Ousseynou Mboup et Moussa Boury Diouf, deux non-voyants, viennent de faire paraître respectivement « Les yeux de l’esprit » et « Le journal de l’aveugle ». Deux voix, l’une jeune, l’autre mûrie par le temps, qui rappellent que la vraie lumière ne vient pas des yeux, mais de l’âme.
Par où commencer ? Peut-être par une invite très simple. Attendez le milieu de la nuit. L’heure où tout se retire. Où les lampes meurent. Où les yeux s’éteignent. Alors, seulement, ouvrez un livre. Ou osez écrire. Le lendemain, relisez-vous. Interrogez vos propres phrases comme on interroge un rêve. Et demandez-vous ce qui demeure, ce qui brûle encore sous les cendres de la lecture.
Car, c’est là, peut-être, que naît la révélation. Que la lumière ne soit jamais là où on la croit. Qu’elle se cache dans les plis du silence. Qu’elle se niche surtout dans ces deux ouvrages à savoir « Les yeux de l’esprit » et « Le journal de l’aveugle ». Deux œuvres écrites dans la nuit la plus totale, mais portant une clarté qui dépasse la vue. Deux livres nés de la même obscurité, mais illuminés par la même braise intérieure.
La lumière de l’âme, la lumière de l’esprit, peut-être la seule, la vraie. Ousseynou Mboup et Moussa Boury Diouf. Deux hommes. Deux voix. Deux façons de défier l’ombre. Ousseynou porte des lunettes noires. Il regarde le monde sans jamais le voir, mais il le perçoit dans ce tremblement que seuls les sensibles reconnaissent. Moussa, lui, derrière ses verres transparents, garde les yeux grands ouverts. Il fixe l’horizon, mais c’est avec l’esprit qu’il déchiffre la vie. Entre eux, un pont. L’un est jeune, l’autre vieux. Écrire pour dépasser l’ombre Deux aveugles ? Non.
Deux clairvoyants. Deux porteurs de lumière au cœur d’un monde qui croit voir parce qu’il ouvre les yeux. Ils n’ont pas la lumière des yeux, mais ils portent un soleil qui ne se couche jamais. Ces deux hommes plongés dans la nuit depuis toujours, ont rappelé, le mercredi 19 novembre, au Centre culturel régional Blaise Senghor, que certaines clartés ne naissent qu’au cœur de l’obscur. Ils écrivent avec des doigts qui tâtonnent mais une âme qui flamboie. Ousseynou et Moussa présentaient leurs ouvrages à l’occasion de la troisième édition du salon « Dakar Livres ». Ousseynou Mboup est né en 1992 à Thiadiaye mais a grandi à Joal. Il est étudiant en master de droit à l’université Cheikh Anta Diop et passionné de musique et de lettres. « Les Yeux de l’esprit, est son œuvre introspective de poésie. M. Mboup : « Le handicap n’est pas un drame, il est une arme. Il transfère la paresse, il fait appel à la sagesse.
L’environnement du bois sacré de l’Ucad a renforcé ma plume, a réveillé l’état d’esprit de mes écrits. Après avoir acquis cette compétence, il m’a permis au moins de triompher de l’acceptation de mon handicap. Désormais, je suis une tête bien conçue, bien faite, têtue jusqu’à la moelle épinière. Je vis au-delà des préjugés, je transcende du jugement de valeurs ».
L’ouvrage « Les yeux de l’esprit », édité par L’Harmattan, décrit les peines que la vie lui a infligées. Il fustige l’hypocrisie par laquelle les ignorants l’ont attaqué. L’ouvrage est scindé en deux parties : « le mépris social et, une vie malgré tout ». Dans la partie qui dévoile « le mépris social », Mboup décrit ainsi l’état d’esprit de sa société. Selon lui, elle n’est pas malade, mais son état d’esprit est défaillant. Et pour la deuxième partie, « le handicap n’est pas une fatalité ».
C’est une source d’inspiration qui a fait de lui ce qu’il est. Ce qui a forgé son état d’esprit. À son sens, il doit parler avec l’éternité, s’affirmer avec les âmes car, c’est pourquoi on dit, malheur à celui qui se confie à un autre que Dieu, Seigneur auquel nous croyons. Celui qui a fait endormir son destin en lieu et place d’un autre qui lui ressemble, l’obscurité. L’ouvrage est rendu accessible en braille, en gros caractère, version papier en français et en version numérique. Ce qui permet ainsi aux non-voyants d’y avoir accès. Puis vient la transition. Naturelle. Car au bout des phrases de Ousseynou Mboup, une autre voix se lève.
Celle qui, depuis des décennies, a appris à apprivoiser la nuit. Celle qui a vu l’ombre avant lui et qui, pourtant, reconnaît en ce jeune écrivain une fraternité de lumière. La parole de Mboup retombe, et celle de Moussa Boury Diouf s’élève comme une transmission. Le jeune a parlé de son éternité ; voici maintenant celui qui, depuis plus longtemps encore, façonne-la sienne. Moussa Boury Diouf, né en 1965 à Dakar, devenu aveugle sans jamais renoncer, poursuit aujourd’hui ses cours de français grâce au numérique.
Maîtrisant braille et informatique adaptée, il a intégré le Mouvement pour le progrès social des aveugles du Sénégal (Mpsas) où il occupe le poste de chargé d’Éducation et de Formation.
M. Diouf souligne avec conviction : « Si nous avons fini cet essai “Le journal de l’aveugle, sur le chemin avec les ténèbres“, c’est parce que nous en avons fait exceptionnellement une biblio thérapie. Sinon, nous serions dans un hôpital en train de faire un discours peut-être assez discordant ». La nuit comme espace de connaissance L’ouvrage a été inspiré par Mamadou Samb, cette auguste romancier, qui dans son ouvrage, « Le regard de l’aveugle », qu’il a très bien lu, lui a donné une clé pour ce titre. Amina Samb, dans son livre « Mauvaise Pente », qu’il a bien lu, étant aveugle, par le biais de l’ordinateur, l’a aussi assez inspiré.
Dans l’essai, il y a trois grandes parties réparties en 28 journaux. La première est intitulée « Les ténèbres » contenant, entre autres, « L’humanisme du braille », « Le Covid et le civisme », « Nocturne versus diurne », « La téranga sénégalaise », « Le handicap ». La deuxième partie est composée de « Clarté », « Le soleil » ; les journaux, entre autres, « Expression des vœux », « L’enseignement inclusif des Edv » (Elèves déficients visuels), « L’historique de l’Inefja » (Institut national d’éducation et de formation des jeunes aveugles du Sénégal). Moussa Diouf explique : « Pour la dernière partie intitulée “Lumière, La lune“, les journaux contiennent : “Conseil de suivi“, “Testament holographe“, “Témoignage de l’homonyme “, entre autres ». Dans le journal 25 de cette partie, dans « La canne blanche » d’Ousseynou Mboup », il lui rend hommage en lui disant qu’« aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Une citation de Pierre Corneille ».
Avant d’ajouter : « Chez nous, à l’Inefja, notre devise, c’est “nous cherchons la lumière et non les yeux“. Ce n’est pas parce que vous perdez la vue que tout s’estompe ». Ainsi se referme cette double parole : l’une jeune, l’autre murie par le temps. L’une encore en marche, l’autre déjà fondatrice. Deux hommes. Deux livres. Deux nuits mais une seule lumière. Une lumière que rien, jamais, ne peut éteindre.
Adama NDIAYE

