grandair

Décryptage (23)

La Petite côte a longtemps constitué une destination privilégiée pour les touristes qui n’hésitaient pas à acheter des parcelles, de construire des villas. Aujourd’hui, à côté de la course vers l’acquisition des maisons en bordure de la mer, la revente des villas est une tendance en nette hausse à Saly, Ngaparou et Somone. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène.

Saly Portudal a longtemps exercé un attrait avec ses nombreux atouts. La localité est située à quelque 80 km de la capitale et à 15 mn du nouvel aéroport international du Sénégal. Le site constitue un exemple d’aménagement réussi. Il s’étend le long de la mer ; ce qui lui confère un climat agréable. Presque toute l’année durant. A cheval entre les différentes régions du Sénégal, le transport y est plutôt accessible. Saly, c’est également une station balnéaire à la réputation internationale. Certains visiteurs venus de l’Occident pour un court séjour ont fini par y élire domicile. Conséquence : c’est la course vers la construction des villas à l’architecture exotique. Des maisons « pieds dans l’eau » poussent comme de petits champignons en bordure de la mer.

Le rivage est débordé. Le prix du terrain avait dépassé le seuil de la rationalité. En arrière-plan de la plage, les nouveaux quartiers aux allures des résidences européennes, avec des villas aux murs parés de fleurs, se détachent des habitations traditionnelles de Saly. Par son emplacement géographique exceptionnel et son dynamisme culturel, l’endroit est un lieu de résidence attractif. Ces facteurs tendent à soutenir un marché immobilier dont les prix sont parmi les plus élevés au Sénégal. Après la course à l’achat des parcelles et à la construction des maisons, il se développe, aujourd’hui, une nouvelle spéculation : la vente des villas. Le phénomène prend de l’ampleur. C’est un vent qui balaie la zone touristique. En cette matinée de mercredi, pas moins d’une vingtaine de villas sont affichées devant les locaux d’une agence immobilière. Toutes sont proposées à la vente. Les prix varient entre 45 et 120 millions de FCfa. On affiche « villa à vendre » presque dans plusieurs coins de rue à Saly, à Saly Niakh Niakhal, Somone, Warang, Ngaparou… La vente et la revente des villas sont une activité florissante. Surtout que la station balnéaire est au bord de l’épuisement de ses réserves foncières. Il est quasi impossible de s’offrir un terrain nu à usage d’habitat à Saly Portudal.

Nouveaux atouts
Villa Vente 3« Trouver un terrain nu à Saly relève d’un combat de titan », confie Marie Sène. Elle gère y une agence immobilière. Les rares personnes qui disposent encore d’une parcelle à Saly ne sont souvent pas dans les dispositions de vendre, souligne-t-elle. « Au lieu de céder leur terrain, les propriétaires préfèrent construire, pour ensuite mettre les lieux sous location. Cela est beaucoup plus rentable. Et quelque soit la durée du loyer, la maison reste la propriété du bailleur », relève-t-elle. A ce jour, Saly est l’un des plus grands centres touristiques de l’Afrique de l’Ouest et compte des hôtels et des résidences. Saly abrite aussi de nombreux restaurants, bars, discothèques, boutiques artisanales, etc. On peut également y pratiquer la pêche, la planche à voile, le ski nautique, le tennis, l’équitation, le golf… Des raisons, entre autres, qui ont poussé le couple Duverne à s’installer sur la Petite côte il y a de cela 17 ans. Jean et Bernadette venaient alors de prendre leur retraite. « Nous étions des habitués de Saly. Nous passions plus nos vacances ici. C’est naturellement que nous sommes tombés amoureux de la localité et avons décidé, après notre retraite, de nous offrir une villa à Somone », informe Jean. Mais, le couple a décidé de vendre. « Nous prenons de l’âge et il est temps de retourner au bercail », souligne Bernadette sur un ton ironique. Selon Penda Guèye, également gérante d’une agence immobilière à Saly, « la clientèle a changé. Dans les années 2000, avec le passage à l’euro, beaucoup d’Occidentaux sont venus investir dans l’immobilier à Saly. La plupart d’entre eux étaient déjà à la retraite à l’époque. Les années cumulées font que ces personnes sont très âgées et préfèrent souvent rentrer chez-eux », analyse-t-elle. Penda explique que certains passent maintenant six mois à Saly, durant la période hivernale, et le reste de l’année, ils sont dans leur pays d’origine qui leur offre un meilleur plateau sanitaire. Selon toujours la spécialiste des ventes immobilières, les enfants de ces personnes préfèrent généralement vendre les maisons léguées, car ne connaissant rien du Sénégal.

La nouvelle clientèle est de race noire
Saly, c’est aussi le point de départ de nombreuses excursions avec des destinations qui ont pour noms : la réserve de Bandia, l’île de Gorée, Fadiouth ou l’île aux coquillages, le Lac Rose, etc. La localité compte plusieurs banques, des assurances, des agences immobilières, un bureau de poste, une compagnie de sapeur-pompier, une gendarmerie... L’accessibilité de ces services contribue à faire de la zone une destination privilégiée. Cela, malgré la crise. Et à la différence des années passées, les gérants des agences ont constaté qu’une nouvelle classe de Sénégalais investit dans l’immobilier dans cette zone balnéaire. Toutefois, l’on croise également des Blancs qui continuent de racheter des maisons. C’est le cas de Ludovic. Depuis 5 ans, sa vie est partagée entre la Belgique et Saly. Il a fini par se payer une villa qui donne sur la mer. « Nous voyons certains revendre des villas qui sont sur la plage à cause de l’insalubrité. C’est vrai aussi qu’il y a une tendance vers la modernité. Beaucoup avaient acheté des maisons dans le style typique africain. A l’époque, c’était à la mode. Aujourd’hui, la donne a complètement changé. Les gens aspirent plus à la modernité. Ils veulent plus d’espace. Les maisons construites au bord de la mer sont souvent de petites parcelles », fait remarquer Penda la gérante. Leur clientèle n’est pas exclusivement de race blanche. En plus des atouts naturels, de sa position géographique, la proximité de l’aéroport international Blaise Diagne renforce l’attrait du site. L’aéroport et l’autoroute, dit-elle, ont créé une nouvelle clientèle essentiellement locale, habitant la plupart du temps à Dakar. Ces gens cherchent quelque chose de moderne. « Il y’en a aussi qui vendent pour acheter ailleurs et rénover. Il y a, enfin, des touristes à la découverte du Sénégal ou des ressortissants de la sous-région (Maliens, Guinéens…) », informe Mbaye Sène, un agent immobilier. La bourgeoise locale est quant à elle attirée par la tranquillité et la stabilité de la zone. « La diaspora sénégalaise se rend compte aussi qu’il y a de moins en moins de débouchées en Europe. Ces Sénégalais reviennent investir au Sénégal », ajoute Penda Guèye. Elle se souvient qu’elle avait affaire, dans les années 2000, à des touristes qui économisaient durant des années pour pouvoir acheter une maison.

Par Oumar BA et Idrissa SANE (Textes), Assane SOW (Photos)

Last modified on jeudi, 24 mai 2018 07:45

Au sobriquet « une ville, deux gares ferroviaires » collé à Thiès, il faut désormais ajouter « la ville du théâtre ». Le succès connu par les troupes Janxène et Soleil levant a entrainé une ruée vers les troupes théâtrales. Des groupes se forment dans les quartiers, surtout dans le nord. La ville totalise une vingtaine de groupes. Tous veulent tirer leur épingle du jeu et bousculer la « hiérarchie », à l’image de Royoukaay.

Royoukaay, la troupe montante du théâtre national, cartonne en ce moment dans une télévision de la place grâce à son célèbre sketch « Keur gui ak koor gui ». Dans son antre thiessois, le groupe a transformé la vaste demeure du réalisateur Bachir Kane en une salle de spectacle. L’ambition de Diop Fall et sa bande est de suivre les traces de Soleil Levant, voire de porter plus loin le théâtre thiessois.

Le mois de Ramadan rime avec sketchs à la télévision. C’est un moment privilégié pour les groupes de théâtre qui rivalisent de créativité pour mieux vendre leur art mais aussi aider les téléspectateurs qui jeûnent toute la journée à tromper leur faim. Ils peuvent compter sur nos chaines de télévision qui, en cette période, leur offrent la visibilité tant recherchée. Né en 2005, le groupe Royoukaay de Thiès a actuellement le vent en poupe. En cette mi-journée de vendredi, ses membres font une répétition générale, à l’ombre d’un arbre, dans la cour de la maison du jeune réalisateur, Diop Fall et ses camarades jouent deux à trois pièces dans une ambiance empreinte de chaleur. « A Thiès, les infrastructures de théâtre font grand défaut », déplore Ousmane Sy, un des membres du groupe. La première pièce de théâtre démarre avec une causerie familiale somme toute banale, comme c’est le cas souvent dans toutes les familles. Elle implique un couple, un complice du couple et le neveu de la famille, manifestement impertinent et marginalisé. La discussion débute bien avec des plaisanteries jusqu’au moment où la belle Sokhna Ndoumbé fait son apparition subite dans la maison. Si le neveu, Diop Fall et la femme répondent aux salutations d’usage de Sokhna Ndoumbé, le chef de famille, lui, préfère se cacher pour ne pas être vu par l’intruse. Mais, c’était sans compter avec la détermination du neveu décidé à dire toute la vérité. Malgré les mises en garde de l’ami Diop Fall et de l’oncle fornicateur, le paria de la famille finit par cracher le morceau. Il apprend à sa tante que son oncle entretient une liaison amoureuse avec Sokhna Ndoumbé et qu’il l’a envoyé chez celle-ci à plusieurs reprises. Surprise, la tante se lève aussitôt et regagne sa chambre, non sans menacer de représailles son mari. La scène se termine par une bagarre entre Diop Fall et le neveu impertinent, avant que le réalisateur et le caméraman ne demandent à reprendre la pièce pour une nouvelle séquence, au grand bonheur de la petite foule qui a pris d’assaut la maison pour assister au spectacle. La deuxième pièce a eu pour cadre la devanture de la maison et met en scène, cette fois, Diop Fall et son ex-femme, sous le regard d’enfants, pour la plupart, et des passants. Alors qu’il est plongé dans un sommeil profond, le vieux Diop Fall est brusquement réveillé par une dame qui se trouve être son ex-femme. Lui qui n’attendait certainement pas cette visite improbable, n’en revient pas. Et il met du temps à réaliser que celle qui est debout devant lui est belle et bien son ex-conjointe. Celle-ci qui semble avoir assouvi sa vengeance lui tend un talisman. « Tu dois mettre ça dans un seau d’eau et, pendant 7 jours, tu devras te laver avec cette eau bénite », lui dit la dame avec une assurance qui en dit long sur sa certitude. En fait, Diop Fall a été marabouté par sa femme revancharde et cette eau est censée le délivrer de ses maux. D’où le ouf de soulagement que Diop a poussé et qui met un terme au spectacle. Le groupe Royoukaay termine cette journée par une troisième pièce où Diop Fall - encore lui - est l’acteur principal dans son rôle de lutteur à ses heures perdues. Ce dynamisme en dit long sur l’ambition de cette troupe qui ne cesse de monter en puissance. Aujourd’hui, après Soleil Levant de Sanekh et Janxène de Ndiamé Sène, Royoukaay est la troupe la plus célèbre de Thiès. Pour Ousmane Sy, un des cadres du groupe, l’ambition de la troupe est d’aller plus loin que Soleil Levant. « Soleil Levant est notre référence. Ce groupe a hissé très haut le flambeau de Thiès et nous sommes fiers de ce qu’il a accompli. Maintenant, c’est à nous de suivre ses traces et d’amener encore plus loin le théâtre thiessois », se convainc le jeune comédien, par ailleurs transfuge de la troupe Soleil Levant. Selon lui, avec le talent dont dispose le groupe et la passion qui anime ses acteurs, le potentiel est bien là pour espérer devenir, d’ici quelques années, l’une des plus grandes troupes théâtrales de Thiès et du Sénégal.

Absence de salles de spectacle et manque de moyens
Thies Theatre 2Toutefois, Ousmane Sy liste certaines contraintes qui freinent le développement du théâtre dans la capitale du Rail. « L’absence de salles de spectacle est un vrai obstacle pour la promotion du théâtre thiessois. Avec des infrastructures de ce genre, on pourrait produire régulièrement des sketchs et promouvoir », explique le jeune pensionnaire de Royoukaay. Ce dernier déplore également le manque de moyens, ajoutant que « les subventions ne tombent pas régulièrement ».

Face à cette situation guère reluisante, le groupe a eu l’idée d’organiser, au-delà des spots, des sketchs et du soutien de quelques mécènes, son premier anniversaire l’année dernière. Selon Ousmane Sy, l’objectif de « cette initiative, qui fut un grand succès », est de pallier un peu l’absence de moyens à laquelle est confrontée la troupe. Il indique que la troupe compte pérenniser la tenue de cet évènement.

Le réalisateur du groupe estime, lui, que les acteurs du milieu ont besoin d’être soutenus davantage. « La production coûte excessivement cher. Il faut un peu plus de soutiens pour les acteurs du théâtre, d’autant plus que ce qu’ils font n’est qu’un reflet de la vie quotidienne sénégalaise. Par ailleurs, à travers leur œuvre, ils divertissent et éduquent les téléspectateurs », poursuit Bachir Kane. Il explique également que l’ambition de la troupe théâtrale Royoukaay est de produire des téléfilms, voire d’aller à la conquête du marché international. « Notre ambition ne se limite pas au niveau national. Nous voulons produire des téléfilms qui pourront même être repris par les grandes chaines, telles que Canal Plus. L’ambition est là, de même que la capacité et le talent », soutient encore Bachir Kane. Passionné de théâtre, il a rejoint la troupe Royoukaay il y a quatre ans, à l’occasion d’un spectacle que celle-ci avait présenté. Depuis, il est le réalisateur de « Keur gui ak koor gui », un sketch à succès qui passe toujours à la télévision. Royoukaay a aussi à son actif la réalisation des téléfilms Baaye teuf, Meless et Jixi Jaxa. Comme beaucoup, Bachir Kane estime que Thiès regorge de talents dans le milieu théâtral.

« Au Sénégal, quand on parle de théâtre, tous les regards se tournent vers Thiès. Il faut dire qu’en matière de talents dans ce milieu, nous sommes vraiment bien représentés. Nous en rendons grâce à Dieu », constate-t-il avec satisfaction.

Une vingtaine de troupes à l’assaut du public
A Thiès, principalement dans le nord, les troupes théâtrales foisonnent. Nombreux sont les jeunes qui conjuguent leur avenir avec le théâtre. Du coup, la ville compte une vingtaine de troupes.

D’autres groupes, composés d’amateurs, sont enregistrés dans les quartiers.

