Dans Apocalypto, le vieux sage maya nous conte une fable dont la morale interpelle tout humain ou tout groupement d’Hommes. Un jour, raconte le patriarche aux membres flasques et à la voix chargée de trémolos, les animaux trouvèrent l’homme triste. Les bêtes s’attristèrent, aussi, de voir l’humain angoissé.
Dans un innocent élan de compassion, la faune lui demanda de formuler ses vœux pour gagner un état qui le rendrait gai comme un pinson. L’humain répondit qu’il voulût une belle vision, et le vautour dit du tac au tac : « Tu auras mes yeux ». Il dit ensuite désirer être fort, et le jaguar consentit à lui partager sa force. L’homme, en plus d’une nouvelle vision et de la force (ou leur parfaite illusion), demanda en plus à connaître les secrets de la terre. Le serpent accepta de lui confier ces mystères. Faisant ainsi le tour des animaux et prenant de chacun ses meilleurs caractéristiques et dons, l’homme partit souriant et conquérant. Il était heureux et délivré. Mais, à chaque sentier traversé, gonflait chez lui le sentiment d’être indomptable, irrésistible, invincible. Le hibou, inquiet, interpela ses compères animaux : « L’homme a tous les pouvoirs et est capable de bien de choses. Cela me fait soudain peur ». Le chevreuil, crédule et de bonne foi, dit : « L’homme dispose maintenant de tout ce dont il a besoin. Il ne sera plus triste ».
Le hibou, perspicace et avisé, répondit remarquer plutôt un vide dans les yeux de l’homme, malgré toutes les franches aptitudes qu’il venait de se doter. De l’avis du hibou, ces nouvelles énergies se sont accompagnées d’une faim impossible à rassasier. Avec cette hyperphagie, le sentiment d’une faim perpétuelle, l’homme sera encore plus triste, plus perdu, plus vorace. Chaque jour, à son réveil, le logiciel de ses ambitions se met à jour. Ça pourrait ne pas être sans mal, si cette appétence reste noble et s’ancre dans l’excellence du geste et de la pratique. Â ce propos, nous tirons encore notre chapeau à Youssou Ndour pour le Grand Prix Sacem 2025 et sa nomination aux Grammy Awards (dans la catégorie Best Global Music Album). Toutefois, lorsque l’ambition embrasse la démesure et la soif de l’autorité, c’est la catastrophe. Ce qui rend l’homme encore plus dangereux, c’est que ces forces que lui ont offertes les animaux viennent agrémenter son intelligence. Et sa malice naturelle. Lui-même pouvant en être inconscient, il se retrouve comme en possession d’un feu grégeois.
Il peut lui arriver de mettre le feu au village en toute imprudence, ou de se brûler lui-même sans le vouloir. Comment peut-il en arriver là ? Certains répondraient que c’est dans la nature de l’homme d’être perfide, de se muer (à tort, selon nous). D’aucuns, « plus fins et perspicaces », parleraient d’évolution. La mue est souvent orchestrée par les courtisans opportunistes, fossoyeurs d’un passé récent et nouveaux valets inclinés. Ce sont des experts à fabriquer des brouillards épais et à instiller des doutes. À leur contact, l’homme « fort » perd de plus en plus les moyens de se retenir de retourner le glaive contre l’idéal qui l’a porté. La duplicité que ces naufrageurs inspirent apparait plus ignoble encore, justement, parce que ce sont eux qui aiguisent l’arme. Mais attention, la fourberie est un virus qui se glisse dans l’âme de ceux qui l’accueillent … En parlant d’idéal, il s’agit pourtant moins pour nous d’un quelque pacte politique consenti. Nous évoquons plus la perpétuation d’une entente éthique que même des cœurs fougueux ont supportée avec espoir.
Une victoire n’est historique que quand il bouscule la trajectoire de la grande masse, d’une nation. Il y a eu un succès porté par des combats, des larmes et du sang, mais mieux marqué par le sceau d’une union qui respirait l’humanisme et l’affection de tous bords. Elle portait un hommage à valeurs qu’on croyait vaincues. Elle ressuscitait des régies coutumières qui faisaient le cadre du comportement humain. D’ailleurs, il serait intéressant de voir l’exposition « Sur les traces de la Charte du Mandé » du photographe Matar Ndour. Cette entente, quasi gémellité, donnait même plus de relief à un biais socioculturel qu’une clameur hasardeuse étouffait malheureusement quelques fois. En dépit de l’ambiance qui n’en fait pas mener large, il faut tout de même garder espoir en l’humanité. Quand le conjoint ne prend la décision de répudier et que la famille travaille à l’accalmie, les voisins ne doivent pas prétendre prononcer le divorce. Vivant avec les cadavres du placard, les parents mesurent certainement mieux l’épuisement d’aller retrouver l’espoir perdu, et le drame du recommencement.
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