fatou, victime de son succès, va quitter le Cercle en 1962. Quatre ans seulement après l’avoir intégrée. A la demande de ses parents. « Je devais me marier et fonder un foyer », soutient la dame à la voix d’or.

Plus tard, elle fera un bref comeback dans la musique avec la troupe de Sorano. C’est que Fatou avait finalement décidé de suivre les directives de son Papa qui ne voulait pas qu’elle reste dans la musique. Un choix qu’elle dit ne pas regretter aujourd’hui. « Je vis ma retraite paisiblement. Je n’ai aucun problème. Dieu merci », laisse-t-elle entendre. L’entretien tire à sa fin. Mais mère Fatou tient à partager son plus beau souvenir. Son élévation par Abdou Diouf, en 1998, au rang de Chevalier de l’Ordre national du Lion. « Cette médaille vaut tout l’or du monde ».

Ce n’est pas tout. Mère Fatou nous fait savoir qu’elle vit mal la situation qui prévaut actuellement au Parti socialiste, son parti. « Ce que je vois à la télé et entend à la radio n’est pas le Parti socialiste », confie-t-elle, préoccupée. Son souhait : que les jeunes se retrouvent autour de Ousmane Tanor Dieng. « C’est la moindre des choses que nous devons au père fondateur Senghor ».

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BA (photos)

Last modified on vendredi, 17 février 2017 12:32

Fondé en 1951, le Cercle de la jeunesse de Louga a marqué les esprits en remportant, entre 1957 et 1970, tous les prix qui étaient mis en compétition. Retour sur le parcours de ce groupe qui a aussi rayonné au-delà des frontières du Sénégal.

Louga, quartier Santhiaba nord. Pas besoin de chercher longtemps. La première personne rencontrée vous emmène directement chez feu Samba Mbodj, l’oncle de Massamba Diop dit « Mass Diop », président fondateur du Cercle de la jeunesse. Très souvent, une gentille septuagénaire vous accueille. Comme c’est le cas, ce jour du mois courant. Son nom : Sokhna Seynabou Cissé. C’est elle qui ouvre la porte en fer forgé de la maison. Elle nous conduit et nous installe au salon. Le temps d’appeler son époux, Mame Dieumb Mbodj. « Bienvenue au quartier général du Cercle de la jeunesse de Louga », lance, enthousiaste, cet homme qui a vu passer 86 printemps. Il est arrivé titubant. « Je suis chanceux parce que, Dieu merci, je suis encore là pour vous parler de Mass », sourit Mame Dieumb.

Lui et Massamba Diop sont cousins. « Nous avons grandi ensemble. Nous avons été élevés par mon père. C’est dans ce petit bâtiment, juste en face, où nous avions notre chambre, je veux dire la chambre qu’il avait transformée en siège du Cercle », raconte, nostalgique, Mame Dieumb. A l’époque, dit-il, la maison était composée d’un seul bâtiment de trois pièces. Le reste de l’espace étant utilisé pour l’élevage de vaches, de chèvres et de moutons. Et puisque son père Samba Mbodj, aide médecin, était rarement sur place, Mass et ses amis occupaient tout le bâtiment. Ils se réunissaient ici, mangeaient, réfléchissaient et vivaient leur passion : le théâtre, la danse et la musique.

Depuis, la maison a beaucoup changé. Un étage est érigé. Le sol est carrelé et les murs revêtus de peinture orange. « Très différent de ce qu’on avait ici », tranche Mame Dieumb Mbodj. Et pourtant, contraste frappant, la chambre de Mass, sortie de terre au début des années 50, est à peu près intacte. Tout est resté presque dans le même état. Un lieu rempli d’histoire et de création de la jeunesse lougatoise. « Le Cercle a été non seulement créé ici, mais tout se faisait dans cette cour : les réunions, les répétitions, les soirées anniversaires, etc. Je peux vous dire que notre maison était le foyer des jeunes de Louga », se souvient le vieux. Pour lui, Massamba est « incontestablement » l’un des plus doués de sa génération. « Son intelligence débordait. Le cercle de la jeunesse de Louga, c’est, d’abord et avant tout, lui », fait savoir Mame Dieumb Mbodj.

Un cercle englobant
Très tôt, Massamba et ses amis Baba Diallo, Allassane Camara, Birahim Dieng, Demba Dièye, Mbol Seck, Elimane Thiam, Abiboulaye Samb, Kader Dia, Ibou Diagne et Ibrahima Ndiaye, entre autres, se sont fait distinguer. Ils avaient une envie : celle de dialoguer avec l’histoire, de créer un système de pensée, un destin digne des valeurs traditionnelles sénégalaises. Leur champ de prédilection : le théâtre populaire destiné à conscientiser les populations sur les faits de société et de politique. L’idée et la démarche, simples, étaient de rassembler tous les artistes lougatois autour d’un projet commun mais aussi de les renouveler en repérant les talents en herbe. En réalité, le Cercle était englobant. Le théâtre, la danse et le chant étaient présents, mais il y avait aussi de l’éducation populaire, du sport.

Le Cercle a également lutté pour l’indépendance du Sénégal, sous le prisme, bien évidemment, de la culture. « Le Cercle a joué un rôle extrêmement important dans l’accession du Sénégal à l’indépendance », relève Youssou Mbargane Mbaye. Le communicateur traditionnel va plus loin : « Beaucoup parlent aujourd’hui, mais ce que le Cercle a fait pour un Sénégal libre, rares sont les associations qui l’ont fait ». Il faut dire que le contexte était favorable. Louga, ville à la croisée des chemins, a vu naître une culture, celle du Ndiambour, fruit d’un bouillonnement, d’un gigantesque brassage humain. Artistes, danseurs, troubadours, poètes s’y retrouvaient à la fin des travaux champêtres pour exprimer leur talent.

Un groupe qui raflait tous les prix
Les valeurs sénégalaises. Voilà qui était la principale source d’inspiration du Cercle de la jeunesse de Louga. L’avantage était double : le message passait vite et une belle communion créée entre les artistes et les populations. « Les pièces étaient toujours tirées du rituel, des rites et croyances, des traditions populaires et des activités champêtres », souligne Youssou Mbargane. Birahim Dieng, directeur artistique du Cercle, poste qu’il occupe depuis 1953, confirme. « Tout ce que nous faisions était tiré des réalités sénégalaises », dit-il. Birahim, 79 ans, ajoute : « Dans nos pièces, on mettait beaucoup en avant l’éthique, le respect de la parole donnée, le courage et l’humilité ». Mieux, insiste-t-il, l’élément lyrique n’était pas dissocié de l’élément dramatique.

Autre particularité à la base du renom culturel du Cercle : la danse traditionnelle. « C’était un plaisir de voir nos danseurs se produire sur scène. Les spectateurs étaient émerveillés. Les danses étaient un message du cœur et de l’esprit que le corps exprimait », commente, Youssou Mbargane. Bien évidemment, le succès ne s’est pas fait attendre. D’abord au Sénégal, ensuite en Afrique (Gambie, Mauritanie, Mali, Guinée, etc.), enfin sur les prestigieuses planches d’Europe et des Amériques (France, Angleterre, Finlande et Mexique). Rarement un groupe artistique et culturel du Tiers/monde n’a séduit autant le monde.

De 1951, année de sa création à 1970, date à laquelle il a été déclaré « hors concours », le Cercle de la jeunesse de Louga était imbattable, raflant tous les prix. 1957 : coupe du Conseil de la jeunesse de l’Afrique occidentale française (Aof), 1960 et 1962 : coupes du président du Conseil, Mamadou Dia. Justement, en 1962, le Cercle et le Star jazz de Saint-Louis ont représenté le Sénégal au Festival de la jeunesse et des étudiants à Helsinki, en Finlande. En 1964, le Cercle remporte à nouveau la coupe du président Senghor. Deux ans plus tard, en 1966, il prend part au festival mondial des maisons de jeunes de Narbonne en France.

« Le Cercle gagnait tous les prix aux concours. C’était incroyable. Aucun groupe n’avait le niveau des Lougatois », précise Babacar Sarr, président du Festival international de folklore et de percussions de Louga (Fesfop). Et en 1970, ce qui devait arriver arriva. Le Cercle est déclaré « hors concours ». Il est « victime » de son génie créateur. Mais avant, il avait fini d’être ce que tout le monde reconnait aujourd’hui : une grosse machine à talents qui brillent dans d’autres groupes et sous d’autres cieux.

MADEMBA DIOP DIT « MASS DIOP » : L’homme par qui tout a commencé
Si le Cercle de la jeunesse de Louga est devenu ce qu’il est, en raflant tous les prix, c’est d’abord et avant tout parce qu’il avait à sa tête Mademba Diop (1928-2007), un homme d’une fécondité intellectuelle extraordinaire.

A Louga, tout le monde vous dit la même chose. Le rayonnement mondial du Cercle de la jeunesse, on le doit à une seule personne : Mademba Diop, son ineffable chef de file. Mass Diop, comme l’appelaient les intimes, fait l’unanimité. « Mass s’est singularisé très tôt de par ses qualités, mieux encore de par les vertus qui le caractérisaient. C’est un des rares génies parmi les hommes que j’ai fréquentés », témoigne Birahim Dieng qui a travaillé avec lui au début des années 50. « Je suis devenu directeur artistique du Cercle en 1953. Mais, ce que je peux vous dire, c’est qu’il n’y en avait pas deux comme Mademba à Louga », soutient-il.

Birahim Dieng n’est pas le seul à avoir relevé les qualités exceptionnelles de Mademba Diop, père fondateur du Cercle de la jeunesse de Louga. Mame Dieumb Mbodj, « l’ami et le cousin » est formel : « Ce n’est pas seulement le Cercle, mais c’est tout Louga qui doit énormément à Mademba ». Un point de vue que partage le communicateur traditionnel Youssou Mbargane Mbaye. « Si beaucoup d’artistes sénégalais, notamment ceux de la région de Louga, sont sortis de l’anonymat, c’est grâce à leur passage au Cercle de la jeunesse, ce temple culturel, lieu de formation, d’initiation, créé par Mademba », explique Youssou Mbargane Mbaye.