Ce foisonnement est né du succès que les principales troupes de la cité du rail ont connu sur le plan national. « La réussite a influé les autres. Au départ, c’était Janxène. Ensuite, nos frères de Soleil levant sont venus. Maintenant, ce sont les jeunes de Royoukaay qui sont en train de nous bousculer, mais il y a d’autres », souligne Jules Dramé, artiste comédien. « Il y a des troupes un peu partout. Il y a une vingtaine de troupes dans la commune de Thiès. Il y a de jeunes talents qui sont là », ajoute notre interlocuteur qui est membre de la troupe Janxène de Thiès.

Ces jeunes peuvent-ils trouver le salut dans ce métier ? Après les succès de Sanekh, Serigne Ngagne et les autres comédiens célèbres de Thiès, d’autres jeunes de la cité du Rail sont sortis du lot. Il s’agit de Meless, Magnoukh, Combé. Ils ont été formés par la troupe Royoukaay, créée le 5 janvier 2005 par Aliou Aïdara, artiste comédien. « Depuis plus de 12 ans, nous travaillons dans l’ombre », explique M. Aïdara. Les jeunes de cette troupe sont sortis de l’ombre avec succès puisque leurs productions sont diffusées par les chaines de télévision. Pour M. Aïdara, la production théâtrale est une niche pour créer des emplois. « Les gens ne voient les artistes que dans les téléfilms, mais ceux qui travaillent dans le métier sont très nombreux. Beaucoup pensent que le théâtre, c’est ce qu’on voit à la télé, alors que la scène est le pilier du théâtre. Des gens sont formés pour ça », explique-t-il.

Aliou Aïdara pense qu’avec un bon encadrement il est possible d’aider les jeunes qui veulent exceller dans ce métier. « L’avenir est prometteur. Les gens continuent à être formés. Pour pratiquer le métier, il faut toujours être dans la formation. Les gens sont conscients de la cela », a-t-il dit. M. Aïdara insiste aussi sur les messages. « Le message doit être fort. Pour faire du théâtre, il faut avoir un texte. Si tu n’as pas un texte, tu ne peux pas faire du théâtre », dit-il. Le président de Royoukaay estime aussi que les artistes doivent s’organiser pour mieux vivre de leur art. « Les gens doivent s’organiser davantage. Si on se réunit, personne ne peut nous exploiter. Il arrive qu’une agence propose à un artiste un cachet pour une publicité, si ce dernier n’est pas d’accord, il peut se retourner vers un autre qui peut accepter un cachet inférieur », déplore-t-il.

Les artistes doivent également être accompagnés. « Vu comment le théâtre a émergé à Thiès, je pense que notre ville mérite d’avoir un Grand théâtre. Cela permettrait aux artistes comédiens de vivre de leur art. Il faut équiper le centre culturel d’un théâtre de verdure, mais aussi en son et en lumière », plaide Jules Dramé. « Les problèmes sont là, mais les gens continuent à se battre. Les autorités de la mairie de Thiès doivent penser à créer un centre culturel. Cela permettra aux artistes d’exceller », ajoute-t-il.

Par Babacar DIONE et Diégane SARR (textes),
Abib DIOUM (photos)

Difficile d’y échapper. Le Gagnylah est devenu, pour le Mali, ce qu’est le kiwi pour la France, l’horlogerie pour la Suisse ou la gamme cosmétique Nivea pour l’Allemagne. Ce bazin, teint aux couleurs de l’arc-en-ciel, est, à lui tout seul, un art de vivre dans ce pays qui partage notre devise : un peuple, un but, une foi.

C’est le produit le plus vendu au marché central de Bamako, où les boutiques exposent fièrement et soigneusement ces bouts d’étoffe. Couleurs de feu. Tons doux. Mélanges bigarrés. Le goût commande le choix dans cet univers qui célèbre l’apparence.

Le Gagnylah est devenu une idéologie. « Beaucoup de personnes pensent que le Gagnylah est le plus riche des bazins, mais ils ont tout faux », renseigne Mamadou Niangadou, fils d’un grand exportateur de bazin du Mali et gérant de plusieurs boutiques au marché central de Bamako. En vérité, Gagny Lah est le nom d’un commerçant malien qui, très tôt, s’est lancé dans le commerce de tissus de luxe. Au début, il avait opté pour l’importation du tissu « Tergal » car la plupart des Maliens n’avaient pas les moyens de se payer le bazin riche. Il réussit à se faire une surface financière assez importante pour commander lui-même son bazin, floqué de la marque Gagnylah. Une griffe devenue une entreprise familiale gérée par les enfants de Gagny Lah. Mais c’est une marque parmi d’autres au Mali, car il existe d’autres importateurs qui ont pu aussi labellisé leur marque comme Amadou Niangadou, importateur bazins « Super Alliance » et « Néma » ou encore Bocar Yara, spécialiste du « Getzner ». Les tissus sont généralement importés d’Autriche, d’Allemagne et de la République tchèque. « Les gens ont tendance à croire que tous les bazins teints sont du gagnylah, or, c’est une marque parmi d’autres qui sont de la même qualité. A l’origine, les tissus commandés sont blancs. C’est ici au Mali qu’ils sont teints pour arborer leur couleur finale », explique un tailleur sénégalais installé à Bamako. « C’est comme les cars Ndiaga Ndiaye. On ne peut dire, au Sénégal, que tout car peint en blanc appartient à Ndiaga Ndiaye », poursuit notre interlocuteur.

Chez Mme Sylla, une teinturière du quartier Lafiabougou, plusieurs femmes s’affairent autour de fourneaux et de grands récipients dans lesquels différents tissus sont trempés avec art dans un liquide bouillant. L’odeur de la teinture est très âcre. Elles portent des gants et plongent leurs mains dans les récipients pour bien retourner le tissu, afin de s’assurer que la répartition de la teinture est égale sur toute sa surface. « Un bon tissu teint, c’est celui qui présente la même densité de couleur sur toute sa surface », explique la teinturière.

Mme Sylla dissout un bloc de soude caustique dans de l’eau, puis ajoute une certaine quantité de mordant qui va faciliter la fixation de la teinture sur le tissu. Les colorants, synthétiques, sont mélangés à des doses variables en fonction de la couleur désirée. Le mélange est ensuite filtré. Le tissu, humidifié, est ensuite plongé dans le bain de teinture à plusieurs reprises, afin qu’il soit coloré uniformément. Quand la teinturière juge que la couleur a suffisamment imprégné le tissu, elle le rince soigneusement pour enlever l’excédent de teinture. Le tissu est ensuite séché au soleil pour révéler sa couleur définitive.

L’art de la teinture
Après la teinture, le bazin, pour pouvoir resplendir de tout son éclat, se doit d’être correctement préparé. Les services d’un « tapeur » professionnel sont requis. Le terme « tapeur » est complètement adapté au travail demandé, puisqu’il va taper, plus ou moins fort et plus ou moins longtemps, sur le tissu, en vue de lui donner cet aspect rigide et chatoyant, qui fait toute la beauté du bazin.

Après avoir préparé son billot, le tapeur enduit le tissu de bougie sur toute sa surface. Puis le « tapage » commence. Il martèle consciencieusement, à un rythme régulier, connu de lui seul, le tissu de son maillet qui peut peser jusqu’à quatre kilos. Au bout d’un certain temps, le tissu est replié sur lui-même et ré-enduit. Et le travail recommence. Jusqu’à ce que le tissu ne forme plus qu’un tout petit carré ! Selon la qualité du tissu et selon ses honoraires, le tapeur utilise une frappe différente. L’éclat final dépend ainsi de la somme payée par le client.

Au Mali, le bazin est teint à 1.000 FCfa le mètre. Pour celles qui préfèrent les motifs, il faut compter 15 à 20.000 FCfa, rien que pour le prix de la teinture. Le choix des couleurs des motifs varie d’une saison à l’autre. « Ce sont les griottes qui déterminent la mode du moment », assure Niangadou. Les spectacles et les soirées traditionnelles sont, en effet, toujours guettés par les femmes pour suivre les tendances du moment. Selon Mme Sylla, « c’est le modèle que la chanteuse Mah Kouyaté n°1 a porté lors d'une émission de "Top étoiles", qui est en vogue en cette veille de Tabaski ».

Par Sidy DIOP

Le Fouladou est connu par sa richesse en sites historiques et culturels, héritage du règne de Moussa Moolo Baldé. Mais aujourd’hui, voir Kolda, c’est découvrir l’autre dimension de cet ancien royaume qui souffre du dépérissement de son patrimoine, dont le tata de Ndorna, qui a subi les assauts du temps. Il urge de valoriser et de préserver ce patrimoine, témoignage vivant du passé, pour aider les populations à mieux comprendre l’ampleur des évolutions qui ont marqué leur territoire.

Le Fouladou recèle d’importants monuments et vestiges qui demeurent le témoignage vivant du règne d’Alpha Moolo et de son fils Moussa Moolo, figures emblématiques de ce royaume qui se situait au contact de quatre États (Gambie, Guinée-Bissau, Guinée et Sénégal). Malgré la richesse du patrimoine de l’ancien royaume, son histoire si marquante et riche est loin d’être connue par tous. La communication autour de ces lieux reste incomplète.

Aujourd’hui, on ne peut pas parler de l’histoire du Fouladou sans évoquer Ndorna, qui abrite le tata de Moussa Moolo. Ce village historique qui se trouve à 40 km environ au nord de la commune de Kolda, sur un embranchement de l’axe Kolda-Pata, vit dans l’isolement le plus total du fait de son enclavement. Pour s’y rendre, il faut emprunter une piste cahoteuse. Il n’y a aucune autre alternative. Et pendant l’hivernage, la situation s’empire. Les moyens de transport, les mieux indiqués pour parcourir ce trajet d’une trentaine de kilomètres sont les véhicules 4x4, les taxis-brousse habitués à ces trajets ou les deux roues. Et ils sont obligés de slalomer pour éviter les nids-de-poule, crevasses et autres flaques d’eau. Les véhicules particuliers qui osent emprunter cet axe se voient contraints de faire un tour chez le mécanicien à leur retour en ville.

Malgré le mauvais état de la route, ce coin perdu est bien doté par la nature. Le voyageur se laisse envahir par le charme irrésistible de cette végétation luxuriante, la vue panoramique qui ressemble à un magnifique tableau naturel s’élançant vers le ciel. A cette beauté naturelle se mêlent de charmants villages, tantôt petits, tantôt grands. Diatouma, Saré Moussa Meta, Saré Sada, Saré Dianfo, Dianbounta, Tounkoye Alette, Missira Diatta Baldé, Balkamussa défilent. Puis Ndorna se pointe à l’horizon.

Le tata de Moussa Moolo se meurt
Pour beaucoup de citoyens, Ndorna, tout comme Soulabali et Hamdallaye Moussa, deux localités situées dans le département de Médina Yéro Foula, ne leur dit pas grand-chose, alors qu’elles renferment un pan entier de l’histoire de notre pays. Ce village porte l’empreinte d’Alpha Moolo Baldé, fondateur du royaume du Fouladou, au sud du Sénégal. Ce chef peul qui a régné au XIXe siècle fonda, en 1870, le village de Ndorna, qui deviendra plus tard la capitale politique et économique du Fouladou. Son fils Moussa Moolo, né à Soulabali vers 1846, lui succéda et va parachever son œuvre. Il y construisit un tata (résidence) à l’image des fortifications en pierres héritées des grands empires du Soudan médiéval. Les ruines de ce tata ont traversé le temps et il ne reste plus que des amas de pierres rouges, des fondements qui tracent encore les pièces de ce qui fut la résidence du souverain qui disposait de deux portes d’entrée principales. Ses épouses y disposaient également d’habitations. Tout autour, il y avait des sortes de tranchées bien aménagées.

La particularité du tata de Moussa Moolo de Ndorna, selon l’historien Sadiki Sall, c’est le fait qu’il soit une bâtisse solide en pierres. « Moussa Moolo a pris des pierres et les a cimentées. C’est en Gambie qu’il allait chercher du ciment. D’habitude, les tatas étaient en banco. C’est le cas à Kansonko avec les vestiges du Tata de Karang Bounding Sané, de même qu’à Cita Diouba », explique-t-il. « Avec ce tata, il était assuré qu’aucune attaque extérieure ne pouvait le surprendre », ajoute le maire de Ndorna, Souleymane Diamanka. Moussa Moolo, sa famille et sa garde rapprochée vivaient dans le tata, selon le maire, tandis que son armée, les guerriers du Fouladou, vivait aux alentours, dans le village.

Aujourd’hui, les ruines du tata sont encore visibles sur place pour perpétuer, dans la mémoire collective, les faits importants de ce patrimoine historique qui disparaît petit à petit, faute de politiques de valorisation. Outre le fait que l’histoire du Fouladou soit mal enseignée et répertoriée dans le patrimoine, M. Sall estime qu’il y a une mauvaise gestion des politiques culturelles. « Ce patrimoine est laissé en déliquescence », poursuit l’enseignant à la retraite, membre de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie. En 1988, dit-il, lorsque je préparais la visite de l’Enoa, nous avons trouvé « Tabayel Dikiguel » à Ndorna, c’est là où Moussa Moolo organisait l’exécution des sentences. « Quand quelqu’un est jugé et qu’il doit être condamné à mort, on l’amenait à cet endroit où il y avait une branche à l’horizontale et on le porte dessus pour lui trancher la tête. Il y avait aussi le coin où on faisait de la castration. On avait symbolisé cela par des cailloux », relève-t-il. « Dix jours après, ajoute l’historien, lorsque je suis venu avec la mission, j’ai trouvé que Tabayel Dikiguel était ravagé par le feu. Il ne restait que la branche horizontale qui était en train de se consumer ». Quant au « Sanghé » (fortification) de son père Alpha, à l’en croire, l’école élémentaire de Ndorna a été construite dessus.

Le défi de la mise en valeur
Ruines Tata Moussa Moolo 2Le professeur regrette ainsi l’absence d’une politique de sauvegarde du patrimoine national et de sa valorisation. « Notre défaut, déplore-t-il, nos espaces ne sont pas historiquement parlants ». « Vous irez à Gouye ndiouly, vous verrez l’arbre « Gouye ndiouly ». Mais le jour où l’arbre mourra, qu’est-ce qu’on va retrouver sur place ? C’est la même chose à Samba Sadio où a eu lieu l’affrontement entre Cheikh Ahmadou Bâ et la coalition des pouvoirs centraux wolofs du Sénégal. À Samba Sadio, on vous dit que c’est ici le « Soumpe Cheikh » ; mais rien ne vous l’indique », détaille l’historien. Il en est de même de « Sinkou Boye », à Guédé, un site où s’est déroulée la bataille mémorable entre les « Mahdiyankobés tidianes » et les « Lamtoro » de Guédé appuyés par le Law. Mais cette histoire et ces vestiges sont une richesse sous-exploitée. Elles pourraient être le noyau du développement du tourisme local. Mais au-delà d’un enjeu économique, c’est l’identité du peuple qui repose sur ce pan de l’histoire.

