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Au fil de la vie (18)

À Lalane, village situé à quelques encablures de Thiès, la vannerie occupe une bonne partie de la population. Elle contribue fortement à l’essor de la localité. Cette technique artisanale, une tradition transmise de génération en génération, constitue un passage obligé pour de nombreux jeunes. Philippe Wade s’est très tôt frayé un chemin dans la vannerie. Depuis 1986, il exerce cet art et vit grâce à l’agilité de ses doigts. Aujourd’hui, il s’emploie à perpétuer le riche legs artisanal et à le vulgariser.

Difficile de rencontrer à Lalane un adulte qui n’est pas passé par la vannerie. Dans ce village où le rônier constitue une richesse pour les riverains, cet art ancestral qui demande savoir-faire, patience et imagination constitue un repère identitaire. Beaucoup de familles tirent leurs revenus de cette activité qui mobilise femmes, hommes et jeunes de tout âge.

Depuis des années, Lalane est devenu un centre important de production de vannerie. Un tour sur les lieux donne un aperçu de la richesse de ce secteur. Les produits de ce terroir ont gagné une réputation qui a traversé les frontières de la région de Thiès. Et malgré l’absence de politique de promotion, Lalane reçoit parfois des touristes qui viennent admirer le savoir-faire des artisans locaux et achètent quelques produits.

La vannerie, Philippe Wade l’exerce depuis plus de trente ans. L’école ne lui ayant pas trop réussi, il a trouvé une alternative dans cet art traditionnel. « Je suis là-dedans depuis 1986 et je n’ai fait que ça dans ma vie », se rappelle-t-il. Le virus, il l’a attrapé en travaillant avec son père et divers artisans qui perpétuaient ce savoir-faire avec la même passion. Puis, il s’est amélioré au contact d’autres artisans très doués qui lui ont, petit à petit, transmis beaucoup de connaissances.

Pour Philippe Wade, la vannerie est une tradition bien gardée et savamment entretenue dans cette localité. « Lalane est célèbre pour ses paniers. La qualité est aussi à Lalane », précise-t-il.

Les longues années d’apprentissage lui ont permis d’acquérir une solide expérience lui permettant de s’adapter à chaque demande. Le tissage demande des heures de travail assidu. Mais Philippe est maintenant bien rodé. « Je me suis spécialisé dans le tissage de paniers et de corbeilles de fruits. Chaque jour, je travaille de 9 à 17 heures et mes activités se déroulent toujours de la même façon », explique Philippe qui s’épanouit dans son métier et s’active quotidiennement dans son atelier sis dans sa maison.

Comme beaucoup d’artisans vanniers de la contrée, Philippe vit de ses mains. Agiles, précises et adroites, elles constituent sa principale richesse et lui permettent de réaliser de jolis paniers de divers formats, façonnés avec passion et l’amour du travail bien fait. Avec beaucoup de créativité, il fait naître entre ses doigts agiles de sublimes gammes de paniers et corbeilles que s’arrachent les femmes qui se font un plaisir de les revendre. Et au gré des tendances, cet homme ne rechigne jamais à s’adapter aux goûts de sa clientèle locale ou de passage.

« Des fois, il m’arrive d’innover et de proposer de nouveaux produits parce que les choses évoluent et les gens ont besoin de nouveautés. Dans le tissage, les possibilités de création sont illimitées, donc il faut toujours créer pour espérer avoir des clients. Ce métier exige beaucoup de créativité. On est donc obligé de suivre la tendance », note-t-il. Le nombre de paniers qu’il fabrique quotidiennement varie d’un jour à l’autre. « Ici, on travaille de manière très informelle. On ne se fixe pas d’objectif, mais ce métier est très exigeant et pour que ce soit rentable, il faut produire beaucoup et vite », assure-t-il.

Ses produits, Philippe les vend aux femmes de la localité. Mais de temps en temps, il reçoit beaucoup de commandes venues d’ailleurs. « Il arrive des périodes où on est très sollicité. Donc, j’essaie tant bien que mal de répondre à la demande et aux goûts de mes clients qui sont à Dakar, Mbour, Kaolack et aussi à Thiès. Et ils sont toujours satisfaits de mon travail », fait savoir Philippe.

Maître dans l’art du tissage
Cette activité, Philippe la juge très rentable puisque, dit-il, il parvient à tirer son épingle du jeu. Pendant les périodes fastes du tourisme, se rappelle-t-il, il lui arrivait d’aller à la station balnéaire de Saly et quelques zones touristiques de la Petite Côte pour monter des cases, ou faire de la décoration dans certains hôtels et restaurants. Mais avec la crise qui plombe le secteur depuis plus d’une décennie, Philippe n’a plus gagné de marché. Il s’est confiné dans son village où il se consacre exclusivement au tissage de paniers.

Pendant le mois béni du Ramadan, nous dit-il, la vannerie a connu une période très faste. « On a confectionné beaucoup de corbeilles qui se sont vendues comme de petits pains. Il y avait un rush ici. Les gens venaient de partout pour en acheter. C’était extraordinaire », se rappelle-t-il.

Devenu maître dans l’art du tissage de paniers et corbeilles, Philippe n’hésite pas à ouvrir les portes de son atelier aux novices qui s’intéressent à ce métier pour leur livrer les secrets de son savoir-faire. « J’ai un enfant qui est en classe de sixième, mais pendant les vacances scolaires, il vient m’aider. La vannerie, c’est un métier qui s’acquiert avec de la patience, de l’observation et de la volonté. J’essaie de lui inculquer tout cela ». Ainsi, Philippe qui pense déjà à la relève transmet à son fils les notions indispensables pour avoir le doigté et le coup de main nécessaires qui pourraient lui servir plus tard. Toujours dans la transmission de son savoir, Philippe a aussi participé à la formation d’artisans venus de la région de Tambacounda. Tout comme à celle de l’École américaine de Dakar, dont les élèves étaient venus à Lalane pour un apprentissage.

Par S. O. F.

Le marché des fleurs demeure très hermétique au Sénégal. Une activité qui a souvent cours au sein de familles qui se sont passé le mot de père en fils. Aussi improbable que cela puisse paraître l’activité rapporte.

Abdou Sène s’active avec ardeur dans son jardin de 600 m², hérité de son père situé à Camberène. Il s’est levé dès l’aurore. Il s’adonne à des va-et-vient, muni de ses deux arrosoirs, dans le but d’asperger ses plantes. Des sèmes qui méritent « précaution et attention », souligne-t-il. Abdou est un jardinier fleuriste. Il est un amoureux de la nature. Son métier, il l’exerce avec passion et exigence depuis plus de quinze ans déjà. Il décrit ses journées comme étant longues et souvent fatigantes. Abdou travaille debout, dans le froid et l’humidité, conditions essentielles à la conservation des fleurs et végétaux. Il soulève parfois des pots très lourds. Il transporte des seaux d’eau et des sacs de terreau. « Devenir fleuriste réclame d’aimer le travail manuel délicat et avoir un minimum de force physique et d’endurance, pour s’adonner à des corvées parfois très pesantes », souligne-t-il. Le travail à mains nues, dans l’eau et la terre, manipulant souvent des épines, est parfois difficile.

Commerçant, le fleuriste doit mettre en avant son savoir-faire et se montrer polyvalent pour réussir. À la fois artiste, botaniste et gestionnaire, il propose des compostions florales adaptées à chaque événement, gère l’organisation de son jardin et conseille sa clientèle. Cette approche permet de fidéliser les acheteurs. «Les prix des plantes varient selon leur taille et leur résistance. Un cocotier de deux mètres peut coûter 60.000 FCfa et ceux qui sont dans les pots sont plus en sécurité et coûtent donc plus chers». Le prix des fleurs varie entre 50 et 200 FCfa pour les saisonnières, les arbustes coûtent entre 500 à 2500 FCfa et les palmiers entre 60.000 à 250.000 FCfa », révèle-t-il.

Le fleuriste est avant tout un technicien possédant de solides connaissances en horticulture et en botanique. Son savoir-faire lui permet d’apporter les soins spécifiques adaptés à chaque variété de plantes et de d’apporter des conseils personnalisés à sa clientèle. « La créativité du fleuriste est primordiale car ses compositions florales doivent être originales et adaptées à chaque occasion, tout en restant dans la tendance du moment. Il doit mettre en avant son style personnel pour attirer la clientèle », note-t-il. En plus de son travail champêtre, Abdou fait preuve d’une aptitude à la gestion et d’un véritable sens de l’organisation, notamment pour tenir les comptes, gérer les stocks et suivre les commandes. De la patience et un bon relationnel forment les qualités essentielles de ce commerçant. L’accueil et le contact avec les clients doivent dès lors être un plaisir partagé, un moment agréable et convivial, souligne-t-il, tout sourire, après avoir fini de vendre à une de ses clientes. « Le contact humain est primordial et gratifiant, les gens apprécient toujours de recevoir des fleurs en cadeau et associent les fleurs au plaisir et à la fête », témoigne Nadine, une ressortissante française âgée de 70 ans trouvée sur les lieux en train de s’approvisionner en fleurs.

