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Grand Air (36)

Entre le mythe et l’histoire qui entourent les tombes des saints de Patouki, il y a bien de quoi émerveiller l’esprit. Dans ce village tricentenaire perdu au fin fond du département de Ranérou, reposent des érudits méconnus des Sénégalais. Parmi ces érudits Thierno Samba Djigo qui a pris part à la croisade islamique d’El Hadji Omar, du moins jusqu’à Horndoldé (Kanel), avant de recevoir l’ordre du Cheikh de retourner propager l’Islam au Ferlo. Sa descendance, victime de persécution sous le règne du chef de canton du Ferlo de l’époque, s’installa à Lambagou, situé à 6 km, au nord des Travaux Dendoudy.

Longtemps plongé dans une torpeur sans nom, le village de Patouki est, aujourd’hui, connu pour sa grande ziarra qui draine, chaque année, des milliers de pèlerins. De tout le Ferlo et du Fouta, les fidèles viennent rendre grâce à Dieu et recueillir des bénédictions dans cette localité où reposent des saints, dont Thierno Samba Djigo, qui garde encore une place particulière dans la vie des populations de cette partie nord du pays.

Situé à 45 km de Ranérou, sur l’axe menant à Ourossogui, et à 5 km de la route nationale n°3, Patouki, comme Houdallaye, n’est guère accessible. Malgré la courte distance qui le sépare de la route nationale, ce village, dans son ancien emplacement, n’est pas facile à repérer sur la carte. Impossible de s’y rendre sans se perdre ou s’embourber. Le chauffeur doit aussi savoir bien manœuvrer pour espérer s’en sortir. Pendant l’hivernage, c’est encore pire. La piste argileuse qui y mène est envahie par des eaux de pluies et devient boueuse. Un vrai chemin de croix pour atteindre ce village dont l’emplacement originel a la particularité d’avoir été déserté par ses occupants qui ont préféré migrer vers d’autres cieux beaucoup plus cléments. Le maire de Houdallaye, Demba Mody Bâ, natif de ce village, a, depuis quelques années, quitté l’ancien Patouki pour aller fonder, avec quelques habitants, un nouveau village aux bords de la route nationale.

Selon certains témoignages, d’El Hadji Omar lui aurait indiqué son itinéraire et son lieu de résidence, donc sa destination finale. Les descendants de Thierno Samba Djigo affirment que leur ancêtre incarnait les valeurs cardinales de l’Islam, si bien qu’El Hadji Omar Foutiyou Tall a très tôt détecté en lui des qualités exceptionnelles. A Horndoldé, village du « Daandé Maayo » (Kanel), alors qu’il accompagnait El Hadji Omar Foutiyou dans sa Jihad, il reçut de ce dernier l’ordre de retourner au Ferlo propager l’Islam. Ce que fit Thierno Samba Djigo, accompagné de son frère Thierno Yéro Djigo, son fils Thierno Silèye Djigo et son neveu Thierno Baïdy Djigo. Il s’installa alors à Patouki où il poursuivit sa mission d’islamisation jusqu’à sa disparition.

Aujourd’hui, il ne reste, sur les lieux, que des cases désertées par leurs propriétaires ainsi qu’un vieux cimetière pour rappeler l’existence du Patouki originel ; un cimetière qui continue, pourtant, d’être visité par des gens en quête de bénédictions. Peu de gens d’ailleurs, même ceux du coin, connaissent l’emplacement de ce lieu de repos éternel noyé sous une végétation luxuriante, et matérialisé par une clôture de bois. « Il faut bien connaître cet endroit pour y venir. Parfois, on peut même passer à côté ou dépasse cet endroit sans s’en rendre compte », indique Demba Mody Bâ.

Un calme plat que rien ne vient perturber règne dans ce cimetière. Un peu à l’écart, deux tombes recouvertes de cailloux, dont celle de Thierno Samba Djigo, sont bien visibles.

De Patouki à … Lambagou
Patouki 2Difficile de dire à quelle date remonte la première manifestation mystique du saint de Patouki, mais les récits des habitants de Lambagou, ceux de sa descendance notamment, évoquent le Jihad d’El Hadji Omar. Thierno Samba Djigo, nous dit-on, était un grand érudit, un savant avec une force mystique extraordinaire. Ses miracles, de son vivant tout comme après sa disparition, ont fait le tour de la contrée. Ses petits-fils rechignent à en parler pour, disent-ils, éviter toute forme d’ostentation. Mais Mamadou Diallo, actuel directeur du Cdeps de Ranérou, n’est pas tenu par cette réserve. Un jour, raconte-t-il, un malentendu était survenu entre deux hommes. L’un accusait l’autre d’avoir dérobé ses deux vaches. Le mis en cause qui avait reconnu les faits, avait toutefois réduit à la baisse le nombre de bêtes volées, soutenant n’avoir pris qu’une seule vache. Sur ce, ils acceptèrent d’aller sur la tombe du saint homme, mais avant même d’y arriver, ils aperçurent deux doigts sortir de la tombe. Le saint homme venait ainsi de les départager. Le saint de Patouki était également connu, selon M. Diallo, pour ses prières, surtout quand les pluies tardaient à tomber. Les populations n’hésitaient pas à aller recueillir sa bénédiction pour que le Ciel ouvre ses vannes. Leurs prières étaient très souvent suivies de pluies abondantes.

« Aujourd’hui, ce n’est pas pour rien que beaucoup de voyageurs viennent à Patouki se recueillir sur la tombe de Thierno Samba Djigo pour qu’il intercède en leur faveur afin qu’Allah réponde à leurs prières. Il a marqué son époque à travers beaucoup de miracles », nous dit-il.

Grand centre religieux à l’époque, Patouki a commencé à décliner avec la disparition de Thierno Samba Djigo. Vers la fin des années 30, en pleine période coloniale, les descendants du défunt guide religieux, suite à un malentendu avec le chef de canton de l’époque, préférèrent retourner dans la province du Guénar, notamment à Lambagou (département de Matam). Le canton de Namaré, dans la province du Ferlo, était alors dirigé par El Féki Samba Défa, réputé très sévère à l’égard de ses sujets. Les « Ferlankés » rejoignirent ainsi le Guénar, dirigé par le chef de canton Oumar Hamady. El Féki Samba Défa ne l’entendit pas de cette oreille-là. Selon Thierno Samba Djigo, un des notables de Lambagou et homonyme du saint-homme, El Féki Samba Défa alla à leur poursuite dans le but de les faire revenir de force dans son canton. Il les retrouva à Lambagou et exigea leur retour. Face à l’audace du chef de canton du Namaré, Mama Thierno Ciré Djigo, un des descendants de Thierno Samba Djigo, lui opposa un niet catégorique. Ce refus leur valut une amende forfaitaire d’une pièce d’un franc dont ils s’acquittèrent volontiers. Téméraire, El Féki Samba Défa se rendit alors à l’évidence et les laissa s’installer tranquillement à Lambagou. « C’est ce qui explique le déplacement de nos ancêtres de Patouki à Lambagou, en laissant derrière eux leurs morts », précise Thierno Samba Djigo.

Patouki 3Depuis, la descendance du saint homme de Patouki vit à Lambagou, réunie autour du khalife Thierno Samba Djigo.

Lambagou est victime de son enclavement. A l’image de Patouki, il faut emprunter une piste latéritique parfois sablonneuse pour y accéder. Un véritable casse-tête pour les habitants qui peinent à se déplacer, surtout en saison des pluies. « Ce village est coupé presque du reste du monde pendant la saison des pluies à cause de la mare ». Outre l’enclavement, ce foyer religieux qui compte plus de 500 âmes, perdu entre le Ferlo et le Fouta, souffre d’un manque criant d’infrastructures sociales de base notamment un poste de santé, l’électrification, l’approvisionnement en eau, etc. Les populations sont obligées de se rendre à Travaux Dendoudy, situé à une dizaine de kilomètres, ou à Ourossogui pour se faire soigner.

Lieu de recueillement et de prières
La collectivité, selon le maire de Houdallaye, a pris conscience de l’intérêt patrimonial de ce site. A en croire Demba Mody Bâ, la municipalité cherche des moyens pour réhabiliter ce site qui reçoit, aujourd’hui, beaucoup de monde. En effet, indique-t-il, les gens sont de plus en plus nombreux à venir demander son intercession. La baraka de ce saint existe bel et bien. Et ce n’est pas sa descendance qui dira le contraire. « Beaucoup de gens qui nourrissent mille et un espoirs viennent ici implorer la baraka du marabout et la grande majorité voit ses prières exaucées », nous dit Amadou Djigo.

Depuis plus de trente ans, la descendance du saint homme s’organise pour redonner à Patouki son âme. Chaque année, indique Amadou Djigo, une ziarra annuelle dédiée aux illustres disparus y est célébrée. Cet événement religieux, placé sous la direction de l’actuel khalife, Thierno Samba Djigo, draine du monde et gagne en ferveur d’année en année. Il est devenu un rendez-vous incontournable dans l’emploi du temps des fidèles et talibés qui viennent de partout dans le Ferlo et dans le Fouta pour y prendre part.

La famille maraboutique déplore, cependant, le fait que cette manifestation se déroule sans appui des pouvoirs publics. « Nous souhaitons bénéficier plus d’appuis des autorités publics dans l’organisation de notre ziarra annuelle qui prend de l’ampleur d’année en année et également du Programme de modernisation des cités religieuses du pays », indique le khalife. Pour le comité d’organisation de la ziarra, l’une des doléances est aussi liée à l’approvisionnement en eau durant l’évènement. Le nouveau village de Patouki disposant aujourd’hui d’un forage et d’un château d’eau, son souhait est de bénéficier d’un raccordement pour doter l’ancien Patouki d’un point d’eau, sur le site même de la ziarra. De même, la famille souhaiterait aussi la construction de mausolées et la clôture du cimetière devenu un lieu de mémoire.

Par Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Mbacké BA (photos)

Last modified on jeudi, 31 mai 2018 08:16

Sanar évoque beaucoup de souvenirs chez tout étudiant qui est passé par l’Université Gaston Berger (Ugb). Ce petit village, assez éloigné de Saint-Louis pour ne pas en subir l’agitation, est, aujourd’hui, sorti de l’anonymat et de sa torpeur. Beaucoup de choses ont changé à Sanar Peul, reconnu administrativement sous le nom de Diougob, avec l’avènement de l’institution universitaire. Les mentalités ont beaucoup évolué et les autochtones aspirent plus que jamais au développement de leur localité.

Sanar ! Un calme plat règne au bord de la route nationale n°2 menant à Richard Toll, à hauteur de ce village situé à une dizaine de kilomètres de Saint-Louis. De loin, on aperçoit la tour caractéristique de la bibliothèque centrale de l’Université Gaston Berger ceinturée par deux villages : Sanar Peulh et Sanar Wolof. Ils sont respectivement habités par des Peuls et des Wolofs. Le climat est un peu clément. Par groupe, les fidèles chrétiens sortent, ce dimanche, de la paroisse du village, le cœur rempli de grâces et de bénédictions. La plupart d’entre eux sont des « Wa Sanar », une appellation attribuée aux étudiants et aux anciens de l’Ugb. Un nom qui se confond aussi et surtout avec celui du village qui a donné naissance à l’université.

Si Sanar, qui abrite l’Ugb, est administrativement victime d’un découpage qui l’a rattaché à la commune de Gandon dont il est distant de 18 km, il est géographiquement et sociologiquement plus proche de Saint-Louis. Mais, cela ne semble guère gêner ses habitants qui se considèrent Saint-Louisiens.

Jadis, le site abritant l’Ugb était occupé par des Peuls et portait le nom de Sanar Peul. En face d’eux, il y avait la communauté wolof qui vivait sur un autre site appelé Sanar Wolof. Vers les années 70-80, les habitants de Sanar Peul étaient contraints de déguerpir pour céder le site à la future université. Pour se reloger, ils n’ont pas cherché bien loin. Il leur a juste suffi d’enjamber la route nationale n°2 pour se retrouver au village de Diougob qui fait face à l’Ugb. Administrativement, c’est Diougob, mais c’est Sanar Peul qui est plus connu et familier aux Saint-Louisiens et aux étudiants de l’Ugb qui y ont laissé leurs empreintes au cours de leur séjour.

Pendant longtemps, ce village, plongé dans l’anonymat, a gardé sa quiétude à distance respectable de l’agitation de Ndar. Aujourd’hui, les temps ont changé. La création de l’université, vers les années 90, a changé la donne. Sanar est sorti de sa torpeur et les populations affichent leur ambition de développement. Pour cela, elles comptent beaucoup sur l’institution universitaire pour l’emploi des jeunes et la réalisation d’infrastructures d’envergure. Conscients des missions de l’université, les différents recteurs de l’Ugb ont, tour à tour, joué leur partition, au grand bénéfice des populations riveraines. Talibou Diallo, habitant de Diougob, magnifie les actions amorcées par les recteurs Mary Teuw Niane, actuel ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’innovation, et Baydallaye Kâne. Ils ont beaucoup œuvré pour le recrutement des jeunes du village. « Des efforts ont été certes consentis, mais il y a beaucoup à faire. Nous devons être prioritaires dans les emplois de l’Ugb et du Crous », poursuit-il.

Ibrahima Sow partage le même avis. Il magnifie l’excellence du partenariat entre l’Ugb et les populations des villages environnants, même s’il estime qu’il y a encore des efforts à faire du côté du Centre régional des œuvres universitaires de Saint-Louis (Crous). « A l’époque, les habitants de Diougob qui travaillaient à l’université n’étaient pas nombreux. Avec l’arrivée du Pr Mary Teuw Niane, beaucoup de jeunes issus des villages environnants en ont bénéficié. Ses successeurs ont suivi la dynamique. Toutefois, il faut dire que le Pr Niane a le plus marqué l’attention des populations de Diougob et environs lors de son passage », se félicite-t-il, regrettant que la dynamique ne suit pas du côté du Crous. « Nous ne sommes pas bien servis par le centre universitaire. Nous sommes laissés en rade alors que nous, riverains, devrions être privilégiés dans les emplois », dénonce M. Sow.

« L’université a trouvé ici des troupeaux de vaches, des moutons, des chèvres, etc. L’élevage a cédé petit à petit la place à l’institution. La politique sociale de l’Ugb doit réserver une part importante aux villages environnants en termes d’emplois », affirme Babacar Bâ, chef du village de Diougob. Ce dernier pense aussi que le Crous devrait privilégier, pour les emplois temporaires ainsi que dans les recrutements, les populations des villages environnants, dans le cadre de sa politique sociale.  

Ruée vers Sanar…
Sanar Peul 2Talibou Diallo admet que l’implantation de l’Ugb a beaucoup contribué au développement du village. « On retrouve de nombreuses boutiques sur le long de la route nationale n°2, en face de l’Ugb. Egalement, des gens cherchent à acquérir des terrains à Diougob pour y habiter ; ce qui n’était pas le cas avant l’avènement de l’université », indique-t-il. Le foncier est devenu cher au fil du temps. Beaucoup d’autochtones et même des « étrangers » sont en train de valoriser leurs terrains. Dans les années 70, ajoute Talibou Diallo, les terrains étaient gratuitement cédés à ceux qui en formulaient la demande. Aujourd’hui, il faut beaucoup débourser pour espérer avoir un terrain à Diougob ou Sanar Peul et même Sanar Wolof. Cette flambée des prix des terrains occasionne un boom immobilier très important. Des étudiants qui n’ont pas pu bénéficié d’un logement universitaire se rabattent à Diougob ou dans les villages environnants pour ne pas s’éloigner du campus pédagogique.

Le chef du village de Diougob abonde dans le même sens. Babacar Bâ soutient que l’Ugb a favorisé le développement de la localité et ses environs. Aujourd’hui, beaucoup de pères envoient leurs enfants à l’école ; tel n’était pas le cas avant l’avènement de l’université. Il en est de même pour le foncier. Selon lui, le premier directeur du Crous, Saliou Rama Kâ, et le Pr Mary Teuw Niane ont beaucoup marqué les populations de Diougob et environs. Ils ont beaucoup travaillé les consciences sur la nécessité d’envoyer leurs enfants à l’école. Les résultats sont maintenant palpables. Plus d’une vingtaine d’étudiants originaires du village sont orientés à l’Ugb et constituent une fierté. D’autant plus que, dans le passé, peu d’enfants étaient scolarisés, signale Ibrahima Sow. Pour lui, l’implantation de l’Ugb a créé une réelle émulation chez les jeunes du village et environs. Seulement, en matière d’orientation des bacheliers, ces villages ne disposent pas de quotas, même avant l’avènement des réformes de 2013 avec la mise en place d’un système national d’orientation, à savoir Campusen. Aujourd’hui, l’option de l’Etat, rappelle le recteur de l’Ugb, c’est d’orienter tous les bacheliers sur la base de critères dont les universités à la base n’ont pas cette marge de manœuvre. Ce modèle d’orientation vise à éviter la « ghettoïsation académique » et à favoriser la « mobilité des jeunes » qui contribue à l’intégration nationale.

Pour le président de l’Asc de Diougob, l’implantation de l’université a radicalement changé le visage de leur localité et la mentalité des populations. Sur le plan économique, les choses bougent avec l’arrivée massive des banques et d’autres sociétés. « Tout le monde rêve d’habiter à Diougob parce que l’avenir, c’est ici », lance-t-il. « S’il n’y avait pas l’université, il n’y aurait pas une ruée vers Diougob ou Sanar wolof », ajoute-t-il.

Légitimes préoccupations
Cette ruée vers Sanar Peul cache mal quelques préoccupations légitimes des populations. Celles-ci, de l’avis de Talibou Diallo, sont principalement liées à l’extension hydraulique et électrique et au bitumage des principaux axes routiers pour faciliter leur déplacement. Cela, d’autant que le village s’agrandit d’année en année.  Le constat est fait par le chef du village. L’Ugb doit, selon Babacar Bâ, être au service de la communauté à travers ses recherches et son savoir-faire. Il déplore aussi la recrudescence des cas de vol dans la zone.

Diougob est l’un des rares villages au monde à abriter une université. Mais, le seul bémol est que ce village de la commune rurale de Gandon ne dispose pas de poste de santé, ni d’un marché digne de son nom, encore moins d’un collège, voire d’un lycée. Les patients sont certes admis, pour les besoins de consultations, au centre médical du Crous, mais ils sont le plus souvent orientés vers d’autres structures sanitaires.

Née en 1994, l’Asc de Diougob, dirigée par Ibrahima Sow, s’active dans tous les domaines pour le développement du village. Pour réussir ses missions, elle n’hésite pas à recourir aux services de l’Ugb ou du Crous. Certes, leurs sollicitations auprès de l’université ont toujours connu une suite favorable, mais Ibrahima pense qu’elle peut faire mieux pour remplir pleinement sa mission dans le cadre de la Responsabilité sociétale d’entreprise (Rse). « Chaque année, nous organisons des Journées d’excellence ; nous aimerions que l’Ugb et même l’association « Wa Sanar » nous soutiennent davantage pour donner à cet événement une dimension exceptionnelle et surtout lors de ses « 72 » culturelles », fait-il remarquer. M. Sow appelle l’association « Wa Sanar », regroupant les étudiants qui ont fait leurs humanités à l’Ugb, à soutenir les écoles primaires ou collèges de Diougob et des villages environnants. Selon certains témoignages, le premier recteur de l’Ugb a contribué à la construction de la première mosquée du village. L’institution a aussi fait un don d’un climatiseur pour la morgue du village. Sur les relations entre les étudiants et les populations, le chef de village souligne qu’elles sont au beau fixe. Très souvent, lors des grèves des étudiants, ce sont les notables du village qui prennent le bâton de pèlerin pour arrondir les angles entre autorités universités et étudiants.

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Assane SOW (photos)

L’UNIVERSITÉ AU SERVICE DE LA COMMUNAUTÉ
Crous UgbL’Université Gaston Berger (Ugb) est un bon voisin. Depuis sa création, elle a consenti beaucoup d’efforts pour prendre en charge les préoccupations des riverains, notamment en matière d’emplois des jeunes.

Pour le Pr Baydallaye Kâne, les universités ont, entre autres missions, les services à la communauté. C’est pour cette raison, signale le recteur, qu’une attention particulière est accordée à la société et à l’environnement de façon particulière.

L’Ugb étant dans un domaine semi-urbain et semi-rural, il y a beaucoup d’initiatives prises en direction de ces villages, dit-il. « Dans le domaine de la santé, depuis l’ouverture de l’Ugb, la Direction de la médecine du travail a intégré le principe de prendre en consultation les villageois gratuitement », fait savoir M. Kâne, sans occulter la question de l’emploi des jeunes.

Initialement, l’Ugb avait une superficie de 243 ha, mais dans le cadre de ses relations de bon voisinage et suite à une requête de Sanar Wolof, l’université a accepté de se délester d’une partie de sa superficie pour se retrouver avec 220 ha où elle dispose des espaces verts. L’Ugb, précise le recteur, a besoin de la main d’œuvre pour l’aménagement de ces dits espaces. Et à l’en croire, la décision prise par les autorités universitaires, c’est de donner un quota à tous les villages environnants qui, de manière rotative, envoient, tous les quatre mois, des jeunes pour venir travailler à l’université. « Nous n’interférons pas dans le choix. C’est une valeur ajoutée pour ces villages. Certains d’entre eux ont la chance d’avoir des Cdd et d’autres des Cdi », explique-t-il.

Dans le domaine de l’agriculture, l’Ugb fait beaucoup d’innovations à travers sa ferme où une unité de production a été mise sur pied en partenariat avec Bruxelles. Selon Baydallaye Kâne, des chercheurs font de la poudre d’oignons utilisée dans la confection des bouillons, du yaourt, de l’huile, etc. « C’est un travail de pointe. Aujourd’hui, nous avons parmi les meilleurs spécialistes dans notre pays dans ce domaine », fait-il remarquer. Un travail réalisé en parfaite collaboration avec les Gie de femmes des villages environnants qui servent de main d’œuvre dans cette unité de production. Notre objectif, dit-il, c’est « de leur permettre d’acquérir des connaissances et de s’en servir pour améliorer leurs conditions d’existence ».

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Assane SOW (photos)

LE CROUS AU CHEVET DES RIVERAINS
Les populations de Sanar ne sont pas satisfaites de la politique sociale du Centre régional des œuvres universitaires de Saint-Louis (Crous), notamment en matière de recrutement des jeunes. Elles accusent les autorités de cette institution de « faire du parti pris et du favoritisme ». Une accusation rejetée en bloc par le Crous à travers sa cellule de communication. Fara Sylla, chargé des relations avec la presse, soutient que, depuis son existence, le Crous a toujours pris en charge les préoccupations des populations des villages environnants (Sanar Peul, Sanar Wolof, Boudiouck), en recrutant notamment des journaliers dans la restauration. D’ailleurs, indique-t-il, beaucoup de femmes qui interviennent dans la restauration des étudiants sont originaires de ces villages.

A cela s’ajoute la gratuité des prestations médicales pour ces communautés ainsi que les subventions allouées à des associations religieuses, culturelles, sportives, etc. Même si beaucoup de jeunes sont des prestataires du Crous, ils attendent leur régularisation depuis plusieurs années. Fara Sylla estime que cette situation est liée au budget. Cette année, le Conseil d’administration du Crous n’a autorisé que dix recrutements sur une cinquantaine de demandes. Le directeur du Crous est, selon lui, assez sensibilisé sur cette question.

« Sous peu de temps, si le centre obtient une rallonge de son budget, il va procéder à la régularisation de ces prestataires qui ont passé beaucoup d’années au service de l’université », déclare son chargé des relations avec la presse pour qui « le Crous ne fait nullement dans le parti pris encore moins dans le favoritisme ».

« Comme l’atteste d’ailleurs la première vague de travailleurs du centre qui est issue de ces villages. Vous les trouverez dans tous les services », avance M. Sylla.

 

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Assane SOW (photos)

Last modified on jeudi, 17 mai 2018 11:49

La transhumance est l’une des activités les plus anciennes de l’humanité. Elle trouve tout son sens dans le Ferlo, zone d’élevage par excellence. Difficile de parler de cette continuelle migration des troupeaux vers des prairies de qualité sans évoquer le berger. Ce personnage incontournable de l’élevage, porteur d’une histoire et d’une mémoire qui ont traversé les siècles, perpétue une tradition multiséculaire. L’avenir de ce gardien de troupeaux itinérant est aujourd’hui menacé par la précarité dans laquelle il vit et la modernité qui détourne de plus en plus les jeunes de cette activité.

L’opulence et le prestige se mesurent, chez les Peuls, à l’importance du troupeau. Chaque famille possède des têtes de bétail en grand ou en petit nombre. « Un Peul sans vaches, c’est comme un roi sans couronne », est une rengaine bien connue. Chez cette communauté, la vache est considérée comme sacrée, si bien qu’il est très rare de les voir en tuer pour consommer sa viande. Il est aussi de notoriété que le Peul n’aime pas que l’on épilogue sur le nombre de têtes qu’il a. Ça porte malheur, nous dit-on.

Depuis toujours, les Peuls ont toujours accordé une grande priorité à l’élevage, au pastoralisme. Dans le Ferlo, cette partie septentrionale du Sénégal où ce groupe ethnique est majoritaire, leurs mouvements migratoires remontent à plusieurs siècles. Et à la longue, ils ont fini par se sédentariser à plusieurs endroits de cette vaste zone, devenue une zone d’élevage par excellence du fait de ses belles prairies et points d’eau assaillis au gré des saisons par des milliers de bovins, d’ovins, de caprins, d’équins et camelins en provenance de tous les coins du pays et même de la Mauritanie, du Mali et de la Gambie.
Quand on parcourt le Ferlo, notamment le département de Ranérou, on est frappé par les merveilleux tableaux qu’offrent ces imposants troupeaux de vache, de moutons, de chèvres conduits dans un bel élan par de vigoureux bergers. Il est fréquent de croiser, à intervalles réguliers, ces Peuls nomades se déplaçant sur de longues distances à la recherche de pâturages et de points d’eau. Parfois, au pas, au trot ou au galop, ils marchent au rythme des bêtes qui constituent leur gagne-pain.

Un métier très complexe

Qu’ils soient âgés (c’est devenu de plus en plus rare), jeunes ou moins jeunes, ils sont reconnaissables à leur habillement typique, bigarré le plus souvent. Le quotidien de ces gardiens de troupeaux itinérants, enturbannés ou coiffés d’un chapeau conique en laine, est rythmé par la quête d’herbe, d’eau. L’image du berger peul renvoie surtout à cet individu appuyé sur ce fameux bâton qui ne le quitte jamais. « Le bâton est le symbole du berger. C’est pour cette raison qu’il ne s’en sépare jamais. C’est son outil de travail principal qui peut aussi se muer en arme pour se défendre contre le danger », explique le vieux Ousmane Kâ en soutenant que ce bâton n’est pas un objet ordinaire. « Ce n’est pas pour rien que le Peul porte toujours ce bâton avec lui. Il renferme des choses qu’on ne peut pas dire », lance-t-il.

