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Plus loin avec

Plus loin avec (5)

Baaba Maal crée le rêve et excite l’imaginaire de son peuple dont il porte fièrement la voix. Il a consigné, grâce à son art, le patrimoine des siens, l’a fleuri de sa créativité avant de l’offrir au monde. L’œuvre du leader du « Daande Leñol » est celle d’un poète à la charnière de ce qui évoque la beauté d’hier, l’instant à vivre et les scintillements de l’aube à venir. De son imagination romantique se déploie une humanité marquée par le bonheur de l’altruiste et le drame de la solitude de l’artiste et du père de quelqu’un qui n’est plus. Baaba Maal, c’est un engagement pour l’Afrique. Pour l’humain tout court. C’est un compagnonnage infini avec les valeurs de son terroir et cet amour de l’universel. Il est une âme en voyage qui s’est posée un instant pour nous en dire un peu plus sur l’homme et sur l’artiste qu’il ne cessera jamais d’être.

Nous vous avons trouvé à Mbounka Bambara qui, semble-t-il, est votre cocon tranquille. Est-ce pour reconstituer votre univers de créativité, pour votre inspiration ?
Par inspiration, je dirai. Un après-midi, j’étais à la maison de Nord Foire avec des amis à qui j’ai demandé de me dire en Pulaar le nom de l’aura sur la tête des Saints. J’avais le désir d’écrire, ce jour-là, une chanson sur El Hadj Oumar Tall. J’ai eu tellement de réponses ! Je me décide alors à aller à la plage en espérant suivre le cours de mon inspiration pour trouver le mot. Je suis allé à celles de Yoff, Yaarakh, Rufique, Yène… mais il y avait à chaque fois beaucoup de monde. Je me retrouve à un endroit qui s’appelle Kel avec une merveilleuse falaise où on pouvait voir Dakar au loin. Je sors ma guitare et commence à jouer. Une voix de femme peule venant d’une maison et hélant quelqu’un m’oblige alors à quitter les lieux parce que j’étais conscient que si elle me voyait, je n’aurais plus la tranquillité que j’espérais. C’est ainsi que je me suis retrouvé à Toubab Dialaw. Quand je suis arrivé, des enfants ont accouru. Et un homme me demande si je suis venu faire le pèlerinage sur un lieu se trouvant près d’un puits qu’il m’indique et où a prié El Hadj Oumar. J’étais surpris ! Je n’avais aucune information sur ce lieu. C’était une heureuse coïncidence. Il y avait une petite cabane à côté qui appartenait à la famille de mon interlocuteur. Je l’ai prié de me la vendre ou de me la louer. Et pendant trois ans, j’y allais et composais avec ma guitare. Toutes les chansons de « Nomad Soul » ont été écrites là-bas à Toubab Dialaw. C’est en voulant m’y retrouver que Mbassou Niang a découvert cet espace à Mbounka Bambara. C’était un verger. Parti à l’étranger pour récupérer des revenus tirés de mes droits d’auteur, Mbassou m’a acheté le verger sans m’en aviser. Je lui ai alors fait savoir que je n’en voulais pas, que je préférais qu’il me donne mon argent. Voici sa réponse : « J’ai tout fait pour t’acheter une maison à Nord Foire. Là, il te faut ce verger parce que si on ne t’aide pas, tu ne réaliseras rien ».

C’est ainsi que j’ai quitté, petit à petit, Toubab Dialaw pour réaménager cet espace. C’était un grand verger. A côté, c’est El Hadj Ndiaye de la 2stv qui y habite. Je lui ai vendu une moitié du verger pour que nous soyons voisins !

Est-ce qu’on avait une chance de vous trouver ici en train de vous occuper d’autres choses que de musique ?
Je ne pense pas que vous ayez cette chance ! Ma vie, c’est la musique, mon studio, même s’il y a à côté la radio qui est implantée ici mais je ne m’implique pas trop parce que ce n’est pas mon domaine. Mon environnement, c’est la musique, l’art, la culture et tout ce qui s’y greffe. J’aime aussi lire surtout les albums avec des illustrations parce que cela me fait voyager. J’ai un attrait particulier pour la littérature africaine, et de plus en plus, pour les ouvrages écrits par des Français et qui parlent de la pénétration coloniale au Sénégal et en Afrique de l’Ouest. Il y a beaucoup d’écrits sur la région du fleuve, sur Saint-Louis. Tout cela me permet de savoir ce que ces espaces ont représenté dans le temps et de rêver un peu. L’histoire aussi peut faire rêver. La lecture me permet de meubler le temps dans l’avion. C’est toujours bien d’avoir un livre à côté.

Vous êtes toujours aussi sérieux ou c’est seulement avec les journalistes ?
Rire... ! Non, pas tout le temps. Au Daande Leñol, nous déconnons beaucoup. Rassurez-vous, dans le bon sens. Quand on est ensemble, on se chambre, l’ambiance n’est jamais lourde. Nous travaillons dans le sérieux mais de manière naturelle et très décontractée. Les artistes sont de grands enfants. Certains de mes amis me disent souvent si jamais le public découvrait ce Baaba Maal taquin, il n’en reviendrait pas.

Avant de voyager à travers le monde, vous avez sillonné les terroirs le long du fleuve Sénégal. Est-ce que vous pouvez revenir sur cette période ?
A part la période de mon enfance, c’est cet espace de temps qui m’a rendu le plus heureux. J’étais beaucoup moins connu. Je suivais un rêve inspiré par ce que j’avais appris à propos des anciens musiciens et chanteurs Haal Pulaar en l’occurrence Samba Diop Lélé, Guelaye Aly Fall et d’autres. Ils ont hérité du « Lappol » (chemin). A l’époque, un artiste qui composait une chanson n’avait pas la chance, comme aujourd’hui, d’avoir les supports médiatiques, les maisons de disques pour faire la promotion. Donc les chansons voyageaient avant l’artiste. Je me rappelle que quand Mansour Seck, Demba Diack et moi sommes arrivés à Goudiry, où nous avons séjourné pendant six mois, les femmes griottes du Boundou connaissaient déjà tout mon répertoire. Le soir, on jouait ensemble avec elles nos deux répertoires. Je connaissais le leur parce que j’étais avec Mansour qui est griot. Quand on a commencé à chanter, j’ai dit pourquoi ne pas aller à l’aventure. Nous avions quand même une petite touche intellectuelle dans notre programmation. A chaque fois que nous arrivions quelque part, nous demandions à voir les historiens, les griots pour leur poser des questions sur l’historique et le sens des chansons. On envoyait un précurseur annoncer notre venue dans les villages que nous sillonnions. Et les gens nous accueillaient. Nous avons fait plus de 300 localités. Nous n’étions pas connus mais notre insouciance et les rencontres ont rendu ces moments agréables. J’ai dit à certains de mes amis que je vais essayer, un jour, je ne sais pas si c’est possible, de repartir à l’aventure sans aucune planification et avec beaucoup de simplicité.

Mansour Seck est un griot. Ce qui n’est pas votre cas. Avez-vous été victime d’ostracisme pour avoir investi cet univers de prouesses des griots ?
De temps en temps oui, mais ce n’était pas méchant. Il y avait Mansour Seck qui me couvrait d’une certaine légitimité. Par contre, à Podor, dans ma famille, il y avait quelques problèmes. Podor est une ville très culturelle. Je suis né et j’ai grandi en voyant mes oncles et mes tantes être très impliqués dans les activités culturelles. Ma mère, elle-même, dirigeait un ballet. Le fait de chanter de temps en temps n’a jamais posé problème. C’est quand j’ai voulu en faire une profession que mon père s’est opposé. J’étais bon élève. Quand je suis venu à Dakar avec Mansour Seck retrouver Mbassou Niang pour les premiers enregistrements, je me suis caché. Car, il y avait tellement de réclamations à mon sujet. On disait à mon père « toi, l’ancien combattant, pourquoi laisses-tu ton fils, qui a suivi des études, faire le troubadour » ! Mais, j’avais quelque part la complicité de ma mère.

