Depuis plus d’une décennie, deux mots hantent la politique sénégalaise : « du bokk ». Deux mots qui disent mieux que tous les discours sur la fragilité d’une démocratie où l’accès à l’élection est devenu le champ de bataille le plus disputé.
Les crises se répètent, les acteurs changent, mais l’obsession demeure : participer ou empêcher de participer. Depuis 2011, à la veille de l’élection présidentielle de 2012, une expression s’est incrustée progressivement dans le débat public, portée par un peuple qui, même le ventre creux, ne résiste jamais au bruit et au tumulte de la politique. Abdoulaye Wade, alors président sortant, insistait pour briguer un troisième mandat. Pourtant, pour une grande majorité de Sénégalais, la Constitution qu’il avait lui-même fait réviser limitait clairement la durée à deux mandats. Face au slogan « du bokk », lancé par l’opposition, ses partisans ripostaient par un sonore « dafay bokk ». Et lorsque certains lui rappelèrent sa promesse de ne jamais se représenter, il leur rétorqua cette phrase devenue mémorable : « Ma waxoon, waxeet » (je l’avais déclaré, je me rétracte). Sous Macky Sall, la formule s’est installée durablement dans le paysage. Après avoir éloigné plusieurs adversaires par le biais de dossiers judiciaires, il finit lui-même contraint d’annoncer qu’il ne participerait pas à l’élection de 2024, par fidélité, disait-il, à sa parole donnée. Ici déjà s’esquissait une vérité vieille comme le monde sur laquelle il a pu être tenté de jouer : « C’est une expérience éternelle, écrivait Montesquieu, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ».
Il a pu penser user et abuser de ce pouvoir pour participer à la présidentielle, mais le contexte brûlant de la période l’en a, semble-t-il, dissuadé. Aujourd’hui encore, à peine installé, le régime issu de Pastef voit la même mécanique se retourner contre lui. Ousmane Sonko, empêché en 2024, puis remplacé par Bassirou Diomaye Faye qu’il a désigné et soutenu, se voit désormais opposer un « du bokk » inattendu. Certains acteurs politiques, mais aussi quelques voix au sein du Pastef, murmurent que son activisme intense de ces dernières semaines serait lié à la menace d’un rabat d’arrêt de la Cour suprême, qui pourrait compromettre sa participation à la présidentielle de 2029. Ses fidèles, eux, préfèrent répondre avec leur mantra : « Focus ! » Et pourtant, 2029 est encore loin. Mais déjà, le terrain se balise, les suspicions se multiplient, les stratégies se resserrent. Certains vont jusqu’à affirmer que Bassirou Diomaye Faye prépare minutieusement sa réélection ; ce qui passerait par une mise à l’écart progressive d’Ousmane Sonko.
C’est ainsi qu’ils interprètent la restructuration annoncée de la coalition « Diomaye Président » et l’audience accordée par le chef de l’État à la présidente du Conseil constitutionnel —institution clé dans la validation de toute candidature. En vérité, « du bokk » est à l’origine de presque toutes les crises politiques de ces 15 dernières années. Crises humaines, sociales, économiques, douloureuses et coûteuses. Et voilà le Sénégal de 2025, déjà étouffé par la tension économique, menacé en filigrane par un nouveau cycle d’instabilité autour de la même question : qui pourra participer ? Il serait peut-être temps d’organiser un débat national serein, ouvert, inclusif.
Un débat pour garantir que toute personne remplissant les critères objectifs puisse concourir sans épée judiciaire au-dessus de la tête, sans manipulation, sans suspicion. Un débat pour, enfin, consolider notre démocratie au lieu de la tordre selon les intérêts du moment. Amílcar Cabral disait : « Dire la vérité au peuple n’est pas seulement un devoir moral, c’est un acte politique libérateur ». Dire la vérité, ici, c’est reconnaître que la stabilité du pays vaut plus que toutes les stratégies. Et que le droit de participer doit cesser d’être un instrument de guerre. Peut-être même que les termes de référence de ce débat pourraient tenir en un seul geste, en une seule phrase devenue célèbre, prononcée par un grand leader politique, sans manœuvre ni condition : « Naa bokk rek ! » Juste cela. Le droit simple, clair, égal de participer.