En attendant une éventuelle mise en valeur, la mairie de Ndorna s’occupe de l’entretien du site, même si la réhabilitation et la valorisation du tata ne relèvent pas de ses compétences. Le maire Souleymane Diamanka estime que le Conseil départemental doit poser les premiers jalons en attendant l’appui du pouvoir central. « Le développement du Fouladou passe par la valorisation des sites historiques de Ndorna », estime-t-il. Souleymane Diamanka est d’avis que ce site peut rapporter beaucoup de choses à la commune et à la zone d’une manière générale, car, soutient-il, Alpha et son fils Moussa Moolo Baldé se sont battus pour que le Fouladou retrouve son identité, sa dignité. « Des gens viennent visiter, prennent des photos et repartent sans que la commune n’y gagne rien. Le site n’est ni sécurisé encore moins valorisé », insiste-t-il. Sous le régime libéral, se souvient le maire, un des ministres de la Culture d’alors était annoncé sur le site. Jusqu’à présent, ce dernier n’y a pas mis ses pieds. Pour lui, le pouvoir central doit jouer un grand rôle dans la valorisation du site ne serait-ce que pour l’histoire. Mais il estime que cette valorisation doit être précédée par la réalisation de la route Kolda-Pata pour faciliter l’accès aux touristes et aux visiteurs, mais aussi le déplacement des populations vivant dans la zone.

Le directeur du centre culturel régional estime, pour sa part, qu’il faut faire prendre conscience aux populations de la valeur de ces sites qui font partie du cœur historique du Fouladou.

Pour Abdoulaye Lamine Baldé, la réhabilitation du site pourrait participer à la promotion de l’élan touristique dans la zone. Et, précise-t-il, le ministère de la Culture a bien compris les enjeux. Selon M. Baldé, des efforts seront engagés pour réhabiliter ce patrimoine ancestral, le préserver et le rendre accessible à tous.

Un patrimoine dispersé et sous-exploité
Outre le tata de Ndorna, le Fouladou regorge de vestiges historiques en ruine ou menacés. C’est du moins la remarque qui se dégage quand on fait un inventaire du patrimoine. On ne peut se rendre à Kolda sans faire un détour par l’arbre de Moussa Moolo, qui est un autre trésor historique à visiter. C’est aussi un lieu de culte qui a une histoire parfois même des légendes à raconter. Situé à quelques encablures du camp militaire Moussa Moolo Baldé, cet imposant caïlcédrat qui se dresse au milieu de la route, dans le vieux quartier de Doumassou, est témoin de plusieurs étapes de l’évolution du Fouladou. Selon beaucoup de témoignages, Moussa Moolo, en partance pour Ndorna, village fondé par son père en 1870, en avait fait son lieu de repos. Il y recevait aussi, nous dit-on, les notables du Fouladou Pakao pour discuter des questions brûlantes du royaume. Selon la légende populaire, un étranger ne devrait pas contourner l’arbre à sept reprises de crainte d’être coupé de ses origines.

Un esprit curieux pourra découvrir bien d’autres legs de l’histoire du Fouladou dispersés dans ce terroir et encore méconnus du grand public. Parmi ceux-ci, on peut citer les quatorze pierres de Soulabali  symbolisant le pacte d’engagement d’Alpha Moolo et de ses compagnons dans leur volonté de combattre les Mandingues pour libérer le Fouladou. Quatre de ces pierres témoignent de la première rencontre au cours de laquelle l’idée a été émise et les dix autres la décision d’aller libérer leur terroir. Près du village de Parumba, au sud-est de Vélingara, se trouve le tunnel de Moussa Moolo d’une longueur d’environ trois kilomètres. Aménagé dans une grotte, il a conservé une profondeur qui varie selon les niveaux. L’entrée étant très basse, il faut ramper pour y accéder. Le reste du parcours du tunnel a une hauteur normale. Selon la légende populaire, une femme du nom d’Adama y aurait mystérieusement disparu. Le tambour de Moussa Moolo appelé « tamouldé » fait également partie de ce riche patrimoine. Utilisé comme moyen de communication, il permettait de faire des annonces sur un rayon d’une cinquantaine de kilomètres. Le reste de l’instrument est conservé par le vieux Coly Baldé, au village de Parumba. Tous ces points attractifs sont susceptibles de rapporter des retombées pour les collectivités et capables de contribuer au développement de l’industrie touristique. Malheureusement, ce patrimoine n’est pas valorisé. Pis, il ne suscite aucun intérêt de la part des populations. Autant de facteurs qui font de la sauvegarde de ce patrimoine historique un défi complexe, et dont le succès nécessite la participation de tous les acteurs, notamment les populations et les pouvoirs publics.

Mythe, quand tu nous tiens !
Plus d’un siècle après la disparition de Moussa Moolo, le mystère entoure encore son tata. Les fonctionnaires n’osent pas y mettre les pieds de peur, dit-on, de perdre leur statut. Ils peuvent venir à Ndorna, mais ne franchissent pas le seuil de la forteresse. Vrai ou faux, nombreux sont ceux en tout cas qui y croient. « Nous avons amené la promotion de l’École nationale des officiers d’active (Enoa) en 1988 à Ndorna, mais nous sommes restés sur le seuil du tata, se souvient Sadiki Sall. Pour le maire de Ndorna, ces croyances populaires ne sont guère avérées. Et Souleymane Diamanka regrette que ce mythe continue d’être entretenu par une bonne frange de la population. « En ma qualité de maire de Ndorna, je suis toujours le premier à entrer dans le tata quand il y a des visites du site, et cela ne m’a rien fait. Je continue d’être le maire », fustige Souleymane Diamanka qui rappelle que ces croyances ne tiennent qu’à ceux qui y croient. « Il faut être un croyant pour briser ce mythe. Aujourd’hui, des fonctionnaires viennent et entrent dans le tata sans aucune considération », assure-t-il.

En décembre 1987, poursuit le maire, lors d’une visite de travail à Ndorna, le président de la République du Sénégal d’alors, Abdou Diouf, a voulu entrer dans le tata, mais il a été dissuadé par un de ses collaborateurs. Le président avait déjà posé un pied sur l’édifice, avant de se raviser, dit-il. Pour Souleymane Diamanka, cette croyance a impacté sur le développement économique de la zone. « Si les pouvoirs publics chargés de mener des politiques de restructuration et de réhabilitation du site n’y viennent pas, il n’y aura point de valorisation de l’édifice », déplore-t-il. La conviction du maire est que le temps de vaincre ce mythe a véritablement sonné et ce combat devrait, selon lui, passer par le pouvoir central.

De nos envoyés spéciaux Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes)
et Pape SEYDI (photos)

Dernier né des royaumes au Sénégal, le Fouladou a été fondé dans la seconde moitié du XIXe siècle par Alpha Molo Baldé qui a libéré les Peuls du joug des Mandingues. Son œuvre a été parachevée par son fils, Moussa Moolo, qui mènera le royaume à son apogée. Ces deux héros remarquables et personnalités exceptionnelles qui ont écrit les plus belles pages de l’histoire du Fouladou n’ont pas l’aura des Samory, El Hadji Omar, Lat Dior ou Alboury Ndiaye, mais bénéficient aujourd’hui comme hier de la reconnaissance des populations de cette partie de la Casamance.

À Kolda, Alpha Moolo et Moussa Moolo Baldé, deux figures emblématiques du royaume du Fouladou, ont laissé des empreintes indélébiles. Ces deux personnages qui ont joué au XIXe siècle un rôle très important dans l’histoire casamançaise en général et dans l’histoire du Fouladou en particulier, font la fierté des populations. Aujourd’hui, plusieurs édifices portent leur nom : lycée, écoles, pharmacies, équipe de football, etc., en reconnaissance à ces héros qui ont libéré les Peuls du joug des Mandingues qui régnaient en maîtres absolus avant la création du Fouladou. Cette fierté des populations à l’égard de leurs héros, le professeur d’histoire et de géographie à la retraite, M. Sadiki Sall, l’explique par une appropriation d’un patrimoine par rapport à une domination. Selon M. Sall, la résistance au pouvoir mandingue et colonial et son implantation en Casamance orientale font aussi partie des éléments de cette fierté du Fouladou. « Je garde toujours une idée que j’ai prise de Cheikh Anta Diop. Il est bon de connaître l’histoire non pas pour s’en complaire, mais pour comprendre. Cette fierté nous permet de comprendre. Parce que partout, il y a des dessous qui ne sont pas très illustres, très beaux », note Sadiki Sall. À en croire l’historien, c’est pour des besoins identitaires que les Koldois se réclament du patrimoine du Fouladou, celui-ci étant gage de la quête de la liberté dans le sens où ils se sont battus pour avoir la leur vis-à-vis des Mandingues, des colonisateurs français. « Au moins, nous leur sommes redevables de cela », indique l’enseignant.

Si les hauts faits d’armes d’Alpha Moolo et de son fils, Moussa, sont encore vivaces dans les esprits, ces deux guerriers n’ont pas eu l’aura de Lat Dior, de Ndiadiane Ndiaye ou encore d’Alboury Ndiaye. Ils ne sont pas méconnus, mais ne sont pas aussi connus comme il se devait. Cela résulte du fait que l’histoire du Fouladou n’est pas, selon M. Sadiki Sall, suffisamment bien enseignée au Sénégal. « Dans les programmes scolaires, l’histoire du royaume du Fouladou n’est pas bien spécifiée. On n’étudie qu’un contexte de la résistance ; maintenant c’est aux professeurs de prendre la liberté de contextualiser selon la zone où ils servent », relève l’enseignant, estimant d’ailleurs que l’histoire du royaume du Gabou est plus étudiée que celui du Fouladou. « Le Gabou a une histoire orale assez prégnante en raison de Tourma Kansala. Les griots l’ont assez chanté. Il y a eu du populisme autour de l’histoire de ce royaume », indique-t-il. « Au Fouladou par contre, il y a un sentiment chez les populations que Moussa Moolo était un malaimé en raison de sa politique, sa rigueur, sa dureté, son autoritarisme, mais aussi des mythes sur sa personne », ajoute-t-il. Pour le professeur Sall, tout cela est à mettre dans le compte de l’adversité.

Une place très congrue dans l’histoire
Le Fouladou n’a pas eu la longévité de l’empire Songhaï ni des royaumes Mossi, du Tekrour ou encore celle du Djolof, mais a produit deux valeureux souverains qui ont marqué leur époque par leur force, leur courage et leur détermination. Alfa Moolo Baldé, son fondateur, et Moussa Moolo, son fils, ont laissé leurs traces dans l’histoire de ce royaume éphémère du Fouladou. Même s’ils reposent en terre non casamançaise : le père à Dandou, en Guinée-Bissau et le fils à Keserekunda, en Gambie. M. Sall estime que le Fouladou joue un « petit rôle » dans l’histoire de la Casamance, car il n’existait pas auparavant. « C’était un territoire sous domination mandingue, donc du royaume du Gabou qui existe depuis le XIIe siècle », précise-t-il. C’est pour cette raison, relève Sadiki Sall, que le Fouladou occupe une « place très congrue » dans l’histoire du Sénégal. « Quant à l’histoire de la Casamance, poursuit-il, elle est faite d’expansions, de colonisation ». « Il y a une sorte de liens entre tous les territoires de l’Afrique occidentale. Au XIXe, ce sont des liens fondés sur des résistances et des querelles ; c’est devenu événementiel », a laissé entendre l’historien, affirmant que sur le plan de la civilisation, « très peu de travaux existent là-dessus ».

Soulabaly, le point de départ…
On ne saurait évoquer l’histoire d’Alpha Moolo et de son fils Moussa Moolo sans prendre comme point de départ Soulabali, une localité située à 30 km de Kolda, sur la route de Pata. Selon le maire de Ndorna, Souleymane Diamanka, El Hadji Omar Foutiyou Tall, de passage à Soulabaly, a été bien reçu par Coumba Oudé, épouse de l’Alpha Moolo. Il lui a formulé des prières pour la mère de Moussa, à savoir Coumba Oudé. Le Cheikh lui aurait prédit un garçon promu à un grand avenir. La prédication du grand marabout toucouleur se confirmera avec la naissance de Moussa Moolo.

Le marabout lui aurait dit s’il voulait fonder quelque chose de durable et de pérenne, il lui fallait partir de l’est vers l’ouest. C’est ce qui explique, selon lui, que dans sa conquête du pouvoir, Moussa Molo a quitté ainsi Cita Diouba pour Yéri Koye (l’arbre blanc) avant de s’installer à Hamdallaye. Aujourd’hui, les traces du natif de Halwar sont encore visibles à Soulabaly. « Un puits a été foré à l’endroit où El Hadji Omar Tall s’acquittait de ses prières quotidiennes. On est en train d’ériger un mausolée au lieu où repose la maman de Moussa Moolo, Coumba Oudé », révèle Souleymane Diamanka, maire de Ndorna.

Alpha Moolo, le libérateur 
Arbre Moussa Molo GrandAirSelon le professeur d’histoire et de géographie à la retraite, Sadiki Sall, Alpha Moolo Baldé, Moolo Egue Baldé de son vrai nom, est originaire d’une famille bambara et captive. Son maître, Samba Egué, lui a donné sa fille, une Peule noble du nom de Coumba Oudé. « De cette union naquirent Moussa Moolo et d’autres enfants », précise-t-il. Avant de s’installer à Ndorna, village qu’il fonda, Alpha Moolo s’est rendu au Fouta Djallon pour poursuivre ses études coraniques et revint bien des années plus tard auréolé du titre de « Alpha ». Il appuya la révolte des Peuls de Alpha Yaya contre les Mandingues du Gabou lors de la bataille de Kansala. Sadiki Sall souligne que cet affrontement a donné à Alpha Moolo sa notoriété, son pouvoir.

Le guerrier peul mena avec ses troupes la bataille de la libération contre les Mandingues. Et grâce à l’appui des Almamys du Fouta Djallon et du Boundou, il parvint, à la tête d’une forte armée, à détruire Kansonko, dernier bastion de la domination mandingue très bien défendu. La généralisation de la révolte allait sonner l’ère de la libération du peuple peul.

Mais, révèle M. Sall, le fils était plus célèbre que le père. « Moussa Moolo a bénéficié d’un contexte qui l’a rendu plus célèbre, celui de la résistance coloniale, tandis qu’Alpha n’a pas affronté la résistance coloniale, mais plutôt le pouvoir mandingue. Autant l’adversaire est énorme, autant la résistance est grande », explique M. Sall. De l’avis du professeur, Moussa Moolo a émergé dans un terrain rugueux notamment face aux Français, aux Anglais, aux Portugais et aux adversaires locaux comme Fodé Kaba. « L’adversité était très énorme et c’est cela qui fait sa notoriété », soutient l’historien Sall.

L’avènement de Moussa Moolo
La mort d’Alpha Moolo, à Dandou, marqua l’avènement de Moussa Moolo, qui avait commencé à faire ses preuves avant la disparition de son père. Il fut le digne continuateur de l’œuvre entreprise par ce dernier en réussissant à bâtir un véritable État peul. Moussa Moolo a vu le jour (entre 1845 et 1847) dans ce contexte de domination de la région par le royaume du Gabou par les Mandingues. « Autant de raisons pour s’engager dans la lutte contre les Mandingues pour récupérer ses biens qu’on lui avait volés.