Celui-ci dit avoir été formé par Mademba, « son guide » qu’il qualifie d’homme « d’une fécondité intellectuelle extraordinaire ». Pourtant, peu de gens le savent, mais Mademba est un autodidacte. C’est en classe de 6e qu’il quitte l’école. Pour se faire recruter dans une boutique de commerce à Sakal non loin de Louga. Sakal ! C’est dans ce village qu’il s’est fait remarquer en jouant, tous les soirs, de la guitare, du saxo et de la trompette. Il se perfectionne et devient un grand chorégraphe. Chemin faisant, Mademba se voit proposer un poste dans l’administration. Il accepte mais ne renonce pas à son amour pour l’art.

Commis d’administration au début, il termine sa carrière comme inspecteur principal de la jeunesse. Toujours à la pointe des combats sociaux et progressistes. C’est lui le père du théâtre populaire. Et c’est également lui qui est à l’origine de l’édification des Centres départementaux d’éducation populaire et sportive (Cdeps). Fédérateur qui sait écouter et très sensible aux préoccupations de ses concitoyens, Mademba est, comme le dit Youssou Mbargane, « l’école de Louga » au plan culturel. Sa mort en 2007 a sonné comme la fin d’une époque, d’une belle époque. Pas seulement. Cette disparition signe aussi l’acte de décès du théâtre populaire.

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BA (photos)

Last modified on lundi, 13 février 2017 16:09

Les villes de Saint-Louis et de Louga sont situées sur l’axe nord du Sénégal. Elles sont, sous l’éclairage de nos interlocuteurs, étonnantes par la diversité d’intérêts qu’elles offrent. La première est tricentenaire. C’est là qu’est né notre légendaire « thieboudieune » à la Penda Mbaye. La deuxième connut, à partir de 1900, un afflux de populations diverses et permit un développement de toutes les formes d’expression culturelle. Sa troupe mythique, dénommée le Cercle de la Jeunesse de Louga, a donné à la danse et au théâtre sénégalais leurs lettres de noblesse.

Si Saint-Louis est baignée par l’Océan Atlantique et le fleuve Sénégal, Louga n’est, par contre, parcourue par aucun grand cours d’eau. En ce mois de février, le climat est doux dans ces deux villes où l’on peut, sous le charme ensorceleur du soleil, se balader dans l’univers du Cercle, déguster des pigeons locaux ou un « thieboudieune » à la Penda Mbaye. A Louga, communément appelée la capitale du Ndiambou, et Saint-Louis, dont le nom traditionnel est Ndar, tous les centres d’intérêts évoqués plus haut sont une savoureuse osmose d’ingrédients (culturels ou culinaires) à consommer sans modération.

Un « sabar » (séance de tam-tam) en plein air et une soirée sénégalaise, dans une boite de nuit, valent bien un détour à Louga. Ici, tous vos sens sont titillés et tout votre corps subjugué par ces danses qui y ont cours. Tous sont en goguette. Il y a, dans cette délectable ambiance de jeux de jambes et/ou de lumières, tant d’alacrité dans le milieu, tant d’allégresse, tant d’allant dans le tam-tam qu’il est quasiment impossible de rester sans bouger, de refuser de se mouvoir, de se trémousser, de trépigner.

En ces lieux si rythmés de Louga, même un novice se découvre un talent, jusqu’ici insoupçonné, de « mbandkat » (danseur). En se laissant aller au tam-tam, l’on assimile vite la leçon qui enseigne que la danse est union du rythme et du mouvement, expression de liberté, de morale et de sentiments divers parce que sachant toucher aux instincts, c’est-à-dire au plus profond de l’être. Bref, la danse est l’union de l’esprit et du corps au service de la beauté et de l’équilibre physique et psychique.

Un ensemble culturel mythique
Voilà, entre autres enseignements, ce qu’a toujours véhiculé le Cercle de la jeunesse de Louga, cet ensemble culturel mythique qui a marqué les esprits en remportant, entre 1957 et 1970, tous les prix mis en compétition dans le domaine du théâtre populaire au Sénégal. Avant de revenir sur le parcours de ce groupe qui a aussi rayonné au-delà des frontières du Sénégal, sachez que la province du Ndiambour, dont dépendait Louga, s’est formée principalement à partir du Walo et de l’émigration de populations venues du Djolof.

Enclave musulmane en milieu païen
Elevage pigeonLe nom de Ndiambour proviendrait de l’occupation de la zone par une majorité de gens libres (Diambour). Aussi, son originalité est qu’elle est une « enclave musulmane en pays païen (ceddo) » dont le peuplement très ancien fut constitué par un métissage entre Wolofs et Mandingues vers le XVIe siècle. Ces « Kholbites » (Wolofs d’origine mandingue) se sont convertis très tôt à l’Islam. Et leur connaissance du Coran amenait les rois « ceddos » à les nommer « Serigne » (marabouts) de province ou de village. Louga, la locomotive du Ndiambour, qui serait la déformation de « Loug na fi » (il s’est enlisé ici). La cité peut s’enorgueillir de ses plats de pigeons fumants. La technique de capture de ces oiseaux, transmise de père en fils, est une affaire de la famille Sow, originaire de Pété Peulh.

Bâtie sur une plaine sableuse, Louga présente l’aspect d’une cité saharienne implantée au milieu du désert avec un environnement géographique offrant une diversité de paysages végétaux. La ville doit sa prospérité d’antan et son développement économique à sa situation de carrefour et à sa position de relais de voies de communication desservant les grandes localités comme Saint-Louis à 70 kilomètres, Linguère (130 kilomètres), Thiès (130 kilomètres), Dakar (200 kilomètres). Le cadre sécuritaire qu’offrit la localité dès 1882 avec la création d’un camp militaire contribue à son développement démographique.

La chanson fétiche « Mademba »
En effet, la zone d’implantation des militaires, appelée « Artillerie », permit un afflux de populations dès sa première annexion à la colonie française en 1883 et plus tard à son érection en chef-lieu de cercle de cercle et de commune mixte en 1905. Le mouvement d’urbanisation de Louga, renforcé par la création en 1905 du « Marbath » (marché à bétail), a donné à la ville son caractère cosmopolite et à son ouverture à toutes les formes d’expression culturelle. Ville à la croisée des chemins, Louga a développé la culture du Ndiambour, fruit d’un brassage humain.

« Artistes, danseurs, troubadours, poètes se retrouvaient à Louga à la fin des travaux champêtres pour exprimer leur talent », renseigne Youssou Mbargane Mbaye, communicateur traditionnel et ancien membre du Cercle de la jeunesse. « Pour être du groupe, le talent ne suffisait pas. Il fallait aussi et surtout être rigoureux, discipliné et en quête permanente de la perfection », ajoute Mme Fatou Kassé. Cette cantatrice, rencontrée chez elle à Kébémer, est restée célèbre à travers sa chanson fétiche « Mademba », reprise aujourd’hui par plusieurs artistes.

C’est connu, le Sénégal est considéré, partout dans le monde, comme le pays de la « téranga » (hospitalité). Ici, on tend ses bras à l’autre, on lui ouvre son cœur. On le met à l’aise, quoi ! D’ailleurs, ce serait un euphémisme si on nous appelait « le pays du sourire ». Et dans ce sourire quotidien pour assurer un bel accueil, les gens de Saint-Louis jouent les premiers rôles. Leur sourire permanent n’est pas synonyme d’insouciance, mais une expression du visage aux vertus thérapeutiques énormes. Par exemple, le large sourire, chez la femme saint-louisienne, recèle la promesse de mille faveurs apaisantes pour l’homme.

Penda Mbaye, une haute toque de la gastronomie
Thiébou DieuneEt l’on comprend aisément pourquoi certains mâles couvrent, en permanence, leurs compagnes saint-louisiennes de présents, de compliments, de déclarations fougueuses et d'attentions romantiques. Cerise sur le gâteau, ces bienheureux mangent à leur faim. C’est une belle chance, pour eux, d’avoir craqué sur une « Ndar-Ndar » séduisante, talentueuse et cordon bleu. Disons-le, en matière de « thieboudieune » les Saint-Louisiennes, armées de leur « mokk pooc » (art de la séduction), battent toutes leurs concurrentes aux olympiades de Penda Mbaye. Parce qu’elles maitrisent mieux que quiconque l’enseignement de l’inventrice de notre plat national, cette grande toque de la gastronomie mondiale.

Saint-Louis occupe une place à part dans la géographie culinaire du Sénégal. C’est dans ce lieu que s’est retrouvée une génération nouvelle, la première génération de Saint-Louisiennes décidées à conserver les « thiéré », « ndambé », « dakhine », « lakh », mais déjà capables d’innover dans la cuisine et d’envisager une vie gastronomique différente de celle de leurs mères et grands-mères. Nous sommes au début des années 1900. A cette époque, Saint-Louis, capitale de l’Afrique occidentale française (Aof) est avant tout un rêve de liberté, de réussite et d’identité qui attire, de plus en plus, les talentueux et les ambitieux. La ville, divisée en une cité résidentielle blanche et en plusieurs quartiers pour Noirs, palpite au son de groupes musicaux plus ou moins renommés et de virtuoses inconnus. Beaucoup de visiteurs finissent par s’y installer. Le mouvement des « Dolli Ndar » (ceux qui s’ajoutent) s’amplifie. Les « Dommu Ndar » (autochtones) accueillent à bras ouverts ceux qui décident de venir partager, avec eux, une commune volonté de vie commune. Saint-Louis ou Ndar est La Mecque sénégalaise. Des Saints, comme Mawdo Malick Sy, Cheikh Ahmadou Bamba, Khalifa Ababacar Sy, Cheikh Ibra Fall, etc., y ont vécu ou séjourné fréquemment. Il est difficile, après son installation, d’en sortir. La ville est attrayante et fascinante.

Savoureuse osmose
La cuisine de Saint-Louis est simple, sans artifice et métissée. Bref, c’est une savoureuse osmose de tous les peuples qui y ont fait escale. A l’Orient, Ndar a emprunté ses épices de qualité, à l’Occident quelques légumes et certains fruits pour créer, avec le disponible local, un tableau culinaire aux saveurs multiples, aux sensations fortes et aux arômes colorés. Cette cuisine, comme les femmes de cette terre de « téranga » (hospitalité), fait saliver.