Jadis, le berger n’était pas une personne ordinaire, nous dit Hamady Bâ, qui a aujourd’hui passé le relais à son fils. « C’est un métier qui se transmettait de père à fils », indique-t-il. « L’activité de berger était accompagnée de mysticisme parce qu’on ne pouvait pas se lever un beau matin et aller dans la brousse pendant des mois sans se préparer au préalable », explique-t-il. Surtout qu’à l’époque, précise-t-il, la brousse était infestée de mauvais esprits, sans compter les brigands. Les anciens, soutient Mamadou Bâ, transmettaient très tôt à leurs enfants le savoir ésotérique et autres connaissances en médecine vétérinaire et en zoologie qu’ils détenaient à ceux qui étaient chargés d’assurer plus tard la relève. « A l’époque, la vie pastorale était associée à certaines pratiques que tout berger digne de ce nom devait connaître pour pouvoir mieux s’acquitter de sa mission parce que ce métier était très complexe. Il fallait être bien préparé mystiquement pour pouvoir protéger le patrimoine qui vous était confié », fait savoir le sexagénaire. Ainsi, renseigne-t-il, un berger, dans la pure tradition, procède à des rites avant de s’engager dans la brousse avec son troupeau pour le protéger des mauvais esprits et autres forces du mal. Un berger, fait-il remarquer, doit avoir des connaissances mystiques, si infimes fussent-elles. « Etre berger n’est pas donné à n’importe qui. Il y a beaucoup de paramètres qui font que c’est une activité difficile », estime-t-il. Le sens de l’orientation, de l’observation, la maîtrise du calendrier pastoral sont indispensables. « Le berger doit chaque jour se lever tôt, se coucher tard, être habitué à la solitude. Il doit endurer la pluie, le froid, la chaleur, le vent, les longues journées de marche, les maladies, faire face aux dangers. En plus de tout cela, il doit être mystique pour pouvoir conjurer le mauvais sort en cas de besoin », relève-t-il.

Pour Yéro Diallo, le berger doit aussi entretenir de bonnes relations avec les bêtes. « C’est très important. Nos ancêtres avaient des relations spécifiques avec les bêtes. Ils savaient pénétrer leur esprit, leur parler, les soigner quand ça allait mal, les aider à mettre bas », note-t-il tout en insistant sur l’importance de cet aspect. Aujourd’hui, nous dit Yéro Diallo, le métier a changé si bien qu’il est rare, très rare même de voir des personnes âgées exercer cette activité. « Tous les anciens ont déserté ce métier du fait de sa complexité, laissant ainsi la place au plus jeunes », indique-t-il. Aujourd’hui, poursuit-il, ce sont des pâtres à peine sortis de l’adolescence qui conduisent des troupeaux composés de centaines de têtes et parfois même plus. La conjoncture est passée par là. « La relève doit être assurée, mais il faut qu’elle soit bien assurée aussi. Un vrai berger, c’est celui qui maîtrise bien la fonction, qui connaît bien le terroir, qui sait dénicher les ressources cachées, qui sait flairer le danger et aussi protéger son troupeau », soutient-il, non sans préciser qu’exercer ce métier à un certain âge présente des risques.

Une profession menacée par la précarité

Si le berger est un personnage incontournable de l’élevage, son métier n’est pas un long fleuve tranquille. Tous les jeunes que nous avons rencontrés sont unanimes sur ce point. Venant de localités comme Ouro Bathiel, Toubel, Ngassel, Ndendoudy et autres contrées du département de Ranérou, ils exercent cette activité pour assurer la relève de leurs parents, leurs grands-parents, mais surtout par nécessité. « La vie de pâtre n’est pas de tout repos. Celui qui vous dit que c’est un métier facile raconte des histoires », confie Ablaye Bâ. Depuis qu’il était tout petit, ce jeune homme originaire d’Ouro Bathiel vit au milieu des bêtes. « Je voulais étudier, mais ma famille n’avait pas les moyens. Quand mon père est devenu vieux, j’ai pris le relais pour ne pas rester au village à ne rien faire », raconte-t-il. Depuis, il pratique cette activité qui, jure-t-il, ne lui rapporte pas grand-chose. « A lui tout seul, le berger s’occupe d’un troupeau parfois constitué de centaines de moutons, de chèvres, de bœufs, qui appartiennent à plusieurs personnes. On doit bien les entretenir et les ramener en pleine forme à leurs propriétaires. C’est un métier très risqué car on ne sait jamais ce qui va nous arriver pendant tout ce temps qu’on passe dans la brousse », estime-t-il. D’après lui, cette activité ne nourrit pas son homme. « Ce que je gagne ne peut même pas faire vivre ma famille », affirme-t-il.

Ce métier, selon Ablaye Bâ, ne mène pas à la prospérité. « Vous pouvez parcourir tout le Ferlo, vous ne rencontrerez jamais un berger riche », déclare-t-il. Ceux qui voudront construire une maison ou même une case grâce aux revenus de cette activité devront donc encore et encore patienter. C’est l’avis aussi de Samba Goral Diallo. « Les salaires varient entre 20 000 et 50 000 FCfa. C’est un salaire de misère. Mais on est obligé de faire avec, parce que c’est devenu difficile de trouver du travail dans cette zone et on a des familles à nourrir. Pour atteindre le plafond, il faut tomber sur des propriétaires très généreux, ce qui n’est pas toujours évident. » Le paradoxe, soutiennent ces pâtres, c’est le fait de surveiller un troupeau d’une valeur de plusieurs millions de FCfa pour ne percevoir en retour que 25 000 FCfa à chaque fin de mois. « C’est vraiment un traitement injuste. Les propriétaires savent que c’est une activité difficile, mais ils ne font rien pour améliorer nos conditions », déplore Samba Goral Diallo. « Ce que nous faisons là, n’a pas de prix. Si les propriétaires devaient s’occuper eux-mêmes de l’alimentation de leur bétail, ils paieraient très cher », ajoute Issa Sow. L’autre hic est que si des têtes manquent à l’appel, c’est le berger qui rembourse. Eh oui. « Des fois, on a des troupeaux énormes. Et il arrive souvent qu’un mouton ou une chèvre se perde. Si le propriétaire est compréhensif, il peut pardonner. Dans le cas contraire, on est obligé de rembourser, sinon c’est la gendarmerie », informe-t-il. « En plus de tous les sacrifices, des salaires dérisoires, on risque aussi la prison », note-t-il. Toutes ces choses font aujourd’hui que bon nombre de gens qui devaient perpétuer ce savoir-faire ancestral qui leur a été légué, ont déserté cette activité qui n’augure pas de lendemains enchanteurs pour tous les bergers qui n’ont aucun espoir de voir leur situation changer un jour. « Aujourd’hui, beaucoup de jeunes préfèrent rester à ne rien faire plutôt que de courir derrière un troupeau qui ne leur rapporte absolument rien », laisse entendre Ifra Sow. En plus du manque de moyens, ce travail ne connaît pas de repos.

Pour le vieux Mamadou Bâ, la modernité a changé les comportements des jeunes si bien qu’il est devenu très difficile de trouver quelques-uns qui sont prêts à risquer leur vie dans la brousse, à passer leurs journées à parcourir des dizaines de kilomètres à la recherche de l’eau, à manger du couscous sec et des biscuits, à se coucher à même le sol. Et aussi à être en permanence en état de veille pour surveiller et protéger le troupeau contre d’éventuels dangers. « Beaucoup de jeunes préfèrent aujourd’hui aller à l’école ou apprendre d’autres métiers que de courir derrière un troupeau. Rares sont aujourd’hui ceux qui aspirent à devenir berger pour gagner des miettes alors qu’il peut avoir mieux et plus en tentant sa chance ailleurs », estime-t-il.

L’activité de berger qui relève d’un savoir-faire ancestral court aujourd’hui vers un déclin inexorable. La transmission de ce métier est menacée par l’extrême précarité et la modernité qui poussent nombre de jeunes à lui tourner le dos. Aujourd’hui, il est difficile de trouver des candidats prêts à suivre toute leur vie les troupeaux pour les faire paître. Ce manque d’engagement risque de porter un sacré coup à cette tradition multiséculaire chez cette communauté.

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes) et Mbacké BA (photos)

C’est le film du franco-algérien Rachid Bouchareb, « Little Senegal » sorti en 2001, qui a fait connaître le quartier sénégalais de New York, situé dans Harlem Ouest. Dans la fiction, le gardien de la Maison des esclaves de Gorée part à New York pour retrouver des descendants de sa famille déportés aux Etats-Unis. Dans la réalité, le quartier sénégalais d’Harlem doit son existence aux premiers immigrants sénégalais poussés à l’exil par la crise économique des années 80.

Chefs de famille peu instruits mais très religieux, ils ont pris les premiers boulots venus, des jobs transitoires et précaires comme chauffeurs de taxi de couleur noire (à la différence des taxis jaunes dont la licence s’acquiert à plus d’1 million de dollars) ou ouvriers de chantier. Mais les temps changent et la nouvelle génération des immigrés de Little Sénégal monte en gamme et étudie dans les plus grandes universités américaines. Elle a la chance de profiter davantage des meilleurs opportunités et emplois qui s’offrent aux gens les plus éduqués. De locataires et employés, certain sont passés propriétaires et employeurs à leur tour.

Niché dans l'une des villes les plus diverses du monde, le dynamique quartier d’Harlem est historiquement devenu, au fil des ans, le centre névralgique de la communauté afro-américaine de New York. Au début du 20ème siècle, des Afro-Américains ont migré en masse du sud des Etats-Unis à la grande ville, attirés par les emplois et les opportunités de la vie urbaine. Mais au cours des 30 dernières années (début années 80), des immigrants de pays francophones d'Afrique de l'Ouest sont arrivés par vagues à Harlem pour commencer une nouvelle vie. Au centre de cette immigration ouest-africaine, l’énergie de la communauté sénégalaise a été prépondérante. Son dynamisme lui a permis de recréer une nouvelle patrie loin de la mère-patrie, ajoutant sa culture, sa mode et ses goûts au métissage d’Harlem.

Entre la 116e rue et la 5e avenue, le quartier «Petit Sénégal» est symbolique de Manhattan tout comme le sont «Little Italy» et Chinatown.

L’énergie prépondérante de la communauté sénégalaise
116th StPreuve de la parfaite intégration de la communauté sénégalaise à New York, depuis les années 80, le quartier qui revendique fièrement ses origines pourrait, cependant, bientôt disparaître en raison des coûts très élevés de la location. Sur la 116ème rue, un deux-pièces se loue, aujourd’hui, à 3000 dollars (1.350.000 francs CFA environ) par mois.

Depuis son ouverture en 2004, le Consulat général du Sénégal s’est installé dans le quartier de Harlem Ouest. Ce n’est qu’en janvier 2015 que ses locaux sont déménagés sur la célèbre 116 ème rue au cœur d’Harlem. Célèbre parce qu’elle abrite Little Senegal ou quartier du Petit Sénégal. Little Senegal partage, avec Little Italy et Chinatown, la particularité de faire partie des quartiers les plus dépaysants de Manhattan. Little Italy est le quartier italien de Manhattan. Il touche Chinatown. Chinatown est desservi par huit lignes de métro qui s’arrêtent toutes à la station Canal Street, le royaume de la contrefaçon de luxe (sacs, montres, accessoires). Objets revendus sur la touristique 5 ème Avenue par les marchands ambulants sénégalais.

Little Senegal compte trois blocs sur la 116ème rue répartis entre les 5ème et 8ème Avenues. Un quartier sénégalais avec ses boutiques, sa cuisine africaine traditionnelle, ses épiceries, ses salons de coiffure et ses barbiers, ses tailleurs comme au Sénégal et son association d’immigrés (l’Asa), la plus dynamique des associations africaines des Etats-Unis. Ici, les femmes et les hommes portent le boubou quand vient le beau temps, les plus religieux ont le bonnet Fez ou Cabral vissé à la tête. En ce mois de décembre, c’est plutôt le manteau, l’écharpe, les gants et les bottes fourrées, indispensables pour parer au grand froid.

Au cœur de West Harlem, l'Afrique de l'Ouest est en pleine effervescence. Sur la devanture des magasins de Little Senegal, des affiches annoncent « ici on parle français ». Il n’y a pas que des Sénégalais dans le quartier du Petit Sénégal, mais des ressortissants de toute l’Afrique de l’ouest : Guinéens, Maliens, Burkinabé, Nigériens, Béninois ou Ivoiriens. Comme en Afrique, on y vend, à ciel ouvert, des boubous, des voiles islamiques, du karité, de l’encens, des grigris… et on y interpelle les chalands sous les arcades du marché touristique Malcom Shabazz.

Le goût du Sénégal est omniprésent
Sur la 116 ème rue, les commerces ont leur petite boite où le client peut glisser quelques dollars de zakât (denier du culte) pour le Centre culturel islamique d’Harlem. Le goût du Sénégal est omniprésent: des senteurs alléchantes de thiebou dieune (le plat national), de soupou kandji et de riz à la viande émanent des restaurants traditionnels du quartier. Les clients nostalgiques trouvent le confort dans ces saveurs qui évoquent le souvenir du foyer et leur rappellent le pays, la famille et la maison. Cependant, la fin de l’insécurité et l’essor du tourisme poussent les additions vers les sommets. Dans les cuisines des restaurants, les prix ne sont plus ce qu’ils étaient avant sur l’addition. Alors il faut partir ou monter en gamme. C’est-à-dire pratiquer des tarifs new-yorkais, très chers. Ou aller plus loin, dans le Bronx ou à Brooklyn.

La Murid islamic community in America (MICA) a pignon sur rue dans une grosse bâtisse de briques. « Les marabouts donnent des conseils, prêchent les bonnes valeurs, l’importance de la famille, de la communauté et d’aller à la mosquée, le fait d’éviter l’alcool et la prison », explique un de ses membres. De fait, les mosquées d’Harlem ne désemplissent pas et sont fréquentées aussi bien par les Sénégalais que par les Afro-Américains. Car Harlem est aussi le cœur vivant de la communauté afro-américaine et la patrie des leaders des droits civiques des années 60. Martin Luther King y a sa rue et Malcom X, la légende du quartier, son avenue et sa mosquée qu’il a fondée en 1956. La présence de Malcolm X est partout dans le quartier.

La relation des Africains avec les Afro-Américains n’a pas toujours été simple. Mais cela s’est amélioré à la faveur de la curiosité qu’ils éprouvaient vers leur continent d’origine et des voyages touristiques qu’ils y font maintenant. Face au racisme dont ils sont les égales victimes, les deux communautés ont fait de leur union leur force.

Par Dié Maty FALL

SECONDE GÉNÉRATION COMPLÈTEMENT INTÉGRÉE
Little Senegal 3La seconde génération issue de l’immigration sénégalaise s’est également qualitativement transformée et améliorée. Parlant l’américain, le wolof et les autres langues nationales, en plus du français, elle s’épanouit encore mieux sous l’ombre tutélaire de l’Oncle Sam. Totalement intégrée, à la différence de leurs parents, ils ont fini de s’implanter dans toutes les sphères de la société américaine. Si le Tycoon de l’industrie du rap Us Alioune Thiam aka Akon est le plus connu d’entre eux, des Sénégalo-Américains comme l’un des frères Babou sont de brillants étudiants au Mit (Massachusetts Institute of Technology), Khadidiatou Diabakhaté alias Akou, a été élue dauphine de Miss Africa USA et brille dans la fashion (mode).

Dans le monde du business, un Sénégalais très discret est le premier africain à avoir acheté une licence de medalion taxis - qui se négocie à plus d’un million de dollars – et qui lui permet de posséder une compagnie de taxi jaunes, les bien connus yellow cab new-yorkais, les seuls véhicules autorisés à prendre des passagers dans la rue à Manhattan. Une somme conséquente mais qui en vaut la peine compte tenu du commerce lucratif des New-Yorkais qui font la navette entre les cinq arrondissements de la ville. Venu comme étudiant aux Etats-Unis, Assane Mbodj (ndlr : nom d’emprunt) a travaillé, en même temps, pour financer ses études et il a fini par faire de florissantes affaires. Parmi autres affaires lucratives et sérieuses, ce prospère businessman sénégalais possède également, sur la commerçante Lenox Avenue, les restaurants les plus branchés et les plus fréquentés d’Harlem, notamment par la nouvelle classe moyenne afro-américaine. Parmi lesquels, l’incontournable « Chez Lucienne », un restau qui sert des plats typiques de la cuisine française et sénégalaise. Il y est assis comme un simple client. Juste la porte à côté, il y a le « Red Rooster » et son célèbre chef Samuelsson, symboles du Harlem qui change, ouvert en 2010. Les équipes de l’ancien président Obama y avaient installé leur QG en 2011. Et le président Obama lui-même y a dîné lors d’un repas de levée de fonds pour le parti démocrate. Prix du repas : environ 14 millions de francs CFA.

Depuis 2012, il existe d’autres taxis de couleur vert pomme. Ce sont les Boro cabs, qui opèrent dans New York mais ne peuvent prendre des clients que dans quatre arrondissements de la ville sur les cinq: Bronx, Brooklyn, Queens et Staten Island, à l’exception de Manhattan. Au prix énorme auquel la licence est cédée, le système de medalion taxis retreint le nombre de taxis. Il y a aussi les anciennes Ford Crown Victoria de couleur noire conduites généralement par des chauffeurs de taxi sénégalais de la première génération, qui travaillent la nuit et dorment la journée. Mais la nouvelle génération des jeunes taxi drivers sénégalais leur préfèrent les modèles plus récents de taxis-limousines SUV 4X4 Gmc que les Sénégalais appellent improprement 8X8.

Par Dié Maty FALL

FATOU FATOU ET MODOU MODOU : QUAND L’AMÉRIQUE REMODÈLE LA VIE DE COUPLE
Modou Modou NyAux Etats-Unis comme ailleurs au sein de la diaspora sénégalaise, il est fréquent que les deux membres du couple sénégalais travaillent tous deux à l’extérieur. Cela rend alors les relations entre les époux un peu plus complexes que si cela arrivait au Sénégal, où il y a toujours un soutien domestique. Car à ce moment-là, l’épouse de l’immigré sénégalais adopte un comportement de travailleuse indépendante et non pas de femme au foyer comme traditionnellement au Sénégal. No pain no gain : travailler pour vivre. Ainsi quand Monsieur rentre du boulot, pas de diner amoureusement préparé par une épouse aimante. Il devra se mettre aux fourneaux s’il veut manger chaud ou alors commander un repas dehors, en attendant qu’elle rentre de son travail elle aussi. Madame Modou Modou (émigré sénégalais) acquiert des revenus financiers par son activité professionnelle et elle gagne non seulement de l’argent qui lui est propre mais aussi son indépendance. Elle devient Fatou Fatou (travailleuse immigrée). Cette nouvelle situation peut créer des problèmes psychologiques qui sont difficilement compréhensibles de l’extérieur du couple.

Dans la majorité des cas, Madame est venue aux Etats-Unis avec les moyens de Monsieur, homme providentiel à ce moment-là, qui attend d’elle, par conséquent, qu’elle soit à son unique service. Elle est alors otage de la Green Card de son Modou. Lorsqu’elle trouve un travail hors du foyer qui lui permet de sortir de son isolement, de sa « servitude » et de sa dépendance surtout, les problèmes conjugaux commencent. Car Monsieur n’est pas content de ne plus être servi comme un roi en son royaume et parfois même de devoir affronter l’angoissante situation dans laquelle son épouse gagne plus que lui et n’a plus besoin de lui. Finie l’époque où il était le seul maître en son foyer. En effet, en raison des archétypes de boulot qu’elles exercent aux Etats-Unis, les épouses de Modou Modou sont plus souvent en contact avec un public large et diversifié d’Américain(e)s de toutes catégories socioprofessionnelles. Par leurs contacts professionnels et leurs relations sociales, les femmes s’intègrent vite et mieux dans la société américaine que leur époux. Quand vous êtes tresseuse professionnelle par exemple, vous parlez de tout avec vos clientes : de l’école, de l’immigration, de la santé, de l’éducation, des lois, du meilleur gynéco, des droits des femmes et des mères, de tous les trucs et astuces de la société dans laquelle vous vivez et qui vous facilitent la vie. De ce fait, l’ancienne jeune débutante venue aux Etats-Unis du simple fait de la volonté de son époux, connait mieux la société dans laquelle elle vit du fait de sa plus grande ouverture sociale que son mari qui, lui, a moins de contacts avec les Américains de souche.

Il arrive que la relation matrimoniale, du fait de ce déséquilibre dans l’intégration, se termine par un divorce. En cas de divorce, la femme se remarie et là, la nouvelle union devient plus équitable et plus conforme aux réalités matrimoniales du pays d’accueil. Au départ de la Fatou Fatou, souvent était le Modou Modou…

Par Dié Maty FALL

Entre Georges et Angélique, c’est une histoire d’amour et de prédestination qui se conte sur le fil de l’eau. Quand le premier achetait le Bou El Mogdad à Saint-Louis, l’autre naissait en France. Une histoire qui entremêle la renaissance de ce monument de la marine sénégalaise et un amour tout aussi improbable qu’inattendu qui a coûté à Georges son premier mariage. Mais, l’amour d’Angélique vaut tous les renoncements.

En amour, Georges Console est un fidèle résolu. Sa femme, Angélique, est son trésor. Il ne se prive jamais de le rappeler. Le Bou El Mogdad est aussi une partie de lui. Il a érigé un hôtel sur la berge du port de Foundiougne-Ndakhonga qui est une étonnante réplique du célèbre bateau qui habite toujours ses souvenirs. Dans ce grand bâtiment blanc en réfection, Georges promène, d’un pas lent, sa longue silhouette qui se courbe sous le poids de l’âge. Si le pas est lent, son sourire et sa joie de vivre se transmettent à la vitesse de la lumière. Au milieu des ouvriers qui s’activent pour redonner des couleurs à son réceptif hôtelier, il ne rechigne pas à plonger ses mains dans la peinture ou dans le ciment. « C’est un hyperactif », rigole sa femme. Ses 85 piges ont, en effet, du mal à le clouer sur place.

Bou El 1Il n’y a pourtant pas que l’hôtel qui se refait une santé. Georges Console aussi revient de loin. Son récent cancer lui a fait peur. Il a vu la mort de très près puisque ses médecins ne lui donnaient pas plus de trois mois à vivre. « La mort ne me fait pas peur, mais la perspective de perdre Angélique », souffle-t-il. Pour sa femme, il décide d’affronter le dur traitement prescrit par ses médecins. Elle lui a donné la force de tenir. Et de guérir.

Angélique ? C’est d’abord un sourire conquérant et fier. Une bonté désarmante. « Elle n’a pas une once de méchanceté dans son cœur. Je n’ai jamais connu une personne aussi bonne », se réjouit son mari. Ils se sont connus grâce au Bou El Mogdad. Angélique avait répondu à une annonce parue dans la presse française pour le recrutement du personnel de bord. Elle avait le profil, mais n’avait pas particulièrement impressionné Georges Console, préposé à l’entretien d’embauche. Elle est retenue pourtant, pour être de l’aventure. Il y avait comme une sorte de prédestination. Georges a acheté le bateau le jour où Angélique est née, le trois novembre 1972. Elle avait 23 ans quand elle a commencé à travailler sur le Bou El Mogdad comme hôtesse.

Georges était déjà marié à Dominique, une Française qu’il avait connue à Dakar, mais qui posait des conditions strictes à ses hôtesses : diète sexuelle totale à bord, pas de béguin avec les clients, encore moins avec les marins. La réputation de son bateau était à ce prix. Angélique avait accepté parce qu’elle voulait découvrir l’Afrique.

« Notre hôtesse de rêve »
Pendant cinq ans, Angélique était simplement « Notre hôtesse de rêve ». C’est ainsi que Georges la présentait aux clients du bateau. « Il ne connaissait pas mon nom », se moque-t-elle.

Pendant toutes ces années, leurs relations étaient strictes. Juste des salutations. Au terme de ces cinq années, elle décide d’arrêter. Elle avait assouvi son désir de découverte de l’Afrique et voulait passer à autre chose. De retour en France, au moment de se dire au revoir, Georges a un flash. Il regarde s’éloigner Angélique et sent une partie de lui se détacher. En vérité, sa froideur durant leurs années de compagnonnage n’était qu’un masque. La passion mitonnait au fond de lui, mais sa conception rigoriste de sa relation avec ses employés dressait un mur de pusillanimité entre eux. « Je suis allé au Maroc pour mes vacances, mais je ne cessais de penser à elle durant tout le mois que j’y ai passé », confie Georges.

Roi des croisières
Un jour, Console change de cap. Il décide de transformer le Bou El Mogdad en bateau-hôpital en partenariat avec « Pharmaciens sans frontières ». Il appelle Angélique qui accepte de l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Le projet sera bloqué par les autorités de l’époque. Ces nouvelles retrouvailles seront cependant un accélérateur de sentiments entre eux. L’amour prend le dessus. Au début, Dominique, la première femme de Georges, n’y voit aucun inconvénient. Un accord entre les deux époux leur permettait, si l’un d’eux trouvait mieux, d’aller voir ailleurs. Georges vivait alors, comme un vrai polygame, avec son épouse et sa copine à bord du Bou El Mogdad. Mais, un jour, ne pouvant plus supporter la situation, Dominique projette de tuer Angélique. Elle le surprend avec son mari, dans leur sommeil, et ouvre le feu sur eux. Personne n’est touché. Heureusement ! Le ménage à trois a failli se terminer dans un bain de sang.

Georges Console a connu le Sénégal grâce à Bara Diouf, ancien Pdg du quotidien national « Le Soleil ». Il tenait une boite de nuit à Paris à côté de la cathédrale « Notre-Dame ». Il y recevait des célébrités sénégalaises dont Emile Badiane et Bara Diouf. Amoureux de la pêche à l’espadon, il est invité par Bara Diouf à venir s’adonner à sa passion au Sénégal. Il y débarque en 1968. « J’étais venu pour passer ici trois à quatre mois, mais je ne suis jamais reparti », se rappelle Georges. Après 30 années passées au Maroc où il vendait de grosses berlines d’occasion et 10 ans à gérer sa boite de nuit en France, il débarque au Sénégal la tête pleine de rêves. Il s’y installe, séduit par le bon commerce des Sénégalais. Il y est surtout resté grâce à l’amour qu’il vouait à sa première femme. Dominique était la fille d’une personnalité française qui vivait à Dakar. Elle avait moins de 21 ans quand il l’a connue et devait supporter les tracas de la gendarmerie actionnée par son futur beau-père qui ne l’aimait guère. A la majorité de Dominique, ils se marient et s’installent à Saint-Louis. C’est là qu’il tombe sur le Bou El Mogdad. C’était le quatrième navire enregistré dans le registre de la marine marchande. Georges entreprend alors de sauver ce monument qui était à quai depuis l’indépendance. « Je l’ai acheté pour faire des croisières, mais il fallait auparavant ouvrir le Pont Faidherbe. Le gouverneur ne voulait rien entendre parce qu’il était fermé depuis 10 ans et complètement rouillé », se souvient-il.