Il aurait dit à ses partisans que s’ils n’allaient pas au combat, ils le subiront », relève M. Sall. Son premier affrontement contre les Mandingues a eu lieu à Kansonko, à Soutéré Kougui (le petit bois de la grosse bête). « Jusqu’en 1988, les impacts du combat étaient visibles sur les arbres. Avec la sècheresse, beaucoup de ces arbres ont disparu », ajoute l’historien, membre de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie du Sénégal.

La guerre de succession mina encore le royaume. Elle opposa d’abord son fils Moussa Moolo à son oncle (paternel) Bakary Demba.

Mais, la succession de père en fils n’est pas prévue dans le système de dévolution du pouvoir royal au Fouladou. Ce que le Conseil des notables a respecté en confiant le pouvoir à Bakary Demba, fait constater l’historien Sall, même si, par ailleurs, Alpha Moolo avait émis le souhait de voir son fils Moussa Moolo lui succéder. Ce dernier dut affronter son oncle paternel, Bakary Demba, lors de la fameuse bataille de Boguel. Face à la forte adversité de sa famille, il trouva une alternative. Il s’installa à Cita Diouba (baobab au grand tronc). De Cita Diouba, un de ses marabouts lui aurait dit, selon la tradition, s’il veut un pouvoir fort et pérenne, il faudra implanter une capitale dans un mouvement qui l’amène de l’est vers l’ouest. Il quitte ainsi Cita Diouba pour aller à Yéri Koye (l’arbre blanc). De Yéri Koye, il s’est installé à Hamdallaye Moussa. À 200 m de sa résidence, sur le côté ouest, les colons français y avaient érigé une demeure pour être à ses côtés et bien négocier avec lui.

Éternelle reconnaissance
Ndorna Grandair 2À l’époque, rapporte l’historien, les colons lui payaient les coutumes. Sa politique, ajoute-t-il, était particulière. En bon stratège et fin politicien, il profitait des rivalités franco-anglaises pour nouer des alliances en fonction de ses intérêts. Par exemple, explique Sadiki Sall, il négocie avec les Français et si ces derniers lui donnaient une bonne coutume, il reste en territoire français. Il fait la même chose avec les Anglais. S’ils proposent mieux, il va en territoire anglais. Idem avec les Portugais, si ces derniers font mieux, il descend au sud en Guinée-Bissau. « Il louvoyait les rivalités coloniales et les Français le prenaient comme quelqu’un qui n’était pas fiable bien qu’il leur ait servi », affirme l’historien.

L’histoire retiendra que Moussa Molo fut le guerrier peul qui a arrêté le marabout sarakholé, Mamadou Lamine Dramé, en Gambie, pour ramener sa tête dans un sac à Sédhiou, auprès du commandant Maclou.

« Moussa était un conquérant qui faisait peur à l’administration coloniale parce qu’il était difficile à maîtriser. Il avait une intelligence politique consistant à jouer sur les rivalités ; et les Français ne parvenaient pas à le gérer », souligne-t-il. Selon une version orale qui nous a été relatée par le griot Dialy Sana Seydi, Moussa Moolo a vengé son père Alpha Molo qui a été contraint à l’exil par Fodé Kaba du Fogny, une puissance religieuse mandingue.

Mais selon l’historien Sadiki Sall, Moussa Moolo n’a jamais réussi à prendre le dessus sur Fodé Kaba. La raison ? « Les Français ont réussi à le contenir à Hamdallaye pour éviter une collision avec les autres. Encore à Boguel, il n’était pas bien aimé. Il lui était donc impossible d’atteindre le Fogny où vivait Fodé Kaba. Il ne pouvait pas non plus passer par la Gambie parce qu’il n’était en bons termes avec les Anglais », explique-t-il.

Alpha Moolo et Moussa Moolo, héros remarquables et personnalités exceptionnelles, ont écrit les plus belles pages de l’histoire du Fouladou. Le père, décédé en 1881, à Dandou, près de Bofata, en Guinée portugaise (actuelle Guinée-Bissau), et le fils, exilé à Keserekunda, en territoire gambien où il mourut vers 1931, continuent encore de marquer les esprits dans cette partie du pays.

Pour le maire de Ndorna, Souleymane Diamanka, le camp militaire de Kolda qui porte le nom de Moussa Moolo est une forme de reconnaissance à l’héroïsme incarné par le fils du chef peul face au royaume du Gabou et aux colons. Mais pour Sadiki Sall, il s’agit là d’un besoin identitaire des populations du Fouladou.

De nos envoyés spéciaux Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes)
et Pape SEYDI (photos)
Last modified on mercredi, 20 juillet 2016 14:13

De par sa tradition de terre d’accueil, Kolda a hérité d’un patrimoine musical riche d’instruments qui ont traversé des siècles. Parmi ceux-ci figure le nianiérou (sorte de violon) qui constitue la base de la culture musicale peule. Utilisé autrefois pour égayer le roi et sa cour, cet instrument sacré rythme aujourd’hui presque toutes les cérémonies festives et ponctue tous les moments forts de la vie quotidienne de cette communauté. Malgré l’émergence de nouveaux griots et la menace de la musique urbaine, le nianiérou a encore de beaux jours dans le Fouladou.

L’Occident a sa guitare, son violon, sa trompette, ou encore son saxophone et le Sénégal a son nianiérou (connu sous le nom wolof de « riiti ») spécifique aux Peuls, mais aussi aux Sérères. Au Fouladou qui reste un fabuleux creuset de musiques qui s’exerce dans des registres aussi divers que variés, cet instrument monocorde, sorte de violon qui se joue à l’aide d’un archet convexe, a traversé les siècles et apparaît comme le plus emblématique de l’identité peule.

Dans cette partie du pays, le nianiérou rythme différents événements sociaux (naissance, mariage, baptême, fêtes religieuses, circoncision, etc.) et autres soirées mondaines qui sont de bonnes occasions pour assister à des envolées magiques au rythme des virtuoses de cet instrument qui parcourent villes et villages afin de déclamer et de chanter leurs compositions qui traitent d’expériences du quotidien, de relations sociales, d’événements historiques.

Au Fouladou, cet art est transmis de génération en génération et est incarné par de dignes fils du terroir. Sana Seydi, un icône qui a hérité ce métier de son père, fait partie des dignes ambassadeurs du nianiérou.

La passion du nianiérou
Dans la ville de Kolda, particulièrement au quartier Bouna Kane, même les enfants connaissent le vieux joueur de nianiérou qui a traversé toute une époque et beaucoup de générations. À 80 ans passés, Sana Seydi, considéré comme un des maîtres peuls du nianiérou, n’est pas encore prêt à ranger son instrument. Le vieil homme a de beaux jours devant lui. Et avec son groupe le « Diengou Fouladou », constitué pour l’essentiel de ses fils et neveux, il continue de sillonner les coins et recoins du Fouladou pour faire plaisir à ses inconditionnels et aux populations.
À notre arrivée au quartier Bouna Kane ce dimanche 26 juin, le soleil dardait ses terribles rayons. Mais, dans cette partie du pays, les populations étaient immunisées contre cette chaleur capable de cuire un œuf. Une fois chez l’artiste, on nous apprend qu’il avait pris départ pour aller à un village situé à quelques encablures de la commune de Kolda en vue d’y faire une prestation. Informés de notre présence, Dialy Sana Seydi et ses collaborateurs rebroussent chemin. La prestation pouvait attendre, car ce n’est pas tous les jours que les artistes de ce coin reculé du pays reçoivent des journalistes du quotidien national. Dialy Sana Seyni en était conscient et ne voulait aucunement manquer une pareille occasion de s’exprimer.

Le nianiérou est la passion de Dialy Sana Seydi. Quand ses camarades ont choisi l’école ou d’autres activités, lui était attiré par le mirage des décibels et par des rythmes de ce cet instrument magique. Et il ne le regrette pas. Avec le nianiérou, il a eu tous les honneurs. Mieux, il a réussi à hisser très haut le flambeau de la culture du Fouladou. Et après des décennies de pratique, les souvenirs de son idylle avec son instrument fétiche restent très vivaces et empreints d’émotions.

Né à Saré Aba, village situé dans le Pakao, Dialy Sana Seydi a hérité son art de son père qui fut le grand Dialy de Malam Binta Koma, à l’époque roi du Pakao. C’est dans cet univers où les Dialyabés jouaient le nianiérou pour les rois et autres bourgeois que le jeune Sana Seydi a grandi.

De Saré Aba à Kolda
Cela fait plus de six décennies que Dialy Sana Seydi joue au nianiérou. L’octogénaire a entamé son métier bien avant les indépendances. Il était alors âgé de 7 ans. Sara Aba étant très enclavée à l’époque, il est venu s’installer à Kolda pour pouvoir se déplacer facilement à travers le pays. À cette période, le nianiérou avait la cote dans le Fouladou et le Pakao. Il était joué pour les rois et leurs troupes pour leur redonner plus de courage face à l’ennemi. Au fil du temps, les joueurs de nianiérou glorifient les nobles, la classe bourgeoise. Aujourd’hui que l’art de la musique a presque échappé à l’exclusivité des griots, la donne a fondamentalement changé. Les difficultés économiques et les changements sociaux actuels ont fait que la générosité est devenue une qualité très rarissime.

Contrairement à ces nouveaux griots qui n’ont pas hérité le métier mais qui en font leur gagne-pain, Sana Seydi fait partie de ces griots professionnels, détenteurs d’un vaste répertoire et d’une technique élaborée. Outre la classe bourgeoise, Dialy Sana et son orchestre « Diengou Fouladou » monnayaient leur talent aux bienfaiteurs peuls en retraçant leur généalogie. Ils reçoivent en contrepartie des cadeaux en nature et en espèces.

Le nianérou et le nom de Dialy Sana Seydi sont indissociables dans le Fouladou. L’instrument qu’il manie avec maestria lui a apporté pleine de satisfactions. C’est grâce à son nianiérou qu’il a bâti sa maison et entretient sa famille composé de trente-et-un bouts de bois de Dieu, sans compter ses proches et autres étrangers qui viennent souvent le solliciter. Au summum de son art, Dialy Sana Seydi a sillonné le Sénégal et voyagé dans des pays comme le Mali, la Guinée-Bissau, la Gambie, la France, l’Espagne, etc. Son dernier voyage en France remonte en 2005. Le nianiérou, selon lui, nourrit son homme, malgré les nombreuses difficultés liées au manque de visibilité, de promotion entraînant ainsi une absence de production.

La seule difficulté, ironise-t-il, est qu’il peut arriver qu’on rentre sans recevoir de cadeaux auprès de certains nobles qui ont la « main dure » (avares). D’ailleurs, depuis qu’il s’est installé au Fouladou, il n’a jamais cultivé ses champs. Il ne vit que de son art. 

Pour Dialy Sana Seydi, le métier n’a pas de secret. « Le seul secret qui vaille, c’est la maîtrise de son art », assure-t-il. Autant de raisons qui font qu’il n’est pas encore prêt à se retirer et à laisser ses enfants perpétuer l’héritage.

Gnanierou KoldaÀ la question de savoir s’il y avait une différence entre le violon d’hier et celui d’aujourd’hui, il explique qu’à l’époque on pouvait jouer le nianiérou en solo. Alors qu’aujourd’hui, précise-t-il, bon nombre de joueurs de nianiérou préfèrent s’accompagner de tambour. « À l’époque, le nianiérou se jouait en solo », insiste Dialy Sana Seydi. Toutefois, ajoute-t-il, il existe différentes sonorités de naniérou : le « Ségalaré », le « Bassarou », le « Cheikhou ». La première sonorité est dédiée aux guerriers, aux combattants, aux soldats au front. Celle-ci n’est ni couplée à la danse encore moins aux applaudissements. Le « Bassarou » a presque les mêmes caractéristiques que le « Ségalaré ».

Alors que la particularité du « Cheikhou » est qu’il s’accompagne de danse et d’applaudissements. Sa descendance, dit-il, fait partie des rares joueurs de nianiérou qui savent distinguer ces différentes sonorités, car étant les gardiens du temple dans le Fouladou. Aujourd’hui, le nianiérou est presque menacé de disparition faute de jeunes joueurs. Mais Sana Seydi ne se fait pas de souci quant à sa relève. Son héritage sera dignement perpétué par ses fils et neveux qu’il a initiés et qui l’accompagnent dans presque toutes ses prestations.

Dans sa carrière, Dialy Sana Seydi a également eu à former une douzaine d’artistes. Au-delà du nianiérou, ces derniers s’essaient même à d’autres instruments traditionnels musicaux. Ses fils Aliou et Fadima Sana Seydi ainsi que son homonyme Petit Dialy Sana Seydi, plus connu sous le nom d’Issa, sont aujourd’hui des icônes dans cet art. « Ils sont devenus des génies en la matière », affirme-t-il.

Outre ses fils, il a aussi transmis cet héritage à d’autres qui vivent et gagnent aujourd’hui leur pain en exerçant ce métier. Tout ce beau monde monnaie ses talents partout dans le pays et même dans la sous-région comme au Mali. « Ils n’ont aucun complexe à jouer leur nianiérou au milieu des Peuls. Partout où ils font des prestations, les initiés détectent facilement mon empreinte », se réjouit-il. Une fierté pour Dialy Sana Seydi.

Dialy Sana Seydi et son groupe « Diengou Fouladou » ont beau marqué le paysage musicale du Fouladou, mais ils n’ont à leur actif aucune production musicale, après tant d’années de pratique. L’idée de mettre un album sur le marché, produit uniquement sur la base du nianiérou, ne lui a jamais traversé l’esprit. Il privilégie les prestations au profit de tiers pour nourrir sa famille que d’investir dans un projet de production sans lendemain.

Absence de soutien
Bien que disposant d’une carte de droit d’auteur, Dialy Sana Seydi ignore totalement l’importance de ce sésame, alors que ses productions faites au profit des particuliers sont diffusées sur les ondes de plusieurs bandes FM. Et pourtant, lors d’une tournée effectuée au Fouladou, l’ancien ministre de la Culture, Abdoul Aziz Mbaye, avait expliqué aux artistes de la région les enjeux liés au droit d’auteur et aux droits voisins ainsi qu’à la mise en place de la nouvelle société de gestion collective et le statut de l’artiste. Mais pour le vieux Sana Seydi, c’est à la nouvelle génération incarnée par son entourage qui doit maintenant s’imprégner des questions de droits d’auteur et de droits voisins, mais aussi à mettre sur le marché des productions.