Donc, Saint-Louis, c’est surtout son légendaire « thieboudieune » à la Penda Mbaye. Le nom de la vieille cité est intimement lié à ce plat qu’on y offre aux hôtes depuis de très longues années. Le « thieboudieune » demeure une des grandes spécialités de la région, consommé très couramment autant par les habitants du pays que par les étrangers qui sacrifient facilement au rite de sa dégustation. Le « thieboudieune » est l’apanage des Saint-Louisiennes qui, avec leur « mokk pooc » (art de la séduction), battraient toutes leurs concurrentes aux olympiades de Penda Mbaye. Parce qu’elles maitrisent mieux que quiconque l’enseignement de l’inventrice de notre plat national, cette grande toque de la gastronomie mondiale.

Par Cheikh Aliou AMATH, Abdoulaye DIALLO (textes) et Mbacké BA (photos)

Last modified on vendredi, 10 février 2017 12:37

La partie Sud-est de l’île de Carabane abrite le cimetière des colons. Aujourd’hui, des autochtones reposent côte à côte avec ces derniers. La mort a effacé les divergences de la période coloniale. Mais, ce site doit sa célébrité à un capitaine téméraire, Protêt, qui veut continuer à défier l’ennemi y compris après sa mort. C’est pour cette raison, de son vivant, qu’il a demandé à ce qu’on l’enterre debout avec des ouvertures à la hauteur des yeux sur sa tombe. Le cimetière, coincé entre le rivage et une zone de balancement des marées, abrite les sépultures d’autres colons.

A Carabane, le climat s’adoucit davantage dans la soirée. L’île, ce jour, sombre dans la quiétude aux environs de 17 heures. C’est en ce moment que nous empruntons le sentier menant au cimetière. De l’hôtel Barracuda, nous longeons la rive, légèrement agitée. L’incursion révèle l’ampleur de l’avancée de la mer. Si l’hôtel Carabane est protégé par une digue, des sacs de graviers et de coques sont posés sur le rivage pour arrêter la… mer. A certains endroits, la langue de sable a disparu. « Une partie de nos champs sont dans l’eau. Nous avons planté des filaos. Malgré tout la mer continue d’avancer. Nous sommes face à l’embouchure », s’inquiète le chef de village, Moussa Guèye.

Nous décidons alors de remonter sur la terre, à hauteur de l’école primaire. Juste après, une plantation de cocotiers alignés et rangés. C’est l’héritage colonial. Les habitants l’ont bien conservé. « Nous pratiquons la plantation de cocotiers. Nous vendons des noix et des plants. Nous faisons des gâteaux », confie un jeune qui nous a offert des noix à goûter. Les feuilles des cocotiers s’entrelacent. Leurs feuilles forment une voûte assombrissant le sentier. Les autres arbres comme le Detarium Senegalensis et le Saba Senegalensis protègent les sépultures contre l’avancée de la mer. A l’entrée, une grille en fer forgé isole une stèle de forme trapézoïdale peinte en blanc. Sur une plaque en fer, il est marqué : « Capitaine Aristide Protêt de l’infanterie de la marine de 1836 ».

C’est l’un des marins français les plus connus et plus redoutés des autochtones. Son nom est lié à jamais à l’histoire de Carabane. De son vivant, il a fait parler de lui. A sa mort, en 1850, il a fait l’objet de tous les commentaires laissant planer davantage l’énigme sur la personnalité. « D’après ce que j’ai appris, le capitaine Protêt avait des relations houleuses avec les populations locales. Il a été atteint par une flèche empoisonnée lors d’une bataille », nous rapporte Lamine Sarr, un habitant rencontré sur le chemin menant au cimetière. C’est le 9 mars 1836 que le capitaine a péri dans la bataille de Hillol.

Ce n’est pas sa mort qui attire les curieux, mais sa sépulture. D’ailleurs, c’est la position de celle-ci qui a sorti ce cimetière des colons de l’anonymat. Sa pierre tombale est verticale. Selon la version la plus répandue, le capitaine est enterré debout comme s’il voulait continuer à résister encore, même après la mort. « Pour beaucoup de personnes, Protêt est enterré debout.

Mais, certains disent qu’il a été inhumé assis, d’autres avancent qu’il a été enterré accroupi », nous détaille Lamine Sarr avec un peu de recul. Ce qui est sûr, c’est l’un des morts les plus célèbres de ce cimetière coincé entre une dépression marécageuse et une dune côtière boisée. Le cimetière des colons a quelque chose de particulier. Il est une sorte de pont entre la première capitale de la Casamance et les descendants des colons.

D’autres colons enterrés à Carabane
« Les marins français venaient régulièrement commémorer la disparition du capitaine. Lorsqu’ils venaient, c’était la grande fête sur l’île. Mais, depuis quelques années, l’armée française ne vient plus. Nous ne savons pas pourquoi », se contente de dire Lamine Sarr. Le capitaine Protêt n’est pas le seul colon qui gît à Carabane. A l’île des éléphants reposent Maria Pillewizer, décédée le 27 avril 1883, Marie Besnard, décédée le 11 décembre 1893, ou encore Jean Léon Festugière, né le 25 mai 1878 et décédé le 17 octobre 1899. La liste est loin d’être exhaustive. Près des haies de mangrove et des rideaux des plantes rampantes, les croix gammées et celles incurvées, avec un bout légèrement rond, laissent apparaître la diversité des convictions religieuses de ces conquérants, de ces commerçants venus des pays d’Europe.

Ils gisent à jamais à Carabane. A y regarder de près, l’on remarque le décalage entre les plaques et l’ancienneté des murets qui délimitent les différents tombeaux. Les descendants viennent de temps à autre pour se recueillir et entretenir les sépultures. Aujourd’hui, des autochtones chrétiens sont également enterrés dans le cimetière des colons. La mort a effacé les divergences. Le cimetière n’est pas seulement un patrimoine des colons. « Nous avons deux cimetières : un pour les musulmans et un autre hérité des colons  et réservé aux chrétiens », renseigne le président des 72 heures de Carabane, Georges Diémé. Le cimetière des colons est un site touristique. Le capitaine Protêt attire des visiteurs sénégalais et étrangers. La perle posée sur l’embouchure du fleuve Casamance a connu son âge d’or de commerce. Toutes les grandes compagnies européennes surtout françaises avaient un pied à Carabane. D’autres y sont enterrés. L’île a connu beaucoup d’épidémies. C’est d’ailleurs cette difficile situation sanitaire qui a commandé la délocalisation de la capitale de Carabane à Sédhiou. Aujourd’hui, ce patrimoine historique est sous la menace de l’érosion côtière.

Par Maguette NDONG, Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

CARABANE : UNE ÉGLISE VIEILLE DE 124 ANS
Carabane egliseDe style breton, l’église de l’île de Carabane est en pleine rénovation. D’ici quelques mois, cet édifice, qui a joué un rôle important dans l’entrée du christianisme au Sud du Sénégal, sera réceptionné, au grand bonheur de la communauté catholique de l’île.

Aujourd’hui, c’est un jour sans bateau. Les eaux de la mer sont calmes et quelques vagues viennent mourir sur le ponton de l’île de Carabane. Ni « Aline Sitoé Diatta », « Aguene » ou « Diambogne », les trois navires qui assurent la navette entre Dakar et Ziguinchor, ne sont prévus d’accoster sur l’île. Pour les garde-côtes et les travailleurs de la compagnie Cosama, c’est presque quartier libre. Cette île, célèbre dans l’histoire de la Casamance et du transport maritime, est étrangement calme. Il faut avancer et traverser l’ancien Centre de redressement (prison-école pour certains), aujourd’hui en ruines, pour entendre des coups de marteau et le grincement des chaînes. En face de nous, l’église, de style breton, construite depuis 1892, est en pleins travaux. Une dizaine de travailleurs de l’entreprise Eiffage, vêtus de leur gilet rouge, casque sur la tête, sont à pied d’œuvre. La quasi-totalité de l’édifice religieux est décapée, donnant à cette église une seconde jeunesse. L’intérieur du bâtiment est redevenu un grand espace rectangulaire, avec au fond l’autel en forme de demi-cercle où les religieux dirigeront bientôt des messes. Depuis novembre dernier, les travailleurs s’activent à rénover cette imposante bâtisse qui est la première église construite par les colons en Casamance. « Il y a actuellement 12 ouvriers qui travaillent sur le site, mais d’autres vont venir d’ici peu pour entamer les gros œuvres. Les travaux vont durer six mois », selon Emmanuel Diatta, président de la Communauté catholique de Carabane.

Depuis plusieurs années, les catholiques de Carabane ont cessé de prier dans cette église si importante à cause, d’une part, de sa vétusté et, d’autre part, de l’envahissement du bâtiment par les eaux pendant la saison des pluies. Plusieurs pans de la toiture en zinc ont lâché.

Porte d’entrée du christianisme en Casamance
Ce qui rendit l’église impraticable et aussi très vulnérable face aux intempéries. Pour continuer à cultiver leur foi, les catholiques de Carabane ont construit une chapelle en face. Aujourd’hui, les chrétiens de l’île sont enthousiastes à l’idée de pouvoir, encore une fois, prier dans leur ancienne église. « La réhabilitation de l’édifice est bien accueillie, parce que l’église a joué un grand rôle en Casamance. Certes, elle a été abandonnée pendant plusieurs années à cause de son état, mais on attend d’y prier à nouveau », renseigne Emmanuel Diatta. Il y a quelques années, cette église était une référence dans la zone. Elle est d’ailleurs la première construite en Casamance. Elle a beaucoup contribué à l’évangélisation des populations du Sud et à la pénétration du catholicisme dans cette partie du pays.

C’est la troisième église la plus ancienne du Sénégal. Mais, l’évangélisation de la Casamance a commencé bien avant la construction de l’Eglise. Le premier, baptisé Carabanais, date de 1863. Et c’est en 1889 que Monseigneur Picarda fonda la mission catholique de Ziguinchor. La plupart des fidèles chrétiens s’y rendaient pour faire la messe du dimanche et les prêtes y baptisaient les enfants. Aujourd’hui, à Carabane, les catholiques regrettent cette période de gloire.

