Ville-carrefour, cité de mémoire et espace de métissages, Ziguinchor se dévoile dans toute sa profondeur historique et culturelle à travers un ouvrage dense et rigoureux du Dr Raphaël Lambal. Publié en 2025 par L’Harmattan-Sénégal, « Ziguinchor, une ville des bords du fleuve Casamance » propose une plongée documentée dans l’âme d’une ville singulière, façonnée par le fleuve, les peuples, la colonisation et la création culturelle.
ZIGUINCHOR- Paru avec le soutien du Rectorat et de l’Unité de formation et de recherches (Ufr) Lettres, Arts et Sciences humaines de l’Université Assane Seck de Ziguinchor, l’ouvrage de 203 pages s’impose comme une référence majeure sur l’histoire et l’identité de la capitale méridionale du Sénégal.
Son auteur, Dr Raphaël Lambal, docteur ès Lettres de l’Université Paris III-Sorbonne Nouvelle, est enseignant-chercheur en littérature française moderne et contemporaine et critique littéraire au Département de Lettres modernes de l’Université Assane Seck.
À travers une écriture accessible et érudite, il donne à voir une ville complexe, plurielle et profondément ancrée dans l’histoire régionale et mondiale. Dès la couverture, le lecteur est invité à contempler Ziguinchor dans son ensemble, lovée sur les rives du fleuve Casamance.
Très tôt, l’ouvrage plonge dans ce que l’auteur qualifie lui-même d’univers cosmopolite. Dès la page 14, Ziguinchor apparaît comme une cité ouverte, façonnée par les rencontres et les circulations humaines.
À la page 17, Dr Lambal met en lumière le caractère fascinant de la ville et la richesse de son patrimoine matériel et immatériel. « Le premier contact avec cette région méridionale du Sénégal suscite toujours la surprise admirative du visiteur. Un mythe tenace s’attache à la région qui possède la réputation de pays cocagne où il n’y aurait qu’à se baisser pour ramasser sa nourriture », écrit-il.
L’auteur s’attarde ensuite sur l’appellation même de Ziguinchor, révélatrice de son histoire mouvementée. « Ziguinchor ou Sigicor (Siguitior) ou simplement Sicor (Sitior), en créole afro-portugais, est un nom autour duquel planent encore et toujours différentes narrations qui oscillent entre histoire et légende (…) », explique-t-il, avant de préciser que « l’hypothèse que le site actuel de Ziguinchor est un ancien village Baïnunk de la tribu des Isguichos est aujourd’hui admise par tous les spécialistes ».
L’évolution des graphies — « Zenguichor, Ezeguichor, Iziguichor, Ziguinchorem, Ziguitchor, Sigicor, Sicor » — témoigne, selon lui, des strates historiques qui ont façonné la cité.
Dans la même dynamique, le Dr Lambal souligne que « dans Ziguinchor, le suffixe ‘’or’’ signifie terre en langue baïnunk », un élément linguistique que l’on retrouve dans de nombreux toponymes de la région. Pour l’auteur, « les graphies successives du nom Ziguinchor sont révélatrices de l’histoire tourmentée de la cité (…) ».
Une ville marquée par la traite et la colonisation
L’un des passages les plus marquants de l’ouvrage se situe à la page 22, lorsque l’auteur aborde sans détour la question de la traite négrière et de l’esclavage. « Depuis la fin du XVIe siècle jusqu’au bout du XIX siècle, les Rivières du Sud sont d’actifs foyers de traite négrière, le terrain de chasse de tous les négriers », écrit-il, avant de rappeler que, malgré l’abolition décidée au Congrès de Vienne de 1814-1815, « la contrebande dans l’Océan atlantique demeure très active ».
Il précise que dans la région, « les croiseurs britanniques de la Royal Navy, exerçant le rôle de ‘’contrôleurs des mers’’, traquent sans miséricorde et sans trêve à partir de leurs bases de Freetown, en Sierra Leone et Bathurst, en Gambie ».
Cette histoire douloureuse est indissociable de la naissance même de Ziguinchor. « Dès lors, quelle que soit son origine, la double symbolique du nom de la ville est éloquente et sans équivoque sur son passé esclavagiste qui demeure encore sujet sérieux à étude », souligne Dr Lambal, ajoutant que la ville est née « à la fois comme comptoir d’étape (escale) et entrepôt de produits tropicaux ou de matières précieuses et des captifs sur la route intérieure de la traite négrière nord-sud ».
La géographie de la ville est également décrite avec précision. « Ziguinchor est construite au point le plus élevé du fleuve Casamance que peuvent atteindre les vapeurs de gros tonnage », note l’auteur, avant de détailler ses limites naturelles et urbaines.
À la page 33, il évoque la « forme de la ville », marquée par une colonisation d’abord portugaise puis française, « visible malgré la volonté des générations actuelles amnésiques d’en effacer les traces indélébiles qui lui donnent pourtant son identité si particulière parce que plurielle ».
Il rappelle « qu’en 1888, la France prend possession de l’escale » et conclut : « Ainsi, marcher aujourd’hui, dans Ziguinchor, c’est se promener dans le temps ».
Mémoire urbaine, métissages et création culturelle
Un autre chapitre majeur est consacré au quartier Escale, que l’auteur qualifie « d’archive coloniale ».
Il y convoque les maisons de commerce, les femmes dockers des années 1950, l’usine Sonacos, l’implantation du christianisme, la figure du révérend Père Jean-Marie Esvan, la maison familiale du cinéaste Sembène Ousmane, ainsi que de nombreuses images d’archives, dont celles de la Chambre de commerce de Ziguinchor vers 1910.
Le cimetière mixte de Santhiaba, où reposent aussi des soldats tombés à Mandina Mancagne dans le cadre du conflit armé en Casamance, y trouve également une place, tout comme l’économie locale portée par la filière anacarde.
Rien n’est laissé au hasard dans cette restitution minutieuse du patrimoine matériel et immatériel de la ville.
À la page 75, Dr Lambal revient sur ce qu’il appelle le « cosmopolitisme fécond et fédérateur » de Ziguinchor. « Ville maîtresse d’une province ethniquement morcelée, Ziguinchor fut et reste un kaléidoscope de communautés, une concentration d’hommes et de femmes de toutes origines géographiques, linguistiques et culturelles », écrit-il, soulignant l’apport des terroirs locaux comme celui des pays voisins et de l’ancienne Afrique occidentale française.
Enfin, l’ouvrage se conclut sur une note plus légère et culturelle, avec l’évocation du groupe mythique Touré Kunda. À la page 165, l’auteur replonge le lecteur dans l’épopée musicale portée par Ismaïla et Sixu Tidiane Touré, rappelant comment Ziguinchor s’est aussi fait connaître du monde à travers la musique, notamment lors du Festival de l’automne 1978 à l’hippodrome de Pantin, à Paris.
À travers « Ziguinchor, une ville des bords du fleuve Casamance », le Dr Raphaël Lambal signe un ouvrage de référence, à la fois historique, culturel et mémoriel.
Un livre qui éclaire le passé pour mieux comprendre le présent d’une ville dont l’identité plurielle continue de se construire au fil du fleuve et du temps.
Par Gaustin DIATTA (Correspondant)