Fleuriste, un métier exigeant
Un fleuriste se lève généralement à l’aube afin de s’approvisionner chez les jardiniers. Les premiers arrivés profiteront d’un plus grand choix de végétaux de meilleure fraîcheur et pourront faire de bonnes affaires. Après la réception des livraisons, il faut rempoter, tailler, arroser, lutter contre les parasites et veiller à la bonne conservation des fleurs et plantes. «Une fois arrivé sur les lieux, nous sortons toutes les plantes à l’extérieur du jardin pour montrer que l’on est ouvert. Ensuite nous vérifions chaque composition, pour voir si il n’y a rien de fané. On jette aussi un coup d’œil aux plantes pour vérifier qu’elles ne manquent pas d’eau. Après on regarde s’il y a des commandes à faire, si oui nous les effectuons. Il arrive que nous créons des compositions pour la vente », informe Géraldine, vendeuse de fleurs et objets de décoration en centre-ville, sur l’avenue Jean Jaurès.

« Quand nous avons des acheteurs, nous coupons toutes les tiges et mettons chaque variété de fleurs en vases préalablement nettoyées. Nous fixons les prix, puis nous les disposons sur les vases et les pots », note-t-elle. Quid des prix ? Ils varient selon la plante.

La fourchette est comprise entre 50.000 FCfa jusqu’à 300.000 FCfa voire plus. «Les ventes ne sont pas régulières. On peut rester des jours sans voir un client. Et parfois, il nous arrive de gagner plus de 600.000 FCfa à l’occasion des fêtes notamment», fait-elle savoir. Une clientèle essentiellement composée de ressortissants occidentaux, souligne-t-elle.

Plus qu’un commerçant, un fleuriste est un artiste. Grâce à une excellente connaissance de la botanique, il crée des bouquets et des présentations florales pour décorer un intérieur, pour offrir ou pour célébrer un événement. Il maîtrise la botanique et l’horticulture, il peut informer, conseiller et surtout vendre.

«Le fleuriste a plusieurs cordes à son arc. Ses compétences sont multiples et ses rôles aussi riches que variés. Parce bien souvent il travaille seul, le fleuriste va sélectionner les fleurs et les plantes qu’il commercialisera ou qu’il utilisera pour réaliser ses présentations florales et ses bouquets. Cette sélection dépend de la demande des clients », informe Sébastien qui tient boutique sur l’avenue William Pontty. Le fait de réaliser des présentations florales et des bouquets tout en s’adaptant aux exigences du client est important. «En effet, les demandes sont différentes à la Toussaint, au moment de la fête des Mères, à Noël; d’où la nécessité d’avoir de très bonnes connaissances en botanique ou en horticulture », souligne-t-il. Ces dernières vont permettre au fleuriste de mieux choisir les fleurs et les plantes qui entreront dans la composition d’une présentation florale ou d’un bouquet. «Ces connaissances aideront aussi le professionnel à mieux entretenir les végétaux et à conseiller les clients. Faire preuve de créativité permet de se distinguer de ses concurrents », relève-t-il.

Devenir Fleuriste, qualités requises
Cette activité a commencé à Dakar vers les années 1960 avec des expatriés. Le marché des fleuristes est souvent autofinancé par les gens qui y travaillent. Selon Sébastien, pour devenir fleuriste, il faut impérativement faire une formation. Une passion pour les fleurs et les plantes est un réel atout mais c’est insuffisant pour pouvoir exercer ce métier.

Le fleuriste doit à la fois être vendeur, gestionnaire et conseiller. Il doit avoir les connaissances nécessaires pour gérer son commerce. Ce qui inclut la gestion des stocks la comptabilité mais aussi le suivi des commandes. Le fleuriste doit aussi avoir un esprit créatif et une touche d’authenticité. Il doit faire face aux besoins des clients et savoir vendre le traditionnel bouquet de roses. Enfin les fleuristes doivent avoir des qualités humaines. Ils sont au cœur des évènements heureux comme malheureux. « On fait appel à eux pour envoyer un bouquet à l’être aimé, fleurir un mariage, mais aussi pour réaliser une couronne pour un enterrement ou pour fleurir une tombe », rappelle Géraldine.

Par Oumar BA

Son métier, creuser des fosses pour enterrer des corps sans vie. En effet, il gagne son pain sur le dos des morts. Immersion dans le milieu des « promoteurs immobiliers » d’outre-tombe où on trimballe notre plume pour déterrer des histoires de vie construites autour d’un mystère, la mort.

Conformément à l’article 77 du code civil, le gardien du cimetière de Hann Yarakh est autorisé à laisser inhumer le corps. Sur ces mots, il se lève de la chaise où il était adossé pour prendre la pelle cachée derrière la porte d’entrée du cimetière. Retourner à l’envers, deux coups pour bien serrer la tête. Quelques pelletées, le fossoyeur achève le creusement de la fosse.

Un petit corps raide bien ficelé déposé sur la table d’entrée qui sert d’habitude pour la collecte des aumônes. Une petite vérification pour se prémunir de toutes les éventualités, il est aussitôt plongé dans un trou automatiquement refermé. Quelques pelletées de sable ont suffi pour recouvrir la tombe de ce petit être qui n’a pu séjourner sur terre que 48 heures, après neuf longs mois de grossesse. Sans pierre tombale ni de tableau, il est classé dans le cercles des corps anonymes. Bébé n’a pas attendu d’être baptisé. En entendant, il se contentera du monticule de sable frais qui témoigne de la récence de sa nouvelle demeure. Son père venu l’inhumer avec ses trois amis ou parents aurait souhaité le voir courir dans les quatre coins de la maison, mais Dieu en a décidé autrement. Quoi de plus gai qu’un enterrement, dis-moins, celui d’un enfant. Sauf que son petit passage permettra au vieux Talla Mbaye de récolter un billet de 1.000 FCFA.

Un métier qui n’est pas de tout luxe
Le métier de fossoyeur n’est pas de tout luxe. Ceux qui le pratiquent, du moins ceux rencontrés, avouent y être entrés par accident. D’autres l’ont hérité de leur père. Passant la plupart de son temps à l’entrée des cimetières où le silence des morts se la dispute avec le gazouillement des oiseaux. Il est entre le monde immobile des cimetières et celui des vivants des alentours qui s’emballe dans une confusion de musiques cacophoniques. Les coups de marteaux des mécaniciens qui longent le mur des cette clôture, le bruit des machines à soudure, les cris des enfants qui, en ce week-end, jouent au ballon rond, affrontant les véhicules qui surgissent des deux voix de la route, viennent s’ajouter au désordre bruyant. Ont-ils oublié qu’ils sont à deux pas des cimetières ? « Je n’ai jamais voulu exercer ce métier. C’est le bon Dieu qui en a décidé ainsi », avoue-t-il. Son métier de fossoyeur donc, un coup du hasard et les largesses du destin. Par le biais de l’ancien gardien des cimetières de Hann, son ami, il avait hérité de ce métier comme il aurait hérité de la femme du défunt ami, à sa sortie bien évidemment de deuil. « D’ailleurs, quand le crépuscule se dessinait, je pliais bagage », d’après quelques réminiscences d’un « grand » fossoyeur qui a pelleté un peu partout dans le sable de cette citadelle du silence. Pourtant, il n’a pas encore déterré quelques trésors, sinon se contenter de la générosité des accompagnants de ses nouveaux « locataires ». « Nous faisons du bénévolat. C’est aux familles des défunts de voir ceux qu’ils peuvent donner. Parfois, ils organisent une petite quête en guise d’aumône, sinon on ne veut pas imposer une somme à des gens en situation de détresse », selon M. Mbaye sur les modalités de payement.

Cap aux Cimetières de Yoff. Un mur qui s'allonge et qui n'en finit pas de s'allonger. Un kilomètre de longueur et cent mètres de largeur. De quoi enterrer tout ce beau monde tombé sous le coup de l'ange de la mort qui ne distingue pas le nouveau-né de l'adulte encore moins des vieilles personnes. Il exécute la mission divine, comme le soldat sur le champ de bataille, emportant parfois de justesse des âmes à la jeunesse écourtée, aux bonheurs apostrophés aux rêves jamais réalisés laissant donc sur son chemin une vague de tristesse. A l’intérieur, le murmure des arbres sur le passage semble soudain donner à l’endroit un caractère apeurant. De nombreuses tombes... aux vieilles gravures à moitié effacées. « Repose en paix », « prier pour le repos de son âme », « al fatiha plus onze lihlass »...des mots parfois écrits en arabe pour bien enterrer son mort.