200 catholiques à Carabane
Depuis que l’édifice est fermé, les fidèles ne font la messe qu’une fois sur deux à cause d’une absence de religieux. « Il n’y a que deux prêtres dans la zone. Ils sont basés à Elinkine et ils gèrent au moins six villages. C’est pourquoi l’on ne fait pas la messe tous les dimanches », explique le président de la Communauté chrétienne de Carabane. Toutefois, les chrétiens de Carabane vivent leur foi dans la paix et cohabitent avec les musulmans et les animistes. Selon le chef de village de l’île, Moussa Guèye, il existe une réelle solidarité entre les différentes religions de la localité. La mosquée des musulmans est située non loin de la chapelle. Et le plus souvent, quand les animistes font leurs cérémonies, tout le monde est convié.

Avec une population estimée à 900 âmes au dernier recensement, les chrétiens seraient une communauté de 200 membres sur l’île. Un nombre qui s’est considérablement effrité au fil des années au profit des musulmans majoritaires. Certains témoignages rapportés estiment qu’à un moment donné de son histoire, Carabane avait connu une grave épidémie qui avait fait fuir la plupart des personnes qui y vivaient. Aujourd’hui, avec la réhabilitation de cette église inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, on peut espérer voir les chrétiens de la contrée revenir à Carabane pour y prier comme avant.

Car comme le cimetière des colons, le Centre de redressement de la colonie, l’église a toujours fait partie des sites touristiques très convoités de Carabane. Sa réhabilitation incitera certainement d’autres visiteurs à venir sur cette île qui, comme Gorée, continue de jouer un grand rôle dans notre mémoire collective.

Par Maguette NDONG, Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

Une forte volonté des hautes autorités est notée dans les mesures de soutien au développement économique et social de la région de Matam. Cette démarche s’apprécie dans le domaine de l’agriculture avec le Pracas (Programme de relance et d'accélération de la cadence de l'agriculture sénégalaise). Depuis deux ans, il y a un rythme soutenu de l’Etat en aménagement hydro-agricole. Le long de la vallée, c’est-à-dire de sa limite avec Saint-Louis jusqu’à celle avec Tambacounda, Matam connait un rythme très soutenu  dans les aménagements.

Les aménagements hydro-agricoles constituent, à Matam, un élément très important dans le programme de relance et d'accélération de la cadence de l'agriculture sénégalaise (Pracas). Ici, l’accompagnement de l’Etat est aussi dans le matériel agricole mis en place, notamment des tracteurs adaptés. « Les efforts soutenus de l’État et une orientation claire ont permis à la région de Matam de disposer du nombre de tracteurs qui vont booster la production rizicole », s’est réjoui Oumar Mamadou Baldé, gouverneur de la région de Matam. En soutien, Matam sent cette volonté du chef de l’État, Macky Sall.
Depuis deux ans, a assuré le gouverneur Oumar Mamadou Baldé, les productions sont en hausse, sans compter la bonne tenue de tous les programmes que l’État a mis en œuvre et qui permettent d’avoir un espoir. « Pour la région de Matam, les signaux sont au vert », a-t-il indiqué. « À l’occasion de nos déplacements, je suis attiré par un sentiment en voyant cette verdure à perte de vue. On a l’impression de se situer dans l’Inde rizicole. Il y a des zones de très grande production et si la cadence est maintenue entre trois et cinq ans avec le même volume d’investissement de la part des pouvoirs publics, accompagné d’une ferme volonté des populations à soutenir cette politique, nous pourrons atteindre l’autosuffisance alimentaire », a souligné Oumar Mamadou Baldé.

Accompagnement de l’Etat
Le gouverneur de Matam a magnifié la forte adhésion des populations autour de la volonté des autorités d’atteindre l’autosuffisance dans des délais raisonnables. La hausse progressive des productions et des rendements permettent d’espérer que cet objectif-là sera atteint. « Dans les zones du Diéry et du Ferlo, on sent un important programme d’investissement. De plus, le Pudc a permis de faire de très grandes avancées dans le domaine de l’accès à l’eau, de l’électrification rurale, de l’aménagement de pistes de production rurales, de l’accompagnement des populations dans le domaine du maillage en postes de santé, etc. », a énuméré le gouverneur Baldé.

Le Ferlo étant une zone pastorale par essence, cette donne a été bien intégrée dans la politique d’accompagnement des populations. Ici, l’autorité se bat pour ne pas autoriser les installations, ne serait-ce que provisoire, des populations à tous les endroits de la réserve. « Dans les zones où les populations résident, il y a le même programme Pudc qui est ressenti par les gens. Des pistes ont fini d’être réalisées. Des populations qui étaient restées, pendant de longues décennies sans accès à l’eau, disposent désormais d’un forage ou point d’eau », a-t-il rassuré. De même, des efforts très importants ont été faits par le ministère de l’Élevage en termes de projet.

C’est ainsi que les interventions du Pasa Loumakaf, du Padaer dans le département de Ranérou permettent, aujourd’hui, aux éleveurs d’avoir l’encadrement et l’accompagnement nécessaires pour passer à un nouveau type d’élevage qui est très rentable. Le gouverneur Oumar Mamadou Baldé se veut optimiste. Il est d’avis que si cette dynamique est maintenue, Matam sera la région d’avenir du Sénégal. « Elle peut, du point de vue rizicole, devenir un important grenier qui permettra de nourrir les populations sur place et même, à d’autres zones du Sénégal et de l’extérieur, de disposer de cette denrée importante ».

Engagement des acteurs à la base
Gouverneur MatamD’ailleurs, a-t-il indiqué, certains opérateurs économiques, pressentant cet avenir prometteur, ont commencé à investir. C’est le cas de la rizerie de Kalidou Wagué à Boki Diawé, mais également les autres projets en cours d’installation des rizeries qui vont permettre d’accompagner les producteurs dans la phase commercialisation. « Nous ne cessons de rappeler aux producteurs qu’il y a forcément une part qui reviendra à eux. L’État va certes accompagner et réunir les conditions pour qu’ils puissent produire, mais pour le design et la commercialisation de leur production, ils sont obligés de faire preuve d’inventivité. Car si le riz est bien traité, s’il y a un bon design, il y a une possibilité de percer des marchés que d’autres opérateurs maîtrisent à l’heure actuelle », a assuré M. Baldé.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue, selon le gouverneur, que, quels que soient le cadre ou les conditions mises en place, il faut un engagement déterminé des acteurs à la base que sont les producteurs. Il s’est, cependant, félicité de l’engagement de plus en plus affirmé des populations à se mettre dans le programme et à s’engager pour des productions de plus en plus rentables et élevées. « Le développement est une œuvre commune. Ce n’est pas de l’État seulement que nous devons attendre le développement de la région, mais nous populations avons notre rôle à jouer. Que chacun, dans le secteur où il se trouve, se dise qu’il a une contribution à apporter pour le développement de la région de Matam et de manière plus globale pour l’épanouissement du Sénégal », a-t-il dit.

Avec la Mauritanie voisine : La coopération transfrontalière, une priorité
Aujourd’hui, l’autorité administrative de Matam, sur instruction de l’administration centrale, veille au maintien et au renforcement du climat de coexistence pacifique avec la République islamique de Mauritanie. A en croire le gouverneur Oumar Mamadou Baldé, c’est une priorité absolue.

« Au jour le jour, nous constatons le renforcement de cette coexistence. Il faut que nous confirmions cette coexistence pour mobiliser nos énergies vers les activités de développement », a indiqué le gouverneur Oumar Mamadou Baldé. Toutefois, a-t-il précisé, les petites tensions à même de desservir cette relation sont à éviter. Car, a-t-il relevé, une telle situation pourrait nous faire perdre les énergies devant aller dans nos efforts de développement. « L’État de la coopération transfrontalière entre les deux régions est à l’image des bonnes relations qu’il y a entre les deux chefs d’État », a-t-il affirmé.

La sécurité des populations fait aussi partie des priorités. Cela s’explique par le fait que Matam est une région frontalière éloignée des centres opérationnels. « Nous sommes obligés d’avoir une veille permanente qui puisse nous permettre d’anticiper d’abord et ensuite de prévenir l’administration centrale qui aura la possibilité de réaction ». Ainsi, un dispositif très fonctionnel est mis en place et permet aux différents acteurs de se retrouver régulièrement pour faire le point de la situation sécuritaire de la région en temps réel. Il s’y ajoute aussi le suivi du programme agricole du chef de l’État qui constitue l’un des nombreux projets de Macky Sall en direction de cette zone et dans son désenclavement. Depuis longtemps, la réhabilitation de la route Ndioum-Ourossogui-Bakel, longue de 335 kilomètres, est une réelle préoccupation des populations. Selon le gouverneur Oumar Mamadou Baldé, cet axe a subi l’usure du temps et le chef de l’État, a-t-il assuré, s’est personnellement impliqué pour obtenir un financement avec le soutien de la Bad (Banque africaine de développement) et de la Bid (Banque islamique de développement). « Les travaux ne vont pas tarder à démarrer. Cela va faire revivre toutes les localités que cette route va traverser de Ndioum à Bakel », a assuré le gouverneur qui n’a pas manqué de rappeler la place importante occupée par la religion à Matam où les relations entre le spirituel et le temporel sont un véritable exemple.

Selon lui, le Fouta et la région de Matam tout entière reposent sur le socle religieux. « La région a toujours eu la chance de faire émerger des figures religieuses emblématiques pour l’Islam au Sénégal et dans le monde », a-t-il soutenu. « Les marabouts jouent un rôle important, déterminant dans la paix sociale dans cette région. Ils sont souvent sur le terrain pour apaiser des divergences entre des communautés, toujours présents lorsqu’il s’agit d’aider l’État à sensibiliser ou à communiquer. Bref, ils sont des régulateurs très conscients de leur rôle dans la consolidation de la paix sociale.

Par Cheikh Aliou AMATH, Samba Oumar FALL (textes)
et Pape SEYDI (photos)

Last modified on vendredi, 03 février 2017 12:42

Après la ville de Oussouye, sur la route d’Elinkine, le gros village de Mlomp sort à peine des espèces végétales emblématiques en cette matinée du 24 décembre 2016. Ses cases à étage, construites par les vétérans de la Seconde guerre mondiale, sont à l’ombre des fromagers. Elles ont sorti Mlomp de l’anonymat. Comme les pyramides en Egypte, ces bâtisses ont été bâties avec de la terre cuite mélangée avec l’argile et la paille. Les dalles et les escaliers sont un assemblage de planches de rônier et de lattes de palétuvier couvertes de terre crue. La structure est une adaptation de l’architecture occidentale qui a fasciné les anciens combattants de la Seconde guerre mondiale. C’est un passage obligé pour beaucoup de visiteurs et des touristes étrangers en quête d’ataraxie en Basse Casamance.