Dialy Sana Seydi déplore par ailleurs le manque de soutien des autorités aux Dialyabés de Kolda et du Fouladou. « Nous avons tapé à toutes les portes pour une reconnaissance dans la promotion de la culture du Fouladou et de notre pays d’une manière générale, en vain », déplore-t-il. Il reste convaincu que le soutien de l’État est nécessaire pour que les acteurs culturels puissent vivre dignement de leur art et contribuer au rayonnement culturel du pays. Membre du groupe « Diengou Fouladou », Issa Bambaado Kandé a abondé dans le même sens. Contrairement à son maître Dialy Sana Seydi, lui a consenti beaucoup d’efforts pour sortir un vidéoclip diffusé par le passé dans certaines télévisions.

À travers ce support audiovisuel, Issa a réussi le mixage de différents instruments traditionnels de musique. L’objectif, dit-il, était de faire aimer le nianiérou aux jeunes. Malheureusement, cette production n’a pas connu les succès attendus. « Cela a été un investissement à perte. Je n’ai reçu aucune sollicitation de la part des maisons de production », regrette Issa Bambaado qui dit s’en être ouvert à de hautes autorités de la région et d’ailleurs. Pour l’instant, le problème de la production pour les joueurs de nianiérou reste entier malgré les démarches dans ce sens. Les nombreuses tentatives d’entrer en contact avec des artistes de renom du pays n’ont encore rien donné.

À défaut de soutiens de leurs collègues artistes, des maisons de production et des bonnes volontés, Issa Bambaado et ses « frères » perpétuent leurs anciennes pratiques. Et chaque jour, pour vivre pleinement leur passion, leur art mais aussi pour gagner leur vie, ces magiciens sillonnent les coins et recoins du Fouladou et chantent les louanges de quelques nobles prompts à dégainer quand les notes magiques du nianiérou font vibrer leurs cordes sensibles. 

Après cet entretien, l’équipe du « Soleil » a eu droit à une belle démonstration. Il ne pouvait en être autrement. Visiblement satisfait, le vieux Sana Seydi, entouré de quelques membres de son groupe, nous gratifie d’une petite démonstration. Avec son archer, l’artiste qui improvise avec une liberté déconcertante, nous plonge dans l’atmosphère envoutante des chants peuls. Quelques notes ont suffi pour nous doper et nous donner plus d’envie.

De nos envoyés spéciaux Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes) 

et Pape SEYDI (photos)

Last modified on lundi, 18 juillet 2016 15:06

La tentation de l’avortement provoqué a un coût : le contrat d’interruption de grossesse est scellé, sous le sceau de la clandestinité, avec des prestataires de santé. D’autres femmes et filles, au portefeuille mal garni, ont recours à la « science » grosse de périls de personnes non qualifiées. Celles-ci ont la délicate mission de freiner la loi de la nature. Autour des périls de l’Interruption volontaire de grossesse (Ivg), s’est pourtant développé un business. Aujourd’hui, à la faveur du détournement de médicaments, l’avortement devient accessible à presque toutes les couches sociales. Côté santé, la pilule est parfois difficile à avaler.

Un infirmier de l’hôpital général de Grand-Yoff pratiquant nuitamment une interruption volontaire de grossesse dans l’enceinte dudit établissement a été arrêté par les agents du poste de police de Grand-Yoff informés par une tierce personne sous le couvert de l’anonymat. Guettant la sortie du couple au portail, les policiers les ont appréhendés avant d’inviter l’infirmier A. D. à retourner sur ses pas pour leur montrer la salle où il effectuait l’avortement. Ce dernier a refusé de coopérer. Mais, dans son sac, les policiers ont trouvé un sirop Ranferon 12 et une plaquette d’Antadys de 15 comprimés. Trois unités étaient déjà utilisées.

Un autre cas d’Ivg suivi de mort a été enregistré également à Pikine. Il s’agit de Nd. D, une femme mariée et mère de trois enfants décédée suite à une hémorragie. Le major d’un laboratoire très connu de la place lui avait injecté deux ampoules de Syntocinon 5UI/1ml. Prescrit dans le cadre d’une insuffisance des contractions utérines, ce médicament peut également interrompre une grossesse. Ces faits remontent au 14 janvier 2013. Un brigadier à la retraite s’est présenté au poste de police d’Ainoumane 3 pour alerter les agents sur la mort suspecte de sa belle-sœur dans la chambre de son concubin. Les enquêteurs ont constaté que la dépouille est recouverte de sang. La poursuite des constatations par la police scientifique et technique a montré que la victime présentait des saignements au niveau de ses parties intimes et anales.

Le business de l’avortement autrement
« Madame, le sujet que vous abordez est grave. Nous n’entendons en parler qu’à la radio », dit ce vendeur, qui tient une table sur laquelle sont exposés des baumes et des insecticides. Il arrache un sourire aux témoins de la scène. A Keur Serigne-Bi, temple de l’informel, situé sur l’Avenue Blaise Diagne, au cœur de Dakar, le quotidien des vendeurs et rabatteurs déroule sa pellicule sans discontinuité : deux messieurs en boubou apostrophent des personnes, s’assoient avec elles sur un banc avant de les laisser accéder au sein du bâtiment ocre où certains font leurs ablutions pour la prière de quatorze heures. Dans ce magma d’habitués et de visiteurs enfiévrés, il aura fallu prononcer le mot « avortement provoqué » pour que le vacarme se dissipe. Ici, les vendeurs feignent de rien connaître de ces méthodes abortives. Le silence est la règle.

Maintenant, ce sont les yeux qui parlent. Un monsieur, qui fait mine de lire son journal, rompt son silence et dit, dans un style débonnaire : « Madame, pour ne pas être trop long, ici, tous les médicaments sont disponibles. Tout dépend de ce que veut le client. Seulement, il faut savoir que ‘Loxoy kadior nahoul ken’ (formule qui vise l’échange de bons procédés, plus précisément en espèces sonnantes et trébuchantes). D’abord, offre-nous à boire car il fait chaud ! »

Dans cette officine géante couverte des vrombissements de moteurs, du bavardage des passants et des hélées des rabatteurs, le commerce illicite de médicaments fait recette. Les grossesses non voulues constituent la rente pour les faiseurs de miracles de toutes sortes. Le commerce de l’Ivg prospère à cause de l’usage détourné de certains médicaments comme « Artotec » et « Misoclear ».

Ainsi, l’avortement devient accessible à presque toutes les couches sociales. A Keur Serigne-Bi, bat le pouls de cette société qui refuse de garder le futur enfant d’une relation coupable, du libertinage ou, tout simplement, de l’envie de ne pas faire d’enfant en un moment précis. Comme un grand secret, les substances sont jalousement gardées dans un coin inconnu des non-initiés. Lorsque se brise la glace et que l’espoir de dénicher une cliente les habite, les vendeurs sortent les médicaments des sachets.

Ils ont des codes avec la clientèle, comme dans une société fermée. « Nous sommes dans l’informel. C’est pourquoi nous ne faisons confiance à personne », dit S. Ndiaye, vendeur. L’omerta est inhérente à cette activité délictuelle. Pour cette dernière raison et pour la morale, notre interlocuteur nous signale que personne n’avouera son statut de vendeur de médicaments qui permettent d’interrompre une grossesse. Pis, c’est un voile sombre qui couvre la fiabilité des substances vendues. Une situation qu’un de nos interlocuteurs met en lumière. « En vérité, il n’existe pas, à ma connaissance, des médicaments consacrés uniquement à ça (l’interruption de grossesse, ndr). Tous les médicaments qui soignent l’ulcère sont capables de provoquer un avortement. C’est un médecin qui me l’a avoué », explique B. Sy, son voisin.

De son « officine » informelle, S. Ndiaye a un instrument de mesure de la banalisation de cette pratique. Tous les quinze jours, au moins, ses collègues et lui reçoivent une femme ou une fille qui veut se débarrasser de sa grossesse. « Nous nous approvisionnons auprès des Institutions de prévoyance maladie (Ipm). « Les médicaments abortifs que nous vendons sont l’Artotoc et le Cytotec. Le dernier est plus efficace mais rare. Nous nous approvisionnons auprès des Instituts de prévoyance maladie (Ipm). Par le biais du « marché noir », certains de leurs agents nous les vendent par comprimés. Les 26 comprimés d’Artotec nous reviennent à 18.000 FCfa et les 30 comprimés à 36.000 FCfa.

Nous les revendons selon les moyens des clientes. A celles qui n’ont pas beaucoup d’argent, nous revendons les cinq comprimés à 10.000 FCfa. Si la grossesse n’est pas vieille de quatre semaines, trois comprimés suffiront pour y mettre un terme. Au-delà, il faut il faut cinq ou dix », révèle-t-il. Un autre vendeur au même endroit, sous couvert de l’anonymat, nous révèle que ces médicaments sont vendus fréquemment. « Si nous les achetons pour les vendre tous les quinze jours, mieux vaut aller faire autre chose.

Ce sont les ignorantes qui vont vous dire l’usage pour lequel elles les achètent. Pour la plupart, c’est des hommes qui viennent s’en procurer. Bien évidemment qu’ils sont envoyés par des femmes. Au cas contraire, ils les achèteraient dans les pharmacies où ils leur reviennent moins chers », révèle-t-il.

A la pharmacie Boulevard de la Médina, le paquet d’Artoctec 50 mg/0,2 mg, c'est-à-dire 50 mg de Diclofénac plus 0,2 mg de Misoprostol est vendu à 6.785 FCfa et celui qui contient 75 mg de Diclofénac et 0,2 mg de Misoprostol à 5.161 FCfa. Ces produits sont classés dans la liste 1, c'est-à-dire les médicaments dangereux et qui peuvent tuer. Ils ne doivent être vendus que sur prescription. « Ceux qui désirent l’avoir sans l’avis d’un médecin, vont se les procurer à Keur Serigne-Bi ou autre part car dans les pharmacies où il y a la rigueur, ils ne l’ont pas », explique Dr Assane Diop, propriétaire de la pharmacie Boulevard.

Le cocktail de la mort
L’Artotec est un anti-inflammatoire indiqué pour le traitement des douleurs de certains rhumatismes chez les personnes âgées. Il peut contenir jusqu’à 0,2 mg de Misoprostol. Quant au Misoclear, c’est du Misoprostol en grande quantité qui offre un traitement pour de nombreuses indications : hémorragie du post-partum (Hpp), Prise en charge médicale d’un avortement incomplet et d'une fausse couche, avortement médicamenteux précoce. Ce que l’on cherche dans ce médicament pour faire ou se faire avorter est le Misoprostol.

Selon le Dr Assane Diop, pharmacien, on peut en avoir jusqu’à 200 mg pour interrompre une grossesse. Le Misoprostol (PGE1) est un médicament traitant les ulcères gastriques, non autorisé dans de nombreux pays pour son utilisation dans l'interruption de grossesse, du fait aussi de sa large disponibilité et de la simplicité de son mode d'administration.

Sa stabilité à température ambiante favorise son utilisation dans les milieux défavorisés. Ce médicament a été introduit dans la maternité pour interrompre une grossesse au deuxième ou au troisième trimestre pour cause d'anomalie fœtale ou de mort fœtale dans l’utérus.

Toutefois, une préoccupation inhérente à son utilisation durant la grossesse est l'hyperstimulation utérine. Dans les cas extrêmes, il provoque la rupture utérine, l’hémorragie, l'analgésie (suppression de la sensibilité, la morbidité maternelle sévère y compris.

Le danger guette
L’illégalité de cette activité est manifeste. Selon le directeur adjoint de l’Ordre des médecins du Sénégal (Oms), Joseph Gomis, cette pratique consistant à interrompre clandestinement une grossesse est un exercice illégal de la médecine. Ce délit est puni par la Loi n° 66-69 du 4 juillet 1966 relative à l’exercice de la médecine et à l’Ordre des médecins en son article 5 dans lequel il est clairement écrit : « L’exercice illégal de la profession de médecin est puni d’une amende de 20.000 à 100.000 francs et d’un emprisonnement de six mois à un an. En cas de récidive, les peines seront doublées. Pourra enfin être prononcée la confiscation du matériel ayant permis l’exercice illégal ».

Le praticien est au courant des pratiques en cours dans son champ de compétence. « En tant que médecin, je sais que certaines cliniques pratiquent l’Ivg. Mais, quand il s’agit de l’Ordre, vous posez un problème d’institution. Pour poursuivre quelqu’un d’exercice illégal de la médecine, il faut avoir des preuves. En droit, il ne suffit pas de dire les choses, mais il faut les démontrer. En plus, on n’a pas le droit de débarquer quelque part pour voir si tel monsieur fait l’exercice illégal de la médecine ou pas. Sinon, le procureur va nous rappeler à l’ordre. Il est la seule personne habilitée à le faire », explique M. Gomis. Toutefois, notre interlocuteur précise que les praticiens de la médecine peuvent agir dans le cas d’une dénonciation verbale ou écrite. De ce fait, on va saisir le procureur qui va se charger de vérifier la véracité des accusations.

L’Ivg au fil des années
En 2011, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) avait estimé le nombre d’Ivg à 3.6 % pour la région de Dakar.

Selon une étude menée par le Guttmacher Institute américain et le Centre sénégalais de recherche pour le développement humain en 2014, 51.500 avortements sont pratiqués au Sénégal chaque année, soit un taux de 17 avortements pour 1.000 femmes en âge de procréer. Le taux de prévalence est largement plus élevé dans la capitale à Dakar. Il tourne autour de 23,5 pour 1.000 femmes contre 14,1 pour 1.000 dans le reste du pays.

Ces chiffres montrent une nette baisse de la pratique de l’Ivg. Mais, ces études sont l’arbre qui cache la forêt. Aujourd’hui, les femmes n’ont pas besoin de l’intervention d’un gynécologue ou d’une sage-femme pour se débarrasser d’une grossesse.

L’avortement à un clic
Aujourd’hui, le développement des technologies de l’information et de la communication (Tic) révolutionne l’Ivg dans les pays où elle est interdite. Avec les sites tels que doctissimo.fr, gracia.fr, womannonwaves.org, entre autres, les femmes ou les filles n’ont plus besoin de consulter des agents de la santé pour se faire avorter. Toutes indications pour provoquer un avortement soi-même y sont disponibles. Par exemple, dans un des sites ci-dessus, une personne conseille aux dames d’utiliser le Cytotec pour mettre un terme à leur grossesse avec le minimum de risques. Ce médicament est difficile à obtenir au Sénégal car il a été retiré du marché à cause de son usage détourné. Aujourd’hui, il est remplacé par le Misoclear qui produit les mêmes effets concernant l’avortement. Le Syndicat des pharmaciens du Sénégal avait demandé aux autorités compétentes à ce qu’on efface parmi les indications interruption volontaire de grossesse. « Nous qui sommes du syndicat des pharmaciens du Sénégal, avons demandé qu’on enlève parmi ses indications Ivg. Mais, nous n’avons pas eu gain de cause », avoue Dr Assane Diop, un des membres.

De graves complications
Marie Fall Yade est la maîtresse sage-femme du Centre hospitalier national de Pikine. Dans son bureau qui donne sur la salle d’accouchement, elle interprète les examens échographiques des femmes en travail. Selon elle, les cas d’Ivg ne sont décelés que s’il y a des complications.

