À Tambacounda, la danse du Moribayassa est un ancien rituel d’exorcisation et de gratitude, autrefois pratiqué pour conjurer le mal ou honorer un voeu exaucé. Aujourd’hui reléguée aux récits des anciens, cette danse pittoresque, intimement liée aux croyances mystiques de la vallée du Mamacounda, aujourd’hui asséchée, continue de hanter l’imaginaire collectif.
En ce vendredi 6 janvier 2026, il est 13 heures 30 au quartier Abattoir, à Tambacounda. À l’heure où le muezzin fait l’appel à la prière, les commerces se ferment tandis que les gens sortent des concessions à compte-goutte pour se diriger vers les mosquées attenantes. Tapis de prière et chapelets à la main, les fidèles piétinent sur la chaussée brûlante chauffée par un soleil au zénith. Sur les visages recueillis, certains hommes et femmes marchent humblement tout en faisant des incantations à tue-tête en espoir de l’exaucement de leurs voeux. Les nombreuses mosquées pullulant à chaque coin de rue et les appels à prières à l’unisson témoignent d’une ville croyante où les gens tentent de garder un contact permanent avec le divin. Pourtant, selon les récits de quelques anciens de la ville, dans cette partie orientale du Sénégal, il fut un temps où les voeux ne s’exprimaient pas seulement par la prière. Avant que l’islamisation ne s’enracine profondément dans les pratiques quotidiennes, certaines promesses engageaient le corps, la danse et l’exposition publique. Comme c’est le cas avec la danse du Moribayassa. « C’était une pratique très répandue à Tambacounda.
À une époque un peu lointaine où l’islamisation n’était pas très développée comme aujourd’hui, les gens en détresse ou désireuses de rendre grâce au Destin, s’y adonnaient », se souvient Mère Sokhna Cissé, laveuse de morts et dépositaire de traditions orales. Selon elle, ce sont les femmes, en règle générale, qui la pratiquaient. Elles en faisaient appel souvent dans des situations de détresse : stérilité prolongée, maladie grave, disparition d’un proche. « Par exemple, une femme qui restait longtemps sans enfant pouvait faire le voeu d’exécuter la danse si Dieu lui accordait une grossesse. Une fois le souhait exaucé, elle devait s’acquitter de cette promesse, sous peine de voir le mauvais sort s’abattre sur elle ou sa famille », explique-t-elle.
Aujourd’hui, la soixantaine révolue, Sokhna Cissé se rappelle une pratique tombée dans l’oubli qui était d’usage auprès des femmes de la contrée du temps de son enfance. « Oui, je me souviens qu’étant très jeune, j’ai vu certaines de nos mamans l’effectuer lors de la guerre du Libéria. Des femmes dont les fils ou les enfants étaient militaires ont dansé ici le Moribayassa pour souhaiter leur retour », se souvient-elle.
Une pratique délaissée
La danse elle-même était une scène de rupture. Celle qui devait honorer son voeu s’habillait de manière volontairement déroutante, presque grotesque, afin de marquer la coupure avec l’ordre ordinaire. Accompagnée de chants incantatoires, elle avançait en sautant, désarticulée, guidée par les voix du groupe. « Celle qui l’exécute s’habille, sautille et danse n’importe comment, porté par les chants. Elle attache des paires de sandales autour de la tête, porte des haillons et tient entre les mains des débris de calebasses qui lui sert de tambours », décrit Bounama Kanté, rencontré à la Gouvernance de Tambacounda. Pour l’enseignant, l’impétrante tout en avançant vers son point de décharge prononçait ces mots « koukou koukou Moribayassa… ndedeya fo Moribayassa… koni gne den thie soro Moribayassa… mbe yassa don Moribayassa… koukou koukou Moribayassa ». Ces mots signifient « À vous, Moribayassa, c’est moi qui ai fait le voeu. Si j’obtenais telle chose, Moribayassa, je danserais la danse du Moribayassa. À vous, Moribayassa », explique-t-il. Le rituel ajoute M. Kanté s’exécutait dans des lieux chargés de symboles, notamment la vallée du Mamacounda, vaste lit aujourd’hui asséché qui traverse plusieurs quartiers de la commune. « Arrivée à la hauteur du Mamacounda, elle se déchargeait de tous ses objets. Pendant le temps qu’elle se déshabille, tous ses suivants doivent s’empresser de rentrer dans leur maison pour se mettre à l’abri. Gare à celui qui reste, car le mauvais sort risque de se retourner sur lui », raconte-t-il. Ainsi, la femme pourra retourner chez elle consciente d’obtenir son souhait ou d’être acquittée de sa dette envers le rituel. Mais, pour Bounama Kanté, la danse du Moribayassa n’est, en vérité, qu’« un des aspects mystiques du Mamacounda » et se désole de voir la pratique délaissée.
Ainsi, crédule, il associe le retour des inondations à Tambacounda en période d’hivernage au fait que des offrandes ne sont plus pratiquées sur le Mamacounda. « Est-ce que nous sommes en train de sacrifier au rituel pour éviter les inondations ? Si on part du principe que c’est un endroit mystique, ça veut dire qu’on a l’obligation de faire des offrandes », argumente-t-il, appelant les responsables de la ville à « revisiter cette histoire et faire ce qui doit être fait », dit-il.
Par Souleymane WANE (Textes) et Assane SOW (Photos)