Autant en apporte l'inspiration et le poids social
Comme dans la vie quotidienne, les rangs sociaux se définissent. Trois quartiers se dessinent ainsi. Avec ironie, cela donne la bourgeoisie avec des mausolées qui peuvent coûter jusqu’à 250.000 FCfa, la classe moyenne aux logements de briques superposées parfois carrelés ou coquillés et un ghetto où les morts résidants vont se contenter des monticules de sables et de tableaux en fer plus accessible que le marbre pour graver leurs noms. Pas d’autorisation de construire qui leur coutera 14.000 FCfa ni un tableau de marbre de 15 centimètres sur 30 encore moins de 30 centimètres sur 30 qui reviendront à 5.000 ou 10.000 FCFA. Section 1 jusqu'à 56, séries une jusqu’à X, du premier enterré au dernier, des hommes tus à jamais mais des tombes qui parlent par leurs structures.

 En effet, autour de ces « départs » vers d’autres cieux, tourne une sorte de débrouille, celle de la mort. Elle n'est pas de tout luxe encore moins rentable. Sinon, le seul recours de survie pour des pères de famille qui n’ont que ça à faire.

En cet après-midi de samedi, les retombées des tombes pour faire vivre les foyers ne sont pas trop significatives. Un seul corps qui débarque depuis ce matin. Avant même son arrivée, le trou est déjà ouvert. Les proches l’ont devancé pour lui tracer une demeure moins chère que celles qui se dressent sur terre. Trois mille francs CFA à se partager entre deux voire plus, ici les tarifs sont définis et connus par la plupart. « Les trois mille francs sont facturés au petit matin pour permettre aux fossoyeurs de prendre leur petit déjeuner. Sinon, il arrive que des gens sollicitent vos services sans que vous ayez reçu rien au retour », renseigne, Bacary Koly qui, depuis 1998, est dans ce métier. Etant le plus ancien parmi les dix-sept (17) fossoyeurs qui interviennent dans ces cimetières de Yoff, il a longtemps porté le combat de la valorisation de leurs métiers de « Baye pelle » jusqu’ici en vain. Ancien boulanger, il a embrassé ce métier par hasard. D’abord gardien devant la porte des cimetières, son contrat s’était épuisé quatre ans après. A nouveau au chômage, il avait rejoint le cercle restreint des gens qui gagnent leur pain sur le dos des morts. Au bord de la retraite, son enfant a déjà fait cinq ans à ses côtés pour un métier, disent-ils, qui ne nourrit pas son homme. Donc, bons morts du fond de vos paradis, si vous voyez Dieu, dites lui mal leur a coûté leurs dernières pelletées pour couvrir vos tombes. Dans un isoloir à quelques encablures des lieux, ils se sont regroupés sous l’ombre d’un arbre. Dans leurs plus modestes habits pour ne pas dire bizarres. Ils ont vraiment des figures d’enterrement. Des têtes couvertes de bonnets, des yeux dissimulés derrières des lunettes de soleil, des pieds et des mains qui n’apparaissent point sous les chaussettes et les gans ocrés. Dans ce magma de balayeurs, de constructeurs et de fossoyeurs, seule la mort est respectée. Aucun salaire n’est encore validé pour la motivation de ses bénévoles. Ils doivent se contenter de la générosité des accompagnants, laquelle n’est pas toujours au rendez-vous.

« Nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes »
Des notes sur la façade du mur à côté de la porte d’entrée des cimetières Saint-Lazare où une dame confectionne ses bouquets de fleurs destinés à la vente. Pas un de vendu, Aminata Gackou les plongent dans une bassine d’eau pour les maintenir à la vie en attendant le dimanche, jour des grande messes, des nombreuses visites par conséquent, des grandes ventes. Si l’on pouvait en faire autant avec nos disparus, il y aurait moins de tristesse peut-être. De la tristesse, de la gaieté et de la mélancolie, il n’en manque pas au milieu des fosses à jamais fermées ; de la beauté également. Dépouillés de tous adventices et de tous les corps solides étrangers à l’exception des feuilles, qui en ce début de petit froid instable, tombent sans cesse. Ce bout de mots signifie aux visiteurs ou simples passants que la mort prend en compte tous les êtres vivants. Le système de fonctionnement des sociétés lui, non. Les fossoyeurs ne dérogent pas à la règle. Comme ceux de Yoff et de Hann, ils font également dans le bénévolat. En ce samedi où les enterrements sont quasi inexistants, ils ont déserté les cimetières. Le seul à rester à côtés des morts est le gardien, Ibou Djiba. Il leur prête main forte quelques fois. « Je n’ai pas choisi ce métier, je suis arrivé par affectation par la mairie de Dakar », informe ce vivant qui s’isole de son monde pour veiller sur ceux d’outre-tombe. Un exercice qui le rapproche de Dieu et le prépare au moment décisif.

Par Marame Coumba Seck

Il a un esprit alerte, percevant, avec acuité, les diverses facettes d’un problème. Il est à l’aise autant sur les questions purement juridiques que celles essentiellement politiques. Les deux se complètent, dirait-on. Mais, c’est parce que le Pr Ousmane Khouma est à la fois juriste et politiste.

Il a appris la science politique et le droit et les restituent avec une égale aisance. Ses étudiants ne le démentiront point. Les citoyens qui ont également eu la chance d’écouter ses analyses, saluent « un esprit avisé, serein et objectif dans l’analyse ». Ousmane Khouma est Maître de conférences à la Faculté des sciences politiques et juridiques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Ce qui lui confère, peut-être, cette tendance à se réduire à son intellectualité, du moins, c’est un constat presqu’unanime venant de ses amis. Toutefois, à l’image de tout un chacun, Khouma n’est pas né juriste. Il a naturellement un parcours, une trajectoire et une histoire. Ousmane Khouma a vu le jour en 1971 à Pikine, dans la banlieue dakaroise. Ce qui, souligne t-il, surprend énormément quand il le dit. Cela montre à souhait l’évolution des réalités et des préjugés. Il se rappelle d’ailleurs que Pikine était très tranquille à l’époque. Il a fait son cycle primaire dans ce patelin situé à quelques jets du centre ville, précisément à l’Ecole 4 de Pikine. Là, il trouve des instituteurs qui vont le marquer, le fasciner et lui font aimer la langue française. Une enfance tranquille entourée de ses oncles et amis. Il se rappelle alors de cet enseignant, Monsieur Ndiaye, qui faisait venir ses élèves à sept heures pour deux séances de dictée. L’objectif était d’augmenter les chances de réussite au Concours de l’entrée en sixième. A l’époque, cinq fautes étaient synonymes d’élimination. Dans un brin de sourire, il assure que les étudiants d’aujourd’hui en auraient facilement faits plus. C’est dire que le niveau a tout de même baissé.

Elève, ses enseignants l’aimaient bien. Il se rappelle de l’une de ses institutrices, Mme Gaye en l’occurrence, qui demandait à la mère du jeune élève Ousmane Khouma de lui permettre de s’occuper de lui. Une fois les cours bouclés, la dame se faisait un plaisir de l’amener chez elle et de l’encadrer au même titre que ses enfants. Il faisait alors ses devoirs chez son enseignante.

Il se rappelle avoir toujours été fasciné par la quête de connaissances et surtout avoir évolué dans un cadre qui facilitait cette acquisition. Il se souvient aussi de ces enseignants qui ne gagnaient pas beaucoup d’argent, mais qui étaient animés par un amour inconditionnel. A l’époque, se souvient-il, ceux qui optaient pour l’école privée, c’est parce qu’ils n’étaient pas parvenus à réussir dans le public. « Tout le contraire d’aujourd’hui où les rôles se sont inversés », se désole-t-il.

Après l’entrée en sixième, Ousmane Khouma est allé au collège Cheikh Anta Mbacké communément appelé Canada, parce que construit par la coopération canadienne. Ensuite, il fait son cycle de lycée à Seydina Limamoulaye, qui était alors le meilleur lycée public du Sénégal. Au Concours général, les élèves issus de cet établissement parvenaient toujours à se tirer du lot, se rappelle-t-il. Il obtient un baccalauréat scientifique. Surprenant pour un juriste de sa carrure ? Et pour cause, Ousmane dit avoir grandi dans une famille essentiellement composée de scientifiques : des ingénieurs, des médecins… Il n’était donc pas question, pour lui, d’aller faire une série littéraire. Pourtant, c’est ce qu’il désirait. Il va tout de même se plier à la volonté de ses oncles. Une fois le baccalauréat en poche, il fallait cocher trois cases en ce qui concerne les orientations. Le jeune passionné de droit avoue avoir, dans la plus grande discrétion, cochée trois fois droit. Une fois les orientations sorties, c’est naturellement qu’il est orienté à la Faculté des sciences juridiques au regret de ses oncles qui voulaient véritablement en faire un médecin.

