Ingénieure civile et fondatrice d’Ecobuilders MS, Ndèye Marie Aida Ndiéguène a mis au point l’I3S, une solution innovante de stockage agricole écoresponsable. Son combat : réduire drastiquement les pertes post-récolte et rapprocher le Sénégal de l’autosuffisance alimentaire.
Qu’est-ce qui vous a motivée à développer l’I3S et pourriez-vous expliquer, en termes simples, son fonctionnement ?
Ma motivation est plurielle. Lorsque j’étais en première année du cycle d’ingénierie civile, j’avais un cours que j’aimais énormément, qui s’appelait Sociologie de l’habitat et qui retrace l’évolution de l’habitat, et qui enseigne aussi le sens de notre métier. Notre professeur nous avait dit que le génie civil est « l’art des constructions civiles à usage des populations ». Cela peut ne rien dire pour vous, mais pour moi, cette phrase a déterminé ma vision de l’ingénierie. Il fallait mettre la technique au service des populations et résoudre des problématiques réelles. Lors de visites dans différentes zones du monde rural, j’ai vu des tonnes de récoltes pourries qui étaient amoncelées dans des coins des périmètres agricoles, des agriculteurs désœuvrés, du potentiel réduit à néant, alors même que j’entendais sans cesse parler d’autosuffisance alimentaire. J’ai compris qu’il y avait là un problème et qu’il fallait concevoir une solution économique, qui prendrait en compte le respect de l’environnement et qui aiderait les agriculteurs. « I3S » est le sigle de Innovative Storage Space Solution for Farmers. Il s’agit d’un espace de stockage agricole conçu à 100 % à partir de matériaux recyclés et naturels du Sénégal. C’est une innovation technologique développée par notre start-up Ecobuilders MS, qui change le quotidien de nos agriculteurs. Nous sommes très fiers des étapes que nous avons franchies.
Pourquoi avoir choisi de vous attaquer au problème des pertes après récolte plutôt qu’à un autre défi agricole ?
Au Sénégal, l’agriculture reste l’un des secteurs prioritaires. C’est un secteur charnière de notre économie et il concentre près de 42 % de la population active. Beaucoup d’efforts sont faits pour atteindre l’autosuffisance alimentaire, notamment sur les semences, les itinéraires de production et la production en tant que telle, entre autres. C’est très bien, mais après avoir produit, où est-ce que nos petits producteurs doivent stocker leurs récoltes ? C’est un problème majeur puisqu’on perd près d’un tiers de notre production globale pour ensuite importer. Il nous faut des techniques de stockage alliant le respect de l’environnement, le savoir-faire local et un coût moindre. C’est exactement ce que nous faisons avec l’innovation I3S. Nous ne pouvons pas atteindre l’autosuffisance alimentaire sans résoudre la question des pertes post-récolte.
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Quelles sont les principales différences entre l’I3S et les méthodes traditionnelles de conservation des récoltes ?
Nous sommes à la croisée de la tradition et de la modernité, car nous valorisons les matériaux locaux aux propriétés de conservation éprouvées. Notre innovation allie techniques modernes et savoir-faire ancestral. Avant de mettre en place cette innovation, j’ai parcouru toutes les régions du Sénégal, rencontré des groupements de producteurs et répertorié les techniques de stockage et de conservation agricole existantes. Les limites de ces techniques sont nombreuses, notamment en ce qui concerne la durée de conservation et la sécurité. L’une des techniques traditionnelles de conservation de la pomme de terre consiste, par exemple, à l’empiler sous forme d’amas au bord du champ et à la couvrir de paille. Après deux semaines, les pommes de terre pourrissent. Une fois, alors que j’étais en enquête dans un village, on m’a appelée parce que l’amas de pommes de terre couvert de paille avait pris feu. Par mégarde, un feu avait été allumé pour préparer le thé, une braise s’est envolée et le tas de pommes de terre a brûlé. Imaginez tout cet investissement parti en fumée.
Combien d’agriculteurs utilisent aujourd’hui l’I3S au Sénégal, et quels résultats concrets avez-vous observés en termes de réduction des pertes agricoles ?
