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Décryptage (22)

Au sobriquet « une ville, deux gares ferroviaires » collé à Thiès, il faut désormais ajouter « la ville du théâtre ». Le succès connu par les troupes Janxène et Soleil levant a entrainé une ruée vers les troupes théâtrales. Des groupes se forment dans les quartiers, surtout dans le nord. La ville totalise une vingtaine de groupes. Tous veulent tirer leur épingle du jeu et bousculer la « hiérarchie », à l’image de Royoukaay.

Royoukaay, la troupe montante du théâtre national, cartonne en ce moment dans une télévision de la place grâce à son célèbre sketch « Keur gui ak koor gui ». Dans son antre thiessois, le groupe a transformé la vaste demeure du réalisateur Bachir Kane en une salle de spectacle. L’ambition de Diop Fall et sa bande est de suivre les traces de Soleil Levant, voire de porter plus loin le théâtre thiessois.

Le mois de Ramadan rime avec sketchs à la télévision. C’est un moment privilégié pour les groupes de théâtre qui rivalisent de créativité pour mieux vendre leur art mais aussi aider les téléspectateurs qui jeûnent toute la journée à tromper leur faim. Ils peuvent compter sur nos chaines de télévision qui, en cette période, leur offrent la visibilité tant recherchée. Né en 2005, le groupe Royoukaay de Thiès a actuellement le vent en poupe. En cette mi-journée de vendredi, ses membres font une répétition générale, à l’ombre d’un arbre, dans la cour de la maison du jeune réalisateur, Diop Fall et ses camarades jouent deux à trois pièces dans une ambiance empreinte de chaleur. « A Thiès, les infrastructures de théâtre font grand défaut », déplore Ousmane Sy, un des membres du groupe. La première pièce de théâtre démarre avec une causerie familiale somme toute banale, comme c’est le cas souvent dans toutes les familles. Elle implique un couple, un complice du couple et le neveu de la famille, manifestement impertinent et marginalisé. La discussion débute bien avec des plaisanteries jusqu’au moment où la belle Sokhna Ndoumbé fait son apparition subite dans la maison. Si le neveu, Diop Fall et la femme répondent aux salutations d’usage de Sokhna Ndoumbé, le chef de famille, lui, préfère se cacher pour ne pas être vu par l’intruse. Mais, c’était sans compter avec la détermination du neveu décidé à dire toute la vérité. Malgré les mises en garde de l’ami Diop Fall et de l’oncle fornicateur, le paria de la famille finit par cracher le morceau. Il apprend à sa tante que son oncle entretient une liaison amoureuse avec Sokhna Ndoumbé et qu’il l’a envoyé chez celle-ci à plusieurs reprises. Surprise, la tante se lève aussitôt et regagne sa chambre, non sans menacer de représailles son mari. La scène se termine par une bagarre entre Diop Fall et le neveu impertinent, avant que le réalisateur et le caméraman ne demandent à reprendre la pièce pour une nouvelle séquence, au grand bonheur de la petite foule qui a pris d’assaut la maison pour assister au spectacle. La deuxième pièce a eu pour cadre la devanture de la maison et met en scène, cette fois, Diop Fall et son ex-femme, sous le regard d’enfants, pour la plupart, et des passants. Alors qu’il est plongé dans un sommeil profond, le vieux Diop Fall est brusquement réveillé par une dame qui se trouve être son ex-femme. Lui qui n’attendait certainement pas cette visite improbable, n’en revient pas. Et il met du temps à réaliser que celle qui est debout devant lui est belle et bien son ex-conjointe. Celle-ci qui semble avoir assouvi sa vengeance lui tend un talisman. « Tu dois mettre ça dans un seau d’eau et, pendant 7 jours, tu devras te laver avec cette eau bénite », lui dit la dame avec une assurance qui en dit long sur sa certitude. En fait, Diop Fall a été marabouté par sa femme revancharde et cette eau est censée le délivrer de ses maux. D’où le ouf de soulagement que Diop a poussé et qui met un terme au spectacle. Le groupe Royoukaay termine cette journée par une troisième pièce où Diop Fall - encore lui - est l’acteur principal dans son rôle de lutteur à ses heures perdues. Ce dynamisme en dit long sur l’ambition de cette troupe qui ne cesse de monter en puissance. Aujourd’hui, après Soleil Levant de Sanekh et Janxène de Ndiamé Sène, Royoukaay est la troupe la plus célèbre de Thiès. Pour Ousmane Sy, un des cadres du groupe, l’ambition de la troupe est d’aller plus loin que Soleil Levant. « Soleil Levant est notre référence. Ce groupe a hissé très haut le flambeau de Thiès et nous sommes fiers de ce qu’il a accompli. Maintenant, c’est à nous de suivre ses traces et d’amener encore plus loin le théâtre thiessois », se convainc le jeune comédien, par ailleurs transfuge de la troupe Soleil Levant. Selon lui, avec le talent dont dispose le groupe et la passion qui anime ses acteurs, le potentiel est bien là pour espérer devenir, d’ici quelques années, l’une des plus grandes troupes théâtrales de Thiès et du Sénégal.

Absence de salles de spectacle et manque de moyens
Thies Theatre 2Toutefois, Ousmane Sy liste certaines contraintes qui freinent le développement du théâtre dans la capitale du Rail. « L’absence de salles de spectacle est un vrai obstacle pour la promotion du théâtre thiessois. Avec des infrastructures de ce genre, on pourrait produire régulièrement des sketchs et promouvoir », explique le jeune pensionnaire de Royoukaay. Ce dernier déplore également le manque de moyens, ajoutant que « les subventions ne tombent pas régulièrement ».

Face à cette situation guère reluisante, le groupe a eu l’idée d’organiser, au-delà des spots, des sketchs et du soutien de quelques mécènes, son premier anniversaire l’année dernière. Selon Ousmane Sy, l’objectif de « cette initiative, qui fut un grand succès », est de pallier un peu l’absence de moyens à laquelle est confrontée la troupe. Il indique que la troupe compte pérenniser la tenue de cet évènement.

Le réalisateur du groupe estime, lui, que les acteurs du milieu ont besoin d’être soutenus davantage. « La production coûte excessivement cher. Il faut un peu plus de soutiens pour les acteurs du théâtre, d’autant plus que ce qu’ils font n’est qu’un reflet de la vie quotidienne sénégalaise. Par ailleurs, à travers leur œuvre, ils divertissent et éduquent les téléspectateurs », poursuit Bachir Kane. Il explique également que l’ambition de la troupe théâtrale Royoukaay est de produire des téléfilms, voire d’aller à la conquête du marché international. « Notre ambition ne se limite pas au niveau national. Nous voulons produire des téléfilms qui pourront même être repris par les grandes chaines, telles que Canal Plus. L’ambition est là, de même que la capacité et le talent », soutient encore Bachir Kane. Passionné de théâtre, il a rejoint la troupe Royoukaay il y a quatre ans, à l’occasion d’un spectacle que celle-ci avait présenté. Depuis, il est le réalisateur de « Keur gui ak koor gui », un sketch à succès qui passe toujours à la télévision. Royoukaay a aussi à son actif la réalisation des téléfilms Baaye teuf, Meless et Jixi Jaxa. Comme beaucoup, Bachir Kane estime que Thiès regorge de talents dans le milieu théâtral.

« Au Sénégal, quand on parle de théâtre, tous les regards se tournent vers Thiès. Il faut dire qu’en matière de talents dans ce milieu, nous sommes vraiment bien représentés. Nous en rendons grâce à Dieu », constate-t-il avec satisfaction.

Une vingtaine de troupes à l’assaut du public
A Thiès, principalement dans le nord, les troupes théâtrales foisonnent. Nombreux sont les jeunes qui conjuguent leur avenir avec le théâtre. Du coup, la ville compte une vingtaine de troupes.

D’autres groupes, composés d’amateurs, sont enregistrés dans les quartiers.

Ce foisonnement est né du succès que les principales troupes de la cité du rail ont connu sur le plan national. « La réussite a influé les autres. Au départ, c’était Janxène. Ensuite, nos frères de Soleil levant sont venus. Maintenant, ce sont les jeunes de Royoukaay qui sont en train de nous bousculer, mais il y a d’autres », souligne Jules Dramé, artiste comédien. « Il y a des troupes un peu partout. Il y a une vingtaine de troupes dans la commune de Thiès. Il y a de jeunes talents qui sont là », ajoute notre interlocuteur qui est membre de la troupe Janxène de Thiès.

Ces jeunes peuvent-ils trouver le salut dans ce métier ? Après les succès de Sanekh, Serigne Ngagne et les autres comédiens célèbres de Thiès, d’autres jeunes de la cité du Rail sont sortis du lot. Il s’agit de Meless, Magnoukh, Combé. Ils ont été formés par la troupe Royoukaay, créée le 5 janvier 2005 par Aliou Aïdara, artiste comédien. « Depuis plus de 12 ans, nous travaillons dans l’ombre », explique M. Aïdara. Les jeunes de cette troupe sont sortis de l’ombre avec succès puisque leurs productions sont diffusées par les chaines de télévision. Pour M. Aïdara, la production théâtrale est une niche pour créer des emplois. « Les gens ne voient les artistes que dans les téléfilms, mais ceux qui travaillent dans le métier sont très nombreux. Beaucoup pensent que le théâtre, c’est ce qu’on voit à la télé, alors que la scène est le pilier du théâtre. Des gens sont formés pour ça », explique-t-il.

Aliou Aïdara pense qu’avec un bon encadrement il est possible d’aider les jeunes qui veulent exceller dans ce métier. « L’avenir est prometteur. Les gens continuent à être formés. Pour pratiquer le métier, il faut toujours être dans la formation. Les gens sont conscients de la cela », a-t-il dit. M. Aïdara insiste aussi sur les messages. « Le message doit être fort. Pour faire du théâtre, il faut avoir un texte. Si tu n’as pas un texte, tu ne peux pas faire du théâtre », dit-il. Le président de Royoukaay estime aussi que les artistes doivent s’organiser pour mieux vivre de leur art. « Les gens doivent s’organiser davantage. Si on se réunit, personne ne peut nous exploiter. Il arrive qu’une agence propose à un artiste un cachet pour une publicité, si ce dernier n’est pas d’accord, il peut se retourner vers un autre qui peut accepter un cachet inférieur », déplore-t-il.

Les artistes doivent également être accompagnés. « Vu comment le théâtre a émergé à Thiès, je pense que notre ville mérite d’avoir un Grand théâtre. Cela permettrait aux artistes comédiens de vivre de leur art. Il faut équiper le centre culturel d’un théâtre de verdure, mais aussi en son et en lumière », plaide Jules Dramé. « Les problèmes sont là, mais les gens continuent à se battre. Les autorités de la mairie de Thiès doivent penser à créer un centre culturel. Cela permettra aux artistes d’exceller », ajoute-t-il.

Par Babacar DIONE et Diégane SARR (textes),
Abib DIOUM (photos)

Difficile d’y échapper. Le Gagnylah est devenu, pour le Mali, ce qu’est le kiwi pour la France, l’horlogerie pour la Suisse ou la gamme cosmétique Nivea pour l’Allemagne. Ce bazin, teint aux couleurs de l’arc-en-ciel, est, à lui tout seul, un art de vivre dans ce pays qui partage notre devise : un peuple, un but, une foi.

C’est le produit le plus vendu au marché central de Bamako, où les boutiques exposent fièrement et soigneusement ces bouts d’étoffe. Couleurs de feu. Tons doux. Mélanges bigarrés. Le goût commande le choix dans cet univers qui célèbre l’apparence.

Le Gagnylah est devenu une idéologie. « Beaucoup de personnes pensent que le Gagnylah est le plus riche des bazins, mais ils ont tout faux », renseigne Mamadou Niangadou, fils d’un grand exportateur de bazin du Mali et gérant de plusieurs boutiques au marché central de Bamako. En vérité, Gagny Lah est le nom d’un commerçant malien qui, très tôt, s’est lancé dans le commerce de tissus de luxe. Au début, il avait opté pour l’importation du tissu « Tergal » car la plupart des Maliens n’avaient pas les moyens de se payer le bazin riche. Il réussit à se faire une surface financière assez importante pour commander lui-même son bazin, floqué de la marque Gagnylah. Une griffe devenue une entreprise familiale gérée par les enfants de Gagny Lah. Mais c’est une marque parmi d’autres au Mali, car il existe d’autres importateurs qui ont pu aussi labellisé leur marque comme Amadou Niangadou, importateur bazins « Super Alliance » et « Néma » ou encore Bocar Yara, spécialiste du « Getzner ». Les tissus sont généralement importés d’Autriche, d’Allemagne et de la République tchèque. « Les gens ont tendance à croire que tous les bazins teints sont du gagnylah, or, c’est une marque parmi d’autres qui sont de la même qualité. A l’origine, les tissus commandés sont blancs. C’est ici au Mali qu’ils sont teints pour arborer leur couleur finale », explique un tailleur sénégalais installé à Bamako. « C’est comme les cars Ndiaga Ndiaye. On ne peut dire, au Sénégal, que tout car peint en blanc appartient à Ndiaga Ndiaye », poursuit notre interlocuteur.

Chez Mme Sylla, une teinturière du quartier Lafiabougou, plusieurs femmes s’affairent autour de fourneaux et de grands récipients dans lesquels différents tissus sont trempés avec art dans un liquide bouillant. L’odeur de la teinture est très âcre. Elles portent des gants et plongent leurs mains dans les récipients pour bien retourner le tissu, afin de s’assurer que la répartition de la teinture est égale sur toute sa surface. « Un bon tissu teint, c’est celui qui présente la même densité de couleur sur toute sa surface », explique la teinturière.

Mme Sylla dissout un bloc de soude caustique dans de l’eau, puis ajoute une certaine quantité de mordant qui va faciliter la fixation de la teinture sur le tissu. Les colorants, synthétiques, sont mélangés à des doses variables en fonction de la couleur désirée. Le mélange est ensuite filtré. Le tissu, humidifié, est ensuite plongé dans le bain de teinture à plusieurs reprises, afin qu’il soit coloré uniformément. Quand la teinturière juge que la couleur a suffisamment imprégné le tissu, elle le rince soigneusement pour enlever l’excédent de teinture. Le tissu est ensuite séché au soleil pour révéler sa couleur définitive.

L’art de la teinture
Après la teinture, le bazin, pour pouvoir resplendir de tout son éclat, se doit d’être correctement préparé. Les services d’un « tapeur » professionnel sont requis. Le terme « tapeur » est complètement adapté au travail demandé, puisqu’il va taper, plus ou moins fort et plus ou moins longtemps, sur le tissu, en vue de lui donner cet aspect rigide et chatoyant, qui fait toute la beauté du bazin.

Après avoir préparé son billot, le tapeur enduit le tissu de bougie sur toute sa surface. Puis le « tapage » commence. Il martèle consciencieusement, à un rythme régulier, connu de lui seul, le tissu de son maillet qui peut peser jusqu’à quatre kilos. Au bout d’un certain temps, le tissu est replié sur lui-même et ré-enduit. Et le travail recommence. Jusqu’à ce que le tissu ne forme plus qu’un tout petit carré ! Selon la qualité du tissu et selon ses honoraires, le tapeur utilise une frappe différente. L’éclat final dépend ainsi de la somme payée par le client.

Au Mali, le bazin est teint à 1.000 FCfa le mètre. Pour celles qui préfèrent les motifs, il faut compter 15 à 20.000 FCfa, rien que pour le prix de la teinture. Le choix des couleurs des motifs varie d’une saison à l’autre. « Ce sont les griottes qui déterminent la mode du moment », assure Niangadou. Les spectacles et les soirées traditionnelles sont, en effet, toujours guettés par les femmes pour suivre les tendances du moment. Selon Mme Sylla, « c’est le modèle que la chanteuse Mah Kouyaté n°1 a porté lors d'une émission de "Top étoiles", qui est en vogue en cette veille de Tabaski ».

Par Sidy DIOP

Le Fouladou est connu par sa richesse en sites historiques et culturels, héritage du règne de Moussa Moolo Baldé. Mais aujourd’hui, voir Kolda, c’est découvrir l’autre dimension de cet ancien royaume qui souffre du dépérissement de son patrimoine, dont le tata de Ndorna, qui a subi les assauts du temps. Il urge de valoriser et de préserver ce patrimoine, témoignage vivant du passé, pour aider les populations à mieux comprendre l’ampleur des évolutions qui ont marqué leur territoire.

Le Fouladou recèle d’importants monuments et vestiges qui demeurent le témoignage vivant du règne d’Alpha Moolo et de son fils Moussa Moolo, figures emblématiques de ce royaume qui se situait au contact de quatre États (Gambie, Guinée-Bissau, Guinée et Sénégal). Malgré la richesse du patrimoine de l’ancien royaume, son histoire si marquante et riche est loin d’être connue par tous. La communication autour de ces lieux reste incomplète.

Aujourd’hui, on ne peut pas parler de l’histoire du Fouladou sans évoquer Ndorna, qui abrite le tata de Moussa Moolo. Ce village historique qui se trouve à 40 km environ au nord de la commune de Kolda, sur un embranchement de l’axe Kolda-Pata, vit dans l’isolement le plus total du fait de son enclavement. Pour s’y rendre, il faut emprunter une piste cahoteuse. Il n’y a aucune autre alternative. Et pendant l’hivernage, la situation s’empire. Les moyens de transport, les mieux indiqués pour parcourir ce trajet d’une trentaine de kilomètres sont les véhicules 4x4, les taxis-brousse habitués à ces trajets ou les deux roues. Et ils sont obligés de slalomer pour éviter les nids-de-poule, crevasses et autres flaques d’eau. Les véhicules particuliers qui osent emprunter cet axe se voient contraints de faire un tour chez le mécanicien à leur retour en ville.

Malgré le mauvais état de la route, ce coin perdu est bien doté par la nature. Le voyageur se laisse envahir par le charme irrésistible de cette végétation luxuriante, la vue panoramique qui ressemble à un magnifique tableau naturel s’élançant vers le ciel. A cette beauté naturelle se mêlent de charmants villages, tantôt petits, tantôt grands. Diatouma, Saré Moussa Meta, Saré Sada, Saré Dianfo, Dianbounta, Tounkoye Alette, Missira Diatta Baldé, Balkamussa défilent. Puis Ndorna se pointe à l’horizon.

Le tata de Moussa Moolo se meurt
Pour beaucoup de citoyens, Ndorna, tout comme Soulabali et Hamdallaye Moussa, deux localités situées dans le département de Médina Yéro Foula, ne leur dit pas grand-chose, alors qu’elles renferment un pan entier de l’histoire de notre pays. Ce village porte l’empreinte d’Alpha Moolo Baldé, fondateur du royaume du Fouladou, au sud du Sénégal. Ce chef peul qui a régné au XIXe siècle fonda, en 1870, le village de Ndorna, qui deviendra plus tard la capitale politique et économique du Fouladou. Son fils Moussa Moolo, né à Soulabali vers 1846, lui succéda et va parachever son œuvre. Il y construisit un tata (résidence) à l’image des fortifications en pierres héritées des grands empires du Soudan médiéval. Les ruines de ce tata ont traversé le temps et il ne reste plus que des amas de pierres rouges, des fondements qui tracent encore les pièces de ce qui fut la résidence du souverain qui disposait de deux portes d’entrée principales. Ses épouses y disposaient également d’habitations. Tout autour, il y avait des sortes de tranchées bien aménagées.

La particularité du tata de Moussa Moolo de Ndorna, selon l’historien Sadiki Sall, c’est le fait qu’il soit une bâtisse solide en pierres. « Moussa Moolo a pris des pierres et les a cimentées. C’est en Gambie qu’il allait chercher du ciment. D’habitude, les tatas étaient en banco. C’est le cas à Kansonko avec les vestiges du Tata de Karang Bounding Sané, de même qu’à Cita Diouba », explique-t-il. « Avec ce tata, il était assuré qu’aucune attaque extérieure ne pouvait le surprendre », ajoute le maire de Ndorna, Souleymane Diamanka. Moussa Moolo, sa famille et sa garde rapprochée vivaient dans le tata, selon le maire, tandis que son armée, les guerriers du Fouladou, vivait aux alentours, dans le village.

Aujourd’hui, les ruines du tata sont encore visibles sur place pour perpétuer, dans la mémoire collective, les faits importants de ce patrimoine historique qui disparaît petit à petit, faute de politiques de valorisation. Outre le fait que l’histoire du Fouladou soit mal enseignée et répertoriée dans le patrimoine, M. Sall estime qu’il y a une mauvaise gestion des politiques culturelles. « Ce patrimoine est laissé en déliquescence », poursuit l’enseignant à la retraite, membre de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie. En 1988, dit-il, lorsque je préparais la visite de l’Enoa, nous avons trouvé « Tabayel Dikiguel » à Ndorna, c’est là où Moussa Moolo organisait l’exécution des sentences. « Quand quelqu’un est jugé et qu’il doit être condamné à mort, on l’amenait à cet endroit où il y avait une branche à l’horizontale et on le porte dessus pour lui trancher la tête. Il y avait aussi le coin où on faisait de la castration. On avait symbolisé cela par des cailloux », relève-t-il. « Dix jours après, ajoute l’historien, lorsque je suis venu avec la mission, j’ai trouvé que Tabayel Dikiguel était ravagé par le feu. Il ne restait que la branche horizontale qui était en train de se consumer ». Quant au « Sanghé » (fortification) de son père Alpha, à l’en croire, l’école élémentaire de Ndorna a été construite dessus.

Le défi de la mise en valeur
Ruines Tata Moussa Moolo 2Le professeur regrette ainsi l’absence d’une politique de sauvegarde du patrimoine national et de sa valorisation. « Notre défaut, déplore-t-il, nos espaces ne sont pas historiquement parlants ». « Vous irez à Gouye ndiouly, vous verrez l’arbre « Gouye ndiouly ». Mais le jour où l’arbre mourra, qu’est-ce qu’on va retrouver sur place ? C’est la même chose à Samba Sadio où a eu lieu l’affrontement entre Cheikh Ahmadou Bâ et la coalition des pouvoirs centraux wolofs du Sénégal. À Samba Sadio, on vous dit que c’est ici le « Soumpe Cheikh » ; mais rien ne vous l’indique », détaille l’historien. Il en est de même de « Sinkou Boye », à Guédé, un site où s’est déroulée la bataille mémorable entre les « Mahdiyankobés tidianes » et les « Lamtoro » de Guédé appuyés par le Law. Mais cette histoire et ces vestiges sont une richesse sous-exploitée. Elles pourraient être le noyau du développement du tourisme local. Mais au-delà d’un enjeu économique, c’est l’identité du peuple qui repose sur ce pan de l’histoire.

En attendant une éventuelle mise en valeur, la mairie de Ndorna s’occupe de l’entretien du site, même si la réhabilitation et la valorisation du tata ne relèvent pas de ses compétences. Le maire Souleymane Diamanka estime que le Conseil départemental doit poser les premiers jalons en attendant l’appui du pouvoir central. « Le développement du Fouladou passe par la valorisation des sites historiques de Ndorna », estime-t-il. Souleymane Diamanka est d’avis que ce site peut rapporter beaucoup de choses à la commune et à la zone d’une manière générale, car, soutient-il, Alpha et son fils Moussa Moolo Baldé se sont battus pour que le Fouladou retrouve son identité, sa dignité. « Des gens viennent visiter, prennent des photos et repartent sans que la commune n’y gagne rien. Le site n’est ni sécurisé encore moins valorisé », insiste-t-il. Sous le régime libéral, se souvient le maire, un des ministres de la Culture d’alors était annoncé sur le site. Jusqu’à présent, ce dernier n’y a pas mis ses pieds. Pour lui, le pouvoir central doit jouer un grand rôle dans la valorisation du site ne serait-ce que pour l’histoire. Mais il estime que cette valorisation doit être précédée par la réalisation de la route Kolda-Pata pour faciliter l’accès aux touristes et aux visiteurs, mais aussi le déplacement des populations vivant dans la zone.

Le directeur du centre culturel régional estime, pour sa part, qu’il faut faire prendre conscience aux populations de la valeur de ces sites qui font partie du cœur historique du Fouladou.

Pour Abdoulaye Lamine Baldé, la réhabilitation du site pourrait participer à la promotion de l’élan touristique dans la zone. Et, précise-t-il, le ministère de la Culture a bien compris les enjeux. Selon M. Baldé, des efforts seront engagés pour réhabiliter ce patrimoine ancestral, le préserver et le rendre accessible à tous.

Un patrimoine dispersé et sous-exploité
Outre le tata de Ndorna, le Fouladou regorge de vestiges historiques en ruine ou menacés. C’est du moins la remarque qui se dégage quand on fait un inventaire du patrimoine. On ne peut se rendre à Kolda sans faire un détour par l’arbre de Moussa Moolo, qui est un autre trésor historique à visiter. C’est aussi un lieu de culte qui a une histoire parfois même des légendes à raconter. Situé à quelques encablures du camp militaire Moussa Moolo Baldé, cet imposant caïlcédrat qui se dresse au milieu de la route, dans le vieux quartier de Doumassou, est témoin de plusieurs étapes de l’évolution du Fouladou. Selon beaucoup de témoignages, Moussa Moolo, en partance pour Ndorna, village fondé par son père en 1870, en avait fait son lieu de repos. Il y recevait aussi, nous dit-on, les notables du Fouladou Pakao pour discuter des questions brûlantes du royaume. Selon la légende populaire, un étranger ne devrait pas contourner l’arbre à sept reprises de crainte d’être coupé de ses origines.

Un esprit curieux pourra découvrir bien d’autres legs de l’histoire du Fouladou dispersés dans ce terroir et encore méconnus du grand public. Parmi ceux-ci, on peut citer les quatorze pierres de Soulabali  symbolisant le pacte d’engagement d’Alpha Moolo et de ses compagnons dans leur volonté de combattre les Mandingues pour libérer le Fouladou. Quatre de ces pierres témoignent de la première rencontre au cours de laquelle l’idée a été émise et les dix autres la décision d’aller libérer leur terroir. Près du village de Parumba, au sud-est de Vélingara, se trouve le tunnel de Moussa Moolo d’une longueur d’environ trois kilomètres. Aménagé dans une grotte, il a conservé une profondeur qui varie selon les niveaux. L’entrée étant très basse, il faut ramper pour y accéder. Le reste du parcours du tunnel a une hauteur normale. Selon la légende populaire, une femme du nom d’Adama y aurait mystérieusement disparu. Le tambour de Moussa Moolo appelé « tamouldé » fait également partie de ce riche patrimoine. Utilisé comme moyen de communication, il permettait de faire des annonces sur un rayon d’une cinquantaine de kilomètres. Le reste de l’instrument est conservé par le vieux Coly Baldé, au village de Parumba. Tous ces points attractifs sont susceptibles de rapporter des retombées pour les collectivités et capables de contribuer au développement de l’industrie touristique. Malheureusement, ce patrimoine n’est pas valorisé. Pis, il ne suscite aucun intérêt de la part des populations. Autant de facteurs qui font de la sauvegarde de ce patrimoine historique un défi complexe, et dont le succès nécessite la participation de tous les acteurs, notamment les populations et les pouvoirs publics.

Mythe, quand tu nous tiens !
Plus d’un siècle après la disparition de Moussa Moolo, le mystère entoure encore son tata. Les fonctionnaires n’osent pas y mettre les pieds de peur, dit-on, de perdre leur statut. Ils peuvent venir à Ndorna, mais ne franchissent pas le seuil de la forteresse. Vrai ou faux, nombreux sont ceux en tout cas qui y croient. « Nous avons amené la promotion de l’École nationale des officiers d’active (Enoa) en 1988 à Ndorna, mais nous sommes restés sur le seuil du tata, se souvient Sadiki Sall. Pour le maire de Ndorna, ces croyances populaires ne sont guère avérées. Et Souleymane Diamanka regrette que ce mythe continue d’être entretenu par une bonne frange de la population. « En ma qualité de maire de Ndorna, je suis toujours le premier à entrer dans le tata quand il y a des visites du site, et cela ne m’a rien fait. Je continue d’être le maire », fustige Souleymane Diamanka qui rappelle que ces croyances ne tiennent qu’à ceux qui y croient. « Il faut être un croyant pour briser ce mythe. Aujourd’hui, des fonctionnaires viennent et entrent dans le tata sans aucune considération », assure-t-il.

En décembre 1987, poursuit le maire, lors d’une visite de travail à Ndorna, le président de la République du Sénégal d’alors, Abdou Diouf, a voulu entrer dans le tata, mais il a été dissuadé par un de ses collaborateurs. Le président avait déjà posé un pied sur l’édifice, avant de se raviser, dit-il. Pour Souleymane Diamanka, cette croyance a impacté sur le développement économique de la zone. « Si les pouvoirs publics chargés de mener des politiques de restructuration et de réhabilitation du site n’y viennent pas, il n’y aura point de valorisation de l’édifice », déplore-t-il. La conviction du maire est que le temps de vaincre ce mythe a véritablement sonné et ce combat devrait, selon lui, passer par le pouvoir central.