Le Daande Leñol est né d’une sensibilité amicale, disiez-vous un jour, au-delà de celle-là musicale. Pouvez-vous revenir sur les conditions de sa naissance ?
Mansour Seck, Mbassou Niang et moi évoluions dans le groupe Lasli Fouta. A un moment, nous trois, étions un peu trop sollicités. Et nous ne voulions pas faire ombrage aux autres chanteurs du groupe. C’est la première raison de notre départ. Ensuite, le Lasli Fouta, c’est grandeur nature. Il y avait le théâtre, le ballet, la musique. Nous, nous voulions nous focaliser plus sur la musique. Et nous avons demandé la permission à ceux que nous appelions les « grands » de Lasli Fouta de nous laisser monter notre structure à côté tout en restant membres. C’est ce que nous avons fait. On a appelé cette formation « Yellitaré Fouta ». C’est avec le récépissé de celle-ci que le Daande Leñol a commencé. Nous nous sommes installés à Castor. Je suis allé en France avant de revenir pour les obsèques de ma mère. A mon retour, El Hadj Ndiaye m’a proposé, en 1984, de faire deux cassettes (Yeela et Wango). Cela a eu un succès éclatant. Je voulais repartir en France mais El Hadj m’en a dissuadé. Il m’a incité à monter un orchestre avec lui, le Wandama. Mais, je ne pouvais pas continuer en laissant en rade mes amis Malick Paté Sow, Demba Dia, Mansour Seck et Mbassou Niang. Nous avions notre propre rêve. J’ai même essayé de les faire venir en France. J’y suis arrivé avec Mansour Seck. J’ai préféré retrouver mes amis et monter une autre structure musicale. J’ai proposé le nom Daande Leñol d’autant plus que j’avais déjà composé la chanson trois ans auparavant en France. Ce nom allait très bien avec la mission que nous nous assignions : représenter notre communauté avec nos voix. Nous n’avions même pas mesuré la portée de ce slogan. Pendant des années, ceux qui faisaient jouer le Daande Leñol n’étaient pas des promoteurs de spectacles qui cherchaient de l’argent. C’est souvent des associations de village qui travaillaient pour l’épanouissement de notre communauté. Et ce qu’ils récoltaient était destiné à la communauté. On se retrouvait dans ce piège sans le savoir. C’était agréable mais c’était quand même un piège.

Pourquoi il y a cette influence mandingue dans votre musique ?
Cela vient d’abord de mon arbre généalogique dans lequel on retrouve les ethnies Wolof, Sérère et Mandingue surtout du côté de ma mère. Par ailleurs, Podor, d’où je suis originaire, a fait partie de l’empire du Mali comme une bonne partie du Fouta Toro. Ce n’est pas pour rien que nos joueurs de Xalam, quand ils commençaient à s’exercer à cet art, allaient au Mali et revenaient nous jouer « Taara », « Domba »,« Sakhadougou »… ces mélodies qui font partie de la musique classique malienne. Le Sénégal et le Mali ont la même culture, la même histoire, la même destinée.

Après tant d’années à faire de la musique, à créer, à vous renouveler, n’éprouvez-vous pas un certain essoufflement ?
Cela arrive toujours et cela se voit surtout entre mes grandes productions. Au début, on produisait des albums presque chaque année puis tous les deux ans. Quand j’ai sorti « Missing you », qui était plutôt traditionnel, je suis resté dix ans avant de sortir un autre album, « Television ». Entre celui-ci et « Traveler », un long temps s’est écoulé. Car, entre les tournées, les concerts, les studios, les engagements sur le plan humanitaire, on est quelquefois essoufflé. C’est humain. On a envie de se renouveler à chaque fois. Et pour le faire, il faut regarder derrière pour voir ce qui a accroché, ce qu’on a fait, ce qu’on a envie de dire, quelles sont les attentes, où trouver l’inspiration. Il y a toujours cette anxiété. On se demande si on va rester qui on est réellement. C’est pourquoi j’ai envie de reprendre la route, comme je vous l’ai dit tantôt, à la recherche de cette sensibilité et de cette inspiration qui nous avaient habités, Mansour Seck et moi, pour écrire des chansons comme celles que nous avions composées il y a 10, 20 ans.

Mais, il y a une force qui vit dans le corps, dans l’âme, dans la voix de l’artiste. A chaque fois qu’on s’essouffle, qu’on n’a pas la maîtrise de sa capacité artistique, il y a cette anxiété qui se mue en révolte artistique qui prend le dessus. Avons-nous même peut-être besoin de cet essoufflement, de ce doute, de cette peur avant de monter sur scène. Cet instant est producteur d’émotions. Et cela se ressent dans la voix, dans l’écriture. Il y a des sensations que même le public ressent. Et pour que l’âme de l’artiste ne se corrompe, pour être égal à lui-même, il ne doit pas canaliser tout cela.

Vous avez parlé de révolte. L’album « Traveler » en était-il une ?
Absolument. Je voulais montrer que l’Afrique est un continent moderne. Il y a certains puristes, surtout en Europe, même si c’est un petit nombre, qui veulent qu’on se contente d’un style de musique qui leur plaît. Ils ont leurs raisons. Mais moi, j’étais révolté par le fait qu’ils veuillent nous enfermer dans un carcan comme si on voulait nous dire implicitement que nous n’avions pas le droit de toucher à la musique moderne, à l’électronique, de sophistiquer nos productions. C’est une des raisons de cette révolte. L’autre motif est lié aux interpellations de beaucoup de gens sur notre choix de chanter en Pulaar et en Wolof. J’ai remis le morceau « Demgal » que j’ai déclamé avec une certaine révolte pour dire que c’est ma langue et c’est avec elle que je peux sortir tout ce qu’il y a de beau que renferme ma communauté, sa science, son histoire, tout ce qu’on peut apprendre de chez moi. Si j’essaie de la faire avec une autre langue, je mutilerai mes capacités artistiques.

En explorant d’autres univers rythmiques comme l’électronique, est-ce que vous ne laissez pas orphelins certains nostalgiques ?
Il y a toujours des gens qui sont nostalgiques. Moi-même je le suis quelquefois ! C’est ce qui fait qu’au milieu de mon spectacle, malgré les moyens modernes et colossaux employés, je ramène tout à la simplicité pour représenter notre univers, pour ne pas sevrer ceux qui sont férus de cette partie évocatrice de notre être. Un journaliste anglais avait titré un jour « Pauvre Baaba Maal ». Je l’ai interpellé sur le choix de ce titre. Voici sa réponse : « Tu es partagé entre plusieurs choses. On sent que tu aimes faire de la musique traditionnelle. Mais, tu es obligé de faire du moderne parce que tu as cette ouverture intellectuelle et tu travailles avec une maison de disques qui veut que l’orchestre joue sur des plateformes beaucoup plus grandes. Et toi, tu valses entre les deux ». Je suis foncièrement traditionnel. Dès que j’ai du temps, je vais au Fouta. J’aime bien aller avec le Daande Leñol dans les petits villages, jouer avec un groupe électrogène, jouer en suivant nos envies… Et le lendemain, faire une tournée internationale qui est à l’opposé de tout cela avec un programme bien ficelé, les grands hôtels, les avions, une organisation parfaite. J’aime bien les deux parce que l’un me repose de l’autre. Et cela se retrouve aussi dans ma production.

La rencontre avec le producteur de musique Chris Blackwell, fondateur du label Island Records, a été une étape importante. Comment elle s’est faite ?
Chris Blackwell, qui a hypothéqué sa maison pour faire l’enregistrement de Bob Marley, est un homme passionné pour la musique et le pont qu’elle pouvait établir entre l’Afrique et la Jamaïque.

Il est tombé, par un concours de circonstances, sur ma cassette « Jam Leeli » que nous avions composée en France quand j’y étais avec Mansour Seck. Avec Amadou Kane Diallo, on n’avait fait que 1000 cassettes que l’on avait envoyées au Sénégal pour nous rappeler aux souvenirs des Sénégalais. C’est l’une de ces 1000 cassettes qu’un Gambien a achetée. Et un touriste anglais a entendu la musique, un après-midi, à Banjul, et a demandé qu’on la lui vende. Il l’a remise à une petite maison de disques à Londres qui a commencé à faire des copies. C’est ainsi que Chris Blackwell en a eu une. Pendant deux ans, ils se sont mis à faire des recherches pour voir si je suis avec la structure Syllart en exclusivité jusqu’au jour où un producteur délégué, qui a beaucoup aidé la maison de Chris Blackwell à avoir accès à la musique africaine, a décidé de venir au Sénégal pour se renseigner et nous rencontrer. Nous lui avons signifié que nous n’avons pas d’exclusivité avec Syllart. C’est ainsi que Mbassou Niang a signé le contrat avec eux alors que j’étais en tournée.