Le projet sera bloqué pendant six années malgré un investissement de cent vingt millions pour l’achat et la réparation du bateau. « Pour les réparations, je n’avais plus assez d’argent pour aller au bout. J’ai alors demandé à des amis de m’aider. Des gens riches à qui je demandais des sommes modiques entre 5 et 10 millions de FCfa. Ils étaient contents de se débarrasser de moi avec des sommes raisonnables », se remémore Console.

Pépins à gogo
Bou El 2Après avoir ouvert le pont, réparé machines et habitacle, de nouveaux obstacles se dressent devant Georges. Les clients sont dubitatifs face à ce vieux bateau tout rouillé. L’organisateur de la toute première croisière songe à se désister. Console parvient toutefois à les convaincre à embarquer. Au moment de se lancer, le bateau ne bouge pas. Vérification faite, les hélices sont coincées parce que depuis le temps qu’il n’a pas bougé, elles ont pris beaucoup de filets et de cordes. Qu’à cela ne tienne, Georges décide de plonger pour couper tout ce qui entrave leur bonne marche. Il lui faudra y retourner plusieurs fois. Le bateau peut finalement se lancer sur les eaux du fleuve Sénégal pour sa nouvelle vie. De 1974 à 2005, Georges Console est le roi des fleuves Sénégal et Saloum. Il lui arrive même de pousser l’aventure jusqu’en Sierra Léone.

Le déclin du tourisme viendra finalement au bout de cette fabuleuse aventure. Senghor et Diouf avaient signé des accords avec la compagnie Air France pour interdire les vols charters. Les touristes français qui préféraient venir au Sénégal trouvaient alors la destination très chère et ne venaient plus. La crise étant impossible à supporter, Georges Console décide de vendre le bateau en mai 2005. L’heureux repreneur se nomme Jean-Jacques Bancal, un Saint-Louisien de souche, qui réalise ainsi son rêve d’enfant d’assurer un avenir saint-louisien au Bou. Il est le directeur du réceptif Sahel Découverte et propriétaire, avec son épouse, de l'Hôtel La Résidence à Saint-Louis. Georges a tenu à introduire dans le contrat de vente une clause stipulant que le Bou El Mogdad ne devait pas quitter le Sénégal. Le pavillon devait coûte que coûte rester sénégalais.

Foundiougne, terre de repli
Son bateau vendu, l’histoire d’amour ne s’est pas arrêtée pour autant. Il achète un petit bateau qu’il nomme « Le petit Bou » et construit une maison attenante à son hôtel avec une architecture qui s’inspire largement du Bou. Après l’épisode des croisières qui aura duré trente cinq années, Georges et Angélique investissent dans le tourisme. « Angélique et moi sommes restés ensemble depuis 2008. On ne s’est jamais quitté depuis. Elle a été à mes côtés durant toute l’année dernière pendant laquelle je suis resté malade en France », confie Georges, reconnaissant.

Il sait pourtant qu’à son âge, la biologie contredit les prévisions. « Je n’ai jamais pensé à la mort avant mon cancer. A mon âge, les choses matérielles n’ont aucune valeur dans la vie d’un homme. La seule chose qui me fait peur, c’est que je vais partir et je ne vais plus voir Angélique », murmure-t-il, les larmes aux yeux. Il ne se lasse pas de contempler sa femme, de conter leur amour, de raconter leurs aventures et de narrer leurs mésaventures. Sa fierté brille dans ses yeux et dans le sourire de son épouse. « J’ai connu beaucoup de femmes, mais j’ai mis 65 ans à la trouver ».

Par Sidy DIOP, Cheikh Aliou AMATH (texte) et Ndèye Seyni SAMB (Photos)

Par sa position géographique et les péripéties de son histoire, Saint-Louis recèle un trésor culturel et architectural inestimable. L’évocation de celle-ci fait resurgir une foultitude de souvenirs. La vieille cité, particulièrement le quartier Sindoné (sud de l’île), porte encore l’empreinte des signares, ces mulâtresses réputées pour leur beauté envoûtante et leur habileté au commerce. Un tel patrimoine, à défaut de politique de valorisation, est en train de tomber dans l’oubli. Aujourd’hui, des acteurs s’organisent pour préserver ce pan de l’histoire qui n’est pas très connu des jeunes générations.

Symbole de l’élégance et du raffinement, Saint-Louis la charmante est restée une terre de convivialité, une terre d’hospitalité. Son glorieux passé ressurgit à chaque fois que l’on se pavane dans les rues de l’île. Difficile de parler de cette ville mythique sans penser aux sublimes signares qui, au cours de leurs promenades crépusculaires, dans l’avenue Mermoz, les rues Blaise Dumont, Repentigny, Blaise Diagne, Anne Marie Javouhey, Blanchot ou encore Pierre Loti, faisaient chavirer les cœurs. Réputées pour leur beauté envoûtante et toujours parées de tous leurs atours, parfumées et maquillées, corsetées et vêtues de magnifiques robes brodées, ces affriolantes créatures, qui s’étaient mariées « à la mode du pays » avec les cadres bourgeois et aristocrates européens vivant à Saint-Louis, avaient contribué à l’émergence d’une bourgeoisie métisse. Les souvenirs de ces belles femmes, ayant régné sur le commerce de la vieille cité, habitent toujours les rues de celle-ci.

Aujourd’hui, il est difficile dans le quartier Sindoné (sud de l’île) et même dans tout Saint-Louis, de trouver une famille de descendants de ces signares, même si leurs maisons se confondent encore au patrimoine architectural saint-louisien riche d’une grande diversité de formes, héritage du passé colonial. Dans ce vieux quartier, les anciens nous parlent avec un brin de nostalgie de ces mulâtresses qui ont écrit une des pages de l’histoire de Ndar. Pour les plus jeunes, cette histoire est lointaine, si lointaine qu’il leur est impossible d’en témoigner. « Nous ne connaissons les signares qu’à travers les festivités comme le fanal et autres activités organisées à travers la ville », indique Anta Fall. La raison, dit-elle, ce pan de l’histoire n’est pas connu comme il devrait l’être.

Pour Aliou Guèye, président du conseil de quartier de Sindoné, les signares font partie intégrante de l’histoire de Saint-Louis. Mais, note-t-il, en dehors des fêtes de fin d’année, on ne sent guère la mise en valeur de ce trait culturel. Cette situation est due, selon lui, au fait que la population a complètement rajeuni et ne maitrise pas bien ce sujet. Présentement, déplore-t-il, il n’existe pas de gens qui pourraient témoigner sur le passé de ces dames qui ont très fortement marqué de leur empreinte la société coloniale sénégalaise. Cependant, il arrive de voir de temps à autre certaines actions revisiter cette richesse historique de la vieille ville, notamment à l’occasion des fêtes de fin d’année, le fanal, les «mardis gras». «Au cours de ces événements, les filles s’habillent en signares. Mais, en dehors de ces initiatives, il n’y a aucune autre action visant à valoriser les signares», fait-il savoir. Alors que le rôle de la commission culturelle du conseil de quartier est de valoriser un tel patrimoine à travers son plan d’actions.

Clichés négatifs !
Le quartier sud porte toujours l’empreinte des signares - dont l’âge d’or remonte au 18e siècle - qui n’étaient pas seulement à Saint-Louis (Gorée et Rufisque en avaient aussi). La particularité de ces dames - reconnaissables à leur haute coiffe pointue, à ce grand pagne dont elles s’entouraient jusqu'aux pieds et leurs babouches en maroquin - est, selon Aliou Guèye, qu’elles étaient des collaboratrices et des épouses des colons. Et par la suite, leurs descendants ont hérité de beaucoup de privilèges. Mais, signale-t-il, les gens ont véhiculé des clichés négatifs à leur égard. «Au fil du temps, on a tellement fait des commentaires négatifs à leur sujet et colporté tellement de ragots que beaucoup de leurs descendants n’osent plus revendiquer cette parenté avec les signares», soutient-il.

A en croire M. Guèye, ces préjugés et jugements portés sans réellement connaître les signares, relèvent de la «pure jalousie». Pour Fatima Fall, directrice du Centre de recherches et de documentation du Sénégal (Crds) et par ailleurs présidente de l’association Ndart, les gens ont une appréciation négative de ces femmes ; ce qui n’a pas aidé à la promotion de ce patrimoine. Aujourd’hui, renseigne Mme Fall, la «signarité» - un nouveau concept - vise à partager toutes les informations portant sur la  vie des signares.
 

« Les agents de l’administration coloniale, pendant leur séjour, étaient obligés de se marier, à la « mode du pays », avec des femmes de la colonie, parce qu’ils ont mis deux siècles avant de pouvoir faire venir leurs épouses ; ce qui fait que les femmes avec qui ils se mariaient s’occupaient d’eux, pour les protéger par rapport aux maladies, à l’alimentation, parce que elles savaient allier les deux, c'est-à-dire la médecine traditionnelle, l’art culinaire traditionnel et pouvaient aussi leur offrir un cadre de vie acceptable durant tout leur séjour », explique-t-elle. La plupart du temps, ces agents de l’administration coloniale repartaient, laissant leurs enfants ici.

«Cette proximité avec l’Occident faisait que les signares étaient particulières.» A en croire Fatima Fall, celles-ci étaient aussi de vraies femmes d’affaires parce qu’elles faisaient le commerce de la gomme, des esclaves, de l’or, du sel. Avec leur goût raffiné, elles résidaient dans des maisons à étages qui sont encore perceptibles à Sindoné. « Elles habitaient à l’étage avec des balcons et persiennes qui leur permettaient de visualiser tout ce qui se trouvait à l’intérieur de la cour. Et tout au long des galeries, elles y installaient des artisans. C’est cela qui leur permettait d’échanger, mais aussi de pouvoir vendre à d’autres signares du même niveau de vie les produits.»
D’après Mme Fall, il est impossible de parler tout le temps du patrimoine matériel et laisser en rade le patrimoine immatériel. «Quand on inscrivait Saint-Louis sur la liste du patrimoine mondial, le patrimoine immatériel est venu renforcer le dossier », se réjouit-elle.

Un espace dédié aux signares
Bon nombre d’auteurs comme Guillaume Vial, Tita Mandeleau, Jean-Luc Angrand, Aïssata Kane Lo, entre autres, ont fait la part belle aux signares dans des ouvrages dédiés. Mais, ce patrimoine n’est pas assez valorisé. Aujourd’hui, le souvenir des signares ne se perpétue que lors du « takussan ndar », ce défilé costumé qui est une spécificité purement saint-louisienne, du Festival jazz de Saint-Louis, du Fanal, qui était l’occasion pour les signares d’exhiber leurs tenues vestimentaires et de faire étalage de toute leur beauté, leur élégance.

Et également lors de la célébration du «mardi gras». Le président du conseil de quartier Sindoné est convaincu que «le patrimoine des signares est sous-exploité». Selon lui, seule l’association «Jalooré» de Marie Madeleine Diallo exploite un tel trésor à travers le «fanal» pendant les fêtes de fin d’année. «En dehors de cet événement, il n’y a pas un autre programme visant à mettre en valeur les signares», fait remarquer Aliou Guèye qui pense que cette situation est due à l’absence de politique et de vision dans ce sens au niveau de la municipalité. Pour lui, le patrimoine saint-louisien est riche par sa configuration, les atouts naturels et culturels qui, bien valorisés, pourraient apporter beaucoup de retombées à la ville.

Actuellement, Fatima Fall et les amoureux du patrimoine culturel saint-louisien essaient, à travers la «signarité», et par le biais de l’histoire, de redonner à ce patrimoine un second souffle. «C’est notre histoire, on ne peut donc pas la rejeter.  C’est notre devoir de faire revivre cette façon de vivre en la partageant avec le maximum d’informations crédibles qu’on mettrait à disposition des visiteurs», propose Fatima Fall, non sans préciser que le Crds qu’elle dirige représente beaucoup de choses par rapport à la conservation, la valorisation et la promotion de la culture sénégalaise en général et saint-louisienne en particulier. «On avait réfléchi avec l’équipe du musée à la mise en place d’un espace dédié aux signares.

Depuis l’année dernière, avec l’Ong Initiative pour le développement durable basée en France et qui a une antenne à Saint-Louis, et l’Association Ndart, on a pensé monter un espace où l’on va expliquer aux visiteurs ce qu’est la «signarité». On en parle et il y a beaucoup de choses que les gens disent sur les signares et pour nous, il s’agit d’expliquer réellement ce que les signares ont fait, comment elles fonctionnaient, comment elles vivaient pour permettre à tout un chacun de comprendre », détaille-t-elle.

A son avis, cet espace va s’intégrer dans les nouvelles expositions du musée du Crds. «On voudrait que l’exposition soit facilement démontable, que ça puisse être montée ailleurs.»
Le défi, c’est de faire découvrir aux populations, aux enfants, aux jeunes et à tout le monde ce qu’était la vie des signares, ce qu’elles ont apporté au Sénégal en général, à Saint-Louis en particulier, pour que ce pan de l’histoire ne tombe pas définitivement dans l’oubli.

 

 

Ancien patron d'Orange Sierra-Leone, ce Sénégalais de 45 ans a pris, le 17 avril dernier, les rênes du leader sénégalais des télécoms, tant dans la téléphonie mobile que pour l'Internet.

Le 17 avril dernier, Sékou Dramé a remplacé Alioune Ndiaye à la tête de l’ancienne entreprise publique sénégalaise des télécoms, la Sonatel, aujourd’hui contrôlée à 42% par Orange – l’État ayant encore 27% du capital, des investisseurs institutionnels détenant 15%, et le reste étant entre les mains d’actionnaires privés.
Ce Sénégalais de 45 ans, spécialiste des réseaux de télécommunications et téléinformatique, a été formé en France, à l’École nationale supérieure des télécommunications (Télécom Paristech). Ex-employé de Cegetel et LDcom, il est entré chez Orange en 2003 et y a gravi un à un les échelons jusqu’aux postes de direction.
Premier passage à la Sonatel en 2008
Réputé dans le milieu des experts des télécoms comme « brillant » et « compétent », le quadragénaire a travaillé une première fois pour la Sonatel entre 2008 et 2012, avant d’être envoyé au Mali, où il a été directeur adjoint d’Orange de 2012 à 2014. Lorsque qu’Orange et l’opérateur historique du Sénégal rachètent la filiale d’Airtel en Sierra-Leone, en juillet 2016, il est envoyé à Freetown pour diriger la nouvelle filiale.
Le départ d’Alioune Ndiaye, promu directeur exécutif d’Orange Afrique et Moyen-Orient à la place de Bruno Mettling, est donc pour lui l’occasion d’un retour au pays. Il devra gérer une société qui constitue la plus grande filiale africaine de l’opérateur français. Ancienne société publique, la Sonatel a su conserver une place dominante sur le marché après sa privatisation, en 1997, et malgré un environnement concurrentiel de plus en plus rude.
Selon les chiffres de l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP), au 4e trimestre 2017, l’entreprise détenait 52,95% des parts de marché de la téléphonie mobile, contre 24,65% pour Tigo et 22,40% pour Expresso. Même domination sur le marché de l’Internet, avec 68,11% des parts, devant Tigo (24,60%) et Expresso (7,28%).
Source JA

Partenaire de Youssou Ndour depuis plus d’un quart de siècle, membre d’une fratrie qui a marqué la musique sénégalaise, le bassiste Habib Faye a été emporté, hier, par une infection pulmonaire. Retour sur le génie de cette super étoile de la basse.

Bassiste et claviste de Youssou Ndour et du Super Étoile de Dakar, Habib Faye a commencé très tôt sa carrière musicale. Dès l’âge de neuf ans, il suit le chemin de ses grands frères (Adama Faye, Vieux Mac Faye, Lamine Faye) en apprenant la guitare avec Vieux Mac Faye. Il s’initie à l’improvisation et au jazz, tout en connaissant par cœur le répertoire des grands groupes de l’époque (Super Diamono, Super Étoile). C’est en tant que guitariste qu’il forme le groupe Watosita avec Michael Soumah, célèbre animateur très connu à Dakar. Parallèlement, il joue de la basse dans un groupe de variétés, le Thiaf, en compagnie de son frère Moustaf et d’Ibou Cissé (qui seront plus tard ses compagnons au Super Etoile). Il se fait remarquer par les grands musiciens de l’époque, notamment lors du mémorable concert des Touré Kunda au stade Demba Diop de Dakar où il était venu en spectateur, quand il entendit : « Habib Faye est demandé sur scène », le bassiste du Super Diamono étant absent. Lamine Faye (guitariste du Super Diamono de l’époque) et Ismael Lô proposent à Habib de le remplacer.

Débuts difficiles
Après avoir trafiqué une guitare électrique et espacé les cordes, le jeune Habib, âgé d’une douzaine d’années, emprunte une basse. "On me l’a prêtée pour deux jours, je l’ai gardée quatre mois !" Passé le temps d’apprivoiser l’instrument – "les cases étaient tellement énormes, mes mains tellement petites..." – vient celui du premier concert, au lycée.

Interdiction lui a été faite de s’y rendre. Il passe outre. "Quitte à ce qu’on me tue après." Il a gardé ces instants en mémoire : la scène, le décompte, "1, 2, 3, 4" et le grand frère auquel il a désobéi, juste derrière, qui tout à coup saute de joie en entendant les cordes vibrer. "C’est à partir de ce jour-là que j’ai eu mon indépendance", déclare Habib.

Demandé, évoluant de groupe en groupe, il ne se voit pourtant pas faire de la musique son métier. Jusqu’à ce que Youssou Ndour, qui emploie déjà son frère Adama dans son orchestre, vienne convaincre Monsieur Faye père. Au milieu des années 80, le jeune élève part pour sa première tournée internationale et abandonne les études à 11 jours du bac. Il se retrouve aux claviers ! Les fausses notes le découragent mais le chanteur lui renouvelle sa confiance. Alors, il fait de son mieux chaque soir. "Regardez, Habib est en train de jouer sans regarder les touches", finit par remarquer le percussionniste du Super Etoile lors d’une répétition.

C’est en 1984 qu’Habib intègre le Super Étoile de Dakar au sein duquel il participe, aux côtés de son frère Adama Faye, claviste et guitariste, à l’arrangement des morceaux phares de Youssou Ndour. Adama Faye quitte le groupe, c’est alors que Youssou Ndour lui donne carte blanche pour la conception et l’arrangement des albums du Super Étoile. Cet homme au doigté vrombissant de mélodies uniques va révolutionner la musique sénégalaise avant de se lancer dans le jazz. Impossible d’écouter un album du groupe sans se rendre compte du cachet harmonieux et fluide de ses arrangements.

Architecte de la musique
Depuis quelques temps, Habib Faye, également claviériste et producteur, parcourait le Sénégal en classifiant les rythmiques propres à chacune des ethnies du pays. Le tout pour les mêler au jazz, genre musical qui lui tenait à cœur. C’était un architecte de la musique. Musicien versatile, Habib Faye aura joué aux côtés de plusieurs stars internationales parmi lesquelles Sting ou Tracy Chapman et a notamment enregistré avec Peter Gabriel. Habitué du festival Saint-Louis Jazz, il compte aussi parmi ses musiciens africains qui ont apporté leur pierre au jazz. Manu Katché, Lionel Loueke, David Sanborn, Ablaye Cissoko, Angélique Kidjo, Branford Marsalis, pour ne citer qu’eux, font partie de ses compagnons de route. Il laisse derrière lui son épouse, ses frères musiciens ainsi que ses enfants – dont un fils qui marchait sur ses pas.

Habib avait fini de créer son propre groupe de jazz, Habib Faye Quartet, avec des musiciens européens (Lionel Fortin au piano, Carlos Bagidi aux drums) et sénégalais (Laye Lô à la batterie, Kevin Ass Malick et Ibou Cissé au clavier). Le groupe changeait de membres selon les disponibilités des uns et des autres. Une formation indéfinissable, à l’image des Weather Reports et du bassiste Jaco Pastorious, dont Habib est fan et disciple.

Les exploitations familiales n’ont pas de beaux jours devant elles. Des villas poussent comme des champignons dans les champs. Les dernières réserves foncières du département de Mbour sont au centre de toutes les spéculations. La commune éponyme s’est agrandie sur l’espace de l’ancienne communauté rurale de Malicounda. L’urbanisation de cette zone va aussi empiéter sur une bonne partie des terres agricoles.

Bien avant le croisement Saly en venant de Dakar, sur le côté gauche, des maisons poussent comme des champignons au milieu des arbustes à dominante de combretun glutinosum (nguer).

Des chantiers sont édifiés sur des champs. Au bord de la route de Mbour, avant le rond-point Saly, il est inscrit sur une plaque : « Bienvenue à Malicounda ». Cette partie de Mbour a accueilli des milliers de personnes. Comme l’annonce de la découverte d’une mine d’or, les réserves foncières de Malicounda aiguisent tous les appétits. « Il n’y a plus de terre dans le département de Mbour. Nous avons les dernières réserves foncières. Les gens viennent de partout, y compris de Dakar, de Kaolack, de la Casamance pour acheter des parcelles à usage d’habitation », témoigne Thiéoulé Cissokho, ancien Président du conseil rural. La construction de l’Aéroport international Blaise Diagne a déclenché la ruée vers Malicounda. « Auparavant, c’étaient les inondations. Aujourd’hui, c’est la construction de l’Aéroport international Blaise Diagne qui fait de Malicounda une zone plus que stratégique », fait savoir M. Cissokho.

A l’entrée de Malicounda Bambara, au centre, comme à la sortie, des ouvriers s’affairent autour des maisons en construction qui sortent de terre à côté de celles déjà habitées. Tout près de la mosquée, une dizaine de maçons posent des structures de coulage. « Les étrangers sont plus nombreux que les autochtones. Les inondations à Dakar, à Kaloack, l’épuisement des réserves foncières ont entraîné une course vers l’acquisition de terrains », indique Thiaoulé Cissokho.

L’agriculture familiale en sursis
MalicoundaMalicounda, fondée en 1902 par Baba Houma, Samba Ba et Barka Traoré, avait une vocation agricole. Cette activité est en sursis. L’agriculture familiale n’a pas de beaux jours dans cette localité. Le jardin d’Alioune Sankaré, avec ses pieds de manioc, des citronniers, des bananiers éparpillés tout autour des puits et des bassins, est l’une des rares parcelles réservées où se pratique encore l’agriculture. Son jardin est quadrillé par des grilles. Cette exploitation apparaît comme un rempart contre le bradage des terres. « J’ai résisté à toutes les propositions de morcellement de mes terres. Je vis de l’agriculture depuis des années. Cette zone est connue pour ses productions agricoles. L’agriculture familiale est en train de mourir », regrette A. Sankaré.

Ces zones d’exploitations agricoles seront de nouveaux quartiers. Assis à même le sol, Mbaye Camara résiste aux enveloppes financières proposées par des acquéreurs et des intermédiaires.

L’agriculture est, pour lui, l’activité génératrice de revenus. « A ce rythme, nos descendants risqueront de ne pas avoir de terres chez eux. Je ne peux pas vous dire combien de personnes sont venues me proposer de morceler mes champs en contrepartie de millions de FCfa. J’ai refusé. Mais, je ne sais pas jusqu’à quand je vais résister », s’interroge M. Camara.

Spéculation
Le morcellement des champs résulte de la baisse de la production agricole. L’agriculture ne nourrit pas son homme, d’après un jeune croisé dans le jardin d’Alioune Sankaré. « Ici, nous vendons nos terres parce que nous ne parvenons pas à avoir une bonne production. Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous vendons nos terres », explique-t-il.

Cet avis est loin d’être partagé par A. Sankaré. Ce dernier fait porter le chapeau aux autorités qui n’ont pas soutenu l’agriculture depuis l’accession de notre pays à la souveraineté internationale. « Il n’y a pas une vraie politique pour soutenir les paysans. Des indépendances à nos jours, il n’y a jamais eu une volonté affirmée d’aider les paysans. Or, nous ne pouvons pas nous développer sans l’agriculture », souligne-t-il. Les terres cultivables s’amenuisent comme une peau de chagrin.

L’horizon de l’épuisement des réserves foncières n’est pas loin. Le jour de notre passage, en plus des citoyens à la recherche de pièces d’état-civil, d’autres sont venus tirer au clair les dossiers d’attribution des parcelles.

Le premier adjoint au maire, Bakary Faye, a constaté une prise de conscience de la marche irréversible vers la réduction des parcelles à usage d’habitation. « Je suis l’un des premiers à avoir construit un bâtiment moderne et cela a fait tache d’huile.

D’autres fils de Malicounda ont construit ou sont en train de construire », affirme le premier secrétaire administratif de la mairie. Ce sera la fin de la culture de ces terres par les autochtones au grand dam des conservateurs comme le premier président du conseil rural, mais non comme Bakary Faye pour qui, s’opposer au progrès, c’est vouloir arrêter la mer avec ses bras. « De nos jours, on ne danse plus le kotéba durant l’hivernage. Nous savons danser le kotéba mais pas nos enfants. Ce qui nous reste, ce sont les rites des mariages qui sont respectés », se désole Thiéoulé Cissokho.

Contrairement aux années passées, la pratique de l’excision n’est plus de saison à Malicounda Bambara après des années de sensibilisation et de persuasion.

Par Oumar Ba et Idrissa SANE (Textes)
et Assane SOW ( Photos)

Peu connu du grand public, ce Sénégalais n’en demeure pas moins méritant. Il est à l’origine de la première télévision école créée au Sénégal. Ici, on combine éducation et transmission du savoir.

Assane Mboup vient de franchir la quarantaine. Malgré cet âge dit de la maturité,  il est encore à se poser des questions existentielles. Il avoue toujours se demander qui il est réellement. Il est décidemment difficile de cerner l’homme. Lui-même peine encore à venir à bout de cet exercice. Retenons donc ce qu’il veut bien partager avec nous.  Assane se définit comme « un citoyen et ami du monde ». « On m'appelle Mister Blue», dit-il. C’est non seulement plus simple mais surtout plus juste car le monde est fait de valeurs d’amitié et d’amour, s’empresse-t-il de préciser. Son parcours qu’il dépeint comme rempli de « folies » est en réalité le vecteur de son cursus.