De nos envoyés spéciaux Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes)
et Pape SEYDI (photos)

Dernier né des royaumes au Sénégal, le Fouladou a été fondé dans la seconde moitié du XIXe siècle par Alpha Molo Baldé qui a libéré les Peuls du joug des Mandingues. Son œuvre a été parachevée par son fils, Moussa Moolo, qui mènera le royaume à son apogée. Ces deux héros remarquables et personnalités exceptionnelles qui ont écrit les plus belles pages de l’histoire du Fouladou n’ont pas l’aura des Samory, El Hadji Omar, Lat Dior ou Alboury Ndiaye, mais bénéficient aujourd’hui comme hier de la reconnaissance des populations de cette partie de la Casamance.

À Kolda, Alpha Moolo et Moussa Moolo Baldé, deux figures emblématiques du royaume du Fouladou, ont laissé des empreintes indélébiles. Ces deux personnages qui ont joué au XIXe siècle un rôle très important dans l’histoire casamançaise en général et dans l’histoire du Fouladou en particulier, font la fierté des populations. Aujourd’hui, plusieurs édifices portent leur nom : lycée, écoles, pharmacies, équipe de football, etc., en reconnaissance à ces héros qui ont libéré les Peuls du joug des Mandingues qui régnaient en maîtres absolus avant la création du Fouladou. Cette fierté des populations à l’égard de leurs héros, le professeur d’histoire et de géographie à la retraite, M. Sadiki Sall, l’explique par une appropriation d’un patrimoine par rapport à une domination. Selon M. Sall, la résistance au pouvoir mandingue et colonial et son implantation en Casamance orientale font aussi partie des éléments de cette fierté du Fouladou. « Je garde toujours une idée que j’ai prise de Cheikh Anta Diop. Il est bon de connaître l’histoire non pas pour s’en complaire, mais pour comprendre. Cette fierté nous permet de comprendre. Parce que partout, il y a des dessous qui ne sont pas très illustres, très beaux », note Sadiki Sall. À en croire l’historien, c’est pour des besoins identitaires que les Koldois se réclament du patrimoine du Fouladou, celui-ci étant gage de la quête de la liberté dans le sens où ils se sont battus pour avoir la leur vis-à-vis des Mandingues, des colonisateurs français. « Au moins, nous leur sommes redevables de cela », indique l’enseignant.

Si les hauts faits d’armes d’Alpha Moolo et de son fils, Moussa, sont encore vivaces dans les esprits, ces deux guerriers n’ont pas eu l’aura de Lat Dior, de Ndiadiane Ndiaye ou encore d’Alboury Ndiaye. Ils ne sont pas méconnus, mais ne sont pas aussi connus comme il se devait. Cela résulte du fait que l’histoire du Fouladou n’est pas, selon M. Sadiki Sall, suffisamment bien enseignée au Sénégal. « Dans les programmes scolaires, l’histoire du royaume du Fouladou n’est pas bien spécifiée. On n’étudie qu’un contexte de la résistance ; maintenant c’est aux professeurs de prendre la liberté de contextualiser selon la zone où ils servent », relève l’enseignant, estimant d’ailleurs que l’histoire du royaume du Gabou est plus étudiée que celui du Fouladou. « Le Gabou a une histoire orale assez prégnante en raison de Tourma Kansala. Les griots l’ont assez chanté. Il y a eu du populisme autour de l’histoire de ce royaume », indique-t-il. « Au Fouladou par contre, il y a un sentiment chez les populations que Moussa Moolo était un malaimé en raison de sa politique, sa rigueur, sa dureté, son autoritarisme, mais aussi des mythes sur sa personne », ajoute-t-il. Pour le professeur Sall, tout cela est à mettre dans le compte de l’adversité.

Une place très congrue dans l’histoire
Le Fouladou n’a pas eu la longévité de l’empire Songhaï ni des royaumes Mossi, du Tekrour ou encore celle du Djolof, mais a produit deux valeureux souverains qui ont marqué leur époque par leur force, leur courage et leur détermination. Alfa Moolo Baldé, son fondateur, et Moussa Moolo, son fils, ont laissé leurs traces dans l’histoire de ce royaume éphémère du Fouladou. Même s’ils reposent en terre non casamançaise : le père à Dandou, en Guinée-Bissau et le fils à Keserekunda, en Gambie. M. Sall estime que le Fouladou joue un « petit rôle » dans l’histoire de la Casamance, car il n’existait pas auparavant. « C’était un territoire sous domination mandingue, donc du royaume du Gabou qui existe depuis le XIIe siècle », précise-t-il. C’est pour cette raison, relève Sadiki Sall, que le Fouladou occupe une « place très congrue » dans l’histoire du Sénégal. « Quant à l’histoire de la Casamance, poursuit-il, elle est faite d’expansions, de colonisation ». « Il y a une sorte de liens entre tous les territoires de l’Afrique occidentale. Au XIXe, ce sont des liens fondés sur des résistances et des querelles ; c’est devenu événementiel », a laissé entendre l’historien, affirmant que sur le plan de la civilisation, « très peu de travaux existent là-dessus ».

Soulabaly, le point de départ…
On ne saurait évoquer l’histoire d’Alpha Moolo et de son fils Moussa Moolo sans prendre comme point de départ Soulabali, une localité située à 30 km de Kolda, sur la route de Pata. Selon le maire de Ndorna, Souleymane Diamanka, El Hadji Omar Foutiyou Tall, de passage à Soulabaly, a été bien reçu par Coumba Oudé, épouse de l’Alpha Moolo. Il lui a formulé des prières pour la mère de Moussa, à savoir Coumba Oudé. Le Cheikh lui aurait prédit un garçon promu à un grand avenir. La prédication du grand marabout toucouleur se confirmera avec la naissance de Moussa Moolo.

Le marabout lui aurait dit s’il voulait fonder quelque chose de durable et de pérenne, il lui fallait partir de l’est vers l’ouest. C’est ce qui explique, selon lui, que dans sa conquête du pouvoir, Moussa Molo a quitté ainsi Cita Diouba pour Yéri Koye (l’arbre blanc) avant de s’installer à Hamdallaye. Aujourd’hui, les traces du natif de Halwar sont encore visibles à Soulabaly. « Un puits a été foré à l’endroit où El Hadji Omar Tall s’acquittait de ses prières quotidiennes. On est en train d’ériger un mausolée au lieu où repose la maman de Moussa Moolo, Coumba Oudé », révèle Souleymane Diamanka, maire de Ndorna.

Alpha Moolo, le libérateur 
Arbre Moussa Molo GrandAirSelon le professeur d’histoire et de géographie à la retraite, Sadiki Sall, Alpha Moolo Baldé, Moolo Egue Baldé de son vrai nom, est originaire d’une famille bambara et captive. Son maître, Samba Egué, lui a donné sa fille, une Peule noble du nom de Coumba Oudé. « De cette union naquirent Moussa Moolo et d’autres enfants », précise-t-il. Avant de s’installer à Ndorna, village qu’il fonda, Alpha Moolo s’est rendu au Fouta Djallon pour poursuivre ses études coraniques et revint bien des années plus tard auréolé du titre de « Alpha ». Il appuya la révolte des Peuls de Alpha Yaya contre les Mandingues du Gabou lors de la bataille de Kansala. Sadiki Sall souligne que cet affrontement a donné à Alpha Moolo sa notoriété, son pouvoir.

Le guerrier peul mena avec ses troupes la bataille de la libération contre les Mandingues. Et grâce à l’appui des Almamys du Fouta Djallon et du Boundou, il parvint, à la tête d’une forte armée, à détruire Kansonko, dernier bastion de la domination mandingue très bien défendu. La généralisation de la révolte allait sonner l’ère de la libération du peuple peul.

Mais, révèle M. Sall, le fils était plus célèbre que le père. « Moussa Moolo a bénéficié d’un contexte qui l’a rendu plus célèbre, celui de la résistance coloniale, tandis qu’Alpha n’a pas affronté la résistance coloniale, mais plutôt le pouvoir mandingue. Autant l’adversaire est énorme, autant la résistance est grande », explique M. Sall. De l’avis du professeur, Moussa Moolo a émergé dans un terrain rugueux notamment face aux Français, aux Anglais, aux Portugais et aux adversaires locaux comme Fodé Kaba. « L’adversité était très énorme et c’est cela qui fait sa notoriété », soutient l’historien Sall.

L’avènement de Moussa Moolo
La mort d’Alpha Moolo, à Dandou, marqua l’avènement de Moussa Moolo, qui avait commencé à faire ses preuves avant la disparition de son père. Il fut le digne continuateur de l’œuvre entreprise par ce dernier en réussissant à bâtir un véritable État peul. Moussa Moolo a vu le jour (entre 1845 et 1847) dans ce contexte de domination de la région par le royaume du Gabou par les Mandingues. « Autant de raisons pour s’engager dans la lutte contre les Mandingues pour récupérer ses biens qu’on lui avait volés.

Il aurait dit à ses partisans que s’ils n’allaient pas au combat, ils le subiront », relève M. Sall. Son premier affrontement contre les Mandingues a eu lieu à Kansonko, à Soutéré Kougui (le petit bois de la grosse bête). « Jusqu’en 1988, les impacts du combat étaient visibles sur les arbres. Avec la sècheresse, beaucoup de ces arbres ont disparu », ajoute l’historien, membre de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie du Sénégal.

La guerre de succession mina encore le royaume. Elle opposa d’abord son fils Moussa Moolo à son oncle (paternel) Bakary Demba.

Mais, la succession de père en fils n’est pas prévue dans le système de dévolution du pouvoir royal au Fouladou. Ce que le Conseil des notables a respecté en confiant le pouvoir à Bakary Demba, fait constater l’historien Sall, même si, par ailleurs, Alpha Moolo avait émis le souhait de voir son fils Moussa Moolo lui succéder. Ce dernier dut affronter son oncle paternel, Bakary Demba, lors de la fameuse bataille de Boguel. Face à la forte adversité de sa famille, il trouva une alternative. Il s’installa à Cita Diouba (baobab au grand tronc). De Cita Diouba, un de ses marabouts lui aurait dit, selon la tradition, s’il veut un pouvoir fort et pérenne, il faudra implanter une capitale dans un mouvement qui l’amène de l’est vers l’ouest. Il quitte ainsi Cita Diouba pour aller à Yéri Koye (l’arbre blanc). De Yéri Koye, il s’est installé à Hamdallaye Moussa. À 200 m de sa résidence, sur le côté ouest, les colons français y avaient érigé une demeure pour être à ses côtés et bien négocier avec lui.

Éternelle reconnaissance
Ndorna Grandair 2À l’époque, rapporte l’historien, les colons lui payaient les coutumes. Sa politique, ajoute-t-il, était particulière. En bon stratège et fin politicien, il profitait des rivalités franco-anglaises pour nouer des alliances en fonction de ses intérêts. Par exemple, explique Sadiki Sall, il négocie avec les Français et si ces derniers lui donnaient une bonne coutume, il reste en territoire français. Il fait la même chose avec les Anglais. S’ils proposent mieux, il va en territoire anglais. Idem avec les Portugais, si ces derniers font mieux, il descend au sud en Guinée-Bissau. « Il louvoyait les rivalités coloniales et les Français le prenaient comme quelqu’un qui n’était pas fiable bien qu’il leur ait servi », affirme l’historien.

L’histoire retiendra que Moussa Molo fut le guerrier peul qui a arrêté le marabout sarakholé, Mamadou Lamine Dramé, en Gambie, pour ramener sa tête dans un sac à Sédhiou, auprès du commandant Maclou.

« Moussa était un conquérant qui faisait peur à l’administration coloniale parce qu’il était difficile à maîtriser. Il avait une intelligence politique consistant à jouer sur les rivalités ; et les Français ne parvenaient pas à le gérer », souligne-t-il. Selon une version orale qui nous a été relatée par le griot Dialy Sana Seydi, Moussa Moolo a vengé son père Alpha Molo qui a été contraint à l’exil par Fodé Kaba du Fogny, une puissance religieuse mandingue.

Mais selon l’historien Sadiki Sall, Moussa Moolo n’a jamais réussi à prendre le dessus sur Fodé Kaba. La raison ? « Les Français ont réussi à le contenir à Hamdallaye pour éviter une collision avec les autres. Encore à Boguel, il n’était pas bien aimé. Il lui était donc impossible d’atteindre le Fogny où vivait Fodé Kaba. Il ne pouvait pas non plus passer par la Gambie parce qu’il n’était en bons termes avec les Anglais », explique-t-il.

Alpha Moolo et Moussa Moolo, héros remarquables et personnalités exceptionnelles, ont écrit les plus belles pages de l’histoire du Fouladou. Le père, décédé en 1881, à Dandou, près de Bofata, en Guinée portugaise (actuelle Guinée-Bissau), et le fils, exilé à Keserekunda, en territoire gambien où il mourut vers 1931, continuent encore de marquer les esprits dans cette partie du pays.

Pour le maire de Ndorna, Souleymane Diamanka, le camp militaire de Kolda qui porte le nom de Moussa Moolo est une forme de reconnaissance à l’héroïsme incarné par le fils du chef peul face au royaume du Gabou et aux colons. Mais pour Sadiki Sall, il s’agit là d’un besoin identitaire des populations du Fouladou.

De nos envoyés spéciaux Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes)
et Pape SEYDI (photos)
Last modified on mercredi, 20 juillet 2016 14:13

De par sa tradition de terre d’accueil, Kolda a hérité d’un patrimoine musical riche d’instruments qui ont traversé des siècles. Parmi ceux-ci figure le nianiérou (sorte de violon) qui constitue la base de la culture musicale peule. Utilisé autrefois pour égayer le roi et sa cour, cet instrument sacré rythme aujourd’hui presque toutes les cérémonies festives et ponctue tous les moments forts de la vie quotidienne de cette communauté. Malgré l’émergence de nouveaux griots et la menace de la musique urbaine, le nianiérou a encore de beaux jours dans le Fouladou.

L’Occident a sa guitare, son violon, sa trompette, ou encore son saxophone et le Sénégal a son nianiérou (connu sous le nom wolof de « riiti ») spécifique aux Peuls, mais aussi aux Sérères. Au Fouladou qui reste un fabuleux creuset de musiques qui s’exerce dans des registres aussi divers que variés, cet instrument monocorde, sorte de violon qui se joue à l’aide d’un archet convexe, a traversé les siècles et apparaît comme le plus emblématique de l’identité peule.

Dans cette partie du pays, le nianiérou rythme différents événements sociaux (naissance, mariage, baptême, fêtes religieuses, circoncision, etc.) et autres soirées mondaines qui sont de bonnes occasions pour assister à des envolées magiques au rythme des virtuoses de cet instrument qui parcourent villes et villages afin de déclamer et de chanter leurs compositions qui traitent d’expériences du quotidien, de relations sociales, d’événements historiques.

Au Fouladou, cet art est transmis de génération en génération et est incarné par de dignes fils du terroir. Sana Seydi, un icône qui a hérité ce métier de son père, fait partie des dignes ambassadeurs du nianiérou.

La passion du nianiérou
Dans la ville de Kolda, particulièrement au quartier Bouna Kane, même les enfants connaissent le vieux joueur de nianiérou qui a traversé toute une époque et beaucoup de générations. À 80 ans passés, Sana Seydi, considéré comme un des maîtres peuls du nianiérou, n’est pas encore prêt à ranger son instrument. Le vieil homme a de beaux jours devant lui. Et avec son groupe le « Diengou Fouladou », constitué pour l’essentiel de ses fils et neveux, il continue de sillonner les coins et recoins du Fouladou pour faire plaisir à ses inconditionnels et aux populations.
À notre arrivée au quartier Bouna Kane ce dimanche 26 juin, le soleil dardait ses terribles rayons. Mais, dans cette partie du pays, les populations étaient immunisées contre cette chaleur capable de cuire un œuf. Une fois chez l’artiste, on nous apprend qu’il avait pris départ pour aller à un village situé à quelques encablures de la commune de Kolda en vue d’y faire une prestation. Informés de notre présence, Dialy Sana Seydi et ses collaborateurs rebroussent chemin. La prestation pouvait attendre, car ce n’est pas tous les jours que les artistes de ce coin reculé du pays reçoivent des journalistes du quotidien national. Dialy Sana Seyni en était conscient et ne voulait aucunement manquer une pareille occasion de s’exprimer.

Le nianiérou est la passion de Dialy Sana Seydi. Quand ses camarades ont choisi l’école ou d’autres activités, lui était attiré par le mirage des décibels et par des rythmes de ce cet instrument magique. Et il ne le regrette pas. Avec le nianiérou, il a eu tous les honneurs. Mieux, il a réussi à hisser très haut le flambeau de la culture du Fouladou. Et après des décennies de pratique, les souvenirs de son idylle avec son instrument fétiche restent très vivaces et empreints d’émotions.

Né à Saré Aba, village situé dans le Pakao, Dialy Sana Seydi a hérité son art de son père qui fut le grand Dialy de Malam Binta Koma, à l’époque roi du Pakao. C’est dans cet univers où les Dialyabés jouaient le nianiérou pour les rois et autres bourgeois que le jeune Sana Seydi a grandi.

De Saré Aba à Kolda
Cela fait plus de six décennies que Dialy Sana Seydi joue au nianiérou. L’octogénaire a entamé son métier bien avant les indépendances. Il était alors âgé de 7 ans. Sara Aba étant très enclavée à l’époque, il est venu s’installer à Kolda pour pouvoir se déplacer facilement à travers le pays. À cette période, le nianiérou avait la cote dans le Fouladou et le Pakao. Il était joué pour les rois et leurs troupes pour leur redonner plus de courage face à l’ennemi. Au fil du temps, les joueurs de nianiérou glorifient les nobles, la classe bourgeoise. Aujourd’hui que l’art de la musique a presque échappé à l’exclusivité des griots, la donne a fondamentalement changé. Les difficultés économiques et les changements sociaux actuels ont fait que la générosité est devenue une qualité très rarissime.

Contrairement à ces nouveaux griots qui n’ont pas hérité le métier mais qui en font leur gagne-pain, Sana Seydi fait partie de ces griots professionnels, détenteurs d’un vaste répertoire et d’une technique élaborée. Outre la classe bourgeoise, Dialy Sana et son orchestre « Diengou Fouladou » monnayaient leur talent aux bienfaiteurs peuls en retraçant leur généalogie. Ils reçoivent en contrepartie des cadeaux en nature et en espèces.

Le nianérou et le nom de Dialy Sana Seydi sont indissociables dans le Fouladou. L’instrument qu’il manie avec maestria lui a apporté pleine de satisfactions. C’est grâce à son nianiérou qu’il a bâti sa maison et entretient sa famille composé de trente-et-un bouts de bois de Dieu, sans compter ses proches et autres étrangers qui viennent souvent le solliciter. Au summum de son art, Dialy Sana Seydi a sillonné le Sénégal et voyagé dans des pays comme le Mali, la Guinée-Bissau, la Gambie, la France, l’Espagne, etc. Son dernier voyage en France remonte en 2005. Le nianiérou, selon lui, nourrit son homme, malgré les nombreuses difficultés liées au manque de visibilité, de promotion entraînant ainsi une absence de production.

La seule difficulté, ironise-t-il, est qu’il peut arriver qu’on rentre sans recevoir de cadeaux auprès de certains nobles qui ont la « main dure » (avares). D’ailleurs, depuis qu’il s’est installé au Fouladou, il n’a jamais cultivé ses champs. Il ne vit que de son art. 

Pour Dialy Sana Seydi, le métier n’a pas de secret. « Le seul secret qui vaille, c’est la maîtrise de son art », assure-t-il. Autant de raisons qui font qu’il n’est pas encore prêt à se retirer et à laisser ses enfants perpétuer l’héritage.

Gnanierou KoldaÀ la question de savoir s’il y avait une différence entre le violon d’hier et celui d’aujourd’hui, il explique qu’à l’époque on pouvait jouer le nianiérou en solo. Alors qu’aujourd’hui, précise-t-il, bon nombre de joueurs de nianiérou préfèrent s’accompagner de tambour. « À l’époque, le nianiérou se jouait en solo », insiste Dialy Sana Seydi. Toutefois, ajoute-t-il, il existe différentes sonorités de naniérou : le « Ségalaré », le « Bassarou », le « Cheikhou ». La première sonorité est dédiée aux guerriers, aux combattants, aux soldats au front. Celle-ci n’est ni couplée à la danse encore moins aux applaudissements. Le « Bassarou » a presque les mêmes caractéristiques que le « Ségalaré ».

Alors que la particularité du « Cheikhou » est qu’il s’accompagne de danse et d’applaudissements. Sa descendance, dit-il, fait partie des rares joueurs de nianiérou qui savent distinguer ces différentes sonorités, car étant les gardiens du temple dans le Fouladou. Aujourd’hui, le nianiérou est presque menacé de disparition faute de jeunes joueurs. Mais Sana Seydi ne se fait pas de souci quant à sa relève. Son héritage sera dignement perpétué par ses fils et neveux qu’il a initiés et qui l’accompagnent dans presque toutes ses prestations.

Dans sa carrière, Dialy Sana Seydi a également eu à former une douzaine d’artistes. Au-delà du nianiérou, ces derniers s’essaient même à d’autres instruments traditionnels musicaux. Ses fils Aliou et Fadima Sana Seydi ainsi que son homonyme Petit Dialy Sana Seydi, plus connu sous le nom d’Issa, sont aujourd’hui des icônes dans cet art. « Ils sont devenus des génies en la matière », affirme-t-il.

Outre ses fils, il a aussi transmis cet héritage à d’autres qui vivent et gagnent aujourd’hui leur pain en exerçant ce métier. Tout ce beau monde monnaie ses talents partout dans le pays et même dans la sous-région comme au Mali. « Ils n’ont aucun complexe à jouer leur nianiérou au milieu des Peuls. Partout où ils font des prestations, les initiés détectent facilement mon empreinte », se réjouit-il. Une fierté pour Dialy Sana Seydi.

Dialy Sana Seydi et son groupe « Diengou Fouladou » ont beau marqué le paysage musicale du Fouladou, mais ils n’ont à leur actif aucune production musicale, après tant d’années de pratique. L’idée de mettre un album sur le marché, produit uniquement sur la base du nianiérou, ne lui a jamais traversé l’esprit. Il privilégie les prestations au profit de tiers pour nourrir sa famille que d’investir dans un projet de production sans lendemain.

Absence de soutien
Bien que disposant d’une carte de droit d’auteur, Dialy Sana Seydi ignore totalement l’importance de ce sésame, alors que ses productions faites au profit des particuliers sont diffusées sur les ondes de plusieurs bandes FM. Et pourtant, lors d’une tournée effectuée au Fouladou, l’ancien ministre de la Culture, Abdoul Aziz Mbaye, avait expliqué aux artistes de la région les enjeux liés au droit d’auteur et aux droits voisins ainsi qu’à la mise en place de la nouvelle société de gestion collective et le statut de l’artiste. Mais pour le vieux Sana Seydi, c’est à la nouvelle génération incarnée par son entourage qui doit maintenant s’imprégner des questions de droits d’auteur et de droits voisins, mais aussi à mettre sur le marché des productions.

Dialy Sana Seydi déplore par ailleurs le manque de soutien des autorités aux Dialyabés de Kolda et du Fouladou. « Nous avons tapé à toutes les portes pour une reconnaissance dans la promotion de la culture du Fouladou et de notre pays d’une manière générale, en vain », déplore-t-il. Il reste convaincu que le soutien de l’État est nécessaire pour que les acteurs culturels puissent vivre dignement de leur art et contribuer au rayonnement culturel du pays. Membre du groupe « Diengou Fouladou », Issa Bambaado Kandé a abondé dans le même sens. Contrairement à son maître Dialy Sana Seydi, lui a consenti beaucoup d’efforts pour sortir un vidéoclip diffusé par le passé dans certaines télévisions.

À travers ce support audiovisuel, Issa a réussi le mixage de différents instruments traditionnels de musique. L’objectif, dit-il, était de faire aimer le nianiérou aux jeunes. Malheureusement, cette production n’a pas connu les succès attendus. « Cela a été un investissement à perte. Je n’ai reçu aucune sollicitation de la part des maisons de production », regrette Issa Bambaado qui dit s’en être ouvert à de hautes autorités de la région et d’ailleurs. Pour l’instant, le problème de la production pour les joueurs de nianiérou reste entier malgré les démarches dans ce sens. Les nombreuses tentatives d’entrer en contact avec des artistes de renom du pays n’ont encore rien donné.

À défaut de soutiens de leurs collègues artistes, des maisons de production et des bonnes volontés, Issa Bambaado et ses « frères » perpétuent leurs anciennes pratiques. Et chaque jour, pour vivre pleinement leur passion, leur art mais aussi pour gagner leur vie, ces magiciens sillonnent les coins et recoins du Fouladou et chantent les louanges de quelques nobles prompts à dégainer quand les notes magiques du nianiérou font vibrer leurs cordes sensibles. 

Après cet entretien, l’équipe du « Soleil » a eu droit à une belle démonstration. Il ne pouvait en être autrement. Visiblement satisfait, le vieux Sana Seydi, entouré de quelques membres de son groupe, nous gratifie d’une petite démonstration. Avec son archer, l’artiste qui improvise avec une liberté déconcertante, nous plonge dans l’atmosphère envoutante des chants peuls. Quelques notes ont suffi pour nous doper et nous donner plus d’envie.

De nos envoyés spéciaux Samba Oumar FALL et Souleymane Diam SY (textes) 

et Pape SEYDI (photos)

Last modified on lundi, 18 juillet 2016 15:06

La tentation de l’avortement provoqué a un coût : le contrat d’interruption de grossesse est scellé, sous le sceau de la clandestinité, avec des prestataires de santé. D’autres femmes et filles, au portefeuille mal garni, ont recours à la « science » grosse de périls de personnes non qualifiées. Celles-ci ont la délicate mission de freiner la loi de la nature. Autour des périls de l’Interruption volontaire de grossesse (Ivg), s’est pourtant développé un business. Aujourd’hui, à la faveur du détournement de médicaments, l’avortement devient accessible à presque toutes les couches sociales. Côté santé, la pilule est parfois difficile à avaler.

Un infirmier de l’hôpital général de Grand-Yoff pratiquant nuitamment une interruption volontaire de grossesse dans l’enceinte dudit établissement a été arrêté par les agents du poste de police de Grand-Yoff informés par une tierce personne sous le couvert de l’anonymat. Guettant la sortie du couple au portail, les policiers les ont appréhendés avant d’inviter l’infirmier A. D. à retourner sur ses pas pour leur montrer la salle où il effectuait l’avortement. Ce dernier a refusé de coopérer. Mais, dans son sac, les policiers ont trouvé un sirop Ranferon 12 et une plaquette d’Antadys de 15 comprimés. Trois unités étaient déjà utilisées.

Un autre cas d’Ivg suivi de mort a été enregistré également à Pikine. Il s’agit de Nd. D, une femme mariée et mère de trois enfants décédée suite à une hémorragie. Le major d’un laboratoire très connu de la place lui avait injecté deux ampoules de Syntocinon 5UI/1ml. Prescrit dans le cadre d’une insuffisance des contractions utérines, ce médicament peut également interrompre une grossesse. Ces faits remontent au 14 janvier 2013. Un brigadier à la retraite s’est présenté au poste de police d’Ainoumane 3 pour alerter les agents sur la mort suspecte de sa belle-sœur dans la chambre de son concubin. Les enquêteurs ont constaté que la dépouille est recouverte de sang. La poursuite des constatations par la police scientifique et technique a montré que la victime présentait des saignements au niveau de ses parties intimes et anales.

Le business de l’avortement autrement
« Madame, le sujet que vous abordez est grave. Nous n’entendons en parler qu’à la radio », dit ce vendeur, qui tient une table sur laquelle sont exposés des baumes et des insecticides. Il arrache un sourire aux témoins de la scène. A Keur Serigne-Bi, temple de l’informel, situé sur l’Avenue Blaise Diagne, au cœur de Dakar, le quotidien des vendeurs et rabatteurs déroule sa pellicule sans discontinuité : deux messieurs en boubou apostrophent des personnes, s’assoient avec elles sur un banc avant de les laisser accéder au sein du bâtiment ocre où certains font leurs ablutions pour la prière de quatorze heures. Dans ce magma d’habitués et de visiteurs enfiévrés, il aura fallu prononcer le mot « avortement provoqué » pour que le vacarme se dissipe. Ici, les vendeurs feignent de rien connaître de ces méthodes abortives. Le silence est la règle.

Maintenant, ce sont les yeux qui parlent. Un monsieur, qui fait mine de lire son journal, rompt son silence et dit, dans un style débonnaire : « Madame, pour ne pas être trop long, ici, tous les médicaments sont disponibles. Tout dépend de ce que veut le client. Seulement, il faut savoir que ‘Loxoy kadior nahoul ken’ (formule qui vise l’échange de bons procédés, plus précisément en espèces sonnantes et trébuchantes). D’abord, offre-nous à boire car il fait chaud ! »

Dans cette officine géante couverte des vrombissements de moteurs, du bavardage des passants et des hélées des rabatteurs, le commerce illicite de médicaments fait recette. Les grossesses non voulues constituent la rente pour les faiseurs de miracles de toutes sortes. Le commerce de l’Ivg prospère à cause de l’usage détourné de certains médicaments comme « Artotec » et « Misoclear ».