Après plus de trois décennies de carrière, quels sont vos regrets et satisfactions ?
Un musicien n’est jamais totalement satisfait. Bien entendu, il y a forcément des temps forts. En ce qui me concerne, c’est dans la phase d’écriture d’une chanson que je commence à me fixer un but. Dans ces moments précis, je cible un public, bien avant même l’interprétation. Quand je suis sûr, au plus profond de mon être, d’avoir touché la cible, c’est à cet instant que je suis satisfait. Par exemple, l’album « Baayo » a été composé suite à notre périple de deux ans, qui nous a permis de sillonner toute l’Afrique de l’Ouest. Nous avons pu disposer de tout un répertoire qui est un héritage de l’Afrique de l’Ouest. Ma maison de production, Island Records, avait accepté, à l’époque, de nous laisser faire les choses comme nous les sentions. J’en garde un merveilleux souvenir. Mes différentes rencontres avec Nelson Mandela ont également toujours été de véritables moments de bonheur. La première fois, je lui ai fait porter, dans son bureau, un boubou que je lui avais apporté en guise de cadeau. Il était encore président. Lorsqu’il a été invité par la reine Elisabeth et Tony Blair, à Londres, à l’occasion de son anniversaire, nous y avons participé. Il nous a fait venir dans ses bureaux, nous a donné des conseils et s’est tourné vers moi et a dit, en présence de mon neveu et de ma nièce, « Baaba Maal, chante-moi une chanson ».

J’ai alors fait un a capella de «Yeela». Ce même sentiment de joie m’a envahi lorsque je me suis rendu à Cape Town dans le cadre des activités de sa fondation qui œuvrait pour la prévention du Sida chez les enfants. L’artiste vit avec ses regrets. Ce qui m’afflige, c’est de constater que la musique africaine, malgré le nombre de ses talents, ne parvient pas à démontrer qu’elle a sa place dans l’industrie musicale. Quand on entre dans un magasin de musique, il y a toujours cette partie très oubliée que l’on appelle « World music »…

Vous avez, ces dernières années, perdu certains de vos proches dont votre fils unique. Comment avez-vous vécu ces moments?
Avec tristesse ! Mais aussi avec grandeur. C’est toujours dur de perdre quelqu’un qui nous est cher, avec qui on projetait de faire des choses, qu’on avait l’habitude de voir, d’entendre rire, se fâcher quelquefois. Quand tout cela s’arrête brusquement, c’est toujours triste. Nous avons aussi vécu ces moments avec grandeur. Même si je ne suis pas le plus âgé de ma communauté, ou de mon pays, ma responsabilité fait que je fais partie de ceux que l’on observe. Les gens vous regardent dans ces moments. Certains cherchent à savoir si vous méritez véritablement votre place de leader. Vous êtes tenu, malgré la douleur, de relever la tête et de continuer votre chemin. La vie est ainsi faite. On ne peut pas tout avoir. Perdre un fils, personne ne s’y prépare.

Quand le mien est décédé, pendant quelques minutes, je me suis effondré de chagrin. En même temps, je me suis dit qu’il faut que je sois fort, pour ma famille, mes amis, mon entourage. J’ai également beaucoup pensé au groupe Daande Leñol et à sa signification (la voix du peuple). Il ne fallait pas que le porteur d’une telle voix s’écroulât. Après le temps de deuil, après avoir salué leur compassion sincère, j’ai convoqué une réunion et ai signifié aux membres de mon groupe le devoir d’honorer nos engagements. Nous ne devions pas sombrer dans l’abattement. Des personnes vivent exclusivement à nos dépens. Nous avons l’obligation de penser à ces individus. Ils étaient certes surpris, mais ils ont totalement compris le message. Il m’incombait de me conduire de la sorte.

Le Grand prix du chef de l’Etat pour les Arts vous a été décerné récemment. Comment avez-vous accueilli cet honneur ?
Cela a été un plaisir immense. Cette distinction m’a conforté dans l’idée qu’il fallait toujours faire un travail propre. Ce qui m’a le plus marqué avec ce Grand Prix, c’est la qualité du jury constitué d’artistes et d’hommes de Lettres qui sont même peut-être beaucoup plus méritants que moi. La reconnaissance vient de personnalités qui exercent le même métier que moi. Cette reconnaissance des pairs me réjouit davantage.

Au-delà de l’artiste, nous découvrons le Baaba Maal entrepreneur avec une radio, une plateforme digitale, l’association de développement Nann-K…Est-ce qu’on peut s’attendre à ce que cette vision se traduise par un engagement politique ?
Pourquoi pas ? Nann-K est avant tout un mouvement de développement où on trouve toutes les sensibilités. Nann-K n’appartient pas à Baaba Maal.

Mais, si un jour, ma vision de mon pays et du monde ainsi que mon désir d’œuvrer pour la collectivité m’obligent à faire de la politique, si pour être écouté, il faut s’y lancer, je m’engagerais. Il ne faut pas exclure cette éventualité.

Entretien réalisé par Alassane Aliou MBAYE et Oumar BA
Photos (Ndèye Seyni SAMB)

On ne le présente plus. En plus d’être un des artistes plasticiens sénégalais les plus doués, Kalidou Kassé est également le fondateur de l’école des arts visuels Taggad, la première et la seule du pays. Dans sa galerie où cohabitent tableaux peints et tapisseries, le président de l’Association internationale des arts plastiques convoque le passé d’un parcours qui n’a pas été un long fleuve tranquille. Dans cet entretien, il explore les innovations pouvant offrir à ses pairs un meilleur environnement de travail.

Quel regard jetez-vous aujourd’hui sur l’art sénégalais ?
L’art sénégalais est très dynamique aujourd’hui. Dans toutes les rencontres internationales, je vois que les artistes sénégalais sont bien cotés. Cependant, il faut s’unir pour faire face à la mondialisation. Privilégier une proximité entre artistes africains à l’image des institutions économique et politique comme la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et l’Union africaine (Ua).

Qu’est-ce qui est fait par les autorités pour rendre l’art sénégalais plus dynamique ?
On a noté plusieurs avancées sous le magistère de l’actuel ministre de la Culture, Mbagnick Ndiaye. Sur beaucoup de terrains qu’il nous a invités, c’était du concret.

Donnez-nous des exemples ?
La couverture médicalisée des artistes et leur subvention. Récemment, il y a eu la rencontre avec les galeristes. Des initiatives à saluer. Maintenant, ce n’est pas à l’Etat de nourrir les artistes. A eux de vivre de leurs créations. En effet, ils doivent être créatifs et tisser des partenariats. On parle de plus en plus d’industrie artistique. Les artistes ne font pas beaucoup d’efforts pour arriver à cela. Ce qui nécessite une organisation du métier qui fera que nous pourrons tendre vers notre propre industrie de fournitures de matériaux. La toile que j’utilise, je l’achète en Europe, la peinture aussi.

En parlant d’organisation, lors de la dernière biennale, vous avez assisté à la création du premier marché de l’art sénégalais, le Madaken en l’occurrence. Quel peut être l’apport de cette initiative ?
C’est une demande qui est ancienne. Concernant la biennale, il fallait créer un marché par rapport à l’activité. Ce marché de l’art de Dakar permet non seulement de structurer l’environnement de notre profession mais aussi de créer un cadre de réflexion pour les artistes. La biennale est un plateau et c’est aux artistes de mettre le contenu.

Que renferme cette loi ?
Cela suppose que l’artiste qui vend son tableau à une personne prend en même temps ses attaches pour voir à quelle année le tableau a été vendu, à qui et à quel prix. Ce qui signifie que si cette même personne revend le tableau, l’artiste a 8 % sur la nouvelle vente.

Est-ce que ce droit est toujours respecté ?
Bien sûr ! Mais il faudra que l’artiste apporte les preuves de la revente de son œuvre. Je connais des gens qui ont acheté des tableaux et les ont revendus car étant dans des difficultés sans penser à l’artiste. Si dans chaque tableau revendu, on respectait ce droit, l’artiste et sa famille pourront mieux vivre de leurs œuvres.

Quelle est la place de l’art dans une société ?
Dans nos pays en voie de développement, il doit être un véritable vecteur de développement et pourvoyeur d’emplois. C’est ainsi que certains de mes tableaux vendus aux enchères ont permis l’achat de scanners de mammographie pour des hôpitaux de la place.