«Élève, je me proposais de réaliser les cartes géographiques de tous les pays du monde. J’y croyais fermement. Je démarrais avec l’Afrique, j’en ai fait quelques unes, je devais préparer mon Brevet de Fin d’Etudes Moyennes, il me fallait suspendre. En classe de terminale,  je publiais mon premier livre en anglais,  pour me rendre compte plus tard que j’étais dans un pays francophone. Je devais repasser en mode traduction, des folies qui ne se justifiaient pas », souligne-t-il. Parallèlement,  il est très imprégné des sciences spirituelles. Son intérêt pour la spiritualité lui permet d’approfondir ses recherches sur les relations humaines. Une fois le baccalauréat en poche, il est orienté à la Faculté d’Anglais mais la philosophie demeure un domaine phare pour lui.  Il fait ses études universitaires partagées entre l'anglais, la comptabilité et  l'informatique multimédia. Ensuite, le troisième cycle est consacré à la communication et le management. Il était déjà directeur administratif et financier d’une industrie de peinture au Sénégal. Un an après, il est directeur général adjoint. Et trois ans durant, il a couplé services, études et recherches approfondies en communication, spiritualité et management. Sa passion pour  l’écriture l’amène à la production d’une dizaine de livres dont huit déjà publiés. Le dernier en date « Valeurs de paix » est paru aux Editions L’Harmattan à Paris. Mister Blue a initié, sur recommandation de son guide spirituel, l'édition de six volumes illustrés pour enfant retraçant la vie et l'œuvre de Cheikh Ahmadou Bamba en tant que creuset de valeurs pour la stabilité sociale. Cette collection intitulée Collection Maam Bamba est en six volumes traduits en trois langues.

Un entrepreneur né
C’est en 2003 qu’Assane Mboup crée sa propre société. Un cabinet d’expertise en communication et en management du nom de « Show Me ». En même temps, l’histoire des jeunes savants l’intéresse. Les jeunes surdoués, les hauts potentiels, comme il aime à les appeler. « J’essayais de les comprendre, de comprendre leurs problèmes, les désynchros qui existaient entre eux et les autres et ce que leur réservait la vie comme ignorance, comme incompréhension », souligne-t-il.  Il organise alors un forum national dans l’objectif de dénicher ces incompris, de leur offrir une plateforme d’épanouissement,  pour les accompagner à la réalisation de leur rêve. Le forum des jeunes cracks et créateurs du Sénégal est né. Ce Forum révèle des talents impressionnants. De jeunes génies informaticiens hors pair, des artistes innés jusqu’à ce que l’on tombe sur un jeune créateur de fusées. « Les gens ont peur. Je suis traqué, contrôlé, suivi même alors que mon ambition était de faire comprendre aux Sénégalais que ma patrie était riche de valeurs et de savoir-faire qu’il fallait accompagner. Heureusement que c’est maintenant compris, ou du moins je l’espère », indique-t-il. En 2006, il est  sélectionné par le Département d’Etat américain pour représenter l’Afrique de l’Ouest avec 24 autres jeunes chercheurs et experts pour travailler sur la thématique du Business Développement avec les plus grandes universités des Etats-Unis dont Harvard University. Le travail fut le fruit de profondes réflexions sur les relations entre l’humain et le business avec l’apport des medias. C’est le déclic d’un nouveau rêve. Encore une folie avancée : créer une télévision 100 % éducative au service de l'école, de l'université, de la citoyenneté du partage et de l’échange pour la promotion des valeurs de la République. Une télévision au service de la santé, du civisme, de l’innovation pour le développement durable, de la démocratie, du genre, de l’éthique, du rapprochement des peuples dans la paix et la tolérance. Une télévision « positive », une télévision hors business... Est-ce possible ?  Une première en Afrique. Il s’appuie sur les revenus de ses consultances professionnelles, du fruit des marchés de son cabinet, de l’engagement volontaire de ses amis. Ces efforts combinés permettent de réaliser le projet. « J’installais petit à petit la télé tout en ayant à l’esprit qu’il ne fallait pas que je pense qu’il faut des milliards pour faire une télé, mais qu’il fallait juste rester intelligent et innover tout en s’ouvrant aux autres », souligne-t-il. Des studios en mode récupération, des cabines de montage recyclé ; il fit appel aux jeunes créateurs qui avaient participé aux forums des inventeurs. Ensemble, ils mettent sur pied une plateforme technologique révolutionnaire haute définition menant à la création d’une IPTV désormais disponible à travers le monde en mode mobile et en mode box international.    

Et la télé-école vit le jour…
2012, Télé-école est lancée. Avec les moyens du bord mais assurant une qualité top de diffusion et un programme 100 % éducatif, avec l’engagement de personnes ressources bénévoles et expertes. L’Etat du Sénégal s’intéresse à travers son ministère de l’Education, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le ministère de la Formation professionnelle.  Et en 2014, des acteurs de la télévision éducative se réunissent à Lyon (France) pour créer l’Union internationale des télévisions éducatives francophones. Il est  alors élu président avec comme mission d’élargir les champs des Tv éducatives à travers le monde par la prise en charge des préoccupations éducatives dans leur globalité et leur diversité.  L’objectif  du support est de participer au renforcement des actions d’aide à l’éducation, l’échange inter-écoles, mais aussi et surtout l’appui aux élèves, étudiants et professionnels de l’entreprise de tous niveaux, à travers la création d’une plateforme media gratuite de révisions, d’études, de formation et d’entraide pour le développement. La particularité de Télé-Ecole est que les présentations sont faites par les élèves et étudiants, en collaboration avec les citoyens, encadrés par des professionnels. Par sa grille des programmes, Télé-Ecole invite les élèves et les étudiants à investir les médias, mais dans une approche différente de celle de la distraction. L’intérêt est plutôt orienté vers des émissions de langue, de science, de culture générale, de débats entre élèves et étudiants sur des questions liées à leur cursus scolaire. Des personnes ressources compétentes veillent à l’encadrement. « Par sa grille des programmes, Télé-Ecole participe au développement de l’entreprise, de l’éducation environnementale, de la citoyenneté et du civisme... à travers des contenus élaborés et présentés par les élèves avec l’encadrement des spécialistes », fait remarquer Assane Mboup. C’est aussi une autre façon de faire de la télé en donnant la primeur non pas aux artifices des pratiques mais à la valeur des contenus, tout en impliquant toutes les couches socio- professionnelles. A quand la prochaine folie d’Assane Mboup ?

 

Cœur d’or et de mélodies

Une œuvre d’humanité
Le père Dominique Catta est le seul survivant des neuf moines français de l’Abbaye de Solesmes, en France, qui sont arrivés au Sénégal, en 1963, pour ensuite fonder le monastère de Keur Moussa où ils ont fait fleurir le « désert ». La Kora est un instrument important dans cet univers de dévotion. Et l’homme de Dieu y est pour beaucoup. Il a, en effet, dans un élan de générosité, transmis son savoir-faire à des apprenants de l’Ecole nationale des arts après avoir apporté une contribution considérable à l’atelier de lutherie musicale du monastère de Keur Moussa. Son œuvre est reconnue au-delà des cieux qu’il a servis dans le travail, la foi… et le rythme. Elle a permis à cette communauté religieuse de recevoir le prix Albert Schweitzer. Le père Dominique Catta ne brigue pas les honneurs. Il tire satisfaction du service rendu à l’autre. Il promeut, de par son action inspirante, une humanité loin de tout ce qui pourrait la corrompre.

Trésor Humain Vivant

En 2016, année de ses 90 de présence sur terre, le ministère de la Culture et de la Communication a élevé le frère Catta au titre de Trésor Humain Vivant (Thv) suite à une requête de l’Amicale des Joyeux koraïstes pour l’œuvre musicale des Moines de Keur Moussa. Cette distinction méritée, honore toute une communauté et célèbre des vertus, une générosité et traduit l’attachement d’une âme à sa terre d’accueil, à ses populations, à ses cultures, à la nature.
Déjà pratiqué au Japon depuis les années 1950, le système de Trésors humains vivants a été adopté par le Sénégal en 2006.  En France, il est connu sous l’appellation « les Maîtres d’art ». L’Unesco, à travers l’adoption de la convention 2003 relative à la protection du patrimoine culturel immatériel, a reconnu les Thv considérés comme des personnes possédant, à un niveau élevé, les connaissances et les savoir-faire nécessaires pour interpréter ou recréer des éléments spécifiques du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Le père Dominique Catta n’a jamais arrêté d’œuvrer dans ce sens.

Il a consigné notre patrimoine

Le frère Catta, comme on l’appelle affectueusement dans cette abbaye, a consigné un patrimoine qui ne le laisse pas indifférent. La Nation lui doit cette reconnaissance. Il a participé à ce qu’un être inspiré a appelé « inculturation de la liturgie romaine dans la terre africaine du Sénégal ».  L’abbaye de Keur Moussa intègre la kora et les chants traditionnels sénégalais dans ses prières aux premières années de l’indépendance du Sénégal. Cette touchante anecdote rapportée par le site WWW.terredecompassion.com en dit long sur son dévouement : « Le Père de Ribes, supérieur du monastère naissant, lança au frère Catta : « Tu as de grandes oreilles, ouvre-les aux cultures locales, comme le dit le Concile ». Alors le Père Catta écouta ! Il était formé au plain-chant de Solesmes, avec un rudiment élémentaire de solfège, mais il se mit à écouter. Il écouta ses ouvriers qui travaillaient en chantant à la construction du monastère, il écouta ses novices africains, il écouta les femmes sérères, les séminaristes casamançais, les danses diolas, les griots mandingues comme Soudioulou Sissoko alors dans toute sa gloire de roi de la kora mandingue, il écouta les concerts du 1er Festival mondial des arts nègres organisé par Senghor en 1966, les messes camerounaises, surtout la fameuse messe Ewando… Il collecta des kilomètres de bandes magnétiques, de 33 tours. Il écouta et chercha les instruments traditionnels : la kora, le balafon, le tam-tam, le xalam, l’assiko, la sanza, l’arc en bouche dont les noms seuls disent la poésie ! Il écouta la radio surtout, notamment la musique traditionnelle du Sahel et celle des griots du Sénégal et même les chanteurs des villages voisins du monastère. » Ce témoignage est un récit de passion, de générosité et de foi. Le père Catta n’est pas un homme d’ailleurs, ni d’ici. Il est un symbole universel d’une humanité en paix avec elle-même dans la diversité de ses beautés.

 

Samira Bawumia est devenue au fil du temps l’ambassadrice du Ghana en matière de mode qui, à chacune de ses apparitions, fait sensation.

Maman de quatre enfants, Samira est admirée et aimée par beaucoup pour son impressionnant goût pour la mode. Bon nombre de gens ont cependant reconnu le fait que la seconde dame (elle est ainsi appelée parce qu’elle est la femme du vice-président du Ghana, Dr Mahamudu Bawumia) est exemplaire en matière de style et d’élégance. Samira est la fille de Alhaji Ahmed Ramadan, ancien président de la People’s National Convention, et de Hajia Ayesha Ramadan.

Comme son père, c’est une grande figure politique. Mais au sein du Nouveau Parti patriotique, NPP, du Président Akufo Addo, actuel Président du Ghana.
Sa beauté, à chaque sortie officielle et privée fait couler beaucoup d’encre et de salive au Ghana. L’élément clé de la dernière campagne présidentielle au sein du NPP était la famille Bawumia. Alors que le Dr Mahamudu Bawumia briguait la Vice-présidence aux côtés de Nana Akufo-Addo, son épouse Samira Bawumia était l’étoile principale de sa campagne. Tête bien faite et surtout bien pleine, elle est polyglotte et parle cinq langues du pays : Ewe, Ga, Twi, Fanti et la langue maternelle de son mari, Mamprusi.

Samira est diplômée en sciences sociales, en droit et en sociologie à l’Université Kwame Nkrumah des sciences et de la technologie. Elle a été meilleur étudiant en Master of Business Administration (MBA) pour la gestion de projet à GIMPA. Elle est l’une des rares personnalités qui fait l’unanimité au Ghana par son caractère et son style de vêtements. Elle est surtout très fière de son teint bien noir.
Ne dit-on pas  « Black is beautiful » ?

 

Musiciens, écrivains et personnalités du show-biz plébiscitent les créations de ce tailleur congolais installé à Paris. Prochaine étape : ouvrir sa première boutique en Afrique.

Le mannequin vient tout juste d’être posé en vitrine. Le créateur Jocelyn Armel, alias le Bachelor, s’empresse de nous le présenter. La veste en velours bleu portée par l’écrivain Alain Mabanckou lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, le 17 mars, trône fièrement à la vue des passants du quartier de Château-Rouge, à Paris. Jocelyn était évidemment présent dans ce haut lieu du savoir pour l’occasion. « Il fallait que l’événement soit aussi vestimentaire », affirme-t-il. La tenue a réclamé un mois d’intense travail, d’essayages, d’ajustements, avec l’auteur de Petit Piment, que le tailleur appelle affectueusement « son petit frère ».

Les deux compères se sont connus à Paris il y a une quinzaine d’années. Cette amitié, jamais démentie, a finalement conduit le professeur Mabanckou à devenir l’égérie de la marque Connivences, créée par Jocelyn en 1998. Ce dernier est un adepte de la sape (Société des ambianceurs et des personnes élégantes), héritière d’un mouvement né au Congo avant les indépendances, comme un pied de nez au pouvoir colonial, et qui allie joie de vivre et raffinement. Sa griffe, identifiable entre toutes – costumes hauts en couleur, vestes à fleurs, chemises à pois ou à rayures -, avait aussi conquis l’icône congolaise de la rumba, Papa Wemba, décédé le 24 avril.

Echos médiatique

En 2014, c’est d’ailleurs une création de Jocelyn que le chanteur arborait dans le clip du morceau Araignée. Le couturier se targue aussi d’avoir pour ambassadeurs de prestige les musiciens congolais Fally Ipupa, Roga Roga, Ferre Golla et, plus surprenant, Antoine de Caunes et Ariel Wizman, deux animateurs de Canal+.
Jocelyn choisit lui-même ses tissus en Italie, en Pologne ou en Roumanie et ne propose que six modèles pour chaque vêtement. Exclusive, la mode du créateur n’en demeure pas moins abordable puisque ses costumes se négocient pour la plupart à 300 euros.

Cela fait maintenant onze ans que ce tailleur fringant a ouvert sa boutique dans l’ancien restaurant de sa mère après avoir commencé comme vendeur chez Daniel Hechter dans les années 1990. « Les clients étaient jaloux de mes vêtements. Ce sont leurs réactions qui m’ont poussé à créer ma marque. » Étudiant, pour arrondir ses fins de mois, il revendait déjà à ses camarades des costumes rapportés de ses voyages à Naples.

Imaginait-il alors qu’il serait un jour distingué dans le dernier City Guide de Louis Vuitton comme l’une des 100 personnalités de Paris, photographié par le célèbre Martin Parr, invité par le couturier britannique Paul Smith à la Fondation Prince Claus (Pays-Bas) ou qu’il tournerait des publicités et des clips pour Radio Nova, Canal+ Afrique et pour le groupe Black Bazar, inspiré par le livre éponyme de Mabanckou ? Il a également prêté son image à Nike en 2010, aux 80 ans de Lacoste en 2013, et à la dernière campagne de la compagnie aérienne congolaise ECair. Et, à présent, c’est la prestigieuse marque de chaussures pour femmes Louboutin qui s’attache ses services. Il réfléchit désormais, avec son ami Mabanckou, à ouvrir des franchises à Chicago et à Détroit. « Au départ, ma clientèle ne venait que du Congo. Aujourd’hui, elle s’est rajeunie, elle est de toutes les origines. » Les « sapeurs » viennent de partout, des quartiers chics de l’Ouest parisien, de Monaco, de Suisse… Et pour toutes les occasions, comme ce jeune urbain invité à un mariage, désespérant de ne voir ailleurs que des vêtements bien sombres. Ou cet autre, d’origine congolaise, qui se rend à des obsèques. Le rêve pour Jocelyn : lever des fonds et ouvrir sa première boutique en Afrique qu’il entend également habiller avec sa très communicative joie de vivre.

Source JA

L’histoire de Dakhar-Bango, l’un des trente-trois quartiers de Saint-Louis commune, se confond avec celle des camps militaires implantés dans cette localité depuis des décennies. Civils et militaires cohabitent en parfaite harmonie dans ce havre de paix qui a longtemps gardé sa quiétude à distance respectable de l’agitation de Saint-Louis. Bango est aujourd’hui devenu un nouvel eldorado qui attire bon nombre de résidents tombés sous son charme.

Ville amphibie, Saint-Louis ne se limite pas seulement à l’île, encore moins à Sor, côté continent. La cité tricentenaire étale ses tentacules jusqu’à Dakhar-Bango, un charmant village de 8 000 âmes situé à neuf kilomètres. Pour y aller, il faut emprunter la nationale 2, en direction de Richard-Toll et après le quartier de Khor, bifurquer à gauche. Une route construite en 2006 mène au village et se prolonge jusqu’au bord du marigot Lampsar, affluent du fleuve Sénégal. Dakhar-Bango, riche de son histoire, ses souvenirs, ses secrets et de nombreux trésors, invite à découvrir ses charmes. Les échoppes et autres commerces qui se sont installés le long de la route et autour desquels se côtoient quotidiennement les autochtones ajoutent une beauté supplémentaire à ce coin où vivent pêcheurs, éleveurs, maraîchers, militaires, professeurs...

Dakhar-Bango a la particularité d’abriter le Centre d’instruction militaire encore appelé 12e bataillon, creuset de formation des hommes de troupes. Créé en 1943 sous le nom de camp « Ardent Du Picq », il a été baptisé en décembre 1992 camp Deh Momar Gary. A Bango est également implanté, depuis 1946, le Prytanée militaire Charles N’Tchoréré et le 22e Bataillon de reconnaissance et d’appui. Ce village peut également s’enorgueillir d’abriter un aéroport depuis plus d’un demi-siècle et aussi la réserve d’eau qui alimente Saint-Louis et ses environs.

Espaces verts, rue pleine de charme, Bango qui offre de nombreux attraits, invite à la flânerie, au dépaysement. L’histoire de ce village, devenu un quartier de la ville de Saint-Louis depuis 1972, remonte aux années 1800. Selon de nombreux témoignages, le nom Dakhar-Bango vient d’un tamarinier qui se trouvait à l’intérieur du camp militaire. Magoye Mbaye, notable du quartier, souligne que cet arbre était le point de ralliement des pêcheurs qui rentraient de la mer. Il servait aussi à sécher et à réajuster les filets de pêche, ajoute-t-il. « Dakhar » signifiant donc le tamarinier et Bango renvoyant à un système de séchage des filets de pêche ont donné le nom de Dakhar-Bango. Cette technique artisanale consistait, explique M. Mbaye, à mettre deux poteaux et une transversale à l’image d’un camp de football, et permettait non seulement de sécher les filets, mais aussi de ne pas être attaqués par des insectes et autres déprédateurs. Les pêcheurs disaient donc « Dakhar bangui bango ». Le tamarinier qui nous servait de lieu séchage de nos filets de pêche. Le délégué de quartier Samba Guèye tient presque la même version.

Toutefois, poursuit-il, le premier habitant est venu du Saloum. Ce dernier, raconte-t-il, était à la recherche de ses enfants enlevés par des Maures qui voulaient les conduire en Mauritanie. Il les rattrapa à Dakhar-Bango. Compte tenu de nombreuses potentialités dont recelait cette localité, il avait préféré y rester pour s’adonner à la pêche et à l’agriculture.

D’après Magoye Mbaye, le village se trouvait à l’époque à proximité de l’aéroport. Les populations étaient installées sur la ligne de vol des avions. Cela posait un énorme problème de sécurité aux populations et aux autorités. C’est par la suite que les habitants ont été invités à quitter cette zone pour venir s’installer vers le barrage, actuel emplacement du village. Ce quartier rattaché à la ville de Saint-Louis depuis 1972 s’étend présentement du croisement de la route nationale n°2 aux rizières.

Dans le passé et la construction de la vieille ville, Dakhar-Bango a joué un rôle prépondérant. Ancienne capitale de l’Afrique occidentale française (Aof), Saint-Louis était à l’époque une île vierge. « Il fallait la construire. Les colons firent alors recours au matériel local. En quittant l’Europe pour venir en Afrique, ils n’apportaient pas de matériaux de construction. Ils travaillaient avec la matière première qu’ils avaient trouvée sur place », renseigne Magoye Mbaye. D’abord, ils installèrent les premiers fours à briques pour la fabrication des briquettes à Bopp Thior (vers Gokhou Mbathie). Au fil du temps, le banco avec lequel ils fabriquaient ces briques est devenu salé du fait de l’eau de la mer qui remontait jusqu’à Dagana, voire Podor, en période de décrue. Il fallait donc trouver du banco qui n’était pas contaminé. Durant leurs recherches, les colons avaient été conduits à Bango où ils avaient monté des fours à briques pour faire des agglos, des briquettes en banco cuit de couleur rouge. Celles-ci, indique Magoye Mbaye, ont servi à la construction de quantité d’édifices publics comme la gouvernance, l’hôpital régional de Saint-Louis, la mairie, les églises, les deux Rognats (nord et sud), tous les bâtiments qui se trouvent sur l’île, du nord au sud, avec ces briquettes en argile, en terre cuite. A en croire Magoye Mbaye, des descendants de ces anciens qui travaillaient dans ces fours, des familles bambaras principalement, vivent encore à Dakhar-Bango.

La ruée vers Bango
Coin relativement charmant et paisible, Bango est devenu un véritable eldorado. Depuis quelques années, on assiste à une ruée de nouveaux résidents vers ce quartier. Avec la promiscuité qui règne à Saint-Louis, tout le monde veut habiter à Bango. Une situation due, de l’avis du délégué de quartier Samba Guèye, aux nombreuses potentialités dont regorge ce quartier, la nature. De plus, il fait bon y vivre, et il règne dans ce village une ambiance toute particulière où amitié rythme avec convivialité. Le calme y est également pour beaucoup de choses, car Bango est assez éloigné de Saint-Louis pour ne pas en subir l’effervescence.

A en croire ce délégué de quartier, le rythme de la valorisation du foncier connaît une cadence soutenue au fil du temps. « Tous ceux qui avaient des terrains à côté de la route nationale les ont revendus à des prix relativement élevés », affirme-t-il. Cependant, cette zone est non-lotie. A l’image du président du conseil de quartier, Demba Guèye fait remarquer qu’ils sont impuissants face à une telle situation. A son avis, la particularité de l’habitat à Dakhar-Bango est que personne ne dispose d’un titre foncier, d’un permis d’occuper ou d’un bail. Depuis leur relogement à l’actuel emplacement du village, les populations courent toujours derrière leurs titres de propriété. Dakar-Bango est encore victime de l’absence d’un plan d’assainissement et de lotissement.

« Personne à Bango ne peut brandir un seul document attestant qu’il est propriétaire d’une portion de terre », se désole Oumar Diouf, président du conseil de quartier Bango nord et sud. Les démarches entreprises auprès des autorités compétentes étant restées vaines. Au Service régional du cadastre, les recherches sur le droit réel du village montrent qu’une partie relève du domaine réservé, une autre appartenant à des institutions comme l’Asecna ou bien au domaine de Jean Jacques Bancal. « Cela constitue un sérieux handicap dans la valorisation de l’habitat social. Tout nous manque, en l’absence de nos titres de propriété », alerte O. Diouf, tout en déplorant le chômage et le sous-emploi devenus une réalité chez les jeunes du village. « De tous les chefs d’Etat que notre pays a connus, seul le président Macky Sall est venu jusqu’au barrage de Dakhar-Bango. Mieux encore, tous les présidents qui viennent à Saint-Louis passent par Bango via l’aéroport. Malgré tout, nous sommes les parents pauvres de la ville. Même les Saint-Lousiens ne considèrent pas Bango comme un quartier de la vieille ville alors que nous avons ce statut depuis 1972 », s’étonne Magoye Mbaye. Et pourtant, Dakhar-Bango compte deux dignes fils dans l’actuel gouvernement du Sénégal. Il s’agit des ministres Mary Teuw Niane et Mansour Faye. Ce dernier, né à Saint-Louis, a construit une maison à Bango. Les populations fondent beaucoup d’espoir sur eux afin que cette question liée à la reconnaissance administrative de leur habitat soit un vieux souvenir.

Contraintes majeures
Vers les années 60, Dakhar-Bango ne disposait pas d’école primaire. Un bâtiment du camp a servi près d’une décennie de salle de classe aux enfants des militaires et du village et même à ceux des localités de Ngallèle et de Sanar. Ce n’est qu’en 1968 qu’on a construit trois classes pour les élèves du village par le biais du génie militaire. Un an plus tard, l’école primaire a ouvert ses portes. L’actuel ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le Pr. Mary Teuw Niane, y a fait ses humanités. Aujourd’hui, dans le domaine de l’habitat, bon nombre de militaires ont acheté des maisons dans le quartier ou y logent. Cela constitue, selon Magoye Mbaye, une « réelle opportunité » pour les habitants du quartier, notamment les bailleurs. Le brassage ethnique est une réalité à Dakhar-Bango, surtout entre militaires et population locale. Celui-ci a permis à plusieurs militaires d’épouser des filles de Bango. La proximité avec le camp aidant, beaucoup d’entre eux habitent dans le village. De même, des fils et filles de Dakhar-Bango se sont engagés dans l’armée. Le vieux Djiby Samb, notable du village, s’enorgueillit d’avoir des fils sous les drapeaux. Ils sont devenus des gradés dans leurs corps respectifs. Dans les rangs des enfants de troupe du Prytanée militaire, on compte aussi des ressortissants du quartier Dakhar-Bango. On retrouve toutes les ethnies à Dakhar-Bango.

Pour le délégué de quartier Samba Guèye, le concept « Armée Nation » est une réalité à Dakhar-Bango. D’après lui, l’Armée les soutient dans toutes leurs activités. « Aujourd’hui, nous avons encore plus besoin d’appui. Beaucoup de jeunes du quartier ne travaillent pas, certains sont tentés même par l’émigration clandestine », fait-il savoir. Dans le domaine de la sécurité, note M. Guèye, la présence des camps militaires constitue un facteur dissuasif. Toutefois, il souhaite la mise en place d’un poste de police ou d’une brigade de gendarmerie du fait que son quartier est frontalier avec la Mauritanie.