Ainsi, l’avortement devient accessible à presque toutes les couches sociales. A Keur Serigne-Bi, bat le pouls de cette société qui refuse de garder le futur enfant d’une relation coupable, du libertinage ou, tout simplement, de l’envie de ne pas faire d’enfant en un moment précis. Comme un grand secret, les substances sont jalousement gardées dans un coin inconnu des non-initiés. Lorsque se brise la glace et que l’espoir de dénicher une cliente les habite, les vendeurs sortent les médicaments des sachets.

Ils ont des codes avec la clientèle, comme dans une société fermée. « Nous sommes dans l’informel. C’est pourquoi nous ne faisons confiance à personne », dit S. Ndiaye, vendeur. L’omerta est inhérente à cette activité délictuelle. Pour cette dernière raison et pour la morale, notre interlocuteur nous signale que personne n’avouera son statut de vendeur de médicaments qui permettent d’interrompre une grossesse. Pis, c’est un voile sombre qui couvre la fiabilité des substances vendues. Une situation qu’un de nos interlocuteurs met en lumière. « En vérité, il n’existe pas, à ma connaissance, des médicaments consacrés uniquement à ça (l’interruption de grossesse, ndr). Tous les médicaments qui soignent l’ulcère sont capables de provoquer un avortement. C’est un médecin qui me l’a avoué », explique B. Sy, son voisin.

De son « officine » informelle, S. Ndiaye a un instrument de mesure de la banalisation de cette pratique. Tous les quinze jours, au moins, ses collègues et lui reçoivent une femme ou une fille qui veut se débarrasser de sa grossesse. « Nous nous approvisionnons auprès des Institutions de prévoyance maladie (Ipm). « Les médicaments abortifs que nous vendons sont l’Artotoc et le Cytotec. Le dernier est plus efficace mais rare. Nous nous approvisionnons auprès des Instituts de prévoyance maladie (Ipm). Par le biais du « marché noir », certains de leurs agents nous les vendent par comprimés. Les 26 comprimés d’Artotec nous reviennent à 18.000 FCfa et les 30 comprimés à 36.000 FCfa.

Nous les revendons selon les moyens des clientes. A celles qui n’ont pas beaucoup d’argent, nous revendons les cinq comprimés à 10.000 FCfa. Si la grossesse n’est pas vieille de quatre semaines, trois comprimés suffiront pour y mettre un terme. Au-delà, il faut il faut cinq ou dix », révèle-t-il. Un autre vendeur au même endroit, sous couvert de l’anonymat, nous révèle que ces médicaments sont vendus fréquemment. « Si nous les achetons pour les vendre tous les quinze jours, mieux vaut aller faire autre chose.

Ce sont les ignorantes qui vont vous dire l’usage pour lequel elles les achètent. Pour la plupart, c’est des hommes qui viennent s’en procurer. Bien évidemment qu’ils sont envoyés par des femmes. Au cas contraire, ils les achèteraient dans les pharmacies où ils leur reviennent moins chers », révèle-t-il.

A la pharmacie Boulevard de la Médina, le paquet d’Artoctec 50 mg/0,2 mg, c'est-à-dire 50 mg de Diclofénac plus 0,2 mg de Misoprostol est vendu à 6.785 FCfa et celui qui contient 75 mg de Diclofénac et 0,2 mg de Misoprostol à 5.161 FCfa. Ces produits sont classés dans la liste 1, c'est-à-dire les médicaments dangereux et qui peuvent tuer. Ils ne doivent être vendus que sur prescription. « Ceux qui désirent l’avoir sans l’avis d’un médecin, vont se les procurer à Keur Serigne-Bi ou autre part car dans les pharmacies où il y a la rigueur, ils ne l’ont pas », explique Dr Assane Diop, propriétaire de la pharmacie Boulevard.

Le cocktail de la mort
L’Artotec est un anti-inflammatoire indiqué pour le traitement des douleurs de certains rhumatismes chez les personnes âgées. Il peut contenir jusqu’à 0,2 mg de Misoprostol. Quant au Misoclear, c’est du Misoprostol en grande quantité qui offre un traitement pour de nombreuses indications : hémorragie du post-partum (Hpp), Prise en charge médicale d’un avortement incomplet et d'une fausse couche, avortement médicamenteux précoce. Ce que l’on cherche dans ce médicament pour faire ou se faire avorter est le Misoprostol.

Selon le Dr Assane Diop, pharmacien, on peut en avoir jusqu’à 200 mg pour interrompre une grossesse. Le Misoprostol (PGE1) est un médicament traitant les ulcères gastriques, non autorisé dans de nombreux pays pour son utilisation dans l'interruption de grossesse, du fait aussi de sa large disponibilité et de la simplicité de son mode d'administration.

Sa stabilité à température ambiante favorise son utilisation dans les milieux défavorisés. Ce médicament a été introduit dans la maternité pour interrompre une grossesse au deuxième ou au troisième trimestre pour cause d'anomalie fœtale ou de mort fœtale dans l’utérus.

Toutefois, une préoccupation inhérente à son utilisation durant la grossesse est l'hyperstimulation utérine. Dans les cas extrêmes, il provoque la rupture utérine, l’hémorragie, l'analgésie (suppression de la sensibilité, la morbidité maternelle sévère y compris.

Le danger guette
L’illégalité de cette activité est manifeste. Selon le directeur adjoint de l’Ordre des médecins du Sénégal (Oms), Joseph Gomis, cette pratique consistant à interrompre clandestinement une grossesse est un exercice illégal de la médecine. Ce délit est puni par la Loi n° 66-69 du 4 juillet 1966 relative à l’exercice de la médecine et à l’Ordre des médecins en son article 5 dans lequel il est clairement écrit : « L’exercice illégal de la profession de médecin est puni d’une amende de 20.000 à 100.000 francs et d’un emprisonnement de six mois à un an. En cas de récidive, les peines seront doublées. Pourra enfin être prononcée la confiscation du matériel ayant permis l’exercice illégal ».

Le praticien est au courant des pratiques en cours dans son champ de compétence. « En tant que médecin, je sais que certaines cliniques pratiquent l’Ivg. Mais, quand il s’agit de l’Ordre, vous posez un problème d’institution. Pour poursuivre quelqu’un d’exercice illégal de la médecine, il faut avoir des preuves. En droit, il ne suffit pas de dire les choses, mais il faut les démontrer. En plus, on n’a pas le droit de débarquer quelque part pour voir si tel monsieur fait l’exercice illégal de la médecine ou pas. Sinon, le procureur va nous rappeler à l’ordre. Il est la seule personne habilitée à le faire », explique M. Gomis. Toutefois, notre interlocuteur précise que les praticiens de la médecine peuvent agir dans le cas d’une dénonciation verbale ou écrite. De ce fait, on va saisir le procureur qui va se charger de vérifier la véracité des accusations.

L’Ivg au fil des années
En 2011, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) avait estimé le nombre d’Ivg à 3.6 % pour la région de Dakar.

Selon une étude menée par le Guttmacher Institute américain et le Centre sénégalais de recherche pour le développement humain en 2014, 51.500 avortements sont pratiqués au Sénégal chaque année, soit un taux de 17 avortements pour 1.000 femmes en âge de procréer. Le taux de prévalence est largement plus élevé dans la capitale à Dakar. Il tourne autour de 23,5 pour 1.000 femmes contre 14,1 pour 1.000 dans le reste du pays.

Ces chiffres montrent une nette baisse de la pratique de l’Ivg. Mais, ces études sont l’arbre qui cache la forêt. Aujourd’hui, les femmes n’ont pas besoin de l’intervention d’un gynécologue ou d’une sage-femme pour se débarrasser d’une grossesse.

L’avortement à un clic
Aujourd’hui, le développement des technologies de l’information et de la communication (Tic) révolutionne l’Ivg dans les pays où elle est interdite. Avec les sites tels que doctissimo.fr, gracia.fr, womannonwaves.org, entre autres, les femmes ou les filles n’ont plus besoin de consulter des agents de la santé pour se faire avorter. Toutes indications pour provoquer un avortement soi-même y sont disponibles. Par exemple, dans un des sites ci-dessus, une personne conseille aux dames d’utiliser le Cytotec pour mettre un terme à leur grossesse avec le minimum de risques. Ce médicament est difficile à obtenir au Sénégal car il a été retiré du marché à cause de son usage détourné. Aujourd’hui, il est remplacé par le Misoclear qui produit les mêmes effets concernant l’avortement. Le Syndicat des pharmaciens du Sénégal avait demandé aux autorités compétentes à ce qu’on efface parmi les indications interruption volontaire de grossesse. « Nous qui sommes du syndicat des pharmaciens du Sénégal, avons demandé qu’on enlève parmi ses indications Ivg. Mais, nous n’avons pas eu gain de cause », avoue Dr Assane Diop, un des membres.

De graves complications
Marie Fall Yade est la maîtresse sage-femme du Centre hospitalier national de Pikine. Dans son bureau qui donne sur la salle d’accouchement, elle interprète les examens échographiques des femmes en travail. Selon elle, les cas d’Ivg ne sont décelés que s’il y a des complications.

Au cas contraire, les femmes viennent dans cet établissement sous le tableau d’un avortement spontané car elles ont juste des saignements comme dans un avortement normal. « Les femmes sont plus averties maintenant. Elles achètent les médicaments dont les effets secondaires peuvent interrompre une grossesse. Aux deux premiers mois, le danger n’est pas permanent car le fœtus n’est que de l’eau », Mais, poursuit-elle, au-delà de cet intervalle, elles peuvent s’exposer à une hémorragie et, plus grave encore, à une septicémie (infection généralisée) qui conduit directement à la mort car l’avortement a été incomplet et l’utérus a retenu les débris ovulaires. L’effet excessif de ces comprimés peut causer une perforationmenant jusqu’à l’hystérectomie (ablation de l’utérus) et, par conséquent, à la stérilité.

Des amours pour les méthodes de contraception : Petite cause à grand effet
DesamourLe niveau de connaissance des techniques de contraception moderne est important. Mais, le recours à la pratique contraceptive demeure toujours faible. La dernière étude de l’Eds révèle une prévalence contraceptive plus importante chez les femmes âgées de 35-44 ans avec plus de 20%. Selon Khady Sy Diop, chargée de la Planification familiale à l’hôpital de Pikine, certains hommes ne mettent pas toujours les préservatifs car ils considèrent que ça interrompt les rapports sexuels et réduit les sensations.

Ce même avis est partagé par ces deux élèves trouvés devant la porte des logements des étudiants étrangers de l’Ipg (Institut privé de gestion) situé à Sacré-Cœur 3. « Le latex (matière avec laquelle le préservatif est créé, ndr) empêche le sexe de la femme de stimuler celui de l’homme », estime Bryan Fara Ricardo Mendy.

Pour corriger cette perception des méthodes de contraception, l’Association sénégalaise pour le bien-être de la famille (Asbef), à travers le mouvement Actions des jeunes, élabore et déroule dans les écoles et les quartiers, des programmes de sensibilisation des jeunes sur les maladies sexuellement transmissibles mais aussi sur les grossesses précoces.

« Durant les stratégies avancées, nous distribuons des préservatifs aux jeunes. Nos cibles sont âgées de dix à vingt-quatre ans. Mais, nous nous heurtons à quelques difficultés. Au lycée John Fitzgerald Kennedy, le censeur a appelé la sécurité pour nous mettre dehors.

Il a même menacé de porter plainte contre nous. Dans les écoles, le personnel administratif refuse qu’on distribue des préservatifs aux élèves », se désole le chargé du programme des jeunes dans cette structure. (Certaines informations sont extraites de la Grande enquête des fins d’études au Cesti du même auteur).

Dossier réalisé par Marame Coumba SECK

 

Last modified on vendredi, 15 juillet 2016 15:26

Depuis plus de 20 ans, le Pr Pape Demba Fall s’intéresse sur le fait migratoire. Ses nombreuses publications sur la question font autorité. Dans cet entretien, il fait une analyse profonde du phénomène de l’immigration clandestine.

Pr Fall, ces derniers temps, la question de l’immigration clandestine a refait surface avec la mort de centaines de migrants en mer. Vous, depuis plus de deux décennies, vous vous intéressez à la question migratoire en générale. Pourquoi ?
Quand je suis venu à l’université, la question de la migration, à mon sens, n’avait pas été assez documentée. Et pourtant c’était un phénomène qui se précisait et qui est connu au Sénégal depuis très longtemps lorsque les gens ont étudié ce qu’on a appelé les Francenabés c’est-à-dire ces gens, Halpulaar, Soninké, Mandjack, qui allaient travailler en France. Il existait une littérature et des travaux remarquables sur la question de la migration mais il n’y avait pas une contextualisation. Il fallait relire les questions migratoires à l’aune de l’évolution de la société sénégalaise. Et il m’a semblé important de noter que le fait migratoire est une grille de lecture pertinente de la société sénégalaise. En réalité, toutes les évolutions qui se dessinent dans la société sénégalaise peuvent être interprétées, analysées à l’aune de la question migratoire. C’est-à-dire comment la migration influe sur la société aussi bien d’accueil que de départ que ce soit en termes d’apport économique, d’apport culturel etc.

Pensez-vous que cette approche de la question migratoire ait été bien mise en avant pour expliquer ce qui se passe aujourd’hui avec le phénomène de l’immigration clandestine ?
Evidemment, tout dépend de l’angle sous lequel on aborde cette question de migration. La migration, que ce soit chez les animaux, chez les oiseaux, chez les hommes, a un but principal : c’est de rétablir les grands équilibres. La migration s’inscrit dans un processus d’accès aux ressources. Que ce soit les animaux, que ce soit les hommes, ils ont tous besoin d’accéder à des ressources dans une dynamique de complémentarité des zones neutres et des écosystèmes. En réalité, le fait migratoire a toujours fonctionné sur la base des besoins que pouvait exprimer une région par rapport à une autre région. Pour mieux saisir cette réalité, il faut mettre en face les deux zones. On ne peut pas étudier la question migratoire en restant que d’un côté du mouvement, il faut associer les deux mouvements. Regarder du côté des zones de départ et des zones d’arrivée. L’évolution environnementale par exemple a beaucoup influé sur l’organisation de la migration.

Comment peut-on comprendre qu’une volonté d’accéder aux ressources puisse tant animer des hommes au point de les amener à mettre leur vie en péril ?
Quelques explications s’imposent. La migration est une stratégie, comme d’autres, d’accès aux ressources. Il y a plusieurs modes, plusieurs techniques qui sont déployées pour pouvoir accéder à certains besoins. Ce qui se passe aujourd’hui, en réalité, dans nos sociétés, c’est que ces faits de migration ne sont pas nouveaux. Que les gens partent vers d’autres cieux par la mer, par le désert, c’est très ancien comme pratique. Les migrants des années 1970 par exemple sont partis du Fouta en passant par le Mali, le Tchad, l’Algérie, le Maroc, avant d’arriver en France. Ils se sont installés dans ce pays, ont travaillé là-bas et ont pris leur retraite. Cela étant, ces gens qui partent au péril de leur vie, sont suffisamment avisés pour savoir qu’il y a un risque important.

Mais, moi, mon explication de cette situation c’est que les jeunes préféreront de loin la mort physique à la mort sociale. Le défi qu’il faut relever, c’est le défi de l’accès aux ressources. Tant que les communautés ou les jeunes mettent toujours en avant la notion de « Tekki », le problème va se poser. Les jeunes n’accepteront pas d’être des individus insignifiants entretenus par leurs parents. C’est une situation parmi tant d’autres qui peuvent conduire à cela. Je ne parlerai pas de suicide parce que les gens qui partent gardent toujours l’espoir qu’ils vont y arriver et ils sont convaincus qu’ils vont y arriver. Ces jeunes qui partent par la mer, quand on les interroge, ils sont convaincus que partir est une solution. La seule faille qu’il y a, c’est qu’ils ignorent les localisations géographiques où ils veulent aller. Ils n’ont aucune notion sur ce que c’est les Îles Canaries, l’Espagne, etc. Les candidats à l’immigration pensent qu’il faut dépasser un peu la Mauritanie pour être en Europe. Ces éléments jouent en leur défaveur.

Certes, comme vous dites, ces candidats à l’immigration clandestine sont suffisamment avisés des risques qu’ils prennent en empruntant des embarcations de fortune mais sont-ils assez sensibilisés sur la crise qui sévit en Europe et qui fait que ce continent n’est plus cet eldorado ?
Là aussi c’est un gros débat parce que, j’ai l’habitude de le dire, les migrants que nous interrogeons ne nous disent pas tout. Mais les migrants ont aussi emmagasiné des informations qui peuvent venir de sources fiables et de sources qui ne le sont pas. Tous ceux qui aspirent à partir ne retiennent de l’Europe que ce que nous voyons à la télévision. Parce qu’il y a une autre dimension qui est tout autant importante que la dimension stratégie de survie : c’est la volonté de découvrir quelque chose de nouveau. Cet élément n’est pas suffisamment pris en compte.

Il y a des gens qui veulent partir parce qu’ils ont une soif d’évasion, une soif de découverte. Mais ces jeunes sont en même temps convaincus que les gens qui sont en Europe, tout au moins, arrivent à réaliser des choses qu’eux ne peuvent pas réaliser en restant au Sénégal. Donc ils se disent, tant qu’à faire, il vaut mieux essayer.

C’est toujours dans l’esprit d’entreprise et ils vous disent qu’ils veulent aider leurs parents, épouser demain la femme qu’ils aiment etc. Et la migration est une solution pour eux. Et contrairement à ce que l’on pense, parfois, les familles soutiennent ces projets-là. Ces éléments culturels, il faut les mettre dans la balance.

L’argent dépensé pour ce périlleux voyage ne peut-il pas être investi dans un petit projet ?
Nous avons mené l’année dernière une grande enquête qui a duré quatre ans. Il ressort des questions posées à la population-cible de 18-39 que 3/4 donc 75 % au moins des jeunes de cette tranche d’âge auraient quitté le Sénégal s’ils en avaient la possibilité au cours des cinq prochaines années. On le voit, l’ampleur de l’aspiration migratoire est énorme. On a comme le sentiment que tous les jeunes veulent partir. Et ils veulent partir parce qu’ils sont en face de situations où l’incertitude plane. Leur avenir les inquiète et c’est redondant. Ceux qui arrivent en Europe découvrent la réalité mais en même temps, ils ne renoncent pas parce qu’ils pensent qu’il faut rester là-bas et se battre. Les familles ne sont pas exemptes de tout reproche. L’argent investi dans ce voyage, souvent, ce sont les économies de la famille. Et l’échec dans un départ constitue une ruine pour la famille.

Entretien réalisé par
Elhadji Ibrahima THIAMA

Last modified on vendredi, 08 juillet 2016 13:45

Au moment où des milliers d’Africains, à bord d’embarcations de fortune, bravent la mer méditerranée, au péril de leur vie, dans l’espoir de faire fortune en Europe, d’autres ont décidé de prendre leur destin en main et de rester sur le continent.

A l’image de l’huile de moteur noirâtre qui dégouline de sa tenue de travail, l’assurance coule en Babacar Diop. Assurance que c’est ici, dans son garage, que lui, le mécanicien, se construira une vie, un mieux-être. Il a son métier, il le pratique depuis une dizaine d’années et ça le nourrit bien lui et sa famille. Bref, il est épanoui. Son eldorado à lui, c’est ce petit local situé à la lisière des quartiers des Hlm Grand Yoff et Sicap-Foire. Quand on lui parle d’immigration clandestine, la réponse de ce presque quadragénaire tombe, courtoise et ferme : « Jamais au plus grand jamais je ne m’aventurerai à prendre des embarcations de fortune pour aller en Europe. J’ai trouvé ma voie et ça me réussit. Je ne vois aucune raison pour que j’abandonne mon métier pour un voyage hypothétique vers un avenir tout aussi incertain ».

Ces paroles pleines de sagesse, les 700 migrants africains qui, dernièrement, ont trouvé la mort entre les côtes libyennes et l’île de Lampedusa en Italie, n’en avaient peut-être pas. Comme des milliers d’autres migrants avant eux, ils ont bravé les rigueurs de la mer à bord d’embarcations de fortune et ont sombré au large. Certes, tous ces migrants ne logent pas à la même enseigne.

Certains ont fui leur pays pour échapper à une situation de guerre (Somalie) ou l’oppression d’un régime dictatorial (Erythrée), cependant, d’autres sont guidés par des logiques pécuniaires d’où l’appellation qu’on leur a donnée : « migrants économiques ».

Les victimes sénégalaises de cette tragédie (officiellement, aucun chiffre n’est encore avancé), font partie de cette catégorie. Si la plupart de ces aventuriers parviennent à poser pied à terre, peu d’entre eux, ont la chance d’aller au-delà des débarcadères. En effet, selon les dernières estimations, plus de 11.000 migrants seraient parvenus à débarquer sur les côtes italiennes. Tous ont été parqués dans des centres de rétentions. D’aucun bénéficieront du statut de réfugiés politiques, tandis que d’autres seront renvoyés dans leur pays d’origine. Tout ça pour rien finalement.

Cependant, à l’image du mécanicien Babacar Diop, ils sont nombreux ces Sénégalais qui, pour rien au monde, ne prendraient le risque de traverser la Méditerranée à la recherche d’un avenir dont on ne sait de quoi il est fait. « L’Europe n’est plus cet Eldorado qu’on nous chantait. C’est devenu un mirage et, malheureusement, beaucoup de jeunes tombent dans le piège », regrette Malick Diaw, un tailleur. Avec tout l’argent que ces candidats à l’émigration clandestine déboursent, il estime qu’il y avait de quoi investir dans un petit projet. En effet, au plus fort du phénomène de « Barça wala Barsax » (Barça ou à la mort), certains candidats versaient jusqu’à 2 millions de FCfa aux trafiquants. « C’est de l’argent jeté à la mer. A mon avis, quelqu’un qui a les moyens de débloquer autant d’argent, n’est pas pauvre », estime-t-il. Comme lui a su le faire, il invite ses jeunes compatriotes à croire en leur étoile pour aller au-devant des projets, vaincre les obstacles et atteindre leurs objectifs. « Nous les jeunes, notre problème, c’est qu’on a peur d’entreprendre, d’investir dans notre pays. Il faut que nous ayons confiance en nous et nous donner les moyens de notre réussite ici dans notre pays », martèle ce jeune tailleur. Très tôt, Malick a pris son destin en main. D’un petit atelier de couture où trônaient deux machines à coudre, aujourd’hui, il en est à sept machines dans un local beaucoup plus spacieux au marché Grand-Yoff.

Entreprendre
Revenir au pays et entreprendre, c’est ce qu’a fait Papa Bakary Coly. Et bien lui en a pris. Ce prospère jeune aviculteur dont la ferme se trouve à Bambilor, est aujourd’hui l’un des plus grands producteurs de poulets de cette zone. Rien que l’année dernière, il a fait une production de 24.000 poulets de chair et 3,4 millions d’œufs. Et dire que ce membre du Collège des jeunes du Conseil national de concertation des ruraux (Cncr) et de la Fédération des aviculteurs du Sénégal a failli ne jamais connaître ce succès. En 2006, « sur un coup de folie », comme il le dit, il embarque pour l’Europe. Deux ans en Italie et un Espagne.

Mais très, vite, il se rend compte que le vieux continent « n’est pas un eldorado ». En 2009, Papa Bakary Coly revient au bercail et retrouve ses premières amours, l’aviculture, et le succès que l’on connaît. « J’étais parti parce que je voyais les gens partir. A mes jeunes compatriotes, je dis qu’il faut avoir la patience et être plus ambitieux. Ce qu’on gagne en Europe, on peut gagner autant ou plus si on fait le même effort ici au Sénégal », conseille ce jeune père de famille qui, avec une mise de 125.000 FCfa au départ, est devenu un entrepreneur prospère.

Médoune Seck, lui, avait tenté une fois le périlleux voyage par la mer. C’était en 2009. Aujourd’hui, c’est avec un brin de regret qu’il raconte cette aventure dans laquelle « il aurait pu laisser sa vie ». Cet échec, il le considère comme une seconde chance pour bien profiter de la vie parce que des destins brisés sur les vagues de la mer et à jamais immergés dans les abysses de la Méditerranée, ce vendeur de fripes en a vus et entendus. « Pour avoir échappé à cette tragédie, je ne conseillerai personne de tenter l’aventure européenne par la mer et sur des embarcations de fortune. J’ai passé plusieurs mois au Maroc dans l’espoir d’embarquer vers l’Espagne, en vain.

Finalement, j’ai décidé de revenir au Sénégal car la plupart de ceux qui étaient partis devant moi, ne sont jamais arrivés à bon port », confie-t-il. Depuis, il a retrouvé son petit commerce grâce auquel il avait pu faire assez d’économies à l’époque.

Aujourd’hui, il s’est reconstitué à nouveau un bon capital et mène une vie épanouie de père de famille. « Grâce à Dieu je me suis remis de cette histoire. J’ai maintenant une femme et un enfant et pour rien au monde je ne les abandonnerai pour un voyage aussi risqué. Si je dois aller immigrer, ce sera par voie légale », assure Médoune.

Mirage
Si on ne peut pas reprocher à ces jeunes qui bravent la mer de chercher le mieux-être, cependant la manière de le faire n’agrée pas tout le monde. Pour Hamidou Mbaye, Chargé de Communication à la Direction de la Planification et de la vie environnementale du Ministère de l’Environnement et du Développement durable, « c’est du suicide ». D’autant plus que, fait-il remarquer, « les pays les plus concernés par cette immigration clandestine à savoir l’Italie et l’Espagne sont en crise et vivent des problèmes aussi graves que nous ».

Au-delà des causes économiques, sociales et culturelles, M. Mbaye pense que c’est la conception que les Africains ont vis-à-vis de l’Europe et des pays du nord comme eldorado qui explique en partie cette tragédie. « Le mieux-être on peut le trouver ici. Parce que l’Afrique, dans sa globalité, reste le continent de l’avenir du point de vue des ressources naturelles, de ses potentialités humaines, intellectuelles et économiques. Il faut, du point de vue psychologique et sociologique, faire comprendre à cette jeunesse que l’avenir est là, qu’on peut rester ici et réussir notamment dans le domaine de l’agriculture », argue-t-il. A ce propos, il invite le gouvernement à davantage communiquer sur les différentes politiques agricoles qu’il est en train de mettre en œuvre pour que la jeunesse se les approprie et s’y engage. Son collègue du même ministère, Baye Salla Mar, fait chorus.

Il trouve paradoxal qu’au moment où la Chine, l’Union européenne voire les Etats-Unis se battent pour se positionner en Afrique, des jeunes prennent le chemin inverse. « L’avenir du monde se trouve en Afrique. Ce n’est pas pour rien que les pays occidentaux se ruent dans ce continent. Dans cette bataille de positionnement, il ne faut pas que nous, jeunes, soyons en marge. Restons ici, saisissons notre chance et prenons des initiatives », insiste M. Mar.

Par Elhadji Ibrahima THIAM

Last modified on vendredi, 08 juillet 2016 14:25

Ils sont nombreux, dans cette paisible bourgade de la banlieue dakaroise à avoir tenté l’aventure ou vu un proche parent aller à l’assaut de l’immensité océane. Les rares personnes qui ont réussi la traversée ont semé l’espoir dans le cœur des jeunes qui sont restés au pays. Le rêve s’est vite transformé en cauchemar. Et Thiaroye-sur-mer traine sa mélancolie comme un deuil éternel.

Thiaroye-sur-mer,  village situé tout près de l’océan,  aux alentours de Dakar, en banlieue.  En ce jeudi,  qui coïncidé avec les  premières heures de la matinée, les pêcheurs aguerris qui ont encore une fois su vaincre la mer et ses profondeurs abyssaux,  reviennent avec plein de poissons : moisson d’une dure matinée de labeur. Tout au long de l’étendue de la plage, des enfants innocents font et défont des châteaux de sable, fruit de leur imagination fertile. Thiaroye respire la sérénité et se morfond dans  la tranquillité. Voilà le décor qu’offre la localité. Les habitants de Thiaroye, s’ils ne partent pas en mer pêcher, passent l’essentiel de leurs  journées aux bords de celle-ci à contempler insouciamment les vastes étendues d’une plage sablonneuse qui, s’étirent à perte de vue.  Les  brises qui viennent d’outre-manche journellement  s’échouer sous leurs pieds,  entraînent des rêves d’un mieux-être, chez la population essentiellement jeune.       

Des illusions au début, qui finiront par se transformer en obstination. Pour cause,  d’autres ont tenté et réussi l’aventure européenne, en quête d’une vie meilleure. Ce rêve  qui se concrétise pour certains, change malheureusement en cauchemar pour la majeure partie des jeunes,  qui un jour, ont pris l’initiative de se rendre en Europe, via des bateaux de fortunes.            
En effet, l’immigration était ici considérée comme un moyen de réussite sociale. La personne qui choisit de partir aurait  la chance de bénéficier de meilleures conditions de vie et de se voir investie d'un nouveau statut. En d'autres termes, quelles que soient les difficultés rencontrées, l'essentiel est d'atteindre ses objectifs.             