En parlant d’emplois, que faites-vous concrètement pour permettre aux jeunes artistes de bénéficier du travail ?
J’ai créé une école de formation « Taggad » pour préparer certains jeunes à exercer le métier de peintre. Elle a été créée vers les années 2008. Elle a formé beaucoup de jeunes. A travers le projet « un talibé, un métier », 150 talibés ont été initiés à la calligraphie et au battu.

Quel est ce nouvel apport dans la formation des artistes ?
Il a consisté à former des artistes multifonctionnels et polyvalents, notamment des journalistes reporters d’images et en même temps artistes avec un tronc commun comportant le dessin, la peinture, le volume, les couleurs, les perspectives et autres. L’artiste choisit une branche pour se spécialiser en infographie, en caméraman... Beaucoup de sortants sont dans le marché de l’emploi. Des chaînes de télé nous prennent des stagiaires. Depuis sa création, 200 jeunes ont été formés.

D’où est née cette idée innovante ?
Quand vous formez seulement des peintres, cela peut ne pas leur profiter, car peindre un tableau en Afrique est une chose mais le vendre en est une autre. Dans notre environnement, il n’y a pas régulièrement des gens qui peuvent vous acheter un tableau à 500.000 FCfa ou un million. Donc, il faut préparer les jeunes artistes à pouvoir explorer d’autres terrains. Autre chose, il faut tenir compte des mutations dans le domaine des arts plastiques car la photographie est rentrée dans celui-ci. D’ailleurs, de plus en plus, on parle d’art visuel.
Autrement, certains artistes occidentaux, en avance sur nous, venaient dans les expositions avec des produits finis, notamment avec des vidéos déjà montées. Alors que nous artistes africains le faisions sur place. Ce sont des choses qui ont attiré mon attention dans les expositions internationales. En plus, à l’ouverture de ces dernières, il y a des vidéos qui traitent de l’actualité et l’artiste doit être en mesure de tout faire, du début à la fin.

Votre galerie est-elle une entreprise ?
Non ! Elle est composée d’ateliers d’art qui créent de la valeur ajoutée à ce qu’on fait dans le cadre général. Au-delà des tapissiers, il y a des lithographes, des œuvres destinées à la vente, mais en édition limitée.

Comparant vos œuvres d’hier à celles d’aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé dans la conception de vos sujets ?
Mes premiers tableaux parlaient de l’excision et des scarifications. A partir de ces pratiques violentes avec du sang qui coulait partout, j’avais décidé de peindre cette réalité culturelle bien ancrée dans certaines couches sociales. Des tableaux qui n’étaient pas bien appréciés à l’époque. Dans le travail artistique, il est difficile d’être accepté au début. Il faut cependant avoir de la ténacité et de la vision pour relever le défi. A « l’Ecole de Dakar », je faisais comme tout le monde. À un certain moment, j’ai senti le besoin d’exprimer mon identité à travers mes us et coutumes, à travers la tradition.

Quand j’allais aux Etats-Unis, j’avais le déclic en prenant le fil à tisser comme démarche pour m’exprimer. Parce que dans la tendance du surréalisme, c’était des travaux d’atelier. A un moment, j’ai pris le fil à tisser pour expliquer ma tradition et tout ce que j’ai vécu dans mon enfance. Une démarche que j’ai maintenue tout en me positionnant sur ce qui se passe dans l’actualité.

Cet ancrage de vos œuvres dans les valeurs sénégalaises relève-t-il de l’hermétisme ?
Dans les tableaux en face de vous, vous avez des tableaux surréalistes qui parlent de l’environnement, des mutations sociales. Sur les tapis, c’est une démarche que j’essaie d’y inclure. Je m’évade dans mes œuvres du fait que je voyage beaucoup et je rencontre beaucoup de monde, mais je n’aime pas trop m’éloigner de mes origines. Je ne peux me diluer dans cette sorte de mondialisation pour m’exprimer autrement qu’en Africain. Ce n’est point un repli identitaire mais une manière de défendre mes valeurs dans le concert des nations. Au banquet de l’universel, on est obligé d’aller avec ce que l’on a.

Certains remettent en cause les fondements d’un art africain. Que vous inspire cette démarche ?
Ce sont des positions qui ne sont pas défendues par les artistes. En ce qui me concerne, je suis un artiste africain profondément enraciné dans sa culture. Un artiste a des origines. Il est né quelque part et a grandi quelque part. Et comme je ne viens pas du néant, je ne suis pas un artiste du néant.

En effet, c’est une vision trop réductrice de l’art qui relève de la pure philosophie. Aussi abstraite et surréaliste qu’est sa démarche, l’artiste à travers ses tableaux, exprime son identité. La preuve, Pape Ibra Tall, mon maître, avait peint le « Dioudou bou raffet » (le bien né). Cela veut dire beaucoup de choses dans ce débat posé. Il est important de dire que nous sommes artistes et que nous venons de quelque part. En s’appuyant sur ses valeurs, on peut expliquer ce qu’on a envie de faire comprendre.

Depuis dix ans vous avez repris la tapisserie. Pourquoi aviez-vous mis en stand by cette activité ?
C’était plus lié à un problème d’équipe. La tapisserie, ce n’est pas une œuvre que l’on réalise seul. C’est un véritable travail à la chaîne. Dans la galerie, il y a des cartonniers qui agrandissent les tableaux, les lissiers qui tissent les tapis et les couturiers. Donc, il y a beaucoup d’étapes à réaliser. En plus, c’est un métier très cher et il fallait me préparer financièrement pour reprendre les activités. Ainsi, je m’étais concentré à ma peinture.

D’où est née votre passion pour les arts plastiques ?
Elle me vient de ma mère. Elle était brodeuse. En regardant ses images de broderie en fleurs en dégradé de couleur, elles me parlaient parfaitement. Né en plus dans une famille de tisserands, je voyais les tisserands tirer les files à longueur de journée. De ce jeu de pédales et de mélange de couleurs, j’avais commencé à griffonner des choses. Et plus tard, j’ai fait beaucoup de tableaux sur les tisserands. Quatre ans aux manufactures de Thiès après l’obtention du baccalauréat, on était tombé sous le coup des ajustements structurels. Ainsi, la formation s’était arrêtée.

Qu’est-ce vous êtes devenu par la suite ?
En 1991, j’ai rencontré d’autres artistes, notamment Paular et Amadou Racine Ndiaye. Nous avons ouvert la première galerie privée du Sénégal. Installés d’abord à Pikine Khourou Nar, puis aux Hlm, nous nous sommes retrouvés par la suite à la rue Pacha. Un trio que j’avais dénommé le Krp, c’est-à-dire Kalidou Racine et Paul. Je me rappelle qu’en mettant l’adresse de notre atelier, j’avais mis comme numéro de téléphone deux points et rien à la suite. Nous n’avons pas en ce moment de téléphone. Cependant, le montage de quelques expositions nous avait permis d’enrichir notre carnet d’adresses. Nous étions ensuite tombés sur un vrai mécène, un féru d’art. Il s’agissait d’Abdou Fatah Ndiaye, ancien directeur de Holding Kébé. Ce dernier nous avait fait la commande de deux tableaux portant sur deux thèmes. Le premier était intitulé «Ndiouga Kébé», ses réalisations et sa foi dans le Mouridisme, le second, «la société Holding Kébé et ses facettes». C’est là que j’ai commencé à travailler sur des thèmes.

En dehors de l’apport financier, il nous avait aidés à mieux nous organiser. Au début, quand on nous payait un million, on essayait d’abord de voir une bonne dibiterie où se gaver. Le reste, on se le partageait. Après, on a compris que ce n’était pas la bonne formule. Avec ses conseils, on s’était fixé des salaires comme des fonctionnaires. Et là, on a eu la première galerie privée du Sénégal tenue par des artistes. Une organisation qui, plus tard, nous a permis d’ouvrir un atelier d’encadrement. Ainsi, l’argent des tableaux vendus était reversé dans le capital-investissement.