À ce jour, nous disposons de six dispositifs communautaires. Nous avons créé plus de 60 emplois directs et indirects, car nous travaillons avec les jeunes des zones cibles tout en les formant. Ils sont rémunérés. Chaque chantier dynamise l’économie de la zone ciblée, puisque nous nous fournissons localement. Ces dispositifs ont des capacités variables, allant de 10 à 130 tonnes. Plus de 40 000 agriculteurs ont été impactés par ces modèles communautaires et des milliers de tonnes de récoltes ont été sauvées.
Quelles ont été les principales difficultés rencontrées lors de la conception et de la mise en œuvre du projet, et comment les avez-vous surmontées ?
La principale difficulté reste l’accompagnement et l’encadrement des start-up comme la nôtre, qui proposent non seulement une innovation technologique, mais qui impactent aussi des milliers d’agriculteurs, tout en créant une chaîne de gestion et de récupération des déchets plastiques, revalorisés comme matériaux de construction. Nous avons reçu une vingtaine de prix et de distinctions à l’échelle du Sénégal, de l’Afrique et de l’international, dont notre intégration au Top 16 de l’Africa Prize, qui est l’un des plus grands prix d’ingénierie en Afrique, si ce n’est le plus grand. Nous avons le désir de travailler avec les autorités de notre pays sur la question de la sécurité alimentaire. Notre travail est reconnu, éprouvé et récompensé, mais pour moi, ce n’est pas suffisant. Tant que chaque petit producteur sénégalais n’aura pas un dispositif de stockage I3S dans son champ pour lui permettre de conserver sa récolte, je ne serai pas satisfaite. C’est un combat personnel que je mène. Nous avons la solution.
Le coût de construction d’une unité I3S est-il réellement accessible aux petits producteurs ?
Il est très accessible. Les producteurs ont tellement l’habitude de voir des modèles importés et hors de prix que l’annonce et la découverte d’une solution aussi accessible que la nôtre les ravissent. Comparée à d’autres modèles, notre solution est parmi les plus accessibles du marché et prend en compte l’impact environnemental des chantiers, tout en promouvant une méthode de recyclage et de réutilisation des déchets plastiques dans un contexte climatique désastreux.
Selon vous, quel rôle les gouvernements, les organisations internationales ou le secteur privé pourraient-ils jouer pour favoriser la diffusion et la pérennité de cette innovation ?
Réguler le marché, c’est démocratiser l’accès au stockage pour les petits producteurs. Je tiens à remercier la première entité étatique qui nous a contactés et qui est réellement dévouée au déploiement de notre solution pour les petits producteurs : l’Agence de régulation des marchés (Arm). Nous n’avons pas encore signé d’accord entre nos deux entités, mais je peux dire qu’à l’échelle du Sénégal, ils sont les premiers à avoir tenu plusieurs rencontres avec nous afin de voir comment impacter, dans un premier temps, une centaine de producteurs. L’Arm a montré sa volonté d’accompagner les petits producteurs à travers notre innovation. Nous sommes très ouverts à la collaboration. Chaque année, des centaines de producteurs nous contactent pour savoir comment bénéficier de cette solution via un préfinancement, avec la possibilité de payer en plusieurs fois. Nous appelons tous ceux qui sont prêts à nous accompagner à nous contacter. Nous sommes ouverts à la collaboration.
Voyez-vous un potentiel pour adapter l’I3S à d’autres types de cultures ou à d’autres pays d’Afrique ?
Ecobuilders MS est une start-up sénégalaise à vision panafricaine. L’Union africaine doit être une réalité du point de vue de la collaboration technologique. Bien sûr, notre modèle est adaptable, réplicable et exportable. Nous avons d’ailleurs été contactés par des agences gouvernementales et des groupements d’agriculteurs de pays africains tels que la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Congo ou encore le Mali, entre autres. Nous sommes prêts à intervenir partout, car nous partageons le même continent et sommes très souvent confrontés aux mêmes difficultés. Nous sommes prêts à agir partout au Sénégal, où nous avons déjà mis en place des dispositifs communautaires de stockage dans six zones.
Entretien réalisé par Elhadji Ibrahima THIAM