Moussa Diagne, 29 ans fait partie de ce lot de rescapés. Il a en effet essayé l’aventure qui s’est soldée par un retour, après une quinzaine de jours passés en mer,  sans arriver à déjouer la vigilance des gardes côtes postés sur l’ile Canaries. « Je me rappelle, c’était en 2008. Après plusieurs mois de travail, j’avais pu  économiser de l’argent.

C’est ainsi qu’on m’avait parlé d’un passeur, qui avait réussi à amener à bon port,  plusieurs jeunes jusqu’en Espagne. Preuve à l’appui, on m’avait même montré des maisons que ces nouveaux immigrés  avaient construites pour leur famille ».  La tentation n’a dès lors pas laissé indifférent Moussa, qui, à l’instar d’autres compères va casquer la somme de 300.000 FCfa, afin de regagner l’autre partie de la cote.

Après plusieurs jours passés en mer, avec à l’appui des  tentatives de regagner  les terres espagnoles,  qui se sont avérées vaines, c’est sur proposition de celui qui faisait office de « capitaine » de bateau, qu’ils ont  pris la résolution de retourner à Dakar.

Mais l’atterrissage se passe à Yarakh et non plus à Thiaroye.  Le jeune décrit encore avec beaucoup d’émotion les nombreux obstacles auxquelles ils se sont frottés : faim, soif, manque de sommeil, congruité…               

Le rêve se transforme en cauchemar
La mort a plus d’une fois étalé  son sinistre voile, remettant en cause l’ambiance de paix et d’espérance qui rythment l’existence à Thiaroye. Plusieurs  jeunes du quartier partis à l’aventure décèdent successivement, dans l’utopique rêve « Barça wala Barsak ». Le phénomène prend alors des proportions alarmantes. Face à l’ampleur des  pertes et à l’allongement de la liste des victimes, les populations dans un élan de détresse, se prennent en main. 

C’est ainsi qu’un collectif regroupant les mères des victimes est mis sur pied. Il plaide contre cette immigration dite clandestine, pleine de mauvaises tentations et de risques. Dans cet ordre, ces mères éplorées vont à leur tour sensibiliser des jeunes, qui seraient tentés par l’aventure,  de ne point s’engager.  Preuve à l’appui,  c’est souvent des photos des victimes qui sont brandies.

Sur une photo, un homme habillé en mauve,  « il n’avait que 24 ans, mais était plein de vie, courageux et déterminé, son unique objectif était de me mettre à l’abri de tout besoin», confie sa mère éplorée. 

Pour ceux qui ont survécu à cette aventure tentaculaire, l’heure est au regret. Des récits rapportés, viennent démontrer combien l’aventure était démesurée, folle à la limite. Que faire pour ceux qui ont perdu la vie? Il ne reste qu’à formuler des prières pour le repos de leur âme. Le désespoir de cette mère qui a perdu son enfant de 23 ans, les yeux stupéfaits, le regard abandonné de cette  épouse, qui malgré le temps qui passe garde intacte les séquelles de cette annonce,  venant confirmer le décès de son mari, traduisent l’ampleur des dégâts. « Modou n’était nullement animé par le désir de se rendre à l’occident. Je me rappelle une fois,  il m’avait autour d’une discussion fait part de sa désolation de voir ces jeunes hommes tenter une aventure en mer,  au péril de leur vie. Qui de surcroit, ne savaient même pas ce qu’ils allaient trouver là-bas », aimait-il à me répéter, confie  sa mère, qui n’en revient toujours pas de la perte de son fils bien aimé.    
                         
A qui revient la responsabilité?
Les populations que la misère et la pauvreté cantonnent  dans le quasi impossibilité de subvenir parfois à leurs besoins, les plus existentiels, se mettent à traverser la mer, au prix de leur vie. A  Thiaroye, l’espoir d’une vie meilleure avait en un moment  estompé toutes réflexions conduisant à mesurer à sa juste valeur, l’ampleur et la grandeur du risque pris, à travers cette aventure,  autant risquée qu’incertaine. Un blanc-seing  que s’est volontairement délivré une population jeune, à la quête d’un mieux vivre, à leur risque et périls.       

Complicité active ou laxisme ? «  Les passeurs étaient en tout état de cause clairement identifiés et connus de tous. Ils s’adonnaient dans la plus grande impunité à cette activité consistant à faire passer des jeunes à travers la mer »,  nous confie ce vieux d’un âge assez avancé. Ces jeunes ont versé leur argent à des passeurs souvent véreux,  sans foi ni loi, regrette-t-il.

« Le choix d'immigrer s'explique par l'angoisse, la peur de l'échec et le refus de la pauvreté. Dans cette perspective, quitter son pays devient une opportunité pour se réaliser mais aussi une quête individuelle, une affirmation de soi et une valorisation de sa personne », confie Barame Diagne un immigré établi en Italie. Le sieur qui informe s’être installé en Italie depuis 12 ans dit ne plus pouvoir tirer son épingle du jeu. « Le travail n’est plus à la portée de tous. Les rares qui parviennent à en trouver, peinent à honorer leurs charges. L’Europe n’est plus cet eldorado », laisse-t-il entendre. Dans le cas du Sénégal, l'immigration clandestine est un phénomène social réel qui n'est pas une pratique nouvelle. Elle s'est inscrite dans le temps, dans l'espace et a fini par laisser ses empreintes faites d’influences extérieures, au sein d’une population essentiellement jeune.

Des motivations purement économiques
Le désir de jeunes Sénégalais d'émigrer vers l'Europe découle de la situation de chômage et de sous-emploi qui contrastent avec les des opportunités que semblent offrir les pays d'accueil (fort en main-d’œuvre pour accompagner leur croissance économique et vieillissement de la population européenne.)

En guise d'exemple, au mois d'octobre 2009, «sur 300.000 Sénégalais, vivant en Italie, 250.000 étaient sans-papiers, selon les estimations officielles du ministère de l'Intérieur.» (Journal le Soleil 15 septembre 2010). «Barça ou barsak» a convoyé près de 30.000 personnes en Espagne dont plus d'un millier de jeunes de moins de 18 ans en 2006. Ces chiffres témoignent de l'ampleur et de la gravité de la situation. Beaucoup ont perdu leur vie et leur argent. Face à cette tragédie humaine sans précédent et contraint de trouver des solutions rapides et efficaces, le gouvernement sénégalais met alors en place le «le plan REVA» (Retour Vers l'agriculture). Ce plan est un programme spécifique pour lutter contre la migration. Il veut faciliter le maintien des jeunes dans leur pays. Saer Ndiaye, 37ans fait partie de ce lot d’individus, qui à l’époque avaient accepté de retourner au Sénégal, afin de bénéficier de terres et de financement, pour pouvoir mener son activité.

Aujourd’hui, il dit tirer son épingle du jeu. En effet, son champ situé à, Bayakh, lui permet de subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. Marié et père de trois enfants, il dit ne point se plaindre. « Selon la saison et les demandes du marché, je propose mes produits. Haricots, puma, poivre, choux… », confie-t-il. Il dit n’avoir rien à envier à ceux qui voyagent vers l’Europe parce qu’il subvient convenablement à ses besoins.

Dans cette même dynamique, d'autres initiatives ont été prises, surtout en matière d'information des populations et de prévention, sur les conséquences de cette pratique. Entre autres, différents média ont été utilisés, pour la sensibilisation des populations. Malgré les efforts consentis, la situation économique qui affecte le tissu social, accentue le chômage et met en péril l'avenir de beaucoup de jeunes en âge de travailler. Aussi, la crise économique, n'aide pas à l'amélioration des conditions de vie des populations. De plus, la pauvreté gagne les milieux urbains et provoque une psychose collective qui pousse les personnes à vivre dans un monde imaginaire, où l'espoir d’une vie meilleure se trouverait en Europe. Mais, à quel prix !

Elhadji Ibrahima THIAM

Difficile, mais possible
difficile possibleAu moment où des milliers d’Africains, à bord d’embarcations de fortune, bravent la mer méditerranée, au péril de leur vie, dans l’espoir de faire fortune en Europe, d’autres ont décidé de prendre leur destin en main et de rester sur le continent.

A l’image de l’huile de moteur noirâtre qui dégouline de sa tenue de travail, l’assurance coule en Babacar Diop. Assurance que c’est ici, dans son garage, que lui, le mécanicien, se construira une vie, un mieux-être. Il a son métier, il le pratique depuis une dizaine d’années et ça le nourrit bien lui et sa famille. Bref, il est épanoui. Son eldorado à lui, c’est ce petit local situé à la lisière des quartiers des Hlm Grand Yoff et Sicap-Foire. Quand on lui parle d’immigration clandestine, la réponse de ce presque quadragénaire tombe, courtoise et ferme : « Jamais au plus grand jamais je ne m’aventurerai à prendre des embarcations de fortune pour aller en Europe. J’ai trouvé ma voie et ça me réussit. Je ne vois aucune raison pour que j’abandonne mon métier pour un voyage hypothétique vers un avenir tout aussi incertain ».

Ces paroles pleines de sagesse, les 700 migrants africains qui, dernièrement, ont trouvé la mort entre les côtes libyennes et l’île de Lampedusa en Italie, n’en avaient peut-être pas. Comme des milliers d’autres migrants avant eux, ils ont bravé les rigueurs de la mer à bord d’embarcations de fortune et ont sombré au large. Certes, tous ces migrants ne logent pas à la même enseigne.

Certains ont fui leur pays pour échapper à une situation de guerre (Somalie) ou l’oppression d’un régime dictatorial (Erythrée), cependant, d’autres sont guidés par des logiques pécuniaires d’où l’appellation qu’on leur a donnée : « migrants économiques ».

Les victimes sénégalaises de cette tragédie (officiellement, aucun chiffre n’est encore avancé), font partie de cette catégorie. Si la plupart de ces aventuriers parviennent à poser pied à terre, peu d’entre eux, ont la chance d’aller au-delà des débarcadères.

En effet, selon les dernières estimations, plus de 11.000 migrants seraient parvenus à débarquer sur les côtes italiennes. Tous ont été parqués dans des centres de rétentions. D’aucun bénéficieront du statut de réfugiés politiques, tandis que d’autres seront renvoyés dans leur pays d’origine. Tout ça pour rien finalement.

Cependant, à l’image du mécanicien Babacar Diop, ils sont nombreux ces Sénégalais qui, pour rien au monde, ne prendraient le risque de traverser la Méditerranée à la recherche d’un avenir dont on ne sait de quoi il est fait. « L’Europe n’est plus cet Eldorado qu’on nous chantait. C’est devenu un mirage et, malheureusement, beaucoup de jeunes tombent dans le piège », regrette Malick Diaw, un tailleur. Avec tout l’argent que ces candidats à l’émigration clandestine déboursent, il estime qu’il y avait de quoi investir dans un petit projet.

En effet, au plus fort du phénomène de « Barça wala Barsax » (Barça ou à la mort), certains candidats versaient jusqu’à 2 millions de FCfa aux trafiquants. « C’est de l’argent jeté à la mer. A mon avis, quelqu’un qui a les moyens de débloquer autant d’argent, n’est pas pauvre », estime-t-il. Comme lui a su le faire, il invite ses jeunes compatriotes à croire en leur étoile pour aller au-devant des projets, vaincre les obstacles et atteindre leurs objectifs. « Nous les jeunes, notre problème, c’est qu’on a peur d’entreprendre, d’investir dans notre pays. Il faut que nous ayons confiance en nous et nous donner les moyens de notre réussite ici dans notre pays », martèle ce jeune tailleur. Très tôt, Malick a pris son destin en main. D’un petit atelier de couture où trônaient deux machines à coudre, aujourd’hui, il en est à sept machines dans un local beaucoup plus spacieux au marché Grand-Yoff.

Entreprendre
Revenir au pays et entreprendre, c’est ce qu’a fait Papa Bakary Coly. Et bien lui en a pris. Ce prospère jeune aviculteur dont la ferme se trouve à Bambilor, est aujourd’hui l’un des plus grands producteurs de poulets de cette zone. Rien que l’année dernière, il a fait une production de 24.000 poulets de chair et 3,4 millions d’œufs. Et dire que ce membre du Collège des jeunes du Conseil national de concertation des ruraux (Cncr) et de la Fédération des aviculteurs du Sénégal a failli ne jamais connaître ce succès. En 2006, « sur un coup de folie », comme il le dit, il embarque pour l’Europe. Deux ans en Italie et un Espagne.

Mais très, vite, il se rend compte que le vieux continent « n’est pas un eldorado ». En 2009, Papa Bakary Coly revient au bercail et retrouve ses premières amours, l’aviculture, et le succès que l’on connaît. « J’étais parti parce que je voyais les gens partir. A mes jeunes compatriotes, je dis qu’il faut avoir la patience et être plus ambitieux. Ce qu’on gagne en Europe, on peut gagner autant ou plus si on fait le même effort ici au Sénégal », conseille ce jeune père de famille qui, avec une mise de 125.000 FCfa au départ, est devenu un entrepreneur prospère.

Médoune Seck, lui, avait tenté une fois le périlleux voyage par la mer. C’était en 2009. Aujourd’hui, c’est avec un brin de regret qu’il raconte cette aventure dans laquelle « il aurait pu laisser sa vie ». Cet échec, il le considère comme une seconde chance pour bien profiter de la vie parce que des destins brisés sur les vagues de la mer et à jamais immergés dans les abysses de la Méditerranée, ce vendeur de fripes en a vus et entendus. « Pour avoir échappé à cette tragédie, je ne conseillerai personne de tenter l’aventure européenne par la mer et sur des embarcations de fortune. J’ai passé plusieurs mois au Maroc dans l’espoir d’embarquer vers l’Espagne, en vain.

Finalement, j’ai décidé de revenir au Sénégal car la plupart de ceux qui étaient partis devant moi, ne sont jamais arrivés à bon port », confie-t-il. Depuis, il a retrouvé son petit commerce grâce auquel il avait pu faire assez d’économies à l’époque.

Aujourd’hui, il s’est reconstitué à nouveau un bon capital et mène une vie épanouie de père de famille. « Grâce à Dieu je me suis remis de cette histoire. J’ai maintenant une femme et un enfant et pour rien au monde je ne les abandonnerai pour un voyage aussi risqué. Si je dois aller immigrer, ce sera par voie légale », assure Médoune.

Mirage
Si on ne peut pas reprocher à ces jeunes qui bravent la mer de chercher le mieux-être, cependant la manière de le faire n’agrée pas tout le monde. Pour Hamidou Mbaye, Chargé de Communication à la Direction de la Planification et de la vie environnementale du Ministère de l’Environnement et du Développement durable, « c’est du suicide ».

D’autant plus que, fait-il remarquer, « les pays les plus concernés par cette immigration clandestine à savoir l’Italie et l’Espagne sont en crise et vivent des problèmes aussi graves que nous ».

Au-delà des causes économiques, sociales et culturelles, M. Mbaye pense que c’est la conception que les Africains ont vis-à-vis de l’Europe et des pays du nord comme eldorado qui explique en partie cette tragédie. « Le mieux-être on peut le trouver ici. Parce que l’Afrique, dans sa globalité, reste le continent de l’avenir du point de vue des ressources naturelles, de ses potentialités humaines, intellectuelles et économiques. Il faut, du point de vue psychologique et sociologique, faire comprendre à cette jeunesse que l’avenir est là, qu’on peut rester ici et réussir notamment dans le domaine de l’agriculture », argue-t-il. A ce propos, il invite le gouvernement à davantage communiquer sur les différentes politiques agricoles qu’il est en train de mettre en œuvre pour que la jeunesse se les approprie et s’y engage. Son collègue du même ministère, Baye Salla Mar, fait chorus.

Il trouve paradoxal qu’au moment où la Chine, l’Union européenne voire les Etats-Unis se battent pour se positionner en Afrique, des jeunes prennent le chemin inverse. « L’avenir du monde se trouve en Afrique. Ce n’est pas pour rien que les pays occidentaux se ruent dans ce continent. Dans cette bataille de positionnement, il ne faut pas que nous, jeunes, soyons en marge. Restons ici, saisissons notre chance et prenons des initiatives », insiste M. Mar.

Elhadji Ibrahima THIAM

Pr Pape Demba Fall, Chercheur a l’Ifan, chef du Département de Sciences humaines de l’Ifan, spécialistes des questions migratoires : « 75 % des jeunes de 18 à 35 ans veulent quitter le Sénégal »

demba fallDepuis plus de 20 ans, le Pr Pape Demba Fall s’intéresse sur le fait migratoire. Ses nombreuses publications sur la question font autorité. Dans cet entretien, il fait une analyse profonde du phénomène de l’immigration clandestine.

Pr Fall, ces derniers temps, la question de l’immigration clandestine a refait surface avec la mort de centaines de migrants en mer. Vous, depuis plus de deux décennies, vous vous intéressez à la question migratoire en générale. Pourquoi ?
Quand je suis venu à l’université, la question de la migration, à mon sens, n’avait pas été assez documentée. Et pourtant c’était un phénomène qui se précisait et qui est connu au Sénégal depuis très longtemps lorsque les gens ont étudié ce qu’on a appelé les Francenabés c’est-à-dire ces gens, Halpulaar, Soninké, Mandjack, qui allaient travailler en France. Il existait une littérature et des travaux remarquables sur la question de la migration mais il n’y avait pas une contextualisation. Il fallait relire les questions migratoires à l’aune de l’évolution de la société sénégalaise. Et il m’a semblé important de noter que le fait migratoire est une grille de lecture pertinente de la société sénégalaise. En réalité, toutes les évolutions qui se dessinent dans la société sénégalaise peuvent être interprétées, analysées à l’aune de la question migratoire. C’est-à-dire comment la migration influe sur la société aussi bien d’accueil que de départ que ce soit en termes d’apport économique, d’apport culturel etc.

Pensez-vous que cette approche de la question migratoire ait été bien mise en avant pour expliquer ce qui se passe aujourd’hui avec le phénomène de l’immigration clandestine ?
Evidemment, tout dépend de l’angle sous lequel on aborde cette question de migration. La migration, que ce soit chez les animaux, chez les oiseaux, chez les hommes, a un but principal : c’est de rétablir les grands équilibres. La migration s’inscrit dans un processus d’accès aux ressources. Que ce soit les animaux, que ce soit les hommes, ils ont tous besoin d’accéder à des ressources dans une dynamique de complémentarité des zones neutres et des écosystèmes. En réalité, le fait migratoire a toujours fonctionné sur la base des besoins que pouvait exprimer une région par rapport à une autre région. Pour mieux saisir cette réalité, il faut mettre en face les deux zones. On ne peut pas étudier la question migratoire en restant que d’un côté du mouvement, il faut associer les deux mouvements. Regarder du côté des zones de départ et des zones d’arrivée. L’évolution environnementale par exemple a beaucoup influé sur l’organisation de la migration.

Comment peut-on comprendre qu’une volonté d’accéder aux ressources puisse tant animer des hommes au point de les amener à mettre leur vie en péril ?
Quelques explications s’imposent. La migration est une stratégie, comme d’autres, d’accès aux ressources. Il y a plusieurs modes, plusieurs techniques qui sont déployées pour pouvoir accéder à certains besoins. Ce qui se passe aujourd’hui, en réalité, dans nos sociétés, c’est que ces faits de migration ne sont pas nouveaux. Que les gens partent vers d’autres cieux par la mer, par le désert, c’est très ancien comme pratique. Les migrants des années 1970 par exemple sont partis du Fouta en passant par le Mali, le Tchad, l’Algérie, le Maroc, avant d’arriver en France. Ils se sont installés dans ce pays, ont travaillé là-bas et ont pris leur retraite. Cela étant, ces gens qui partent au péril de leur vie, sont suffisamment avisés pour savoir qu’il y a un risque important.

Mais, moi, mon explication de cette situation c’est que les jeunes préféreront de loin la mort physique à la mort sociale. Le défi qu’il faut relever, c’est le défi de l’accès aux ressources. Tant que les communautés ou les jeunes mettent toujours en avant la notion de « Tekki », le problème va se poser. Les jeunes n’accepteront pas d’être des individus insignifiants entretenus par leurs parents. C’est une situation parmi tant d’autres qui peuvent conduire à cela. Je ne parlerai pas de suicide parce que les gens qui partent gardent toujours l’espoir qu’ils vont y arriver et ils sont convaincus qu’ils vont y arriver. Ces jeunes qui partent par la mer, quand on les interroge, ils sont convaincus que partir est une solution. La seule faille qu’il y a, c’est qu’ils ignorent les localisations géographiques où ils veulent aller. Ils n’ont aucune notion sur ce que c’est les Îles Canaries, l’Espagne, etc. Les candidats à l’immigration pensent qu’il faut dépasser un peu la Mauritanie pour être en Europe. Ces éléments jouent en leur défaveur.

Certes, comme vous dites, ces candidats à l’immigration clandestine sont suffisamment avisés des risques qu’ils prennent en empruntant des embarcations de fortune mais sont-ils assez sensibilisés sur la crise qui sévit en Europe et qui fait que ce continent n’est plus cet eldorado ?
Là aussi c’est un gros débat parce que, j’ai l’habitude de le dire, les migrants que nous interrogeons ne nous disent pas tout. Mais les migrants ont aussi emmagasiné des informations qui peuvent venir de sources fiables et de sources qui ne le sont pas. Tous ceux qui aspirent à partir ne retiennent de l’Europe que ce que nous voyons à la télévision. Parce qu’il y a une autre dimension qui est tout autant importante que la dimension stratégie de survie : c’est la volonté de découvrir quelque chose de nouveau. Cet élément n’est pas suffisamment pris en compte.

Il y a des gens qui veulent partir parce qu’ils ont une soif d’évasion, une soif de découverte. Mais ces jeunes sont en même temps convaincus que les gens qui sont en Europe, tout au moins, arrivent à réaliser des choses qu’eux ne peuvent pas réaliser en restant au Sénégal. Donc ils se disent, tant qu’à faire, il vaut mieux essayer.

C’est toujours dans l’esprit d’entreprise et ils vous disent qu’ils veulent aider leurs parents, épouser demain la femme qu’ils aiment etc. Et la migration est une solution pour eux. Et contrairement à ce que l’on pense, parfois, les familles soutiennent ces projets-là. Ces éléments culturels, il faut les mettre dans la balance.

L’argent dépensé pour ce périlleux voyage ne peut-il pas être investi dans un petit projet ?
Nous avons mené l’année dernière une grande enquête qui a duré quatre ans. Il ressort des questions posées à la population-cible de 18-39 que 3/4 donc 75 % au moins des jeunes de cette tranche d’âge auraient quitté le Sénégal s’ils en avaient la possibilité au cours des cinq prochaines années. On le voit, l’ampleur de l’aspiration migratoire est énorme. On a comme le sentiment que tous les jeunes veulent partir. Et ils veulent partir parce qu’ils sont en face de situations où l’incertitude plane. Leur avenir les inquiète et c’est redondant. Ceux qui arrivent en Europe découvrent la réalité mais en même temps, ils ne renoncent pas parce qu’ils pensent qu’il faut rester là-bas et se battre. Les familles ne sont pas exemptes de tout reproche. L’argent investi dans ce voyage, souvent, ce sont les économies de la famille. Et l’échec dans un départ constitue une ruine pour la famille.

Entretien réalisé par
Elhadji Ibrahima THIAM

Last modified on vendredi, 08 juillet 2016 14:24

« Etodié », « thiébou diola » ou encore « kaldou »…, ces trois mets sont des plats typiquement diolas. Mais aujourd’hui, à cause de leur originalité et de leur richesse, ces plats de l’art culinaire diola sont adoptés par l’ensemble des Sénégalais. La particularité de ces mets est qu’ils sont tous accompagnés par le fameux « niankatang » ou riz blanc.

L’« étodié »
kaldouL’ « étodié » est préparé avec des feuilles de manioc, de plantes aquatiques rampantes, et des feuilles du Casia Tora plus connu sous le nom de « Ekangouley ». Ces feuilles sont cuites soit avec l’arachide, de l’huile de palme, ou encore des presses de régimes de palme. Le cuisinier ne pourra pas s’en passer des poissons et un peu de sel. La préparation est simple. Elle ne prend pas beaucoup de temps et ne nécessite pas beaucoup de condiments. Pour la préparation proprement dite, il s’agit tout d’abord d’avoir en même temps de l’eau et de la pâte de feuilles de manioc dans une marmite qu’on surveillera soigneusement sur le feu avant de verser ce mélange de pâte d’arachide avec des feuilles, ou encore la combinaison entre l’huile de palme et des feuilles. L’« étodié » présente plusieurs avantages du fait qu’il n’est pas chargé en graisse.

Aussi, sa digestion se fait facilement. Et étant donné qu’il est préparé à base de feuilles de manioc, il est utile pour lutter contre l’anémie et les vertiges.

« Thiébou diola »
La préparation de ce menu passe par plusieurs étapes. Dans un premier temps, il s’agit de préparer une confiture à base d’oseille verte ou « beguedj ». Sur un fourneau, il faut poser une marmite avec couvercle et mettre dedans l'oseille déjà lavée. Il ne faut surtout pas les égoutter, car on utilise cette eau pour la cuisson. Des gombos seront par la suite plongés. Si les feuilles s'écrasent facilement aux doigts, versez le tout dans le mortier qui a servi à piler le « nététou » ou un bocal propre avec le pilon ou une fourchette bien remuer pour bien les écraser.

L’étape suivante, c’est le malaxage du piment sec, du poivre, de l’ail, du « kani » salade, du persil chinois et du persil Sénégal et du gingembre. Il faut enduire ce « nokoss » à l'intérieur comme à l'extérieur, puis en garder un peu pour l'après cuisson. L’étape finale, c’est la préparation du riz blanc et la sauce d’oignons.

Le « Kaldou »
kaldou 1Pour préparer ce plat, il faut disposer du riz, du sel, du poivre, du piment en poudre, de deux gousses d’ail,  deux bouillons en cube, de quatre gombos, d’un piment frais, d’une citrouille ou « diakhatou », d’un morceau de poisson fumé ou « guédji », de quatre oignons, de l’huile, du citron et d’un gros poisson (1 kg environ) et d’un demi poivron vert. La première étape consiste à cuire le riz blanc, ensuite suivra la préparation de la sauce de l’oignon.

Pendant ce temps, l’huile bouille dans la marmite. Le cuisinier y plongera des tranches d’oignons, 5 mn sont nécessaires pour cette étape. Le cuisinier remuera de temps en temps. Il faut ajouter une pincée de sel, de piment et de poivre, puis verser le jus d’un citron, les deux bouillons cube et l’ail mixé. Il faut remuer avant d’ajouter des aubergines, des gombos, du piment frais et le poisson fumé et du poisson frais à cuire. L’oseille complète les condiments.

De nos envoyés spéciaux Idrissa SANE, Maguette NDONG (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on lundi, 04 juillet 2016 12:45

Comme les Sérères et leur pangol, les Diolas ont un lien viscéral avec leur grenier. Celui-ci n’est pas uniquement une chambre pour garder le riz récolté plusieurs années durant et qui sert à la consommation. Mais le fait de remplir le grenier est une chose, une autre est de le garder à l’œil des étrangers qui ne doivent en aucun cas le voir. C’est une question d’honneur pour les Diolas. « Un Diola ne va jamais vous montrer son grenier, s’il le fait c’est comme s’il vous montrait ses fesses », confesse Salif Badji, un habitant d’Affiniam.

ans le subconscient des Diolas, visiter le grenier d’autrui, c’est se rendre compte de sa situation sociale et de savoir s’il est riche ou pauvre. C’est ce qui explique ce choix de garder jalousement fermé le grenier à toute personne qui n’est pas de la famille.

Outre cet aspect, il n’est pas rare de voir dans certains greniers du riz datant de plusieurs décennies. Salif Badji détient dans sa maison un riz vieux d’une quarantaine d’années. Pour lui, ce riz était récolté par ses frères avant que sa maman ne soit l’épouse de son père. C’est pourquoi ce riz est gardé intact et ne peut être utilisé par lui ou aucun de ses enfants. Ce vieux riz est toutefois utilisé par les Diolas dans les rituels et dans les périodes de circoncision.

De nos envoyés spéciaux Idrissa SANE, Maguette NDONG (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Le riz reste une denrée à multiples usages au royaume Bandiale. Pour les familles, c’est un honneur d’en disposer en abondance et de le montrer, en signe de richesse dans certains rituels. Mais la céréale la plus cultivée au monde a également un rôle dans la cohésion sociale et donne lieu à plusieurs festivités avant et après les récoltes.