Au cas contraire, les femmes viennent dans cet établissement sous le tableau d’un avortement spontané car elles ont juste des saignements comme dans un avortement normal. « Les femmes sont plus averties maintenant. Elles achètent les médicaments dont les effets secondaires peuvent interrompre une grossesse. Aux deux premiers mois, le danger n’est pas permanent car le fœtus n’est que de l’eau », Mais, poursuit-elle, au-delà de cet intervalle, elles peuvent s’exposer à une hémorragie et, plus grave encore, à une septicémie (infection généralisée) qui conduit directement à la mort car l’avortement a été incomplet et l’utérus a retenu les débris ovulaires. L’effet excessif de ces comprimés peut causer une perforationmenant jusqu’à l’hystérectomie (ablation de l’utérus) et, par conséquent, à la stérilité.

Des amours pour les méthodes de contraception : Petite cause à grand effet
DesamourLe niveau de connaissance des techniques de contraception moderne est important. Mais, le recours à la pratique contraceptive demeure toujours faible. La dernière étude de l’Eds révèle une prévalence contraceptive plus importante chez les femmes âgées de 35-44 ans avec plus de 20%. Selon Khady Sy Diop, chargée de la Planification familiale à l’hôpital de Pikine, certains hommes ne mettent pas toujours les préservatifs car ils considèrent que ça interrompt les rapports sexuels et réduit les sensations.

Ce même avis est partagé par ces deux élèves trouvés devant la porte des logements des étudiants étrangers de l’Ipg (Institut privé de gestion) situé à Sacré-Cœur 3. « Le latex (matière avec laquelle le préservatif est créé, ndr) empêche le sexe de la femme de stimuler celui de l’homme », estime Bryan Fara Ricardo Mendy.

Pour corriger cette perception des méthodes de contraception, l’Association sénégalaise pour le bien-être de la famille (Asbef), à travers le mouvement Actions des jeunes, élabore et déroule dans les écoles et les quartiers, des programmes de sensibilisation des jeunes sur les maladies sexuellement transmissibles mais aussi sur les grossesses précoces.

« Durant les stratégies avancées, nous distribuons des préservatifs aux jeunes. Nos cibles sont âgées de dix à vingt-quatre ans. Mais, nous nous heurtons à quelques difficultés. Au lycée John Fitzgerald Kennedy, le censeur a appelé la sécurité pour nous mettre dehors.

Il a même menacé de porter plainte contre nous. Dans les écoles, le personnel administratif refuse qu’on distribue des préservatifs aux élèves », se désole le chargé du programme des jeunes dans cette structure. (Certaines informations sont extraites de la Grande enquête des fins d’études au Cesti du même auteur).

Dossier réalisé par Marame Coumba SECK

 

Last modified on vendredi, 15 juillet 2016 15:26

Depuis plus de 20 ans, le Pr Pape Demba Fall s’intéresse sur le fait migratoire. Ses nombreuses publications sur la question font autorité. Dans cet entretien, il fait une analyse profonde du phénomène de l’immigration clandestine.

Pr Fall, ces derniers temps, la question de l’immigration clandestine a refait surface avec la mort de centaines de migrants en mer. Vous, depuis plus de deux décennies, vous vous intéressez à la question migratoire en générale. Pourquoi ?
Quand je suis venu à l’université, la question de la migration, à mon sens, n’avait pas été assez documentée. Et pourtant c’était un phénomène qui se précisait et qui est connu au Sénégal depuis très longtemps lorsque les gens ont étudié ce qu’on a appelé les Francenabés c’est-à-dire ces gens, Halpulaar, Soninké, Mandjack, qui allaient travailler en France. Il existait une littérature et des travaux remarquables sur la question de la migration mais il n’y avait pas une contextualisation. Il fallait relire les questions migratoires à l’aune de l’évolution de la société sénégalaise. Et il m’a semblé important de noter que le fait migratoire est une grille de lecture pertinente de la société sénégalaise. En réalité, toutes les évolutions qui se dessinent dans la société sénégalaise peuvent être interprétées, analysées à l’aune de la question migratoire. C’est-à-dire comment la migration influe sur la société aussi bien d’accueil que de départ que ce soit en termes d’apport économique, d’apport culturel etc.

Pensez-vous que cette approche de la question migratoire ait été bien mise en avant pour expliquer ce qui se passe aujourd’hui avec le phénomène de l’immigration clandestine ?
Evidemment, tout dépend de l’angle sous lequel on aborde cette question de migration. La migration, que ce soit chez les animaux, chez les oiseaux, chez les hommes, a un but principal : c’est de rétablir les grands équilibres. La migration s’inscrit dans un processus d’accès aux ressources. Que ce soit les animaux, que ce soit les hommes, ils ont tous besoin d’accéder à des ressources dans une dynamique de complémentarité des zones neutres et des écosystèmes. En réalité, le fait migratoire a toujours fonctionné sur la base des besoins que pouvait exprimer une région par rapport à une autre région. Pour mieux saisir cette réalité, il faut mettre en face les deux zones. On ne peut pas étudier la question migratoire en restant que d’un côté du mouvement, il faut associer les deux mouvements. Regarder du côté des zones de départ et des zones d’arrivée. L’évolution environnementale par exemple a beaucoup influé sur l’organisation de la migration.

Comment peut-on comprendre qu’une volonté d’accéder aux ressources puisse tant animer des hommes au point de les amener à mettre leur vie en péril ?
Quelques explications s’imposent. La migration est une stratégie, comme d’autres, d’accès aux ressources. Il y a plusieurs modes, plusieurs techniques qui sont déployées pour pouvoir accéder à certains besoins. Ce qui se passe aujourd’hui, en réalité, dans nos sociétés, c’est que ces faits de migration ne sont pas nouveaux. Que les gens partent vers d’autres cieux par la mer, par le désert, c’est très ancien comme pratique. Les migrants des années 1970 par exemple sont partis du Fouta en passant par le Mali, le Tchad, l’Algérie, le Maroc, avant d’arriver en France. Ils se sont installés dans ce pays, ont travaillé là-bas et ont pris leur retraite. Cela étant, ces gens qui partent au péril de leur vie, sont suffisamment avisés pour savoir qu’il y a un risque important.

Mais, moi, mon explication de cette situation c’est que les jeunes préféreront de loin la mort physique à la mort sociale. Le défi qu’il faut relever, c’est le défi de l’accès aux ressources. Tant que les communautés ou les jeunes mettent toujours en avant la notion de « Tekki », le problème va se poser. Les jeunes n’accepteront pas d’être des individus insignifiants entretenus par leurs parents. C’est une situation parmi tant d’autres qui peuvent conduire à cela. Je ne parlerai pas de suicide parce que les gens qui partent gardent toujours l’espoir qu’ils vont y arriver et ils sont convaincus qu’ils vont y arriver. Ces jeunes qui partent par la mer, quand on les interroge, ils sont convaincus que partir est une solution. La seule faille qu’il y a, c’est qu’ils ignorent les localisations géographiques où ils veulent aller. Ils n’ont aucune notion sur ce que c’est les Îles Canaries, l’Espagne, etc. Les candidats à l’immigration pensent qu’il faut dépasser un peu la Mauritanie pour être en Europe. Ces éléments jouent en leur défaveur.

Certes, comme vous dites, ces candidats à l’immigration clandestine sont suffisamment avisés des risques qu’ils prennent en empruntant des embarcations de fortune mais sont-ils assez sensibilisés sur la crise qui sévit en Europe et qui fait que ce continent n’est plus cet eldorado ?
Là aussi c’est un gros débat parce que, j’ai l’habitude de le dire, les migrants que nous interrogeons ne nous disent pas tout. Mais les migrants ont aussi emmagasiné des informations qui peuvent venir de sources fiables et de sources qui ne le sont pas. Tous ceux qui aspirent à partir ne retiennent de l’Europe que ce que nous voyons à la télévision. Parce qu’il y a une autre dimension qui est tout autant importante que la dimension stratégie de survie : c’est la volonté de découvrir quelque chose de nouveau. Cet élément n’est pas suffisamment pris en compte.

Il y a des gens qui veulent partir parce qu’ils ont une soif d’évasion, une soif de découverte. Mais ces jeunes sont en même temps convaincus que les gens qui sont en Europe, tout au moins, arrivent à réaliser des choses qu’eux ne peuvent pas réaliser en restant au Sénégal. Donc ils se disent, tant qu’à faire, il vaut mieux essayer.

C’est toujours dans l’esprit d’entreprise et ils vous disent qu’ils veulent aider leurs parents, épouser demain la femme qu’ils aiment etc. Et la migration est une solution pour eux. Et contrairement à ce que l’on pense, parfois, les familles soutiennent ces projets-là. Ces éléments culturels, il faut les mettre dans la balance.

L’argent dépensé pour ce périlleux voyage ne peut-il pas être investi dans un petit projet ?
Nous avons mené l’année dernière une grande enquête qui a duré quatre ans. Il ressort des questions posées à la population-cible de 18-39 que 3/4 donc 75 % au moins des jeunes de cette tranche d’âge auraient quitté le Sénégal s’ils en avaient la possibilité au cours des cinq prochaines années. On le voit, l’ampleur de l’aspiration migratoire est énorme. On a comme le sentiment que tous les jeunes veulent partir. Et ils veulent partir parce qu’ils sont en face de situations où l’incertitude plane. Leur avenir les inquiète et c’est redondant. Ceux qui arrivent en Europe découvrent la réalité mais en même temps, ils ne renoncent pas parce qu’ils pensent qu’il faut rester là-bas et se battre. Les familles ne sont pas exemptes de tout reproche. L’argent investi dans ce voyage, souvent, ce sont les économies de la famille. Et l’échec dans un départ constitue une ruine pour la famille.

Entretien réalisé par
Elhadji Ibrahima THIAMA

Last modified on vendredi, 08 juillet 2016 13:45

Au moment où des milliers d’Africains, à bord d’embarcations de fortune, bravent la mer méditerranée, au péril de leur vie, dans l’espoir de faire fortune en Europe, d’autres ont décidé de prendre leur destin en main et de rester sur le continent.

A l’image de l’huile de moteur noirâtre qui dégouline de sa tenue de travail, l’assurance coule en Babacar Diop. Assurance que c’est ici, dans son garage, que lui, le mécanicien, se construira une vie, un mieux-être. Il a son métier, il le pratique depuis une dizaine d’années et ça le nourrit bien lui et sa famille. Bref, il est épanoui. Son eldorado à lui, c’est ce petit local situé à la lisière des quartiers des Hlm Grand Yoff et Sicap-Foire. Quand on lui parle d’immigration clandestine, la réponse de ce presque quadragénaire tombe, courtoise et ferme : « Jamais au plus grand jamais je ne m’aventurerai à prendre des embarcations de fortune pour aller en Europe. J’ai trouvé ma voie et ça me réussit. Je ne vois aucune raison pour que j’abandonne mon métier pour un voyage hypothétique vers un avenir tout aussi incertain ».

Ces paroles pleines de sagesse, les 700 migrants africains qui, dernièrement, ont trouvé la mort entre les côtes libyennes et l’île de Lampedusa en Italie, n’en avaient peut-être pas. Comme des milliers d’autres migrants avant eux, ils ont bravé les rigueurs de la mer à bord d’embarcations de fortune et ont sombré au large. Certes, tous ces migrants ne logent pas à la même enseigne.

Certains ont fui leur pays pour échapper à une situation de guerre (Somalie) ou l’oppression d’un régime dictatorial (Erythrée), cependant, d’autres sont guidés par des logiques pécuniaires d’où l’appellation qu’on leur a donnée : « migrants économiques ».

Les victimes sénégalaises de cette tragédie (officiellement, aucun chiffre n’est encore avancé), font partie de cette catégorie. Si la plupart de ces aventuriers parviennent à poser pied à terre, peu d’entre eux, ont la chance d’aller au-delà des débarcadères. En effet, selon les dernières estimations, plus de 11.000 migrants seraient parvenus à débarquer sur les côtes italiennes. Tous ont été parqués dans des centres de rétentions. D’aucun bénéficieront du statut de réfugiés politiques, tandis que d’autres seront renvoyés dans leur pays d’origine. Tout ça pour rien finalement.

Cependant, à l’image du mécanicien Babacar Diop, ils sont nombreux ces Sénégalais qui, pour rien au monde, ne prendraient le risque de traverser la Méditerranée à la recherche d’un avenir dont on ne sait de quoi il est fait. « L’Europe n’est plus cet Eldorado qu’on nous chantait. C’est devenu un mirage et, malheureusement, beaucoup de jeunes tombent dans le piège », regrette Malick Diaw, un tailleur. Avec tout l’argent que ces candidats à l’émigration clandestine déboursent, il estime qu’il y avait de quoi investir dans un petit projet. En effet, au plus fort du phénomène de « Barça wala Barsax » (Barça ou à la mort), certains candidats versaient jusqu’à 2 millions de FCfa aux trafiquants. « C’est de l’argent jeté à la mer. A mon avis, quelqu’un qui a les moyens de débloquer autant d’argent, n’est pas pauvre », estime-t-il. Comme lui a su le faire, il invite ses jeunes compatriotes à croire en leur étoile pour aller au-devant des projets, vaincre les obstacles et atteindre leurs objectifs. « Nous les jeunes, notre problème, c’est qu’on a peur d’entreprendre, d’investir dans notre pays. Il faut que nous ayons confiance en nous et nous donner les moyens de notre réussite ici dans notre pays », martèle ce jeune tailleur. Très tôt, Malick a pris son destin en main. D’un petit atelier de couture où trônaient deux machines à coudre, aujourd’hui, il en est à sept machines dans un local beaucoup plus spacieux au marché Grand-Yoff.

Entreprendre
Revenir au pays et entreprendre, c’est ce qu’a fait Papa Bakary Coly. Et bien lui en a pris. Ce prospère jeune aviculteur dont la ferme se trouve à Bambilor, est aujourd’hui l’un des plus grands producteurs de poulets de cette zone. Rien que l’année dernière, il a fait une production de 24.000 poulets de chair et 3,4 millions d’œufs. Et dire que ce membre du Collège des jeunes du Conseil national de concertation des ruraux (Cncr) et de la Fédération des aviculteurs du Sénégal a failli ne jamais connaître ce succès. En 2006, « sur un coup de folie », comme il le dit, il embarque pour l’Europe. Deux ans en Italie et un Espagne.

Mais très, vite, il se rend compte que le vieux continent « n’est pas un eldorado ». En 2009, Papa Bakary Coly revient au bercail et retrouve ses premières amours, l’aviculture, et le succès que l’on connaît. « J’étais parti parce que je voyais les gens partir. A mes jeunes compatriotes, je dis qu’il faut avoir la patience et être plus ambitieux. Ce qu’on gagne en Europe, on peut gagner autant ou plus si on fait le même effort ici au Sénégal », conseille ce jeune père de famille qui, avec une mise de 125.000 FCfa au départ, est devenu un entrepreneur prospère.