Une déception en demi-teinte ?
A l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, le cadre n’est pas des meilleurs. Le jeune étudiant était habitué à des classes où le nombre était réduit ; ce qui permettait une meilleure transmission du savoir. Là, il trouve de très grandes salles, autrement dit, des amphithéâtres, avec des effectifs pléthoriques. Certains étudiants sont obligés de se tenir debout durant tout le cours. Dans le même temps, le bonheur remplissait le jeune étudiant à l’idée d’avoir le privilège d’entendre des professeurs comme Serigne Diop, Paul Ngom, Amsatou Sow Sidibé, Isaac Yankoba Ndiaye, etc. C’était fascinant, se souvient-il. Ces enseignants capables de parler des heures et des heures, tout en expliquant très clairement des concepts pas tout le temps évidents. Ce qui d’ailleurs le conforte dans son idée d’avoir choisi sa filière. Là-dessus, il n’y avait pas le moindre doute. Malgré tout, les conditions ne sont pas réunies. Le jeune étudiant décide alors de chercher une préinscription. Il choisit une petite université dans le Sud de la France, à Perpignan. Il y passe trois années et y décroche sa Licence. Sans fausse modestie, il souligne avoir été « un très brillant étudiant ». Il se rappelle avoir une fois eu la note de 20/20 à l’orale de la philosophie politique. Puis, il poursuit son double cursus à Toulouse en Droit et en Sciences politiques.  Il décrit alors un emploi du temps particulièrement chargé, mais cela valait le coup, relève-t-il. Après l’obtention du Master II, il devient enseignant chercheur sous l’œil vigilant de ses maitres. Parmi ceux-ci, il se rappelle d’Abdoulaye Coulibaly. Ousmane Khouma restera quinze années d’affilée en Europe. Il en a profité pour voyager et faire de nouvelles découvertes.

Bien qu’au début l’objectif était de faire des études et de rentrer au pays, les opportunités professionnelles et le destin feront qu’il reste en Occident des années durant. En 2011, il décide tout bonnement de rentrer au Sénégal pour enseigner à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Au Sénégal, il avoue avoir trouvé un environnement très différent. Il est frappé par la « pagaille ». Il s’en ouvre alors à son doyen de Faculté, lequel lui explique clairement que l’université était devenue « le reflet de la société ». L’effet de masse n’aidant pas forcément, le tout réunit est d’ordre à perturber. Une sorte de fourmilière bruyante. Des conditions très difficiles donc. Malgré tout, il tient à rester. Pas question de retourner en arrière. L’autre aspect, c’est l’agenda. C’est le « désordre » pour un esprit qui, des années durant, est « formé à travailler dans des calendriers bien déterminés ». Mais, très vite, on est tellement fasciné que cela fonctionne, malgré les nombreux obstacles, confie-t-il.

De beaux esprits
L’universitaire qui commence à véritablement prendre ses marques décide un jour de former les étudiants à la culture du débat démocratique. Il s’en ouvre à Osiwa, fait venir un avocat champion du monde du Concours débat démocratique et appelle également, en plus des étudiants de Dakar, quelques-uns de Saint-Louis. Les résultats vont dépasser ses espérances. « Au sein de quatre universités, les meilleurs ont été sélectionnés. Les deux plus brillants sont allés représenter le Sénégal à Paris. Ils tombent en demi-finale contre la Suisse sur un sujet qu’ils n’espéraient pas », explique-t-il, tout fier. Ses collègues universitaires, venus assister aux échanges, avouent que les étudiants choisis n’ont rien à envier ceux de Science Po ou Paris Sorbonne et autres. Cela démontre à ses yeux que le talent, c’est le travail. Il se demande alors : « Si on s’était organisé, comment ce serait ? »

Malgré les nombreuses sollicitations, le Pr Khouma entretient une certaine discrétion. Il est cependant d’usage qu’il sorte quand le débat est flou, les concepts pas clairs. Il justifie cette posture par le fait qu’il est avant tout un pédagogue, donc censé « recadrer les controverses » en cas de besoin. Le juriste dit avoir horreur de l’arnaque intellectuelle. Quand le débat touche des points fondamentaux, les citoyens ont le droit de savoir. Il s’agit donc de transmettre la bonne information. De surcroît, quand il s’agit de choix décisifs. Les intellectuels et les universitaires sont tenus alors d’occuper l’espace public. Ils doivent poser la bonne information sur la table. Il reviendra après aux citoyens de faire leur choix, plaide-t-il.

L’homme se dit fasciné par la politique pour avoir fait un institut qui en articule. Toutefois, la politique reste pour lui un objet d’études, d’analyse. « Si nous étions dans une société plus policée, il ne serait pas impossible que je m’engage en politique ». Il note pour s’en désoler que présentement, la politique pratiquée au Sénégal est parfois caractéristique d’une violence verbale inouïe.

A ses heures perdues, le constitutionaliste travaille à la Cedeao à la Direction des alertes précoces sur les questions de paix et de sécurité. Il travaille également au Pnud et avec l’Union européenne, dans la résolution des crises. Ousmane Khouma rappelle que l’un de ses premiers défis est de former des jeunes. Le reste de son temps, il est disponible pour être utile à son pays et son continent. Aux jeunes, il demande de ne pas rêver leur vie, mais plutôt de se donner les moyens de la réussir. Le talent, c’est le travail, souligne t-il encore.

Par Oumar BA

Dakar serait dénué de charme, en l’absence de cars rapides, note un touriste aguerri qui connait bien la capitale sénégalaise. Cela fait déjà une bonne cinquantaine d’années que ces cars dits rapides desservent la banlieue dakaroise. Mais, qu’en est-il du traitement de ceux qui arpentent journellement ses marche-pieds, communément appelés « apprentis » ?

Vendredi 8h, nous sommes à bord d’un « car rapide ». Ces véhicules de transport parés de leurs couleurs emblématiques faites de jaune et bleue, symbole incontournable du transport urbain à Dakar. Ce florilège du véhicule utilitaire de la marque française, dont le stock est épuisé depuis belle lurette, continue de desservir la banlieue dakaroise.

L’intérieur de notre « rapide » est un espace d’exposition de photos de stars du moment et de plusieurs autres centres d’intérêt du Sénégalais. Inscriptions coraniques et amulettes constituent également l’ornement des rapides où l’on découvre des photos de footballeurs, de chanteurs, de lutteurs, de chefs religieux. Bien entendu, des avertissements vains mettent en garde les passagers : « Défense de cracher », « Défense de fumer » ou « Défense de parler au chauffeur ». Sur les flancs du véhicule des messages issus du Coran, sont perceptibles «Alhamdoulilah» (Dieu merci), «Beugue Fallou» ou « Bonne Mère ». Les incantations pour se préserver contre les mauvais sorts ou le mauvais œil (« Nélen car ») ne sont pas en reste. A bord du car rapide, se dégage un syncrétisme religieux qui intègre des croyances différentes. Le car rapide propose le plus souvent une vingtaine de places assises, dont trois à côté du conducteur, dix dans la cabine intermédiaire appelée parfois « le salon » et dix autres des deux côtés de la longueur du véhicule en arrière. Au-delà des croyances religieuses, les décorations sur les «cars rapides» mettent en avant des événements historiques. On y célèbre les résistances locales Lat Dior, le roi du Cayor, Aline Sitoé, Alboury Ndiaye…

