Installée au Sénégal, la metteure en scène Berengere Brooks fait du théâtre un espace de friction, de questionnement et de liberté. À la tête de Brrr Production, elle développe depuis Dakar des créations exigeantes, engagées, profondément connectées aux réalités sociales contemporaines. Entre écriture scénique, direction d’acteurs et production indépendante, la Franco-Britannique interroge les corps, la parole et le politique. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, sa pratique du théâtre au Sénégal et sa vision d’une scène vivante, critique et résolument ouverte sur le monde.
Brrr Production est décrite comme un théâtre engagé socialement, mais sans négliger l’art. Comment définissez-vous ce juste équilibre entre message social et exigence esthétique ?
Il me semble que ce n’est pas parce qu’on est engagé, ou que l’on traite de thèmes sociaux que l’on doit sacrifier l’artistique. Le théâtre est un art et un langage, et les costumes, les décors, les lumières, le jeu d’acteur en font partie. Il doit émaner de l’ensemble une cohérence et l’esthétique générale du spectacle y participe. Pour moi, le spectacle et le thème social traité seront beaucoup plus forts, si tous ces aspects sont pris en compte de manière égale. Il ne faut pas négliger l’un de ces aspects sous prétexte que l’on fait du théâtre social, pour moi ce serait de la paresse. Et cela n’a rien à voir avec le manque de moyens.
Vous travaillez avec des acteurs locaux, mais aussi internationaux : comment arrivez-vous à créer une troupe solide et cohérente dans ce contexte mixte ?
Cela n’a jamais posé de problème, c’est plutôt enrichissant, chacun arrive avec un bagage différent et le partage avec les autres. Je trouve généralement qu’avoir un acteur avec lequel on n’a jamais travaillé dans une création amène toujours une nouvelle énergie, un nouveau souffle au travail pour moi et pour les autres.
Le théâtre de sensibilisation est souvent participatif. Comment percevez-vous sa valeur pour des publics non traditionnels ?
Je crois que c’est une manière très simple d’amener des publics non traditionnels au théâtre, parce que dans ces pièces, les thèmes abordés sont toujours en lien avec des problématiques que vivent les spectateurs au quotidien et qu’ensuite, ils ont le droit d’intervenir, donc d’interagir avec le spectacle et de changer les choses dans le cas du théâtre forum. Ils se retrouvent au cœur du débat, cela casse le mur entre la scène et les spectateurs, ce qui peut être un peu intimidant pour des publics qui n’ont pas l’habitude d’aller au théâtre.
Vos créations récentes (Back, Mondial.e.s, Le Débat) explorent des sujets sociopolitiques forts. Comment choisissez-vous les thèmes que vous voulez aborder ?
Je choisis des thèmes qui ont un rapport avec la société dans laquelle je vis et qui vont donc être intéressants pour les acteurs avec lesquels je travaille, mais aussi pour le public. Puisque l’un des buts de la compagnie est d’ouvrir le débat, il est important que les sujets traités concernent le public d’ici. Il m’importe aussi que ces thèmes aient un rapport avec un monde globalisé, sans doute parce que je viens d’ailleurs, mais surtout parce que nous vivons dans un monde connecté par Internet, les réseaux sociaux, et que tout cela influence notre vision de la société où nous vivons. Parler aujourd’hui de migration ou de féminisme au Sénégal, c’est également évoquer comment cela est traité ailleurs et quels sont les liens entre la société sénégalaise et le monde extérieur sur ces sujets. La plupart des spectacles sont en fait des commandes, c’est-à-dire que l’on me sollicite pour me demander de monter une pièce sur un de ces sujets, certainement parce que l’on sait que l’Adn de la compagnie est d’ouvrir le débat sur des sujets sociopolitiques.
Dans « Back », l’histoire de la migrante de retour parle de démocratie et d’attentes sociales. Quelles réactions du public ont marqué votre réflexion ?