Médoune Seck, lui, avait tenté une fois le périlleux voyage par la mer. C’était en 2009. Aujourd’hui, c’est avec un brin de regret qu’il raconte cette aventure dans laquelle « il aurait pu laisser sa vie ». Cet échec, il le considère comme une seconde chance pour bien profiter de la vie parce que des destins brisés sur les vagues de la mer et à jamais immergés dans les abysses de la Méditerranée, ce vendeur de fripes en a vus et entendus. « Pour avoir échappé à cette tragédie, je ne conseillerai personne de tenter l’aventure européenne par la mer et sur des embarcations de fortune. J’ai passé plusieurs mois au Maroc dans l’espoir d’embarquer vers l’Espagne, en vain.

Finalement, j’ai décidé de revenir au Sénégal car la plupart de ceux qui étaient partis devant moi, ne sont jamais arrivés à bon port », confie-t-il. Depuis, il a retrouvé son petit commerce grâce auquel il avait pu faire assez d’économies à l’époque.

Aujourd’hui, il s’est reconstitué à nouveau un bon capital et mène une vie épanouie de père de famille. « Grâce à Dieu je me suis remis de cette histoire. J’ai maintenant une femme et un enfant et pour rien au monde je ne les abandonnerai pour un voyage aussi risqué. Si je dois aller immigrer, ce sera par voie légale », assure Médoune.

Mirage
Si on ne peut pas reprocher à ces jeunes qui bravent la mer de chercher le mieux-être, cependant la manière de le faire n’agrée pas tout le monde. Pour Hamidou Mbaye, Chargé de Communication à la Direction de la Planification et de la vie environnementale du Ministère de l’Environnement et du Développement durable, « c’est du suicide ». D’autant plus que, fait-il remarquer, « les pays les plus concernés par cette immigration clandestine à savoir l’Italie et l’Espagne sont en crise et vivent des problèmes aussi graves que nous ».

Au-delà des causes économiques, sociales et culturelles, M. Mbaye pense que c’est la conception que les Africains ont vis-à-vis de l’Europe et des pays du nord comme eldorado qui explique en partie cette tragédie. « Le mieux-être on peut le trouver ici. Parce que l’Afrique, dans sa globalité, reste le continent de l’avenir du point de vue des ressources naturelles, de ses potentialités humaines, intellectuelles et économiques. Il faut, du point de vue psychologique et sociologique, faire comprendre à cette jeunesse que l’avenir est là, qu’on peut rester ici et réussir notamment dans le domaine de l’agriculture », argue-t-il. A ce propos, il invite le gouvernement à davantage communiquer sur les différentes politiques agricoles qu’il est en train de mettre en œuvre pour que la jeunesse se les approprie et s’y engage. Son collègue du même ministère, Baye Salla Mar, fait chorus.

Il trouve paradoxal qu’au moment où la Chine, l’Union européenne voire les Etats-Unis se battent pour se positionner en Afrique, des jeunes prennent le chemin inverse. « L’avenir du monde se trouve en Afrique. Ce n’est pas pour rien que les pays occidentaux se ruent dans ce continent. Dans cette bataille de positionnement, il ne faut pas que nous, jeunes, soyons en marge. Restons ici, saisissons notre chance et prenons des initiatives », insiste M. Mar.

Par Elhadji Ibrahima THIAM

Last modified on vendredi, 08 juillet 2016 14:25

Ils sont nombreux, dans cette paisible bourgade de la banlieue dakaroise à avoir tenté l’aventure ou vu un proche parent aller à l’assaut de l’immensité océane. Les rares personnes qui ont réussi la traversée ont semé l’espoir dans le cœur des jeunes qui sont restés au pays. Le rêve s’est vite transformé en cauchemar. Et Thiaroye-sur-mer traine sa mélancolie comme un deuil éternel.

Thiaroye-sur-mer,  village situé tout près de l’océan,  aux alentours de Dakar, en banlieue.  En ce jeudi,  qui coïncidé avec les  premières heures de la matinée, les pêcheurs aguerris qui ont encore une fois su vaincre la mer et ses profondeurs abyssaux,  reviennent avec plein de poissons : moisson d’une dure matinée de labeur. Tout au long de l’étendue de la plage, des enfants innocents font et défont des châteaux de sable, fruit de leur imagination fertile. Thiaroye respire la sérénité et se morfond dans  la tranquillité. Voilà le décor qu’offre la localité. Les habitants de Thiaroye, s’ils ne partent pas en mer pêcher, passent l’essentiel de leurs  journées aux bords de celle-ci à contempler insouciamment les vastes étendues d’une plage sablonneuse qui, s’étirent à perte de vue.  Les  brises qui viennent d’outre-manche journellement  s’échouer sous leurs pieds,  entraînent des rêves d’un mieux-être, chez la population essentiellement jeune.       

Des illusions au début, qui finiront par se transformer en obstination. Pour cause,  d’autres ont tenté et réussi l’aventure européenne, en quête d’une vie meilleure. Ce rêve  qui se concrétise pour certains, change malheureusement en cauchemar pour la majeure partie des jeunes,  qui un jour, ont pris l’initiative de se rendre en Europe, via des bateaux de fortunes.            
En effet, l’immigration était ici considérée comme un moyen de réussite sociale. La personne qui choisit de partir aurait  la chance de bénéficier de meilleures conditions de vie et de se voir investie d'un nouveau statut. En d'autres termes, quelles que soient les difficultés rencontrées, l'essentiel est d'atteindre ses objectifs.             

Moussa Diagne, 29 ans fait partie de ce lot de rescapés. Il a en effet essayé l’aventure qui s’est soldée par un retour, après une quinzaine de jours passés en mer,  sans arriver à déjouer la vigilance des gardes côtes postés sur l’ile Canaries. « Je me rappelle, c’était en 2008. Après plusieurs mois de travail, j’avais pu  économiser de l’argent.

C’est ainsi qu’on m’avait parlé d’un passeur, qui avait réussi à amener à bon port,  plusieurs jeunes jusqu’en Espagne. Preuve à l’appui, on m’avait même montré des maisons que ces nouveaux immigrés  avaient construites pour leur famille ».  La tentation n’a dès lors pas laissé indifférent Moussa, qui, à l’instar d’autres compères va casquer la somme de 300.000 FCfa, afin de regagner l’autre partie de la cote.

Après plusieurs jours passés en mer, avec à l’appui des  tentatives de regagner  les terres espagnoles,  qui se sont avérées vaines, c’est sur proposition de celui qui faisait office de « capitaine » de bateau, qu’ils ont  pris la résolution de retourner à Dakar.

Mais l’atterrissage se passe à Yarakh et non plus à Thiaroye.  Le jeune décrit encore avec beaucoup d’émotion les nombreux obstacles auxquelles ils se sont frottés : faim, soif, manque de sommeil, congruité…               

Le rêve se transforme en cauchemar
La mort a plus d’une fois étalé  son sinistre voile, remettant en cause l’ambiance de paix et d’espérance qui rythment l’existence à Thiaroye. Plusieurs  jeunes du quartier partis à l’aventure décèdent successivement, dans l’utopique rêve « Barça wala Barsak ». Le phénomène prend alors des proportions alarmantes. Face à l’ampleur des  pertes et à l’allongement de la liste des victimes, les populations dans un élan de détresse, se prennent en main. 

C’est ainsi qu’un collectif regroupant les mères des victimes est mis sur pied. Il plaide contre cette immigration dite clandestine, pleine de mauvaises tentations et de risques. Dans cet ordre, ces mères éplorées vont à leur tour sensibiliser des jeunes, qui seraient tentés par l’aventure,  de ne point s’engager.  Preuve à l’appui,  c’est souvent des photos des victimes qui sont brandies.

Sur une photo, un homme habillé en mauve,  « il n’avait que 24 ans, mais était plein de vie, courageux et déterminé, son unique objectif était de me mettre à l’abri de tout besoin», confie sa mère éplorée. 

Pour ceux qui ont survécu à cette aventure tentaculaire, l’heure est au regret. Des récits rapportés, viennent démontrer combien l’aventure était démesurée, folle à la limite. Que faire pour ceux qui ont perdu la vie? Il ne reste qu’à formuler des prières pour le repos de leur âme. Le désespoir de cette mère qui a perdu son enfant de 23 ans, les yeux stupéfaits, le regard abandonné de cette  épouse, qui malgré le temps qui passe garde intacte les séquelles de cette annonce,  venant confirmer le décès de son mari, traduisent l’ampleur des dégâts. « Modou n’était nullement animé par le désir de se rendre à l’occident. Je me rappelle une fois,  il m’avait autour d’une discussion fait part de sa désolation de voir ces jeunes hommes tenter une aventure en mer,  au péril de leur vie. Qui de surcroit, ne savaient même pas ce qu’ils allaient trouver là-bas », aimait-il à me répéter, confie  sa mère, qui n’en revient toujours pas de la perte de son fils bien aimé.    
                         
A qui revient la responsabilité?
Les populations que la misère et la pauvreté cantonnent  dans le quasi impossibilité de subvenir parfois à leurs besoins, les plus existentiels, se mettent à traverser la mer, au prix de leur vie. A  Thiaroye, l’espoir d’une vie meilleure avait en un moment  estompé toutes réflexions conduisant à mesurer à sa juste valeur, l’ampleur et la grandeur du risque pris, à travers cette aventure,  autant risquée qu’incertaine. Un blanc-seing  que s’est volontairement délivré une population jeune, à la quête d’un mieux vivre, à leur risque et périls.       

Complicité active ou laxisme ? «  Les passeurs étaient en tout état de cause clairement identifiés et connus de tous. Ils s’adonnaient dans la plus grande impunité à cette activité consistant à faire passer des jeunes à travers la mer »,  nous confie ce vieux d’un âge assez avancé. Ces jeunes ont versé leur argent à des passeurs souvent véreux,  sans foi ni loi, regrette-t-il.

« Le choix d'immigrer s'explique par l'angoisse, la peur de l'échec et le refus de la pauvreté. Dans cette perspective, quitter son pays devient une opportunité pour se réaliser mais aussi une quête individuelle, une affirmation de soi et une valorisation de sa personne », confie Barame Diagne un immigré établi en Italie. Le sieur qui informe s’être installé en Italie depuis 12 ans dit ne plus pouvoir tirer son épingle du jeu. « Le travail n’est plus à la portée de tous. Les rares qui parviennent à en trouver, peinent à honorer leurs charges. L’Europe n’est plus cet eldorado », laisse-t-il entendre. Dans le cas du Sénégal, l'immigration clandestine est un phénomène social réel qui n'est pas une pratique nouvelle. Elle s'est inscrite dans le temps, dans l'espace et a fini par laisser ses empreintes faites d’influences extérieures, au sein d’une population essentiellement jeune.

Des motivations purement économiques
Le désir de jeunes Sénégalais d'émigrer vers l'Europe découle de la situation de chômage et de sous-emploi qui contrastent avec les des opportunités que semblent offrir les pays d'accueil (fort en main-d’œuvre pour accompagner leur croissance économique et vieillissement de la population européenne.)

En guise d'exemple, au mois d'octobre 2009, «sur 300.000 Sénégalais, vivant en Italie, 250.000 étaient sans-papiers, selon les estimations officielles du ministère de l'Intérieur.» (Journal le Soleil 15 septembre 2010). «Barça ou barsak» a convoyé près de 30.000 personnes en Espagne dont plus d'un millier de jeunes de moins de 18 ans en 2006. Ces chiffres témoignent de l'ampleur et de la gravité de la situation. Beaucoup ont perdu leur vie et leur argent. Face à cette tragédie humaine sans précédent et contraint de trouver des solutions rapides et efficaces, le gouvernement sénégalais met alors en place le «le plan REVA» (Retour Vers l'agriculture). Ce plan est un programme spécifique pour lutter contre la migration. Il veut faciliter le maintien des jeunes dans leur pays. Saer Ndiaye, 37ans fait partie de ce lot d’individus, qui à l’époque avaient accepté de retourner au Sénégal, afin de bénéficier de terres et de financement, pour pouvoir mener son activité.

Aujourd’hui, il dit tirer son épingle du jeu. En effet, son champ situé à, Bayakh, lui permet de subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. Marié et père de trois enfants, il dit ne point se plaindre. « Selon la saison et les demandes du marché, je propose mes produits. Haricots, puma, poivre, choux… », confie-t-il. Il dit n’avoir rien à envier à ceux qui voyagent vers l’Europe parce qu’il subvient convenablement à ses besoins.

Dans cette même dynamique, d'autres initiatives ont été prises, surtout en matière d'information des populations et de prévention, sur les conséquences de cette pratique. Entre autres, différents média ont été utilisés, pour la sensibilisation des populations. Malgré les efforts consentis, la situation économique qui affecte le tissu social, accentue le chômage et met en péril l'avenir de beaucoup de jeunes en âge de travailler. Aussi, la crise économique, n'aide pas à l'amélioration des conditions de vie des populations. De plus, la pauvreté gagne les milieux urbains et provoque une psychose collective qui pousse les personnes à vivre dans un monde imaginaire, où l'espoir d’une vie meilleure se trouverait en Europe. Mais, à quel prix !

Elhadji Ibrahima THIAM

Difficile, mais possible
difficile possibleAu moment où des milliers d’Africains, à bord d’embarcations de fortune, bravent la mer méditerranée, au péril de leur vie, dans l’espoir de faire fortune en Europe, d’autres ont décidé de prendre leur destin en main et de rester sur le continent.

A l’image de l’huile de moteur noirâtre qui dégouline de sa tenue de travail, l’assurance coule en Babacar Diop. Assurance que c’est ici, dans son garage, que lui, le mécanicien, se construira une vie, un mieux-être. Il a son métier, il le pratique depuis une dizaine d’années et ça le nourrit bien lui et sa famille. Bref, il est épanoui. Son eldorado à lui, c’est ce petit local situé à la lisière des quartiers des Hlm Grand Yoff et Sicap-Foire. Quand on lui parle d’immigration clandestine, la réponse de ce presque quadragénaire tombe, courtoise et ferme : « Jamais au plus grand jamais je ne m’aventurerai à prendre des embarcations de fortune pour aller en Europe. J’ai trouvé ma voie et ça me réussit. Je ne vois aucune raison pour que j’abandonne mon métier pour un voyage hypothétique vers un avenir tout aussi incertain ».

Ces paroles pleines de sagesse, les 700 migrants africains qui, dernièrement, ont trouvé la mort entre les côtes libyennes et l’île de Lampedusa en Italie, n’en avaient peut-être pas. Comme des milliers d’autres migrants avant eux, ils ont bravé les rigueurs de la mer à bord d’embarcations de fortune et ont sombré au large. Certes, tous ces migrants ne logent pas à la même enseigne.