Iba Ndiaye Diadji vous a nommé « Le pinceau du Sahel ». Pourquoi une telle surnom ?
Iba Ndiaye était l’un des meilleurs critiques d’art de l’Afrique. Il a eu à étudier mon travail. Il m’a d’abord fréquenté en tant que sculpteur. En effet, l’ancien directeur des Beaux arts a étudié profondément mes œuvres sur le Sahel par tout ce qu’on voit comme terre ocre et rouge. Un sujet qu’il a traité, notamment «Tempête du Sahel» avec juste des tâches. Ayant traité tous les deux la même thématique avec des approches différentes, il avait compris ma démarche et ma philosophie. Et dans une exposition au centre culturel Mitterrand à Bordeaux, j’avais la belle surprise, à bord d’un véhicule, de voir une chose qui ressemblait à mon tableau. Je n’y croyais pas. En me rapprochant, une de mes autres œuvres sur une autre affiche sur laquelle on pouvait lire « Le pinceau de l’Afrique ». On m’avait accueilli comme un roi.

Quels sont vos projets dans l’immédiat ?
Pour 2017-2018, la feuille de route est déjà tracée. La deuxième phase de la formation des talibés va démarrer avec un nouvel espace, Aldiana, qui sera ouvert au mois de février (l’entretien a eu lieu au mois de janvier, ndlr). Un espace de promotion culturelle pour les artistes plasticiens et acteurs de la culture, notamment le théâtre.

Entretien réalisé par Marame Coumba SECK

Comédien, technicien et réalisateur, il compte à son actif une dizaine d’œuvres tous genres confondus dans le domaine de la réalisation, notamment des documentaires. Ces films ont fait entrer le cinéma sénégalais dans l’histoire. Initiateur du festival ''Moussa invite'' de Rufisque et propriétaire de la maison de production « Les films du crocodile », l’ovationné de Cannes revient sur son parcours et les handicaps du cinéma africain, en particulier sénégalais.

Comment se porte le cinéma africain, en particulier sénégalais ?
Le cinéma sénégalais se porte très bien au plan de la production. Dans tous les festivals, les films des jeunes africains ont émergé. Que ce soit en Côte d’Ivoire, au Congo, au Cameroun ou au Rwanda, il y a des pépinières qui poussent. Cependant, une réalité persiste. On fait des films sans pouvoir les projeter dans les salles de cinéma. D’ailleurs, c’est le malheur que l’Afrique a. En dehors des festivals, nos films sont quasi inexistants. Les télévisions n’adhèrent pas à la politique de promotion des œuvres cinématographiques. En effet, l’explosion audiovisuelle ne profite pas à notre secteur. Ce sont les télévisions qui font leurs produits pour les diffuser. Pour nous qui avons une certaine assise, nos films sont visibles, mais seulement en dehors de l’Afrique. En ce qui me concerne, j’ai de nouvelles méthodes pour faire connaître mes produits au grand public sénégalais. Elles consistent à projeter à l’air libre mes œuvres récentes. Je l’ai fait avec la toute dernière réalisation, « Bois d’ébène » bien évidemment. Ce qui a permis à 8.000 personnes de la voir.

Doit-on penser que la relève est assurée ?
Je n’aime pas le mot relève car dans le cinéma, il n’y a pas de remplacement mais plutôt une continuité. J’ai beaucoup appris avec les Sembène Ousmane et autres. Leurs productions sont éternelles. Sauf qu’on s’inspire d’eux pour apporter du nouveau.

Vous disiez que les télévisions ne s’impliquent pas pour la diffusion des vos films. Est-ce un souci de rentabilité ?
Les télévisions vivent de publicités. Leurs vrais bailleurs, ce sont les annonceurs. Sans ces produits, elles n’existent pas. Et elles se limitent à la promotion de ces produits. D’ailleurs, elles n’ont jamais adhéré. Elles font dans la facilité ignorant peut-être que faire la télévision, c’est également prendre des risques pour faire plaisir à ses téléspectateurs. En effet, au lieu de faire avancer le peuple, elles le font faire du surplace par le biais de contenus qui répondent à une logique marchande. J’ai fait l’effort d’aller vers des télévisions pour la diffusion de mes films. Elles m’ont signifié qu’ils pouvaient les diffuser mais elles n’ont pas d’argent pour me payer.

Pouvez-vous recourir aux annonceurs pour faire accepter vos produits ?
Moi, je suis un cinéaste. Les télévisions étant des distributeurs, cette tâche leur revient. Ce qu’elles ont fait avec la lutte, elles peuvent faire autant avec les produits des cinéastes. Elles doivent venir vers nous pour voir nos réalisations. Par exemple, « Bois d’ébène », je l’ai projeté, mais il n’y avait aucune télévision. Pourtant, elles y étaient invitées.

En tant qu’ancien président de la Coopération française pour l’aide au cinéma africain, peut-on parler d’industrie cinématographique au Sénégal ?
Elle commence à voir le jour depuis qu’Alain Gomis et moi avons reçu des prix à Ouagadoudou. Le gouvernement actuel a mis un milliard de FCfa sur la table pour faire des films. Ce qui est une bonne initiative et nous le saluons vivement. Mais, ils ont mis la charrue avant les bœufs car pour réaliser des films, cela suppose que nous possédions des salles de cinéma. Ce qui n’est pas le cas. En effet, Il fallait commencer, en premier lieu, par restaurer ou construire des salles de cinéma pour deux ans. Une fois cette phase achevée, on entame la phase de visionnage des œuvres qui existent déjà, une manière de permettre aux cinéastes de faire de nouvelles réalisations en prenant le temps nécessaire. Il paraît qu’il y a un projet de construction de salles de cinéma, mais où ? Le vrai peuple se trouve dans la banlieue du fait de son importance démographique. Si on met les salles dans des quartiers résidentiels, cela suppose qu’on cible les élites. En tant que cinéaste, je propose des salles en plein air dans les quartiers populaires, car il ne pleut presque plus en Afrique. Ainsi, il faut impliquer les maires pour qu’il y ait dans chaque commune des salles de cinéma. Pour donner l’exemple, j’ai commencé à montrer mes films en plein air. « Bois d’ébène » par exemple, à Pikine et à Mbao, avec la présence de l’ambassadeur de France.

Comment vous êtes-vous retrouvé dans le septième art ?
Je suis l’aîné de ma famille. Et quand mon père est décédé, j’étais encore jeune, ayant derrière moi toute une famille. Il fallait donc trouver du travail pour accompagner celle-ci composée en majorité de filles. Au lendemain de la mort de mon père, je ne sais pas ce qui s’est passé. Les gens ont vendu la maison et ont dilapidé tout l’argent. Mais ma mère a pu acheter une autre maison. On est sorti de la grande maison vendue pour aller dans une autre rue juste à côté. Il fallait que je bosse pour qu’on s’en sorte. Et comme Johnson Traoré, un grand cinéaste, habitait tout près de nous et j’étais très proche de son frère, ma mère était parti le voir pour qu’il m’encadre. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans le cinéma. Au début, ce n’était pas une passion mais plutôt un moyen de survie. Avec l’appareil photographique qu’avait laissé mon père, je commençais à m’intéresser à la lumière.

De votre métier d’électricien, comment êtes-vous arrivé à réaliser des films ?
Dans ces films, Johnson s’est rendu compte de mes prédispositions. Après trois films, il m’a promu chef-électricien. Ce qui avait surpris beaucoup car j’étais jeune. En outre, des personnes m’avaient ensuite conseillé d’y rester car j’avais du talent. Quand j’ai réalisé, comme électro, « Camp de Thiaroye » avec Sembène Ousmane, j’ai décidé d’en faire un métier d’avenir. D’ailleurs, je m’étais dit que j’allais me marier avec le septième art. Après quelques tournées dans la sous-région, j’avais commencé à gagner beaucoup d’argent dans ma petite vie. Il y a eu, cependant, des points d’interrogation. Pouvais-je rester toujours technicien qui n’avait pas certaines libertés dans la pratique du cinéma ? La réponse a été automatique. C’est ainsi que j’ai pensé à faire un court-métrage, « Toubab-bi » que j’ai produit moi-même.

Comment ce premier produit a-t-il été accueilli ?
A sa réalisation, il a été sélectionné au Festival du film du monde au Canada. J’ai même reçu un prix en Allemagne. Cependant, j’ai été démonté par la suite au Fespaco. Les critiques de cinéma me connaissaient mais les autres non. Le court-métrage fut sévèrement critiqué. D’ailleurs, un journaliste critique de cinéma s’était permis de dire sans le regarder au préalable que c’était le film le plus nul qu’on eût jamais produit. Par la suite, l’œuvre a continué son chemin. Dix sept ans sans prix dans le pays, ce dernier avait raflé tous les prix, notamment ceux du festival de nuit d’Afrique, d’Amalur. Premier film de court-métrage qui est sorti dans les salles de Paris, les critiques dans les journaux disaient que mon film avait un petit plus et qu’ils avaient envie de me voir à l’œuvre. Une manière peut-être de se rectifier.