L’apprenti, chef du fil conducteur
L’apprenti, debout sur le marchepied, incarne le panneau de direction et déroule l’itinéraire souvent avec une multitude de petites étapes dans le but volontaire de faire payer le client plusieurs fois. « Passe », dit-il, à chaque étape, en claquant des doigts, exhibant sa trousse garnie de pièces. Il renferme précieusement entre ses doigts, des billets de banque soigneusement pliés. Non content de se tenir sur le marche-pied, l’apprenti fait en réalité office de maître séant. C’est lui qui, au grand dam du chauffeur, décide des différents points de déversement et d’arrêt. N’en déplaise à l’usager, il n’en a souvent cure. Une situation qui entraîne souvent d’ailleurs des spectacles d’accrochages entre usagers et apprentis. « Ce sont les aléas du métier », note Ibra Fall. Le jeune homme, tout juste âgé de 15 ans, fait office d’apprenti depuis bientôt trois ans. Les multiples tentatives de ses parents tendant à le dissuader à embrasser l’activité d’apprenti chauffeur se sont avérées toutes vaines. Son père lui-même chauffeur de rapide voulant un autre destin à son rejeton. «Papa a tout fait pour que je reste à l’école, d’autant plus que je n’étais pas un mauvais élève », relève le jeune longiligne, habillé d’un jean déchiré et d’un tee shirt rouge. Le jeune homme qui assurait se rendre à l’école se plaisait en réalité à faire le tour des gares routières des rapides, afin d’accompagner les apprentis reconnus. C’est lorsque son pater a fini par comprendre que rien n’y faisait qu’il s’est résolu à laisser son fils pleinement s’adonner à cette activité. Ibra travaille maintenant avec un des amis de son père, chauffeur de rapide. Il est tenu, à la fin de la journée, de lui verser 15.000 FCfa. Lui, l’apprenti se contente de 3.000 FCfa au quotidien. Cette somme semble suffisamment convenir au jeune homme à peine sorti de l’adolescence. « J’arrive, avec ses trois mille, à largement subvenir à mes besoins », note-t-il. Il fait vite d’énumérer le mécanisme de partage « les 1.500 FCfa reviennent à ma mère, avec les autres 1.500 FCfa, je fais ce que je veux », note-t-il. Ibra a de la chance, son patron, en reconnaissance des relations qui le lient à son père, prend entièrement en charge son alimentation journalière.

Magal, le record des affluences
Avec l’état de délabrement avancé des minibus dakarois dont certains ont plus de trente ans, la décoration soignée des « cars rapides » est devenu un « cache-misère ». Les « cars rapides » arborent une décoration soignée marquée par un esthétisme «Original», fait de couleurs vives. Par une approche de créativité dont eux seuls détiennent le secret, les mécaniciens locaux ont su en faire un pur produit de l’expertise locale. Rafistolé puis décoré, le véhicule s’estampille de nouveaux atours et prend les couleurs jaune et bleue qu’il arbore fièrement. La voiture de Samba Niang fait partie de ce lot de véhicules. L’homme âgé de 50 ans a horreur des « défaillances ». Malgré l’âge avancé de sa voiture (ces véhicules servent le trafic urbain depuis une cinquantaine d’année déjà), il tient à sauver les apparences. L’approche du « Magal » jouant, sa voiture est retournée au garage. « Le Magal est une occasion privilégiée pour faire d’énormes gains », note-t-il. Le Magal passé, par exemple, Samba avait battu le record de ses gains. « Avec un autre collègue chauffeur, nous avons gagné 100.000 FCfa chacun, et nos deux apprentis se sont retrouvés avec 30.000 FCfa chacun », se rappelle-t-il le visage radieux. Cette année, il ne se fera certainement pas prier pour, à nouveau, emprunter la route de Touba. « Costaud et endurant », il est persuadé que son véhicule, malgré l’âge avancé, fera l’affaire.

Il est très rare de voir un apprenti chauffeur âgé. Ils sont le plus souvent de simples adolescents. Cela s’explique, selon Mansour Gaye, chauffeur au garage à Fass Mbao. « L’apprentissage du métier de chauffeur passe par l’étape des marche-pieds », souligne-t-il. En réalité, tout rêve d’un apprenti ambitieux, c’est de devenir lui-même un jour chauffeur. Or, pour disposer d’un permis, la majorité d’âge est requise. A l’en croire, le marche-pied n’est qu’une étape de parcours. Il se souvient encore avec nostalgie cette étape déterminante d’apprenti qui a fait de lui un chauffeur. « Je gagnais 2.000 FCfa par jour, mais cela me suffisait largement », souligne-t-il. Et aujourd’hui, combien gagne le chauffeur ? Sourire aux lèvres, il refuse d’avancer l’exactitude de la somme. « Je gagne nettement plus, mais bien nettement, toutefois, chose curieuse, j’étais mieux organisé avec les 2.000 FCfa que maintenant ». Un paradoxe qui ne s’explique point. Symbolisant pourtant les ombres et tares de la société sénégalaise, la place des « cars rapides » risque hélas d’être de plus en plus à la fourrière, amenant avec lui son flot « d’apprentis ».

Par Oumar BA

Felwine Sarr est professeur à l’Université Gaston-Berger où il dirige le Laboratoire de recherche en économie de Saint-Louis (Lares). Il est écrivain poète-philosophe. Il a notamment écrit Dahij (Gallimard, 2009) et Méditations africaines (Mémoire d’encrier, 2012), deux ouvrages construits à partir de réflexions personnelles. Il invite à revenir sur ce qui fonde notre humanité et sur la manière dont nous souhaitons la construire. Adepte des arts martiaux, il a fait sienne la maxime de Juvénal, « un esprit sain dans un corps sain ». Musulman qui a servi la messe enfant et s’intéresse au bouddhisme zen, Sereer dans un univers majoritairement wolof qui parle français depuis son plus jeune âge, Felwine Sarr sait mieux que quiconque que les identités sont multiples. Raison pour laquelle il invite les penseurs du continent à s’engager dans une rupture épistémique en investissant des notions africaines comme le « jom » (dignité), la « teranga » (hospitalité), le « ngor » (sens de l’honneur). Ce philosophe du quotidien nous invite tous à trouver notre propre voie en délaissant les chemins tracés d’avance et les idées toutes faites.

Par O. BA

À l’heure du tout jetable et de la production à grande échelle, il est légitime de se demander si le métier de cordonnier nourrit son homme. Certes, à travers les siècles, les cordonniers ont su démontrer leur talent, non seulement pour protéger les pieds, mais également pour les couvrir de façon élégante.

L’industrialisation excessive semble bousculer le quotidien du métier de cordonnier. Au lieu de se faire confectionner une chaussure sur mesure, il devient plus courant, pour certains usagers, de les acheter directement dans les grandes enseignes et les chaines de distribution. Les chaussures confectionnées en Asie sont de si bon marché que la réparation de certains modèles coûte plus cher que l’acquisition d’une nouvelle paire. Toutefois, depuis quelques temps, cette tendance semble s'inverser et la cordonnerie a su s'adapter aux nouveaux modes de consommation, en proposant des produits conformes aux exigences de la clientèle, sanctionnés de prestations de qualité. Un détour à la Médina prouve à souhait que l’artisanat local de la confection de chaussures a de beaux jours devant lui. Le secteur confronté à des difficultés il y a de cela quelques années s’est apparemment relevé du bon pied. Doucement, mais sûrement, la cordonnerie locale est en train de filer un marché porteur essentiellement composé d’usagers locaux. Ici à la Medina, pour se faire confectionner une chaussure, il est essentiel de passer une commande à l’avance. La majeure partie des chaussures exposées ont déjà trouvé preneurs. Seules quelques-unes sont proposées à la vente libre. « Nous sommes dans le secteur depuis des générations. C’est de grands-pères en petits-fils que nous nous sommes transmis ce savoir-faire », souligne Amadou Guissé, qui tient échoppe à la Médina. Ce legs serait, selon lui, à l’origine d’une clientèle conquise d’avance. « Les commandes proviennent essentiellement de commerçants établis à Dakar et dans les autres régions. Ils appellent pour communiquer les modèles, envoient l’acompte sur le prix convenu et nous entamons le travail, pour toucher le reliquat après livraison », précise-t-il. Ici, ce sont essentiellement des chaussures à base de semi-cuir qui sont vendues. Pour cela, les artisans font continuellement recours au tannage traditionnel du cuir. « Cette opération consiste à transformer la peau en cuir grâce à des tanins », souligne-t-il.

Birane est un homme d’affaires aguerri. Agé tout juste de 34 ans, il n’en demeure pas moins très expérimenté en « business ». Très tôt, il dit s’être initié aux activités commerciales. Il ne se focalise pas sur un seul secteur et compte plusieurs cordes à son arc. Ces temps-ci, Birane a jeté son dévolu sur la cordonnerie locale. « Je me rends à Ngaye où je m’approvisionne en chaussures, pour ensuite aller les écouler à l’extérieur. Je les ventile un peu partout : dans la sous-région, en Italie, un peu en France et à Dubaï », note l’homme d’affaires. Il ne se plaint pas outre mesure de cette trouvaille : « Les chaussures sénégalaises sont très bien appréciées à l’extérieur », assure-t-il. Cette activité lui rapporte suffisamment de bénéfices à tel point qu’il pense « exclusivement s’y consacrer ». Le prix des sandales de Ngaye varie entre 5.000 et 10.000 Ffrancs Cfa, informe-t-il. A la vente, « il m’arrive de doubler le prix d’acquisition », souffle-t-il.