A l’ombre des fromagers tricentenaires s’élèvent des cases à étage. Celles-ci ne sont pas construites avec du ciment. C’est une superposition de strates de terre cuite. Au rez-de-chaussée, à l’angle, un livre d’or est posé sur une table. Elle renferme le nombre de visiteurs, leur origine, leur impression et leur date de passage. A partir du salon, on peut se rendre dans des chambres qui donnent d’abord sur une véranda, ensuite sur une cour-arrière. Une pénombre flotte dans une chambre où une maman échange avec ses petits-fils en français.

Oussouye 2Les murs ne sont pas construits d’un trait. « Toute cette maison est en terre cuite. Ceux qui l’ont construite posent une couche. Ils attendent que celle-ci sèche pour en faire une autre.

C’est ainsi qu’ils avaient procédé », explique Gilbert Sambou. C’est un travail de fourmi. Une œuvre gigantesque. Une chimère pour beaucoup d’habitants de Mlomp lorsque les vétérans de la Seconde guerre mondiale avaient décidé de reproduire l’architecture qui les a fascinés en France. « Lorsque Basile Diédhiou et les anciens combattants sont revenus de la Seconde guerre mondiale et qu’ils avaient décidé de construire des cases à étage, leurs parents qui n’étaient pas partis en Europe ironisaient en disant que nos frères sont devenus fous à cause des coups de canon. Ils disent qu’ils veulent construire des maisons à étage », raconte ce jeune qui fait office de conservateur.

En face de l’entrée, les photos du bâtisseur Basile Diédhiou, décédé le 32 octobre 1989, et de son épouse, Martine, décédée elle aussi le 10 septembre 2016, après plus de 100 ans d’une vie remplie, sont accrochées. Les deux personnes semblent veiller encore sur les entrées et les sorties.

A l’aide des planches de rônier avec un angle d’inclinaison, les anciens combattants ont élevé un escalier. Au premier étage, un balcon de plus de 8 mètres de hauteur et d’un mètre de largeur est un endroit fouetté par l’air pur brassé par une végétation dense juste derrière la bâtisse. Au bout du balcon, une ouverture donne accès à une aire de séchage séparée d’un mètre de la toiture en zinc. « C’est un endroit utilisé pour le séchage du riz et des produits agricoles », nous informe Gilbert Sambou.

Par un petit couloir, nous traversons une chambre et nous voici sur un balconnet. Les pieux cylindriques en banco rappellent l’architecture nubienne. Le faux-plafond est un assemblage de planches de rônier couvertes de terre moite et des lattes imputrescibles. L’architecture est occidentale, mais la technique de construction est locale. L’ensemble de la structure n’est pas tenu par un coffrage. « C’est ici que l’on retrouve une maison à étage sans aucune barre de fer. Elles sont construites en 1947 et elles tiennent encore. Dès fois, nous retirons des lattes attaquées par les termites pour les remplacer par d’autres. Pour les planches de rônier, elles résistent à l’attaque des termites et des insectes », relève M. Sambou tout en pinçant les cordes de sa guitare.

Un patrimoine bien préservé
Les bâtisseurs n’ont pas utilisé de truelle. Le façonnage des murs est fait à l’aide des mains. C’est pour cela que les visiteurs refusent de s’arrêter à l’interprétation de la réalité lorsqu’ils admirent l’architecture des cases à étage. Si elles n’étaient pas habitées, elles seraient tombées dans le domaine public. Mais, les héritières des bâtisseurs veulent encore en faire une affaire de famille. « Nous venons régulièrement en vacances au mois de décembre ou en juillet et août. Nous nous occupons de la restauration avec l’argent collecté. Mais, ce n’est pas sûr que si nous laissons l’entretien entre les mains de l’Etat, il en fera autant. Nous risquons de les perdre », craint Mme Diédhiou née Florence Corréa, l’épouse du fils aîné de la famille.

Au bas de côté de la route où se trouve cette concession, deux maisons en banco font partie du patrimoine local. C’est aussi la carte postale de Mlomp qui est à une dizaine de kilomètres d’Oussouye, sur la route d’Elinkine. Avant notre départ, ce samedi 24 décembre 2016, une jeune française accompagnée par un guide touristique s’engouffre dans le bâtiment pendant que nous attendions notre photographe qui épiait la sortie des touristes du Musée de la civilisation diola de Mlomp. C’est un site touristique.

Honneur aux rescapés de la Seconde guerre mondiale
Ces cases à étage n’existent qu’à Mlomp, un village plus peuplé que son chef-lieu de département. La localité a été le bastion pourvoyeur de tirailleurs. Comme par enchantement, beaucoup de combattants ressortissants de ce village ont survécu sur les différents fronts durant la Seconde guerre mondiale. A leur retour, la plupart d’entre eux ont vécu au moins 100 ans. « Nous avions beaucoup d’anciens combattants qui ont participé à la Seconde guerre mondiale. La plupart d’entre eux ont vécu plus de 100 ans. Ils aiment raconter les périodes de guerre. Parce que beaucoup sont revenus sains et saufs », rapporte le jeune conservateur. Lorsque ces anciens combattants sont rappelés à Dieu, des funérailles dignes de leur rang sont organisées comme s’ils étaient morts au front.

Par nos envoyés spéciaux Maguette NDONG et Idrissa SANE (Textes)
et Assane SOW (Photos)

Naguère, Elinkine était cette zone de pêche courue par bon nombre de pêcheurs sénégalais et étrangers. Aujourd’hui, l’activité a beaucoup ralenti à cause de la rareté du poisson et de bien d’autres facteurs qui impactent négativement sur le travail des hommes de mer.

Comme la plupart de ses collègues pêcheurs, Ibra Lô est sur terre. Il n’est pas allé en mer. A l’ombre des cocotiers bercés par la brise marine, cet homme maigrichon, coiffé d’un bonnet blanc aux rayures noires, est assis à même le sol. Il profite de cette journée de répit pour raccommoder ses différents filets de pêche et en tisser d’autres. Epingle à la main, il manie avec dextérité les fils. Ce Baol-Baol d’une soixantaine d’années s’est installé à Elinkine, une zone de pêche célèbre en Casamance, depuis plus d’une quinzaine d’années. A son arrivée sur le site à maintenant, la pratique de la pêche a beaucoup changé. A cette heure de la journée, il est impossible de voir un pêcheur débarquer avec des poissons à bord de son embarcation.

Aujourd’hui, il faut aller jusqu’en Guinée-Bissau pour chercher du poisson. « Il n’y a presque plus de poissons dans les eaux sénégalaises et les bateaux européens nous causent de sérieuses difficultés en haute mer. C’est pourquoi il nous faut aller jusqu’en Guinée-Bissau pour avoir du poisson », souligne l’homme de mer. Certes Elinkine est plus proche de la Guinée-Bissau que les autres sites de la Casamance comme Kafountine, mais il leur faut débourser chaque année 900.000 FCfa pour pouvoir disposer d’une licence de pêche dans ce pays frontalier.

A cette période de l’année, mi-décembre, les pêcheurs d’Elinkine sont inquiets à cause de l’expiration du permis pour la plupart d’entre eux. « Cette licence en Guinée-Bissau est valable pour douze mois et à la fin de ce mois, il faut attendre un bon bout de temps pour en disposer encore », signale Ibrahima Kaling. Outre ce problème de licence, les pêcheurs doivent faire face à d’autres facteurs dans leur travail. Parmi ces facteurs, il y a la cherté du carburant.

Pour effectuer un séjour d’une vingtaine de jours, il leur faut débourser 500.000 FCfa pour disposer d’assez de carburant en haute mer. « Avec 497 FCfa le litre, l’essence coûte encore cher et il faut au moins 1.000 litres avant de quitter », rappelle Ibra Lô. Compte tenu de sa rareté et de son interdiction par le service des Eaux et Forêts, le bois reste une matière de luxe qui ne facilite guère la tâche aux pêcheurs. Le charpentier Pape Ibra Diène est victime de cette situation. Depuis un an, il dit n’avoir pas construit une nouvelle pirogue à cause de la rareté du bois. « La plupart des charpentiers d’ici sont allés en Gambie où ils peuvent trouver assez de bois pour faire leur travail. Actuellement, je me limite à réparer les pirogues avec mes six employés », renseigne ce bonhomme de 45 ans.

La conservation, un gros problème
Elinkine 3La pratique de la pêche à Elinkine reste aussi handicapée par le manque d’électricité dans le village. Même si l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (Aser) a commencé à poser les premiers poteaux dans le village, le courant n’est pas encore disponible dans les ménages. Ce qui constitue un réel frein pour la conservation des produits halieutiques. « La conservation reste un gros problème ici, parce que les femmes qui font de la transformation ne parviennent pas toujours à bien conserver leurs produits », renseigne Mamadou Thiam dit « Douday ». Cette situation constitue un réel manque à gagner pour les femmes transformatrices. Toutefois, les mareyeurs présents sur le site se débrouillent pour convoyer le poisson dans les grandes villes telles que Ziguinchor, Kolda, Kaolack et Dakar.

Seulement, ce blues des pêcheurs d’Elinkine contraste bien avec la période où le site vivait ses heures de gloire. Les eaux d’Elinkine étaient réputées pour leur richesse en poissons. « De 1980 à 2000, Elinkine était un coin où il faisait bon vivre. Les pirogues faisaient rarement plus d’une semaine en mer et rentraient avec de grosses captures. Les petites embarcations allaient seulement dans les bolongs et ramenaient assez de poissons pour nourrir tout le monde », signale Pape Ibra Diène. Natif d’Elinkine, cet originaire de Dionwar, dans la région de Fatick, rapporte que ses parents pêcheurs ont débarqué à Elinkine il y a une cinquantaine d’années.