Comment vous positionnez-vous par rapport à vos collègues sénégalais ?
Moussa Toure 2Je suis à mi-chemin entre différents genres parce que j’ai cheminé à côté de plusieurs grands cinéastes comme Sembène Ousmane, Johnson Traoré, Omar Thiam, Tidiane Aw, Ousmane Samb, William Mbaye, entre autres. En plus de ce que j’ai appris à l’étranger. Un mélange qui m’a permis de me rendre compte d’une chose, les sujets diffèrent mais le cinéma reste pareil. Ma position est donc l’universalité de la chose.

Vous faites plus dans le cinéma de conscientisation. Avec votre dernière œuvre, vous parlez de l’esclavage. Pourquoi creuser dans les décombres de l’histoire ?
Quand on est né au Sénégal, en particulier à Dakar, on voit les traces de l’esclavage tous les jours. Pourtant, on n’en parle pas. Un producteur de la maison « Le film d’ici » est venu vers moi avec un projet de documentaire. Il m’a proposé le sujet qui m’avait intéressé car relevant du vrai ; il fallait y juste y ajouter ma cinématographie. Ce qui en fait un documentaire-fiction. Une technique qui m’a ouvert un autre champ de réflexion qui touche plus à la politique. Je suis en train de concevoir un autre de même nature qui va s’intituler « Monsieur le Président ». Un documentaire teinté de fiction dans lequel j’aborde la vie d’un chef d’Etat africain qui, depuis quarante deux ans, est au pouvoir.

Vous projetez votre public dans des univers contrastés, avec une forte dose de subtilité. Que cherchez-vous dans ce style ?
Je suis subtile dans ma vie. Elle se reflète par conséquent dans mes œuvres. Certains de la corporation me taquinent en disant que la particularité de mes films c’est qu’ils me ressemblent. Donc j’essaie de maintenir le style. Même si je décidais de faire un film vulgaire, ce serait dans une subtile vulgarité. En plus, dans la subtilité, on cherche à toucher et à percer celui qui vous regarde en l’accompagnant dans le questionnement. A titre d’exemple, dans « La pirogue », quand le couple se sépare en se donnant des caresses, leur regard est une représentation subtile de l’amour. Cela suffit. Dans mes films, vous ne verrez jamais des gens faire l’amour car il n’est pas forcément dans l’acte mais dans les expressions du corps, le regard, les caresses, etc. Peut-être également que l’artiste est le fruit de son milieu.

La tendance, aujourd’hui, ce sont les séries télénovalas qui ciblent davantage un public spécifique…
Parmi les jeunes qui produisent ces films, certains sont passés par moi. Mais comme vous le savez, ils s’isolent très rapidement pour se consacrer à l’exercice. Au début, je ne m’y étais pas intéressé. Mais, je me suis rendu compte aussitôt que tout le monde les suivait. Et j’y suis allé par curiosité. Ce qui est indéniable, c’est que ces séries intéressent les téléspectateurs. Là, c’est le top du top. D’ailleurs, je n’ai jamais vu cela depuis ma naissance. Cependant, leurs producteurs gagneraient, pour un souci d’importation, à faire parler français les acteurs comme dans les séries sous-régionales qui nous parviennent.

Peut-on les classifier dans les œuvres cinématographiques ?
Ce sont des séries justement. Du cinéma, je ne crois pas qu’ils aient quelque chose de cinématographique même si elles gagnent en public. Il est arrivé que je taquine quelqu’un en lui disant : si c’était moi qui faisais de tels produits, j’allais me faire casser dans le monde. Donc, le contenu est susceptible de critiques. Moi, en tant que cinéaste, je peux ne pas le digérer car du fond historique aux langages en passant par les dialogues, il y a des choses à dire. Mais ça intéresse les téléspectateurs. Et le cinéma est fait d’audience. D’ailleurs, je suis en train de préparer des séries mais qui sortent des lieux communs. Elles se projettent dans le futur, notamment dans l’Afrique de 2040.

Pourquoi ces nouvelles séries locales vous dament-elles le pion ?
Elles sont diffusées à la télé alors que nos produits ne le sont pas. Ensuite, de plus en plus, ces séries sont produites par les télés. Elles produisent et diffusent. Mieux encore, pour certaines productions, les acteurs sont des travailleurs de ces télés. Pour apprécier nos produits, il faut les montrer d’abord. Dans ce cas, on verra si les séries nous dament le pion ou non.

Quelle est sa particularité de « La pirogue », cette œuvre qui vous a valu beaucoup de succès ?
L’œuvre qui avait beaucoup plus de succès, c’est « Tgv ». C’est mon film le plus populaire. Fait en 1997, il fonctionne toujours. Au fait, la chance de « La pirogue », c’est d’aller à Cannes, ou le monde du cinéma se rencontre. J’ai été ovationné à Cannes. Tout le monde s’est levé, le public, le jury et les critiques pour m’applaudir pendant quinze minutes. En effet, j’ai eu le Prix de la critique internationale. Pour un Africain, être sélectionné à Cannes, c’est déjà un Prix. D’ailleurs, « Bois d’ébène » a failli y être encore.

« La pirogue », « Mbekh mi », « Mbeureum » (griller le poisson), on voit le champ lexical de la mer revenir dans vos œuvres. Qu’est-ce qui vous lie à la mer ?
J’ai passé toute ma jeunesse près de la mer. En tant qu’amoureux de la nage, j’y étais matin et soir. En tant qu’observateur passionné, des sujets relatifs à celle-ci me venaient facilement.

Les œuvres des jeunes cinéastes sont plus osées en abordant la sexualité, la drogue... Qu’est-ce qui vous différencie de cette génération ?
On est cinéaste avec son éducation. Dans « Toubab-bi », j’ai parlé de la prostitution déjà dans les années 1980. On peut toucher le public sans utiliser un langage ou des scènes crues.

Vos œuvres ne sortent pas de l’Afrique. Est-ce de l’hermétisme ?
J’y suis et j’y resterai toujours. Je fais partie des Africains qui voyagent beaucoup mais qui ne quitteront pas l’Afrique. Je fais du cinéma pour rester en Afrique. C’est pourquoi dans chacun de mes films, je laisse mon empreinte qui est purement africaine.

Quels sont vos projets en dehors des séries déjà annoncées ?
En perspective, un film policier avec Hollywood pour adapter une œuvre. Au programme également, une réalisation sur l’esclavage arabo-musulman entre la Tunisie et le Sénégal. Son titre est « Alzheimer », un film qui va être tourné au Canada entre un Peulh et une Indienne. En dehors de cela, deux documentaires sur le Diola et les malades mentaux sont en cours.

Entretien réalisé par Marame Coumba Seck

Dans cet entretien, le Colonel des Eaux et Forêts à la retraite et écrivain, avec l’œil du Saint-Louisien, revient sur le riche patrimoine matériel et immatériel qui fait la particularité de cette ville.