Selon lui, les cordonniers devraient commencer à se considérer non plus comme des « bricoleurs » de subsistance, mais plutôt comme des entreprises et mettre en place des stratégies de croissance et des objectifs qui peuvent être productifs, plaide-t-il. Selon Birane, « l’artisanat est sans doute le secteur offrant le plus d’opportunités à l’export ».

Des chaussures accessibles à toutes les bourses
Si la plupart des cordonniers préfèrent acheter le cuir importé, c'est parce qu'il facilite la fabrication artisanale des chaussures. Et ce travail requiert moins d'énergies. « Après avoir acheté la peau traitée on doit y enduire de l'huile pour lui donner la couleur souhaitée. Le processus peut parfois prendre du temps », informe Aly Mbow, cordonnier à Sandaga.

La crise économique et la diminution du pouvoir d’achat sonnent le renouveau du métier de cordonnier. En effet, outre la volonté de soutenir l’artisanat local, il devient plus judicieux de réparer ses chaussures abimées que de les jeter. Par ailleurs, le métier de cordonnier a grandement évolué : « Les techniques employées et les matériaux utilisés permettent aujourd’hui de redonner une nouvelle jeunesse aux souliers », précise Aly.

La qualité de la peau utilisée est très importante ; plus elle est consistante, plus le prix est élevé. Le motif de la chaussure est aussi pris en compte. Certains modèles sont beaucoup plus faciles à confectionner que d’autres, ce qui, à coup sûr, se répercute sur la fixation du prix, souligne Amadou Guissé, cordonnier à la Médina. Toutefois, assure-t-il, toutes les bourses peuvent s’offrir un soulier. « Les prix commencent à 3.000 FCfa et peuvent aller jusqu’à 15.000 FCfa », note-t-il. Tout le monde ne peut pas s’approvisionner en cuir sachant qu’« il n’y a aucune usine de transformation du cuir au Sénégal, et c’est ce qui fait défaut dans le métier », déplore-t-il.

La qualité du travail du cordonnier constitue un atout qui milite en sa faveur, notamment lorsqu’il s’agit d’une création. Beaucoup de ces spécialistes n’hésitent pas à proposer d’autres services comme la maroquinerie, pour compléter leur revenu et étendre leur clientèle. Cheikh Guèye, trouvé au marché Thiaroye, fait décidément parti de ceux-là. Ses chaussures, il les achète au marché Petersen. « Je maîtrise les goûts de ma clientèle. Voilà ce qui me pousse à apporter une nouvelle touche aux chaussures que j’achète », informe-t-il. Cette nouvelle touche est doublement payante. « Elle permet non seulement de vendre plus vite la chaussure, mais aussi et surtout cela augmente le prix de vente », assure-t-il. Cheikh Guèye dit vivre de ce métier.

D’autres se spécialisent exclusivement dans la réparation ou la confection de chaussures spécifiques. C’est le cas de Mamadou Kassé. Il est âgé d’une soixantaine d’années. Mamadou est installé à Yeumbeul. Cela fait plusieurs années qu’il répare des chaussures. « Je capitalise plus d’une trentaine d’années d’activités dans la réparation des chaussures. Cette activité m’a permis de m’occuper de ma famille des années durant », souligne-t-il. Aujourd’hui, la relève est prise par sa progéniture. « Certains de mes enfants ont grandi et s’occupent depuis lors de la nourriture familiale et des dépenses afférentes à la tenue de la maison », se réjouit-il. Toutefois, il s’est résolu à continuer son activité, ce qui lui permet de « subvenir à ses besoins personnels ». Qu’en est-il de son gain journalier ? Il varie : « Il m’arrive de repartir avec 7.000 ou 200 FCfa, c’est selon les jours », informe-t-il. Globalement, s’il fait les calculs à la fin du mois, il gagne quotidiennement « 3.000 FCfa ».

Nécessaire professionnalisation
La plupart de ces fabriques demeurent artisanales parce qu’elles ont été mises sur pied juste pour des besoins de survie et elles évoluent : « au jour le jour ». « C’est surprenant de savoir qu’il y a des cordonniers qui réparent des chaussures depuis trente ans, mais ils n’en ont jamais confectionné une paire. Ce n’est pas qu’ils en soient incapables. Le problème est qu’ils n’en ont pas l’idée, le plan et le rêve de conduire leur business vers une étape supérieure », s’indigne Abou, un étudiant trouvé sur place. Il est d’avis que les industries artisanales devraient travailler à développer leurs produits, leurs services ou encore leurs idées. « Il s’agit de travailler à l’amélioration qualitative et quantitative du produit ou service, l’amélioration de la présentation du produit, la production de nouveaux produits et l’innovation dans la façon de faire », souligne-t-il.

Confection d’amulettes
C’est un décor étonnant et captivant à la fois. Des amulettes sont minutieusement rangées. Certaines ont déjà été confectionnées et n’attendent que leur propriétaire. D’autres sont en phase de l’être. Dans une scénographie étonnante, ces amulettes sont minutieusement rangées dans l’atelier d’Ibou Touré. Des gris-gris destinés à être portées, d’autres à orner maisons, véhicules et autres… Deux traditions sont ainsi mises en exergue : africaine et islamique.

« Ces amulettes sont des prescriptions de marabouts. Elles sont très chargées. Ce sont souvent des objets codifiés. Ces objets servent autant à attaquer qu’à protéger », note le cordonnier qui s’affaire à son activité favorite. Toutes les catégories sociales viennent vers lui: hommes politiques, hommes d’affaires, civils, pauvres, riches. Cette activité devenue très « florissante » permet à Ibou de subvenir à ses besoins en entretenant ses rejetons. Père de famille, Ibou assure nourrir quotidiennement une dizaine de bouches. Seule son activité de confection de gris-gris lui permet de subvenir à ses besoins. « Tout est parti d’une histoire d’initiation. De père en fils, j’ai reçu les sciences occultes qui permettent de faire face aux éventuelles déconvenues », informe-t-il. La confection de certaines de ces amulettes exige des comportements spécifiques. « Il m’arrive de confectionner des amulettes où on est tenu de garder le silence, tout le processus durant », note-t-il. Il est également courant de « se déshabiller nu, afin de satisfaire les exigences et les prescriptions d’une amulette », note-t-il. Le prix le plus accessibles est 500 FCfa, toutefois, les prix peuvent grimper jusqu’à 10. 000 FCfa, c’est selon la nature de l’amulette et parfois les risques et les exigences qui vont avec sa confection, note-t-il.

Par Oumar BA

Le lac de Guiers est une véritable aubaine pour les populations de Keur Momar Sarr. Avec la disponibilité de l’eau, beaucoup d’entre elles s’adonnent au maraîchage pendant la saison sèche.
A la sortie du village de Keur Momar Sarr sur la route de Gnith, se trouve la localité de Mérina, située à moins d’un km. A l’entrée du village, Maly Coumba Niang, la cinquantaine entamée, prépare sa parcelle. Aidé de deux autres parents, il s’apprête à entamer la contre saison chaude. Sa parcelle de près d’un hectare, située près du lac, est divisée en plusieurs lots. Ici, le tournesol sera la principale variété.

« Avec l’aide de partenaires, je cultive du tournesol. Dans trois mois, ce sera la récolte. Je compte faire d’autres variétés comme les carottes », a expliqué M. Niang, un des notables de Mérina qui s’intéresse beaucoup à l’histoire de son terroir. Grâce à la disponibilité de l’eau, beaucoup de personnes s’activent dans le maraichage. Sur les rives du lac, de Keur Momar Sarr à Suyer sur une distance de près de 30 km, les parcelles sont visibles. Il en est de même sur la route qui mène à Gnith.

A la sortie de Keur Momar Sarr, Amadou Kâ exploite une parcelle d’un hectare et demi. Il est à la préparation des plans et espère récolter dans quatre mois. Depuis 40 ans, il s’active dans le maraichage, d’abord, à Mboro, puis Fass Boye et Lompoul. « Faute de moyens, je n’utilise qu’une partie de la parcelle qui m’a été prêtée par le conseil municipal », a confié M. Kâ. Selon lui, beaucoup de gens s’activent dans ce secteur, mais ils n’ont pas assez de moyens. Les charges liées aux intrants, engrais et carburant sont importantes. Vulcanisateur de profession, le jeune Babacar Thiam s’est lancé également dans le maraîchage. Il exploite une parcelle de moins d’un hectare prêtée par le conseil municipal. Lui aussi déplore le manque de moyens.

« Le maraîchage, a-t-il soutenu, est rentable mais les charges sont lourdes. Trouvé près de son champ de manioc en train de réparer un tuyau endommagé, il demande au gouvernement d’aider les jeunes qui veulent se lancer dans ce secteur qui peut combattre le chômage. «Il y a beaucoup de jeunes qui souhaitent s’investir dans le maraîchage, mais les moyens font défaut. C’est un secteur qui peut contribuer à la diminution du taux de chômage», a regretté M. Thiam. 