Actuellement, beaucoup de contraintes freinent l’essor du village. Selon Oumar Diouf, président du conseil de quartier Bango nord et sud, celles-ci sont liées aux réseaux électrique et hydraulique défectueux ainsi qu’à l’enclavement de leurs rizières en saison des pluies. Cette situation fait que les besoins des populations en eau ne sont pas couverts. L’aura de Dakhar-Bango ne correspond pas, d’après lui, à la réalité sur le terrain. « Nous faisons maintenant partie de la ville de Saint-Louis, mais nous éprouvons d’énormes difficultés pour avoir de l’eau alors que la source se trouve dans notre quartier », déplore-t-il. Pour Magoye Mbaye, une agglomération de 8 000 habitants a besoin d’un lycée, d’un marché moderne et même d’un centre de santé.

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes) et Assane SOW (photos)

Last modified on jeudi, 29 mars 2018 07:06

Bopp Thior fait partie de ces îles merveilleusement bien dotée par la nature. L’histoire de cette localité, rattachée sur le plan administratif à la commune rurale de Gandon (département de Saint-Louis), se conjugue avec l’époque coloniale. C’est à partir de là qu’étaient fabriquées les briques qui servaient à bâtir les habitations de la ville de Saint-Louis. L’île vit au rythme des difficultés. Bien qu’entourés par le fleuve Sénégal, les insulaires peinent à accéder à l’eau potable. Ils sont encore dépendants de Ndar pour leur approvisionnement. Il s’y ajoute les changements climatiques qui sortent les morts de leur quiétude et menacent d’engloutir leur cimetière.

Située à deux kilomètres de Saint-Louis, Bopp Thior n’est accessible que par pirogue. Et pour y aller, il faut bien trouver une embarcation. Notre harassante quête nous mène vers Djiby Diop, un fils de la localité qui avait répondu aux sirènes de l’émigration et qui est rentré au bercail pour contribuer au développement de sa localité. On ne pouvait mieux tomber. Le bonhomme maîtrise bien le sujet et c’est volontiers qu’il accepte de nous servir de guide. Et c’est tout guilleret qu’on embarque dans sa pirogue bien bariolée qu’il a surnommée « Air Bopp Thior », destination Bopp Thior, la seule île sénégalaise sur l’autre côté du fleuve et entourée de villages mauritaniens. Derrière nous, la vue sur Saint-Louis est magnifique. Le trajet ne dure qu’une demi-heure, tout au plus. Une fois sur l’île, notre guide nous invite à faire le tour à pied pour mieux découvrir ses charmes, ses vestiges. Ce petit coin de terre et de verdure, long d’environ cinq kilomètres où vivent 800 habitants, a su conserver toute son authenticité. De loin, on aperçoit ses maisons cachées dans un écrin de végétation. L’île est colonisée par les figuiers de barbarie (opuntia ficus-indica).

D’un vert éclatant, cette plante est presque partout. A en croire Djiby Diop, le fruit dont la peau est hérissée de piquant a des qualités naturelles remarquables. D’ailleurs, explique-t-il, les populations s’en servent pour préparer du jus.

Que l’on s’y rende pour sa beauté ou pour le calme qu’elle dégage, l’île de Bopp Thior ne laisse personne indifférent. Présent et passé s’entremêlent sur cette oasis de verdure. S’appuyant sur des faits vécus, Djiby Diop et les populations nous invitent à traverser le temps pour revivre l’histoire de cette localité. Bopp Thior, selon les nombreux témoignages, est plus ancien que la ville de Saint-Louis. Selon Tidiane Ndiaye, chef du village, c’est du fait d’un mauvais découpage administratif que l’île s’est retrouvée dans la communauté rurale de Gandon, devenue commune à la faveur de l’Acte 3 de la décentralisation. Les premiers habitants, renseigne-t-il, sont originaires de Gaya (département de Dagana) où est né le vénéré El Hadji Malick Sy. À l’époque, dit-il, il était possible, à partir de Bopp Thior, d’aller à pied jusqu’en terre mauritanienne. De son côté, son frère Mounirou Ndiaye soutient qu’à l’époque, les Saint-Louisiens, ne disposant pas d’eau douce, venaient se ravitailler sur l’île qui comptait beaucoup de puits. Ce pittoresque village garde encore les vestiges de la première briqueterie de l’Afrique. Cela s’explique, selon Aïda Ndiaye, matrone de l’île, par le fait que c’est à Bopp Thior que les colons ont commencé à installer des fours à briques pour la fabrication des briquettes. « Beaucoup d’édifices publics de la vieille ville ont été construits par ces briquettes », informe-t-elle.

Des promesses et de vaines initiatives…
Bopp ThiorEtre entouré d’eau de toutes parts n’est pas une garantie suffisante pour avoir de l’eau potable. Les habitants de Bopp Thior en savent quelque chose. Bien que cernés par le fleuve Sénégal, les insulaires peinent à trouver le liquide précieux, source de vie par excellence. Le visiteur, qui met ses pieds à Bopp Thior, est aussitôt frappé par cette pénurie qui y prévaut depuis… la nuit des temps. L’eau est loin. Qu’importe, il faut bien aller la chercher. Sa quête inlassable rythme le quotidien des populations qui se rendent plusieurs fois par jour à Saint-Louis où ils disposent de leur propre borne fontaine. Cet exercice exige du temps, des efforts, mais aussi des moyens. Il faut payer 25 francs pour le bidon de 20 litres, sans compter le transport ; à moins que l’on dispose de sa propre pirogue, fait savoir Djiby Diop. Un comité, dit-il, a d’ailleurs été mis en place pour gérer cette fontaine publique gracieusement offerte par l’ancienne communauté rurale de Gandon, au pied du fleuve, à Santhiaba.

« Avant de prétendre à l’électricité, nous voulons avoir de l’eau », insiste Aïda Ndiaye, la matrone du village. « Sans eau, on ne peut pas prétendre à une bonne santé », fait-elle savoir. Une autre dame, qui a requis l’anonymat, révèle que beaucoup de jeunes filles mariées refusent aujourd’hui de regagner le domicile conjugal à Bopp Thior à cause du manque d’eau. « Nous sommes vraiment fatiguées. Nous sommes asthmatiques et nous ne pouvons pas porter les bidons de la berge à nos maisons parce que la distance est longue », fulmine-t-elle. Moustapha Sarr, natif de Koungheul (région de Kaffrine) et maître coranique du village, soutient, pour sa part, que sa terre d’accueil est victime d’un manque de considération alors qu’elle est plus ancienne que la ville de Saint-Louis. À son avis, beaucoup de jeunes de l’île ont choisi l’émigration à cause de la corvée d’eau. « Sans eau potable, on ne saurait aspirer à une vie saine ni au développement », précise-t-il.

A Bopp Thior, toutes les pensées et réflexions se résument aux stratégies à mettre en place pour avoir ce liquide précieux. Et pourtant, Saint-Louis se trouve à seulement 2 km. Il suffirait d’autant de kilomètres de tuyaux pour faire jaillir l’eau potable sur l’île. De nombreuses initiatives du chef de village, Tidiane Ndiaye, et même de ses prédécesseurs sont restées à l’état de promesses. Etat, Ong et autres bonnes volontés se sont succédé à Bopp Thior pour tenter d’apporter des solutions à ce problème. En vain. Les populations de l’île attendent toujours avec patience et dans la dignité que l’eau coule à flot. Leur volonté et leur ardeur pour trouver une solution à ce problème restent encore intactes. D’ailleurs, le président de la République avait répercuté leur doléance au ministère de l’Hydraulique. Des agents de ce département, dit-on, sont venus sur place pour faire les estimations nécessaires pour un raccordement par la mer depuis Gokhou Mbathie. Le tracé du tuyau a été fait et le devis estimatif arrêté à 134 millions de francs Cfa sur moins de 2 km.

L’idée de la construction d’un forage a également été émise. Toutefois, cela n’a pas prospéré à cause, précise Mounirou Ndiaye, de la nappe phréatique du village qui n’est pas profonde, mais aussi de sa salinité. Selon lui, son défunt père a fait de l’accès à l’eau de Bopp Thior son combat personnel jusqu’à sa mort. « À sa retraite des Travaux publics, il a investi toutes ses indemnités pour la construction d’une grosse citerne. Cette solution alternative n’a pas pu prospérer », nous apprend-il.

Les populations de Bopp Thior vivent mal cette privation. D’ailleurs, Mbaye Diop, notable du village, avait suggéré au chef de village une option radicale consistant à interdire les politiques de venir dans la localité. Pour lui, cette lenteur notée dans la résolution de ce calvaire des populations est manifestement due à une absence de volonté politique. Par jour, fait-il savoir, une famille peut consommer 100 bidons de 20 litres. « C’est beaucoup d’argent, sans compter le coût du transport et l’effort physique. Nous avons vraiment besoin que le gouvernement soit à nos côtés pour résoudre cette difficulté qui perdure », plaide-t-il. A Bopp Thior, les populations se livraient à l’agriculture, à l’arboriculture, au maraîchage, entre autres pratiques culturales. Les rendements étaient au rendez-vous parce qu’à l’époque, le fleuve n’était pas salé. L’eau était douce sept mois sur douze, selon Aïda Ndiaye. « Ce qui nous permettait de nous adonner à des activités agricoles. Aujourd’hui, le fleuve est salé neuf mois sur douze. Nous avons tout fait pour reprendre nos activités agricoles, mais jusqu’à présent, nos doléances ne sont pas satisfaites », déplore-t-elle. En quoi faisant ? Les habitants avaient trouvé une alternative en creusant des puits artisanaux mais certains devenaient salés deux jours plus tard. Aussi, à cause du manque d’eau, les populations ne peuvent plus pratiquer l’élevage. « Vous pouvez facilement vous rendre compte que l’élevage est propice à Bopp Thior, mais nous ne pouvons pas nous adonner à cette activité du fait du manque d’eau douce pour abreuver les bêtes », fustige-t-elle.

De l’avis de Mounirou Ndiaye, beaucoup d’habitants de Saint-Louis disposaient de terres cultivables à Bopp Thior et les cultivaient grâce l’eau douce. Aujourd’hui, on ne cultive plus dans le village, selon lui, à cause de l’avancée de la langue salée et du manque d’eau, en dehors de l’hivernage alors que les sols sont très fertiles. « Ce qui freine notre élan, c’est la disponibilité de l’eau », déplore-t-il. Mounirou Ndiaye soutient que si cette ressource était au rendez-vous sur l’île, ils pourraient approvisionner toute la ville de Saint-Louis en légumes. « Dans le passé, se souvient-il, nous avons toujours enregistré de meilleurs rendements ». Face à cette contrainte, les cultivateurs ont tourné le dos à l’agriculture pour retourner à la pêche.

L’île accuse aussi un manque criant d’infrastructures publiques, en particulier sanitaires. Ici, les populations parlent de calvaire pour décrire la situation sanitaire. Le semblant de case de santé a fermé ses portes depuis belle lurette faute d’équipements, nous dit la matrone de la localité. Pour les urgences, indique Aïda Ndiaye, les pirogues servent d’ambulance pour transporter les malades à Saint-Louis. L’île souffre également du manque d’énergie. Pour pallier la pénurie d’électricité, les insulaires se contentent de panneaux solaires pour capter l’énergie durant la journée ; ce qui leur permet de s’éclairer la nuit et de recharger leurs batteries.

Par Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Assane SOW (photos)

UNE PARTIE DU CIMETIÈRE ENGLOUTIE PAR LES EAUX
Bopp Thior CimetiereBopp Thior a la particularité d’abriter le premier cimetière musulman de Saint-Louis. A l’époque, Thiaka Ndiaye n’existait pas encore. L’île vivait au rythme des processions funèbres avec les Saint-Louisiens qui quittaient Guet-Ndar, Gokhou Mbathie et autres quartiers pour venir y enterrer leurs morts. Mais, ces processions furent interdites après le chavirement d’une pirogue qui a fait une dizaine de morts lors de l’enterrement d’un certain Doudou Diop en 1950-1951. L’administration coloniale a alors pris un arrêté interdisant l’inhumation des Saint-Louisiens à Bopp Thior.

Dans ce lieu sacré reposent d’éminentes personnalités et saints hommes, nous dit-on. Parmi ceux-là, on peut citer Bou El Mogdad, le célèbre interprète de Faidherbe, Aynina Fall, Mame Khar Yalla Ousmane de Gaya, entre autres. Par le passé, indique Djiby Diop, des gens venaient de partout se recueillir sur les tombes des saints qui reposent dans ces lieux que les autochtones ont, depuis plus d’un siècle, utilisé et continuent d’utiliser pour y enterrer leurs disparus. Tous leurs ancêtres reposent à cet endroit qui, depuis quelques années maintenant, est menacé par la montée des eaux.

L’érosion des berges et les hautes marées sont venues déranger les morts dans leur repos éternel. Beaucoup de tombes ont tout simplement disparu, emportées par les eaux. D’autres sont menacées d’éboulement. Le tamarinier géant qui se trouvait au centre du cimetière s’est affaissé au pied du fleuve et à quelques encablures git un phacochère pris dans un piège et dont le corps commence à se décomposer. Le sol laisse poindre des restes humains. On aperçoit des crânes et ossements humains déterrés par la furie des eaux. Impuissantes, des stèles de marbre jadis imposantes ont cédé face à la puissance de l’eau. Le spectacle est à la fois triste et désolant. « Il y a des années, le cimetière se trouvait bien loin et il fallait marcher des mètres pour atteindre le fleuve. Aujourd’hui, une bonne partie du site est engloutie. L’ouverture de la brèche y est pour beaucoup. Avec l’érosion qui gagne chaque année du terrain et les prochaines marées, l’histoire risque bien de se répéter », nous dit Djiby Dop, qui craint le pire.

Aujourd’hui, le cimetière risque bien d’être rayé de la carte de Bopp Thior si rien n’est fait pour le sauver. Le chef du village, Tidiane Ndiaye, ainsi que d’autres notables du village ont lancé des alertes aux autorités compétentes. En vain.

Par Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes) et Assane SOW (photos)

La ville de Saly n’a pas perdu son ambiance nocturne de l’âge d’or du tourisme. Des touristes, des Sénégalais et d’autres Africains résidents se retrouvent dans des restaurants, dans des bars et dancings pour déguster des menus exotiques, danser, écouter la musique. La ville vibre aux sonorités diverses qui ne trahissent pas le cosmopolitisme de la station balnéaire.

Il n’y a plus de place pour garer au parking du fast-Food Chez Joe. Il était 21 heures. Les jeunes garçons comme les personnes âgées, des noirs comme des blancs descendent des voitures. Elles se dirigent paresseusement vers les sièges installés à la véranda où d’autres se restaurent. Sur cet espace, des serveuses vêtues de Lacoste rouge et moulées dans des pantalons accueillent joyeusement des convives.

Elles sont dans l’œil de certains hommes attablés. Elles affichent un large sourire lorsqu’un garçon ou un homme murmure quelques paroles à leurs oreilles. On n’a pas besoin d’être un devin pour dire que le critère de choix n’est que leur trait physique. Elles ne font pas ombre, ces créatures au teint clair, aux lèvres légèrement recouvertes de rouge à lèvres qui viennent d’arriver. Elles donnent des bises à toutes leurs connaissances. Elles se retirent dans des tables bien éclairées et se mettent à surfer ou à téléphoner. Elles se lèvent de temps en temps pour communiquer. Les titres fétiches des artistes comme Pape Diouf égaient les clients. Presque chaque minute, d’autres belles créatures font leur irruption « chez Joe ». Plusieurs filles au teint noir, avec des coiffures afro ou d’autres aux cheveux défrisés, conservent leur africanité. Ici, on ne résiste pas à l’élégance. Les jeunes s’épient, se courtisent de façon subtile. Tout est dans le style. Certaines prennent place à distance respectueuse et affiche leur intention : œillades furtives, sourires ravageurs, clin d’œil…l’art de la séduction s’apprend à Saly.

Saly Soir ThioufSur cette rue commerçante, en plus des clandos et des voitures rutilantes qui se suivent ou se croisent, plusieurs couples de touristes d’un certain âge se baladent. Des Européennes par groupe ou par couple partent de restaurant en restaurant, de bar en bar à la recherche de la nourriture, de la musique de leur goût. A partir de cette rue passante, des touristes prennent leur dîner sous fond de musique, au restaurant le « Soleil ». La ville vibre. « A Saly, les gens vivent. Il y a de l’ambiance partout, à Rdc, à l’Etage, au Petit Train. Il y a aussi de belles nanas », nous lance Momo Camara, un guinéen qui est tombé sous le charme de la station balnéaire depuis 4 ans.

De part et d’autre de cette rue, des restaurants, des bars, des dancings, éclairés avec une intensité variable émanent des notes musicales variées, reflétant le cosmopolitisme de Saly. Le rez-de-chaussée, comme la terrasse du Rdc sont remplis à craquer. Un jeune artiste entonne des chansons qui soulèvent des foules. Des jeunes filles se lèvent et se déhanchent devant un public composé de blancs et de noirs, de jeunes et de personnes âgées. L’âge et la couleur n’ont pas leur place dans ces espaces. Place à la diversité. Des femmes étrangères imitent, sans harmonie, les pas de danse de belles filles. Entre les tables, des serveuses se faufilent, soit pour déposer des menus, soit pour poser une bouteille de boisson. Au portillon, des filles font la queue pour entrer dans le dancing. A côté, le restaurant Black and White accueille un public particulier : celui qui est accro apparemment à une musique douce.

Des familles discutent et d’autres couples se laissent emballer dans une flânerie autour des verres de boissons et des plats. Les boîtes de nuit virent de plus en plus dans une ambiance générale. Les va-et-vient sont interminables. « La nuit à Saly est rythmée par l’ambiance aussi bien les week-ends que les jours ouvrables. Cette animation a résisté à la crise touristique », affirme Karim Thiam.

Un peu à l’intérieur, des sonorités de « Ndombolo », de la musique nigérienne et kenyane émanent des haut-parleurs. Des filles de joie, aux poitrines tatouées obstruent l’entrée. Leurs regards sont une invite à l’amorce d’une conversation. Au comptoir, les tenanciers sont débordés. Dans le préau, entre les tables, des blancs et de jeunes garçons se trémoussent. On se défoule. « Les week-end à Saly, c’est la fête, on trouve tout, de la bonne musique, de belles filles, des excursions, tout pour se reposer », glisse Christiane Cabou. Peu vers 22 heures, des personnes arrivent à bord de véhicules particuliers ou des taxis, se dirigent vers des résidences ou des auberges. Saly était enveloppée dans la nuit. Mais dans les espaces de détente, on danse, on chante, on s’éclate, certains tenant dans leur main un verre, d’autres une cigarette pincée entre les doigts.

«On ne vient pas pour seulement se reposer. Cette ambiance festive soigne les personnes souvent ou permanemment stressées, surtout celles qui viennent des villes comme Dakar. Ces déplacements hebdomadaires ont une influence sur le rendement de mon entreprise », théorise un étranger qui travaille dans une banque à Dakar. Nous quittons chez-Yvon, laissant l’endroit s’enfoncer dans une ambiance fiévreuse.

Par Oumar Ba et Idrissa SANE (Textes) et Assane SOW (Photos)

SALY : LES RAISONS D’UNE PRÉFÉRENCE
Saly NbLa crise qui frappe de plein fouet le tourisme n’a pas atteint le mirage de la station balnéaire. S’il y a moins de touristes blancs, les nuits des week-ends n’ont pas souffert de la crise. Saly reste le point de convergence, par excellence, tous les week-ends.

La station balnéaire flotte dans un voile de fraîcheur. Les ruelles étroites fourmillent. La nuit, Saly semble être plus animé que le jour. La circulation incessante de voitures n’est pas moins intense que le trafic imposé par des motos Jakarta. Mais dans cette ville, les piétons ont aussi leur circuit. Ils trainassent en couple. De longues files d’attente se forment devant des restaurants, des dancings. C’est le cas au restaurant «chez Joe». La cité est le point de convergence des « jet-seteurs », des touristes, des « séminaristes », des personnes d’un certain niveau de vie. Un jeune couple de nouveaux mariés a fait le déplacement de Dakar, afin d’une « part, découvrir Saly et d’autre part, profiter du week-end, pour passer du bon temps en solitude », susurre Vincent Mendy. Il est âgé de trente ans. Il informe que son épouse âgée de 24 ans, a « insisté », voulant coûte que coûte découvrir « les charmes de Saly ». L’époux a cédé à la requête de sa bien-aimée à cœur de joie. Le nouveau marié le reconnaît en ces termes : « il est rare que nous ayons du temps pour nous ». Pour ce déplacement, le couple a fait une réservation dans un hôtel situé au centre-ville de Saly. Venus le samedi, les jeunes conjoints comptent retourner, sur Dakar, le lendemain.

Mbaye Fall est âgé de 25 ans. Teint clair, un mètre 90, muscles saillants, il semble être dans un autre monde avec sa copine française, Mélanie, âgée d’une cinquantaine d’années. Les conjoints disent être venus « prendre un verre » avec des amis. Ils se sont rencontrés, il y’a de cela un an. Mélanie était alors en déplacement au Sénégal, dans le cadre de son travail. Tout a d’ailleurs commencé ici à Saly, se souvient Mbaye Fall. Le jeune homme se rappelle que ce jour, il était venu avec des amis, pour faire un tour. C’est là dit-il, qu’il aperçoit « cette beauté qui semblait nager dans la solitude ». C’est la naissance d’une relation qui va certainement durer.

Saly accueille également des travailleurs venus prendre part à un séminaire dans leur activité professionnelle. C’est le cas de Cheikh Ndiaye, âgé de 36 ans. Son accoutrement ne laisse guère deviner sa profession. Très relaxe dans un T-shirt, assorti d’un blouson et des chaussures baskets, Cheikh est un ingénieur aguerri, spécialiste des télécommunications. Cheikh dit être à la tête « d’un projet très ambitieux qui compte se positionner dans le secteur des télécoms au Sénégal ». « Après une journée de réflexion remplie, je viens me décontracter un peu, dans ce restaurant », glisse l’ingénieur. Cheikh est venu seul au restaurant. « C’est fait exprès, c’est une manière pour moi, de me départir complètement des têtes avec lesquelles j’ai passé toute la journée », brosse-il.

Confessions des belles de nuit
Si certains préfèrent aller prendre un verre, dans des restaurants situés le long des allées de Saly, d’autres portent leur choix ailleurs. Aux abords du rond-point, des mélomanes sont venus au complexe Sagrés. Ils savourent des chansons, reprises par un jeune artiste, encore méconnu du grand public. De Tiken Jah Fakoly, en passant par Souleymane Faye… le jeune artiste excelle dans l’art de reprendre des airs musicaux, au grand bonheur du public massé devant Sagrès. « Nous sommes là pour savourer les reprises du répertoire d’artistes africains», se plaît de dire Stephan, un Belge âgé de 60 ans.

Les filles de joie ont aussi leur coin. Elles attendent impatiemment leur clientèle dans le parking. Histoire de tromper le temps, elles s’adonnent à des jeux enfantins.

D’autres parlent à haute voix, pour se faire repérer ou remarquer. Cette attitude met à nu leur jeunesse, leur insouciance, leur innocence…A côté des cadettes voilà des séniores. Elles sont d’un âge un peu plus avancé. Ces jeunes filles âgées entre 23 et 30 ans disent être des ressortissantes d’autres pays d’Afrique notamment de la région de l’Afrique centrale. Leurs histoires racontées sont aussi poignantes que bouleversantes. Célestine dit être, au début, venue au Sénégal, pour poursuivre ses études, et faute de moyens, elle s’est retrouvée dans la rue. D’autres disent avoir été victimes de fausses promesses d’hommes blancs qui les ont larguées à Saly après leur avoir fait miroiter un voyage vers l’Europe.

La légion des couples mixtes
A Saly, à moins de refuser de les regarder, les couples mixtes s’affichent fièrement. A chaque coin de rue, des couples mixtes se pavanent. Si le mari est blanc, il est souvent beaucoup plus âgé que la jeune noire. Lorsque l’épouse est une blanche, son compagnon est souvent un jeune homme noir. Il est rare de croiser, dans les rues de Saly, un couple mixte, avec les conjoints de différence marginale d’âge. Les deux structures de couples dominent : un vieux blanc s’accouple avec une jeune et belle noire ; une vieille blanche jette son dévolu sur des hommes ou garçons aux allures d’athlètes ou de peintres ou d’artistes à l’africanité prononcée. « Il s’agit de commerce informel, sans tarification de la sexualité, ni réelle professionnalisation de ses fournisseurs », s’indigne Thomas Sène, serveur dans un restaurant. C’est vrai que le cœur n’a pas de raison.

Par Oumar Ba et Idrissa SANE (Textes) et Assane SOW (Photos)

Guinguinéo, vieille ville située dans la région de Kaolack, bâtit ses espérances davantage dans son glorieux passé que dans la routine inhibitrice de son présent peu enviable. On y ressasse la belle époque où le chemin de fer, objet d’épanchements désenchantés, donnait à ce carrefour d’identités et d’aspirations tout son éclat. Face à l’horizon qui ne se dévoile même plus, Guinguinéo s’empêtre dans son passé, refuge de consolation, et s’apitoie sur son présent accablant.

Des caïlcédrats, bravant les sommets dans la détresse de leur agonie, surplombent des maisons tombées dans l’abandon et des rails que l’Express Dakar-Bamako, le « Jeeg 3 », les trains 201, 203, 4, 5… ont privés de leurs « caresses » remplies d’espoirs. Guinguinéo, devenue ville de peu d’éclats, fonde ses espoirs davantage dans la reconstitution de son passé florissant que dans l’avenir à réinventer et dans un présent…morose. L’ambiance ferroviaire d’un autre temps habite encore les esprits nostalgiques. On s’accroche aux vestiges d’une splendeur perdue : la belle époque des « naar Beyrouth » (Libano-syriens), maîtres du négoce, des Bambaras, travailleurs acharnés venus du Mali, qui y avaient leur quartier avant l’éclatement de la Fédération du Mali, des Toucouleurs du Fouta Toro qui ont fini par se confondre aux autochtones.

On semblait bien vivre dans ce carrefour de rencontres. « J’ai fait 37 ans au chemin de fer. J’ai commencé à la gare de Dakar où je suis resté pendant trois ans. J’ai ensuite été affecté à celle de Guinguinéo en janvier 1955, du temps des locomotives à vapeur. Depuis cette date, je n’ai pas quitté cette ville. Des foules y grouillaient. Le commerce était florissant et la ville vivante », témoigne El-Hadj Thierno Dieng, ancien cheminot de 90 ans. Celui qui a pris sa retraite en 1988, parle de son patelin avec le chagrin de ceux qui ont admiré les merveilles du passé et regardent, impuissants, l’état de décrépitude de ce qui a été considéré, pendant longtemps, comme la deuxième capitale ferroviaire du Sénégal.