En tant que natif de Saint-Louis, que représente cette ville pour vous ?
Je suis né, j’ai grandi et j’ai fréquenté l’école coranique et l’école française à Saint Louis au quartier Ndar Toute, à Ndiolofène, aux Eaux claires et à Diamaguène. J’ai habité ou fréquenté tous les quartiers de la ville. J’aime cette ville avec fureur comme le disait le Duc de Lauzun premier Gouverneur du Sénégal nommé par le Roi de France et qui écrivait en 1779. « L’île de Saint-Louis est un amas de sable qui ne produit rien de bon. Ses habitants l’aiment avec fureur, n’imaginant pas d’autre bonheur que d’y vivre, quoiqu’il soit bien rare de ne point y mourir jeune… ». Cela m’a d’ailleurs facilité l’écriture de mon livre qui a pour titre : « Itinéraire d’un Saint-Louisien, la vieille ville française à l’aube des indépendances »

Parler de Saint-Louis renvoie forcément à certains concepts comme Domou Ndar, Takassanu Ndar, Signare, Fanal. Que reste-t-il de ce patrimoine culturel immatériel ?
En réalité, seule Saint-Louis mérite le vocable de « Domou Ndar ». En effet, la tradition à Saint-Louis veut que tout natif de la ville soit l’enfant de toutes les familles de la ville qui ont le devoir de contribuer à son éducation. Ainsi, n’importe quelle personne âgée avait-elle le droit de punir ou de corriger tout enfant qui se conduisait mal dans la rue, même si elle ne le connait pas ! Le terme « takkusaanu Ndar » vient d’une certaine habitude qu’avaient les gracieuses femmes et les Saasumaan de Saint-Louis de se promener en grande toilette à l’heure où le soleil, telle une boule d’or décline à l’horizon derrière les cases de Gét-Ndar et de Santhiaba. Takkusaan est une heure de la journée où il ne fait pas chaud et le climat est doux. C’est l’heure où l’on organisait les sabar, les tannbéer, les simb et les damalice fobbin », cette ancienne danse indigène de Saint-Louis. C’est cette ambiance qui est illustrée par les belles paroles d’Ousmane Socé Diop « Saint-Louis du Sénégal, centre d’élégance et de bon goût sénégalais… » Les signares constituent l’expression humaine du métissage culturel entre Saint-Louis et la France. Elles sont des symboles historiques de la beauté et de l’élégance à Saint-Louis et à Gorée.

On parle de Domou Ndar, de Dolli Ndar, de Ndar Ndar. Ces concepts ont-ils encore un sens, selon vous ?
Je me suis toujours opposé à cette tentative de catégoriser et de diviser les Saint-Louisiens. Ainsi, certaines personnes distribuent des titres de « grand Saint-Louisien », de « non Saint-Louisien », de « vrai ou faux Saint-Louisien », de « Saint-Louisien naturel » et j’en passe. Voilà donc qu’en agissant ainsi, ces distributeurs de titres de noblesse ou de bassesse, oublient que Saint-Louis du Sénégal est une ville de métissage à tout point de vue. En effet, il est établi que tous les habitants de cette ville ne constituent pas une population spontanée. Leurs ancêtres viennent pour la plupart, de France, de Mauritanie, du Mali, du Maroc, du Liban, du Cap-Vert, du Waalo, du Fouta, du Gandiole, du Ndiambour, voire du Cayor et du Baol. Quelle que soit leur ascendance, les Saint-Louisiens ont un dénominateur commun. Ils aiment Saint-Louis avec fureur. Que nous soyons Saint-louisien d’origine, de naissance ou d’adoption, nous sommes tous des Saint-Louisiens égaux en droit, en devoir et en privilège. Nous aimons tous Saint-Louis avec fureur, avec passion. Tenter de diviser les Saint-Louisiens en différentes catégories, classes et sous-classes n’est rien d’autre qu’un acte anti démocratique, discriminatoire et contraire aux droits humains et à la traditionnelle Teranga Saint-Louisienne.

Que signifie « Domou Ndar » ? Quelles sont les caractéristiques du « Domou Ndar » et que reste-t-il de cet héritage ?
Un Domou Ndar est fondamentalement un Saint-Louisien de naissance, d’éducation et de culture. Cette notion peut être étendue aux Saint-Louisiens d’origine et d’adoption. Le doomu Ndar se distingue par son amour viscéral pour Saint-Louis, son éducation chrétienne ou islamique, sa politesse, son élégance dans le verbe et dans l’habillement. Cet héritage traditionnel est toujours présent à Saint-Louis, même si malheureusement, certains comportements déplorables venus d’ailleurs sont en train de polluer ces valeurs ancestrales qui caractérisaient la cité de Maam Kumba Bang.

Le Fanal fait partie intégrante du patrimoine culturel immatériel de Saint-Louis. Pouvez-vous nous raconter comment vous l’avez vécu dans votre jeunesse ?
La tradition du fanal est née à Saint Louis du Sénégal dans le quartier Sud, à l’initiative des signares qui se rendaient, la nuit de Noël, à la messe de minuit, en compagnie d’un ou de plusieurs porteurs de lampions multicolores. Un mois avant Noël, se déroulaient, dans les quartiers, les séances de répétitions des fent (chants improvisés et dédiés à un parrain ou une marraine de fanal). À cette époque-là, chaque quartier avait son fanal et la concurrence était très forte, mais elle était toujours cordiale. Le cortège des fanaux était une belle occasion pour les femmes de chanter l’itinéraire historique des autorités administratives ou politiques. Ces chants nocturnes, qui étaient de vraies leçons d’histoire, rappelaient également les hauts faits des membres de certaines familles qui se sont distinguées dans le culte de l’honneur, de la dignité et de la générosité. Je me souviens encore de la belle description du Fanal par l’honorable Fatou Niang Siga qui, de sa belle et féconde plume, nous rappelle le fanal dans toute sa splendeur : « Le grand fanal était accompagné de garçons porteurs de pantins en bois et carton gigotant au bout d’une perche dès qu’ils tiraient les ficelles qui les mettaient en action. La danse au son du tam-tam distrayait les spectateurs, le salut faisait sourire le blanc, la culbute polarisait l’attention des enfants… Élément de leur identité culturelle, les Saint-Louisiens présentent à nouveau, depuis une dizaine d’années, le fanal à leurs visiteurs pour rehausser les fêtes de fin d’année.

Cette manifestation telle que vous l’aviez connue dans le temps, garde-t-elle encore son essence ?
Notre sœur Marie Madeleine Valfroy est certes une brave dame ! Elle est toujours au front pour le progrès et la promotion de sa ville natale. Tout le monde le sait. Mais à mon avis, le Fanal de Saint-Louis ne devrait pas être l’affaire de quelques mécènes et autres bonnes volontés. La vérité est que le fanal est une identité culturelle Saint-Louisienne, que les doomu ndar de naissance, d’origine et d’adoption aiment passionnément et présentent toujours aux visiteurs avec une grande fierté. Le Fanal de Saint-Louis est une attraction touristique incontestable et très productive. À ce titre, les autorités municipales et le ministère de la Culture ne devraient pas le laisser s’effondrer et mourir de sa belle mort.

Le Bou El Mogdad est revenu à Saint-Louis depuis quelques années, qu’est-ce que ce bateau mythique représente pour les Saint-Louisiens et de manière générale pour les habitants de la vallée du fleuve ?
Je me souviens de la belle époque des Messageries du Sénégal avec le Bou El Mogdad, le Boufflers, le Soulac et le Keur Mour, d’imposants navires de commerce qui sillonnaient le Fleuve Sénégal et desservaient le Fuuta et le Waalo dans la vallée du Fleuve du Sénégal. C’était le temps où des pirogues longues et étroites appelées gaalu mboul, arrivaient à Saint-Louis remplies de pastèques et de nénuphars. On observait également, sur les différents bras du Fleuve Sénégal, ces immenses pirogues multicolores qu’on appelait  gaalu penku et qui transportaient d’importantes cargaisons de charbon et de bois de gonakié ou ngonaaké. Le gonakié est une espèce ligneuse qui pousse dans la vallée du fleuve et qui a un pouvoir calorifique très élevé. Il était particulièrement utilisé comme bois de chauffe par les ménagères Saint-Louisiennes. Il est généralement admis à tort ou à raison, que ce bois de gonakié donnait aux différents mets que mijotaient les ménagères de la ville, une saveur exquise ! Le Bou El Mogdad est véritablement un navire identitaire et un patrimoine culturel et historique de la ville de Saint-Louis. Je félicite vivement le propriétaire de ce bateau, notre ami Jean Jacques Bancal et son équipe qui exploitent et entretiennent soigneusement ce joyau de la ville de Saint-Louis.

Par El Hadj Ibrahima THIAM et Ibrahima BA

Serigne Ibra Niang alias Yves Niang est un artiste au talent reconnu. Passionné de musique depuis son jeune âge, il est passé par divers styles de danse et de musique, avant de trouver sa voie. Après un parcours riche et varié avec des albums à succès tels que « Mbakhe » et  « Doylou », Yves Niang a connu une période sombre. De retour, aujourd’hui, avec un album international de 22 titres « Ndioukel », qui a déjà conquis le grand public, l’artiste est prêt à reprendre sa place. Dans cette interview, Ibra Niang revient sur son parcours, ses succès, ses difficultés et son avenir dans la musique.