A cette époque, Elinkine était cette zone de pêche très convoitée par les pêcheurs sénégalais et aussi d’autres venant d’ailleurs. C’est le cas des Bissau-guinéens, des Sierra-Léonais, des Maliens et surtout des Ghanéens. Il n’est pas rare de voir ici des pirogues portant étendard ghanéen ou bissau-guinéen. A eux seuls, les Ghanéens sont estimés à environ 800 personnes à Elinkine, selon le chef de village, Fréderic Sambou. Cette forte communauté ghanéenne fait aujourd’hui partie intégrante de la population d’Elinkine. La quarantaine sonnée, Joe Ndiaye est un Ghanéen établi à Elinkine depuis une vingtaine d’années. Le bonhomme s’exprime couramment en wolof. Il a suivi les pas de ses grands-parents qui l’ont mené jusque dans ce site.

Aujourd’hui, comme bon nombre de ses compatriotes, il contribue au développement de l’économie locale en achetant une grande quantité de la production de poisson fumé qu’il achemine au Ghana. Chaque année, il effectue deux fois la navette entre le Sénégal et le Ghana.

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

FREEMAN, HARRYS ET LAÏT : CES NOMS DE FAMILLE SÉNÉGALAIS QU’ON NE RETROUVE QU’À ELINKINE
Au fil du temps, Elinkine est devenue une localité cosmopolite. Elle regroupe de nombreuses ethnies sénégalaises, mais aussi plusieurs nationalités ouest-africaines. Outre les Maliens, Bissau-Guinéens et autres Ghanéens, les Sierra-Léonais y séjournent aussi. C’est pourquoi, selon Frédéric Sambou, le chef de village d’Elinkine, il est facile de trouver dans le site des personnes qui portent des noms qu’on ne pourrait trouver nulle part ailleurs au Sénégal. « Vous pouvez trouver ici des noms comme Harris, Laït ou encore Freeman qui sont des noms sierra-léonais », selon le chef de village. D’autres Sénégalais originaires de l’intérieur du pays sont nés et ont grandi à Elinkine. Ils ne connaissent que la localité. C’est le cas du charpentier Pape Ibra Diène dont le père, originaire de Dionwar, dans le Sine, est venu dans la localité pour travailler. « Je suis né ici, j’ai grandi ici et j’ai aujourd’hui 45 ans. Je ne connais que Elinkine », renseigne le charpentier. Marié et père de plusieurs enfants, Pape Ibra Diène vit paisiblement à Elinkine où il exerce son métier.

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

L’île de Carabane est nichée à l’embouchure du Fleuve Casamance au sud du Sénégal. Le paysage, le relief, le microclimat, la position géographique avaient exercé une fascination chez les colons en escale à Diogué, une autre île. Porte d’entrée des colons français en Casamance, Carabane a connu des périodes glorieuses avec une population estimée à plus de 3.000 âmes durant la période coloniale. C’était une plaque tournante des échanges dans la zone fluviomaritime. Toutes les grandes compagnies étrangères avaient le pied à Carabane. Mais l’épidémie a précité le transfert de la capitale à Sédhiou. C’était le début d’une décadence. La ville d’hier est devenue un village aujourd’hui.

Carabane 2La température ne se faisait pas sentir au quai d’embarquement d’Elinkine à 13 heures. Un vent frisquet souffle en permanence. Au bord d’une pirogue motorisée, nous sortons de la baie après une identification, sur le ponton de la base navale de l’armée. L’embarcation déchire la platitude des eaux. Nos yeux sont accrochés à la splendeur des mangroves. Parfois à quelques mètres avant ce campement perché sur une île qui regarde Elinkine, on peut admirer des vols planés des oiseaux marins. Au loin, des pélicans plongent dans l’eau leur large bec, de temps à temps. Après une vingtaine de minutes de balade dans les bolongs, nous sommes en zone plus ou moins agitée avec l’influence de la mer. Le temps est suspendu. On ne se rend pas compte. Sur notre droite, les toits des édifices de Carabane pointent à peine. Quelques minutes plus tard, nous jetons l’ancre, sur le rivage, du premier comptoir français de la Casamance : Carabane. Elle regarde l’autre île, Diogué. C’est là, que les colons sont venus s’installer le 22 janvier 1836 après un accord entre l’administration coloniale française et le chef de village de Kagnout. Lorsque les colons français avaient fait escale à Diogué, ils avaient demandé à un indigène « A qui appartient l’autre côté de la rive que nous apercevons ? ». Ce denier ne comprenant pas leur langue française, répond en disant : « Karab-Ane » qui signifiait en Diola, la part de quelqu’un. Durant cette période, l’île, selon certains, appartenait aux gens de Kagnout. C’est une version. Dans l’île, les insulaires vous présentent d’autres étymologies laissant les interlocuteurs dans l’embarras. Par contre, les versions sont concordantes que l’île a été la porte de pénétration de l’administration coloniale en Casamance. « Carabane est la première capitale de la Casamance. Elle jouait un rôle déterminant dans l’implication des colons au sud du Sénégal », raconte l’actuel chef de village, Moussa Guèye.

Le passé historique est sur le rivage. Des murs enrochés des bâtiments coloniaux défient le temps et la mer. Sur un pan, « la porte du non-retour » de l’île a cédé. Mais les reliques sont là. Carabane était un port de transit des bras valides. « A l’image de Gorée, voici la porte du non-retour de Carabane. Contrairement à ce que certains disent, il n’y avait pas d’esclaverie.

Les esclaves qui sont capturés dans le « Fogny » sont amenés de bolong en bolong, d’île en île pour les désorienter. On faisait en sorte que lorsqu’ils sont à Carabane, que cela coïncide avec l’arrivée du bateau qui les achemine vers l’île de Gorée », concède le conseiller du chef de village, Lamine Sarr.

Centre de redressement
Au milieu du village, de gros murs d’une grande épaisseur faits de briques autobloquantes ne portent plus l’architecture originelle. La toiture a cédé depuis plusieurs décennies. Quelques barres de fer sont fixées entre les pieux. Les pans entiers des murs des petites chambres des détenus cèdent les uns après les autres. La structure murale des lits des chambrettes est encore nette. En face, les tables de coupe de menuiserie, l’ébénisterie sont visibles. Les murs latéraux s’élèvent à plusieurs mètres. L’édifice est couvert d’une couche noirâtre issue de la dégradation des nains. Depuis longtemps, sa vocation a été sujette à des interprétations. « Il n’a eu jamais d’esclaverie à Carabane. Ce qu’on appelait esclaverie était un centre de redressement. C’est ici, qu’on internait tous les récalcitrants pris à Kaolack, Thiès et dans d’autres villes. On les apprenait des métiers avant de les libérer dans l’île », tranche, Lamine Sarr, l’historien de ce bâtiment colonial. L’histoire du bâtiment durant la période coloniale est peu connue comme du reste l’histoire de l’île aux éléphants durant la période précoloniale.

Carabane 4Car la tradition orale était pauvre, comparée aux grands conteurs analystes mandingues. « C’est le 22 janvier 1836 qu’un accord avec le Roi de Kagnout octroya à la France la totalité de l’île au prix d’une rente annuelle de 39 barres : c’est-à-dire 196 FF », nous renseigne Alioune Sarr, dans une chronique intitulée « Carabane d’hier 1800-1900 ». Ce troque marque le point de départ d’une activité commerciale florissante. C’est à Carabane que l’on retrouvait le plus grand appontement de l’Afrique. Le comptoir de commerce s’ouvre avec l’abolition programmée de la traite négrière. La famille Baudin s’y installe. Mais c’est sous l’ère de l’homme d’affaires Nantais Bertrand Bocandé que les activités commerciales fleurissent. L’île aux moustiques exportait du riz, du coton, des amandes de palme et de l’huile « touloucouna ». « C’est à partir de 1896 que date l’apogée de Carabane, l’administration française régnait sur deux cercles (Sédhiou et Carabane) et deux postes (Bignona et Diebaly). Le village, mieux vaudrait dire la ville de Carabane, atteignait même 3.000 habitants et les affaires semblaient prospérer », rappelle Alioune Sarr.

Si loin, si proche de Gorée
Mais les épisodes des épidémies de paludisme ont obligé l’administration coloniale à procéder à un transfert de la capitale d’abord à Sédhiou et puis à Ziguinchor. Ce nouveau traité freine à jamais l’essor d’une perle perdue à l’embouchure du fleuve Casamance. Sous les arbres, sur les vérandas, au rivage et au milieu du village, les habitants ont connu un passé un peu glorieux : les escales du bateau le Joola. « Il y a un port qui a été construit. Mais il n’a pas d’incidence réelle sur la vie des insulaires parce que nous ne pouvions plus nous approcher ni écouler nos produits au quai lors de l’escale du bateau Aline Sitoé Diatta. Carabane vivait du temps du bateau le Joola. Nous pouvions faire exporter plusieurs dizaines de pirogues chargées de marchandises. Les femmes, les hommes gagnaient bien leur vie. Aujourd’hui, à cause des questions sécuritaires, les habitants de Carabane ne font qu’apercevoir Aline Sitoé Diatta », regrette le chef de village. L’île de Carabane est si loin et si proche de Gorée.

Aujourd’hui, ils se sentent seuls dans le combat pour la sauvegarde du patrimoine historique. Certains édifices sont inscrits au patrimoine de l’Unesco. « Pas au même degré, Carabane et Gorée ont joué un rôle dans le commerce de l’esclavage. Mais on s’occupe plus de Gorée alors que de Carabane qui est délaissée. Nous avons un patrimoine historique qu’il faut sauvegarder et valoriser », compare le résident. L’autre paradoxe, contrairement aux autres villes historiques du Sénégal, la population de Carabane est passée de 3.000 en 1889 à 900 âmes au dernier recensement.

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

Last modified on lundi, 23 janvier 2017 12:34

L’héroïne Aline Sitoé Diatta est une figure très connue. Son royaume, Cabrousse, lui doit sa célébrité. Mais la Cité des vieilles veuves de Cabrousse est méconnue de beaucoup de Sénégalais y compris ceux de la région de Ziguinchor. Au centre de Kabrousse, un bloc de maisons se détache de la succession de concessions : c’est la Cité des vieilles veuves. C’est une tradition typique du Kabrousse. Ici, on se garde d’appeler hospice pour ne pas entretenir la confusion. Ce ne sont pas des maisons de retraite. Au royaume d’Aline Sitoé Diatta, les hommes n’osent pas reléguer ces vieilles mères à l’arrière-plan. La Cité des vieilles veuves a ses fonctions sociales qui ne sont pas toujours très connues.