C’est avec un brin de fierté qu’Auguste Tendeng, un septuagénaire de Séléky, un village non loin d’Enampore, ouvre son grenier pour en sortir deux échantillons de riz paddy. L’un de couleur jaune provient de la récolte de l’année dernière. L’autre par contre noirâtre et quelque peu envahi par les insectes est un riz qui date de plus de 5 décennies. Ce dernier échantillon est conservé jalousement par le vieil homme parce qu’étant un héritage de son propre père qui est mort à l’âge de 70 ans. « Je ne peux même pas vous dire depuis combien de temps ce riz est dans ce grenier, mais ce qui est sûr, c’est que c’est l’une des récoltes de mon père qui a vécu dans cette maison trente années durant avant sa mort », affirme Auguste en remuant la tête. A Séléky, comme dans tous les autres villages du royaume Bandiale, cette presqu’île située à une quinzaine de kilomètres de Ziguinchor, la conservation du riz reste une vieille tradition à laquelle tous les habitants sont attachés. Dans les 19 villages de la commune d’Enampore et partout sur le territoire diola de la Basse-Casamance, il n’est pas étonnant de voir du riz datant de plusieurs années et toujours conservé dans les greniers.

Le riz de 1948
Ils sont d’ailleurs les seuls à détenir le secret du système de conservation permettant au riz de résister au temps. Idrissa Manga, le gestionnaire du campement villageois d’Enampore, confie qu’en 2008, lors de la réfection de leur maison, lui et ses frères ont été surpris de découvrir un riz conservé depuis 1948. De telles anecdotes sont nombreuses dans cette partie de la région naturelle de la Casamance.

En plus d’être la principale denrée de consommation, le riz joue un important rôle social en milieu diola. « La richesse chez-nous, confie Idrissa Manga, c’est le bétail et le riz ». Ce qui explique pourquoi certaines familles diolas n’acceptent pas d’ouvrir leurs greniers à n’importe qui, de peur de faire étalage soit de leur richesse, soit de leur pauvreté. « On dit chez nous qu’on ne peut pas montrer son ventre à un étranger », confie Richard Diémé, un habitant de Badiatte, le premier village du royaume Bandiale en provenance de Brin. C’est donc un honneur pour chaque famille non seulement de bien entretenir sa rizière, mais aussi de pouvoir produire une importante quantité à la fin des récoltes. A cet effet, le travail des femmes se fait en grande partie dans les rizières où elles se rendent tôt le matin pour repiquer le riz dans un rythme endiablé ponctué de chants et d’incantations. Ce travail fastidieux peut leur prendre une journée entière.

L’attachement obsessionnel à une céréale
Seulement ces travaux dans les rizières sont souvent précédés par des séances de prières et donnent lieu à des festivités décrétées par le roi. Avant l’hivernage, c’est tout le royaume Bandiale qui commémore le « Garoumo », une fête de réjouissances qui permet de réconforter les hommes et les femmes avant leur départ dans les champs. A la fin des récoltes également, une autre fête, le « Outeuss », est organisée.

Outre sa consommation, le riz est réservé à un usage noble. En vendre ou en acheter est considéré comme un signe de misère alors qu’en distribuer aux autres sous forme de dons équivaut à élargir les bases des relations sociales. « Il y a quelques années, c’est une honte pour le Diola d’aller acheter du riz et même s’il le fait, il attend la nuit tombée pour l’acheminer chez lui. Au cas contraire, il sera la risée de tout le village », confirme Valère Tendeng, un boutiquier du village d’Essyl.

Si le grenier des hommes sert de réserve pour les réjouissances lors des fêtes ostentatoires, celui des femmes sert à la nourriture quotidienne de la famille. En outre, l’aptitude d’une femme sur le plan économique est jugée à l’aune de la gestion qu’elle fait de son grenier. Cet amour voué au riz et les usages multiples qui sont faits de cette denrée prouvent l’attachement quasi obsessionnel du Diola à cette céréale. Dans ses travaux de recherche sur « Riz, symboles et développement chez les Diolas de Basse-Casamance », le chercheur Lamine Diédhiou écrit : « A l’image du produit du travail fétichisé en marchandise dans la société capitaliste, le riz des diolas s’est aussi fétichisé dans l’inconscient collectif des Diolas (….). Le fétichisme du riz s’est noyé dans les rapports sociaux où il a pris une fonction symbolique extrêmement forte. C’est cette interprétation que les Diolas font du riz qui permet de comprendre pourquoi ils le placent hors des circuits modernes des échanges ». Seulement ce fétichisme du riz a, par le passé, donné lieu à de fréquentes « guerres du riz » entre villages voisins et même parfois à des jacqueries paysannes.

Une culture à l’épreuve des aléas
Toutefois, à l’heure actuelle, même si le riz continue de garder une place de choix dans le cœur des Diolas, il reste que certaines techniques d’exploitation des rizières sont devenues obsolètes et inadaptées. En outre, avec la baisse graduelle de la pluviométrie, les récoltes ne sont plus très abondantes. Ce qui permet de tolérer certaines contraintes telles que l’achat du riz. La preuve, dans sa boutique de Badiatte, Valère Tendeng a stocké des sacs de riz importés. Ce qui veut dire que conserver le riz des années durant sera de moins en moins une performance en pays diola.

Le Grenier  : Ce jardin secret des diolas
jardinComme les Sérères et leur pangol, les Diolas ont un lien viscéral avec leur grenier. Celui-ci n’est pas uniquement une chambre pour garder le riz récolté plusieurs années durant et qui sert à la consommation. Mais le fait de remplir le grenier est une chose, une autre est de le garder à l’œil des étrangers qui ne doivent en aucun cas le voir. C’est une question d’honneur pour les Diolas. « Un Diola ne va jamais vous montrer son grenier, s’il le fait c’est comme s’il vous montrait ses fesses », confesse Salif Badji, un habitant d’Affiniam. Dans le subconscient des Diolas, visiter le grenier d’autrui, c’est se rendre compte de sa situation sociale et de savoir s’il est riche ou pauvre. C’est ce qui explique ce choix de garder jalousement fermé le grenier à toute personne qui n’est pas de la famille.

Outre cet aspect, il n’est pas rare de voir dans certains greniers du riz datant de plusieurs décennies. Salif Badji détient dans sa maison un riz vieux d’une quarantaine d’années. Pour lui, ce riz était récolté par ses frères avant que sa maman ne soit l’épouse de son père. C’est pourquoi ce riz est gardé intact et ne peut être utilisé par lui ou aucun de ses enfants. Ce vieux riz est toutefois utilisé par les Diolas dans les rituels et dans les périodes de circoncision.


Etodié, Thiébou diola et Kaldou : Ces spécialités de l’art culinaire diola très cotées
« Etodié », « thiébou diola » ou encore « kaldou »…, ces trois mets sont des plats typiquement diolas. Mais aujourd’hui, à cause de leur originalité et de leur richesse, ces plats de l’art culinaire diola sont adoptés par l’ensemble des Sénégalais. La particularité de ces mets est qu’ils sont tous accompagnés par le fameux « niankatang » ou riz blanc.

L’« étodié »
kaldouL’ « étodié » est préparé avec des feuilles de manioc, de plantes aquatiques rampantes, et des feuilles du Casia Tora plus connu sous le nom de « Ekangouley ». Ces feuilles sont cuites soit avec l’arachide, de l’huile de palme, ou encore des presses de régimes de palme. Le cuisinier ne pourra pas s’en passer des poissons et un peu de sel. La préparation est simple. Elle ne prend pas beaucoup de temps et ne nécessite pas beaucoup de condiments. Pour la préparation proprement dite, il s’agit tout d’abord d’avoir en même temps de l’eau et de la pâte de feuilles de manioc dans une marmite qu’on surveillera soigneusement sur le feu avant de verser ce mélange de pâte d’arachide avec des feuilles, ou encore la combinaison entre l’huile de palme et des feuilles. L’« étodié » présente plusieurs avantages du fait qu’il n’est pas chargé en graisse. Aussi, sa digestion se fait facilement. Et étant donné qu’il est préparé à base de feuilles de manioc, il est utile pour lutter contre l’anémie et les vertiges.

« Thiébou diola »
La préparation de ce menu passe par plusieurs étapes. Dans un premier temps, il s’agit de préparer une confiture à base d’oseille verte ou « beguedj ». Sur un fourneau, il faut poser une marmite avec couvercle et mettre dedans l'oseille déjà lavée. Il ne faut surtout pas les égoutter, car on utilise cette eau pour la cuisson. Des gombos seront par la suite plongés. Si les feuilles s'écrasent facilement aux doigts, versez le tout dans le mortier qui a servi à piler le « nététou » ou un bocal propre avec le pilon ou une fourchette bien remuer pour bien les écraser.

L’étape suivante, c’est le malaxage du piment sec, du poivre, de l’ail, du « kani » salade, du persil chinois et du persil Sénégal et du gingembre. Il faut enduire ce « nokoss » à l'intérieur comme à l'extérieur, puis en garder un peu pour l'après cuisson. L’étape finale, c’est la préparation du riz blanc et la sauce d’oignons.

Le « Kaldou »
kaldou 1Pour préparer ce plat, il faut disposer du riz, du sel, du poivre, du piment en poudre, de deux gousses d’ail,  deux bouillons en cube, de quatre gombos, d’un piment frais, d’une citrouille ou « diakhatou », d’un morceau de poisson fumé ou « guédji », de quatre oignons, de l’huile, du citron et d’un gros poisson (1 kg environ) et d’un demi poivron vert. La première étape consiste à cuire le riz blanc, ensuite suivra la préparation de la sauce de l’oignon.

Pendant ce temps, l’huile bouille dans la marmite. Le cuisinier y plongera des tranches d’oignons, 5 mn sont nécessaires pour cette étape. Le cuisinier remuera de temps en temps. Il faut ajouter une pincée de sel, de piment et de poivre, puis verser le jus d’un citron, les deux bouillons cube et l’ail mixé. Il faut remuer avant d’ajouter des aubergines, des gombos, du piment frais et le poisson fumé et du poisson frais à cuire. L’oseille complète les condiments.

De nos envoyés spéciaux Idrissa SANE, Maguette NDONG (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on lundi, 04 juillet 2016 10:29

Les femmes, les jeunes garçons et les filles investissent, très tôt, les plantations d’anacardiers à Boucotte Mancagne, Kenya, Mpack entre autres localités. Ils ramassent des noix de cajou qu’ils revendent au bord des routes, aux intermédiaires dans des vergers et aux opérateurs économiques qui tiennent des magasins et des points de vente tout au long des axes routiers. L’activité est fleurissante. Elle génère beaucoup d’emplois durant la traite. On ne compte plus le nombre de personnes qui ont fait fortune dans le créneau. L’anacarde, c’est de l’or au sud du Sénégal.

Le jour commence tôt à Boucotte Mancagne, depuis le mois d’avril. L’élève en classe de 3e, Jean Christophe Mantane, un seau rempli de noix d’acajou, sort de la forêt d’anacardiers à 9 heures. Depuis 3 mois, c’est à l’aube que des femmes, des garçons et des filles se précipitent dans des plantations. Le visage est poudreux. L’élève affiche une mine avenante. Il avance avec un air de fierté, traverse l’asphalte et se dirige vers l’un des points de vente au bas-côté de la route. Le collégien tend son seau de cajou à Mohamed Guèye, un commerçant originaire de Keur Ayib. Le bonhomme pose le seau sur une balance et le pèse. « C’est 7, 5 kilogrammes », dit l’acheteur en se relevant. Mohamed Guèye ouvre son portefeuille, retire des billets et les tends au collégien. A ses heureuses perdues, le collégien ramasse les noix et amasse des sous. « Durant cette période, tout jeune qui n’a pas d’argent, est responsable de sa situation. Ce que je gagne couvre largement mes besoins », confesse l’élève en classe de 3e. De l’autre côté de la route, des garçons et filles parlent à voix haute. Une jeune fille de teint clair embrasse un garçon assis sur un Jakarta.

L’hivernage qui s’approche ne déclenche plus la course au défrichage ni à l’emblavement des rizières comme dans le passé. A Boucotte Mancagne, situé à une dizaine de kilomètres de Ziguinchor, on fait confiance aux plantations d’anacardiers. « La culture de l’arachide et du riz n’est pas plus rentable que l’exploitation d’anacardiers. Depuis quelques années, tous misent sur l’anacarde. La vente des noix d’acajou rapporte beaucoup. Ce n’est plus comparable avec l’arachide », compare Emai Mandef. Boucotte Mancagne n’est plus au temps de la comparaison.

La nouvelle mamelle de l’économie
Les anacardiers ne sont pas soumis aux fluctuations des aléas pluviométriques. Son cours sur le marché mondial a des répercussions directes sur les revenus de ces riziculteurs et ces agriculteurs, de Boucotte Mancagne, Cité Faro, Kenya situés sur la route de la Guinée Bissau. « On cultive l’arachide, le riz, sans être sûr d’avoir une bonne récolte. Par contre, lorsqu’on a une bonne plantation, c’est sûr, même si la floraison n’est pas si bonne, vous êtes sûrs d’avoir, au moins, 300.000 FCfa après les ventes », évalue Emai Mandef. Le samedi 11 juin 2016, le cours de l’anacarde s’échangeait entre 600 et 650 FCfa sur le marché de Boucotte Mancagne.

Depuis plusieurs années, en dépit des fluctuations, le prix du kilogramme n’a jamais chuté en deçà de celui de l’arachide. A l’ombre des manguiers, jeunes et vieux ne sont pas en conflit de générations sur la préférence de l’or vert. « Pour l’arachide, il faut déficher le champ, il faut biner, récolter et transporter. Au bout du compte, on se retrouve avec des miettes. On fournit plus d’efforts pour rien. Pour l’anacardier, après la mise en terre des plants, il faut trois ans d’entretien, vous pouvez exploiter des plantations durant plusieurs décennies », admet Anatole Bandagny, né en 1955 à Boucotte Mancagne. L’arachide perd des…superficies.

De part et d’autre de la route, des vergers d’anacardiers étendent leurs tentacules jusque dans les vérandas de la Cité Faro, au Kenya. C’est la nouvelle mamelle de l’économie. A l’ombre des Anacardium occidentale, de petits arbres originaires de l’Amérique latine, Véronique Djandy prend une pause avec son fils qui est venu de Kafountine pour l’aider durant la traite. Elle a rempli des bidons de cajou. Véronique n’a plus d’énergie pour tenir la houe ou pour repiquer le riz. Aujourd’hui, elle gagne encore sa vie à la sueur de son front, malgré son âge avancé. « J’ai de petits-fils qui prennent tous mes revenus. Je n’économise pas. Mais je parviens à satisfaire mes besoins et ceux d’autres membres de la famille », affirme la vieille Véronique.

A une quinzaine de kilomètres, à Mpack, à la frontière avec la Guinée-Bissau, non loin du poste des douanes, des sacs de noix sont entreposés dans des magasins aux portes entrebâillées. Les intermédiaires se prélassent sous des vérandas. C’est une autre plaque-tournante du commerce de pompes de cajou. Les forêts de pompes de cajou forment un rempart naturel derrière les habitations. Ici, en plus du cours intéressant, de la moindre pénibilité de l’entretien, la crise en Casamance et aussi la proximité avec l’un des pays, grands exportateurs de ce produit, l’intérêt de ce secteur a provoqué la ruée vers l’aménagement des vergers d’anacardiers. « Nous continuons à cultiver du riz. Actuellement, tout le monde est dans l’anacarde. La culture du riz et de l’arachide est en perte de vitesse », confirme Toumboulou Sagna, né à Mpack en 1948. C’est l’âge d’or de l’or vert.

De nos envoyés spéciaux Idrissa SANE, Maguette NDONG (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)


Filière de la noix de cajou : La bonne affaire pour de nombreux jeunes                                                                              Anacarde camionLes trois à quatre mois de campagne de l’anacarde en Casamance constituent une période florissante pour bon nombre de jeunes et de femmes. Aussi bien la collecte et la transformation de la noix de cajou permettent-elles à de nombreuses personnes de tirer des revenus substantiels de cette activité.

Sur le chemin qui mène vers Mpack, à la frontière bissau-guinéenne, Mouhamed est sur le bord de la route, à l’ombre d’un arbre.

Chapelet autour du cou, bonnet laffa lui couvrant la tête, ce jeune saloum-saloum, originaire de Keur Ayip, est l’un des nombreux négociants de la filière de noix d’acajou dans la région naturelle de Casamance.

A Boucotte Mancagne, un village situé non loin de Kantène, Mouhamed est bien connu des jeunes garçons et des femmes qui viennent lui revendre les noix d’acajou ramassées dans la journée à l’intérieur de la forêt. « Je peux avoir entre 100 et 200 kilogrammes parfois et revendre cela aux intermédiaires qui collectent pour les compagnies indiennes installées à Ziguinchor», confie Mouhamed. A 600 FCfa le kilogramme, le jeune homme paie comptant tout ce que lui amènent les jeunes du village. D’ailleurs, à l’instant même, Jean-Christophe traverse la route avec un seau rempli de noix d’acajou qu’il a ramassées très tôt le matin. Il tend le seau à Mouhamed qui le met sur une balance. « Le tout, c’est 8,5 kg pour aujourd’hui », lui dit le jeune négociant. Pour cette journée, Jean-Christophe vient d’empocher un peu plus de 5.000 FCfa. Une somme non négligeable pour ce jeune écolier. A côté de lui, son jeune camarade, Hervé dit avoir ramassé, depuis le début de la campagne des noix d’acajou, une quantité équivalente à 3 sacs de 60 kg. « Cet argent me permet d’acheter des habits et de subvenir à plusieurs de mes besoins », dit ce jeune lycéen. La campagne de noix d’acajou qui s’étend sur une courte période, d’avril à juin, reste un intense moment pour de nombreuses personnes de faire des affaires. « C’est l’unique commerce par lequel tu peux avoir un bénéfice net de 30.000 FCfa par jour », souligne Mouhamed qui vient de boucler cinq années dans la filière. Son jeune frère vient aussi de le rejoindre dans cette activité et s’en sort bien, lui aussi.

Outre ces négociants, beaucoup d’autres jeunes monnaient leur talent dans les entrepôts indiens sur le Boulevard 54 et tirent des revenus substantiels avec le déchargement des noix d’acajou. C’est le cas de Saliou, un lycéen de 25 ans trouvé dans l’un des nombreux magasins indiens. Depuis deux ans, le jeune homme a signé un contrat avec des indiens, en qualité de chef manœuvre.

Ce qui lui procure un revenu de 50.000 FCfa par mois. Il est chargé de contrôler le travail des ouvriers, de faire les échantillonnages  afin de vérifier la qualité de la noix. En tant que lycéen, Saliou alterne son emploi du temps scolaire et son activité commerciale pour honorer ses engagements de part et d’autre. Mais Saliou n’est pas le seul écolier qui s’active dans les magasins indiens.

Beaucoup d’autres commerçants et d’ambulants y trouvent leur compte, soit en chargeant ou en déchargeant les camions dans les entrepôts. Chacun de ces ouvriers peut rentrer avec au moins 9.000 FCfa à la fin de la journée.

« Au terme des trois mois de la campagne, chacun de ces ouvriers peut empocher 350.000 FCfa », révèle Saliou. Lui-même dit avoir ouvert un compte bancaire et espère acheter, sous peu, un terrain. Si la collecte de la matière première de la noix d’acajou procure assez de revenus à de nombreux jeunes, sa transformation fait vivre de nombreuses familles. Le fruit pressé permet de tirer un jus très prisé par les populations.

A Kenya, un village situé non loin de Kantène, Hyacinthe Paulin Biagui et sa mère s’adonnent à cette activité. Ils peuvent collecter entre deux et cinq bidons qu’ils peuvent revendre, sans difficulté. Evoluant dans le secteur touristique, Hyacinthe profite de la campagne des noix d’acajou pour aider sa maman. « La campagne est courte, elle dure deux mois au maximum, mais c’est une période qui permet d’avoir des revenus », reconnaît ce jeune homme fraîchement marié.

Mainmise des indiens sur la filière d’anacarde : Le Boulevard 54 de Ziguinchor en passe de devenir Delhi street
Anacarde IndeDes maisons à étage poussent comme des champignons de part et d’autre du boulevard 54. Les propriétaires réservent le rez-de-chaussée aux magasins loués par des indiens. Le boulevard 54 sera bientôt rebaptisé New Dehli Street.

En cette période de l’année, le célèbre boulevard 54 de Ziguinchor est assailli par une noria de camions en attente d’être chargés.

Des deux côtés de la route, ces camions sont stationnés devant les magasins de stockage ouverts par les hommes d’affaires indiens qui s’activent dans la filière de noix d’acajou. Les indiens achètent une très grande quantité de la production par le biais des intermédiaires. Chaque année, entre les mois d’avril et de juin, ils collectent des milliers de tonnes qu’ils acheminent aux pays asiatiques tels que le Vietnam, la Chine et l’Inde. Satish Kumar, l’un des indiens installés sur le boulevard affirme employer huit manœuvres dont deux magasiniers pour faire le travail de collecte. Tous ces ouvriers sont payés quotidiennement par cet employé de la compagnie Real blue international qui n’en n’est pas à son premier séjour en Casamance.

Mais les indiens se soucient beaucoup de la qualité du produit qu’on leur revend. Pour ce faire, ils ont implanté, dans leurs magasins, des machines et des détecteurs qui leur permettent de faire des prélèvements dans les différents chargements avant de convoyer la marchandise au port de Banjul pour l’Asie.

A vrai dire, il est pour l’heure impossible de savoir le nombre d’Indiens qui s’activent dans la filière d’anacarde, mais leur mainmise sur ce secteur ne fait guère de doute. Saliou, un des ouvriers de Satish Kumar confie qu’outre le fruit qui est destiné à la consommation, la coque peut servir à fabriquer du savon, du goudron ou même du kérosène.

Outre le Sénégal, la compagnie de Satish Kumar sillonne d’autres pays de l’Afrique tels que la Côte d’ivoire, le Bénin, le Ghana, le Nigéria, la Tunisie ou encore la Tanzanie. Toujours est-il qu’à l’heure actuelle, ces indiens règnent en maîtres sur le Boulevard 54 où, nous confie-t-on, ils louent ces magasins, toute l’année durant. Si on n’y prend garde, à l’image du boulevard Centenaire à Dakar qui est devenu une Chinatown, le boulevard 54 de Ziguinchor risque d’être transformé, sous peu, en Delhi street.

30.000 personnes investissent la filière de tous les espoirs
La filière anacarde est l’une des mamelles de l’économie au sud du Sénégal. Plus de 30.000 personnes ont investi le créneau qui suscite tous les espoirs.

L’anacarde fait renaître l’espoir dans un contexte de dégradation des sols, de fluctuations pluviométriques et de la baisse continue de rendements de l’arachide et du riz dans la partie méridionale du Sénégal. Ce n’est pas seulement une production de rente. C’est une option d’adaptation face aux conséquences du réchauffement de la planète.

Depuis quelques années, la filière ne cesse d’attirer des milliers de producteurs. Leur nombre est estimé à 30.000 en Casamance, un chiffre qui n’a rien à voir avec des milliers de jeunes qui ont pignon sur rue durant les 4 mois de campagne. « 30.000 personnes s’activent dans la filière anacarde. Il n’y a pas de préférence pour celle-ci, comparée à l’arachide et au riz parce chacune de ces spéculations a sa phase de travaux et de récolte  », indique le président de la filière interprofessionnelle de l’anacarde, Lamine Sène. Toutefois, il a admis que des producteurs, à cause de la rentabilité, consacrent plus de temps et d’énergie à l’aménagement des plantations d’anacardiers. « Les recettes d’un producteur dépend de la taille des plantations et de la production. Si vous avez 5 tonnes, vous pouvez avoir jusqu’à 3, 5 millions de FCfa, pour la même quantité d’arachide, le producteur n’aura qu’environ 1 million de francs Cfa », précise le membre du comité de pilotage de l’Alliance africaine de cajou.

Cette année, la production est moins bonne. Cette diminution peut être liée, selon Lamine Sène, aux phénomènes des changements climatiques. C’est pour cette raison qu’il conseille aux producteurs de planter de nouvelles variétés végétales et d’élaguer les branches d’anciens anacardiers. « La filière se porte tant mieux que mal cette année. Nous avons noté une baisse de la production. Nous devons penser à la plantation de nouvelles variétés végétales », indique Lamine Sène qui ne doute pas que la filière a de beaux jours devant elle.

30 milliards de Cfa de chiffred’affaires en 4 mois
La filière anacarde est la nouvelle mamelle de l’économie en Casamance. Elle nourrit les exploitants, les non exploitants, les propriétaires de magasin, des hôteliers, des camionneurs, des manœuvres durant les 4 mois de campagne. Elle pèse de plus en plus dans l’économie des trois régions du Sud. « Le secteur génère un chiffre d’affaires de 30 milliards de FCfa en Casamance », souligne Lamine Sène. En Afrique, plus de 2 millions de personnes vivent de la production d’anacarde.

Noël Niouky, productrice et transformatrice d’anacardes  : Les confessions de la « reine » du cajou
Anacarde Noel NioukyNoël Niouky est l’exploitante des plantations d’anacardiers la plus en vue dans la région de Ziguinchor. Elle gère une exploitation de 18 ha. Elle a monté une petite unité de transformation grâce au Programme d’appui au développement économique de la Casamance (Padec). La reine du cajou n’a pas révélé tous les secrets d’une filière qu’elle ne cesse de vanter tout au long de l’entretien.

Rien ne distingue, Noël Niouky, des femmes assises entre les jerricanes. Elle presse les pompes comme les deux autres. Les 4 garçons remplissent des fûts de jus. Noël ne joue pas à la bosse. Elle veut rester à l’ombre. Mais le Padec l’a sortie de l’ombre. Elle est à la tête du Gie Demir. L’appellation veut tout dire pour Noël. La dame de teint clair croit au destin. « Demir veut dire en Mancagne patience. Je ne suis pas pressée. Dans la vie, si l’on est pressée, on ne peut pas avoir le savoir », conseille la catholique pratiquante. L’exploitante n’est pas repliée sur elle-même. Elle vante la production de l’anacarde. Noël est dans la filière depuis 1994.

A la mort de son père en 1996, elle hérite d’une plantation de 18 ha d’anacardes, à Diabir, derrière l’Université Assane Seck de Ziguinchor. Son verger est à quelques lieux de son village natal de Baraf, dans les faubourgs de Ziguinchor où elle a vu le jour en 1955. « Je dis merci à mon papa qui m’a laissé ce verger et bravo au Padec qui m’a aidée à avoir une unité de transformation, sans mes parents et le Padec, je ne serais pas devenue ce que je suis », reconnaît la reine du cajou. Noël est une digne héritière de son père et de sa mère. Ce sont ces derniers qui lui ont inculqué le culte du travail. Déjà en étant jeune, elle admirait sa mère qui pouvait passer des heures dans les rizières et dans les plantations. Noël marche sur les pas de ses parents. « Je ne me repose qu’au mois de février avant la mise en place de l’unité de transformation. Normalement, au plus tard, le 3 juillet, je dois commencer les travaux dans les champs et au mois de septembre, je vais me consacrer aux travaux rizicoles », a programmé l’exploitante. Les jours sont immuables depuis quelques décennies. L’ouverture de l’unité a un peu chamboulé son quotidien.

Elle est à l’unité, la matinée. Dans l’après-midi, elle est dans ses plantations. Ce n’est pas un abus de langage de dire qu’elle est au four et au moulin. La matinée, elle prépare un jus non fermenté de cajou, des gâteaux, dans son unité. Le soir, elle participe au ramassage des noix, elle presse les pompes. « Le repos n’existe pas dans ce monde. Une personne se repose lorsqu’on lui souhaite que la terre lui soit légère », ironise la dame. Elle a pris conscience que c’est une filière porteuse. Mais pour rien au monde, elle n’acceptera de dévoiler ses recettes en fin de campagne.

A l’inverse, elle a affirmé que l’activité est très rentable. « Je ne vais pas vous dire ce que je gagne. Mais l’activité est très intéressante. Je parviens à satisfaire les besoins de mes enfants, de ma famille et de mon entourage. Lorsqu’il y a beaucoup de cajous, j’emploie une quinzaine de personnes », se contente de dire l’exploitante. Cette mère de 7 enfants a capitalisé une bonne expérience. Elle se remet à niveau au gré des rencontres sur la noix d’acajou qui se tiennent en Afrique. « Je viens de rentrer du Mozambique. J’ai visité 3 fois le Bénin avec l’Ird. J’ai été aussi au Ghana. J’essaie de comparer ce qui se fait là-bas avec ce qui je fais ici. J’ai amélioré mes connaissances en transformation », se réjouit la reine. Elle est dans la production et la transformation. Elle croit que d’autres femmes viendront grossir les rangs des exploitantes, ou elles s’investiront dans la production et ainsi elles contribueront davantage à la lutte contre la pauvreté. « Les femmes sont des travailleuses, surtout celles qui sont dans les plantations. L’anacarde est une filière d’avenir qui va attirer plus de personnes et notamment des femmes », prédit la dame.

Lamine Séne, president de l’interprofession de la filiere anacarde : « Des manguiers sont abattus pour planter des anacardiers »
Le président de l’interprofession de la filière anacarde confirme la montée en puissance de l’anacarde par rapport aux autres spéculations et productions fruitières. Les spécialistes témoignent que dans la partie sud du Sénégal, les anacardiers supplantent, de plus en plus, des manguiers dans beaucoup de vergers. « Les mouches portent un lourd tribut à la production des mangues. Des producteurs abattent des manguiers pour planter des anacardiers parce qu’en partie, la production de mangue a chuté à cause des mouches. En plus, la vente d’anacarde est très rentable », a affirmé Lamine Sène.