Dans ce spectacle, on demande au public de voter pour soutenir un maire qui veut faire passer une loi pour tuer l’un des habitants de la ville et ainsi accéder à la fortune de la migrante de retour. Ce personnage est très drôle et sympathique, et finalement les spectateurs finissent par le soutenir dans sa démarche pour obtenir cet argent alors que l’on sait très bien que cet homme est un manipulateur corrompu et sans scrupules. Cela fait réfléchir au pouvoir des hommes politiques dans une démocratie. Après le spectacle, les spectateurs nous ont également fait part de leurs émotions quant aux monologues des migrants qui évoquent leur vie en Occident et leur impossibilité de revenir, en grande partie à cause de la honte de ne pas avoir réussi. Je pense que ces personnages ont beaucoup touché le public sénégalais.
Avec « Mondial.e.s », vous abordez le mot « féminisme » qui, vous l’avez dit, « fait mal » à certains publics. Comment faites-vous le pari de la discussion plutôt que de la prédication ?
Je pense qu’il est important de faire le point sur le féminisme et ce que cela veut dire pour comprendre pourquoi certaines personnes n’osent pas se dire féministes. Dans ce spectacle, c’est ce que nous faisons, et nous critiquons d’ailleurs certains féminismes venus d’ailleurs qui ne correspondent pas à ce que les femmes attendent ici. Cela est fait avec humour, ce qui permet de dédramatiser les tensions que peuvent créer certaines situations et de faire réagir chacun sur ce que veut dire l’égalité homme-femme.
Par rapport à ce que vous avez expliqué dans un entretien, vous faites souvent travailler les comédiens sans qu’ils sachent d’abord le thème final. Pourquoi ce choix ?
C’est important pour moi que l’acteur parle avec son corps avant d’intellectualiser les choses. Si je leur annonce qu’on va monter un spectacle sur la migration, ils vont arriver avec leurs idées sur le sujet et vont certainement travailler à partir de ces idées. Alors que si je commence par des exercices plus abstraits en silence qui vont leur demander de mobiliser seulement leur corps, leurs propositions seront beaucoup plus libres, car ils ne seront pas empêchés par des idées préconçues sur le thème. Par ces exercices, je les amène à créer des images, des mouvements, des déplacements qui ont un rapport avec le sujet de la pièce qu’ils vont découvrir petit à petit et leur permettre de percevoir, tout comme moi, des aspects du thème abordé que nous n’aurions pas découvert si nous étions passés par le texte en premier.
Quels sont les défis majeurs pour le théâtre vivant professionnel au Sénégal aujourd’hui, selon vous ? Et quelles solutions imaginez-vous ?
La formation des acteurs reste l’un des défis les plus importants, car très peu d’entre eux ont accès à de vraies formations professionnalisantes. Tout le volet de gestion administrative de projets culturels est également un problème, car peu de structures arrivent à mener des projets d’envergure durable, mais je vois de plus en plus de formations ouvertes pour ce type de profils, donc peut-être que des personnes compétentes vont émerger dans le secteur dans ces prochaines années.
C’est ce que je souhaite. Que signifie aujourd’hui « faire troupe » au Sénégal, dans un contexte de précarité artistique?
Je pense que « faire troupe » au Sénégal doit sans doute s’écrire « faire troupes » et il paraît très difficile pour un comédien de pouvoir vivre de son métier en évoluant seulement au sein d’une troupe ou d’une compagnie à cause du manque de projet et de financement même si chez Brrr production, nous avons la chance d’avoir toute l’année des projets qui s’enchainent, mais cela ne veut pas dire qu’il y a du travail pour tout le monde toute l’année. La plupart des comédiens avec lesquels je travaille font partie d’autres compagnies ou encore font du cinéma et des séries. Mais je ne pense pas que cela soit spécifique au Sénégal, il existe de moins en moins de troupes de théâtre fixes où ce sont toujours les mêmes acteurs qui jouent. Il faut voir cela comme une richesse, on apprend beaucoup en travaillant avec différentes personnes dans ce métier, même si c’est très confortable de travailler toujours avec les mêmes personnes, car on se connaît bien. Le manque de salles équipées influence-t-il vos choix artistiques ? C’est une question de contraintes, comme on le sait à l’avance, on fait avec et on crée en fonction. On a fait plusieurs spectacles ces dernières années avec de la vidéo et c’est vrai que c’est toujours un challenge de montrer ces spectacles dans différents lieux, car ils ne sont généralement pas adaptés pour cela, mais on le fait quand même en trouvant des solutions à chaque fois sur place.
Propos recueillis par Amadou KÉBÉ