Guinguinéo a été un espace de vie, de réalisation sociale et de rêves grâce à sa bouillonnante gare ferroviaire. Ici, ne s’agitent désormais que quelques agents démotivés chargés de la surveillance d’un patrimoine en ruine et de l’entretien des rails. Et « on n’a même pas de draisine (wagonnet destiné à l’entretien et à la surveillance des voies de chemin de fer). Nous sommes obligés de marcher 5 km pour faire les entretiens. Le train passe peu mais il faut toujours veiller sur l’état des rails. Et quand l’herbe commence à pousser, nous désherbons à l’aide d’herbicide pour éviter les patinages », confie Demba Diop, agent de la direction des Installations fixes entouré de fourches et d’autres outils dérisoires encombrant une chambrette attenante à la voie ferrée. A une encablure de cet « angle » de lamentations, baille d’ennui le chef de sécurité de la gare de Guinguinéo, le fils de cheminot Ousmane Ndiaye, fixant un tampon éculé. Derrière le bâtiment du pôle administratif, se meurent des dortoirs et restaurants inoccupés. Et pourtant, on s’y agrippe encore pour faire l’éloge d’un patelin sans grand relief. La fierté est dans le vécu. Le présent n’est qu’effusions passéistes et mélancoliques.

Kyrielle de plaintes
Guinginéo, chef-lieu de département, croupit dans sa routine sclérosante. Le déclin du chemin de fer a considérablement ralenti l’activité de cette vieille ville. « Les différents gouvernements et équipes municipales, qui se sont succédé depuis l’indépendance, l’ont dotée de quelques infrastructures sociales indispensables : écoles préscolaires et élémentaires, Cem, lycée et centre de formation professionnelle, postes et centre de santé, foyer de la femme, salle des fêtes, gare routière et hôtel de Ville. Toutefois, ses rues datant de 1963 ne sont plus que d’attristants nids de poules. Son réseau électrique est vétuste et celui d’eau insuffisant », déplore Abdel Aziz Diop, conseiller municipal chargé de la planification et du suivi des programmes.

D’autres infrastructures démarrées, il y a belle lurette, peinent à être terminées. C’est l’exemple du stade multifonctionnel, Olymp- Africa dans lequel la municipalité a pourtant investi, sur fonds propre, plusieurs millions pour répondre aux préoccupations de la jeunesse.

« Le plateau technique du centre de santé doit être relevé, compte tenu du nombre de postes de santé qu’il polarise, une unité de radiologie y est indispensable. L’absence de réseau d’assainissement fait que notre ville connaît, chaque année, les affres des inondations. Ces problèmes nécessitent de gros investissements. La commune est dépourvue de ressources. Ses élus et ses braves populations sont dans le désarroi », gémit-il. Ici, on attend encore le Programme d’urgence de développement communautaire (Pudc) et Promovilles pour arrêter de se morfondre dans la nostalgie.

Par Oumar BA, Alassane Aliou MBAYE (textes) et Ndeye Seyni SAMB (photos)

Fode Diouf Bour

EL-HADJ FODE DIOUF : LE DERNIER BOUR SALOUM
Le dernier Bour Saloum, El-Hadj Fodé Diouf, avait sa résidence à Guinguinéo, espace qui serait fondé par des Sérères au dix-neuvième siècle. Sa carrière militaire et administrative, au-delà de la dignité que lui confère sa haute lignée royale de Gelwaar, est digne des meilleurs éloges.

Fodé Diouf, issu de la réputée famille des Gelwaars du Saloum, est venu au monde en 1880. Décrit comme un homme de grande dignité, il a été engagé dans l’armée, en 1911, et a pris part à la conquête du Maroc avant d’être libéré deux ans plus tard. Il est remobilisé, comme plusieurs autres Africains, quand a éclaté la Première Guerre mondiale au cours de laquelle il a été plusieurs fois blessé. Sa personnalité, sa constance dans l’effort et ses vertus lui ont valu l’admiration et le respect de ses chefs militaires. Sa carrière dans l’armée est couronnée par le grade d’adjudant.

La France, « reconnaissante » lui a décerné bien des éloges et des décorations (la médaille militaire, la croix de guerre avec palmes, la croix du combattant avec agrafé, la médaille commémorative). Il a aussi reçu la Croix de Verdun en 1956 des mains d’Albert Sarraut, au Château de Versailles. Sa carrière administrative est aussi digne d’éloges. El-Hadj Fodé Diouf a été chef de Canton à Ngaye Colobane en 1919. Il a également commandé, tour à tour, le Laghem en 1925, le Ndoucoumane, la même année, et le Pakala en 1931 avant d’être nommé à Kahone un peu avant le début du deuxième semestre de 1935.

Incarnation du dignitaire africain de grande probité, le dernier Bour Saloum exerçait une certaine influence sur l’autorité politique et sur ses administrés. Sa résidence se trouvait à Guinguinéo, érigée en commune de premier degré, en 1952, puis de plein exercice à l’indépendance du Sénégal, en 1960. La voie ferrée, qui faisait de Guinguinéo, connu également sous le diminutif Géo, un important centre de collecte, de groupage et d’évacuation des produits arachidiers, en était sans doute pour quelque chose. Les avocats et hommes politiques, Souleymane Ndéné Ndiaye et El-Hadj Diouf et l’édile de la ville, Rokhaya Diouf, sont de sa descendance. Il a rendu l’âme le 12 mai 1969 à l’hôpital Principal de Dakar.

Par Oumar BA, Alassane Aliou MBAYE (textes)

Bercé par la mer et baigné une lagune peuplée d’huitres, de cabres et de langoustes, la commune de Somone doit beaucoup au tourisme et à la générosité de la nature. Les premières vagues des touristes ont fondé le quartier Torino. Au fil des années, d’autres européens n’ont pas pu se passer de la beauté idyllique de cette localité aux rues ayant une allure de galerie d’art. On peut aussi se balader au bord des canoës sur la lame d’eau ou s’évader dans le sentier écologique de la réserve d’intérêt communautaire.

Le village de Somone ne tangue plus entre le conservatisme et l’ouverture ; du moins au plan architectural. A part les rues sableuses et sinueuses serpentant entre les concessions et les maisons juchées sur des dunes côtières, des villas aux lignes importées poussent dans tous les coins. Les quartiers traditionnels tels que Ndioufène ou Mboyène sont dans l’œil du vent du changement. Le village est pourtant revenu de loin. Il a été ravagé par la peste dans les années 20. « Somone a été décimé par la peste en 1920, il a été rasé avant d’être reconstruit », nous confie Arona Lô, âgé de 86 ans.

Somone 2A Somone, les terres appartenaient à des « Lamanes ». C’est après les réformes que beaucoup d’habitants ont perdu leurs terres à cause de l’expropriation. Actuellement, la course vers l’accumulation de richesse a entraîné, selon ce sage, la vente effrénée de champs et des potagers. « Je ne vais pas seulement parler de Somone. La spéculation foncière touche également Saly et Ngaparou. Il sera très rare de voir des autochtones qui ont plus de 500 mètres carrés », avance Pa Arona Lô, considéré comme l’un des plus âgés du village de Somone qui fut fondé par Mame Baye Yam, venu du Dioloff. A l’origine, la pêche et l’agriculture étaient les activités principales. Mais la première incursion d’un touriste entre 1940 et 1951 va précipiter l’émergence d’une nouvelle vocation. Somone devient la nouvelle destination entre 1958 et 1959. « Le premier blanc qui était venu s’est installé au bord du fleuve, après il y a eu 7 et 8 autres. Au fil des années, le nombre n’a cessé d’augmenter », se souvient Pa Arona Lô. Après c’est par vagues que les touristes blancs déposent leurs valises au bord de la lagune et de la mer. Certains y construiront de belles villas. « Ce sont des sénégalos, ces derniers viennent chaque année. D’autres se sont installés et ils ont épousé des Sénégalaises ou, pour être plus juste, ils ont des copines sénégalaises », fait savoir un artiste peintre. Leur présence et leur contribution à l’économie nationale relativisent la notion d’étranger aux yeux d’une responsable de l’agence immobilière Ambre. « Pour moi, je ne peux pas considérer ces toubabs qui vivent au Sénégal depuis une trentaine d’années comme des étrangers. Non ! », objecte Penda Guèye. C’est à juste raison. C’est le tourisme qui a changé le visage de Somone et l’a sorti de l’anonymat.

Torino, un quartier huppé au bord de la mer
A Torino, à l’angle de la rue de Café des Arts, trois petites voitures sont immobilisées devant une villa. Des taximen sont à l’ombre des arbres. Ils conversent. Leurs conservations s’interrompent dès que des touristes sortent des hôtels. « Vous avez besoin d’un taxi », lancent-ils sans insistance. Certains déclinent. Ils préfèrent la marche pour les petites courses. Les minutes passent.

Peu de clients viennent demander les services des taximen. Après cette séquence, un couple d’un certain âge se pointe. « Nous voulons aller à Ngasobil », s’exprime l’homme. Deux conducteurs bondissent de leur banc et se proposent de les transporter. Mais l’un des taximen se désiste. Son camarade se charge de leurs incursions pour 30.000 francs Cfa. « La journée est bonne pour lui », confie un des taximen. Depuis quelques années, ce n’est pas tous les jours qu’un taximen rentre avec 30.000 francs depuis la crise d’Ebola. Le secteur du tourisme traîne cette crise comme une séquelle après une intervention chirurgicale. Durant les années 2005, 2006 et 2007 qui sont pour ce conducteur l’âge d’or du tourisme dans la zone, le secteur faisait vivre Somone et d’autres villages. « Lors des excursions dans des villages, les touristes se rendent compte de l’état des besoins des villageois. Une fois en Europe, ils collectent des dons de médicaments et de matériels médicaux et parfois construisent des salles de classe », raconte ce conducteur. Un peu avant, se trouve un autre petit garage non loin d’autres complexes hôteliers. Babacara Dop, originaire de Kaolack, est arrivé à Somone en 1995. Il était attiré par le tourisme florissant. C’est un homme au cœur lourd qui s’est prêté à un jeu de comparaison. « Je vous dis que les périodes où le tourisme faisait vivre ceux qui ne sont pas du secteur est derrière nous. Les touristes ne sortent plus actuellement, parce qu’on a entretenu ce climat d’insécurité. Dans les hôtels, on leur dit de ne pas sortir. La conséquence, les touristes ne dépensent presque pas en dehors des hôtels ou des résidences. Seuls les anciens continuent à faire des excursions », démontre Babacar Diop. Moustapha Diouf, interrogé au restaurant Brise de la Mer, garde en mémoire les années de tourisme de masse en 2004, 2005 et 2006. « A mon avis, le nombre de touristes qui arrivent a beaucoup diminué au cours de ces dernières années. Somone vivait bien de cette activité », a laissé entendre Moustapha Diouf.

Par Oumar Ba et Idrissa SANE ( Textes) et Assane SOW (Photos)

Guéréo : Un paradis si enclavé

12 Fév 2018
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Les premières maisons de Guéréo semblent offrir une disposition étagée sur les flancs de la colline Cap de Naz, appelée « Toundou Gorgui ». Sur cette élévation se trouve le génie titulaire qui veille sur le village où les prêtres ont fait escale lors de la quête de lumière qui les a conduits à Popenguine. Sur sa partie basse, entre les mangroves, les élévations et les dénivellations dunaires, de belles villas et des complexes hôteliers poussent comme les champions. Mais le village n’est pas encore sorti de l’auberge.

Sur la route de Popenguine en venant de Sindia, c’est à Kiniabour que l’on vire. C’est par une piste latéritique carrossable et jonchée de nids de poule longue de 7 km que se découvrent les habitats de Guéréo. Ces maisons sont bâties sur un sol rocheux sur le flanc de la chaine de collines. A partir de la place publique vaste et entourée de maisons, le regard sur la partie Nord Est, offre une disposition étagée des maisons sur le flanc de la colline appelée ici « Toundou Gorgui ». Sur la pointe la plus avancée de la mer, la colline est le tampon naturel avec la cité religieuse de Popenguine. Il est aussi le pont entre les deux villages fondés par des Lébous. « C’est ici que les prêtres se sont installés en 1880 avant de partir s’établir à Popenguine », raconte Lamine Dione.

Un nouveau pôle touristique en gestation
Guereo 3Leur escale et leur départ pour Popenguine font l’objet de deux interprétations. Pour certains, la lumière que les prêtres cherchaient se trouvait à Popenguine. Pour d’autres, le génie tutélaire de Guéréo est musulman. Ces genres d’interprétation foisonnent dans les livres de légendes en Afrique. En tout état de cause, c’est sur la cime de la colline Cap de Naz que se trouve le génie qui veille sur Guéréo, un village peuplé de musulmans. « Entre 1939 et 1945, c’est sur le sommet de la colline que les Alliés avaient installé leurs canons. C’est sur cette colline que se trouve le génie du village », rapporte Monsieur Diouf, un militaire originaire de Guéréo qui se promenait dans les abords.

Le relief n’est pas homogène. Loin du génie tutélaire, vers la lagune, un climat doux accueille les visiteurs. Les dunes sont coiffées par de belles villas. Des maisons roses avec une forme de case se distinguent au milieu d’une belle verdure sur la dune. En bordure de mer, d’autres villas à l’architecture exotique, avec des jardins et des arrière-cours verdoyants rappellent les résidences d’une bourgeoisie. « La plupart de ces maisons appartiennent aux Libanais. Certains viennent uniquement pour passer le week-end. Nous assistons à une vente des terrains.

Beaucoup de personnes viennent ici pour en chercher », explique Ibrahima Faye, dans l’arrière-cour d’une villa aux portes et fenêtres encadrées dans des briques en terre battue, aux lignes tanguant entre l’architecture nubienne et les formes architecturales cubiques. Le village de Guéréo est resté longtemps isolé du fait de l’inexistence de routes praticables. Ce terroir qui regorge de ressources halieutiques, de sites historiques et de belles plages est devenu depuis quelques temps une destination privilégiée pour gens nantis. Avec ses atouts géographiques qui lui confèrent une proximité avec la capitale, Gueréo a de quoi attirer des gens en quête de calme. D’imposantes villas inoccupées. Des maisons vite transformées en hôtels les week-end. « Ceux qui ont acquis des terrains construisent des maisons de repos exclusivement consacrées à leur famille et aux amis », relève Modou Ndione. Il est le jardinier, en même temps gardien de cette belle demeure située en bordure de mer.

Des maisons inhabitées en bordure de mer
« Les propriétaires sont des Libano-sénégalais », informe t-il. « La famille ne manque jamais l’occasion de venir se ressourcer ici pendant les week-ends », souligne-t-il. Un peu plus loin, des demeures du même standing sont visibles. Elles font toutes face à la mer. Certaines appartiendraient à des étrangers qui ne viennent au Sénégal qu’une fois par an, pour les vacances, informe Modou Ndione. Sur ces collines et près des vases, des villas sont éparpillées entre les élévations et les bas-fonds dunaires. Les résidents peuvent choisir soit d’orienter la devanture de leur maison vers la mer, soit vers la lagune. L’hôtel « Les Manguiers de Guéréo » est déjà en service. La construction d’un autre complexe a été suspendue. On invoque les risques potentiels de perturbations des écosystèmes. « Le village s’agrandit. Mais son potentiel économique est sous-exploité. A Guéréo, nous avons l’avantage d’avoir une vue sur la mer et sur la lagune », se vante le chef de village, Diallo Ndione. Ses ancêtres, les fondateurs, sont originaires du Baol. Tous étaient des musulmans sauf Gana Ndione. C’était au XIV ème siècle.

Si le village est sorti de l’obscurité, il souffre encore de son enclavement. Les préjudices sont énormes. C’est le cœur empli d’émotion que le chef de village ouvre cette triste page de l’histoire.

« De Toubab Dialaw à la Pointe de Sangomar, c’est le seul village de la Petite Côte qui n’a pas de route goudronnée. Nos pêcheurs préfèrent aller s’installer à Palmarin ou Joal où ils peuvent écouler plus facilement leurs poissons. Nous avons plus de 150 pirogues. Une boulangerie moderne avait ouvert ses portes ici. Le propriétaire versait près de 2 000 000 de francs Cfa de salaire aux fils du village. Mais il était obligé de fermer parce que ses voitures de liaison avaient une durée de vie qui ne lui permettait pas d’amortir ses investissements », regrette le chef de village.

Les villageois ont décidé de prendre leur destin en mains.

Du moins si les autorités ne tiennent pas leurs promesses de construction de la route au plus tard au mois d’avril 2018. « Lors de notre dernière réunion, les fils du village ont décidé que chacun donne au moins un sac de ciment. Nous avons pris la décision de construire notre route avec les moyens de bord », dévoile le chef de village. Au plan sanitaire, Guéréo n’est pas mieux loti. La première structure sanitaire de référence pour les 17.500 habitants est un dispensaire si l’on se fie au chef de village. Pourtant Guéréo est devenu aujourd’hui par la force des choses un nouveau pôle touristique.

Par Oumar BA, Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)
Last modified on lundi, 12 février 2018 08:28

Ni dreadlocks sur la tête. Ni gourdin. Encore moins de Patchwork. Pape Sylla est un Baye Fall qui passe presque inaperçu. Mais, il suffit qu’il parle pour que transparaisse, dans ses propos, une certaine mysticité enveloppée dans une connaissance approfondie de la philosophie Baye Fall. Il a adopté celle-ci depuis sa jeunesse au détour d’une longue quête qui a fait de lui, pendant longtemps, une âme rebelle.

Pape Sylla est de ces individus dont la trajectoire est à la fois poignante et plaisante. Il aborde son récit de vie avec une légèreté fascinante sans s’abstenir de clamer ses convictions profondes de Baye Fall et d’Africain. Il est de ces hommes qui sont dans une perpétuelle quête de ce qui fait sens à leurs yeux. Il a fini par trouver son allée de sérénité intérieure et de béatitude dans la voie Baye Fall en se libérant d’un carcan académique qui lui promettait, selon le conformisme social,un avenir confortable. Le bonhomme, d’un abord facile et d’une densité saillante, est un disciple de Serigne Massamba Fall depuis 1987. « La rencontre mystique », pour reprendre son jargon ésotérique, s’est faite après une longue « divagation » intérieure.

Pape Sylla, né 1957, à Louga, a grandi à Rufisque où son père, enseignant de formation au moment des indépendances et plus tard directeur de la Formation des cadres et du Centre national de formation et d’actions, était en service. Il y a vécu l’essentiel de son enfance. Après avoir réussi son entrée en sixième à Rufisque, il est sélectionné pour aller poursuivre ses études à l’Ecole normale supérieure, à l’époque, un lycée d’application. Ici, le jeune garçon commet son « premier délit d’insoumission » à certaines règles tacites qu’il jugeait anormales dans cet établissement d’excellence. « Après la classe de 5ème, j’ai voulu quitter. C’est moi-même qui ai créé les conditions de ma sortie parce que j’ai pris conscience de certaines réalités qui rendaient difficile mon épanouissement. Je faisais Lettres classiques dans ce lycée français. Il y avait un distinguo entre ceux qui faisaient Lettres modernes et Lettres classiques. Dans cette dernière classe, il n’y avait pratiquement que des Français contre un seul en moderne. Les conditions d’enseignement n’étaient pas les mêmes ». Première rébellion.

Rien à apprendre en France !
Pape Sylla décide alors de poursuivre ses études au Lycée Blaise Diagne. Il y reste jusqu’en classe de Première, année où les vieux démons le rattrapent. Il se sent à l’étroit. Le système éducatif ne l’enchante point. « C’était un jeu ! On nous racontait des histoires ! Et j’ai décidé d’arrêter tout ça, d’aller voir ailleurs ». Deuxième révolte.

Le père, surpris par cette décision, se donne la peine de connaître les ambitions que nourrit le rejeton. Celui-ci veut aller en France pour découvrir un autre univers d’apprentissage.Tenace, il arrive à poursuivre ses études à l’Ecole supérieure de journalisme de Paris, en 1981. En deuxième année, il claque la porte. Tout simplement. « Je me suis dit que je n’ai rien à apprendre ici ».
En France, cet esprit rebelle découvre les poèmes de Serigne Moussa Kâ et s’abreuve aux théories de Cheikh Anta Diop. Paf ! Le retour au pays est inéluctable ! « J’ai ressenti la nécessité de retourner au Sénégal pour retrouver ce que je jugeais avoir perdu. C’est ce que j’ai fait, en 1983. Mon père pensait que j’étais venu passer mes vacances au Sénégal. Pour lancer une boutade aux gens, je leur disais que je suis revenu faire mon second cycle ». Le cycle spirituel sans doute ! énième désertion de ce rebelle indomptable.

Dès son retour, il se rend à Diourbel pour faire vœu d’allégeance au petit-fils de Cheikh Ibra Fall, Cheikh Fall « Bayub Goorgni ». Au décès de celui-ci, en 1984, il renouvelle cet acte à son fils aîné, Serigne Moustapha Fall, qui quitte également ce monde un an plus tard. Il s’ensuit deux ans de méditations jusqu’à cette nuit qui fonde le compagnonnage avec son guide, Serigne Massamba Fall « Borom Ngathie ». Il en dit ceci : « Serigne Massamba m’a été montré la nuit vers cinq heures du matin dans quelque chose que je ne peux pas appeler un rêve. Quand je l’ai vu, j’ai couru et lui ai donné ma main qu’il a soulevée. Il a posé ses mains sur mes épaules en marchant, avec moi, gaiement. Nous sommes arrivés à un lieu où il y avait un cercle dans lequel étaient assis mon père et mon grand-père. Au réveil, j’étais convaincu que c’est l’allée que je devais emprunter ».

La rencontre se fait, en 1987, à Rufisque, où le marabout avait beaucoup de disciples. Et depuis, le guide et le talibé suivent le même cheminement mystique.« Avec les responsabilités familiales et professionnelles, je me suis assagi », confie-t-il, heureux de voir son fils aîné, faire allégeance, à son insu, à Serigne Massamba Fall, son homonyme. Le rebelle assagi, amoureux de la nature, partage aujourd’hui son temps entre l’agriculture, le commerce, l’élevage…et Ngathie Fall même s’il vit à Dakar.

Alassane Aliou MBAYE et Oumar BA (textes)
Ndeye Seyni SAMB (photos)

Ngathie Fall est un hameau qui se trouve à quelques encablures de Ndiago, petite commune du département de Guinguinéo dans la région de Kaolack. Chaque année, pour célébrer le Magal éponyme, des centaines de fidèles empruntent une longue route latéritique ceinte par une végétation herbeuse couronnée de quelques arbres « rabougris » où paissent vaches, chèvres et ânes.Au beau milieu de ce « bled », est dressée une tente imposante reposant, en partie, sur un pan de mur orné de deux portraits physiques du père de Serigne Massamba, Serigne Modou Moustapha Fall (fils de Cheikh Ibra Fall) et de son demi-frère, Cheikh Fall « Bayub Goorgni ».

Ngathie Fall est devenu, au fil des âges, le produit d’une alliance intelligente entre la chefferie traditionnelle et le pouvoir religieux. Fondé par une famille Ndiaye originaire du Baol, ce village enclavé de la commune de Ndiago dans le département de Guinguinéo est mis en lumière par une figure religieuse, un petit-fils de Cheikh Ibra Fall, Serigne Massamba Fall « Borom Ngathie ». Il y organise, avec ses disciples Baye Fall, le Magal annuel de Ngathie Fall devenu, aujourd’hui, un univers de célébration de la philosophie Baye Fall, du merveilleux et de « l’inhabituel ».

Un homme de taille courante, entouré d’une cohorte révérencieuse et admirative, s’avance en procession solennelle vers des fidèles dans un état de grande exaltation. La majestueuse tenue blanche du guide spirituel, Serigne Massamba Fall, petit-fils de Cheikh Ibra Fall, est en harmonie avec ses cheveux contrastant avec la noirceur de sa peau. La fureur des tam-tams se joint à la valse des rayons du soleil pour exciter davantage les bandes dévotes aux dreadlocks interminables dont la chorégraphie (Doukat) est un temps de délectation, de transe et d’accomplissement d’un rituel mystique.

On est à Ngathie Fall, espace de sublimation où se déploie la spiritualité Baye Fall. Ici, univers de frénésie, de syncrétisme religieux et philosophique, les âmes s’affranchissent du conformisme du « dehors » sans en faire des centurions de la transgression. Sur une des nombreuses et pittoresques clôtures en paille des modestes habitations voisinant avec des jujubiers « se perche » cette note : « Interdit de fumer ».

Instant d’exaltation
Ngathie Fall 2Ngathie Fall est un hameau qui se trouve à quelques encablures de Ndiago, petite commune du département de Guinguinéo dans la région de Kaolack. Chaque année, pour célébrer le Magal éponyme, des centaines de fidèles empruntent une longue route latéritique ceinte par une végétation herbeuse couronnée de quelques arbres « rabougris » où paissent vaches, chèvres et ânes.Au beau milieu de ce « bled », est dressée une tente imposante reposant, en partie, sur un pan de mur orné de deux portraits physiques du père de Serigne Massamba, Serigne Modou Moustapha Fall (fils de Cheikh Ibra Fall) et de son demi-frère, Cheikh Fall « Bayub Goorgni ».

Cette commémoration religieuse est un éloge à l’œuvre de ce dernier. « Serigne Cheikh Fall a été pour moi plus qu’un frère. Il a assuré mon éducation spirituelle et religieuse. C’est pourquoi, depuis 1982, j’organise ce Magal pour partager avec les fidèles les valeurs qu’il a promues durant toute son existence terrestre, celles du Mouridisme. Je m’emploie quotidiennement à rester dans ce sillon. Je suis un cultivateur et aucune graine, après la récolte, ne reste dans mon grenier. Tout est destiné au Khalife général des Mourides. Car, nous devons perpétuer la relation mystique qu’il y avait entre Cheikh Ibra Fall et Cheikh Ahmadou Bamba », dit Serigne Massamba Fall « Borom Ngathie » qui a appris le Coran auprès de Serigne Assane Dieng et à Keur Gou Mak à Diourbel. Il a également fait ses humanités à Sam Fall et à Touba Fall.

Ce Magal est le temps d’une communion entre le guide et ses disciples d’une ardeur exubérante. On s’inflige les coups de gourdin dans le dos dans un instant d’exaltation extrême. On baise les mains de l’autorité spirituelle, s’incline, lui chuchote des mots à l’oreille pour guérir d’un mal, se préserver de l’avenir. Les espérances sont à la mesure des effusions. Les plus généreux le gratifient, fiers, d’une dîme. D’autres la remettent à une femme portant un cabas à la main et lambinant entre des groupes épars d’individus de tous les âges. Certains sont incapables de lucidité. Ceux qui y accèdent encore prononcent des panégyriques ou récitent le Coran sous des guitounes dressées à l’occasion.