De nos envoyés spéciaux Idrissa SANE, Maguette NDONG (textes) 
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

 

 

Last modified on vendredi, 01 juillet 2016 13:27

Le royaume du Bandial commence à partir de Brin, une localité située au sud de la ville de Ziguinchor. C’est à partir de Brin que l’on emprunte une route carrossable. Au bout de quelques minutes, Badiatte, puis Essyl, Kameubeul et Enampor surgissent au cœur des palmeraies et des forêts. Suivront Séléky, Etama et Bandial coincés entre les mangroves et les rizières. Ces villages situés dans un hinterland baigné à la fois par le fleuve Casamance et le marigot Kameubeul forment le royaume Bandial, qui est sans roi depuis 1972, année de la disparition du dernier souverain, Affilédio. Depuis, le Bandial est à l’écoute des fétiches.

Sur cette piste sinueuse, couverte de feuilles mortes, seul le bruit des pas des visiteurs est perceptible. Crac ! Crac ! Crac ! entend-t-on avant de faire face, subitement, à un espace lumineux dans cette forêt dense. L’endroit est calme et garde une certaine spiritualité nettement perceptible. Nous sommes sur l’ancienne maison du roi de Bandial à Essyl, un village non loin d’Enampore.

Par endroit, on peut voir quelques jarres renversées ou encore d’anciennes calebasses hors d’usage. Mais le lieu le plus sacré de cet endroit se trouve au fond de cette petite hutte qu’on aperçoit, au pied des fromagers. Il est interdit à tout étranger d’y accéder, au risque de voir des malheurs s’abattre sur lui, nous confie-t-on. « Nous n’avons plus de roi à l’heure actuelle, mais la princesse habite ici », nous indique Faustin Garoumo Bassène. Même si le royaume Bandial s’étend de Badiatte au village de Bandial, Essyl serait le point de départ. C’est par la suite que les autres villages tels qu’Enampore, Keumeubeul et Bathingnère sont entrés dans le giron du royaume. Selon beaucoup de témoignages recueillis sur place, le premier roi de la contrée aurait des pouvoirs de faire descendre la pluie à tout moment. Il aurait été mis en captivité par les colons en même temps que le fondateur du Mouridisme, Cheikh Ahmadou Bamba. Quand l’autorité coloniale le défia de faire tomber la pluie, il leva alors son éventail qu’il remua deux fois en haut. Une forte pluie commença alors à tomber. Longuement. Il signifia alors au colon que pour arrêter cette pluie, il lui fallait rentrer chez-lui. C’est ainsi qu’il fut libéré. Depuis lors, les rois se sont succédé au trône entre les deux familles Sagna qui sont d’Essyl et les Manga qui habitent à Enampore. D’ailleurs le dernier roi « Affilédio » était de Enampore. Depuis la disparition de ce dernier, le Royaume Bandial ne dispose plus de rois comme les autres dans les autres territoires diolas, exceptés des princes.

Le trône ne s’hérite pas
Seulement ici, la royauté ne s’exerce pas de père en fils. Autrement dit, un roi ne donne pas naissance à un roi. Le titre de roi est plutôt conféré par les fétiches qui portent leur choix sur une personne dotée de connaissances ésotériques, capable de supporter ce sacerdoce. Faut-il le rappeler, le titre de roi dans le Bandial n’est pas une sinécure. « Quand vous êtes intronisé roi, vous ne faites plus partie du commun des mortels. Vous changez de nom et vous vous séparez de vos épouses et de vos enfants. C’est une autre vie qui commence. En quelque sorte, vous faites vos funérailles », renseigne André Bassène, l’adjoint au maire d’Enampore. La sacralité du roi oblige ses sujets à le vénérer. Il lui est interdit de travailler ou de mener des activités pour subvenir à ses besoins. Ce sont plutôt ses sujets qui mettent à sa disposition tout ce dont il a besoin.

A chaque famille, sa vocation
Pour autant, dans le royaume Bandial chaque famille a un rôle précis à jouer, démontrant ainsi la répartition des rôles dans la royauté. « Chaque famille a un rôle particulier à jouer. Et quand le roi disparaît, il y a une famille qui annonce sa disparition et une autre qui est préposée à organiser les funérailles », explique André Bassène. A l’heure actuelle, les fétiches n’ont désigné personne pour incarner le titre de roi et tout le monde est suspendu aux prédictions des féticheurs. Eric Manga, le chef de village d’Enampore, résume cette attente des populations. « Aujourd’hui, nous avons besoin d’un roi, mais personne ne peut choisir le roi, ce sont les fétiches qui peuvent le désigner à travers des signaux mystiques ».

Toutefois, sur le territoire et à Enampore plus particulièrement, les femmes prêtresses continuent à faire des prières et des libations à chaque fois que de besoin. En l’absence de roi, le chef coutumier Bacodia Manga gère les affaires courantes et reste le gardien du temple. « Nous n’avons pas de roi actuellement. J’assume une sorte d’intérim. Quand il y a un problème, les femmes se rassemblent et viennent chez-moi pour que je leur explique ce qu’il y a lieu de faire », renseigne le chef coutumier. A la veille de l’hivernage, il se prépare une grande fête traditionnelle, le « Garoumo » avant les premières semences. Pour combien de temps encore, les habitants du royaume vont-ils rester sans roi ? La question reste suspendue à la décision des fétiches.

Mais toujours est-il que même s’ils désirent tous un nouveau souverain, les habitants de Bandial n’en sont pas moins prêts à faire face à toutes les contraintes qui accompagnent l’arrivée d’un roi. Obligation sera faite aux populations de subvenir à tous les besoins de ce haut dignitaire. Pour l’heure, ils sont suspendus à la décision des fétiches qui ne tardera sûrement à trouver un successeur à Affilédio, le dernier roi du royaume Bandial.


Us et coutumes : Le royaume de tous les interdits                                                                                                               bangui 1Le royaume Bandial est une succession de villages de Badiatte, Essyl, Kameubeul, Enampor, Etama et de Bandial, tous coincés entre le fleuve Casamance et le marigot Kameubeul avec un premier plan des rizières et un chenal aux berges colonisées par des mangroves comme entre Enampor et Essyl, et à Etama. De Badiatte à Bandial, les habitants continuent de cultiver les rapports transcendants avec la nature au fil des siècles.

En provenance de Ziguinchor, nous laissons la chaussée et nous nous engageons à droite, sur une route latéritique. Au bout de quelques kilomètres, nous atteignons Badiatte, la porte du royaume Bandial. A l’entrée quelques maisons avec des toitures de zinc sont éloignées les unes des autres. En arrière-plan, des maisons en banco et des cases sont étouffées au milieu des manguiers et des palmiers. D’autres sont prises au piège des formations arbustives. La répartition des habitats est éparse. C’est comme si les habitants ne sont pas en communauté. Chacun est dans son… verger. Richard Diémé, le corps couvert de poussière sort du sentier des rivières. Il ne s’aventure pas à donner une idée sur la date de la fondation de Badiatte. Peu importe. Le temps n’a pas emporté les réalités du royaume Bandial. Ici, hier comme aujourd’hui, on cultive le riz et aussi on cultive le respect des forces invisibles qui animent la nature. Cette culture se transmet de père en fils. Et de génération en génération. Ce ne sont ni l’école française, ni les radios encore moins les télévisions qui remettront en question cet héritage.

Ici, ce n’est pas comme dans le Fogny. Il y a beaucoup d’interdits. Il ne faut pas toucher à la femme d’autrui, il ne faut pas prendre de l’argent trouvé sur des sites », conseille Richard Diémé. Rien d’étonnant. La nature n’est pas dépossédée du souffle divin dans le royaume Bandial et chez les adeptes des religions traditionnelles dans cette partie du Sénégal. Badiatte est dérivé du nom de famille Diatta. Nous longeons la route, les formations de palmerais, des arbustes, et au long loin derrière les rizières, des palétuviers suspendent nos regards. La nature étale sa splendeur. L’hôte n’a pas le temps d’admirer, parce qu’Essyl est là. « Essyl veut dire en Diola cuisiner. C’est d’ici qu’est parti le peuplement du royaume Bandial. Nos ancêtres qui sont venus de Bourofaye se sont installés ici, puis, par la conquête, des terres, d’autres sont partis à Séléky, Etama, Eloubalir, Enampor », raconte Jean Manuel Bassène. Les maisons carrées et l’école projettent l’image d’une ouverture. C’est n’est qu’un rideau d’apparence. Derrière ces fromagers, des manguiers, de baobabs, des rôneraies des réalités immuables. En suivant les pas de Faustin Marie Simon Bassène, nous remontons une piste sinueuse. Des maisons apparaissent çà et là dans des clairières.

Après des détours, nous voici dans un tunnel de verdure. Les branches des fromagers et les lianes forment une voûte épaisse, imperméable aux rayons du soleil. Nous avançons. Mais nos pas sont rythmés par des doutes. Les sentiers menant vers le site sacré semblent transmettre une peur soudaine. Les lieux sont habités par la quiétude et aussi par les esprits. Au fur et à mesure que nous nous engouffrons dans la palmeraie touffue, le sentier s’élargit. Au bout, au pied des fromagers des petites huttes couvertes de paille protègent quelques représentations. Au pied des arbres, d’autres représentations veillent sur tout. « Nous n’avons pas le droit d’aller jusqu’à l’endroit où l’on fait les fétiches. Ici, il est interdit de prendre des photographies.

Les préséances toujours de saison
Lorsque quelqu’un a des problèmes, il lui faut venir se confesser et implorer les esprits », confesse un de nos interlocuteurs. Après Essyl, voici Kameubeul, et puis Enampor, d’autres villages aux maisons réparties dans des formations arbustives. A la sortie d’Enampor, des jeunes peuplements de mangroves se déploient. Au loin, nous pouvons admirer des femmes sortir des vases, la tête chargée de lattes de bois d’Avicendia. A Séléky, un manguier se dresse à l’entrée, près de la véranda d’une maison en zinc.

Les fruits sont généreux. Une femme nous inviter à emporter des mangues. Elle s’empresse pourtant de nous mettre en garde : « une femme ne peut pas manger ces mangues ». Elle ne connait pas la raison de cet interdit, mais la cause est entendue par notre photographe.

Ici, tous les villages sont entre des rizières, le fleuve Casamance et la rivière de Kameubeul. Au fur et à mesure que l’on parcoure le royaume, on découvre les us et les coutumes qui sont toujours de saison. Les générations la perpétuent. C’est tout. « On ne doit pas voir une femme en période menstruation. Dans notre culture, il est aussi proscrit de voir beaucoup de sang », nous confie un jeune à Essyl. La vie humaine est sacrée dans le Bandial. Les coutumes sont respectées.

Dans le royaume bandial, ni le temps, ni la rareté des pluies n’ont remis en cause des pratiques précédant le démarrage des travaux dans les rizières. Depuis l’aube des temps, le démarrage des travaux rizicoles est rythmé par une série de cérémonies. Les bandial sont aussi considérés comme les peuples des rizières. Ils ne vivent que de riziculture et de pêche. La pratique de la riziculture est soumise à toutes les préséances. Le royaume continue de fêter « Outeuss », une fête qui précède le repiquage du riz. « C’est une fête qui est célébrée le même jour dans tout le royaume. Mais c’est une seule personne qui est habilitée à choisir le jour. Et, cette personne se trouve dans le dernier village du royaume, c’est-à-dire dans le village de Bandial », confie un jeune du village de Essyl.

Ce n’est pas tout. La période précédant l’hivernage est rythmée par des implorations. De temps en temps, on se regroupe pour essayer d’organiser des séances de divinations ou encore pour solliciter l’aide des ancêtres et des fétiches. Le « Outesse » est suivi du « Garoumo », une cérémonie organisée avant la tombée des premières pluies. Dans le passé, il revenait au roi de choisir la date de cette fête en se fondant sur les signes inaccessibles aux communs des mortels.


Village de Bandial  : La vie au fil de l’eau
bangui 2Le village de Bandial est le village le plus avancé du royaume sur le fleuve Casamance dans l’extrême sud-ouest de la région de Ziguinchor. Dans cette presqu’île où les ruisseaux viennent lécher les murs et les clôture des maisons, les habitants manifestent un fort attachement à leur terroir.

La vie au fil de l’eau. Les maisons en première ligne sont dans la vase. Le jour de notre visite, la dérive des ruisseaux s’arrête à quelques mètres de deux maisons couvertes de zincs et d’une chaumière. Les digues en argile sont érigées. Elles forment des bassins. Elles servent à protéger des maisons durant la marée haute. Les digues et des bassins de rétention parcourent la zone de marnage, cette partie couverte et découverte respectivement en marée haute et en marée basse. Au fond du village, presque sur la rive du bolong, se dresse une imposante chaumière. La dérive de la rive ceinture, l’habitation Gilbert Bassène, un professeur de transit qui a vécu durant une trentaine d’années à Dakar. « Durant l’hivernage, nous avons de l’eau jusqu’à dans la cour. Mais nous sommes heureux. On peut se lever et aller pêcher du poisson frais à n’importe quel moment de la journée », lance le professeur de transit à la retraite.

Sur le flanc droit, deux hommes sont au bord du bolong. Ils hument l’air pur. Au loin, un jeune garçon d’environ 10 ans sort du ruisseau à la nage. A Bandial, l’eau est plus une source de vie. Le village lui doit son existence. Le fleuve Casamance apporte à travers ses affluents l’abondance. « Nos ancêtres se sont installés à Bandial à cause de l’abondance des poissons et aussi de la fertilité des sols. Des familles récoltent encore d’importantes quantités de riz », raconte Damas Tendeng adossé à un baobab au rivage jonché de coquillages d’huitres. De l’autre côté de l’école, le ruisseau continue sa conquête de la terre. Les marées hautes inondent des bassins aménagés entre les maisons. Dans la presqu’île, le charme de nature chasse le dépaysement. Des habitants qui travaillent à Ziguinchor rentrent tous les jours malgré une longue distance. Les touristes espagnols sont tombés sous le charme du site. Ces européens portent le combat de la préservation du patrimoine local. « Les espagnols nous disent de conserver les cases. Mais il faut reconnaître que c’est difficile. La paille n’est plus abondante dans la zone. Vous pouvez observer, de nouvelles constructions gagnent du terrain par rapport aux habitations traditionnelles, typiques du Bandial », avance, le professeur de transit sous une voix triste.

Hubert Bassène, les pieds nus avance d’un pas léger. Il se dirige sur ce quai où flottent des pirogues. Pour ce pêcheur, le Bandial est son paradis terrestre. Depuis 20 ans, la vie n’est pas immuable pour cet homme dont l’occupation se résume à la pêche. « Je suis heureux à Bandial. J’ai passé 7 mois sans me rendre en ville. Je suis tranquille ici. Je respire de l’air pur. Ce n’est pas comme à Ziguinchor », se plaît à dire Hubert Bassène. Au centre polyvalent construit par la coopération espagnole, la joie de vivre est manifeste. Les femmes se raillent. D’autres passent au peigne fin des pagnes teintés. Le cousinage à plaisanterie apporte une touche ludique au tissage des pagnes.

Une nature généreuse
Leur vie durant la saison sèche est liée à ce centre de formation construit par la Coopération espagnole « Nous avons reçu une formation en batik, mais nous n’avons pas maîtrisé les techniques. Nous avons besoin d’autres formations », s’exprime Marie Jeanne Bassène, l’une des premières bénéficiaires de la formation. Le centre est aussi le prolongement d’une vie en communauté.

L’argent généré par la teinture est versée dans une caisse de solidarité. « Toutes les recettes gardées. Nous attendons d’avoir une somme importante pour voir ce qu’il faudra faire », informe Marie Claire Tendeng. Au fil des années, des générations peuvent se lever à tout moment pour pêcher dans les bolong avec des pirogues, ou à pied avec des filets à épervier, ou encore à la nasse. La nature est généreuse. « Toutes les familles vivent de la riziculture et de la pêche. Nous fournissons des poissons aux villages de la zone et à la ville de Ziguinchor », raconte un homme croisé à l’entrée d’une concession à l’extrême droite du village. La presqu’île a aussi ses revers. L’eau colonise des superficies rizicoles. La mare d’eau douce est sous influence de la remontée de la langue salée. L’accès à l’eau potable confie le chef du village, Michel Tendeng, est un vrai problème. Bandial est desservi de façon irrégulière par un forage construit à Badiatte à l’entrée du royaume. « La vie serait plus enviable dans notre village, si nous avions de l’eau potable en permanence », clame le chef du village le plus avancé sur le fleuve Casamance. Bandial avec ses dérives de ruisseaux et ses remparts de mangroves continue de fasciner ses habitants et ses visiteurs.

 

De nos envoyés spéciaux Idrissa SANE, Maguette NDONG (textes)
et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on mercredi, 29 juin 2016 12:48

Dans la cuvette de Ngalenka, jadis espace sauvage et ingrate, des champs rizicoles à perte de vue sont en train de pousser grâce aux aménagements hydro-agricoles réalisés par le Mca. 450ha ont été aménagés au bénéfice de 1.800 riziculteurs répartis dans 43 Groupements d’intérêt économique (Gie) et 10 Groupements de promotion féminine (Gpf).

La Cuvette de Ngalenka est le nom du cours d’eau qui tire sa source de la rivière Doué, elle-même bras du fleuve Sénégal. Jusqu’à une date récente, peu de gens pouvaient identifier sur une carte ce coin niché au village de Ndiofoundé Dialy, dans la commune de Ndiayenne Pendao, département de Podor, région de Saint-Louis. Mais, depuis que le Millénium Challenge Account (Mca-Sénégal) y a réalisé des aménagements hydro-agricoles structurants sur 450ha, la cuvette de Ngalenka est relativement sortie de l’anonymat. Sur cette prairie jadis déserte et abandonnée, poussent aujourd’hui des champs de riz à perte de vue ceinturés par des plans d’eau bien alimentés par une station de pompage électrique haut débit à travers un canal principal.

D’un coût de 3 milliards de FCfa, la cuvette de Ngalenka est l’une des composantes du Projet d’irrigation et de gestion des ressources en eau dans la vallée du fleuve Sénégal que le Mca a mis en œuvre pour un montant global de 95 milliards de FCfa. Lancés en novembre 2012 par l’ancien Premier ministre, Abdoul Mbaye, les aménagements qui disposent de tous les équipements nécessaires ont été inaugurés en octobre 2014 par le chef de l’Etat, Macky Sall. « Avec l’intervention du Mca, les surfaces cultivables sont passées d’un aménagement sommaire sur 70ha à un aménagement maîtrisé sur 450ha avec une augmentation des rendements. Les axes hydrauliques ont été recalibrés, le dispositif du champ hydraulique amélioré. On a rendu l’eau disponible douze mois sur douze et les conditions de drainage meilleures », souligne Ibrahima Niane, agent du Saed qui avait en charge l’Unité de gestion de cette cuvette.

Amadou ba dentalCe dimanche 15 mai, un temps étonnamment clément enveloppe les lieux en cette période pré-hivernage où, d’habitude, le thermomètre affichait entre 40 et 45 degrés. Amadou Maham Bâ, président de l’Union « Dental Mca » et son acolyte Saliou Sow, chargé de l’aménagement, nous promènent à travers les casiers rizicoles. En cette période de l’année où les semis entrent dans leur phase de maturation, la cuvette est presque vide. Seuls quelques ouvriers agricoles font la ronde pour éloigner les oiseaux granivores. « Si vous revenez ici durant la période de récolte, la cuvette est bondée de monde comme un marché de Dakar », indique le sieur Bâ dans son grand boubou trois pièces.

Le périmètre est divisé en cinq blocs qui font entre 70 et 12 ha chacun. Aussi loin que porte le regard, c’est le même décor : un impressionnant tapis de verdure qui tire de plus en plus sur le jaune. Cette deuxième campagne de contre-saison, depuis la mise en service de la cuvette, s’annonce sous de bons auspices. Mais il faudra faire vite avant que la pluie ne surprenne les tiges de riz. « Le riz est entré dans sa phase de maturité. Dans quelques semaines, nous allons engager la récolte. Le mieux serait de commencer avant le début de l’hivernage afin d’en tirer le meilleur rendement», explique-t-il. Cela permettrait par ailleurs d’entamer les préparatifs de la deuxième campagne hivernale en toute sérénité.

Exploitations familiales
Ici, le type d’aménagement mis en place repose sur des exploitations familiales afin de répondre prioritairement aux besoins des populations locales. En effet, au-delà de contribuer à augmenter la production rizicole au Sénégal, la cuvette de Ngalenka a pour objectif premier de permettre aux agriculteurs d'offrir de meilleures conditions de vie à leurs familles, comme l’avait souligné Sandra Clark, chargée d'affaires de l'Ambassade des Etats-Unis au Sénégal, lors de l’inauguration de ces aménagements.

Pour en faire profiter au maximum de personnes, les modalités d’attribution des terres ont été déterminées dans le cadre d’un processus d’échanges avec les populations des 23 villages qui se trouvent dans le rayon de la cuvette. Le consensus avec tous les acteurs pour l’affectation des terres a surtout permis la mise à disposition d’au moins 10% de la superficie aménagée aux groupements féminins grâce à un programme foncier inclusif. Aujourd’hui, près de 1.800 riziculteurs répartis dans 43 Groupements d’intérêt économique (Gie) et 10 Groupements de promotion féminine (Gpf) se partagent les 450ha aménagés. « Chaque groupement dispose entre trois et quatre ha et chaque membre est attributaire d’une parcelle de 0,5ha », explique Saliou Sow.

Du coup, les rendements qui étaient très faibles en amont, moins de 4 tonnes, ont doublé voire triplé atteignant entre 7 et 9 tonnes à l’hectare. « Au total, on se retrouve donc avec une production de 2.000 tonnes de riz paddy, c’est très louable. Cela impacte énormément de monde surtout les femmes », insiste Ibrahima Niane. Cette performance n’aurait jamais été possible sans l’intervention du Mca et l’accompagnement de l’Etat à travers la mise à disposition de machines de laboure, admet Saliou Sow. Toutefois, ces riziculteurs attendent encore une moissonneuse-batteuse. « L’Etat nous a donné les moyens, mais nous voulons cultiver davantage et accélérer la cadence. Pour ce faire, il nous faut toutes les machines nécessaires dans la chaîne de production, notamment une moissonneuse-batteuse. Cette machine nous permettrait de récolter très vite avant le début de l’hivernage », confie Saliou. La mise en valeur de la cuvette a permis de créer des centaines d’emplois. « Pour chaque hectare, on recrute trois à quatre ouvriers agricoles pour la récolte », dit-il. Pour la commercialisation, le riz est écoulé soit dans les marchés hebdomadaires soit cédé à certaines entreprises privées de la zone.

Un potentiel énorme
NgalenkaPour ces riziculteurs, témoins de la transformation radicale de la cuvette de Ngalenka, l’autosuffisance en riz à l’horizon 2017 est loin d’être une chimère. « C’est un objectif à portée de main », déclare Amadou Maham Bâ. « L’Etat est en train d’aménager les terres, il y a de l’eau et assez de terre, les gens s’intéressent de plus en plus au riz, des machines sont en train d’être distribuées, il n’y a aucune raison pour que ce vœu ne soit pas exaucé », estime-t-il. En tout cas, informe le technicien de la Saed, « tout le monde, à tous les niveaux, travaille à l’atteinte de cet objectif ». Le fait que l’importation de riz a fortement baissée impactant ainsi positivement sur la balance des paiements est déjà quelque chose de gagné, selon lui. « Si la dynamique enclenchée se poursuit, il est fort à parier que cet objectif sera atteint », soutient-il. Dans ce sens, le département de Podor aura un rôle important à jouer car, d’après Ibrahima Niane, cette localité est actuellement la zone au Sénégal où la potentialité rizicole reste énorme. « Podor dispose de pas moins de 140.000 ha de terres cultivables. A lui seul, il peut porter tout le circuit rizicole. Si on veut miser sur de grandes superficies, c’est à Podor qu’il faut aller. Parce que dans le Delta, le potentiel foncier est en train de diminuer car la plupart des terres ont été déjà attribuées », confie-t-il.

Cela ne veut pas dire qu’il faut délaisser le Delta, précise le technicien de la Saed. « Il reste encore quelques poches qu’on peut exploiter, mais ce qu’il faut, c’est surtout réhabiliter les sols dégradés », affirme-t-il. Dégradées ou à l’état de friche, les terres de la vallée portent en tout cas tout l’espoir d’un pays qui aspire à l’autosuffisance en riz. Et la cuvette de Ngalenka, jadis abandonnée et aujourd’hui fertile, augure des lendemains qui peuvent chanter.

De nos envoyés spéciaux El Hadj Ibrahima THIAM, Oumar BA (textes)
et Mbacké BA (Photos)

Last modified on lundi, 27 juin 2016 15:20

Inscrit sur la liste du patrimoine historique classé sénégalais, le château du Baron Roger est le témoin d’une partie de l’aventure coloniale de la France au Sénégal. Son état de délabrement avancé inquiète.

Sur la route de Dagana, juste après le pont qui enjambe le cours d’eau Taouey à Richard-Toll, en face du quartier de Gaya-Diamaguène, un panorama de verdure se détache, comme un oasis, dans cette région semi-désertique. D’ici, difficile de soupçonner que derrière cette végétation touffue, se dresse un vaste bâtiment à étages à la peinture d’un jaune défraîchi construit au milieu d’un parc. Pour le contempler dans toute sa splendeur, il faut s’engager dans une allée ombragée tapissée de feuilles mortes et bordée de part et d’autre de grands arbres. Ici, aucune pollution sonore humaine.

Seuls le gazouillis des oiseaux et le souffle du vent caressant les feuilles d’arbres viennent déchirer, par moment, le silence qui règne en ces lieux. Au bout de cette promenade, apparaît, majestueuse, cette bâtisse coloniale charmante par sa stature et par sa noblesse. Son style sobre et élégant est à l’image des châteaux appelés « folies » construits à partir du 18ème siècle en Europe: on est dans le domaine du Baron Jacques-François Roger.

C’est dans cet écrin de verdure, ceinturé à l’époque par des plans d’eau, que le premier gouverneur civil du Sénégal (1822-1827) dont le nom et celui de son jardinier, Richard, qui donna son nom à la ville (Richard Toll signifiant « Les champs de Richard » en Wolof) et qui fut associé à la politique de mise en valeur agricole du Walo, où le Baron Roger venait passer ses weekends. Une sorte de résidence secondaire pas très loin de Saint-Louis, la capitale de l’époque.

Après le Baron Roger, la « Folie » et ses petites pièces, ses salons, ses recoins, ses boudoirs, ses alcôves, ont servi de lieu de repos à un autre célèbre gouverneur, Louis Faidherbe, avant d’être transformé en monastère, puis en école.

Le Baron Roger a également à son actif la construction de l’église de Gorée ainsi que de la cathédrale de Saint-Louis. « La folie désigne une maison de plaisance que se faisaient construire les aristocrates généralement en périphérie des villes. Elle répondait dans sa destination et dans sa conception à un caprice de courtisan, qui se faisait un jeu de bâtir l'une de ces maisons dans un laps de temps très court, comme par une sorte de défi de l'argent au temps.

C’est une maison de villégiature ou de réception », explique Amadou Bakhaw Diaw, historien traditionnaliste. Plus qu’une folie des grandeurs, ce serait surtout pour les beaux yeux d’une femme dont il s’était épris et qu’il épousera, Yacine Yérim Diaw, fille du Diogomaye Ndiack Arame Kélar Diaw, que le Baron Roger aurait engagé la construction de ce château sur les berges de la Taouey.

Toutes les fins de semaines donc, il venait retrouver cette femme qui lui avait tourné la tête. De cette union, naquit une enfant, Marie Roger, laquelle compte actuellement beaucoup de descendants à Richard-Toll et à Rufisque, poursuit M. Diaw.

Un château en péril
Aujourd’hui, de cette maison de villégiature aux murs hauts décrépis et aux larges fenêtres en forme d’arche et aux volets en bois miteux, témoin des amours entre un colonialiste et une fille du terroir, des moments de fastes et de réunions galantes, il n’en reste que les reliques et le souvenir d’un empire déchu. Le château, classé au patrimoine historique du Sénégal, se réduit aujourd’hui à ses propres murs et est squatté par des sans domicile fixe.

Construit au milieu des années 1820, cet édifice est aujourd’hui fortement gagné par l’usure du temps. Son état de décrépitude avancé appelle des mesures d’urgence pour sa réhabilitation. C’est le combat que mène depuis des années Amadou Bakhaw Diaw.

« Il faut sauver cette bâtisse dont la valeur historique est inestimable », implore-t-il. Mais avant cela, il faudra bien déterminer sous quelle tutelle administrative ce château se trouve. L’espace dans lequel il se trouve est devenu une forêt classée, donc sous la coupole de la Direction des Eaux et Forêts, mais en tant que patrimoine historique classé, il dépend aussi de la Direction du Patrimoine culturel.