Certains ont fui leur pays pour échapper à une situation de guerre (Somalie) ou l’oppression d’un régime dictatorial (Erythrée), cependant, d’autres sont guidés par des logiques pécuniaires d’où l’appellation qu’on leur a donnée : « migrants économiques ».

Les victimes sénégalaises de cette tragédie (officiellement, aucun chiffre n’est encore avancé), font partie de cette catégorie. Si la plupart de ces aventuriers parviennent à poser pied à terre, peu d’entre eux, ont la chance d’aller au-delà des débarcadères.

En effet, selon les dernières estimations, plus de 11.000 migrants seraient parvenus à débarquer sur les côtes italiennes. Tous ont été parqués dans des centres de rétentions. D’aucun bénéficieront du statut de réfugiés politiques, tandis que d’autres seront renvoyés dans leur pays d’origine. Tout ça pour rien finalement.

Cependant, à l’image du mécanicien Babacar Diop, ils sont nombreux ces Sénégalais qui, pour rien au monde, ne prendraient le risque de traverser la Méditerranée à la recherche d’un avenir dont on ne sait de quoi il est fait. « L’Europe n’est plus cet Eldorado qu’on nous chantait. C’est devenu un mirage et, malheureusement, beaucoup de jeunes tombent dans le piège », regrette Malick Diaw, un tailleur. Avec tout l’argent que ces candidats à l’émigration clandestine déboursent, il estime qu’il y avait de quoi investir dans un petit projet.

En effet, au plus fort du phénomène de « Barça wala Barsax » (Barça ou à la mort), certains candidats versaient jusqu’à 2 millions de FCfa aux trafiquants. « C’est de l’argent jeté à la mer. A mon avis, quelqu’un qui a les moyens de débloquer autant d’argent, n’est pas pauvre », estime-t-il. Comme lui a su le faire, il invite ses jeunes compatriotes à croire en leur étoile pour aller au-devant des projets, vaincre les obstacles et atteindre leurs objectifs. « Nous les jeunes, notre problème, c’est qu’on a peur d’entreprendre, d’investir dans notre pays. Il faut que nous ayons confiance en nous et nous donner les moyens de notre réussite ici dans notre pays », martèle ce jeune tailleur. Très tôt, Malick a pris son destin en main. D’un petit atelier de couture où trônaient deux machines à coudre, aujourd’hui, il en est à sept machines dans un local beaucoup plus spacieux au marché Grand-Yoff.

Entreprendre
Revenir au pays et entreprendre, c’est ce qu’a fait Papa Bakary Coly. Et bien lui en a pris. Ce prospère jeune aviculteur dont la ferme se trouve à Bambilor, est aujourd’hui l’un des plus grands producteurs de poulets de cette zone. Rien que l’année dernière, il a fait une production de 24.000 poulets de chair et 3,4 millions d’œufs. Et dire que ce membre du Collège des jeunes du Conseil national de concertation des ruraux (Cncr) et de la Fédération des aviculteurs du Sénégal a failli ne jamais connaître ce succès. En 2006, « sur un coup de folie », comme il le dit, il embarque pour l’Europe. Deux ans en Italie et un Espagne.

Mais très, vite, il se rend compte que le vieux continent « n’est pas un eldorado ». En 2009, Papa Bakary Coly revient au bercail et retrouve ses premières amours, l’aviculture, et le succès que l’on connaît. « J’étais parti parce que je voyais les gens partir. A mes jeunes compatriotes, je dis qu’il faut avoir la patience et être plus ambitieux. Ce qu’on gagne en Europe, on peut gagner autant ou plus si on fait le même effort ici au Sénégal », conseille ce jeune père de famille qui, avec une mise de 125.000 FCfa au départ, est devenu un entrepreneur prospère.

Médoune Seck, lui, avait tenté une fois le périlleux voyage par la mer. C’était en 2009. Aujourd’hui, c’est avec un brin de regret qu’il raconte cette aventure dans laquelle « il aurait pu laisser sa vie ». Cet échec, il le considère comme une seconde chance pour bien profiter de la vie parce que des destins brisés sur les vagues de la mer et à jamais immergés dans les abysses de la Méditerranée, ce vendeur de fripes en a vus et entendus. « Pour avoir échappé à cette tragédie, je ne conseillerai personne de tenter l’aventure européenne par la mer et sur des embarcations de fortune. J’ai passé plusieurs mois au Maroc dans l’espoir d’embarquer vers l’Espagne, en vain.

Finalement, j’ai décidé de revenir au Sénégal car la plupart de ceux qui étaient partis devant moi, ne sont jamais arrivés à bon port », confie-t-il. Depuis, il a retrouvé son petit commerce grâce auquel il avait pu faire assez d’économies à l’époque.

Aujourd’hui, il s’est reconstitué à nouveau un bon capital et mène une vie épanouie de père de famille. « Grâce à Dieu je me suis remis de cette histoire. J’ai maintenant une femme et un enfant et pour rien au monde je ne les abandonnerai pour un voyage aussi risqué. Si je dois aller immigrer, ce sera par voie légale », assure Médoune.

Mirage
Si on ne peut pas reprocher à ces jeunes qui bravent la mer de chercher le mieux-être, cependant la manière de le faire n’agrée pas tout le monde. Pour Hamidou Mbaye, Chargé de Communication à la Direction de la Planification et de la vie environnementale du Ministère de l’Environnement et du Développement durable, « c’est du suicide ».

D’autant plus que, fait-il remarquer, « les pays les plus concernés par cette immigration clandestine à savoir l’Italie et l’Espagne sont en crise et vivent des problèmes aussi graves que nous ».

Au-delà des causes économiques, sociales et culturelles, M. Mbaye pense que c’est la conception que les Africains ont vis-à-vis de l’Europe et des pays du nord comme eldorado qui explique en partie cette tragédie. « Le mieux-être on peut le trouver ici. Parce que l’Afrique, dans sa globalité, reste le continent de l’avenir du point de vue des ressources naturelles, de ses potentialités humaines, intellectuelles et économiques. Il faut, du point de vue psychologique et sociologique, faire comprendre à cette jeunesse que l’avenir est là, qu’on peut rester ici et réussir notamment dans le domaine de l’agriculture », argue-t-il. A ce propos, il invite le gouvernement à davantage communiquer sur les différentes politiques agricoles qu’il est en train de mettre en œuvre pour que la jeunesse se les approprie et s’y engage. Son collègue du même ministère, Baye Salla Mar, fait chorus.

Il trouve paradoxal qu’au moment où la Chine, l’Union européenne voire les Etats-Unis se battent pour se positionner en Afrique, des jeunes prennent le chemin inverse. « L’avenir du monde se trouve en Afrique. Ce n’est pas pour rien que les pays occidentaux se ruent dans ce continent. Dans cette bataille de positionnement, il ne faut pas que nous, jeunes, soyons en marge. Restons ici, saisissons notre chance et prenons des initiatives », insiste M. Mar.

Elhadji Ibrahima THIAM

Pr Pape Demba Fall, Chercheur a l’Ifan, chef du Département de Sciences humaines de l’Ifan, spécialistes des questions migratoires : « 75 % des jeunes de 18 à 35 ans veulent quitter le Sénégal »

demba fallDepuis plus de 20 ans, le Pr Pape Demba Fall s’intéresse sur le fait migratoire. Ses nombreuses publications sur la question font autorité. Dans cet entretien, il fait une analyse profonde du phénomène de l’immigration clandestine.

Pr Fall, ces derniers temps, la question de l’immigration clandestine a refait surface avec la mort de centaines de migrants en mer. Vous, depuis plus de deux décennies, vous vous intéressez à la question migratoire en générale. Pourquoi ?
Quand je suis venu à l’université, la question de la migration, à mon sens, n’avait pas été assez documentée. Et pourtant c’était un phénomène qui se précisait et qui est connu au Sénégal depuis très longtemps lorsque les gens ont étudié ce qu’on a appelé les Francenabés c’est-à-dire ces gens, Halpulaar, Soninké, Mandjack, qui allaient travailler en France. Il existait une littérature et des travaux remarquables sur la question de la migration mais il n’y avait pas une contextualisation. Il fallait relire les questions migratoires à l’aune de l’évolution de la société sénégalaise. Et il m’a semblé important de noter que le fait migratoire est une grille de lecture pertinente de la société sénégalaise. En réalité, toutes les évolutions qui se dessinent dans la société sénégalaise peuvent être interprétées, analysées à l’aune de la question migratoire. C’est-à-dire comment la migration influe sur la société aussi bien d’accueil que de départ que ce soit en termes d’apport économique, d’apport culturel etc.

Pensez-vous que cette approche de la question migratoire ait été bien mise en avant pour expliquer ce qui se passe aujourd’hui avec le phénomène de l’immigration clandestine ?
Evidemment, tout dépend de l’angle sous lequel on aborde cette question de migration. La migration, que ce soit chez les animaux, chez les oiseaux, chez les hommes, a un but principal : c’est de rétablir les grands équilibres. La migration s’inscrit dans un processus d’accès aux ressources. Que ce soit les animaux, que ce soit les hommes, ils ont tous besoin d’accéder à des ressources dans une dynamique de complémentarité des zones neutres et des écosystèmes. En réalité, le fait migratoire a toujours fonctionné sur la base des besoins que pouvait exprimer une région par rapport à une autre région. Pour mieux saisir cette réalité, il faut mettre en face les deux zones. On ne peut pas étudier la question migratoire en restant que d’un côté du mouvement, il faut associer les deux mouvements. Regarder du côté des zones de départ et des zones d’arrivée. L’évolution environnementale par exemple a beaucoup influé sur l’organisation de la migration.

Comment peut-on comprendre qu’une volonté d’accéder aux ressources puisse tant animer des hommes au point de les amener à mettre leur vie en péril ?
Quelques explications s’imposent. La migration est une stratégie, comme d’autres, d’accès aux ressources. Il y a plusieurs modes, plusieurs techniques qui sont déployées pour pouvoir accéder à certains besoins. Ce qui se passe aujourd’hui, en réalité, dans nos sociétés, c’est que ces faits de migration ne sont pas nouveaux. Que les gens partent vers d’autres cieux par la mer, par le désert, c’est très ancien comme pratique. Les migrants des années 1970 par exemple sont partis du Fouta en passant par le Mali, le Tchad, l’Algérie, le Maroc, avant d’arriver en France. Ils se sont installés dans ce pays, ont travaillé là-bas et ont pris leur retraite. Cela étant, ces gens qui partent au péril de leur vie, sont suffisamment avisés pour savoir qu’il y a un risque important.

Mais, moi, mon explication de cette situation c’est que les jeunes préféreront de loin la mort physique à la mort sociale. Le défi qu’il faut relever, c’est le défi de l’accès aux ressources. Tant que les communautés ou les jeunes mettent toujours en avant la notion de « Tekki », le problème va se poser. Les jeunes n’accepteront pas d’être des individus insignifiants entretenus par leurs parents. C’est une situation parmi tant d’autres qui peuvent conduire à cela. Je ne parlerai pas de suicide parce que les gens qui partent gardent toujours l’espoir qu’ils vont y arriver et ils sont convaincus qu’ils vont y arriver. Ces jeunes qui partent par la mer, quand on les interroge, ils sont convaincus que partir est une solution. La seule faille qu’il y a, c’est qu’ils ignorent les localisations géographiques où ils veulent aller. Ils n’ont aucune notion sur ce que c’est les Îles Canaries, l’Espagne, etc. Les candidats à l’immigration pensent qu’il faut dépasser un peu la Mauritanie pour être en Europe. Ces éléments jouent en leur défaveur.

Certes, comme vous dites, ces candidats à l’immigration clandestine sont suffisamment avisés des risques qu’ils prennent en empruntant des embarcations de fortune mais sont-ils assez sensibilisés sur la crise qui sévit en Europe et qui fait que ce continent n’est plus cet eldorado ?
Là aussi c’est un gros débat parce que, j’ai l’habitude de le dire, les migrants que nous interrogeons ne nous disent pas tout. Mais les migrants ont aussi emmagasiné des informations qui peuvent venir de sources fiables et de sources qui ne le sont pas. Tous ceux qui aspirent à partir ne retiennent de l’Europe que ce que nous voyons à la télévision. Parce qu’il y a une autre dimension qui est tout autant importante que la dimension stratégie de survie : c’est la volonté de découvrir quelque chose de nouveau. Cet élément n’est pas suffisamment pris en compte.

Il y a des gens qui veulent partir parce qu’ils ont une soif d’évasion, une soif de découverte. Mais ces jeunes sont en même temps convaincus que les gens qui sont en Europe, tout au moins, arrivent à réaliser des choses qu’eux ne peuvent pas réaliser en restant au Sénégal. Donc ils se disent, tant qu’à faire, il vaut mieux essayer.

C’est toujours dans l’esprit d’entreprise et ils vous disent qu’ils veulent aider leurs parents, épouser demain la femme qu’ils aiment etc. Et la migration est une solution pour eux. Et contrairement à ce que l’on pense, parfois, les familles soutiennent ces projets-là. Ces éléments culturels, il faut les mettre dans la balance.

L’argent dépensé pour ce périlleux voyage ne peut-il pas être investi dans un petit projet ?
Nous avons mené l’année dernière une grande enquête qui a duré quatre ans. Il ressort des questions posées à la population-cible de 18-39 que 3/4 donc 75 % au moins des jeunes de cette tranche d’âge auraient quitté le Sénégal s’ils en avaient la possibilité au cours des cinq prochaines années. On le voit, l’ampleur de l’aspiration migratoire est énorme. On a comme le sentiment que tous les jeunes veulent partir. Et ils veulent partir parce qu’ils sont en face de situations où l’incertitude plane. Leur avenir les inquiète et c’est redondant. Ceux qui arrivent en Europe découvrent la réalité mais en même temps, ils ne renoncent pas parce qu’ils pensent qu’il faut rester là-bas et se battre. Les familles ne sont pas exemptes de tout reproche. L’argent investi dans ce voyage, souvent, ce sont les économies de la famille. Et l’échec dans un départ constitue une ruine pour la famille.

Entretien réalisé par
Elhadji Ibrahima THIAM

Last modified on vendredi, 08 juillet 2016 14:24


AVERTISSEMENT

La SSPP « Le Soleil » met en garde et interdit formellement aux responsables et gestionnaires de sites d’informations, établis au Sénégal ou ailleurs, de poster les articles publiés sur le portail Internet du « Soleil », à l’adresse www.lesoleil.sn. La SSPP « Le Soleil » ne tolérera aucune entorse à cette interdiction. Seule est permise la publication de liens directs pour rediriger l’internaute vers l’adresse www.lesoleil.sn

PARTENARIATS

Les gestionnaires de sites qui le souhaitent peuvent adresser une demande de partenariat avec la SSPP « Le Soleil » qui en définira les modalités et fixera les conditions d’utilisation des articles, photos, logos de son portail Internet. En cas de manquements, la SSPP « Le Soleil » se réserve le droit d’engager immédiatement des poursuites judiciaires envers les contrevenants, pour violation du respect des droits d’auteurs.