Des dames, conversant joyeusement, s’affairent au petit commerce de perles et d’encens au moment où d’autres sont occupées à faire la cuisine. L’une d’elles, venue de la Gambie, pense ceci de ce Magal et de celui qui en est l’initiateur : « Ngathie Fall est un tout petit village sans infrastructure. Mais, partout où notre guide, Serigne Massamba Fall, ira s’installer, nous nous efforcerons de vivre avec lui ces moments de ferveur religieuse qui nous éloigne de toutes les insignifiances de ce monde ». Pape Sylla, un de ses disciples, en dit un peu plus : « Serigne Massamba Fall n’aime pas la ville et tout ce qui est mondanité. C’est un homme de Dieu qui éduque ses disciples à la citoyenneté et chérit les vertus du travail loin de cette perception fausse et négative du Baye Fall. Celui-ci est un producteur de richesses. Il faut être animé d’une grande conviction pour investir ce milieu austère où l’eau et l’électricité n’y sont disponibles que depuis quelques temps ».

A l’origine, Ngathie Ndiaye
C’est en 1980 que Serigne Massamba Fall est venu à Ngathie sur recommandation de son grand-frère et tuteur Serigne Cheikh Fall « Bayub Goorgni ». Il lui aurait donné quelques indications énigmatiques sur le lieu d’implantation. Le petit-fils du compagnon de Cheikh Ahmadou Bamba y trouve une famille Ndiaye, fondatrice du hameau en 1902. Modou Ndiaye Ngathie, originaire du Baol, s’y serait installé le premier. Il nomme la localité Ngathie Ndiaye devenu Ngathie Fall dans l’appellation courante du fait de la renommée du marabout Baye Fall. Modou Ndiaye s’est d’abord installé à Ndiago dont les habitants n’étaient pas encore convertis à l’Islam. Il décide alors de poursuivre son chemin et s’établit à deux kilomètres de Ndiago. Le fondateur nomme cette terre Ngathie en référence à une autre localité de Lambaye. Quand Serigne Massamba Fall est venu s’y installer, Modou Ndiaye Ngathie n’était plus de ce monde. C’est son fils, Dame Ndiaye, qui l’a accueilli.

« J’y ai été bien reçu par la descendance du fondateur de Ngathie. Il n’y avait presque rien ici. Je me suis mis à l’agriculture et j’ai développé une passion pour la chasse. Pour la première édition du Magal, en 1982, nous nous sommes contentés, une poignée de disciples, des neveux et moi, du Café Touba pour nous accompagner dans ces instants de grande dévotion. L’année suivante, une âme généreuse du nom de Pape Diouf Mané nous a gratifiés d’une chèvre », se souvient-il, la voix étreinte par l’émotion. Aujourd’hui, Ngathie Fall, hameau jadis anonyme, est entré dans le langage courant de certaines populations dakaroises avec le jurement « Barké Serigne Ngathie ».

Ngathie Fall est le résultat d’un compromis tacite entre la chefferie incarnée par la famille Ndiaye et l’autorité religieuse, de plus en plus grandissante, qui lui assure l’équilibre et le met à l’abri des litiges fonciers. Cela est également facilité par l’appartenance des deux descendances à la confrérie mouride et au Baol. La demande croissante de parcelles de terrain est le fait de disciples Baye Fall venus d’horizons divers. La communauté Baye Fall est devenue, par son ardeur et son organisation, une « minorité conquérante ». La ferveur religieuse et la construction d’un discours mystique autour de l’autorité spirituelle ont sorti Ngathie Fall de l’anonymat et fini de placer ce hameau sans grand relief sur la carte de Guinguinéo.

Alassane Aliou MBAYE et Oumar BA (textes)
Ndeye Seyni SAMB (photos)

PAPE SYLLA, DISCIPLE DE SERIGNE MASSAMBA FALL : AME INSOUMISE
Pape SyllaNi dreadlocks sur la tête. Ni gourdin. Encore moins de Patchwork. Pape Sylla est un Baye Fall qui passe presque inaperçu. Mais, il suffit qu’il parle pour que transparaisse, dans ses propos, une certaine mysticité enveloppée dans une connaissance approfondie de la philosophie Baye Fall. Il a adopté celle-ci depuis sa jeunesse au détour d’une longue quête qui a fait de lui, pendant longtemps, une âme rebelle.

Pape Sylla est de ces individus dont la trajectoire est à la fois poignante et plaisante. Il aborde son récit de vie avec une légèreté fascinante sans s’abstenir de clamer ses convictions profondes de Baye Fall et d’Africain. Il est de ces hommes qui sont dans une perpétuelle quête de ce qui fait sens à leurs yeux. Il a fini par trouver son allée de sérénité intérieure et de béatitude dans la voie Baye Fall en se libérant d’un carcan académique qui lui promettait, selon le conformisme social,un avenir confortable. Le bonhomme, d’un abord facile et d’une densité saillante, est un disciple de Serigne Massamba Fall depuis 1987. « La rencontre mystique », pour reprendre son jargon ésotérique, s’est faite après une longue « divagation » intérieure.

Pape Sylla, né 1957, à Louga, a grandi à Rufisque où son père, enseignant de formation au moment des indépendances et plus tard directeur de la Formation des cadres et du Centre national de formation et d’actions, était en service. Il y a vécu l’essentiel de son enfance. Après avoir réussi son entrée en sixième à Rufisque, il est sélectionné pour aller poursuivre ses études à l’Ecole normale supérieure, à l’époque, un lycée d’application. Ici, le jeune garçon commet son « premier délit d’insoumission » à certaines règles tacites qu’il jugeait anormales dans cet établissement d’excellence. « Après la classe de 5ème, j’ai voulu quitter. C’est moi-même qui ai créé les conditions de ma sortie parce que j’ai pris conscience de certaines réalités qui rendaient difficile mon épanouissement. Je faisais Lettres classiques dans ce lycée français. Il y avait un distinguo entre ceux qui faisaient Lettres modernes et Lettres classiques. Dans cette dernière classe, il n’y avait pratiquement que des Français contre un seul en moderne. Les conditions d’enseignement n’étaient pas les mêmes ». Première rébellion.

Rien à apprendre en France !
Pape Sylla décide alors de poursuivre ses études au Lycée Blaise Diagne. Il y reste jusqu’en classe de Première, année où les vieux démons le rattrapent. Il se sent à l’étroit. Le système éducatif ne l’enchante point. « C’était un jeu ! On nous racontait des histoires ! Et j’ai décidé d’arrêter tout ça, d’aller voir ailleurs ». Deuxième révolte.

Le père, surpris par cette décision, se donne la peine de connaître les ambitions que nourrit le rejeton. Celui-ci veut aller en France pour découvrir un autre univers d’apprentissage.Tenace, il arrive à poursuivre ses études à l’Ecole supérieure de journalisme de Paris, en 1981. En deuxième année, il claque la porte. Tout simplement. « Je me suis dit que je n’ai rien à apprendre ici ».

En France, cet esprit rebelle découvre les poèmes de Serigne Moussa Kâ et s’abreuve aux théories de Cheikh Anta Diop. Paf ! Le retour au pays est inéluctable ! « J’ai ressenti la nécessité de retourner au Sénégal pour retrouver ce que je jugeais avoir perdu. C’est ce que j’ai fait, en 1983. Mon père pensait que j’étais venu passer mes vacances au Sénégal. Pour lancer une boutade aux gens, je leur disais que je suis revenu faire mon second cycle ». Le cycle spirituel sans doute ! énième désertion de ce rebelle indomptable.

Dès son retour, il se rend à Diourbel pour faire vœu d’allégeance au petit-fils de Cheikh Ibra Fall, Cheikh Fall « Bayub Goorgni ». Au décès de celui-ci, en 1984, il renouvelle cet acte à son fils aîné, Serigne Moustapha Fall, qui quitte également ce monde un an plus tard. Il s’ensuit deux ans de méditations jusqu’à cette nuit qui fonde le compagnonnage avec son guide, Serigne Massamba Fall « Borom Ngathie ». Il en dit ceci : « Serigne Massamba m’a été montré la nuit vers cinq heures du matin dans quelque chose que je ne peux pas appeler un rêve. Quand je l’ai vu, j’ai couru et lui ai donné ma main qu’il a soulevée. Il a posé ses mains sur mes épaules en marchant, avec moi, gaiement. Nous sommes arrivés à un lieu où il y avait un cercle dans lequel étaient assis mon père et mon grand-père. Au réveil, j’étais convaincu que c’est l’allée que je devais emprunter ».

La rencontre se fait, en 1987, à Rufisque, où le marabout avait beaucoup de disciples. Et depuis, le guide et le talibé suivent le même cheminement mystique.« Avec les responsabilités familiales et professionnelles, je me suis assagi », confie-t-il, heureux de voir son fils aîné, faire allégeance, à son insu, à Serigne Massamba Fall, son homonyme. Le rebelle assagi, amoureux de la nature, partage aujourd’hui son temps entre l’agriculture, le commerce, l’élevage…et Ngathie Fall même s’il vit à Dakar.

Alassane Aliou MBAYE et Oumar BA (textes)
Ndeye Seyni SAMB (photos)

Dans plusieurs villages diolas, les anciens moyens de communication, tels que le bombolong, sont jalousement gardés. A Diembéring, une commune située dans le département de Oussouye, tous les quartiers disposent de ce « tam-tam téléphonique » qui est utilisé pour annoncer les évènements malheureux comme les décès ou encore les incendies.

Cela peut ressembler à une ancienne cuisine abandonnée. Mais, ce local grand ouvert et sans porte reste un lieu sacré pour les habitants du quartier. Construit en banco, l’endroit est couvert par des zincs qui protègent ces instruments taillés dans des troncs d’arbres. A Etama, un des sept quartiers de Diembéring, les bombolongs (instruments traditionnels servant à annoncer des nouvelles aux populations) sont jalousement gardés. Ici, pas moins de trois bombolongs à la forme oblongue, avec une fente au dessus, sont rangés dans le local. L’un de ces instruments semble plus récent et plus grand que les deux autres. « C’est le 15 mai 2016 que nous avons reçu ce bombolong de la part d’un Blanc qui l’a acheté en Guinée-Bissau. Lors de sa réception, nous avions organisé une grande fête », souligne Jean Diatta, le chef de quartier d’Etama.

Deux des instruments, celui à gauche et l’autre au fond, sont réservés aux adultes, et celui situé à droite est destiné aux jeunes du village. Pour les Diolas, le bombolong, c’est ce « tam-tam téléphonique » qui sert à annoncer les décès ou encore des évènements malheureux dans le village, tels que les incendies. « Même si vous êtes à 9 kilomètres d’ici, si on tape sur le bombolong, vous saurez qu’il y a un évènement malheureux à Diembéring », atteste Jean Diatta.

Diembering 2En cas de décès, la nouvelle passe par le bombolong avant que des femmes pleureuses ne sillonnent le village pour répandre la nouvelle. « Tout dépend de la manière dont on tape l’instrument. Si c’est un incendie, par exemple, les gens comprennent vite et chacun sort avec un seau d’eau  pour aller éteindre le feu », dit-il. Toutefois, en milieu diola, il n’est pas donné à n’importe qui de battre le bombolong. Seuls les initiés peuvent le faire. « Dans un quartier, vous verrez que seules deux ou trois personnes détiennent le secret du battement », renseigne le chef du village d’Etama qui montre en même temps les deux objets en forme de feuilles de rônier qui servent à taper. Le fait de jouer le bombolong suppose qu’on détienne un pouvoir mystique. Très souvent, nous dit-on, avant de commencer, les batteurs de bombolong versent du vin en guise d’offrandes. « Si j’ai un décès à annoncer, je ne peux pas me lever chez moi pour le dire directement. Il faut d’abord que j’aille voir la personne habilitée à le faire. Je lui donne quelque chose avant qu’il ne commence le travail », renseigne M. Diatta. En fait, certaines connaissances ne s’acquièrent que dans le bois sacré où les initiés sortent avec des savoirs qui leur permettent de mieux vivre en société.

Un pan de la tradition diola
Très conservateurs et jaloux de leur culture, les Diolas continuent d’utiliser le bombolong malgré l’existence du téléphone portable et de l’Internet. « Pour nous, le bombolong, c’est un tam-tam téléphonique qui nous permet encore de communiquer. Et c’est un pan de notre tradition que nous essayons de garder encore », confie Henri Ndiaye, un étudiant de Diembéring venu passer les fêtes de fin d’année dans son village. « Dans chacun des sept quartiers de Diembéring, vous y trouverez un bombolong qui continue de jouer le même rôle qu’avant, c’est-à-dire annoncer les nouvelles aux populations du village », dit le responsable du village. Il existe trois types de bombolong qu’il faut différencier par leur son. Il y a le « kawek » qui est joué par le tambour major ; le « seklou » ou tambour médium et, enfin, le « kamboumblon » ou tambour solo. Tous ces instruments émettent des messages codés compris par les initiés et qui évoquent souvent les noms des morts, de leur famille, de l’histoire de leur lignée.

Au-delà des Diolas, les Mancagnes et les Manjacks utilisent aussi le bombolong durant leurs cérémonies funèbres.


Patrimoine immatériel aujourd’hui jalousement gardé, le bombolong fait l’objet d’une grande attraction de la part des touristes qui viennent dans ce coin situé non loin du site touristique de Cap Skiring. « Souvent les touristes sont là pour visiter cet instrument qu’ils regardent avec beaucoup d’admiration et de curiosité », rappelle l’étudiant Henri Ndiaye. C’est dire donc que le bombolong reste l’un des importants patrimoines de la culture diola qui continue encore de résister aux moyens modernes de communication. Cela explique la sacralité du local où sont gardés les bombolongs à Diembéring.

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

LE BUGARABU : LES FÊTES AU RYTHME DES PERCUSSIONS
Si le bombolong est le principal instrument à percussion pour annoncer des évènements malheureux en pays diola, le « bugarabu » anime des activités festives. Le rituel diola est un set de 3 à 4 tambours qui donne des sonorités exceptionnelles, et il s’adapte aussi à tous les styles musicaux. Presque toutes les cérémonies festives en pays diolas sont animées par le « bugarabu ».

Les instrumentistes battent les tambours avec la paume de leurs mains. Ils portent aussi des bracelets aux poignets qui s’entrechoquent pour donner un magnifique son. Certains maîtres du « bugarabu » comme Bakary Diédhiou alias Bakary Olé sont très célèbres. Très souvent, il accueille chez-lui des musiciens et des chercheurs musicologues du monde entier pour leur enseigner la « science du bugarabu ».

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

LE SYNCRÉTISME RELIGIEUX, L’AUTRE CHARME DE DIEMBÉRING
Le village de Diembéring est niché au cœur d’une forêt tropicale bordée par l’océan atlantique, à une dizaine de kilomètres de Cap Skiring. Ici, la vie est rythmée par des rites et des rituels tout au long de l’année et au fil des siècles. Le syncrétisme religieux est l’autre charme de ce village touristique.

Le village de Diembéring se dévoile au bout de 30 minutes au sud du Cap Skiring. Leur mairie est juchée sur une dune boisée. Le cordon dunaire ceinture le village sur la partie orientale 

Diembering 1

et méridionale. Des maisons sont réparties en harmonie de part et d’autre de l’artère principale, à l’ombre des manguiers, des kapokiers, des kaïcédrats et d’autres espèces végétales emblématiques. La route donne sur la place publique. Un fromager aux racines épaisses déploie, de tous les côtés, ses branches, comme pour protéger les étrangers et les résidents des abords. Les enfants des touristes jouent au contrefort du fromager, c’est-à-dire les dépendances protégées par les parties supérieures des épaisses racines. Les touristes immortalisent leur passage avec l’arrière-plan de cette espèce emblématique. Le village était une forêt vierge il y a 3.000 ans. Un chasseur venu de la Guinée Conakry aurait aménagé une hutte en bambou appelée en mandingue « Diémbérinnio », qui donnera Diembéring par déformation. Aujourd’hui, on ne retrouve pas une hutte. Et les paillotes disparaissent. Les maisons portent les signes d’une ère de modernité. Mais, ce n’est que sur l’aspect architectural. Le village est ancré dans son passé. Ici, les vivants sont en communion avec l’esprit des ancêtres. Les religions révélées n’ont pas encore conquis le cœur de l’écrasante majorité des habitants. « Les animistes sont plus nombreux à Diembéring », affirme le chef de village, Jean Diatta.

Dans des concessions, des coins sont aménagés. Ils sont réservés aux fétiches. Les pratiquants des religions révélées ne dénient pas le pouvoir des « bakine », fétiches en diola. Ces êtres invisibles qui animent la nature sont le rempart contre les mauvais esprits. Leur fonction sociale a transcendé et continue de transcender l’entendement. « Ce sont nos ancêtres qui nous ont légué ces pratiques culturelles. Nous ne pouvons que suivre leur chemin. Nous avons, à plusieurs reprises, vu que ce sont les fétiches qui ont résolu plusieurs problèmes. Combien de fois des personnes malades qui se sont soignées sans succès dans les hôpitaux finissent par retrouver la santé après l’intervention des fétiches », vante l’un des chefs d’un des 7 quartiers, Emile Diatta.

L’organisation sociale pour préserver les coutumes
Perdu au milieu d’une forêt tropicale, le village n’est pas fermé. Il est ouvert sur le monde. La quiétude des rues serpentant entre les palissades est perturbée par les pétarades des Vtt des touristes. Les incursions et les excursions ne menacent pas les us et coutumes. A Diembéring, la vie est rythmée par les rites et les rituels tout au long de l’année. Les ressortissants qui sont dans les villes sont obligés de revenir s’abreuver à la source des pratiques ancestrales. « Au mois de juin, juillet, et entre octobre et décembre, des cérémonies traditionnelles sont organisées. Les jeunes qui sont dans des villes sont obligés de revenir pour aider leurs parents dans la culture des champs. Il y a une organisation sociale qui favorise la transmission de cet héritage culturel de génération en génération », assure le chef de village.

A la place publique, la paroisse Saint Joseph de Calasenz est l’indice que le village n’est pas seulement habité par les animistes. Toutefois, les musulmans, les chrétiens et les animistes vivent en parfaite harmonie, certains diront en symbiose. « Au sein d’une famille, on peut retrouver à la fois des musulmans, des chrétiens et des animistes. Chacun vit sa religion. Et tout le monde est en paix. Parfois, lors des fêtes musulmanes, ce sont les chrétiens qui cuisinent et vice-versa », confesse Jean Diatta. Une chaîne de dunes est coiffée par des arbres ceinturés çà et là par des plantes rampantes. Quelques habitats sont érigés sur les monts qui descendent les rizières. A la lisière des rizières, un peuplement de fromagers s’impose par leur taille et l’expansion de leur colonie. On y dénombre plus d’une centaine entre l’élévation et la dénivellation en allant vers des rizières. « Nous ne pratiquons ni la culture sur brulis, ni la production du charbon de bois. La protection des forêts fait partie de nos pratiques. Nos séances de reboisement sont organisées chaque année », assure Henri Ndiaye, l’étudiant en Master en Sciences de la vie et de la terre à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Les menaces viennent de la mer
Derrière les maisons, dans un vallon vers la mer, des résidences des Blancs bordent le campement « La Casa ». Diembéring attire les Occidentaux surtout les Espagnols. Au sud de la localité, les roulements des vagues sont perceptibles à plusieurs mètres, loin des belles plages sablonneuses. Lorsqu’on y arrive, une émotion nous étreints. Les vagues ont déraciné les filaos qui sont sur le trait de côte. La terre recule. La mer avance de plus de 1,5 mètre chaque année. C’est la moyenne. « L’avancée de la mer reste une défi pour Diembéring. L’eau a englouti presque toutes les rizières qui étaient au sud du village. Nous ne pouvons rien y faire sans l’intervention de l’Etat », se résigne le chef de ce village, considéré comme l’un des plus avancé sur la mer en basse Casamance.

Dans ce village, l’un des rares endroits où l’on parle le dialecte diolas « kwatay », les habitants jurent qu’il n’y aura jamais la guerre des religions. L’écrivain Pierre Miquel, en publiant son livre « Les Guerres de religion » en avril 1991, n’avait pas pensé au syncrétisme religieux qui défiera le temps dans les forêts tropicales de la Basse Casamance.

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane SOW (photos)

Les vagues d’émigrants ghanéens continuent de déferler sur Elinkine, la pointe de la terre la plus proche des îles de Carabane, de Diogué, Windaye, Kassouam, Sifoka, Eyidje, Djissor... Au fil des années, d’autres ont fait un regroupement familial dans ce havre de paix balayé en permanence par un vent fluviomaritime adoucissant les températures. Mais ce sont les eaux poissonneuses qui sont à l’origine de la ruée des pêcheurs et des mareyeurs venus de la Côte-de-l’Or, l’ancien nom du Ghana vers Elinkine après des détours dans d’autres localités pour la plupart d’entre eux.

Ses cheveux sont défrisés. Son mince visage et le fond blanc de ses yeux ne trahit pas sa jeunesse. Le jeune Abdoul Kalile est au milieu de sa bande, dans le salon de coiffure d’un de ses Elinkine 2amis sénégalais, Aliou Diallo. Pantalon jean, T-shirt blanc orné de motifs noirs et blancs, Abdoul Kalile ne laisse guère deviner qu’il est le dernier Ghanéen à débarquer à Elinkine. Sur cette rue, très fréquentée, le jeune se sent bien chez-lui. « Live is normal. Elinkine is a beautiful place », glisse Abdoul Kalile. Il n’a fait que 3 mois dans ce village. C’est grâce à sa grand-mère qu’il a découvert ce grand quai de débarquement. L’étudiant ne tarit pas d’éloges sur la beauté du site, l’ouverture des autochtones. Il est sous le charme du site fondé par la commerçante venue de la Sierre-Léone, Elène King, qui est devenu par déformation Elinkine, selon une des versions de la toponymie donnée par le chef de village Frédéric Sambou. « Je suis séduit par tout, l’ouverture d’esprit des communautés, l’ambiance dans des dancings. Ce village fait partie déjà de ma vie. Elinkine n’est pas inconnu au Ghana  », s’exclame Abdoul Kalile. Une ruelle sépare le salon de la maison louée par les femmes ghanéennes. Elles sont deux sur la véranda. L’une fait rôtir l’oignon dans une poêle. La doyenne, Adjouva Fothi, 55 ans, vient de fêter ses 25 ans de présence à Elinkine. Sa famille compte 5 membres. Sa fille, Obi Yebouh, est venue pour les fêtes de Noël. L’étudiante de teint clair, au sourire accrocheur, n’est pas à sa première visite. Elle s’y rend régulièrement pour ses vacances. « Je suis étudiante dans une université en Gambie. Je passe de façon régulière mes vacances à Elinkine. Ce n’est pas parce que ma mère y réside. Mais je sens quelque chose ici, que je ne retrouve pas ailleurs », confesse l’étudiante. Si les deux femmes sont un peu méfiantes, la doyenne, Adjouva Fothi, partage sa vie, dans sa terre d’accueil, de façon laconique en wolof. « Fi Diam rek, la gni am. Gnou ngui am sunu soutoureux », s’exprime la cinquantenaire qui veut dire en français « Nous avons la paix et nous parvenons à subvenir à nos besoins ».

De l’autre côté de la ville, sur les aires de séchage, des jeunes à la tête couverte, ou enroulée dans des foulards sont en pleine labeur. Certains soulèvent des sacs de poissons fumés qu’ils déposent sur la tête des autres. Ces derniers déploient leur force pour le projeter dans un camion immatriculé au Ghana. Un autre groupe se charge d’arranger des sacs. C’est un travail à la chaine. On se raille. L’aire de séchage est plongée dans l’effervescence. Plus d’une centaine de Ghanéens, hommes, femmes, jeunes filles et garçons est au quai. Toute la communauté s’est donnée rendez-vous au quai de débarquement pour le chargement de leurs poissons fumés. Le sage Essein Essein a bouclé ses 40 ans de présence en Casamance, entre la terre et les îles aux larges de la Casamance. « Elinkine, c’est notre terre de paix et de bonheur. Nous vivons en parfaite harmonie avec des Sénégalais. C’est l’essentiel. Chaque année, d’autres Ghanéens nous rejoignent. C’est la preuve que nous sommes bien intégrés », témoigne Essein Essein.

Une forte présence des femmes
Sous l’ombre portée d’un des hangars, une vingtaine de femmes prennent l’haleine. Elles veillent sur l’embarquement de leurs sacs. Depuis qu’elles ont débarqué à Elikine, leur agenda est dominé par la transformation des produits halieutiques. Dans cette foule, certaines ne cachent pas leur rapport avec leur terre d’accueil. « Nous sommes ici parce que nous avons notre business », dit Efou sans gêne. Comme le niveau de la mer, leurs activités sont sujettes à des fluctuations. A une période de l’année, ces dames sont dans le creux de la vague. Dans d’autres, elles s’en tirent à bon compte. Tout compte fait, l’exportation du poisson séché nourrit bien les Ghanéens. « Parfois, les recettes sont maigres. Mais il arrive qu’une personne empoche plus de 300.000 FCfa après la vente de ses poissons au pays. Plus vous exportez, plus vous gagnez de l’argent », reconnaît Badou Koffi, âgé de 35 ans dont 18 passés à Elinkine. Ce créneau porteur de richesse a entrainé la ruée vers Elinkine. La rareté des ressources halieutiques ne dégonfle pas les flux migratoires. C’est l’Eldorado pour certains. « Au Ghana, c’est connu qu’il y a une forte communauté de Ghanéens à Elinkine, à Kafountine et qui fournissent le poisson séché au marché du Ghana. C’est cela qui a déclenché la ruée vers Elinkine et Kafountine », analyse Badou Koffi.

Itinéraire non linéaire
Les flux ne sont pas linéaires au fil des années. Il y a plus de 20 ans, les premières colonies s’étaient installées d’abord en Gambie. Au gré de leur campagne de pêche, d’autres ont jeté l’ancre dans l’île de Diogué, aux larges de Carabane à quelques nœuds d’Elinkine. Ils quitteront cette île après une attaque perpétrée par des combattants du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc). « De nos jours, certains font venir directement leurs proches. Les premiers Ghanéens qui se sont établis à Elinkine ou Kafountine sont passés par la Gambie. Actuellement, ce n’est plus le cas. Ceux qui sont là, font venir directement leurs proches. D’autres sont à l’aventure, à la découverte de ces sites qui approvisionnent leurs marchés », témoigne un doyen. Les flux migratoires ne cessent de s’amplifier, augmentant la pression sur les ressources halieutiques qui se raréfient. Sur la route principale, une école ghanéenne prend en charge la scolarisation des enfants nés au Sénégal d’origine ghanéenne.