La découverte de l’espace physique est plus envoûtante que la belle rumeur. Lorsqu’on vous parle de la Cité des vieilles mères de Cabrousse, vous pensez tout naturellement à une sorte d’hospice. C’est une méprise. Comment peut-on oser mettre en quarantaine des vieilles femmes au royaume de la reine Aline Sitoé Diatta ? Ici, l’héroïne a combattu l’oppression et la domination de l’homme blanc et aujourd’hui, les femmes ne sont pas soumises à une domination sociale.

La Cité proprement dite est logée au cœur de Cabrousse. Ce sont des maisons soit couvertes en zinc soit en paille. Elles ont, toutes, une cour-arrière et une véranda. Elles sont clôturées avec piquets ou des feuilles de palmier. Les filets usés ceinturent toutes les palissades. La Cité est calme. Près de la route, à l’entrée d’une cour d’une maison, une femme tresse sa fillette.

Les demoiselles tiennent compagnie à la vieille dame. En face, une vieille courbée balaie devant sa cour. Elle a le poids de l’âge sur les épaules. A l’intérieur, de la cour de logis d’en face, une autre, mince, les pompettes creuses, a le regard perdu. Ces dernières n’ont pas le droit de rendre visite à leur fils dans leur foyer. C’est un précepte dans la tradition à Kabrousse.

« Ces vieilles n’ont pas le droit de rendre visite à leur fils qui ont une ou des époux. Par contre, leurs fils et petits-fils peuvent venir dans cette maison. Dans la société à Kabrousse, nous évitons que la mère de l’époux n’interfère dans la vie de couple de son fils », explique Assoule Diatta, un jeune passionné et spécialiste de l’histoire de Kabrousse. C’est un mécanisme de prévention des heurts au sein des unions. Cette culture prend racine à la source de la sacralisation des mariages dans les sociétés traditionnelles africaines. En suivant les explications de l’historien, ma mémoire remonte à l’idée avancée par la sociologue Fatou Bintou Dial, dans sa thèse : « Mariage et divorce à Dakar, itinéraires féminins ». Elle avait soutenu que les belles-familles avaient une grande part de responsabilité dans l’augmentation des divorces au Sénégal.

Une tradition typique du Kabrousse
Depuis l’aube des temps, la tradition se perpétue, loin des yeux indiscrets. Cette facette de la culture est méconnue de beaucoup de Sénégalais. C’est une tradition typique de Cabrousse.

« Dans cette zone, c’est seulement à Cabrousse où l’on voit une cité pareille destinée exclusivement aux vieilles mères. Ce n’est pas une tradition diola. Ce n’est pas pour mettre à l’écart ces vieilles mamans », assure le jeune garçon.

Ses explications nous figent dans cette ruelle sinueuse serpentant entre des maisons. Nous observons avec force admiration la Cité sans entrevoir un voile sur les autres fonctions sociales. Les allées et les cours sont débarrassées de tout détritus. Ces vieilles passent le plus clair de leur temps à balayer leur cour. Leur environnement respire la pureté. « Je suis fière d’être dans cette maison. Je suis entretenue par mon fils qui est en Europe », confesse Marie Diatta, une résidente de cette Cité.

A Cabrousse, on se garde de parler hospice pour ne pas entretenir la confusion. C’est certainement pour cela qu’on n’en parle pas beaucoup. Ces femmes ne sont pas en retrait de la société. Un étranger ne peut pas remarquer les délimitations physiques de la cité par rapport aux autres quartiers.

Les maisons des morts abandonnées
L’architecture des maisons ne contraste pas fondamentalement avec les anciennes et nouvelles constructions. La Cité est à quelques mètres du site rituel de la reine Aline Sitoé Diatta. Ce n’est pas fortuit. Elles sont dépositaires de sagesse.

Les femmes plus jeunes ont besoin de ces sages lors des cérémonies traditionnelles. Cette cité ne dévoile pas les rapports que les habitants de Cabrousse entretiennent avec l’habitat. Les relations transcendent l’entendement. A Cabrousse, çà et là, on peut voir des maisons en ruines. Leurs propriétaires ne sont plus de ce monde.

Dans cette commune, depuis très longtemps, la restauration des maisons fondées par des personnes décédées ne fait pas partie des us et coutumes. « A Cabrousse, lorsque vous perdez votre papa, vous ne pouvez pas restaurer sa maison. C’est pour cela, après sa mort, ses fils sont obligés d’aller construire une nouvelle maison. La tradition veut que l’on laisse la maison s’écrouler complètement et ensuite envisager sa reconstruction », dévoile ce jeune attaché à sa tradition et ouvert aux flux de la modernité que l’on peut lire à travers son port vestimentaire.

Par nos envoyés spéciaux Maguette NDONG et Idrissa SANE (texte)
et Assane SOW (photos)

Les îles du Saloum regorgent d’attraits exceptionnels et de sites merveilleux. Mar Lodj (région de Fatick) fait partie de cette remarquable mosaïque qui ne laissera pas indifférent le visiteur. Enveloppé de mystère, ce village typique de Sérères tournés vers la pêche et l’agriculture liées avec l’élevage offre une splendide et fascinante retraite où l’on peut savourer les charmes d’une vie très simple. Dans ce havre de paix, musulmans et chrétiens vivent en parfaite harmonie et restent plus que jamais attachées à leurs traditions.

Lendemain d’Achoura. Mar Lodj s’est réveillé très tôt après une nuit arrosée par un copieux et délicieux couscous. La communauté musulmane, en habits de fête, s’est rassemblée pour sacrifier à la traditionnelle prière annuelle organisée, depuis quelques années maintenant, sur l’île. En l’espace d’une journée, la place publique du village devient le lieu de convergence des centaine de fidèles venus en quête de bénédiction, s’adonner aux prières et faire des vœux pour la prospérité et la paix. Au-delà de son aspect religieux, Achoura est une occasion privilégiée, pour des retrouvailles familiales, et aussi un moment festif propice au resserrement des liens et à un regain de solidarité. Et chaque année à Mar Lodj, cette fête constitue une occasion pour les musulmans de communier.

Selon l’imam Babacar Diène, cette séance de prières est une tradition qui est perpétuée sur l’île depuis une décennie maintenant. « Chaque lendemain d’Achoura, toute la communauté musulmane de l’île se rencontre sur la place publique pour prier, rendre grâce à Dieu. On organise une conférence pour rappeler les fidèles à Dieu et à raffermir leur foi », précise l’imam.

Ces séances de prière se déroulent sous l’œil avisé des chrétiens dont les maisons sont contiguës à la mosquée. Mar Lodj n’est pas seulement musulman. L’île est aussi chrétienne et les deux communautés vivent côte à côte et l’on ne sent pas trop la différence. Le dialogue islamo chrétien y est une réalité depuis fort longtemps. Et même les enfants, dans les rues, vous diront, sans difficultés, que chrétiens et musulmans sont unis par le lien du sang. De l’avis des anciens du village, cette coexistence pacifique a toujours existé. « Depuis toujours, les deux communautés vivent en paix, dans la fraternité, la coopération et le respect mutuel », indique l’imam.

Plus d’un siècle de cohabitation a soudé les relations entre les deux communautés. « Un étranger qui vient à Mar Lodj aura du mal à savoir qui est musulman ou chrétien grâce au climat exceptionnel de convivialité qui caractérise les relations. On ne considère pas qu’il y ait des chrétiens ou des musulmans. Car au sein d’une même famille, on peut retrouver aussi bien des chrétiens que des musulmans. », fait savoir le vieux Sékou Kane. Pour Georges Faye, chrétiens et musulmans continuent toujours de marcher ensemble pour avancer dans la même direction tracée par leurs ancêtres. « Ici, chrétiens et musulmans ont toujours vécu côte à côte et partagent tout. Les couples islamo-chrétiens se multiplient. Les chrétiens assistent aux cérémonies de mariage de leurs frères musulmans et vice-versa », explique-t-il. Le puzzle que constitue la cohabitation des deux communautés s’illustre pendant les fêtes religieuses qui sont célébrées collectivement dans le respect absolu et la communion. Bien que chaque fête religieuse soit célébrée par chaque communauté, précisent les notables, il y a une vraie participation de tous les insulaires lors de ces manifestations. Les populations s’unissent aussi dans les travaux ; que ce soit pour la construction de mosquées ou d’églises.

Une île accueillante
Quai Mar LodjSituée dans la commune de Fimela et à 150 km au Sud de Dakar, l’île de Mar Lodj qui regroupe plus de 5000 habitants est accessible par pirogue depuis le charmant village de Ndangane Sambou. Avec son embarcadère et ses piroguiers très dynamiques, ce village de pêcheurs constitue aussi le point de départ pour des excursions et balades, notamment sur les bolongs et vers les différentes îles. Les populations de Mar Lodj ne sont pas fermées aux autres. Toujours disponibles, ces insulaires accueillent volontiers l’étranger et partagent volontiers leur culture, leur savoir-faire, leurs traditions, mais aussi leur temps. Un tour sur l’île permet de s’en rendre compte et d’apprécier la générosité de la nature et de découvrir l’entrelacement de trois arbres, un fromager, un rônier et un caïlcédrat, symbolisant l’harmonie entre musulmans, chrétiens et animistes.

A Mar Lodj, le dynamisme des femmes a été fortement magnifié. Pour obtenir leur indépendance économique et améliorer leur niveau de vie, elles mènent une lutte quotidienne, développent des activités génératrices de revenus. Elles sont présentes partout. Elles s’activent dans la transformation des produits halieutiques, l’apiculture, l’aviculture, le maraîchage, l’artisanat, le commerce. L’exercice de ces activités, indispensables à l’autonomie économique et l’épanouissement personnel, leur permet de s’élever socialement et économiquement.

Cependant, note Anna Sonko, leurs capacités et moyens de production restent trop limités pour leur permettre de vivre décemment de leur activité. La cause, elles ne bénéficient ni de soutiens ni de financements. « Les femmes de Mar Lodj sont très engagées et ont besoin d’appuis pour améliorer la qualité de leurs produits pour satisfaire les exigences du marché. Elles ont aussi besoin de valoriser leur savoir-faire et leurs produits et de renforcer leurs capacités à travers l’alphabétisation et avec des cours de formation spécifique », plaide Anna Sonko.