Sepam : Une exploitation agricole qui lutte contre le chômage
Une exploitation agricoleA côté du maraichage à Keur Momar Sarr, de grandes exploitations se développent également. Profitant de la disponibilité de l’eau et ayant des moyens considérables, elles exploitent de grands domaines. C’est le cas de la Société d’exportation de produits agricoles et maraichers (Sepam). A la sortie de la ville, sur la route de Gnith à environ un km, se trouve le domaine de la Sepam. Il couvre une superficie de 1.000 hectares, dont 500 sont actuellement exploités. Entièrement clôturée, elle participe activement à la lutte contre le chômage.

Situé à 1 km du lac, le domaine est irrigué grâce à un tuyau qui déverse l’eau dans un bassin de 7.500 m3. Sont cultivés dans ce domaine, des haricots verts, des tomates, des melons et des oignons qui, après la récolte, sont conditionnés à Keur Ndiaye Lô (département de Rufisque), puis exportés vers l’Europe.

Selon Abdou Niasse, directeur administratif et responsable phytosanitaire, la Sepam, qui a démarré depuis 2005, emploie 12 permanents. Pour les travaux de semis, sarclage et binage du sol, elle fait recours à 60 personnes par jour. Les besoins de main-d’œuvre augmentent lors de la récolte. « En période de récolte, nous prenons entre 300 et 400 femmes par jours », a précisé M. Niasse. Il a ajouté que chaque femme peut gagner jusqu’à 4.000 FCfa par jour. Il n’y a pas que la Sepam qui intervient à Keur Momar Sarr.

Le Dac d’une superficie de près de 5.000 hectares a démarré depuis 2015. « L’agrobusiness se développe. Il y a la Sepam qui fait travailler beaucoup de personnes, sans oublier le Dac. La Saed a également prévu d’aménager de grandes superficies dans le diéri », a confié Diomaye Sène, le chef du Centre d’appui au développement local (Cadl).

Plante aquatique : Le typha valorisé à Keur Aya
Plante aquatiqueLe typha est une plante aquatique envahissante qui occupe une bonne partie du Lac de Guiers. Il empêche la navigabilité, mais freine également les activités de pêche. Malgré ces effets sur l’environnement, le typha constitue une source de revenus pour les habitants de Keur Aya, un quartier de la commune. A l’entrée de la ville, à gauche, se trouve ce quartier habité principalement par des Maures. Ici, toutes les clôtures des maisons sont faites à base de typha. Les Maures valorisent cette plante en fabriquant des nattes. Ils en tirent leurs principales sources de revenus. Ndèye Fall, la quarantaine, s’active dans la fabrication de nattes à base de typha depuis près de 40 ans. C’est son gagne-pain et elle en est fière.

Elle fabrique deux à trois nattes par jour en plus des travaux ménagers. «Je vends une natte entre 1.500 et 2.500 FCfa », explique-t-elle. Sa voisine, Marème Fall, maitrise parfaitement aussi l’art de fabrication des nattes. « C’est un travail que je fais depuis mon enfance et qui me permet de subvenir aux besoins de la famille », raconte Mme Fall. Avec le produit de la vente des nattes, elle appuie son mari. Mais ces deux dames trouvent difficile la récolte de cette plante aquatique. « La récolte du typha n’est pas facile. C’est même risqué. Il y a beaucoup de moustiques et des insectes, mais également des serpents dangereux dans le lac», a expliqué Ndèye Fall.

Après la coupe, le typha est séché pendant une semaine. Les nattes sont prisées lors des cérémonies religieuses. «Lors des Gamou, nous parvenons à écouler beaucoup de nattes. Nous faisons aussi le tour des marchés hebdomadaires », a ajouté Marème Fall. Ces dernières envisagent tout de même d’abandonner ce travail qu’elles jugent harassant. «Si nous trouvons des parcelles de terre, nous allons nous investir dans l’agriculture et abandonner le tissage des nattes», note Ndèye Fall qui confie que les Peuls s’adonnent également au tissage. Chef du Centre d’appui au développement local (Cadl), Diomaye Sène souligne qu’il y a des tentatives de la part de partenaires au développement pour transformer le typha en charbon.

Reportage de Aliou KANDE et El Hadji Ibrahima THIAM (Textes) et Ndèye Seyni SAMB (Photos)

Last modified on vendredi, 29 juillet 2016 12:40

Les retraités ont des approches diverses de leur nouvelle vie. Le fait de quitter son activité professionnelle peut, en effet, réveiller des sentiments inattendus chez certains d’entre eux : nouveau calcul, nouvelle approche et parfois de nouveaux comportements sont notés.

L’arrêt du travail réveille parfois certains sentiments inattendus: le manque de confiance en soi ou l'impression d’impuissance, voire le déni de la réalité. Fatoumata Sy, 60 ans, a travaillé comme juriste au sein d’une société nationale qui s’active dans le secteur de l’Hydraulique. Elle s'étonne encore des sentiments qui l'ont envahie les premières semaines, après son départ. Une retraite pourtant célébrée comme il se doit par un « pot » joyeux en compagnie de ses collaborateurs. « A force de m’ennuyer à la maison, je n’ai trouvé qu’une seule résolution. Je me suis jetée sur les livres que je n'avais pas lus et qui me faisaient envie depuis des années… Jusqu'à me demander finalement au bout d'un mois, mais quel est le sens de cette situation inutile et solitaire », affirme-t-elle.

On en viendrait presque à penser que l'adieu à une carrière, un métier, ne se règle pas simplement à coups de cotisations, plus ou moins confortables. Qu’en est-il du vécu psychologique de ceux qui, un jour, quittent leur travail, cessent de se rendre à leurs lieux habituels, de fréquenter des collègues ou des clients, et surtout endossent un nouveau statut social ? Beaucoup sont plus « remués » intérieurement qu'ils ne l'auraient pensé pendant leurs années, de pleine activité, assure Fatoumata. Elle se dit d’ailleurs victime de ce qu’on peut appeler le « bouleversement de l'agenda ». Elle s'était efforcée de remplir toutes les exigences pour éviter de penser à cette nouvelle étape de sa vie. « Puis, je me suis racontée ma carrière professionnelle », poursuit-elle. Les dossiers que j'avais bien menés, ceux que j'avais ratés… Je me suis sentie soulagée de ne plus avoir à me battre, comme je l'avais fait quand j’avais 30 ans ».

Un agenda bouleversé
Pour certains, le départ à la retraite s'accompagne de sentiments partagés entre soulagement et peur de ne plus trouver sa place dans la société, après avoir quitté son boulot, après des années de bons et loyaux service rendus.

Cet inattendu retour à la « case départ » provoqué par la mise en retraite est apparu évident au sociologue Daouda Thiam, qui a mené une enquête auprès de plus d'une dizaine de nouveaux retraités, de tous horizons et milieux socioculturels. « L'arrêt du travail, certains n'y pensaient pas, tandis que d’autres le prévoyaient », constate-t-il. Mais, cela n'empêche pas le basculement total qui arrive chez la plupart d'entre eux, avec cette étape. À l'écoute des témoins, il note ceci : « Tous avaient d'abord besoin de raconter en détail leur carrière passée. J'ai réalisé à quel point le travail avait vraiment été un pilier de l'identité ».

Autre découverte, l'image intériorisée du retraité paisible qui fréquente les « grands-places » ne veut plus rien dire à beaucoup. « D'ailleurs, ce statut de retraité inactif ne correspond plus à la réalité que beaucoup veulent maintenant vivre », poursuit le sociologue. Parmi les difficultés à dépasser : l'illusion de la retraite appréhendée au départ comme un « Eden » pour les uns, ou comme « une chute irrattrapable » pour les autres. Pour cet ancien colonel de l’armée, une culpabilité qu'il n'avait jamais ressentie s'est manifestée : « J'entendais parler du chômage des jeunes. Et moi je suis là, à bien profiter de mes jours heureux, à ne rien faire tout en percevant ma pension ! C'est très désagréable comme sensation », souligne-t-il.

Changement de rythme
« On peut certainement atténuer ces bouleversements émotionnels en anticipant », affirme Aïssatou Mbengue, psychologue qui rejoint sur ce point la plupart des retraités interrogés. « Deux ou trois ans avant l'échéance, il faut commencer à se poser les bonnes questions », explique-t-elle. « Après mon départ en retraite, où ai-je envie de vivre ? » « Quelle activité me permettrait- d'utiliser mes compétences et talents d'une manière efficace ? » ou encore « avec qui ai-je encore envie de nourrir des relations sociales ? », telles sont les questions qu’il faut, à ses yeux, se poser. Un vaste chantier selon Aïssatou Mbengue. « Il faut bien se préparer pour marquer sa liberté », résume-t-elle.