Un flou qui gêne donc toute action en faveur de la réhabilitation de ce patrimoine que l’historien traditionnaliste rêve de voir transformé en musée culturel et botanique. Ce qui permettrait sans doute d’attirer davantage de visiteurs car le site en accueille très peu pour le moment. « Une fois réhabilité, La folie du baron Roger pourrait abriter un musée culturel et botanique dédié à l’histoire du Walo, à l’histoire de la présence française au Sénégal et surtout à son expérience agricole », plaide-t-il.

De nos envoyés spéciaux El Hadj Ibrahima THIAM, Oumar BA (textes)
et Mbacké BA (Photos)
Baron Roger, colon, mais lucide
Homme de loi, haut fonctionnaire et homme politique français, le Baron Roger est né à Longjumeau dans le département de l’Essone, en région Ile de France en 1787. Selon l’historien Amadou Bakhaw Diaw qui le qualifie de « colon lucide », le Baron Roger avait exprimé pendant plusieurs années le désir de servir dans les colonies.

C’est ainsi qu’il est nommé directeur de l’Habitation royale à Koielel, une ferme modèle entre Dagana et Mbilor destinée à la vulgarisation agricole de la colonie au Sénégal. Deux ans plus tard, il est nommé procureur du Roi par intérim à Saint-Louis et, par ordonnance royale du 26 juillet 1821, il devient Commandant et Administrateur du Sénégal, équivalent du titre de Gouverneur qui ne sera établi qu’en 1828. En février 1822, le Baron Roger prend ses fonctions à Saint-Louis.

Empreint de théories rousseauistes, très progressiste pour son époque, il commence à former les premiers éléments d’une élite africaine moderne, d’après l’historien. C’est ainsi que de 1822 à 1824, avec l’aide de la Révérende mère Anne-Marie Javouhey, il crée une école rurale de garçons à Dagana. « Son action se fonde sur une pensée simple : la croissance d’une société sous-développée se réalise à partir de l’agriculture dont le commerce devient en conséquence, l’auxiliaire ».

Fort de ce postulat et afin d’attirer investissements et collaborateurs nécessaires à cette politique agricole, il s’attache à débarrasser le Sénégal d’une réputation d’insalubrité auprès de l’opinion publique française. D’où l’appel à un personnel d’encadrement très spécialisé composé de botanistes, de chimistes et de géographes. C’est l’un de ces ingénieurs, Claude Richard, qui donnera son nom à la ville de Richard-Toll, qui implante la première station expérimentale agricole de l’Afrique noire. Le coton, l’arachide, le sésame, l’indigo, autant de plantes introduites en Afrique tropicale grâce au jardin d’essai de Richard-Toll.

Pour la main-d’œuvre, il met en place, en septembre 1823, « l’engagement à temps », principe en harmonie avec ses idées abolitionnistes. Aucun esclave ne travaillait dans ses plantations. En novembre 1826 et à sa demande, estimant la colonisation fondée, il retourne en France où il est élu député du Loiret et, à ce titre, membre d’une commission chargée de l’examen du sort des esclaves dans les colonies.

Ouvert, philanthrope, « le Baron Roger s’est beaucoup intéressé à la culture de son pays d’adoption, le Walo », estime M. Diaw. En témoigne, ses nombreux écrits sur la culture et le peuple du Walo parmi lesquels on peut citer « Fables sénégalaises recueillies du wolof et mis en français », « Notice sur le gouvernement, les mœurs et les superstitions des nègres du pays du Walo », « Recherches philosophiques sur la langue wolof », « Kélédor, histoire africaine »….

 

Last modified on vendredi, 24 juin 2016 11:31

Une mutation importante se joue actuellement dans les comportements de certaines familles sénégalaises. Une partie de la population parvient à accroître ses revenus et à adopter de nouvelles conduites. On évoque alors l’ascension de certaines classes sociales. Au cœur de ces mutations, certains se départissent de leurs habitudes ancestrales tandis que d’autres s’y cramponnent farouchement, parmi celle-ci le fait de « manger à la main ».

Parcelles Assainies à Dakar, nous sommes dans une famille sénégalaise ordinaire en ce mardi. Le père, âgé de 46 ans, est employé à l’aéroport. La mère, âgée de 40 ans, est une femme au foyer qui s’adonne à l’occasion à de petits commerces par-ci et par-là. Le couple a mis au monde trois petites filles respectivement âgées de 11, 7 et 4 ans. En ce lundi, notre arrivée coïncide avec l’heure de la rupture du jeûne. En cette période de diète, la famille Niang observe scrupuleusement l’un des préceptes de la religion musulmane, qui consiste à pratiquer le jeûne pendant le Ramadan. C’est donc dans une ambiance détendue que se déroule la rupture au menu : café au lait, pain, beurre, fromage, saucisson…, le nécessaire pour reprendre des forces, après s’être privés de nourriture toute une journée durant. Ici, la famille est resserrée autour du couple. La maison est d’ailleurs bâtie de sorte que les hôtes ne sont pas trop pris en compte dans l’architecture. Trois pièces s’érigent significativement : la chambre des parents, un immense salon, la chambre des enfants, une vaste cour et une petite chambrette. C'est en effet devenu un trait caractéristique de certaines familles de la classe moyenne sénégalaise : leur tendance à resserrer le foyer autour du couple et de ses enfants et à ainsi s'émanciper d’éventuels hébergements de la grande famille. Pour que ce resserrement n'affaiblisse cependant pas l’éducation des enfants, les parents ont trouvé une bonne astuce. Chez les Niang, tout le monde mange à la main. A commencer par le père. Ici, seule la main prime. Il est 21h. La digestion est suffisamment consommée. Il est temps de passer au dîner.

Quand tout le monde est installé et que le plat a été apporté, on fait passer un grand bol contenant de l'eau savonneuse dans lequel chacun se lave les mains. A tour de rôle, chacun introduit sa main dans le bol prévu à cet effet. Après ce rituel, le père de famille ouvre en personne le grand bol installé au milieu ; point de cuillères. C’est donc à la main que la famille mange. Ici, le repas est un grand moment de convivialité, essentiel dans la vie de la famille. Pas question de se retirer dans sa chambre avec un sandwich ! On se lave bien les mains pour ensuite passer à table. Sauf qu'il n'y a pas de table : tout le monde mange est assis par terre. Les enfants s’y sont faits et font habilement recours à leurs doigts innocents, pour puiser dans un bol rempli de riz rouge aux poissons. Le geste peut sembler tout à fait anodin, mais comporte en réalité une signification avérée. Le père de famille décrypte. «L’éducation citadine fait perdre aux enfants certaines habitudes que nous ont léguées nos parents. Cela est inévitable. Toutefois, il y a des valeurs que l’on s’efforce de maintenir, pour leur faire comprendre que quel que soit le processus de changements, la culture doit primer avant tout », note-t-il.

Les liens familiaux entre parents désormais éloignés, certaines familles inventent ainsi de nouvelles astuces pour sauver ce qui peut l’être. Certains aspects authentiques, dirait-on. C’est donc une question de culture au-delà du simple geste de s’alimenter. Au cours du repas, la maîtresse de maison n’a pas manqué d’enlever les arêtes du poisson, en nous servant les meilleurs morceaux et compartiments du bol. Cette approche n’est non plus guère banale à ses yeux. Elle permet, selon elle, « en même temps de bien s’occuper de l’invité, de montrer aux enfants qu’il faut avoir le sens du partage », toute une pédagogie donc. Autre aspect non moins important « quand les filles commenceront à prendre de l’âge. Elles mangeront seules avec leur mère, tandis que moi maître de maison, je mangerai isolé. C’est ainsi que cela doit se passer. Les hommes mangent à part, les femmes aussi », décrète M. Niang. En attendant, le père de famille prend très au sérieux cette viatique qui consiste à manger autour du bol afin d’inculquer certaines valeurs à ses enfants.

Parmi ses valeurs, il leur rappelle au cours du repas : on mange la nourriture qui se trouve face à soi, ni à gauche, ni à droite. Les poissons sont présentés entiers au centre du plat. La maîtresse de maison découpe la pièce avec sa main et sert de petits morceaux à chacun.

Par Oumar BA


Professeur Moustapha Tamba, sociologue : « Les Occidentaux n’ont pas introduit l’usage de la cuillère en Afrique »
MLOUSTAPHA TAMBADans cette interview, le Professeur Moustapha Tamba, sociologue spécialiste des Cultures, Arts, Religions et de l’Education à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, revient sur l’introduction et la signification de l’usage de la cuillère dans les sociétés africaines de manière générale, plus particulièrement au Sénégal. Contrairement à une idée très rependue, les Occidentaux ne seraient pas les premiers à avoir introduit l’usage de la cuillère en Afrique. Selon le sociologue, une partie de la population de la Basse Casamance confectionnait déjà des cuillères en bois, dans le courant du 19ème siècle.

Quand est-ce que la cuillère a été introduite en Afrique ?
La cuillère métallique a été introduite en Afrique au 19ème siècle. Elle faisait partie de ces objets que les Européens amenaient. A l’époque, ce sont les rois, la cour et les populations issues de la noblesse qui s’offraient ce «nouvel instrument» venu d’ailleurs. Il s’agissait pour cette classe de se faire d’abord plaisir, mais également de se démarquer des autres. C’est donc entre la fin du 18ème et le début du 19ème siècle que la cuillère a été introduite en Afrique francophone. A l’époque, c’était plutôt un objet de prestige. Les rois, pour se distinguer des autres, ont adopté cette façon de manger en faisant recours aux cuillères en fer. Cependant, petit à petit, avec l’arrivée des missionnaires et de l’Eglise, la cuillère est devenue beaucoup plus accessible. Elle a finalement été transmise par ces missionnaires et l’Eglise aux enseignants d’abord. Les premiers à avoir été amenés à l’école ont aussi eu ce contact avec la cuillère. A Saint-Louis par exemple, il y avait une école consacrée aux fils des rois. Cette école a constitué un moyen d’introduire cette façon de manger avec la cuillère. De fait, la cuillère constituait aussi un objet de changement social. Elle s’est imposée petit à petit.

Comment l’usage de la cuillère s’est-il répandu en Afrique ?
Après la Seconde guerre mondiale, la présence des Européens s’est avérée beaucoup plus accrue en Afrique, notamment au Sénégal, qui deviendra la capitale de l’Afrique Occidentale Française (Aof). C’est ce contact qui a véritablement établi le changement et les gens étaient désormais de plus en plus nombreux à faire recours à la cuillère. Cela augurait d’un changement social. Mais, la cuillère était également utilisée sur le plan sanitaire. Les Européens ont beaucoup insisté pour pousser les populations à faire recours à la cuillère, jugeant qu’il n’était pas prudent de manger avec la main. Les instituteurs ont le plus contribué à asseoir l’utilisation de la cuillère. Les enseignants étaient un peu le lien entre les Occidentaux et les nouvelles classes sociales qui venaient de découvrir l’école. D’ailleurs, n’était pas enseignant qui le voulait. Pour les Européens, il fallait inculquer aux Africains un savoir-vivre, une culture, une nouvelle démarche et façon de faire.

Pourquoi les rois, gardiens du temple, faisaient-ils quand même recours à ce nouvel instrument venu d’ailleurs que constitue la cuillère ?
A travers l’utilisation de la cuillère, il s’agissait d’abord pour les rois de se démarquer « du petit peuple ». C’est comme quand l’Islam est arrivé. Au tout début, ce n’était pas les pauvres qui s’étaient convertis. C’est d’abord la cour qui avait embrassé la nouvelle religion. Il s’agissait donc pour les Blancs de passer d’abord par les plus hautes autorités. C’est comme cela qu’ils s’y sont également pris lorsqu’il fallait introduire la chaussure. En introduisant la cuillère, le colonialiste ne voulait-il pas aussi nous départir petit à petit de notre culture ?
Bien entendu, le premier objectif du colonialiste, c’était d’abord d’introduire sa culture. Il s’agissait véritablement pour eux de nous transmettre leur religion, leur culture et leur manière de vivre. Quand vous voulez déraciner un peuple, il faut d’abord passer par la culture. Donc, à la base, la cuillère était un objet servant à faire entrer une partie de la culture occidentale en Afrique.

Toutefois, certains foyers étaient parvenus à maintenir leurs habitudes en ne faisant guère recours à la cuillère ?
C’est vrai. Ce qu’il faut toutefois savoir, c’est qu’un changement obéit à un processus. Les populations ne peuvent pas de manière brusque abandonner leurs vieilles habitudes. Les changements sociaux sont toujours menés par des pionniers, des gens qui sont les premiers à adopter la « nouvelle découverte ». Il y a ensuite les seconds qui se trouvent souvent être la majorité, qui viennent par la suite appuyer les pionniers. Il y a enfin la masse tardive, celle qui vient en dernier lieu, après avoir totalement compris qu’il n’y avait pas en réalité de péril en la demeure et que le « nouvel instrument » n’est pas aussi mauvais que cela. Même dans une famille, c’est comme cela que les choses se passent. Il y a les pionniers, les éclairés, ceux qui résistent au tout début et les derniers qui mettront certainement du temps, mais qui finiront quand même par venir après.

Au-delà du geste, que représentait pour les Africains le fait de manger avec la main ?
En réalité, les Africains mangeaient avec la main parce qu’ils n’avaient pas à leur portée des instruments de restitution pouvant jouer le même rôle que la main. Néanmoins, vous trouvez dans la société Diola vers la Basse Casamance, à Sédhiou par exemple, à partir du 19ème siècle, des gens qui, déjà à l’époque, avant même l’arrivée des colons, mangeaient avec des cuillères, mais en bois. Ce sont les Occidentaux qui ont introduit les cuillères en fer.

Aujourd’hui, pensez-vous que ceux qui font recours à la cuillère se déracinent petit à petit ?
Je pense que non, cela n’a rien à avoir avec le déracinement. Les gens ont fini de comprendre que la cuillère peut s’avérer beaucoup plus pratique que la main. Cette compréhension est de plus en plus partagée autant en ville que dans les endroits les reculés du pays, en brousse par exemple. Le fait de manger à la main peut également faciliter la transmission de certaines maladies. L’hépatite B par exemple avait atteint plusieurs personnes, parce que celles-ci mangeaient avec la main et qu’ils avaient attrapé des microbes. Tous ces faits combinés amènent les gens à observer plus de prudence à travers l’utilisation de la cuillère. La cuillère ne relève plus du luxe, il est maintenant presque accessible à tous. Tous ces faits combinés font que son utilisation est devenue plus répandue dans la société.

O. BA

Last modified on lundi, 20 juin 2016 14:20

Ces Sénégalais des Grands Lacs

15 Jui 2016
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Grands voyageurs devant l’Eternel, les Sénégalais se croisent aux quatre coins du monde. Notre envoyé spécial au Rwanda et au Burundi a profité de son séjour, avec l’équipe nationale de football, dans ces pays des « Grands Lacs, en Afrique de l’Est, pour aller à la rencontre de compatriotes vivant à Kigali et à Bujumbura. Reportage.

Même au pic de la crise, ils n’avaient pas été inquiétés
Bujumbura (Burundi) : Des voitures des Nations Unies et des casques bleus en grand nombre sur le tarmac ! Dès l’atterrissage de l’avion à l’aéroport international de Bujumbura, on comprend qu’on pose pied sur un pays particulier. Les premiers pas en ville confirment cette première impression avec presqu’à chaque coin de rue, des forces de l’ordre, arme au poing et des véhicules militaires patrouillant avec à bord des hommes en treillis armés jusqu’aux dents, parfois même de lance-roquettes. Bienvenue au Burundi !

Papis Guissé, jeune sénégalais arrivé dans ce pays, il y a six mois, dit avoir mis du temps à se remettre et à s’y habituer, un tant soit peu. « Au Sénégal, c’est peut-être lors du défilé de la fête de l’indépendance nationale, le 4 avril, que traditionnellement, je voyais des armes. Mais là… », témoigne-t-il dans un sourire confus. En fait, ce spectacle est devenu partie intégrante du quotidien des populations de Bujumbura depuis l’annonce, le 25 avril 2015, de la candidature à l’élection présidentielle du 26 juin de la même année, du président sortant Pierre Nkurunziza. Dès le lendemain, les manifestations ont éclaté partout dans le pays et principalement dans la capitale pour s’opposer à cette « manœuvre » contraire aux accords d’Arusha en Tanzanie et à l’article 96 de la constitution burundaise qui tous deux, parlent d’« un mandat de cinq ans renouvelable une fois ». Or, élu une première fois en 2005 et réélu en 2010, M. Nkurunziza tenait à son troisième mandat « parce que c’était son mandat à lui et qu’on devait le lui donner », pour paraphraser le célèbre chroniqueur de RFI, Mamane. Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres. Et depuis, c’est presque l’état d’exception permanent. Entre soulèvements, tentative de coup d’Etat en mai 2015 par le général Godefroid Niyombare, ancien chef d’état-major des armées, meurtres, assassinats et exode de population, le Burundi et principalement sa capitale, sont constamment sur le qui-vive.

Mais les Sénégalais de Bujumbura, vivant pour l’essentiel aux quartiers de Bwizia et de Bohero, ont appris à dompter la peur et à vivre de leurs métiers. Ils sont pour l’essentiel tailleurs, commerçants et bijoutiers et soutiennent que même au plus fort de la crise politique « aucun compatriote et plus largement aucun ouest-africain n’avait été inquiétés ». Tel est le témoignage de Bamba Sène, natif de Thiadiaye dans le département de Mbour et établi ici depuis la mi-2013. Président de l’Association des Sénégalais de Bujumbura, ce maître – tailleur assure que la centaine de ses compatriotes (compte non tenu des jeunes enfants) sont « particulièrement respectés » de leurs hôtes burundais. Mais, « pendant les évènements, il fallait être prudent. Alors on fermait boutique, on faisait le plein de stocks de provisions et l’on restait cloîtré à la maison », précise Yoro Guissé, né au Burundi mais qui était venu « au Sénégal en 1992 pour faire (ses) études et connaître la famille avant de retourner à Bujumbura en 2006 ». Depuis, ce commerçant plutôt prospère multiplie les allers et retours entre ses deux pays. Un privilège que beaucoup de ses compatriotes ne peuvent s’offrir. En effet, lorsque leurs papiers sont périmés, bien des Sénégalais d’ici ont un mal fou à s’en procurer puisque ne pouvant pas sortir du territoire burundais pour aller s’en faire faire à Addis-Abeba, en Ethiopie, où réside l’ambassadeur en charge du pays où ils vivent.

Certains sont obligés de se trouver des papiers… congolais pour sortir du pays
lacsBujumbura : Jusqu’à tout dernièrement, les Sénégalais de Bujumbura s’étaient regroupés en association selon leur langue ou leur localité d’origine. Mais, la nécessité s’est imposée de les fédérer toutes « pour mieux rapprocher nos concitoyens, parler d’une seule voix pour mieux nous faire entendre et mieux prendre en charge nos besoins », selon Bamba Sène, le président de l’Association des Sénégalais de Bujumbura mise sur pied il y a environ six mois. En fait, ce sont les jeunes qui se sont mobilisés pour prendre le relais des « vieux ». « Mais, ce ne fut pas facile, selon le commerçant Yoro Guissé. Car plusieurs tentatives de regroupement ont échoué pour diverses raisons. Cependant, malgré quelques inévitables divergences, les choses fonctionnent tant bien que mal ». La preuve, selon le maître – tailleur Bamba Sène, « tous les postes du bureau ne sont pas encore pourvus ». Ce qui ne les empêche guère de s’organiser, comme lors du récent séjour de l’équipe nationale de football à Bujumbura. Ils s’étaient vraiment pliés en quatre pour bien accueillir et accompagner les « Lions » et leur délégation. A la grande satisfaction du président de la Fsf, Me Augustin Senghor, des joueurs et des accompagnateurs qui leur ont laissé quelques souvenirs en signe de reconnaissance.

Cependant, les Sénégalais de Bujumbura regrettent de n’avoir pas pu rencontrer le chef de l’Etat lorsque celui-ci était venu en mars prendre part à une réunion de conciliation dans la crise burundaise. « Le consul du Sénégal nous a expliqué que le président de la République aurait bien voulu nous recevoir, mais que c’était impossible du fait de son agenda particulièrement chargé », d’après Yoro Guissé. Une occasion manquée de lui exposer leur doléance principale : « nous faciliter l’accès aux visas d’entrée dans certains pays de la sous-région, comme la Tanzanie et le Kenya », selon Bamba Sène. Le souci est donc le même que pour les Sénégalais du Rwanda. « Certains de nos compatriotes sont même obligés de se trouver des papiers de Congolais de Kinshasa pour aller, sans problème, dans ces deux pays où l’on accepte même pas de passeport sénégalais », se désole Guissé.

« C’est à croire que nous sommes oubliés de notre pays », rugit même Amadou Thiam dont la mère est burundaise et dont le père est Kaolackois. Cet invétéré boute-en-train à la bonne humeur contagieuse ne semble perdre sa joie de vivre que lorsqu’il évoque cette doléance majeure. Abasse, un jeune sénégalais récemment arrivé de Pointe Noire, au Congo, et qui voudrait passer par la Tanzanie pour se rendre en Zambie, le pays de sa maman, est pour le moment « bloqué à Bujumbura pour ces histoires de visa ».

Les affaires légèrement en baisse                                                                                                                                   baisseBujumbura : Une caution de 1.000 dollars US (plus de 500.000 FCfa) et 500 autres dollars (plus de 250.000 FCfa), c’est ce qu’il faut, à chaque Sénégalais du Burundi, débourser pour avoir le droit de résider dans ce pays. « Et c’est vraiment trop », se plaint Yoro Guissé, commerçant. En réalité, les « frais de séjour » étaient beaucoup moins importants avant la crise politique. Mais, depuis que le président Pierre Nkurunziza s’est entêté à briguer et à obtenir un troisième mandat, en violation des textes en vigueur, la vie est devenue plus dure dans ce petit pays de la région des Grands Lacs (27.834 km2 pour près de 10 millions d’habitants). En effet, avec la suspension de l’appui financier de la Belgique, ancienne puissance coloniale et le « boycott » de la communauté internationale, le Burundi a du mal à s’en sortir et n’hésite pas à actionner tous les leviers susceptibles de lui octroyer des rentrées d’argent. Et les frais de séjour des étrangers ne sont pas des moindres.

N’empêche, le cadre de vie à Bujumbura n’est pas très reluisant. Malgré la luxuriante verdure du paysage et une beauté naturelle tirée du paysage montagneux (surtout avec une vue plongeante depuis le campus Kiriri de l’Université du Burundi située tout en hauteur), la capitale du Burundi n’offre pas, de manière générale, une image de carte postale. Surtout pour quelqu’un qui débarque de Kigali au Rwanda voisin, avec ses larges avenues bien éclairées, sa propreté et la discipline de ses habitants. « En comparaison, Bujumbura, c’es le bordel », avait averti quelqu’un qui avait la chance d’avoir séjourné dans les deux capitales les plus proches au monde exceptées Kinshasa (en Rdc) et Brazzaville (Congo) juste séparées par le fleuve Zaïre. Et qu’est-ce qu’il avait raison ! Imaginez une ville sans jeux de circulation (d’où une indicible indiscipline des usagers de la route), un éclairage public défectueux, voire presque inexistant ! Et puis, des tas d’ordures, d’immondices presque partout ! A se demander comment des villes aussi proches géographiquement pouvaient être aussi dissemblables…

Qu’importe, puisque leurs pas d’impénitents voyageurs les ont conduits en ces lieux, les Sénégalais de Bujumbura s’emploient quotidiennement à tirer leur épingle du jeu. « Et, Dieu merci, même si les choses ne marchent pas comme avant la crise, nous arrivons à nous en sortir », reconnaissent Bamba Sène et Yoro Guissé. En fait, les Sénégalais ont réussi à imposer leurs marques à force de sérieux dans leur travail.

Impénitents voyageurs
Même s’ils importent (de la Rdc, de la Tanzanie, du Kenya, de Dubaï voire du Sénégal et du Mali) l’essentiel de la matière première qu’ils utilisent, les tailleurs et bijoutiers font briller le label made in Sénégal. « Vu la baisse du pouvoir d’achat des Burundais, consécutivement à la crise politico-économique que vit leur pays, ils ont d’autres priorités que de bien s’habiller ou de se parer de bijoux. Heureusement qu’on a une clientèle essentiellement composée de Congolais de la Rdc qui raffolent de nos produits », se console Bamba Sène, le maître – tailleur, président de l’Association des Sénégalais de Bujumbura. Appelés peut-être à rentrer définitivement au pays un jour, lui et ses compatriotes établis au Burundi aimeraient bien que l’Etat les associe à tous ces projets en faveur des émigrés, afin de faciliter leur future réinsertion. Mais, pour l’heure, ils espèrent un retour prochain de la paix civile dans leur pays d’accueil afin que leurs affaires puissent repartir de l’avant, même s’ils ne se plaignent pas trop…

B. Khalifa NDIAYE

Last modified on mercredi, 15 juin 2016 12:52

Kigali : Pour bien des Sénégalais, Rwanda rime encore avec génocide, ce massacre organisé qui, entre avril et juillet 1994, a fait environ 800 000 morts, essentiellement des Tutsis qui composent avec les Hutus l’écrasante majorité d’une population qui parle pourtant la même langue : le banyarwanda. Il est vrai que cette page sombre restera à jamais liée à l’histoire de ce minuscule pays de 26 338 km2. Mais la réalité actuelle est bien plus réjouissante. Et le visiteur qui séjourne pendant quelques temps dans ce pays ne peut à la limite pas s’empêcher de se demander comment un peuple aussi accueillant et sympathique a pu tomber dans le génocide le plus court dans le temps et le plus meurtrier de l’Histoire.

C’est à croire que les Rwandais ont tout bonnement décrété : « Plus jamais ça » ! Le site mémorial du génocide à Gisozi est d’ailleurs destiné à rappeler à tout un peuple toutes les horreurs commises afin de le dissuader d’une éventuelle rechute ; ni entre eux, ni contre les autres. Ainsi qu’en témoigne le « Kwibuka » (souvenir en langue banyarwanda) plaqué un peu partout en ville et dans certains hôtels, avec en-dessous la mention « Fighting Genocide Ideology », pour lutter contre toute résurgence de ce douloureux passé.

« Set settal national »
Au grand bonheur des étrangers dont les Sénégalais de Kigali qui, même sur certains chapitres, aimeraient bien offrir leur pays d’accueil en modèle pour leur pays d’origine. « Il est vrai que chez nous, on a la cérémonie de levée des couleurs présidée par le chef de l’Etat, tous les premiers lundis du mois, mais ici on fait encore plus fort. Le denier samedi de chaque mois, se déroule le « Community Cleaning » qui consiste pour toute la population à nettoyer les maisons et les quartiers », informe Sada Dieng, le président de l’Association des Sénégalais de Kigali. Et, le 28 mai dernier, nous avons été témoin de ce « set settal » (opération de nettoyage) national. Pas (ou presque pas) de voitures, encore moins de motos-taxis dans les rues avant midi ! Tout le monde est impliqué dans ces travaux d’intérêt public. Même le chef de l’Etat, Paul Kagamé en personne qui se met en bleu de chauffe pour descendre auprès de ses compatriotes, un coup en ville un autre en campagne. Et puis d’ailleurs, il n’y a pas grand-chose à nettoyer dans les rues où l’on ne voit même pas une feuille de papier voler, pour ne même pas parler de tas d’ordures et d’immondices. Ce qui constitue une grosse performance pour Kigali et plus généralement pour le Rwanda à la densité de population la plus forte en Afrique. Puisque sur son territoire lilliputien, cohabitent plus de 12 millions de personnes. Presque autant que le Sénégal pour un espace plusieurs fois plus petit.

C’est que, renseigne Ndiaw Diaw, bijoutier établi à Kigali depuis 21 ans, « chaque famille s’acquitte d’une somme de 1000 à 2000 francs rwandais chaque mois pour la collecte des ordures ménagères ». Une fois par semaine, les agents du service de ramassage de ces ordures passent pour tout enlever. La sécurité est organisée sur le même principe. Les familles versent sensiblement la même somme mensuellement pour payer les services rendus par une sorte de police de proximité. Il s’agit de gens du quartier qui s’organisent pour effectuer des rondes nocturnes et veiller, de jour comme de nuit, sur le confort et le bien-être de leurs compatriotes.