Parlez-nous un peu de vous. Qui est Yves Niang ?
Je m’appelle Serigne Ibra Niang alias Yves Niang. Je suis de la banlieue mais je suis né à Louga. J’ai eu une enfance calme et sereine. J’ai fait le « Dara » en bon « talibé ». J’avais, cependant, un amour profond pour la danse. J’ai pratiqué tous les styles à l’époque, avant d’intégrer le « Simb ». Après quelques années d’apprentissage, j’ai décidé de chanter dans les « kassak ». J’avais une voix puissante. Mais je me suis fait connaître, en participant à un album de Youssou Ndour « Birima ». Je faisais partie des jeunes talents qu’il avait sélectionnés pour les chœurs. J’ai également participé dans l’album de Papa Ndiaye Guéwel et celui de Moussa Traoré « Niomré ». Sachant que j’avais une base solide, j’ai voulu affûter mes armes dans les soirées sénégalaises avec mon ami feu Ndongo Lô. On faisait le tour des boites de nuit, juste pour chanter. Et c’est grâce à Papa Ndiaye Guéwel que nous avons connu le succès. Talla Diagne a produit mon premier album. J’en avais sorti aussi deux autres « Doylou » et « Bakhe ». Actuellement, je viens de sortir mon quatrième album de 22 titres intitulé « Ndioukel ». Je suis en pleine promotion.

Ndongo Lô et vous étiez incontournables dans la musique sénégalaise. Comment avez-vous vécu ces moments ?
J’en avais bien profité. Et j’enchainais les tournées européennes. Mes soirées étaient très prisées par les mélomanes. Je voyais toute sorte de personne.  Le succès, en fait, c’est le nirvana ! J’avais de l’argent, beaucoup d’habits et on m’accueillait à bras ouverts dans les boites de nuit. Je rends grâce à Dieu, parce que j’ai vécu le succès avec sérénité. J’avais la tête sur les épaules. Je ne fumais pas, ni ne buvais de l’alcool. Je n’ai jamais emprunté la mauvaise voie. J’ai su garder une bonne image de moi, et c’est l’essentiel. Je suis une référence, j’en ai été conscient très tôt. Nous sommes dans un milieu très malsain. On voit du tout. D’une part, il y a les personnes malintentionnées, les menteurs, les briseurs de carrières, et les diviseurs. De l’autre, il y a les personnes riches, les marabouts et les fans. C’est donc un monde à part. Je m’en suis bien tiré, j’en rends grâce à Dieu encore.

Vous connaissez aujourd’hui une période moins faste comme beaucoup d’artistes de votre génération d’ailleurs.

Vous savez, je suis conscient que je sais chanter. J’ai fait beaucoup de pays, grâce à mon talent d’artiste. J’ai sorti des albums qui ont cartonné au Sénégal. Mais j’ai un handicap, car les producteurs se font rares. Le piratage est passé par là. Beaucoup de chanteurs de ma génération n’existent plus sur la scène musicale. Ils ne pouvaient plus tenir face au manque de moyens. Ceux qui sont là actuellement et qui occupent la scène, sont dans de grands labels. Je vais citer un, mon ami Pape Diouf. Il est au « Prince ‘Art », et est bien entouré. Waly Seck aussi est très populaire actuellement. Et, ce, grâce à une télé qui couvre ses moindres activités. Il occupe cette chaine matin, midi et soir et ne manque pas de visibilité. Les autres n’ont pas cette chance. Le privé est responsable de cette situation, il faut l’admettre. Avant, les chanteurs étaient sur un pied d’égalité vis-à-vis des médias. Aujourd’hui, on voit une télé ou un journal couvrir seulement les activités d’un artiste donné.

Finalement, cela devient un business. Ceux qui n’ont pas assez de soutiens finiront donc par se retirer. Des artistes ont quitté le pays, pour aller s’installer en Europe car ils ne parvenaient plus à gérer leur carrière musicale chez eux. De mon côté, je rends grâce à Dieu. Je ne vois pas de producteur, je ne suis pas dans un label non plus et pourtant je viens de sortir un album de 22 titres. Je me suis battu tout seul pour assurer mon retour. Je suis un fils de la banlieue, et j’ai mon public. J’étais absent, cependant, parce que j’étais parti rejoindre ma femme en Espagne. J’ai joué là-bas dans beaucoup de boites, de même qu’en France. En fait, c’était un prétexte pour préparer mon album international.

Est-ce que les jeunes artistes qui font le buzz actuellement auprès de la nouvelle génération ne vous ont pas mis sur la touche.

Nos ainés nous ont devancés dans le milieu musical. Ainsi va la vie, les générations se succèdent. Je ne crois pas que la musique soit une affaire de concurrence. C’est une passion pour moi avant tout et un métier. Dans le football, il y avait les Pelé, Platini, aujourd’hui, on parle de Messi, de Cristiano Ronaldo. Personne ne peut être au devant de la scène éternellement. Seul le bon Dieu a le titre d’éternel Numéro Un. Nous sommes sur terre pour travailler honnêtement. Et quand on est une célébrité, on doit faire de son possible pour bien gérer ses économies. Car il se peut qu’un jour, tout change. Là, on pourra, au moins, garder sa dignité et continuer de vivre paisiblement. Je trouve très normal, qu’une nouvelle génération de chanteurs arrive. Avant Youssou Ndour, Omar Péne entre autres, il y avait les Assane Ma Rokaya Samb, Samba Diabaré Samb, Ablaye Ndar Samb, Ndiaga Mbaye, Ablaye Mboup. C’est la vie qui est ainsi faite.

Certains disent que vos chansons se succèdent et se ressemblent. Ces critiques sont-elles fondées ?
J’accepte avec philosophie ces critiques. Je suis une personne humble et l’avis des autres compte beaucoup pour moi. Je ne peux pas avoir mille styles. Vous savez, je n’ai pas appris la musique, je n’ai que ma belle voix. Je suis sorti de la banlieue à travers les « Simbs ». Je le reconnais. Je n’ai pas fait l’école des Arts, et je n’ai pas appris les notes de musique. C’est normal alors que je chante le même air. Je gagne en expérience, cependant et je commence à changer. Je ne me laisse plus guider par ma belle voix. La preuve, dans mon nouvel album, j’ai fait des duos avec des Américains, Maliens, entre autres. J’ai assisté à des festivals. Je connais le genre de musique qui marche. J’essaie d’évoluer, en fait. J’écoute beaucoup la musique nigériane, ghanéenne et celle d’autres horizons.

Il se dit également que votre voix s’adapte mieux aux chants religieux. Etes-vous d’accord ?
C’est vrai ! J’ai fréquenté Moustapha Mbaye et Alla Diop, ceci explique peut-être cela. J’ai beaucoup appris à leur côté. Raison pour laquelle je peux chanter dans d’autres registres.

En tant qu’artiste reconnu, comment voyez-vous le milieu musical sénégalais ?
Le milieu musical ne marche pas. Maintenant, pour remplir les soirées, il faut offrir gratuitement des billets aux fans. Je ne peux comprendre qu’on loue une salle, qu’on fasse de  la pub, qu’on paye les musiciens, pour à la fin faire du porte-à-porte et offrir gracieusement  les billets. On offre à chaque fan 10 à 15 tickets pour remplir la salle. Cela veut dire que la musique ne marche plus. En plus, pour partir à l’assaut du Grand Théâtre, il faut chanter des personnalités. Ces derniers à leur tour vous achètent les billets, pour remplir la salle. Il y a maintenant autre chose : est considéré artiste, celui qui remplit le Grand Théâtre. Ceux qui ont échoué dans ce concours, deviennent insignifiants aux yeux des gens. Alors que l’art, c’est dans le sang. Ce n’est pas le public qui détermine l’artiste. Ça ne marche plus également, parce que les producteurs ont fui. Et c’est l’artiste lui-même qui pirate son produit en premier. Il en fait des singles et les écoule sur le marché. On essaie également d’être présent dans les réseaux sociaux. Les gens écoutent nos albums gratuitement.

Quels sont vos projets ?
Je vais fêter mon nouvel album le 15 juillet au théâtre Daniel Sorano. Je prépare également mon anniversaire au Grand Théâtre au mois de décembre ou janvier prochain. Que mes fans sachent que je suis de retour.

Propos recueillis par Absa NDONG

Last modified on mercredi, 25 mai 2016 14:13


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