Des traditions jalousement conservées
Au cœur de l’île, vit une population qui a su conserver quelques traditions fortement identitaires et une vie sociale solidaire. Le cycle des fêtes célébrées tout au long de l’année à Mar Lodj témoigne de l’attachement à leur culture. « Face à l’influence de la culture du monde entier, l’île est restée fidèle à ses traditions. Plusieurs rites traditionnels sont encore célébrés. Et le « ndut » est l’un des temps forts de la vie des Sérères », explique Georges Faye, président de l’association des parents d’élèves de l’île. Ce rite initiatique marque le passage de l’enfance à l’âge adulte. « Avant, le « ndut » était organisé chaque année. Les jeunes partaient pour plusieurs mois en brousse et durant cette retraite, on leur apprenait à devenir des hommes.

Maintenant, ce n’est plus possible. Pratiquement, tous les enfants vont à l’école, donc, ils n’ont que les vacances scolaires. C’est pourquoi on l’organise périodiquement maintenant, tous les trois ou cinq ans », indique-t-il.

Cette nouvelle donne, note-t-il, a donné plus d’envergure et une portée à cet évènement. « Tous les jeunes en âge d’être initiés sont recensés et leurs parents sont avertis. Ensuite, c’est le grand rassemblement à la grande place du village. Les candidats sont amenés en brousse pour une retraite d’une semaine pour subir un certain nombre d’épreuves. « On leur apprend certaines valeurs comme l’endurance, la rigueur, le courage, l’honneur, la dignité, la bravoure, mais aussi certaines valeurs mystiques », indique-t-il.

Quand ils reviennent, ils deviennent des adultes et peuvent prendre part aux décisions, auront le devoir de veiller à leur tour à la formation des jeunes générations. Chez les Sérères, explique M. Faye, le « ndut » est indispensable. Quiconque n’a pas subi le rite d’initiation n’est pas considéré comme un vrai homme. C’est pour cette raison que les femmes sérères ont aussi leur initiation. Ce rite placé sous le signe de la transmission mère-fille, constitue un passage obligé pour leur permettre d’être considérées comme des femmes matures et accomplies.

La lutte traditionnelle est une discipline très pratiquée sur l’île. Elle a pu conserver son origine très ancienne et chaque fête constitue une occasion pour organiser des séances de lutte et perpétuer cette tradition. Le Nguel aussi occupe une place importante dans l’agenda culturel de l’île.

Les mystérieux canons de Cap Margnane
Situé à quelques kilomètres au nord de Mar Lodj, Cap Margnane est un coin paradisiaque qui invite à la découverte. La présence de deux imposants canons, dont l’un est tourné vers la mer, constitue la principale attraction. De l’existence de ces canons, les villageois n’en connaissent pas grand-chose. C’est à peine même s’ils viennent dans cette partie inhabitée de l’île.

Tout ce qu’ils savent, c’est que Cap Margnane abrite un grand campement dans lequel travaillent des enfants de Mar Lodj. Rien de plus. Mais vu l’état de ces canons complètement rongés par la rouille, on serait tenté de dire qu’ils ont été installés à l’époque coloniale pour protéger l’île. Mais contre qui, contre quoi ? Mystère. Aujourd’hui, ces vestiges historiques qui mériteraient d’être valorisés, sont colonisés par le campement touristique qui les a intégrés dans son domaine de sorte que le visiteur ne pourra que les contempler de loin.

Mar Soulou, la partie la plus musulmane de l’île
Imam Mar LodjContrairement à Mar Lodj, Mar Soulou est uniquement peuplé de musulmans. Ici, la population est tournée, à la fois, vers la mer avec une activité de pêche importante et vers l’agriculture qui a toujours rythmé leur quotidien. Mamadou Thior, imam de la localité, est formel. Mar Soulou, assure-t-il, est le premier village de l’île. Même si, reconnait-il, beaucoup de gens ont quitté Mar Soulou pour fonder d’autres villages. L’agriculture, selon l’imam, a toujours constitué l’activité principale des populations. A l’époque, indique-t-il, l’autosuffisance était une réalité dans le village. Les paysans produisaient en abondance, consommaient et vendaient le surplus. « On cultivait ce qu’on mangeait et les paysans vivaient bien de leur activité. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. L’agriculture s’est modernisée et si l’on n’a pas les moyens, il est difficile de s’en sortir », indique-t-il. Selon lui, l’avenir de l’agriculture ne s’annonce guère meilleur.

Celui de la pêche non plus. Ces activités, note-t-il, sont de plus en plus délaissée par la jeunesse. « Les jeunes sont devenus paresseux. Ils veulent s’enrichir sans peiner. Rares sont ceux qui pratiquent l’agriculture et beaucoup ne veulent plus pêcher. Chacun rêve d’émigration. C’est un problème complexe », indique le vieux Thior. Mais, avoue-t-il, les populations ont réussi à sauvegarder bon nombre de traditions qui existent depuis la nuit des temps. « Malgré la modernité et l’islam, Mar Soulou continue de vivre au rythme de rites ancestraux », fait-il savoir.

Comme partout ailleurs, la naissance est un moment qui revêt une importance particulière dans la vie sociale et familiale et à Mar Soulou, un enfant qui vient au monde est soumis à un rite ancestral auquel il ne faut pas déroger. « La naissance annonce le commencement d’un nouveau cycle et il est bon de protéger le nouveau-né contre tout ce qui pourrait le nuire. C’est pourquoi, à chaque naissance, on procède à un rituel avant même que l’enfant ne soit allaité. Il est lavé et porté sur le dos. On prie pour le protéger, mais aussi conjurer le mauvais sort, entre autres. Cette tradition est scrupuleusement respectée. Tous ceux qui ne le font pas, seront exposés aux conséquences. L’enfant risque d’attraper des maladies qui forceront ses parents à l’amener ici », indique-t-il.

Le rituel est célébré sous un arbre sacré qui, selon l’imam, se trouve quelque part dans le village. Ce rite a tout son sens, assure la dame Astou Diouf. « Tous ceux qui l’ont fait ne l’ont pas regretté. Ce n’est pas pour rien que nos ancêtres nous l’ont légué et que nos parents l’ont perpétué », fait-elle savoir. Un autre rite est consacré aux personnes en proie aux difficultés, selon l’imam Thior.

A Mar Soulou, la communauté célèbre aussi la fête de la récolte de mil qui est tout aussi importante, à en croire l’imam. « Cette fête est un moment de grand regroupement. Toute la population se retrouve au tour du baobab pour sacrifier à un rituel. Chacun amène deux kilogrammes de mil. On profite de l’occasion pour demander des récoltes abondantes au Bon Dieu », indique-t-il.

Mar Fafacou et Wandié sont les autres villages de l’île qui regorge de potentialités touristiques, mais qui sont malheureusement sous exploitées. « Il y a beaucoup de campements sur l’île, mais cela ne suffit pas pour booster le tourisme. Il faut un accompagnement de l’Etat pour exploiter ce riche potentiel qu’offre l’île et permettre à la localité et à ses populations de vivre des retombées du tourisme », plaide George Faye.

Par Samba Oumar FALL (textes) et Ndèye Seyni SAMB (photos)

UNE ÎLE QUI A SOIF DE DÉVELOPPEMENT
Place Pub Mar LodjMalgré ses nombreux atouts, Mar Lodj vit avec ses contraintes. L’île qui dispose de deux postes de santé, de deux maternités, de quatre écoles dont trois publiques, de deux maternelles et d’un Collège d’enseignement moyen, fait face à de nombreux défis. Une bonne partie de ses terres restent gagnées par la salinisation. « Nous n’avons que l’agriculture comme activité et depuis quelques années, on note la remontée de la langue salée qui détériore nos terres de façon irrémédiable. Notre activité est menacée et nous avons besoin d’aide », indique l’imam, Babacar Diène. Si rien n’est fait, soutient-il, c’est l’avenir de toute l’île qui pourrait être compromise. « Nous voulons que l’État nous aide à mettre au point des stratégies appropriées pour lutter contre ce fléau », note-t-il. Le vieux Sékou Kane est du même avis. « Si rien n’est fait, le sel continuera d’endommager nos terres ; ce qui, à terme, risque de mettre en péril la sécurité alimentaire à Mar Lodj », relève-t-il. Mar Lodj n’est pas épargnée par l’érosion qui gagne du terrain sur l’île. Ce phénomène naturel empêche les populations de dormir. Les notables ne cachent pas leur inquiétude pour l’avenir de leur île. À leur avis, le risque est réel et une solution pérenne devrait être trouvée très rapidement. Ils ont invité l’État à lancer des opérations à grande échelle pour enrayer le phénomène.

Ces notables souhaitent également le désenclavement de leur localité avec la construction d’un pont qui va relier l’île à la rive de Ndangane. Pour l’imam et les vieux du village, il s’agit là de la meilleure option à long terme pour répondre aux besoins des populations. « La construction de pont contribuera à briser l’enclavement de l’île et facilitera la circulation des biens et des personnes ». « L’île est une terre d’agriculture. Les populations sont, pour la majorité, des paysans, des cultivateurs. Ce pont va donc faciliter l’écoulement des productions agricoles. Il en est de même pour la pêche », indique Sékou Kane.

Pour les notables de Mar Lodj, ce pont sera un indicateur de développement et va permettre aux paysans, pêcheurs, femmes transformatrices et autres commerçants de mener, avec plus de facilité, leurs activités. Toutefois, même si ce pont contribuera à la valorisation des atouts touristique de l’île et générera un gain substantiel de temps et d’argent, sa construction laisse perplexes certains jeunes. La crainte de Mamou Sarr, c’est l’envahissement de leur havre de paix, mais aussi la mort de plusieurs métiers. « Un pont risque de porter un sacré coup au caractère original de l’île. Les piroguiers risquent de se retrouver au chômage, de même que les charretiers. Avec le tourisme qui va se développer, l’agriculture et la pêche seront délaissées au profit de nouveaux métiers », indique-t-il.

Par Samba Oumar FALL (textes) et Ndèye Seyni SAMB (photos)

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