Si les Sénégalais de Kigali sont convaincus que leurs compatriotes restés au pays peuvent bien « copier ces modèles rwandais », il est une chose qu’ils sont sûrs de ne pas voir s’installer à « Djolof » avant mille ans : que les moutons de Tabaski soient tous immolés aux abattoirs et non dans ou devant les concessions…

exposees au Mémorial de Gisozi


Nyamirambo, quartier des Senegalais a Kigali ?
Rien à voir avec Treichville…Kigali : Nyamirambo nous avait été annoncé comme « le quartier des Sénégalais » à Kigali. On s’attendait alors à voir une sorte de Treichville à Abidjan ou de Makélékélé (à Brazzaville) où il est difficile de parcourir 100 mètres sans entendre parler Wolof ou apercevoir une enseigne de restaurant, d’atelier ou de boutique qui fleure bon le pays de Ndiadiane Ndiaye. Mais, ce mercredi en fin de matinée, on a eu un mal fou à y apercevoir la tronche d’un compatriote. Au centre islamique, à l’heure de la prière de Tisbar, pas l’ombre d’un caftan sénégalais. C’est finalement au marché de Biriyego et après nous être rabattu au téléphone sur un autre compatriote en déplacement dans une autre ville que nous avons rencontré Boun Oumar Sy. Et c’est ce natif de Ourossogui qui nous donne la bonne information. « En fait, ici on assimile tous les ouest-Africains à des Sénégalais. Mais, on a trois ateliers de couture, trois bijouteries et quelques boutiques de commerçants », précise ce tailleur. Son collègue Abdou Dieng, venu de Touba depuis 2000, confirme tout en indexant « la crise mondiale » pour justifier le petit nombre de Sénégalais au Rwanda et plus particulièrement à Kigali. « Certains de nos compatriotes ont préféré aller se débrouiller dans d’autres pays ».

Selon ce duo d’amis, « la vie n’est plus aussi belle qu’auparavant », même s’ils reconnaissent « n’avoir aucun problème, ni avec l’Etat rwandais ni avec les citoyens ». Et de rappeler que tant qu’on s’acquitte de ses impôts (les mêmes que les nationaux), on est en paix. En plus, bien sûr, de payer les 100 000 francs rwandais de « visa » tous les deux ans. D’ailleurs, ajoutent-ils, les Sénégalais sont si bien vus que les forces de l’ordre leur pardonnent même les accidentels écarts de conduite dont ils se rendent coupables. C’est que, comme le soutient le doyen Bara Guèye, bijoutier devenu commerçant, « les Sénégalais ont su se faire respecter et imposer leur style ». Si bien que beaucoup de Burundaises préfèrent « s’habiller à la sénégalaise ». Mais, si le pays leur manque parfois, même s’ils ne ratent aucune occasion de revenir au pays se ressourcer er revoir la famille, les Sénégalais de Nyamirambo restent connectés grâce notamment aux nombreuses chaînes de télé qu’ils arrivent à suivre sur les bouquets.

Le casse-tête des visas d’entrée dans les pays voisins
S’ils se sentent bien dans leur pays d’accueil, les Sénégalais de Kigali éprouvent cependant d’énormes difficultés dès qu’il s’agit pour eux d’aller dans des pays voisins comme la Tanzanie ou le Kenya. Certains se sont même résolus à les rayer de la liste de leurs destinations de prédilection pour les besoins de leurs activités professionnelles. « Parfois, une demande de visa peut n’aboutir qu’après 3 à 4 mois », témoigne l’un d’eux. Ils ont profité du passage de président Sall à Kigali pour lui en toucher un mot. Et ils espèrent que ce ne sera là bientôt qu’un mauvais souvenir.


« Le président Macky Sall nous a honorés »
Le président Macky Sall nous a honoresKigali : « Le président Macky Sall nous a fait l’honneur de nous recevoir lors de son récent séjour au Rwanda », se réjouit Oumar Mbaye, consul à Kigali nommé par le Sénégal et que le Rwanda ne devrait plus tarder à reconnaître. Présent dans la capitale rwandaise lors du dernier Forum économique mondial (du 11 au 13 mai), le chef de l’Etat avait en effet accordé une longue audience à se compatriotes installés au pays de Kagamé. Un geste à la limite normal, mais que les Sénégalais apprécient à sa juste valeur, car traduisant, selon eux, la considération que le président de la République a pour eux et analysé comme un signe de reconnaissance de leur rôle d’« ambassadeurs ».

Une raison supplémentaire pour eux de redoubler d’efforts afin que les relations entre leurs deux pays (d’origine et d’adoption) soient toujours plus solides et renforcées. Oumar Mbaye, symbole de ces liens étroits puisque né d’un père sénégalais et d’une mère rwandais vivant actuellement à Ouest Foire à Dakar et installé à Kigali depuis 2011, ne doute d’ailleurs pas qu’il en sera forcément ainsi. La preuve ? Après le Forum Einstein tenu cette année au Centre international de conférences Abdou Diouf (CICAD) de Dakar – Diamniadio (où le président rwandais Paul Kagamé était présent), c’est Kigali qui prendra le relais en 2018.

Et puis, annonce-t-il, lors de son séjour dans la capitale rwandaise, le président Macky Sall a accepté, à la demande de son homologue Paul Kagamé, que le prochain « Rwanda Day » se tienne au Sénégal. « Il s’agit, selon Jean-Marc Kibogo, un ancien étudiant rwandais de la faculté des Sciences de l’UCAD, dune journée au cours de laquelle on vend notre pays à l’étranger. Chaque année, un pays différent est choisi pour l’abriter, en fonction des relations qu’il entretient avec le Rwanda », explique-t-il.

Bara Gueye, 75 ans dont 43 passes a l’exterieur : Le « doyen » des Sénégalais de Kigali compte rentrer au bercail un jour
Bara Gueye« Quarante-trois (43) ans de service » ! C’est ainsi que Bara Guèye, doyen des Sénégalais du Rwanda, à 75 ans, résume mon parcours. Parti du Sénégal en 1973, il n’a « plus revu l’aéroport de Dakar depuis ». Bijoutier de profession, il a installé sa forge du Liberia au Burundi en passant par le Kenya, la Côte d’Ivoire et la Tanzanie, entre autres pays avant de déposer définitivement ses baluchons au Rwanda en 1977. Définitivement ? Pas sûr, puisque ce natif de Diamaguène à Saint-Louis espère rentrer … définitivement un jour au Sénégal. Et puis, de temps à autre, Bara Guèye annonce s’être rendu dans différents pays comme le Zimbabwe, à l’occasion de l’accession du pays de Mugabe à l’indépendance et avoir été « le seul ouest-africain présent, ce 18 avril 1980, lors du spectacle donné par Bob Marley ». Ou alors le Burundi voisin au déclenchement en 1994 du génocide des Tutsi. « J’avoue que j’avais fui et laissé ma famille à Kigali, mais je suis tout de même revenu peu de temps après », admet ce vieil homme qui n’a rien perdu de son Wolof et a toujours l’esprit alerte. Pour justifier sa « fuite » au Burundi voisin lors de cette période trouble à jamais liée à l’histoire du Rwanda, le vieux commerçant s’est plu à paraphraser Zao, le chanteur congolais « quand il y a la guerre, il n’y a plus de camarade ». En plus, on peut à tout moment se prendre une balle perdue. Même si, s’empresse-t-il de rectifier, « une balle qui tue ou atteint quelqu’un ne peut pas être qualifiée de perdue ».
Jovial et taquin, Bara Guèye a tenu à nous prouver, ainsi qu’à ses jeunes compatriotes établis comme lui à Kigali, qu’il n’avait rien oublié de « son » Sénégal. A ses derniers, il s’est même amusé à signaler que « Khourounar », ce ne sont pas « les c… du maure », mais bien un quartier de Pikine qu’il a parfaitement localisé. Pour dire que le vieil homme a toujours le sens de l’humour.

Last modified on lundi, 13 juin 2016 15:46

Grands voyageurs devant l’Eternel, les Sénégalais se croisent aux quatre coins du monde. Notre envoyé spécial au Rwanda et au Burundi a profité de son séjour avec l’équipe nationale de football dans ces pays des Grands Lacs, en Afrique de l’Est, pour aller à la rencontre de compatriotes vivant à Kigali et à Bujumbura. Reportage.

SENEGALAIS DU RWANDAKigali (Rwanda) : Le premier est tailleur, le deuxième bijoutier et le troisième s’active dans les pierres précieuses ! Sada Dieng, Ndiaw Diaw et Oumar Mbaye sont le concentré et la photographie des Sénégalais et de leurs activités à Kigali, capitale du Rwanda. Ce n’est certainement pas par hasard qu’ils sont respectivement président, secrétaire général de l’Association des Sénégalais de Kigali et consul honoraire nommé par l’Etat du Sénégal et en attente d’être officialisé par la partie rwandaise. Ce qui ne devrait pas tarder, encore moins poser problème, tant les Sénégalais se sont bien intégrés et fondus dans leur pays d’accueil. « Nous n’avons jamais eu de problème, ni avec les Rwandais Lambda ni avec l’Etat », témoigne Ndiaw Diaw, présent à Kigali depuis 21 ans. Sada Dieng qui compte un séjour en terre rwandaise juste plus court d’un an que son compatriote ajoute même qu’« aucun Sénégalais n’a jamais été mêlé à une quelconque affaire d’escroquerie, de banditisme ni de délinquance. D’ailleurs, Oumar Mbaye dont la mère … rwandaise vit encore à Ouest Foire à Dakar, tient à préciser que « nous ne permettrons à personne de ternir l’image de notre pays par un comportement inapproprié ».

Une image reluisante que nos compatriotes ont « exportée » à Kigali, ainsi que l’a récemment reconnu l’ambassadeur du Rwanda à Dakar lors d’une audience avec Mbagnick Ndiaye, le ministre de la Culture et de la Communication, et que d’anciens étudiants rwandais à l’UCAD semblent avoir un immense plaisir à rappeler et à véhiculer à chaque occasion. A l’image de Jean-Marc Kibogo alias Tigana qui, de 2012 à 2014, a usé ses fonds de culotte sur les bancs de la Faculté des Sciences (Environnement). Aujourd’hui employé dans un grand projet agricole, ce titulaire d’un Master n’a gardé que de bons souvenirs de son séjour au Sénégal « qui (lui) manque déjà ». Témoin accidentel de notre rencontre avec le trio de responsables de la communauté sénégalaise, « Tigana » s’est même engagé à … intégrer leur association. Et d’après le bijoutier Ndiaw Diaw justement, « le fait qu’il y ait beaucoup d’anciens étudiants rwandais à Dakar facilite notre insertion. Car, les gens nous sont reconnaissants quelque part ». Si bien que les Sénégalais du Rwanda en général et de Kigali disent « vivre dans les meilleures conditions ». « D’ailleurs tous les étrangers vivent en paix ici. Il suffit juste de payer régulièrement ses impôts pour être tranquille », selon Sada Dieng, le président de l’association des Sénégalais de Kigali. En réalité, selon lui, c’est tout à l’honneur du président Kagamé pour qui « un Africain est un Africain d’où qu’il vienne ». Car même si le Rwanda n’est pas forcément un pays d’émigration « parce que n’ayant pas trop de ressources, sans pétrole ni une grande agriculture », il ne complique pas la tâche aux Africains qui choisissent de s’y installer et d’y gagner honnêtement leur vie.

Mais, même si ils se sentent bien dans leur pays d’accueil, les Sénégalais de Kigali n’ont pas oublié leur pays d’origine ni ses us et coutumes. Aussi sont-ils organisés en dahiras (tidiane et mouride) qui se réunissent au moins une fois par mois pour revivifier leur foi, créer un bout du Sénégal au Rwanda et voir comment s’entraider. Ils pensent également à leur futur retour ou à celui de leurs enfants qu’ils sont obligés d’inscrire dans des écoles bilingues français – anglais (la langue de Shakespeare étant désormais plus usitée dans cet ex-pays francophone) afin qu’ils ne perdent pas le fil le jour où ils rentreront au pays de leur père.

De notre envoyé spécial B. Khalifa NDIAYE

Last modified on lundi, 13 juin 2016 15:29

La canne à sucre est généralement récoltée 12 mois après sa plantation. Cette récolte est essentiellement assurée manuellement par les 2000 ouvriers agricoles pour une coupe moyenne de 6000 tonnes par jour. On leur distribue, en guise de repas, une boîte de conserve, une demi-baguette de pain et un sachet de lait. Seulement, ce travail éreintant n’est pas payé à la hauteur des efforts fournis par ces campagnards, selon Ousmane Mbodji, l’un d’eux. Pendant cinq ans, il dit avoir trimé dans les champs de la Css d’abord à la section coupe puis à la section plantation sans jamais gagner plus de 80.000 Fcfa le mois. « Les coupeurs travaillent six jours sur sept. Dès les premières heures de la matinée, ils sont déjà dans les champs de canne. A la fin du mois, après les retenus sur salaire, il y en a qui se retrouve avec moins de 30.000 Fcfa», confie-t-il. Et Ousmane exhibe quelques bulletins de paie pour étayer ses propos. « Avec de tels salaires, comment voulez-vous que les gens vivent décemment ? », s’interroge-t-il, le ton amer. A cause de la dureté des conditions de travail dans les plantations et du faible niveau de rémunération, les ressortissants de Richard-Toll, à défaut de trouver un emploi dans l’usine, préfèrent tourner le dos à la Css. C’est ce qui explique que l’écrasante majorité des « campagnards » viennent des autres régions du Sénégal, notamment de la Casamance et de la Guinée Bissau. « La Css ne traite pas bien ses employés notamment ceux qui sont dans les plantations. De plus en plus, les locaux n’acceptent plus de faire ce travail. La Css préfère donc chercher une main d’œuvre bon marché jusqu’en Guinée Bissau. La pauvreté est telle qu’elle accepte tout ce qu’on lui propose », déclare, sous anonymat, ce fonctionnaire établi à Richard-Toll.

De nos envoyés spéciaux
El Hadj Ibrahima THIAM, Oumar BA

Les dernières statistiques et quelques études faites par des structures spécialisées révèlent une montée en flèche du viol à Dakar, à la faveur de la promiscuité, de la négligence des parents, de la pauvreté, mais surtout du mutisme des victimes avec la pression de l’entourage familial des deux camps. Des facteurs encourageant ce phénomène qui a atteint des proportions inquiétantes avec des conséquences dramatiques.

Souvent, en tant que relation coupable, le viol est entouré de silence. Les familles préfèrent un arrangement plutôt qu’enclencher une procédure pénale où tout le monde est mis au courant. Au final, qui protège-t-on dans l’histoire, la victime ou l’honneur de la  famille ? L’honneur de la fille n’est-elle pas incluse dans celui de la famille ? (lire le reportage) Autant d’interrogations qui méritent des réponses. A la boutique de droit de la Médina, sur le nombre de cas de viol enregistrés pour l’année 2015, seuls 63 victimes ont suivi les procédures jusqu’à terme. Parmi elles, trente une ont une tranche d’âge comprise entre 10 et 20 ans, 2 ont moins de dix ans et 24 ont moins de trente ans. Les autres affaires sont étouffées sous la pression familiale des deux camps. Des attitudes qui encouragent ce phénomène qui a atteint des proportions inquiétantes. Une situation similaire à celle qui se trouve à Pikine. Au mois de juin, plus d’une soixantaine de contentieux d’abus sexuels ont été enregistrés dont vingt suivis de grossesse, informait Mme Ami Sakho, juriste et coordonnatrice de la campagne médiatique de la Task Force qui est le comité technique chargé d’informer les autorités et le public sur la problématique de l’avortement à risque.

Sur le plan national, le ministre de la Justice, Me Sidiky Kaba, avait annoncé, lors des plénières du mois janvier,  3600 cas de viol pour l’année 2015. Ceux passés sous silence dépassent ces estimations.

L’autre versant du viol : l’avortement clandestin
Le viol est une pilule difficile à avaler. Les victimes en sortent avec des séquelles physiques ou psychiques. D’où le perpétuel débat juridique, religieux, sociologique et sociétale. Faut-il légaliser ou pas ? Dans quel cas ? Les avis divergent.

Ainsi, l’Association des Juristes sénégalais mène une campagne pour la légalisation de l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste. « Et là, il faut avoir un fondement solide. Notre première base est la justice. Le Sénégal a ratifié, sans réserve, le protocole de Maputo qui, en son article 14, invite les Etats africains à autoriser l’avortement médicalisé en cas d’agression sexuelle, de viol, d’inceste et lorsque la grossesse met en danger la santé mentale ou physique de la mère, ou la vie de la mère et du fœtus.  Là, on essaye de mettre l’Etat face à ses responsabilités. Le nombre de viols montre que l’accès à un avortement médicalisé est un enjeu de santé publique, explique Ami Sakho, juriste et coordonnatrice de la campagne médiatique de la Task Force qui est le comité technique chargé d’informer les autorités et le public sur la problématique de l’avortement à risque.  Selon elle, le droit à l’avortement est un droit fondamental pour la femme. Cette pénalisation de l’Ivg a des conséquences. « Deux possibilités s’offrent à la femme qui a une grosse non désirée et qui n’a pas la possibilité d’accéder à un avortement médicalisé. Premièrement, elle cache sa grossesse jusqu’à terme pour jeter son enfant dans une fosse septique ou l’étrangler. Dans ce cas, elle tombe sous le coup de l’infanticide prévu par l’article 285 du Code pénal. Deuxièmement, elle trouve des moyens pour interrompre cette grossesse qui peut se terminer par des complications.  En effet, elle tombe sous le coup de l’avortement clandestin », poursuit-elle.

Cet avis est partagé par M. Baba Diop, Avocat à la Cour. « A l’état actuel des choses, nous voyons beaucoup de viols donc beaucoup de grossesses non désirées. Dans nos plaidoiries, 80% des infanticides sont liées ces dernières. Je pense que si l’on donne la possibilité aux femmes de mettre un terme à une grossesse non désirée, on pourra empêcher les nombreuses infractions d’infanticides », justifie-t-elle.  Selon lui, ces phénomènes de sociétés évoluent à tel point qu’il faut réfléchir sur une politique pas criminelle mais sociale. Toutefois, il soutient que la légalisation doit être encadrée.

Dans la religion musulmane, l’interruption volontaire de grossesse est interdite. La vie du fœtus, à l’instar de la vie humaine, est sacrée. A ce titre, elle se doit d’être gardée et protégée dans la mesure du possible. « Dans le Coran, il est dit que personne n’a le droit d’ôter la vie sauf pour des raisons de justice. Justice ne veut pas dire aussi vengeance », affirme Abdou Aziz Kébé, professeur au département arabe de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. L’Islam n’autorise l’avortement que pour des raisons thérapeutiques. « Il peut arriver que la grossesse porte atteinte à la santé de la mère.  Dans ce cas, l’Ivg est autorisée car il s’agit de sauver une vie qui est déjà et qui a des responsabilités familiales et sociales. En plus, dans les objectifs visés par le droit musulman, la préservation de la vie vient en premier lieu. Mais, ce sont les médecins qui doivent déterminer si l’on doit la laisser arriver à terme ou bien s’il y a lieu de l’interrompre », poursuit M. Kébé.

Malgré les nombreux cas de viols et d’incestes, la position de l’Eglise catholique reste la même sur l’avortement. Elle le considère comme un meurtre délibéré d’un être humain dans la phase initiale de son existence. En 1995, le Pape Jean-Paul II a publié « Evangelium vitae », lettre encyclique sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine. Dans cette lettre destinée « aux évêques, aux prêtres et aux diacres, aux religieux et aux religieuses, aux fidèles laïcs et à toutes les personnes de bonne volonté », le Pape évoque les diverses formes de violence qui menacent la vie aujourd’hui. Et parmi celles-ci, figure l’avortement.

Selon le Frère Maurice Yelomey, curé à la Paroisse Saint Dominique située sur l’Avenue Cheikh Anta Diop, nous entrons dans une absurdité intellectuelle, mentale et morale. « Aujourd’hui, il n’y a rien qui résiste au désir de l’homme. Chacun fait ce qu’il veut, comme il veut. L’avortement provoqué n’est rien d’autre qu’un crime car le patrimoine génétique commence depuis la rencontre des deux gamètes mâle et femelle », soutient ce religieux. Pour lui, aucune situation ne peut justifier la suppression d’une vie innocente.  Dans le Quatrième Commandement, illustre-il, il est dit : « tu ne dois point tuer ».

talibesEnfants désœuvrés des quartiers populaires : des proies faciles pour les violeurs
H-L-M est l’un des quartiers du village de Niaga, un site touristique qui abrite le lac rose et des sites de relogement des familles venues des zones inondées. Cette commune qui grandit vers ses extensions et dont le cœur lui-même ressent le poids de la concentration humaine, est en même temps le point de ralliement des hommes de tout âge à la recherche du travail dans la construction. Ces paramètres ajoutés à la non scolarisation des enfants ou le problème de leur maintien à l’école liée à la pauvreté, exposent ces derniers aux abus sexuels.

Une et unique chambre pour un couple et six enfants dont le plus âgé est une fille de onze ans. En retrait dans celle-ci, cette mère donne à manger au dernier né qui n’a pas encore soufflé sa première bougie. A cette heure de crépuscule, une seule bougie suffirait pour éclairer la chambre de cette pauvre dame pour qui la lumière généreuse du jour n’éclairait plus. De caractère ouvert, elle dépose son petit par terre, dès que nous abordons la question du viol. Ses traits deviennent plus sérieux. Quelle fille ? Réagit-elle. « Ma fille n’a jamais été violée », précise F. Sarr. Pourtant, les investigations du voisinage prouvent le contraire. Quelques précisions lui font sortir ce qu’elle avait dans le cœur mais aussi dans le ventre. Selon elle, il s’est agi plutôt d’une tentative de viol. « L’auteur est d’origine bissau-guinéenne qui habite cette maison en construction derrière la nôtre.  Loin des regards, il l’appelle pour l’envoyer à la boutique. Une fois dans la chambre, il ferme la porte à clé. Ne sachant pas qu’elle était accompagnée de son petit frère. Ce dernier est venu m’aviser. J’ai couru vers la maison, j’ai trouvé qu’en plus de la porte de la chambre qui était fermée, celle de la maison l’était aussi. Je suis allée vers la fenêtre, j’ai appelé plusieurs fois ma fille mais, aucun bruit. J’ai rebroussé chemin pour alerter les gens de chez moi. Quand il a su que la situation allait mal tourner, il a demandé à la petite d’aller se cacher dans les toilettes avant de refermer sa porte. Ce qu’elle a fait bien évidemment. Arrivés, nous avons trouvé la porte principale ouverte. J’ai regardé en vain la petite dans sa chambre. Je suis allé vers les toilettes, Et là, je l’ai trouvée.  A la police, on nous a demandé d’apporter des preuves pour », narre cette mère dont on sent toujours la colère dans la voix. En considérant les thèses des voisins comme de simples rumeurs, il assure que le certificat médical établi par un des médecins à l’hôpital Youssou Mbargane Diop de Rufisque, a prouvé que la fille avait toujours l’hymen intact. « N’empêche, le gars a écopé d’une peine de deux ans de prison ferme pour tentative de viol », poursuit-elle.

Un autre contentieux d’abus sexuel dans le même village mais dans un quartier différent. Pikine, jadis connu pour ses maisons spacieuses est devenu un bric-à-brac de ruelles étroites qui plongent parfois dans des maisons habitées. Presque aucune n’est entièrement clôturée. Celle de la  famille Diagne en est un exemple. Tonton « Sai Sai » est passé par là. Selon une source très proche, le présumé violeur a trouvé la gamine en pleine nuit dans les toilettes isolées de la maison.  « L’empêchant  de crier d’un revers de la main, il a passé à l’acte. Mais comme la première, la maman de cette seconde victime insiste, qu’on n’a pas abusé d’elle. Des propos que le père biologique de la gamine a démentis, selon la cousine de la dame. « C’est par la faute de preuves que l’auteur du viol n’a pas été arrêté.  Après constat, sa mère devrait se rendre au centre de santé pour l’établissement d’un certificat médical. Ce qui n’a pas été fait. Ils ont attendu que les séquelles disparaissent pour l’établir. En effet, il n’y a pas eu assez de preuve réuni pour mettre en cause ce délinquant qui n’a été arrêté qu’après avoir violé une blanche », soutient A. S.

A la Médina, quartier périphérique du Centre-ville, une affaire de viol opposant un maître coranique et trois familles est pendant de la justice. Il est accusé d’avoir violé deux garçons et une fille. Mais, les procédures étant en cours, à la boutique de droits, les intervenants n’ont pas voulu trop avancer sur le sujet.

Analyse : viol a dakar, démographie, promiscuité et permissivité
Une ville comme Dakar, qui grandit vers ses extensions et dont le cœur lui-même ressent le poids de la concentration humaine, renferme des candidat(e)s vulnérables et des violeurs. De ce fait, l’une des causes majeures du viol est à chercher dans sa démographie et son versant problématique, la promiscuité. La ville est victime de l’éclat qu’elle reflète dans l’imaginaire de ceux qui répondent aux sirènes de l’exode rural. Considérée comme un eldorado, Dakar est de loin la région la plus peuplée avec 3.137.196 habitants. Elle est également celle où la densité est la plus accentuée avec 5.735 habitants au kilomètre carré (Source : Agence nationale de la Démographie et de la Statistique - Ands). De plus en plus, les gens désertent les campagnes pour peupler la capitale, espérant s’accomplir dans le secteur informel comme dans les circuits formels. L’aménagement du territoire y est également pour quelque chose. Les services essentiels du privé et de l’administration sont implantés à Dakar.

Pour cette population citadine jeune et inoccupée (47,3%), certains recourent au sexe de gré ou de force car il devient, pour eux, un instrument de divertissement. Loin du regard des parents et de la censure communautaire, ils prennent des libertés. En effet, 3600 cas de viol ont été enregistrés pour l’année 2015 (source le ministre de la justice lors des plénières). D’où les nombreux cas de grossesses non désirées qui sont interrompues en douce. La grossesse contractée devient de plus en plus prégnante. La honte suscitée par l’enfant à naître prend de plus en plus de la place dans le cœur des filles ou dames. Quand celui-ci n’y est plus, l’âme n’organise plus la résistance. Elles franchissent le pas. Les fœtus jetés dans les décharges publiques et fosses septiques sont devenus nombreux. Au Bureau de l’enrôlement du tribunal de Dakar, la plupart des filles emprisonnées pour le délit d’avortement, habitent les quartiers populaires.

Le phénomène a des origines sociologiques. En milieu rural, la famille est le lieu de l’activité de bien de production. Les enfants sont considérés comme des biens de production, ce qui incite à une fécondité élevée. Par contre, dans une ville moderne comme Dakar, la famille est le lieu de consommation. Les enfants ont un rôle de bien de consommation. En effet, face à la désillusion née de cette méprise qui leur a fait prendre Dakar comme un eldorado, ces familles issues de l’exode rural, en plus de s’enliser, essayeront  de s’adapter aux réalités de la ville qui a ses tentations. Leurs enfants ne sont pas scolarisés ou leur maintien à l’école pose un énorme problème du fait de la pauvreté. Ces familles, de leurs propres illusions, se réfugient dans des quartiers populaires où le loyer est moins cher ou dans des cités dortoirs. Ils y retrouvent des marginaux qui ont leurs racines dans les quartiers mal famés de la même manière que les bons vivants des quartiers chics se livrent à ces abus. La promiscuité dans la banlieue, ajoutée à la précarité, favorise le développement du banditisme. La plupart des jeunes usent de la drogue pour dissimuler leur mal existentiel. Dans une inconscience totale, ils sont susceptibles d’y aller de leurs dérapages et, par conséquent, d’abuser sexuellement de la première fille qui se trouve sur leur chemin. Au Tribunal régional de Dakar, en quatre mois, 42 personnes ont comparu pour le délit de viol dont une trentaine sur des filles de moins de 13 ans. La situation est pareille à la Boutique de droit de Pikine où soixante cas de viols ont été enregistrés dont vingt suivis de grossesses. L’acte de viol est, pour la plupart,  passé sous silence et la grossesse qui en résulte est interrompue en douce car les familles des victimes ne veulent pas garder un souvenir de cet acte qui les place dans un inconfort social.

Le regard de l’autre pousse des femmes à braver les interdits sociaux et juridiques, jetant des êtres en devenir dans les poubelles, comme de vulgaires déchets ménagers. La loi ne doit pas être moins dissuasive que le « qu’en-dira-t-on ? ». Cette législation a la plus grande légitimité d’interdire et de faire observer le respect des interdits. La sanction pénale peut donc empêcher les femmes d’interrompre leur grossesse et d’en assumer les effets sociaux et psychologiques devant la société. L’interdiction a tout de même son revers. Elle peut encore favoriser la clandestinité, notamment les avortements à risque. Il importe également d’agir sur la concentration humaine à Dakar. Dans une ville qui grossit de toutes ses ailes, la promiscuité et le désœuvrement sont des facteurs de dérives. De ce fait, la décongestion de Dakar est une des alternatives permettant d’éviter les viols et les grossesses non désirées qui en découlent. Le facteur économique est également étroitement lié à ce phénomène qui prend des proportions inquiétantes. La préservation des bonnes mœurs passe par le développement de l’agriculture dans les régions. Ayant des activités génératrices de revenus à portée de main (pour ceux qui veulent se réaliser sur le plan social, bien sûr), les jeunes ruraux n’auront plus besoin d’affluer vers la capitale dakaroise. Enfin, un objet de sensibilisation doit détenir les paramètres d’analyse. En conséquence, le maintien des filles à l’école est un moyen de conscientisation. Les jeunes avertis ont les aptitudes intellectuelles et psychologiques pour dénoncer les auteurs.

Une enquête de Marame Coumba SECK

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