Saydou est un ingénieur informatique à la retraite. Il a quitté son poste. Mais, pour lui, pas question de stopper la vie professionnelle. Il a fait un bilan de ses compétences, puis s’est déployé pour monter une petite société de services informatiques.

Aujourd’hui, à 62 ans, il travaille encore et se dit parfaitement heureux. Il illustre le classique syndrome du retraité hyperactif qui ne parvient pas à décrocher. Il promet d’aller jusqu’au bout, à moins qu’un accident de santé ne le force à lever le pied, lui fournissant l’excuse de ne plus s’activer, souligne-t-il.

Le sociologue Thiam est catégorique, arrêter de travailler est toujours douloureux pour certains. D’abord, le changement de rythme est vécu comme un choc. « Certes l’individu se retrouve maître de son temps au lieu de s’engouffrer chaque matin dans le tunnel temporel de l’entreprise, scandé par les rendez-vous et les réunions. Son organisme n’est plus soumis au stress et à la tension qui, en quarante ans, sont devenus aussi indispensables que le café du matin. Le passage de la vie intense, que l’on mène dans l’entreprise, à une vie plus solitaire est également un facteur fréquent de déstabilisation », note le sociologue Thiam. Macoumba était conducteur dans une imprimerie. Il a pris sa retraite en 2013. « En deux ans, il est devenu un petit vieux. N’ayant aucune image à laquelle s’identifier, il est entré directement dans le troisième âge », témoigne un de ses anciens collègues. « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » est la question incontournable.

Le concept de « retraite active » se développe
En effet, lorsque la vie professionnelle a été totalement épuisée, la retraite s’assimile à un deuil pour certains. Ils se retournent alors contre eux-mêmes et se déclenchent des pathologies. « Pourtant, ce trésor d’énergie pourrait leur reconstruire un avenir », note Daouda Thiam, sociologue. Prendre sa retraite de salarié, mais pas de travailleur, semble à ses yeux constituer la solution.

Aujourd’hui, la représentation de la retraite active évolue. II y a une seconde vie après la retraite. Les séniors, après avoir capitalisé beaucoup d’expérience, vendent leur expertise ou investissent d’autres créneaux. Les exemples de réussite ne manquent pas. A 61 ans, Natou Diagne est une femme heureuse, pétillante d’énergie avec des projets à foison. Elle a récemment pris sa retraite « La chance de ma vie », exulte-t-elle. Cette femme vend son savoir-faire à une entreprise évoluant toujours dans le secteur des télécoms. Idem pour Ansou, la soixantaine. Après de bons et loyaux services, il s’est mis à son compte.

L’anecdote très expressive des difficultés liées à la retraite
La psychologue, Aïssatou Mbengue, témoigne d’un fait assez illustratif du sentiment de désapprobation qui anime certains retraités.

Il s’agit d’un monsieur qui est venu un jour la voir, sur recommandation de son patron, dit-elle. « Il est entré dans mon bureau. La soixantaine, élégant, costume sombre de bonne coupe, chaussures anglaises impeccables, mains soignées. Un chef qui dégage du charisme et de l’énergie », rapporte-t-elle. Je ne dis rien. Après de longues minutes, il plante son regard dans le mien et se penche légèrement vers moi. « Je m’appelle Faustin Diabang* », annonce-t-il d’une voix assurée. Je suis représentant d’un prestigieux groupe occidental ici au Sénégal. Mon Pdg a souhaité que je rencontre un spécialiste. Vous me direz ce que vous en pensez, mais à mon avis, je n’ai aucun problème, lance-t-il. Nouveau silence. « A la fin de l’année, reprend-il, je vais être en retraite. Je suis très heureux de prendre ma retraite ! ». Puis, il plonge la tête dans ses mains et se met à sangloter. « Des Faustin Diabang, il y en aurait beaucoup. Pour eux, un retraité leur rappelle d’abord leur grand-père, ensuite leur père. Un retraité, c’est donc un homme épuisé », note le spécialiste.

Faustin Diabang * (nom d’emprunt)

Last modified on mercredi, 20 juillet 2016 14:13

Aimer à plusieurs est-elle une manière d’être fidèle ? Dans un pays où la « niarel » (seconde épouse) est la règle, quelques résistants assument leur option pour la monogamie. Les raisons de ce choix sont nombreuses. Mais la constance est la condition économique surtout en ville. Cependant, n’est-il pas contradictoire de demander aux hommes d'être monogames et fidèles ?

Sortir avec ses deux garçons la nuit est devenu une habitude chez lui. Le plus petit contre la poitrine, l’autre pris par la main, il marche suivant le rythme du second enfant. Ibrahima Guèye est agent immobilier et marié à une seule femme. Celle-ci travaille jusqu’à tard dans la soirée. « Je pars chercher un peu de couscous et du lait à donner aux petit en attendant l’arrivée de leur mère qui doit apporter le dîner », informe M. Guèye.

C’est le même rythme au matin. « Leur maman descend tard et est crevée au petit matin. Comme je me lève tôt pour la prière de l’aube, je me charge du bain et du petit déjeuner du plus grand enfant qui va à l’école », confie-t-il.

A cinquante-trois ans, Iba, comme l’appelle affectueusement ses proches, avoue qu’il n’envisage pas d’épouser une seconde femme car il ne veut pas détruire l’équilibre qu’il a créé. Ce choix est-il une conséquence de la jeunesse de sa femme ou de son niveau d’instruction ? Non ! répond-il. Aucun des deux ! « Peut-être, je suis né d’une famille monogame. Pourquoi, l’idée de prendre une seconde femme ne m’a jamais traversé l’esprit », suppose-t-il. A trente ans, sa femme à qui on donnerait un âge moins avancé, refuse de donner des détails sur sa profession ni le régime matrimonial de leur couple. En croire à son mari, dans leur acte de mariage figure bien le régime polygame. A cet arrêt des lignes 58 et 38 à Sham, il s’apprête à monter dans le véhicule où il est lisiblement inscrit Sham-Fass Mbao. Interpellé, il esquisse un sourire avant de prendre place. Le bus partira quinze minutes après celui qui vient de prendre le départ. Aliou Ndiaye est un agent dans une banque de la place. Ce quadragénaire est aussi marié à une femme. Pas même un petit bout de bois de Dieu après six ans de mariage. Son hostilité envers la polygamie est claire.

« Polygamie madame ! Merci. Vous êtes des sujets à problèmes, une seule suffit », réagit-il. De quoi a-t-il peur ? Son souci est plus accentué sur les querelles familiales. « Au Sénégal, si vous voulez mourir tôt, épousez plus d’une femme. Elles vont vous donner à "manger" et à "boire". Mais, elles vous rendent la vie impossible à cause de leurs querelles inutiles. Et le plus dangereux, c’est qu’elles vont les prolonger en une bataille mystique qui n’épargnera ni le mari ni les enfants », se désole M. Ndiaye.

Cependant, pour certains, le problème de la monogamie c’est le risque d’infidélité. Ils convoquent en l’ignorant même l'effet Westermarck, c'est-à-dire le manque d'attrait pour le familier. Selon cette approche biologique, la monogamie est problématique pour les hommes jeunes, en raison de la perte du désir sexuel pour les partenaires de longue date ou anciens, et l'attrait pour de nouveaux partenaires.

Lamine Lô est vendeur d’objets d’art au village artisanal de Pikine. Habitant Keur Samba Kane dans la région de Diourbel, il épouse une seconde pour ne pas être infidèle à sa femme. « De Keur Samba à mon lieu d’habitation, Pikine, c’est des kilomètres. Je ne peux pas m’y rendre régulièrement. Donc, il me faut une seconde pour ne pas se livrer à la débauche », justifie M. Lô. D’autres hommes hésitent à s'engager dans une relation monogame parce que ce régime est considéré comme un désert sexuel.

Pourquoi s'embarquent-ils dans une relation monogame s’exposant à l’infidélité alors qu’ils peuvent trouver autant de relations sexuelles ? C’est ce que le Professeur Amadou Ali Dieng, sociologue, appelait à tort ou à raison la « transhumance sexuelle ». A la recherche peut-être de la bonne prairie. Par ailleurs, quelles que soient les raisons données, la situation économique qui rend difficile les conditions de vie est une constante, surtout en milieu urbain. En ville, un enfant est un bien à consommation, c'est-dire un sujet à nourrir. Alors qu’en milieu rural un enfant est un bien à production, car il participe aux activités agricoles. Ce qui fait que la polygamie y est assez importante car étant un facteur de production agricole.

Par Marame Coumba SECK


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