Dans ce village fondé par une émigrée, certains émigrés se posent la question légitime : leurs enfants qui ont vu le jour au Sénégal sont-ils des Sénégalais ou des Ghanéens ? « Tous mes 5 enfants sont nés à Elinkine. Moi, je suis Ghanéen, mais je ne sais pas dans quel pays ils accepteront de vivre ? », s’interroge Koffi Abam ? Les descendants de ces émigrants connaissent mieux les réalités sénégalaises que celles du pays d’origine de leurs parents. Mais les Ghanéens ne sont pas la seule communauté étrangère à Elinkine. A l’entrée, de belles villas, des campements s’intègrent harmonieusement entre les vases, et les berges de mangroves. L’excursion s’est transformée en résidence pour ces Français qui chantent et vantent la beauté du village peu connu des Sénégalais. « J’ai fini par m’installer, à Samatite parce que j’aime la vie au village. J’y pratique l’apiculture et je gère un campement qui est plein jusqu’au mois de mars. Les touristes viennent pour la pêche, les excursions dans les nombreuses îles », raconte le Français Dominique Pracherstorfer. Son compatriote, Jacques Pavageot est tombé sous le charme de la splendeur de la nature. C’est vrai, Elinkin est un écrin de beauté posé sur la pointe la plus avancée en direction de la perle d’îles sur l’embouchure du Fleuve Casamance.

Par nos Envoyés spéciaux Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane Sow (photos)

Chef-d’œuvre éphémère confectionné au temps par les signares se rendant à la messe de minuit, le Fanal est considéré comme l’une des fêtes les plus populaires de Saint-Louis du Sénégal. Au-delà de son caractère festif, la manifestation porte l’identité d’une ville réputée pour son bouillonnement culturel.

Malgré la concurrence imposée par les grandes villes, Saint-Louis n’a pas dépéri. L’ancienne capitale de l’Afrique occidentale française ne s’est toujours pas départie de ses fastes réjouissances. Ses fêtes traditionnelles comme le Fanal continuent de donner à la cité tricentenaire son ambiance chaude et subtile. Mais aussi l’image d’une ville creuset d’une civilisation colorée, un lieu portant l’empreinte d’un passé mouvementé.
Née en pleine période de domination française, la tradition du Fanal a grandi dans le sud de l’île, dans le quartier Sindoné appelé encore Kertian. Un quartier dont les maisons gardent encore tout leur charme avec leur petit balcon en fer forgé à l’allure tropicale.

De la nuit jaillit la lumière
Vers le 18ème siècle, la ville de Saint-Louis n’avait pas de lumière. Les belles Signares aux « longues robes à larges jupes garnies de volants », lorsqu’elles se rendaient à la messe de minuit, pendant la fête de la Nativité, étaient accompagnées par leurs esclaves qui portaient des lampions pour leur éclairer le passage. Ainsi, puisqu’elles allaient toutes à la messe de minuit à la même heure, on assistait à une magnifique procession au quartier Sindoné. Les esclaves qui restaient à l’entrée de l’église, explique la journaliste et comédienne Marie Madeleine Diallo, maintenaient leurs lampions allumés. « Le beau spectacle auquel assistaient les passants leur faisait penser à une « Panal », qui signifie en Français, le beau, l’extase. C’est de là qu’est venu le mot « Fanal ». Les gens ont, par la suite, pensé à faire des « mbootaye » (regroupements) qui portaient le nom d’un parrain. Ils concoctaient des chants qui n’ont toujours pas changé », révèle-t-elle.

Le parrain, une personne influente de la colonie
Toutefois, les chants de procession n’avaient rien à voir avec les chants du parrain. Dans son ouvrage «Reflets de mode et traditions saint-louisiennes », l’écrivaine Fatou Niang Siga définit le spectacle du Fanal de l’époque coloniale comme une grande manifestation qui « était accompagnée de garçons porteurs de pantins en bois et cartons gigotant au bout d’une perche dès qu’ils tiraient les ficelles qui les mettaient en action ». Selon elle, la danse « qui accompagnait le son du tam-tam distrayait les spectateurs ; le salut faisait sourire le blanc ; le culbute polarisait l’attention des enfants ».

Pour Fatima Fall, directrice du Centre de recherche et de documentation du Sénégal (Crds), le Fanal était une concession très légère qu’on fabriquait en hommage à un parrain ou à une marraine, en l’occurrence quelqu’un de très influent au niveau de la colonie. Il se déroulait pendant les soirées de Noël, de la Saint Sylvestre ou à l’occasion de la réception de certaines personnalités à Saint-Louis.

« Les gens défilaient le soir dans les rues avec des lampions accompagnés des chansons à l’endroit de la marraine, du parrain ou de l’hôte de marque qui séjournait à Saint-Louis », avance-t-elle. A l’accession du Sénégal à l’indépendance, le président Léopold Sedar Senghor n’hésitait pas à l’époque de faire organiser un Fanal à l’honneur de ses hôtes de marque. C’est ainsi qu’on a eu le Fanal de Félix Houphouët Boigny, du président Jacques Chirac plus tard. « Je me rappelle toute jeune que le président Senghor, chaque fois qu’il avait des hôtes de marque, les amenait à Saint-Louis. Il y avait à la place Faidherbe le Fanal qui portait le nom de l’hôte de marque qui séjournait dans l’île. Comme mon père était enseignant, on habitait juste à côté de la Place Faidherbe où nous allions chaque fois pour profiter du spectacle », se rappelle Mme Fall, par ailleurs présidente de l’Association « Nd’art ».

Une question d’honneur et de prestige
FanalD’autant plus que chaque quartier avait son Fanal, une véritable compétition s’ouvrait durant un mois. Les répétitions de chants à l’honneur du parrain allaient bon train. « Les femmes répétaient pendant des semaines l’arbre généalogique du parrain, l’histoire de sa famille, son cursus, son histoire personnelle, ce qu’il a apporté à la ville, etc. Elles se cachaient pour le faire car le Fanal était un concours et il ne fallait pas que le quartier concurrent soit au courant les chants concoctés par le quartier rival », renseigne le Directeur du Tourisme, de la culture et du patrimoine de la commune de Saint-Louis, Ahmadou Cissé. Pour les concurrents, c’était une question d’honneur et de prestige d’obtenir l’onction populaire. A l’image des autres fêtes de l’époque, le Fanal était aussi un marqueur identitaire. « Comme c’était le cas de certains combats de lutte traditionnelle qu’on a connus au Sénégal, pendant des semaines les gens ne parlaient que de cela, l’événement rythmait la ville, les grandes places, les causeries. Le Fanal se tenait le 31 décembre, donc durant tout le mois de décembre on ne parlait que de cela. On était fier de voir le Fanal de son quartier le jour-j », raconte M. Cissé.

Chaque équipe représentant soit Sor, Langue de Barbarie, les quartiers du Nord et du Sud, s’ingéniait à donner le meilleur de lui pour présenter le plus beau Fanal de toute la ville. Il fallait faire preuve de beaucoup d’ingéniosité et de créativité pour convaincre le jury instauré par le gouverneur en vue de primer le plus beau Fanal.

Les menuisiers rivalisaient d’ingéniosité dans la fabrication du Fanal. « Le premier grand Fanal roulant parut après la première guerre mondiale. Il fut l’œuvre du nommé Aziz Diallo, un menuisier habitant le faubourg de Sor. L’artiste avait reproduit « Lourdes », l’église de son quartier. L’ouvrage avait été décomposé en pièces à superposer au dessus d’un chariot à encadrement de bois entouré de cretonne, reposant sur quatre roues », écrit Fatou Niang Siga.

Dans sa conception, note Alioune Diagne Golbert, le Fanal devait symboliser un édifice très important de la ville. Les concurrents avaient donc le choix entre la mosquée, le gouvernorat, l’église, la gare… Le jour-j, les différents quartiers, chacun avec son Fanal qui pouvait atteindre jusqu’à cinq mètres de hauteur, convergeaient vers la Place Faidherbe sous le rythme du tam-tam. Grand moment de communion et de ferveur populaire, le Fanal était un événement auquel les Saint-Louisiens étaient fortement attachés, un symbole de solidarité entre les habitants d’un même quartier.

Le Fanal version moderne
Aujourd’hui, même si les époques ont changé, le Fanal continue de résister aux vicissitudes du temps. La célèbre journaliste et comédienne Marie Madeleine Diallo s’efforce, depuis 2000, à travers sa structure de communication et d’événementiel, Dialloré Productions, de redonner à cet événement phare de la culture saint-louisienne son lustre d’antan.

Elle a donné au Fanal un nouveau contenu avec un thème pour chaque édition. Contrairement à ce qui se faisait dans le passé, la manifestation n’est plus une affaire de quartier. Elle est organisée actuellement en « In » et « Off » avec des activités qui mettent en exergue toutes les structures culturelles de la région de Saint-Louis.

« Ce qui est intéressant aujourd’hui avec le Fanal, c’est que nous avons toutes les filières artistiques qui l’accompagnent : les compagnies de danse, les troupes de théâtre etc. », se félicite Moustapha Ndiaye, directeur du Centre culturel régional de Saint-Louis. La vieille ville garde toujours cette activité ancrée dans la programmation culturelle et touristique de la cité.
Cette manifestation continue d’attirer, de montrer les costumes historiques et les savoir-faire des « Domou Ndar ». La vision de Marie Madeleine Diallo d’en faire un produit culturel est aujourd’hui en marche eu égard à l’engouement populaire que suscite le Fanal version moderne.

Quand le président Senghor interdisait le Fanal
Après avoir fait le bonheur de plusieurs générations de Saint-Louisiens, les lampions du Fanal se sont « éteints » pendant plusieurs années sous les ordres du Président Léopold Sédar Senghor. L’ingérence des politiques dans cette réjouissance à connotation hautement culturelle lui avait fait perdre son essence. L’aspect festif, de communion, de partage et de solidarité entre habitants du même quartier avait cédé le pas à la confrontation entre militants d’obédiences politiques ou idéologiques opposées. « En un moment, les gens utilisaient le Fanal pour non seulement chanter les louanges des parrains mais aussi pour invectiver des adversaires politiques. L’utilisation de cette manifestation à des fins politiques avait poussé le président Senghor à l’interdire », soutient Fatima Fall, président de l’Association « Nd’art ». En effet, le Fanal, en changeant de parrain pour devenir un Fanal de parti, avait perdu son sens. C’est ainsi que les fanaux de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) et du Bloc Démocratique Sénégalais (BDS) « comme ceux des dioufistes et des laministes ont été à l’origine de la discorde entre voisins, de la dislocation de certaines familles et de la rupture de plusieurs liens d’amitié. Des inconscients qui trouvaient l’occasion la meilleure pour exploiter les candidats aux postes politiques, haussèrent d’une façon excessive les dépenses d’organisation », écrit Fatou Niang Siga dans son ouvrage « Reflets de mode et traditions saint-louisiennes ».

A l’en croire, l’autorité administrative, en constatant les méfaits sur la gestion des deniers publics, interdit cette manifestation qui étaient déjà ancrée dans les mœurs des Saint-Louisiens. Jusqu’à ce que, au début des années 2000, Marie Madeleine Diallo prit l’initiative de ressusciter cette fête portant la marque d’identité de la ville tricentenaire. Depuis, le Fanal est organisé tous les ans au mois de décembre, sauf en 2015 où l’événement n’a pas eu lieu, faute de moyens financiers.

Par Alassane Aliou MBAYE

Last modified on lundi, 21 novembre 2016 10:21

L’évocation du bateau « Bou El Mogdad » suscite des émotions chez certains habitants de Saint-Louis et de la Vallée du Fleuve Sénégal en général. Marqueur identitaire, ce bateau très prisé dans les années 50, est devenu un patrimoine propre de cette région. Le « Bou El », véritable embrayeur de souvenirs, est témoin de scènes d’allégresse, d’angoisse et de tristesse qui rythmaient le quotidien des villes et villages qu’il traversait…

Dans la douceur du soir, un vent frisquet balaie le quai Roume, sur l’ex rue Boufflers, devenue aujourd’hui Rue Doudou Seck. Comme durant l’époque coloniale, l’endroit conserve encore jalousement son architecture typique faite de maisons de commerce et d’appartements ouvrant sur de larges terrasses et sur des balcons à balustrade. Les belles maisons à galerie construites pendant cette période par des signares ou des riches négociants campent également le décor de cette partie de la ville tricentenaire. Autre patrimoine, mobile cette fois-ci et qui ne passe pas inaperçu, le « Bou El Mogdad » drapé de sa robe blanche.

A 19 heures déjà, une sorte de brume épaisse enveloppe l’île.Par groupes, des jeunes reviennent du jogging. L’air joyeux, ils passent avec indifférence devant cette ancienne vapeur mythique des Messageries du Sénégal, accosté, comme il y a plus de cinquante ans, sur le quai du fleuve. Véritable embrayeur de souvenirs, le « Bou El Mogdad », c’est l’image des scènes d’allégresse, d’angoisse et de tristesse, d’ordre et désordre qui ont rythmé plus d’un demi-siècle de vie et d’échange le long des rives du Sénégal bien avant l’indépendance. Dans ses périples, le « Bou El » qui fait cinquante mètres de long sur dix mètres de large,transportaient plusieurs tonnes de marchandises dont des étoffes, des fruits et légumes, du charbon, des céréales pour le ravitaillement de certains comptoirs commerciaux de Podor, Rosso, Matam, Dagana… Mais ce n’est pas tout, le bateau servait également au transport des élèves, des fonctionnaires en affectation ou en déplacement dans ces localités ainsi que de simple voyageurs.

C’est en 1950 que le « Bou El » a été mis en service pour assurer l’ensemble du trafic et de la navigation sur le fleuve. Il devait ainsi prendre la relève des ferries : Boufflers, le Soulac et le Keur Mour. Lesquels étaient d’imposants navires de commerce qui sillonnaient le fleuve Sénégal et desservaient le Fuuta et le Waalo dans la Vallée du Fleuve Sénégal. «L’histoire de l’exploitation fluviale a commencé avec les Boufflers, Keur Mour. Le Bou El Mogdad au moment de son arrivée faisait partie des bateaux les plus modernes », se rappelle, Alioune Badara Diagne Golbert. Ce bateau couvrait convenablement toute la demande qu’il y avait à cette époque.

L’écrivain, le colonel Momar Guèye, fait partie également des témoins de cette période faste de l’économie de la vieille ville où le « Boul El Mogdad » apportait le bonheur dans toute la région. « Je me souviens de la belle époque des Messageries du Sénégal(…). C’était le temps où des pirogues longues et étroites appelées « Gaalu mboul », arrivaient à Saint-Louis remplies de pastèques et de nénuphars. On observait également, sur les différents bras du Fleuve Sénégal, ces immenses pirogues multicolores qu’on appelait « Gaalu penku » et qui transportaient d’importantes cargaisons de charbon et de bois de « gonakié » ou « ngonaaké ». Le « Gonakié » est une espèce ligneuse qui pousse dans la vallée du fleuve et qui a un pouvoir calorifique très élevé. Il était particulièrement utilisé comme bois de chauffe par les ménagères Saint-Louisiennes », note-t-il.

Un bateau de souvenirs
Pour Moustapha Ndiaye, directeur du Centre culturel régional de Saint-Louis et gestionnaire de l’île, la présence du bateau mettait en valeur le patrimoine qu’est le Fleuve Sénégal, le fleuve en tant que lien entre Saint-Louis et l’intérieur du pays. Pour dire que la vapeur mythique des Messageries du Sénégal n’est pas seulement un déclencheur de souvenirs, c’est aussi un navire rempli d’histoires. Les populations s’étaient habituées à son arrivée et à son départ à travers sa retentissante sirène ainsi que ses puissants haut-parleurs qui distillaient la belle musique de l’époque. « L’évocation du bateau, pour ceux qui l’ont déjà emprunté, déclenche des souvenirs parce qu’à l’époque coloniale, il n’y avait pas beaucoup de routes comme aujourd’hui. L’élève qui obtenait son entrée en sixième prenait le « Bou El » pour venir faire ses études à Saint Louis. C’est une étape importante dans la vie d’un homme, comparable à celle d’un marié qui attendait sa promise qui arrive par ce bateau ou un père impatient de retrouver son fils de retour de France. Le francenabé qui arrivait au Sénégal ou qui voulait quitter le Fouta pour Saint-Louis prenait le bateau », explique Ahmadou Cissé, directeur du Tourisme, de la culture et du patrimoine de la commune de Saint-Louis. A l’en croire, ce bateau est un marqueur identitaire, un patrimoine propre de cette région.

Avec la construction du barrage de Diama, le « Boul El » ne pouvait plus naviguer sur le fleuve de Saint-Louis à Podor. Ainsi, après avoir desservi pendant des années plusieurs localités le long de la Vallée du fleuve, il a été vendu dans les années 1970. Le bateau a ensuite quitté le Sénégal pour aller en Sierra Léone. Quand la guerre a éclaté dans ce pays, le « Bou El » a été amené dans les îles du Saloum et, pendant un temps, en Casamance.

Toutefois, eu égard à la valeur à la fois symbolique et historique que représente ce navire pour la région, il sera racheté en 2004 par un métis Saint-louisien, Jean-Jacques Bancal avec un groupe d’amis pour un coût de 250 millions de Fcfa. 40 ans après sa dernière croisière, le bateau reprend service. Il vogue désormais à la découverte du parc de Djoudj, de Podor, Richard Toll et Saldé avec quatre à cinq heures de navigation par jour.

Un retour triomphal après 40 ans d’absence
Le retour du « Bou El Mogdad » à Saint-Louis, après 40 ans d’absence, en 2005, a déclenché une forte émotion dans la ville tricentenaire. Les scènes de liesse qui ont accompagné son entrée dans la ville restent mémorables de l’avis de certains témoins. Pour ceux qui ont connu ce bateau, les images de leur jeunesse ont remonté en surface. « Il fallait voir les gens quand on a ouvert le pont pour laisser passer le bateau. J’ai vu de vieilles personnes pleurer de joie, de nostalgie. Interrogées, elles vous disent que ce bateau est un pan d’elles-mêmes. Elles se souviennent des gens qui descendaient du bateau, le mil, le charbon, les marchandises », souligne Ahmadou Cissé. Alioune Badara Diagne Golbert se rappelle aussi de toute cette émotion suscité par le retour du navire. Preuve que ce moment est historique, le comédien et journaliste a eu l’idée de retransmettre cet événement en direct sur sa radio Teranga Fm. « Le jour où le Boul El devait rentrer à quai, j’ai fait le direct à la radio et par cette occasion j’ai fait pleurer des dizaines de milliers de personnes à Saint-Louis. Dès qu’il a sifflé, je me suis remémoré de ma jeunesse en 1946. Je me suis souvenu de Boufflers, de Keur Mour. J’ai rappelé aux auditeurs l’histoire de la première arrivée du Boul El Mogdad. Tout Saint Louis était sorti », avance-t-il.

L’attachement des Saint-Louisiens à bateau mythique se comprend aisément. Pour beaucoup, il s’agit d’un pan très important de leur histoire, de leur enfance. Il fallait donc, par tous les moyens, ramener cet élément à part entière du patrimoine de l’île. « Quand j’étais petit, j’empruntais le pont Faidherbe pour aller au lycée Faidherbe devenu Elhadji Omar Tall. Chaque fois que je passais, je voyais le bateau. Quand il n’était pas là, j’étais triste car j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose à ma ville. Il y avait trois autres petits bateaux, mais c’était des chaloupes qui faisaient du transport de charbon et de bois. C’était l’époque des grandes pirogues qui faisaient cinq mètres de haut et qui transportaient aussi du bois depuis le nord du fleuve Sénégal », se remémore Jean Jacques Bancal.

Les scènes de liesse n’étaient pas seulement observées à Saint-Louis. Le premier voyage du « Bou El Mogdad » après son retour dans la vallée a créé un grand enthousiasme dans les villages jouxtant le fleuve. Partout où il passait, les gens sortaient spontanément et exultaient dès qu’ils entendaient la fameuse sirène.

EL HADJI BOUL EL MOGDAD SECK, L’ÉMINENT INTERPRÈTE QUI DONNA SON NOM AU BATEAU
Il a donné son nom à ce bateau mythique qui a vu se succéder plusieurs générations de la Vallée du fleuve Sénégal. Boul El Mogdad Seck, né en 1826, était interprète et conseiller auprès des gouverneurs de l’administration coloniale à Saint-Louis du Sénégal. Très cultivé et respecté, l’homme issu d’une grande famille saint-louisienne, a été pendant 20 ans, l’interprète, le rédacteur et le traducteur de l’arabe pour le compte du gouvernement colonial du Sénégal. L’érudit était chargé d’écrire en arabe les contrats signés. Il connaissait tous les grands marabouts de la région jusqu’au Mali.

Boul El Mogdad Seck s’était distingué par sa dévotion pour la religion musulmane, ainsi que sa loyauté envers l’autorité coloniale. Il faisait également le lien entre l’administration coloniale et les populations autochtones. Grand explorateur devant l’éternel, il accompagna le capitaine Vincent dans l’Adrar, en Mauritanie. L’homme aura, au total, participé à 22 missions ou expéditions à l’époque. Après un séjour à la Mecque pour accomplir l’un des cinq piliers de l’islam, El Hadji Bou El Mogdad Seck, de retour à Saint-Louis, gagne davantage de respect et d’estime au sein de sa communauté. C’est ainsi qu’après 23 ans de service, il sera élevé au grade d’Officier de la légion d’honneur. Il serait le premier noir à avoir cette distinction. En quittant l’administration coloniale en 1879, Boul El Mogdad est nommé Tamsir et Cadi à Saint-Louis un an plus tard en 1880. Sa mort va intervenir dans la même année.

JEAN-JACQUES BANCAL, PROMOTEUR TOURISTIQUE : L’homme du « Bou »
Jean jacques Bancal BateauSi le « Bou El Mogdad » est revenu à Saint-Louis après 40 ans d’absence, c’est avant tout grâce à l’engagement de Jean-Jacques Bancal, descendant d’une vieille famille de la vieille ville.
On le surnomme « l’homme du Bou ». « Bou », comme le diminutif de « Bou El Mogdad » du nom du mythique bateau saint-louisien. Démarche chaloupée, Jean-Jacques Bancal traîne sa longue silhouette dans les coursives du navire qui, en cet après-midi de lundi 24 octobre, reçoit les derniers coups d’astiquage avant un énième voyage à travers les méandres du Fleuve Sénégal. Pendant quelques semaines, le bateau de croisière était à quai pour les besoins d’un grand toilettage technique et esthétique. Même si tout semble prêt pour que, dès le lendemain matin, le navire fasse un petit tour jusqu’à l’île de Bopp Thior, le franco-sénégalais, descendant d’une vieille famille saint-louisienne, veut s’assurer que tout est au point. C’est que l’homme est méticuleux, à la limite procédurier, d’où ses incessantes « inspections » et échanges avec le personnel du bateau. « Des touristes français ont loué le bateau pour célébrer un mariage ce mardi, alors je ne veux pas qu’il y ait des impairs », se justifie-t-il de sa voix traînante. Si aujourd’hui les touristes peuvent se permettre une croisière à bord du « Bou El Mogdad » et les Saint-Louisiens retrouver la silhouette familière de cette navire qui, dès 1951, assurait le trafic de marchandises, de courrier et de passagers de Saint-Louis à Kayes, au Mali, pour le compte des Messageries du Sénégal, c’est en grande partie grâce à Jean-Jacques Bancal. Qui, avec des amis, a décidé de le racheter en 2005 et de le ramener à Saint-Louis qu’il avait quitté quarante ans plus tôt. L’absence de ce bateau mythique fut, en effet, pour ce métis saint-louisien, un crève-cœur. Le voir revenir sur le quai Roume était un défi que cet hôtelier et ses associés s’étaient juré de relever car, pour eux, le « Bou » c’était un pan de l’histoire de Saint-Louis qui avait disparu et qu’il fallait ressusciter.
 
Preuve qu’il a un amour immodéré pour le « Bou », Jean-Jacques Bancal a été, avant de le racheter avec ses amis pour la somme de 250 millions de Fcfa, allé le voir, tous les deux mois pendant sept ans. Cette débauche d’énergie juste pour convaincre son propriétaire de le vendre. Trois mois de carénage à Dakar et le voilà qui revient au berceau, le 16 octobre 2005, devant toute la population de Saint-Louis massée sur ses quais. Ce jour-là, le pont Faidherbe - symbole de la ville -, fermé depuis plus de vingt ans, a pivoté lentement afin de laisser passer Sa Majesté le Bou. Les deux puissants coups de sirène retentirent : tout était rentré dans l'ordre.

Pour avoir réussi à faire revenir le « Bou El Mogdad » à Saint-Louis, Jean-Jacques Bancal mériterait peut-être une statue à défaut d’avoir une ruelle de la vieille ville qui porte son nom. Si ce cas de figure advenait, ce ne serait pas une première chez les Bancal. En effet, une rue au Sud de l’île porte le nom de l’arrière-grand-père père de Jean-Jacques, René Victor Bancal qui, en tant que médecin, a lutté contre les épidémies de choléra à Guet Ndar. Né à Saint-Louis en 1960, Jean-Jacques Bancal est donc issu d’une famille métisse qui s’est impliquée, dès l’année 1960, dans la vie politique au Sénégal. Comme il aime à le répéter, il descend d’une « famille qui s’est battue pour le Sénégal et pour Saint-Louis ». C’est d’ailleurs pour perpétuer ce legs familial que Jean-Jacques Bancal a dû abandonner ses études en Pharmacie pour se lancer dans l’hôtellerie au décès de son père en 1979 lequel était l’un des magnats de ce secteur à Saint-Louis. Jean-Jacques prend alors les destinées de l’hôtel La Résidence située dans le centre historique de la ville tandis que son frère René prend la direction du Ranch de Bango. Il installe également un campement sur la Langue de Barbarie puis diversifie ses activités et ouvre une agence de voyage. Demander à Jean-Jacques Bancal s’il se sent plus Français que Sénégalais, c’est lui demander qui préfère-t-il entre son père et sa mère. Il ne saurait trancher. En tout cas, ce qui est sûr et certain c’est qu’il veut mourir et être enterré à Saint-Louis. Le plus clair de son temps, Jean-Jacques Bancal le passe dans cette ville qu’il qualifie de « plus belle du monde ». Il ne se rend en France qu’en de rares occasions pour aller voir sa mère qui y vit aujourd’hui. Quand Jean-Jacques Bancal soutient que Saint-Louis est une ville à défendre et à laquelle il est fier d’appartenir, on peut bien le croire.

Par El Hadj Ibrahima THIAM,
Ibrahima BA (textes) et
Sarakh DIOP (photos)

Last modified on vendredi, 18 novembre 2016 14:35


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